‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 118 sur 216 · LA¥IË DE SAINT THOMAS LE MARTYR · texte numérisé non relu

LA¥IË DE SAINT THOMAS LE MARTYR

archevêque de canterbury, poème de garnier de pont-sa(ntb-maxence {\l\ siècle);

Par m. C. HIPPEAU,

Membre de la Société.

Peu d'événements historiques ont été racontés aussi souvent que la lutte soutenue contre le roi d'Angleterre, Henri II, en faveur de Tindépendance et des immunités de F Église , par saint Thomas , archevêque de Canterbury.

Les jugements portés sur le caractère et la conduite du célèbre prélat ont varié avec les écrivains et les siècles , selon que les idées ont été favorables ou contraii*es à la cause dont il a été Tun des plus ardents soutiens, et aux principes qu'il a scellés de son sang.

Né à Londres en 1118, Thomas Becket, après une jeunesse assez agitée, avait été, vers Tannée ll/i2, présenté à l'archevêque de Canterbury , Thibaut , qui fit de lui son archidiacre , et l'introduisit auprès du roi d'Angleterre, Henri II. Ce prince le prit tellement en affection, qu'il lui conféra la dignité de chancelier, et fit de Thomas, après lui, le peirsonnage le plus considérable de son royaume. Dans ce poste éminent , Thomas Becket , partageant tous les plaisirs du Souverain , brilla , dans une cour livrée à la licence et au désordre , par son luxe et sa magnificence ; sur les champs de bataille , par son courage , et dans les missions diplomatiques qui lui furent confiées , par son habileté et son énei^ie.

Le siège archiépiscopal étant devenu vacant , Henri II , déjà disposé depuis long-temps à enlever au clergé les prérogatives qui tenaient en

240 NOTICB

échec la royauté, pour laquelle il rêvait le pouvoir absolu, fit élever son favori à la dignité de primat d'Augleterre , croyant trouver en lui un serviteur complaisant et docile.

On sait combien il fut trompé dans ses calculs. Le chancelier avait prévu que son élévation au siège archiépiscopal amènerait forcément une rupture entre lui et le prince, dont il connaissait les intentions. Il refusa donc des fonctions qui semblaient s'accorder si peu avec la vie dissipée (|uMI avait menée jusqu'alors. Il accepta enfin , après une résistance plus ou moins sincère ; mais il n'eut pas plus tôt pris en main sa croix d'archevêque , qu'il s'en servit comme d'une arme toute-puissante pour défendre le clergé contre la volonté qui aspirait à le tenir dans la dépendance de l'autorité temporelle.

Le chancelier disparut, et le nouvel archevêque surpassa les prélats les plus réguliers et les plus austères par la gravité de sa conduite, la pureté de ses mœurs, son dévouement à tous ses devoirs religieux. D'une confiance sans bornes , Henri II passa bientôt à la haine la plus implacable. Dans une assemblée d'évêques et de seigneurs teuue à Clarendon , il fit rédiger une Constitution toute favorable à ses prétentions, et à laquelle Thomas Becket refusa hautement de se soumettre. Ne pouvant triompher de son opposition , le roi d'Angleterre l'appela k une autre réunion , convoquée à NorthamptOD , où , pour mieux triompher de sa résistance ,- il exigea qu'il lui rendit compte des sommes considérables qu'il avait eues entre les mains lorsqu'il était chancelier. À la suite de violents débats, l'archevêque, abandonné et condamné par les évêques et les barons, voyant sa liberté et ses jours en péril , quitta furtivement l'Angleterre , se rendit en France , ou , enfermé pendant deux ans au couvent de Poutigny , et pendant quatre autres années au monastère de Ste.-Colombe , il intéressa à sa querelle le pape , les cardinaux , les rois , le clergé et toute l'Europe chrétienne.

A la suite d'une réconciliation peu sincère dé la part du roi, il rentra, après sept ans d'absence, dans sa ville de Canterbury , à la fin du mois (le décembre 1170. Peu de jours après , il succombait sous les coups des assassins , et son sang inondait l'autel principal de son église métropolitaine.

On ne peut, à quelque opinion que l'on s'arrête sur la nature des

SUR LA VIE DE SAINT THOMAS LE MABTYH. S&i

intérêts mis en jeu dans cette latte terrible , s'empêcher d'éprouver un vif sentiment d'admiration et de sympathie pour l'homme qui a combattu avec une si généreuse persévérance pour ce qu'il a dû considérer comme la cause de la foi, de la vérité et de la justice. Si l'Église le compte au rang des saints dont elle vénère la mémoire , l'humanité doit le placer avec respect parmi ce petit nombre d'hommes dévoués et intrépides que l'exemple de la lâcheté universelle ne décourage pas, et qui marchent résolument dans ia voie à l'issue de laquelle ils savent bien que les attend le martyre.

Le récit des faits dont je viens de présenter une esquisse rapide occupe une place importante dans le travail de l'auteur de Y Histoire de la conquête d* Angleterre , qui a suivi dans toutes leurs phases, avec une érudition si persévérante, les eflforts désespérés des Saxons subjugués contre l'oppres* sion de plus en plus tyrannique des conquérants normands.

Personne n'ignore que c'est en signalant la lutte de saint Thomas comme un des épisodes les plus caractéristiques de cette antipathie des deux races , qu'il a consacré un volume presque entier à son histoire.

L'archevêque de Canterbury serait , selon l'éminent historien , un des derniers représentants de la race saxonne, s'armant avec bonheur de la puissance ecclésiastique pour faire restituer à sa nation une partie des droits que lui avait enlevés la conquête.

Tous les historiens anglais , depuis le XII*. siècle jusqu'à nos jours , se sont passionnés pour ou contre le généreux martyr. On a admis sans réserve ou révoqué en doute la sincérité de sa conversion. Ce que les uns ont considéré comme l'effet d'une foi vive et profonde , comme l'accomplissement d'un devoir imposé aux foncions mêmes dont il était revêtu, les antres l'ont attribué à un fanatisme aveugle , à un oi^ueil opiniâtre , à une ambition démesurée.

En tirant un merveilleux parti des textes qu'il empruntait aux écrivains et aux chroniqueurs contemporains, réunis dans les recueils de Cambden, de Sa ville, de Sparke, de Twysden, de Hearne et de Gale (1), Aug. Thierry

(i) Giraldus Cambdbmiis. /fif«r Hgrum Angl, sn^iptores, Francforl, iCOS.

Roger de Uotbmn, Annates, Saville. Francfort, i601.

Henrici ardiidiaconi Huntuido.^, ffUt., lib. VIII {Ibid).

GuHleiiDivNiwMiponnis. Dé Rébus Anglicis. Rad. de Diceto, HûU Angl. seript, Twywik. Landini, les?.

BaoHFTOi, Ckronie. (tbid.].

Ckrùnka (IbUU) Gcavisiit moiachi Dorofaernensiii.

MatiuPAaia, moa^clii i Ib., HUt. maj, (Ed. Will. Wato. Parisiis » 10A4).

2&2 NOTICB

avait attaché une importance méritée à plarîenrs relatioiis daes à des amis ou à des compagnons d'infortune de Thomas Becket lui-même , et que lui avait fournies une compilation connue sous les titres de QuaérUogus et d'Hùtaria quadripartiia (1).

Un savant anglais, le docteur J.-A. Giles, a eu rheureuse pensée de publier dans leur entier ces récits des chroniqueurs , incomplètement reproduits dans le Quadrilogus. Il y a joint d'autres relations dues pareillement à des écrivains du XIP. siècle, et près de huit cents lettres, soit de saint Thomas Becket , soit des principaux personnages mêlés à sa cause (2).

La publication de ces documents a appelé de nouveau l'attention sur le débat survenu entre le roi d'Angleterre et le successeur de Lanfranc et de saint Anselme. Les détails précis dont ils abondent sur les principales circonstances de la vie de saint Thomas nous donnent une idée plus complète, et nous le croyons , plus exacte, des deux hommes que l'on peut considérer comme les représentants des deux principes qui se sont disputé l'empire pendant tout le moyen -ftge. Par eux il devient possible de séparer définitivement la partie historique et la partie légendaire, si souvent confondues dans la vie des hommes qui ont long-temps vécu dans le souvenir des peuples.

Indépendamment des historiens latins qu'il a remis en lumière , le docteur Giles a rencontré l'auteur d'une Fie, en vers , de saint Thomas te martyr^ Gamier de Pont Sainte-Maxence, contemporain comme eux des événements qu'il raconte et des hommes qu'il met en scène. Mais si le docte éditeur a cm devoir Te signaler aux philologues , à cause des qualités de style qui le distinguent , il n'a attaché qu'une importance médiocre aux renseignements que les érudits pourraient trouver dans les récits d'un poète.

La notice fort insuffisante consacrée par l'abbé De La Rue, dans le 3*1 volume de ses Bardes et Trouvères, à Gamier de Pont Sainte-Maxence, auquel il donne le nom de Gervais (qui était le sien) , n'était guère de nature à relever la valeur historique de son poème ; mais , après la publication de quelques fragments de cet ouvrage , par M. Imm, Bekker , dans les Mé* moires de r Académie de Berlin , en 1838 et en 18&6 , on a pu soupçonner que cette œuvre , très-importante sans doute quant à l'histoire de la for-

(1) Ces deni reenellt ont M publiés IVn ft Paris, en iA9«, et l'autre à Brvxelles, en i08S, par le P. WoLF on Lopos.

(2) Les letlres de rarcbevf qae sont an nombre de eent quatreï>Tingt«diMept« U y en a cinq cent ringt de Gilbert Foliot, évèque de Londres*

Page 1