‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 122 sur 216 · SUR LA VIE DE SAIST THOMAS LE MARTTR · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE SAIST THOMAS LE MARTTR

preDd tout à coup qu'une femme inconnue est à sa porte : il y accourt, et dès que la jeune fille Taperçoit, elle tombe éYanouie. Tant d'amour et tant de courage auront leur récompense : Gilbert épouse la fille du Sarrazin, qui reçoit solennellement le baptême; et dès le lendemain de son mariage, s'arracbant, dans un élan de piété sublime, à la maison où le bonbeur est venu le chercher de si loin, il part pour la Palestine. Neuf mois après, Matbilde la Sarrasine devenait mère de Fenfant qui fut saint Thomas de Canterbufy, archefêque et martyr.

L'historien de la Can^uéte de f Angleterre a fait de ce récit le point de départ de toute son histoire. Fils d'un Ânglo-Saxon et d'une étrangère, doué d'une imagination vive et exaltée , Thomas Becket devait s'élever contre Henri II avec la haine fougueuse que le Saxon portait au Normand, et avec cet emportement passionné qu'expliquait assez naturellement une naissance aussi étrange et aussi romanesque (i).

Malheureusement pour le système à l'établissement duquel Augustin Thierry a déployé tant de sagacité et d'adresse, la version adoptée par le savant historien comme vraie n'est et ne peut être qu'une fiction poétique. Ni Herbert de Boseham, ni Roger de Pontigny, ni Guillaume, fils d'Etienne, ni l'Anonyme de liambeth, ni Jean de Salisbury, ni Edouard Grim, si bien renseignés sur tout ce qui tient à l'histoire des premières années de Thomas Becket, n'ont dit un seul mot d'un fait aussi singulier. Il aurait fourni cependant un assez beau texte aux commentaires mystiques et aux antithèses dont ils se montrent toujours si empressés de «semer leurs récits. M. A. Thierry a emprunté cette relation , qui aurait dû lui paraître suspecte puisqu'il ne la trouvait chez aucun des bi<^a- |dies contemporains , à l'auteur anonyme de la Fie et de ta Passion de saint Thomas^ imprtanée dans le Quadritogus de lili95, et qui n'est qu'une CMopilation fiute sans chcnx et sans critique, long-temps après les événements (2).

La complainte en vers sur laquelle s'appuie le même historien réunit bien tous les caractères d'une légende populaire , mais ne peut être considérée comme us document sérieux. Le fait est que l'on a attribué

(i) C'est aussi Popinion du D'. J.-H. Gilbs : • Tbe romautic legend, givcn in thc firetchapter, \% consi»* l«Rl with tlie wbole Bpcke(*s wild and meteorlike career. t (S) Cette compilation est imprimée dans le CXG*. vol. d« PatroU^im CurêUê^ p. HO et suiv.

à la mère de saint Thomas Becket, poar jeter plus de menreilleax sur sa naissance, une de ces aventures dont le récit se trouve reproduit avec des variantes plus ou moins heureuses dans un assez grand nombre de chansons de Geste, et particulièrement dans celles qui appartiennent au Cycle dix célèbre Guillaume d'Orange. On peut lire , dans le deuxième chapitre du Gesia Romanorum, Thistoire d'un chrétien qui, parti pour la Terre-Sainte, tombe entre les mains d'un émir ou. amiral sarrazin, est aimé de la fille de son maître, qui le suit dans sa patrie et devient sa femme, après avoir, comme c'est l'usage dans les poèmes d'aventures , abjuré la religion de Mahomet. C'est aussi le sujet du poème d'Elie de Saiut-Giles , dont le nom oS^ quelque analogie avec celui de Gilbert, et qui, prisonnier aussi d'un amiral sarrazin, part suivi de sa fille Rosemonde, devenue chrétienne (1).

Les biographes de saint Thomas, qui ont raconté avec des dévelop* pements assez longs tous les songes de sa mère avant et après la naissance de son fils, auraient-ils négligé de s'emparer d'une légende qui aurait montré d'une manière significative l'alliance de l'Orient et de l'Occident, dont ils trouvaient un éclatant symbole dans le nom même de Thomas, qui est à la fois celui d'un archevêque de l'Occident et d'un apôtre de l'Orient ?

L'auteur d'une histoire en deux mille deux cents vers, que M. Francisque Michel a publiée à la suite de sa Chronique de Benoit , ne fait aucune allusion à ce même fait, qui eût été sans contredit la partie la plus intéressante de son œuvre.

Enfin Gamier de Pont Sainte-Maxence, si complet pour tout ce qui concerne la famille de saint Thomas Becket n'a pas connu ou n'a pas voulu admettre un épisode qui serait cependant admirablement encadré dans son poème ; et il est assez piquant de trouver, en fait de critique his-* torique , un trouvère du XIP. siècle plus circonspect et plus sévère qu'un historien du XIX\

Le père et la mère de saint Thomas avaient pris naissance sur le sol normand. Le surnom de Gilbert, Becchet ou Becket, appartient à la langue

(1) Ud des biographes de saiol Thomas appelle sa mère Aom, nom qui a antant de rapport avec celui de Rosemonde que celui de Giles avec le nom de Gilbert.

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