‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 125 sur 216 · SDR LA VIE DE SAINT THOHAS LE MARTYR · texte numérisé non relu

SDR LA VIE DE SAINT THOHAS LE MARTYR

des, comment les historiens se sont-ils si souvent, et particulièrement au XVIII*. siècle , montrés si antipathiques à Tarchevêque de Canterbury ? Cest qu'ils l'ont jugé sous Tempire des préventions et des craintes exagérées que suscitaient contre T Église les prétentions auxquelles ils supposaient que le clei^é ne renoncerait jamais. Uutileet bienfaisante prépondérance qu'elle posséda pendant le moyen-âge leur semblait peu compatible avec les progrès de la classe moyenne , les législations séculières et les institutions qui servent de base aux gouvernements modernes.

Dégagés aujourd'hui de ces craintes , nous envisageons d'une manière plus équitable une querelle quelquefois considérée comme une lutte d'ambition et d'orgueil. Transportée au XII*. siècle et placée dans son cadre , la vie de saint Thomas Becket , combattant seul contre un monarque aussi puissant que l'était Henri II , présente un grand et imposant spectacle.

Au moment où il s'engage dans la voie périlleuse qui s'ouvre devant lui, son cœur se trouble, il hésite, il a peur. Les évèques lui conseillent la prudence ; il doit céder et s'en rapporter à la volonté du prince , qui répondra, lui dit-on, à sa condescendance par une affectueuse modération. Il renonce à son opposition : il recule, et Henri II avance. Celui-ci ne se contentera plus d'une soumission verbale : il fait rédiger de nouvelles lois , empruntées , prétend-il , à celles de Guillaume-Ie-Gonquérant et de Henri I*'. , son aïeul. On exige que Thomas les signe de son nom : il comprend alors que, sur la route des concessions, il n'y a qu'un pas de la prudence à la faiblesse , de la faiblesse à la lâcheté , de la lâcheté à l'apostasie. Il prend alors résolument son parti : il maintiendra dans leur intégrité les droits antiques sur lesquels, depuis le grand apôtre Augustin, repose l'autorité de l'Église. L'intérêt et la peur entraînent les autres évèques dans le parti du roi. Tous l'abandonnent ; il est en butte , à Nortbampton , aux outrages de ceux-là même qui proclameront le plus hautement plus tard ses droits à la canonisation. Sorti d'Angleterre, il résiste aux menaces, aux violences et aux séductions. Le pape et les cardinaux , le roi de France lui-même , qui l'a si généreusement accueilli sur la terre ouverte à tous les exilés, condamnent son obstination. Ses amis, ses clients , toute sa famille , sont frappés de proscription ; les évèques anglais manifestent leur défection par des actes qu'il condamne solennel-

lëtnent en vertu d'an droit que ne lui enlèvent ni la prbseription ni Teiil (1). Appelé plusieurs fois en présence de son redoutable souverain , qui vient en France traiter avec lui de puissance à puissance « il croit euBn pouvoir rentrer en Angleterre. Il arrive à Canterbury, décidé à lutter contre ses adversaires , malgré les menaces qui lui sont faites , et en présence de la mort qui l'attend. La fureur du rcH ne connaît plus de bornes. Quelques paroles imprudentes sorties de sa bouche, et dont le sens n'était que trop clair , sont un arrêt de mort. Quatre champkms de cette justice seigneuriale, qu'on peut apprécier par TappUcation même qu'ils en font , se chargent d'aller remplir l'office de bourreaux l

Le roi était alors en Normandie , « dans ce château de Bur (2) , s'écrie < Garnier, qui a eu une singulière destinée I car c'est là que la fille du « duc Guillaume fut fiancée à Harold , là que se prépara l'expédition c d'Angleterre , là que fut jurée la mort du saint archevêque 1 »

Je n'entreprendrai pas de retracer ici la scène lamentable dans laquelle Thomas Becket a soutenu sa lutte suprême contre le droit barbare du plus fort. — « Où est le traître ? » s'était écrié un des meurtriers en pénétrant dans le sanctuaire , dont il ne craignait pas de violer la majesté. — Il ne reçoit pas de réponse. — t Où est l'archevêque ? dtt-il alors. — < Le voici, 9 dit saint Thomas, s'avancant avec calBie au-devant de ses assassins : et sans proférer un seul mot , sans laisser échapper une seule plainte, il tombe en invoquant le Christ sous les coups de ces furieux , qui s'archarnent encore , après qu'ils l'ont tué , sur son cadavne mutilé !

(1) M. Du Méril a publié, dans son Recueil de poésieê populairei latines antérieureê au XII*, siècle ( Paris 18A3 ), sept chants sur l*exil de Thomas Becket. Dans le septième ( p. A26 ) on lit ces deux vers :

Etulat TÎr « optimû mcct et iosignit,

N« cédai ficcleûa dignitàt indigoii, Evou» ! -

Nous deyons au même savant deux autres pièces importantes, Tune intitulée ; Poème sur saint Thomas Becket^ qui n*a pas moins de 524 vers; Pautre intitulée : Satire de saint Thomas Becket contre (es Symaniaques , (fui n'en a que 50 ; elles ont paru ^ans les Pûésks pcpHlahrès tatittm du moyen-éffe, Paris d8A7 , p. 70»<a5 , et 177*179 ( Note de M, Charma , lecrélaire ),

(2) BcR« près Bayeuz, à peu de distance de Téglise de Noron, canton de Balleroj, Henri II y à tenu souvent cour piënière. Plusieurs des salles de cette maison royale pouvaient contenir des tables de cent conterts, Bur, en iairgue saxonne, fîgntfie maison ; ]lttr-/e-|{oi, la maison du roi.

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Alors UD cri d'horreur et de réprobation retentit d'une extrémité de l'Europe à l'autre. Le sang du martyr n'aura pas été versé en vain.

L'Égliçe se relève plus puissante que jamais. Le roi d'Angleterre est abandonné à son tour : il ne trouvera^ contre ses fils révoltés , aucun appui dans l'opinion puUiqne. Il cherche à effacer, par rhumiliante manifestation d'an repentir hypocrite , l'impression produite par le crime dont la responsabilité pèse sur lui. Il renonce à toutes ses prétentions , abroge les constitutions condamnées par l'autorité pontificale et contre lesquelles avait protesté l'archevêque ; l'indépendance de T Église est de nouveau proclamée ; et sur la tombe du martyr viennent s'agenouiller , avec les fidèles accourus de toutes les parties du monde , ses rivaux , ses ennemis , ses assassins et jusqu'au roi lui-même.

Henri II avait été contraint d^aller jurer , à Àvrancbes, en présence des légats envoyés pour Tabsoudre , qu'il était innocent du meurtre de l'archevêque ; et l'on conserve dans cette ville unç pierre tombale sur laquelle, d'après une tradition fort accréditée, le monarque s'était âge- Qouillé. pour faire amende honorable. C'est le seul vestige qui ait été conservé de la cathédrale d'Avranches.

Dans la grande salle des États de l'abbaye de St. -Etienne de Caen, en présence des deux légats , Albert et Théoduin , fut levé l'interdit mis sur tontes les terres du roi d'Angleterre par le Souverain-Pontife (1).

Les témoignages éclatants d'un rep»tir, dont VéSet immédiat fut de conjurer la foudre dont l'Église était déjà armée pour frapper te roi d'Angleterre , permirent aux peuples de mairifester toute leur admiration pour le saint martyr et leur haine pour ses bourreaux ; et« chose remar» quable I le roi se vit contraint à encourager lui-même , par politique , les actes par lesquels on protestait hautement contre luL De tous côtés , dans la Basse • Normandie surtout, des hospices, des chapelles, des églises furent élevés en l'honneur de l'archevêque de Canterbury. A Caen , patrie de la mère du saint martyr, le grand hospice qui porte aujourd'hui le nom d'HOtel-Dieu était construit sous l'invocation de saint Thomas le Martyr ; dans un autre quartier de la ville s'élevaient à la fois un hospice ou matadrerie , et une chapelle portant le nom tristement cacactéristique de

(1) Voir notre iJistçirede Pabbt^e de St.-EHenne de Caen, pw 51.

SL'Thamas^r ^ battu (1) ; enfin, dans Téglise de Tabbaye de St -Etienne, une chapelle spéciale lui était consacrée.

Sur le tympan du portail méridional de Féglise cathédrale de Bayeux , on peut voir encore aujourd'hui les restes d'un bas-relief représentant un grand nombre de personnages groupés sur trois lignes parallèles, qui vont en se raccourcissant à mesure qu'elles s'élèvent vers le sommet du triangle ogival. Cette remarquable composition représente les principaux événements de la vie de saint Thomas , depuis son arrivée en France jusqu'à l'apothéose dont fut suivi son assassinat.

Un an s'était à peine écoulé depuis ce tragique événement , et c'était l'évêque de Bayeux, Henri, ami et admirateur du martyr, qui faisait, sous les yeux mêmes du monarque , sculpter sur la pierre du magnifique monument ( on en achevait à cette époque la reconstruction commencée par Philippe de Harcourt ) les scènes émouvantes dont le récit avait frappé toutes les imaginations et consterné tous les cœurs (2).

C'est dans les réflexions dont Garnier de Pont Sainte-Maxence accompagne le récit des divers événements de la vie de saint Thomas, que l'on peut juger combien devaient être chères aux classes inférieures les franchises que l'Église réclamait pour elles.

Il circule dans tout le cours de son livre un souffle de liberté, un besoin de résister à l'oppression du pouvoir temporel vraiment remarquables. Le

(1) Cette église, construite dans le r«uboarg St.-Gillei, futrebfttie, en i&88, par Jean Lechevalier, curé d*Héroufiileet chanoine de Ste.«Honorinede l^égUse cathédrale de Bajeui. Les titres portaient qu^elle avait été bfttie de temps immémorial. Parmi les autres églises ou cliapelles érigées en Thonneur de saint Thomas» on peut citer celles de SU-Lo, de Touques, d'Harcourt, de Vire, de St.-Gabriel (doyenné de Greully), de Montfiquet (doyenné de Thorigny), etc.

(2) Deux de ces scènes représentent les conférences tenues inutilement à Bayeux et à Gaen* en 1169, pour amener, entre Henri II et le prélat exilé, un rapprochement qui n*eut lieu qu*à Fretteval , dans la Beauce, au mois de juillet de Tannée suivante. Une description de ce bas-relief a été faite récemment par M. Cbigouesnel, et imprimée dans le XXII*. volume des Mémoires de ta SœUiè des Antiquatree dé Nar^ mandie (p. ftOi et suiv. )• On nous assure qae Mg'. Didiot, évéque actuel de Bayeux et de tisieux, qui s'occupe avec un zèle si respectable de la grande restauration dont sa catiiédrale est l^objet , se propose de rendre à la chapelle dédiée aujourd'hui à saint Charles son ancien nom de 5(.-7%omas-4^4l<irfyr.

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