SUR LA VIB DE SAINT THOMAS LB MARTTB
poète ne ménage pas aux puissants les leçons et les remontrances. Qu'on en juge par le passage suivant :
Deus les refuse muU, car ne rvoelent servir $ Koveitise les fet souvent del dreit guenchir : Ne fuot rien se ço nan ke lar vient à pleislr, Leis funt à lur talent : n'uni poUr de mentir.
On comprend avec quel plaisir les petits se mettaient à couvert sous la puissance de l'Église , pour contester aux rois et aux princes les privilèges dont ceux-ci se montraient si fiers, bien qu'ils ne les dussent qu'au hasard de la naissance. On se consolait de l'inégalité des conditions, lorsque l'on entendait opposer , comme le fait Garnier , aux puissants du siècle dont Dieu se plait à abaisser l'orgueil , les hommes nés de basse gent » que leurs vertus pouvaient exalter, et surtout ces successeurs des apôtres, si hum* blés sur ia terre et si grands aux yeux de Dieu :
Les Reis n'eslit pas Deus , ne ne koisisl , ne prent , Ne les ducz , ne les hautes persones ensement. Mes chascun qui Deu crient et qui vit léument , U il seit de haut lin , u seit de basse gent , Dens le munie et eshauce , s'a lai servir entent
El Pères et Andreus furent frère frarur ; A batel et à reiz esleient pécheur.
Quant Deus les apeUa de cel povre labur ; Puis furent mis en cmiz et morts pur sue amur t AposUes sunt el Cel et glorius seignur.
La persistance avec laquelle' Garnier et ses contemporains s'attachaient à démontrer la légitimité des droits revendiqués par l'Église était véritablement une des formes sous lesquelles se cachaient des instincts fortement démocratiques.
On est étonné de la hardiesse avec laquelle s'exprime le poète, se montrant le digne contemporain de ce Jean de Salisbury qui disait , comme saint Thomas : « Professio liberuais, verimis defensio^ crimina mea sunt. >
Cette liberté allait bien loin et bien haut, comme on le sait , et Garnier,
pas plus que Jean de Salisbury, D*^rgiie à la cour de Rome les reproches de simonie* Dès qu*il croit s'apercevoir que les cardinaux hésitent à se prononcer en faveur de son archevêque , il ne craint pas de les accuser de s'élre laissés gagner par les présents du roi :
U Reis ert riches huem* sages et de graot art; Sout bien que Gardonal sunt pernant et lumbart : Goveitus sont d'aveir plus que vilain d'essart !
Les attaques contre les princes ecclésiastiques disposés à céder par faiblesse aux exigences du roi, ou à transiger à prix d'argent avec leur devoir, ne sont ni moins violentes ni moins amères. Les ennemis de saint Thomas, et en particulier l'archevêque d'York et l'évêque de Londres , sont souvent pris à partie et durement malmenés.
Le premier, qui poursuivit le martyr de Canterbury de sa haine implacable, même après sa mort, est expressément accusé par Gamier d'avoir, par ses conseils et son argent, déterminé les quatre barons, devenus assassins, à partir du château de Bur pour l'Angleterre. L'intimité dans laquelle le poète Picard a vécu avec le prieur et les religieux de Canterbury peut le faire soupçonner d'exagération à l'égard d'un ennemi aussi prononcé que l'était l'archevêque Roger. Ou concevrait néanmoins diflSdlement que les détails précis qu'il donne sur la complicité du prélat eussent pu être lus en présence de la foule qui se pressait dans l'église de Canterbury, si cette participation n'eût pas été généralement admise. Jean de Salisbury et Guillaume de Canterbury, dans leurs récits de la passion de saint Thomas, l'établissent expressément
Quoi qu'il en soit, notre poète peut être considéré comme un des écrivains qui attestent avec le plus d'évidence l'alliance intime qui confondait, au XII*. siècle, les intérêts des peuples avec ceux de l'Église.
Certes, la co-existence, dans un même lÊtat, de deux pouvoirs également forts et dont chacun ne vent souffrir ni de supérieur ni d'égal, no peut être considérée pour la société comme une situation normale. Il n'est nullement désirable qu'elle se reproduise; et le partage équitable effectué enfin, après des révolutions qui ont conduit les sociétés bien loin du point oh elles se trouvaient au Xll\ siècle, assure d'une manière bien plus favorable à la religion elle-même les droits respectifs de ces deux puissances ,