SES MONUMENTS
Par m. J.-M. THAURIN ,
Membre de la Société.
On lit, dans plusieurs ouvrages historiques sur la ville de Rouen , que la démolition de la porte Ste.-Appolline, qui faisait partie des murailles situées au nord de Tenceinte romaine, dite de la rue de F Aumône , eut lieu en Tannée 1539.
Selon toutes les apparences , on pouvait supposer qu'aucun vestige des derniers murs romains de Tantique Rotomagus ( Rouen moderne) , fondé, il y a au moins deux mille ans , par les Yéliocasses , peuple d'origine gauloise , ne subsistait depuis cette époque.
Une découverte importante, faite vers le milieu du mois de mai, en 1850, nous permet maintenant d'affirmer qu'il n'en était pas ainsi. Des ouvriers chaînés de démolir une ancienne maison , située à l'ouest de la rue des Carmes , à l'encoignure de la rue des Fossés-Louis- VIII, ont mis à découvert , au sud-ouest de cette vieille construction , un reste de mur remarquable tout à la fois par les matériaux qui le composent et par son extrême solidité (1).
Ce débris de muraille, évidemment antique , s'étend de l'est à l'ouest sur une longueur latérale de dix ou douze mètres ; sa hauteur est d'environ cinq mètres ; il se trouve , en grande partie , engagé dans les constructions modernes du côté nord de l'hôtel de France , auxquelles il sert de support.
(i) Je consenre , dans ma coHecUon d'anlîquités locales, des spécimens de ces matériam dont un fragmenl de la base d*une colonne d*ordre dorique, en pierre de St.-Leu.
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La démolition de l'extrémité est de la muraille dont nous parlons a permis d'en reconnaître avec certitude tous les caractères, qui sont absolument ceux de la construction des murailles militaires , tels quMls se trouvent indiqués dans Vitruve et Végèce.
Le dernier reste des murailles militaires gallo-romaines , dites de la rue de r Aumône , qu'on vient de retrouver d'une manière si inespérée , est le seul monument d'architecture antique qui existe à la surface du sol dans notre ville. ^
La situation de ce curieux vestige de l'antiquité romaine , dont on n'a supprimé cette fois encore qu'une petite partie, en* assure la conservation pour un certain laps de temps; il survivra aux misérables constructions modernes auxquelles il sert d'appui.
Nous pouvons l'affirmer, et on le comprendra du reste bientôt, la dernière enceinte romaine de Rotomagus fut construite dans les premières années du Bas-Empire, et par conséquent à une époque de décadence.
La base de cette solide muraille présente une épaisseur de deux mètres quarante à cinquante centimètres ; elle se compose de deux parois en pierre, l'une de moyen et l'autre de grand appareil, qui se trouvent reliées entr'elles par un blocage ou nidération, dans lequel on a reconnu de nombreux débris d'édifices romains plus anciens encore : ce sont des fragments de tuiles , avec ou sans rebords ; puis des dés de diverses pierres d'appareil ; enfin des parties de bases , de fûts , de chapiteaux de colonnes , noyés dans une grande quantité de mortier d'arène coulé.
L'appareil, à l'intérieur de la ville, se compose de dés de pierre de Gaumont, de trente-cinq à quarante centimètres de carré; mais, du côté de la campagne , au nord , on a employé le plus grand appareil qui fût en usage chez les Romains d'alors : ce sont d'énormes quadrilatères en libage de Gaumont, qui ont d'un mètre cinquante à deux mètres de longueur, sur près d'un mètre de largeur et cinquante à soixante centimètres d'épaisseur. Get appareil était celui qui pouvait le mieux résister aux violentes secousses du bélier ennemi , ainsi qu'à la sape. Nous ne saurions dire , cependant , s'il se continuait , ce qui est peu probable , dans la hauteur de la muraille qui se trouve dénudée au nord sur toute son étendue actuelle. Ges murailles antiques servirent, il y a aujourd'hui quinze siècles, à la défense du vieux Rouen , alors envahi , comme toutes les villes voisines ,
LE VIEUX ROUEN ET SES MOiNUMENTS. * 271
par des bordes sauvages de Saxons et de Gertnaios , dont ou a trouvé les nombreuses sépultures dans le voisinage et sur quelques autres points du département
A ces restes de constructions antérieures , bien certainement , à la muraille qui s*y appuie, se trouvent mêlées, en assez grand nombre, des médailles dont les types et les légendes témoignent non-seulement de l'ancienneté relative des monuments ruinés , de Tépoque et des causes de leur destruction, mais encore, approximativement, du temps où fut élevée la muraille qui leur succéda.
Des faits analogues à ceux que nous constatons ici, et qui sont d*une grande importance pour notre histoire locale , ont déjà été observés plus d'une fois, notamment pendant Tautomne de Tannée 1839, dans les fouilles pratiquées sur la place des Carmes, à Tencoignure des rues Neuvedes-Arsins et de T Aumône (1).
Dès Tannée 1789, M. Torcy, architecte de Thôtel de France, en faisant fouiller le sol pour asseoir les fondations de cet hôtel , découvrit plusieurs murailles romaines dont la base reposait aussi ( sur tes ruines d'autres t murailles plus anciennes encore , qui avaient été renversées tout entières , « et dont il trouva dans le terrain des portions qui avaient plus de douze . « pieds ( sic ) (2). •
Ces découvertes et plusieurs autres du même genre, qui ont été faites et notées depuis plus de vingt-cinq ans , ne peuvent laisser aucun doute sur Texistence à Rouen de deux cités ou castra gallo-romains , au dernier desquels succéda Tenceinte normande, qui fut reculée, vers le nord, jusqu'à la rue Pincedos. •
(1) Celte fouille est la première qui m'oit Tourni , avec des indications précieases sur nos antiquités locales , un certain nombre de monuments du plus haut intérêt C'est dans cet endroit que ftit découvert, sous le pavage de Pancienne rue de l'Aumône ( aujourd'hui rue Géricault) , le beau cippe funéraire de Cassiola , qui se trouve dans la cour de notre musée d'antiquités. On découvrit encore , vers le sud , plusieurs autres belles pierres sculptées qui sont daos le même endroit Je recueillis , pour ma part , une admirable sUtnelte de Mercure , en broiMe, véritable chef-d'œuvre, que j'ai cédée au musée départemenUl en 185A* Cette statuette , qui est de petite dimeusioo , m'a été payée cinq cents francs; des savants et des amateurs distingués l'estiment au double, comme valeur artistique. Ou voit encore, dans ma collection, des poteries rouges « avec ou sans reliefs ; des poteries diverses , gravées ; plusieurs vases entiers, des brooies, des médailles, des peintures à fresque, des marbres, des débris d'architecture, etc., etc., qui proviennent aussi des fouilles de la place des Carmes, en 1839.
(3) HémoireM de C Académie de Rcucn pour Cannée 1848, p. 177-18S.