ARCHEOLOGIE CÉRAMIQUE DES SÉPULTURES
pierre ou le marbre , soit qu'elles se coulent en plomb, qu'elles se construisent en tuile , ou qu'elles se charpentent en bois , dans toutes les v&ses continuent à descendre à côté des morts ; tous les sarcophages de cette époque que nous ouvrons , qu'ils soient de pierre , de tuile , de bois ou de plombf sont remplis de vase's en terre ou en verre qui couvrent en quelque sorte le mort depuis les pieds jusqu'à la tête. C'est même cette abondance de vases élégants , gracieux , de toutes formes, de toutes tailles et de toutes matières, qui constitue la diflTérence la plus caractéristique et la mieux tranchée entre les sépultures de cet âge et celles des trois siècles qui vont suivre. Dans ces dernières, l'idée païenne , vaincue et détruite, laisse prendre sa place à la pensée chrétienne et germanique mêlée toutefois h une foule de traditions gallo-romaines.
Lorsque les Francs, baptisés par les évêques et conduits par les prêtres vers le Dieu qu'ils ne cherchaient pas , se furent assis sur cette terre des Gaules qu'ils ne devaient plus quitter et à laquelle ils devaient donner , avec tant d'éclat , sa forme dernière et définitive , on vit encore le vase funéraire parfois de bois , rarement de verre , mais presque toujours de terre, descendre avec eux dans une fosse de craie ou s'enfermer dans un cercueil de pierre, afin d'y être la consolation des vivants et la protection des morts. Tous les cimetières mérovingiens et même carlovingiens que nous retrouvons abandonnés sur le penchant de nos collines, ceux qui sortent des tombels ou qui apparaissent dans des auges de pierre , là où s'assirent plus tard nos églises , tous ces champs de repos , rudes et simples comme les tribus qui les peuplèrent, tous ces dortoirs hérissés de haches, de boucliers, de lances et d'épées montrent toujours aux pieds du mort un vase vide dont les hommes d'aujourd'hui nous demandent le sens mystérieux (1). Nous croyons l'avoir trouvé dans la piété naïve et grossière, peut-être même matérielle et superstitieuse de nos pères. Nous supposons donc, non sans fondement, qu'ils auront mis dans ce vase une eau sacrée préservatrice des obsessions et des possessions démoniaques si fréquentes chez les vivants et dont les morts be leur paraissaient pas exempts ni affranchis (2).
(1) Voir les 6*. el 7«. lableaux.
(2) C'est Guillaume Durand, évéque de Mende au XIll». siècle, qui nous révèle celle opinion de nos
pères. Voici , en effet, ce qu'il dit dans son célèbre liationai des divhis offUes : • Corpus ponilur in ipe-
lonca, in qua... ponitur aqua benedlcla... Aqna benedicta... ne Dsmones, qui mnltum eam timeot , ad
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Cette coutume des Francs de la Gaule se retrouve sous GbarleinagDe aussi bien que sous Clovis, et on la rencontre dans les villes comme dans tes plus humbles hameaux (1). Elle ne régna pas seulement dans la Gaule transfor* mée par la double conquête du christianisme et des Francs , mais elle se retrouve chez les Burgondes de THelvétie» au sein de la Grande-Bretagne tout inondée d'Angles , de Jutes , de Saxons et de Scandinaves ; enfin elle a ses racines dans le sol de la vieille Germanie dont les tribus teutoniques ont régénéré T Europe , sans rien enlever à la mère-patrie (2).
Mais nous voici entrés dans une phase nouvelle « et le vase funèbre qui dans la main des Francs, des Germains et des Ânglo^Saxons « a subi une première transformation , va en subir une plus, complète encore sous Tempire de Vidée chrétienne désormais reine du monde et maîtresse absolue de rhomme , depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Eh bien I sous la législation si profondément catholique de cette partie du moyen- âge qui s'étend du XI\ au XYII\ siècle , le vase funèbre durera encore ; et, plus vivace que les siècles et que les ères qu'il traverse , il survivra au moyenâge, et il faudra toutes les lumières du siècle de Louis XIY pour déraciner des mœurs cette vieille plante qui naquit au berceau de l'humanité.
Pendant les six plus beaux siècles de la transformation chrétienne du monde , le vase de terre descend toujours dans la tombe des défunts; mais il y descend avec l'eau sacrée qui aspei^ea les restes du fidèle, ou bien avec l'encens bénit qui fuma autour de son cercueil pendant la cérémonie des funérailles (3). Compagnon suprême de l'humanité, témoin de ses faiblesses
corpus accetlaot : soient naoïqoe desevire in corpora moriuorum , ut qood nequiverant in vita, saltem post mortem aganl. « Rationate divinorum olficwrum,\\\u VII, c;ip. xxxv, n*. 87.
(1) Pour la coQtnme de placer des vases dans les sépultures de Tépoque franque, Yojrc« : La Normandie êouterraine, V\ édition, p. 190-202, ih6, 256, 266-73, 305, 821, 886-88, 8A5; 2% édit.,.p. 238-89, 398, 809, 82&-3&, 88&, âO&, 425, 635, hàO; — SépuUureë gauloiuê^ r6mainu,franqwet et nortnnndês, p. 12A-25, 129, iA6-&7, 185-73, 176-78, 188-86, 188-02, 198-98, 686-85; - Mémoires de la SoeUti des Antiquaires de Normandie, t. XII , p. 338-36; U XVII, p. 637-56 ; L XX , p» 933-80, 606*608; ^ nuUeliH monumental, L V, p. 530-36 ; t. X , p. 93-97, 370-76 ; t. XIII, p. 386-808; L XIV, p. 506-86; t« XIX , p. 663-79 ; — Rigollot , Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, t. X, p. 131 à 337 ; —Baudot, Congre» archéologique de France^ 1853 , p. 818-16 ;r- Corraid de Bréban, Mémoires de la Société d'agriculture de CAube pour 1858, p. 557-60 ;— Roach Smitb, CoUectania antiqua, t. IV, p. 198<
(3) Pour l'Angleterre, la Suisse, la Belgique efrAUemagne^Toir les travaux de MM. Roach Smith, Akernann, Thomas Wright, Wjlie, Faussett, Tmyon, Gosse et de Boostetten, Schayes, Haguemans et del Marmol.
(3) Une miniature d*un ms. du XIV*. siècle , représentant Toflice du joMr des Morts, montre trois pots fbf^, rangés autour do catafalque au mlllea des candélabres,
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et de ses défaillances, c'est aux derniers chants de TÉgUse quMl est jeté dans la fosse des morts par la main des clercs en prière ou par celle des pauvres, ces véritables portiers du ciel (1). Aussi fouillez chaque église, chaque chapelle , chaque clottre , chaque cimetière du moyen-âge , et vous verrez se dresser devant vous quelqu'un de ces monuments des mœurs et de la foi de nos pères, des coutumes et de la liturgie de TÉglise (2). Chaque jour les voit sortir de terre pour meubler nos musées publics et nos collections particulières , afin de devenir un puissant élément d'étude pour Findustrie , les arts et la céramique de nos ancêtres (3) .
11 y a cent ans à peine que nos pères de Normandie {h) ont abandonné cette pieuse et séculaire coutume qui vit encore au fond des provinces les plus reculées de l'Empire français : c Dans notre Morvan , m'écrivait récemment un antiquaire de Chalon-sur-Saône (5), les paysans continuent encore de nos jours l'usage des vases funéraires ; ils jettent sur le cercueil, au fond de la fosse , une écuelle ou un vase de terre ayant servi ordinairement au défunt ; et dans certaines parties de la Bresse , on jette dans la fosse le vase à eau bénite qui fut placé aux pieds du défunt avant la cérémonie de l'inhumation. ».
(1) M. de La Fous de Mélicoq a bien voula nous eommuni^oer deux docoMenlf trouinè» dam les arcblm de Pégiise de SU -Pierre de Gaise ( Aisne ) relatifs aux vases portés dans les funérailles chrétiennes. Bd iéiOf Gaude dlbearbolte ordonne c que les treiie jeunes garçons orphelins qui, à ses obsèques, por» tcront chacun une torche de trois eartertns de cire , tiennent chacnn an pot aTec eiieens. • En 1617 ,* Jehan Thelinige veut qu*à son enterrement « treiie torches, du poids d^nne livre chacune, soient portées par treiie enflhns mâles orphelins aveeq treize potteiletz ok it f ait du feu ei de Cencens qu'Us jetteront dedun» la foise^ •
(5) Voir les 8«. , 9*. et 10*. tableaux.
(3) Sur la coutume, encore peu connue, de placer des vases dans les sépultures chrétiennes du XI% au XVU*. siècle, màri Sépultures gautaise$f rcmame$t franques et nomuindes , p. Md-20, S51-96;'— ilti//al{fi numumental^ V XXII, p.83M&, 4S5-i7; t. XXV, p. 403-82, 273-311 i — Mémoires delà Société des Antiquaires de Normandie, t. XXII, p. 11-12, 89A-98 ; U XXIV, p. 5-8 ; — Ârchaotogia, vol. XXXV et XXXVIII ; — fl€VM de tort chrétien , t II, année 1858, p. &28-21s — De Caumont , Cours d^ antiquités wkomumewtaUs , t. VI, p. 816-23; — Id., AtéeédaWe tTarehéohgie^ édition 1889 , p. 261 ; — A. Murder, La sépulture chrétienne en France , p. 159-6&.
(6) La dernière date précise que nous possédions d^une inhumation chrétienne avec vase est celle de Charlotte Lenormani de Beaomont , religieuse bénédictine de St.-Julien-des-Préft , au Mans , inhnmée dans le chapitre de ce monastère en 1888. M. Pabbé Toumesac a 'retrouvé le vase cl l*inscripUon en 18A1. —De Caumont, Cours tt antiquités monumentateSy U VI, p. 322-28; — Sépultures gauloises, romaines , franqueê et normandes, p. 388.
(5) M. Jules Chevrier, Fouilles de St.^ean-de^Vigneêt p. 22, et Mémoires de la Société d'histoire et d'arcIMogie de CUdlon^sur- Saune , t. Ilf.