‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 151 sur 216 · ÉTUDE SUR FERVAQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR FERVAQUES

aux plus beaux noms de France, tout cela n'ofiîre-t-il pas un sujet d'étnde, digne après tout d'occuper nos loisirs et de prendre place, à plus juste titre peut-être que les actions des poètes, dans les ornements de la mémoire ?

L*esprit doucement agité de ces réflexions, je parcourais naguère la profonde vallée de Livarot, non loin de la ville de Lisieux. Je remontais la Touque, cette utile et bienfaisante rivière qui, après s* être grossie de plusieurs afDuents, fait son entrée tout près de là dans le département du Calvados. Je laissais, à ma droite, quelques usines récemment construites qui appellent le génie de Tindustrie jusque dans ces silencieux pâturages. Plus loin, demère relise de St.-Germain-de-Livet, semblait se cacher un joli château , tout nouvellement restauré , antique manoir de la famille de Tournebut ; bientôt j'arrivais au terme de mes excursions : j'étais à Fervaques.

Le château est situé à peu de distance du bourg. L'avenue qui y conduit, par une pente douce , est plantée d'ormes séculaires dont l'ombrage épais la rend un peu sombre ; mais la pièce d'eau oii elle aboutit n'en a que plus de charme et d'éclat. On se trouve en face d'un pavillon qui sert d'entrée de l'autre côté de l'eau et qui était destiné à soutenir les chaînes du pontlevis. Malgré les réparations nombreuses dont il a été l'objet et qui l'ont mis dans un état parfait de conservation , on voit aisément que sa construction ne doit pas remonter à une époque fort reculée.

A gauche de ce pavillon, s'élève un édifice isolé, aux formes arrondies, anx dimensions colossales, et dont rien, de ce côté du moins, n'a altéré la physionomie ; cet édifice est le colombier.

Avant de traverser le pont jeté sur les douves, on s'arrête volontiers un moment pour jouir du spectacle plein de fraîcheur qu'on a sous les yeux. La nature et l'art s'y réunissent dans une riante simplicité. Ne cherchez pas une de ces éminences où la féodalité, dans ses jours de défiance et d'orages , plaçait ses châteaux ; vous êtes au niveau des herbages de la vallée; à quelques pas de vous, la Touque fait mouvoir un moulin et de la chute bruyante qui lui a été ménagée, les flots s'échappent vifs et écumeux, pour remplir les fossés du château.

Dès que l'on a pénétré dans la cour, on voit se déployer, sur la droite, une façade imposante. On y compte neuf grandes fenêtres sur une seule ligne, formant un étage, construit sur les voûtes du rez-de-chaussée, avec

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deux ailes en retour. La partie supérieure est percée d'un pareil nombre de belles lucarnes. Les cheminées sont liantes et massives, et le toit qu'elles dominent est assez aigu. On aperçoit dans Tangle de Faile droite l'entrée primitive ; elle touche à un escalier fort étroit , pratiqué dans des murs d'une grande profondeur. Mais, il y a quelques années^ on a conçu l'idée ^ pour faciliter la circulation de la galerie intérieure, de construire au centre du bâtiment un perron qui évidemment ne lui était pas destiné et qui en dérange l'harmonie.

La façade assise sur les douves est d'un plus bel effet que celle de la cour. Le premier étage a, de ce côté, plus d'élévation , bien que les ouvertures des deux façades correspondent parfaitement entr'elles. Un large cordon horizontal entoure l'édifice et la ligne des fenêtres que terminent à ses extrémités deux superbes pavillons, présente à la fois plus de majesté et d'étendue.

A la vue du château de Fervaques, on éprouve sans contredit un sentiment soudain de satisfaction ; mais il est assez diflBcile de définir tout d'abord l'impression qui vous frappe, sous le rapport de l'art L'exacte régularité du plan , la sévérité des lignes, un certain air de grandeiu*, vous font bien vite apercevoir que c'en est fait de la gracieuse Renaissance. Ce style à bossage où la brique rouge , quoique entremêlée avec la pierre , imprime à la façade une couleur saisissante, n'a pu souffrir aucun ornement, le ciseau a perdu ses moindres caprices ; l'œil chercherait en vain à se reposer sur quelques tourelles : l'effet charmant qu'elles produisent toujours ne les a pas sauvées de l'indifférence de l'artiste qui , dans son système d'architecture , a pensé sans doute qu'elles ne pourraient que l'embarrasser, et aucun artifice, aucun jeu de l'imagination n'est venu répandre de la variété sur la grave uniformité de l'ensemble.

Mais quelle est cette jolie construction qui a échappé aux ravages des siècles et semble se détacher de l'aile droite du château à laquelle elle est contiguë ? Voici une petite porte avec mâchicoulis; au-dessus, brillait un écusson que le marteau a mutilé ; un arc en accolade la surmonte , avec des crochets d'une rare élégance. Ces croisées étaient divisées jadis par une colonnette que la scie a supprimée; grâce aux moulures qui les entourent et aux sculptures légères dont elles sont couronnées, on les regarde encore avec un plaisir infini. Une fenêtre du rez-de-chaussée est protégée

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par une grille en fer d'une grande solidité. Dans le fond du bâtiment est une grosse tour renfermant Tescalier par lequel on se rend aux appartements. On semble, en quelque sorte, hésiter à gravir ces marches spacieuses qui se sont creusées sous les pas. Tout révèle ici le manoir des anciens seigneurs du lieu ; aussi, après avoir contemplé sans une bien vive émotion la grande façade, on se prend à rêver devant ces restes précieux qu'on a heureusement conservés.

Ce n'est pas tout cependant , et le principal corps-de-logis va bientôt se relever à vos yeux ; peut-être même finira-t-il par prendre Tavantage lorsqu'il vous ouvrira la chambre de Henri lY.

Cette chambre, où j'ai passé de trop courts instants, est grande et bien éclairée ; les tapisseries dont les murs sont revêtus sont d'un beau travail et méritent bien les dépenses que l'on fait pour les conserver. Le pavé se compose de petits carreaux recouverts d'un vernis que le temps n'a point altéré et qui présentent une foule de jolis dessins , parmi lesquels on distingue des fleurs de lis. Le principal objet de la curiosité, le lit, est en bois de chêne, de forme carrée, à quatre colonnes, avec entablement. On y remarque quatre rideaux magnifiques, brodés et brochés argent et or ; plus , un grand rideau de fond et deux autres de pied , le tout doublé en damas de soie. C'est là que le grand Henri a reposé. Ce n'était plus alors ce prince errant et proscrit de sa capitale par l'ambition et le fanatisme, souvent victorieux et toujours combattant ; c'était le roi de France, maître de Paris et de son royaume , invité et attendu dans le château d'un de ses gentilshommes , resté son ami dans la prospérité , comme il l'avait été dans la mauvaise fortune. Je ne voudrais pour preuve de cette invitation que les deux vers qu'on lit sur le mur de cette chambre , au-dessous du portrait du roi, et qu'il composa, dit-on, en se rendant à Fervaques :

Volons , ventre saint-gris , la dame de Fervaques Mérite du retour et de vives attaques.

Ce distique, échappé à la muse badine du roi, ne permet pas de supposer qu'il se soit arrêté là par l'eiTet du hasard, mais qu'en allant au château de Fervaques, il répondait avec empressement au désir du maréchal et de sa seconde femme, Anne d'Allègre, comtesse de Laval (1).

(i) Fervaques s*était marié, en 1558, à Tftge de 30 ans, avec Renée Levesque, fiiledii seigneur de llareonnay. 11 contracta son second mariage, en 1588, et n*eat poiut d'enfants de cette union.

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. Quant au portrait du roi, ou m'a dit qu'il reproduisait exactement les traits de son visage et qu'il était Tœuvre d'un peintre, son contemporain. Quelque disposé que je fusse à adopter tout ce que la tradition voudrait bien rn'ap^ prendre, j'avoue franchement que je me trouvai fort embarrassé sur le choix de l'école d'où pouvait provenir cette enluminure. En y réfléchissant , je m'arrêtai à cette idée que , si en eflTet le portrait datait de ce temps-là , Sa Majesté , en traversant Lisieux , avait dû être croquée , à sou insu , par un artiste du pays.

L'époque de son séjour n'est pas déterminée d'une manière bien précise ; elle doit se rapporter au commencement du XYIl*. siècle , si l'on se rap^ pelle que le roi fut alors, dans la ville de Lisieux, l'objet des fêtes les plus brillantes auxquelles présida le seigneur de Fervaques , et si on adopte comme sincère la copie d'une lettre sans date qui est attachée à la muraille de la chambre. Cette lettre, dont on assure que l'original se trouve dans les archives d'une ancienne maison, est adressée du château de Fervaques, par Henri lY , à la marquise de Yemeuil. On sait que la belle Gabrielle mourut dans l'année 1599. Quelque empressement que mit le galant Béarnais à former de nouveaux rapports, il lui fallait le temps de conférer à l'ambi* tieuse Henriette d'Entragues le titre de marquise et en flxant, d'après ces diverses considérations, la date de son passage à Fervaques, vers l'an 1603» on doit être bien près de la vérité.

Au-dessous de la chambre royale sont situées les anciennes cuisines. On les reconnaît sans peine à leur obscurité , à l'épaisseur des murailles, à la forme antique des fourneaux, à l'ampleur de la cheminée. On a d'abord été obligé d'en exhausser le sol , à cause de l'humidité résultant du voisinage des eaux ; on a fini par les abandonner tout-à*fait. Les cuisines actuelles, dignes de cette belle halHtation, occupent^ sous les voûtes du château, une pièce commode et spacieuse que l'on suppQse avoir été autrefois la salle des gardes du maréchal et oii, soit dit en passant, j'ai cru entrevoir, sous la main d'un chef habile, de quoi satisfaire les besoins les plus énergiques, comme les plus délicates fantaisies.

Après avoir jeté un coup-d'œil , grâce à la bienveillance et à l'exquise politesse du propriétaire, sur les meubles aussi él^nts que de bon goût qui garnissent son château , je dirigeai mes pas vers le colombier. J'admirai d'abord son ancienne petite porte d'entrée qui est murée aujourd'hui.

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Pratiqaée enlre quelques filets qui Tencadrent et deux colonnettes que coaroBDent de légères broderies , elle est surmontée de quatre feuilles de chou frisé, sculptées en place de crochets, comme on le voit assez souvent sur des monuments de la même époque. Mais j^avais lu, dans un recueil estimé qui n'a consacré que quelques lignes au chftleau de Fervaques, le regret qu'on eût défiguré le colombier en en faisant une serre. Je n'ai pu partager ce regret du savant rédacteur de La Normandie illus^ trée, et je dois même convenir que j'ai applaudi à la transformation. Que voulez-vous, je le demande, qu'on fasse aujourd'hui d'un colombier? I^ repeupler comme autrefois est impossible. Ne voit-on pas tous les jours des bfttiments de ce genre aiTectés aux usages les plus dégradants ou les plus vulgaires ? Il faut leur donner une destination convenable ou s'attendre à les voir tomber de vétusté ; un des meilleurs moyens de les mettre à l'abri de la faux du temps est assurément de les vouer à la culture des fleurs. Les fleurs et la plupart des plantes sont amies des vieilles murailles ; Delille n'a-t-il pas , dans son poème , placé des ruines au milieu des jardins ? C'est souvent du sein des plus vieux décombres qu'on voit surgir spontanément la végétation la plus vigoureuse ; croyez-le bien , les fleurs ne sont déplacées nulle part ; plus le morceau d'architecture sera précieux et rare , plus l'alliance sera heureuse et , pour mon compte , je ne serais pas fâché , je l'avoue , de prendre une leçon de botanique à c6té d'une étude d'archéologie.

Je ne parlerai pas des anciens maîtres de ce château , sans dire un mot de la date de sa construction. Les auteurs du recueil que je viens de citer la fixent au temps de Louis XIY, pour le principal corps-de-logis, et au règne de Henri lY, pour le vieux manoir.

Il n'est pas possible d'adopter cette opinion.

On convient généralement que le gentilhomme qui , sous le règne de Charles IX, Henri III et Henri IV, donna au nom de Fervaques une certaine célébrité 4 naquit en 1538, au chftteaù de Fervaques, résidence de ses ancêtres, et que, dans les dernières années du siècle, il en fit bâtir un autre dont les chroniqueurs et les géographes font mention. Quant à un troisième château , construit sous le règne de Louis XIY, il n'est signalé nulle part. Cette date aurait, comme on le voit, pour eflet de faire tomber la tradition qui consacre la chambre de Henri lY ; aussi, dans l'opinion que j'examine,

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il est entendu que c'est le lit seul du prince qui aurait été conservé et transporté où on le voit aujourd'hui. Mais, alors, on se demande pourquoi tant de respect pour le lit du roi , et si peu pour la chambre qu'il avait occupée et oii il avait dû recevoir ses hôtes et converser avec eux. Est-ce que le temps était venu de la détruire ? Y avait-il donc si loin du règne de Henri lY à celui de son petits-fils ? Et , puisqu'on maintenait intacte la partie de Tancien château qui subsiste encore, ne devait-on pas respecter avant tout la chambre qui en était le plus bel ornement? Ce sont là de ces souvenirs héréditaires dans les grandes familles , qu'elles se transmettent d'âge en âge, avec un doux et légitime orgueil et dont on ne fait le sacrifice que lorsqu'on y est rigoureusement forcé ! On dit que ce genre d'architecture, ces formes régulières, ce style grave dont le caractère est plutôt la grandeur que l'élégance, distinguent le temps de Louis XIY ; mais ces traits ne pourraient-ils pas aussi bien s'appliquer à un monument que tout le monde connaît» au palais du Luxemboui^ si imposant, si massif, si sévère , que Marie de Médicis fit élever dans les premières années de son veuvage ? Le règne du fils de Henri lY était à son aurore ; quinze ans peutêtre s'étaient écoulés depuis la construction de Fervaques ; pourquoi les deux architectes ne se seraient-ils pas inspirés aux mêmes sources , ou n'auraient*ils pas subi les mêmes influences ?

D'ailleurs , il faut bien le dire , le vieux logis que l'on prétend ne faire remonter qu'au temps de Henri lY, révèle une tout autre époque. Le système d'ornementation qu'on y a suivi est celui du XY". siècle. Les hommes spéciaux ne s'y sont pas trompés; le style des ornements du XY'. siècle affectionne en effet des objets et des agencements qui, un siècle plus tard, ne sont plus les même», et sa variété, son luxe et sa grâce exquise ne permettent de le confondre avec aucun autre.

il faut donc tenir pour certain ^jue ce qui reste de l'ancien château date de l'époque que je viens de signaler, et que la grande façade et ses deux pavillons sont de la fin du XYI% ou du commencement du XYIP. siècle. De tous les possesseurs de ce domaine , le plus vaillant et le plus illustre fut Guillaume de Hautemer, comte de Grancey, désigné dans Y Histoire des guerres de la Ligue, sous le nom de Fervaques (1). Sorti simple gentil- Ci) Il signait Paruaques, comme le pronTent ses lettres autographes, conserTécs aux archives municipalei de Caen et de Lisieui ; mais le nom de Fervaqne$ a prérala.

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homme du toit paternel, il parvint par son seul mérite à toutes les distîQctioDs et aux grades les plus élevés* Imparfaitement connu dans la province même qui Ta vu naftre et où sa mémoire est restée sous le poids des plus f&cheuses préventions , jugé sans examen suffisant et sur des données incomplètes, il n'a pu trouver place dans le Dictionnaire biographique, prétendu universel, où s'étalent tant de noms obscurs, lui, le guerrier intrépide qui ne dut le bâton de maréchal qu'à ses services et à son épée ; que Grillon, Sully, Hemi lY appelèrent du nom d'ami, et à qui Louis XIII reconnaissant conféra Féminente dignité de duc et pair de France.

Ses débuts, il faut l'avouer, ne furent pas ce qui lui Gt le plus d'honneur ; mais les esprits inattentiis qui ont borné là les motifs de leur jugement , n'ont pas voulu voir que sa vie s'était divisée en deux périodes, comme la politique et la moralité du temps où il vécut. Dans la désastreuse année 1562, Fervaques, âgé de vingt-quatre ans, s'empara de Lisieux, à la tète d'une bande de calvinistes, pénétra dans les églises, s'y livra à de déplorables excès et froissa tous les sentiments religieux de la population en profanant publiquement les objets les plus vénérés.

Certes , de tels actes portent avec eux leur condamnation ; mais les guerres civiles n'ont-elles donc pas pour eifet d'altérer profondément les plus nobles caractères ? Dans ce fameux XYI% siècle dont la seconde moitié fut marquée par tant de désordres , où des luttes sanglantes occasionnées par la propagation des idées nouvelles déchirèrent le sein de la France , lorsque tant de chefs ambitieux cachaient leurs vues secrètes sous le masque de la religion, quelle âme assez fortement trempée pouvait être sûre d'ellemême et répondre de rester toujours dans la bonne voie ? Fervaques ne tarda pas à y rentrer ; mais on fut long-temps à lui pardonner et d'Aubigné disait, bien des années après, que le cardinal de Lorraine haïssait Fervaques pour avoir détruit quelques dévotions en Normandie.

En 1668, Fervaques qui déjà s'était rapproché de la cour et avait été, l'année précédente, créé chevalier de l'ordre de St. -Michel, après la bataille de St. -Denis, fit savoir aux échevins de Lisieux que le roi l'envoyait dans leur ville avec sa compagnie , en qualité de gouverneur et lieutenant pour S. M. Les habitants lui prouvèrent qu'ils lui gardaient rancune en refusant de le recevoir. Charles IX qui n'avait pas , à ce qu'il parait , l'habitude de prendre les gens par la douceur, leur écrivit peu de jours après : Ayez, sans

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attendre plus exprès commandement, à recevoir le sieur de Fervaçues, sous peine d'être déclarés rebelles et désobéissants et, comme tels , être châtiés avec telle exemplarité qu'il en sera mémoire.

Les écrits du temps donnent le nom des batailles où Fenraques se fit remarquer par sa bravoure ; en 157& , il était Tun des généraux du maréchal de Matignon , au siège de Domfront où fut fait prisonnier le célèbre et infortuné Montgomery.

Mais le plus beau c6té de sa vie , c'est son dévouement à Henri I V et Tamitié dont ce prince Thonorait en retour. Henri Tavait connu et se Tétait attaché, n'étant encore que roi de Navarre. En 1576, fatigué de la position pleine d'embarras qu'on lui avait faite à la cour, le roi de Navarre voulut s'y soustraire et ce fut au logis de Fervaques, rue Gulture-S\ -Catherine à Paris, qu'un soir, après souper, le prince concerta, avec cinq ou six de ses affldés, le plan de sa fuite qu'il exécuta fort heureusement. Henri III en fut vivement contrarié et jura de se venger sur Fervaques ; maisceltti«<d, prévenu à temps par Grillon, prit si bien ses mesures qu'au bout de quelques jours, il avait rejoint le roi de Navarre en Normandie.

Henri lY, grâce à la bonté de son naturel et peut-être ausri à l'influence du beau climat sous lequel il était né , avait contracté , vis-à-vis de ses intimes serviteurs, des habitudes d'expansion et de gracieuse familiarité dont cenx-d n'abusaient jamais. Tout le monde connaît sa lettre à Grillon, après la journée d'Arqués ; mais une lettre moins connue, quoique insérée dans quelques recueils, est celle qu'il adressa à Fervaques an mois de mars 1590. G'était peu de jours avant la bataille d'Ivry; une rencontre avec Maxenne était imminente : il fallait faire appel à tous ses amis; Henri prend la plume : Fervaques, à cheval; car je veux voir à ce coup-ci de quel poil sont les ogsons de Normandie ; venez droit à Alençon.

On ne voit aujourd'hui que le côté plaisant, la piquante singularité de ces deux lignes ; mais que de sang-froid et de finesse , que de i»*ésence d'esprit il fallait pour les tracer ! La position du roi était des plus critiques ; {dacé entre les catholiques qui attendaient une abjuration et les protestants qui la redoutaient, il voyait en outre s'éloigner ceux qui préféraient rester neutres et aller dans leurs terres attendre les événements. Le nombre de Ces derniers s'accrut à tel point que le Parlement siégeant à Gaen crut devoir intervenir , et ses registres contiennent un arrêt du 9 février 1590

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qui enjaitU aux gentUshmnmes du bailliage de Caen ^ de manier à cheval avec armes et équipage et de se rendre, dans trais jours , au bourg de Uvarot, sous peine d'être déclarés ignobles et roturiers.

Poar rhoiiDear de la magistrature normande» plusieurs de ses membres firent preuve, dans ces temps difficiles, de plus d*un genre de courage; rbistinre rapporte que le conseiUer<-clerc Joachim de Matban se conduisit vaillamment à la bataille d'Ivry. Le conseiller Vincent de Civile attira également Tattention du roi qui, voulant tii'er parti de son double mérite , lui dit un jour : « Retournez en mon Parlement ; j'espère que vous m'y rendrez autant de services que vous m'en avez rendu en mon armée. >

Fervaques n'était pas du nombre des gentilshommes dont le zèle avait besoin d'être réveillé ; il se comporta toujours en brave soldat et paya de sa personne en plusieurs rencontres, notamment au siège de Paris, en 1590, et à celui de Rouen , en 1592. Sa taleur et sa fidélité devaient avdir leur récompense. Henri lY, devenu enfin le maître, le JSt, dès 1595, chevalier de l'ordre du St-^Esprit, et peu de temps après, au camp d'Amiens, maréchal de France. Il y eut bien , dans ce même temps , quelques nouyeaux venus , maréchaux de par la Ligue et Mayenne , tels que Brissac et Bds- Dauphin , qui obtinrent leur confirmation dans cette dignité en échaïqse de leur soumission ; mais Fervaques n'en fut redevable qu'à la yolonté libre et spontanée du roi, et cette promotion doit faire rejaillir sur sa mémoire d'autant plus d'honneur « qu'on se rappelle que Sully n'obtint le bâton de maréchal que des mains de Louis XIII , et que le lirave Grillon mourut, à 75 ans ^ sans l'avoir reçu.

Devenu lieutenant-général pour le roi, dans la province de Normandie , Fervaques partagea son temps entre ses visites au Louvre et son séjour au ch&teau qu'il venait de se construire. Aussi , je ne crois pas qu'il ait réelle* ment connu les charmes ^e la retraite. Elle en a cependant pour les favoris de la fortune , aussi bien que pour ceux qu'elle a abandonnés ; les uns , orgueilleux comme le vieux MonUuc , se vantent de leurs nombreux succès et dictent des mémoires ; les autres, modestes comme Catinat, jouissent en paix du souvenir de leurs victoires et se consolent de l'oubli.

Le vent de la faveur, si changeant d'ordinaire, ne le fut pas pour Fervaques. Le roi se plaisait à lui donner des marques de sa confiance. En 1609, il le chargea d^aller à Rouen intimer au Parlement, qui résistait à toutes

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les injonctioDs, l'ordre exprès d'enregistrer Tédit de Nantes, et ce fut avec autant de convenance que de fermeté qu'il s'expiima devant toutes les chambres assemblées. Quelquefois le roi le prenait dans son carrosse avec le duc de Montpensier , Montmorency , Biron et Bellegarde , lorsqu'il allait trouver Sully pour traiter des aifaires d'État.

Pour peu qu'on soit au courant des événements qui se passèrent, à cette époque, dans la ville de Caen, on sait avec quelle difficulté les Jésuites parvinrent à s'y établir. Bannis une première fois du royaume , ils s'étaient vus bientôt rappelés par Henri iV qui ne dissimulait^ en aucune occa^on, les bons sentiments qu'il avait peureux. Il écrivit aux maire et échevins de Caen , pour tâcher de vaincre la répugnance qu'ils manifestaient à les recevoir. Mais le document le plus curieux est la lettre qu'il adressa , à ce sujet, le 10 octobre 1608, au maréchal de Fervaques : Mon cousin, ayaut su ta continuation de votre bienveiUance à l'endroit des Pères Jésuites, dont je vous sais très-bon gré, je vous dirai que j'ai jugé être à propos d'envoyer deux d'entr*eux pour terminer l'affaire du collège de ma ville de Caen.... et d'autant que votre faveur et prtOection y sera très-utile, je vous prie de ta leur continuer*

Bon Fervaques, était-ce bien à vous que le roi tenait ce langage? Il fut un temps de douloureuse mémoire où , suivi d'une troupe d'iconoclastes , vous arrachiez à la vénération des fidèles les reliques de saint Ursin, et voilà qu'aujourd'hui vous vous apprêtez , en dépit des habitants de la ville de Caen, à introduire et installer les Jésuites dans les bâtiments du collège du Mont. 0 cher Hector, s'écriait le pieux Énée, que vous êtes changé !

Dans le mois d'avril 1610, Henri lY donna à Fervaques un témoignage éclatant de son estime : sur le point de partir pour sa grande entreprise contre la maison d'Autriche, il institua un conseil qui devait régler, en son absence , les affaires de Tintérieur , sous la direction de la reine , et le composa des personnages sur le mérite et le dévouement desquels il pouvait le plus compter. Sully nous a conservé leurs noms : c'étaient les cardinaux de Joyeuse et Duperron; les ducs de Mayenne, de Montmorency et Montbazon ; les maréchaux de Brissac et de Fervaques.

Lôrs de la fin lamentable du roi, Fervaques en transmit la nouvelle aux autorités de la ville de Caen ; sa dépèche est du 15 mai 1610* Le 17, il alla à Bouen où il prononça , en ptem Parlement , une courte et touchante

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allocation que Ton a conservée ; je n*en citerai ici que la première phrase : Le malheur est si grand d'avoir perdu un roi tel que le nâire, que je ne le puis exprimer et plût à Dieu que je fusse à sa place ! Le peuple qui reconnut le vieux guerrier , sur les degrés du palais, au milieu des quatre conseillers qui l'avaient reconduit , le salua par d'unanimes acclamations.

Une haute dignité lui était réservée sur la fin de sa carrière ; par lettrespatentes de Louis XIII, en date du mois de décembre 1611, sa belle terre de Grancey, située en Champagne, fut érigée en duché-pairie. Le roi disait dans ces lettres , en pariant de Fervaques : Ses longs et continuels services en noire duché de Normandie où par sa prudence et vertu les choses ont heureusement réussi, à l'avantage du bien de cet état, pendant les dernières guerres qui ont eu cours, agora donné occasion au feu roi, noire trés^ honoré seigneur et père, de l'honorer de la charge de maréchal de France et de la lieutenance^énéraU au gouvernement de Normandie ; après avoir eu l'avis de la reine, notre très-chére et honorée mère^ des princes de notre sang et officiers de notre couronne étant près de nous, et afin d'inviter nos autres sujets à suivre le chemin que notre dit cousin leur a frayé par sa valeur et sa fidélité, savoir faisans que nous avons créé, érigé et établi la terre de Grancey en titre, nom et prééminence de duché et pairie de France.

L'illustre maréchal ne jouit que pendant deux ans de ce suprême honneur ; il continua d'habiter Fervaques où il mourut le lii novembre 161&, à l'âge de 75 ans , après avoir , par un établissement religieux considérable , t&ché de réparer ses anciens torts envers la ville de Lisieux {i). Ses restes Turent déposés dans un des caveaux de la cathédrale d'où ils ont été enlevés, dans des jours néfastes, ainsi que ceux de plusieurs évèques qui reposaient près de lui. Gomme il ne laissait pas d'enfant mâle, son titre de duc et pair ne lui survécut pas. Sa fille aînée, Louise, dame de Fervaques, épousa, en 1593, Aymar de Prie, marquis de Toucy, et cette alliance fut suivie de la {dus glorieuse postérité. Une arrière-petite-fille du maréchal, Louise de Prie, fut mariée, en 1650, à l'Age de 2& ans, à Philin>e7

(I) Ce Tut sur la demande du maréchal de FerTaques, que les Capucins s*élaI>lireQt à Lisieux, en 4643 ; leur couvent fut construit, à ses frais, tout près de la porte de Paris, au bas de la côte St.-Ursin. Il a été Tenda et démoli depuis la Révolution.

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de I.a Motbe-HoudaDcourt, maréchal de France, duc et pair de Cardoone, en Catalogne, et vice-roi de cette province , décédé en 1657.

Yeuve à 31 ans, la maréchale devint goi^vernante des enfants de France et monrnt à Versailles en 1709, laissant trois filles : la dachesse d* Aumont> la duchesse de La Ferté et la duchesse de Ventadour. Charlotte de Prie , sœur aînée de la maréchale de La Mothe, avait été mariée, dès 1639, à Noël de Bnllion, président à mortier au Parlement de Paris, (ils du célèbre surintendant des finances sous Louis XIIL La terre de Fervaques ayant été érigée en marquisat, leurs descendants en prirent le titre, (/un d'eux» Anne-Jacques de Bullion , marquis de Fervaques , plus connu sous le nom de marquis de Bonnelles, lieutenant-général et chevalier des ordres du roi , épousa , le 27 mars 1708 , Marie-Madeleine Gigault de Bellefonds , et de ce mariage sortirent la duchesse d*01onne, la duchesse de Beauvilliers et Jacqneline-Hortense , duchesse de Laval-Montmorency. Celle-ci eut entre antres enfants Guyonne-Élisabetb , duchesse de Luynes, dont le mari fut mestre de camp général des dragons.

Il faut s'arrêter ; car , en parcourant la série des nobles rejetons dont le maréchal de Fervaques fut la tige, je viens de nommer les derniers posses» seurs du château. Par acte du 27 octobre 1803, la duchesse de Luynes et son frère , Joseph de Laval-Montmorency, en firent la vente à M"". Mélanie de Sabran , veuve de Custine , belle-fille du malheureux général mort en 1793. Les souvenirs pleins d'intérêt que réveille le nom de }Ar\ de Custine se rehaussent encore de cette circonstance que , lorsqu'elle prit possession du chftteau , elle emmen«i avec elle Tillustre auteur du Génie du christianisme qu'elle comptait parmi ses amis. L'Empire se constituait ; c'était une époque de gloire et de sécurité oii les propriétaires de diftteaux se décidaient à les rouvrir. On lit, à ce sujet, dans les Mémoires d'oulre^mbe : c Parmi tes abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Cûstine ; j'assistai à sa prise de possession de Fervaques et feus l'honneur de eoucher dans le lit du Béarnais. Le château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. » J'ajouterai que Chateaubriand, eu plaçant son voyage à Fervaques dans le chapitre qu'il a intitulé : Mes années 1802 et 1803, s'est trompé de date ; nommé, en efiet, par le premier consul , secrétaire ^d'ambassade k Rome , il raconte qu'il arriva dans cette ville au mois de juin 1803 et qu'il y resta jusqu'en janvier 180A,

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époque de soq retour à Paris, où il était encore quelques mois après, lorsqu'il se retira de toute participation aux affaires publiques ; or. M**', de Gustine ayant acheté Fervaqnes, le 27 octobre 1803, il est évident que Tillustre écrivain ne put raccompagner dans son installation au château , avant le printemps ou Tété de 18UA.

La succession de M"**, de Gustine fut recueillie par son fils, Âstolpbe, connu par diverses productions littéraires et décédé en 1857. Il vendit la terre de Fervaques, le 8 novembre 1831, à M""*, la marquise de Portes qui Ta gardée jusqu'à sa mort sqrvenue il y a peu d'années. Des changements assez importants y ont été opérés depuis cette époque ; les dehors ont été embellis; on a comblé une partie des douves que Tétat des lieux avait rendue inutile ; quelques bâtiments qui formaient un des côtés de Tenceinte ont été abattus, et, de la cour agrandie, on jouit du plus agréable coupd'œil. M"\ de Portes a hérité de ce domaine , et depuis Talliance récente qu'elle a contractée, les voûtes du château retentissent du beau nom de Montgomcry.

Si vous avez le bonheur de visiter ce séjour , gardez-vous de vous en éloigner sans tourner un instant les yeux sur la campagne qui présente un horizon ravissant: c'est le parc qui déploie devant vous sa magnifique étendue; de beaux jardins, des groupes habilement formés, des arbres majestueux , des pelouses entrecoupées de nombreux cours d*eau qui vont se perdre dans de vastes prairies ; tel est le gracieux tableau dont l'empreinte restera gravée dans votre mémoire. Reprenant ensuite le chemin qui vous avait conduit à Fervaques, vous retrouverez la Touque dont les capricieux contours vous accompagneront jusqu'à Lisieux, Là, parmi tant d'établissements utiles, vous pourrez contempler le travail uni à l'ordre et à l'intelligence ; si vous êtes dans la saison des bains, vous pousserez plus loin votre promenade et vous irez enfin vous reposer à Trouville , au sein de la foule brillante qui , tous les ans , s'y donne rendez-vous.

Belle et féconde Normandie, antique apanage des rois, tu n'es point déchue de ta renommée ; ce n'est pas assez pour toi de la place que tu occupes dans nos annales et de la part qui te revient dans les trésors du passé. Tributaire inépuisable des désirs incessants de notre époque, n'est-ce pas à toi que Paris a recours pour satisfaire les goûts de l'opulence ? Rivale heureuse des plus riches provinces, n'est-ce pas dans tes vertes campagnes

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qu'on admire les modèles de tous nos marchés et les vainqueurs de tous nos concours ? Tes ports sont ouverts an commerce des deux mondes ; le génie producteur de tes populations ne le cède en rien à la Tertilité de ton sol. Le voyageur curieux, le touriste fidèle au culte des souvenirs, n*ont qu'à interroger tes plaines et tes coteaux, théfttre inconstant de nos revers oubliés et de nos vieilles gloires; et, lorsque juillet ramène les beaux jours, tu vois accourir tes voisins, heureux de respirer les brises de tes plages enchantées. Noble et beau pays 1 cet hommage ne sera pas , je l'espère, le dernier que j'aurai rendu à ta splendeur et à tes richesses; mais tu ne sauras jamais le plaisir que j'éprouve à en jouir et à les proclamer.

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