LA CAPTIVITÉ & LA MORT DE DUBOURG
DANS LA CA6I Dl VER DD HONT-SAIRMIIGHBL,
Par m. Eugène DE ROBILLARD DE BEAUREPAIRE.
Le Mont-Saint-Michel a été étudié jusqu^ici sous bien des aspects ; mais nous De croyons pas trop nous avancer en affirmant que Thistoire de la célèbre abbaye, comme prison d*État est encore à faire. Un seul écrivain, homme de style et d'imagination, s'en est occupé à ce point de vue (1) ; malheureusement son travail, qui est moins une histoire qu'un pamphlet pour l'époque moderne, n'a pas été composé pour l'époque ancienne sur des documents originaux, et manque par cela même de précision et d'exactitude. Le roman y tient trop souvent la place des informations sérieuses, et les assertions de l'auteur, dont je n'entends du reste contester ni le talent ni la bonne foi, reçoivent d'étranges démentis lorsqu'on étudie les pièces officielles. Parmi les prisonniers renfermés au Mont-Saint-Michel en vertu de lettres de cachet, il n'en est pas un seul qui ait excité autant d'intérêt que le malheureux Dubourg. Les motifs politiques de son arrestation, les rigueurs exceptionnelles de sa captivité, les circonstances douloureuses de sa mort expliquent et justifient la commisération dont il a été l'objet Cependant, malgré la sympathie qu'il mérite d'inspirer, il est impossible de ne pas réclamer, au nom de la vérité historique, contre toutes les erreurs qui se sont accréditées à son occasion ; elles sont tellement singulières qu'on nous permettra d^entrer dans quelques détails.
(1) Hutoire du Èhnt'Sainuiiielul comme jfrii4m <PBtaU par Fulgence Girard. Avranches, Toslain, 1 voL iD-8%
480 sua LA CAPTIVITÉ
Nous Irpuvons , dans MM. Yérusmor et Fiilgence Girard , un récit étendu et circonstancié de la captivité de Dubourg. Sous Tinfluence de préoccupations politiques assez transparentes, Henri Dubourg, comme ils rappellent, est devenu un patriote protestant et hollandais, qui combattit par ses écrits les projets ambitieux de Louis XIY, et eut le rare courage de dénoncer au monde les périls que ce monarque faisait courir à son indépendance.
« Parmi les détenus, il en est un qui a laissé de profonds souvenirs. C'est un journaliste hollandais, nommé Henri Dubourg. Cet écrivain rédigeait , à Francfort , une feuille politique que son indépendance , son courage avaient entourée de Festime publique. Louis XIY ayant été plusieurs fois Fobjet de ses vives critiques , le journaliste vit Tintimidation et la séduction tenter tour à tour d'obtenir son silence. Yains efforts! le patriote fut inflexible. On ne put acheter sa plume , ni la briser. Sa verve indépendante n'en prit qu'un essor plus hardi. Il attaqua même l'ambition et la tyrannie du grand roi avec une vigueur qui alluma dans le cœur de ce souverain le vœu et le désir d'être vengé. Il fit appeler le lieutenant-général de police et , après lui avoir communiqué un des articles, il lui déclara que ni la nationalité de l'auteur a ni l'inviolabilité du sol qu'il habitait ne pouvaient le soustraire au chàti- I ment (1). »
Après cette conversation de Louis XIY et du lieutenant de police, M. Yérusmor nous raconte l'arrestation de Dubourg en Allemagne, son dép6t provisoire à la Bastille et son transfèrement mystérieux au Mont- Saint-Michel. Nous y voyons, entre autres choses, que le voyage de Paris au Mont dura trois jours, qu'il s'effectua dans un foui^on de fer et que le prisonnier reçut en route pour tout aliment deux verres d'eau et un morceau de pain noir. Cette relation si détaillée se termine par la transcription d'une correspondance donnée comme authentique et qui nous fait, pour ainsi dire, assister aux derniers moments du prétendu gazetier hollandais, Les pièces, citées in extenso ^ sont au nombre de trois: l^ un billet anonyme attribué au prieur du Mont-Saint-Michel et qui dut^ suivant M. Yérusmor, être remis à M"'. Duboui^, à Francfort, par un marchand de Leyde;
(i) Uûtoire du Mont-SaiHUMichel comme prison d'État, p. 51.
ET LA MORT DE DLBOURG. tiSi
2*. une lettre de cette dame à son mari; 3^ une autre lettre renfermant les adieux de Dubourg à sa femme. Nous croyons pouvoir nous borner à transcrire ce dernier document :
« Ma chère amie, mes chers enfants, je sens approcher ma dernière « heure, et c*est sur la paille, enchaîné dans une cage où depuis cinq ans « je ne puis me mouvoir, que je vous fais mes adieux. 0 mon amie, bientôt « tu n'auras plus d'époux, et vous, mes enfants, vous n'aurez plus de père. € Je vais donc cesser de souffrir. Qu'il est cruel de souffrir loin de vous, « tendres objets de mon affection, et de vous savoir dans l'indigence! « Hélas ! je ne vous verrai plus que dans l'éternité. Adieu, mes enfants.
€ Dubourg. »
11^ est difficile de discuter en détail le mérite d'une pareille relation. Il nous suffira de faire remarquer que Dubourg, né la première année du règne de Louis XY, est mort en 17&5, c'est-4i-dire trente ans après le décès du grand roi ; qu'il était français et non hollandais , catholique et non protestant; qu'il est resté célibataire; qu'il n'avait pas d'enfants et que la durée de sa captivité au Mont-Saint- Michel a été d'un an dix jours, et non de cinq années. Ces simples rapprochements ne laissent rien subsister de ce récit romanesque qui peut avoir son mérite comme fiction, mais qui a malheureusement été accepté, comme un témoignage sérieux^ par beaucoup d'écrivains et d'archéologues. Quant à l'incorruptibilité que l'on a prêtée à Dubourg et que l'on s'est attaché si particulièrement à mettre en relief, c'était cei*tainement la qualité à laquelle il convenait le moins de faire allusion. Voltaire lui-même, si indulgent pour tous les écarts de la presse, ne s'y était pas trompé et voici en quels termes, assez significatifs, il s'exprime sur le compte du prisonnier du Mont-Saint-Michel, dans ses Remarques sur les mensonges imprimés :
« Combien de mémoires secrets, d'histoires de campagnes, de journaux à toutes les façons, dont les préfaces annoncent l'impartialité la plus équitable et les connaissances les plus parfaites : on dirait que ces ouvrages sont faits par des plénipotentiaires à qui les ministres de tous les étatSj et les généraux de toutes les armées ont remis leurs mémoires. Entrez chez un de ces grands plénipotentiaires ; vous trouverez un pauvre scribe en robe de cluunbre et en bonnet de nuit, sans meubles et sans fêta.
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qui compile et qui altère des gazettes* Quelquefois ces messieurs prennent une puissance sous leur protection : on sait le conte qu'on a fait d'un de ces écrivains, qui, à la suite d'une guerre, demanda une récompense à Fempereur Léopold pour lui avoir entretenu sur le Rhin une armée complète de 50,000 hommes pendant cinq ans. Ils déclarent aussi la guerre et font des actes d' hostilité; mais ils risquent d'être traités en ennemis. Un d'eux, qui tenait son bureau à Francfort, y fut malheureusement arrêté par un officier de notre armée en 1 7&5, et conduit au Mont- Saint-Michel dans une cage. Mais cet exemple n'a pas refroidi le magnanime courage de ses confrères (1). »
Nous avons tenu à citer ce passage dans son intégrité, parce qu'il est impossible d'avoir mieux saisi le caractère vrai de Dubourg, pauvre scribe passé à l'ennemi qui prit une puissance sous sa protection, déclara la guerre de son chef et se mêla, comme le dit spirituellement Voltaire, de faire des actes d'hostilité. 11 y a loin de cette vive et exacte appréciation, pleine à la fois de relief et de bon sens, à l'idéal de patriotisme et de désintéressement dont les écrivains postérieurs nous ont depuis tracé la chimérique peinture.
Ainsi que nous l'avons fait déjà pressentir, l'histoire de cet écrivain n'a pas été moins étrangement défigurée que son caractère, et il sera facile de le voir par les détails dans lesquels nous allons maintenant entrer, et qui tous sont puisés dans les pièces officielles conservées encore aujourd'hui aux archives du Calvados , et dont nous devons la conununication à l'obligeance de notre honorable confrère, M. Eugène Chatel.
Malgré le silence que gardent sur son compte les dictionnaires historiques, biographiques et bibliographiques, Dubourg était un homme beaucoup plus distingué qu'on ne serait tout d'abord tenté de le supposer et, à ce point de vue, les divers renseignements épars dans la procédure administrative nous ont paru valoir la peine d'être recueillis. Cet écrivain, que nous trouvons désigné dans les diflTérents recueils relatifs à Thistoire du Mont-Saint'-Michel sous les noms de Louis et de Henri Dubourg , se nonmoait en réalité Victor de La Castagne, fils de Digols de La Castagne et
(1) CEu?rcs complètes de Voltaire ; édition Beognot, t xxrni, p. SAS. Le texte porte, par erreur, 17&8 au lïenàeilkb.