SUR LA CAPTIVITÉ
<c veux bien vous consacrer mes discours et mes écrits. Pour ma conduite, a c'est une autre affaire. Il y a trop de plaisir en certains mcmients à faire « certaines petites folies ; mais cela n'appartient qu'à nous qui représen- « tons la comédie ; les princes et les visirs jouent les rôles tragiques : il ne « leur est pas permis de s'affranchir de vos loix et de faire rire les speca tateurs. Aussi quand ils s'aviseront de mêler du burlesque à la gravité « de la scène, je vous promets de faire pleuvoir sur eux la dragée aipère < de la satyre et^ d'une main respectueuse, je mêlerai de l'absintbe dans t le nectar de la flatterie qui les eny vre sans cesse.
« J'ai l'honneur d'être, avec le respect le plus profond, votre très- « humble et très-obéissant serviteur (1). >
Malgré ce rôle d'observateur et de censeur impitoyable des travers et des vices des princes et des rois que Dubourg s'attribue, il est assez piquant de rencontrer, dans la préface de l'ouvrage, la critique de cette littérature vénale travaillant dans l'ombre et se mettant sans pudeur au service des intérêts et des passions d'autrui. t On ne trouvera pas icy, « nous dit-il, cette basse partialité qui dégrade les ouvrages de ce genre. « Enfants des ténèbres et de la nuit, ils n'osent paroftre que sous le « masque de la fiction et le langage de la vérité leur est presque tou- « jours étranger (2). »
Par une autre singularité, à cette critique violente des pamphlets politiques par un pamphlétaire succède, chez cet homme qui devait être si malheureux , une longue et prétentieuse dissertation sur l'essence et la nature de la félicité, c La mesure du bonheur qui nous a été donnée est assez petite ; il « n'en faut rien perdre et il est bon d'avoir pour les choses les plus com- « munes et les moins considérables un goût qui les mette à profit. Si « on ne Touloit que des plaisirs vifs , on en auroit peu , on les attente droit long-temps et on les paieroit bien cher. Aussi, quelle sagesse ne
« fant-il pas pour ménager son bonheur Une attention scrupuleuse
« est nécessaire pour le bonheur, puisqu'il ne faut presque rien pour gft- « ter les plaisirs. Ce sont des lits de roses et il est bien dilBcile que toutes t les feuilles se tiennent étendues et qu'aucune ne se plie. Cependant, le c pli d'une seule suffit pour incommoder beaucoup.
(1) UEêfnonchinaU en Europe^ t. II, lotroductiOD. (S)/6tV^>t.I, PréGice.
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ET tk MORT DE D0BOUR6. &1;1
« Ce qui compose le boobeur, les plaisirs ne sont point assez solides « pour souffrir qu'on les approfondisse: il ne faut que les eflSeurer (1). «
C'est à la suite de ces réflexions philosophiques entachées quelquefois de préciosité que commence la série de ces lettres critiques qui parurent de semaine en semaine, depuis le mois de janvier 17/i5 jusqu'à la fin du mois de juin. A s'en tenir à leur apparence extérieure , il est facile d'y reconnaître l'œuvre hâtive d'une imprimerie clandestine : les caractères sont détestables ; le papier est un papier de rebut, et il est impossible de compter le nombre des fautes d'impression qui se rencontrent dans le texte. Au reste, toutes ces lettres ont un numéro d'ordre ; elles commencent invariablement au haut d'un recto et elles sont d'étendue très-inégale. Ces remarques suffiraient à démontrer qu'elles ont été publiées séparément, si le caractère périodique de l'ouvrage pouvait être contesté. L'Espion chinois est, eu ellet, à sa manière, une espèce de petit journal, et il est facile de s'en convaincre par la lecture des sommaires placés en tète de chaque lettre. Pour en donner une idée, nous croyons pouvoir nous borner à transcrire celui de la lettre numéro 12 écrite par Orosmani à Témirkan.
« 11 parle de.... Il passe delà aux.... 11 vient ensuite à.... S'amuse « quelques instants avec. .. . et rapporte des.... Il badine après cela sur « les.... S'embarque sur la mer Baltique. Enfin, avec toute la politesse « imaginable, il suptie tous ceux qui n'ont souscrit que pour trois mois de c revenir à la charge pour le reste de l'année : sans cela c'est la dernière « feuille qui les divertit ou qui les ennuie ; il finit en faisant observer aux « Calypbes et à leurs Mandarins du premier ordre qu'il est de leur inté- « rèt de souscrire aux Lettres chinoises. Malheur à celui qui les aura dé- « daignées, s'il joue un rôle éclatant sur le théâtre du monde : Orosmani « se charge de l'en faire repentir. » Indépendamment de la périodicité de l'ouvrage , les lignes que nous venons de citer nous éclairent sur les procédés employés par Dubourg au point de vue des abonnements. L'écrivain spéculait évidenmient sur le scandale et ne se faisait pas faute, pour arriver à son but, d'exploiter les craintes plus ou moins fondées qu'il croyait inspirer. Drapé orgueilleusement dans sa charge de censeur et
(i) L'Espion cJànoiê en Europe, t. I, p. 9.