Û92 SOR LA CAPTIVITÉ
d'historiographe des vices des rois et des grands, il attendait qu'on vint s'expliquer avec lai ou acheter son silence.
- Je suis, disait-il, le secrétaire de la vérité, et les calypbes de l'Europe « m'ont donné carte blanche, pour leur faire de très-humbles remon- « trances quand je le trouverai bon (1). »
Ailleurs, il ajoutait : c Depuis le commencement de ce siècle, les vices les a plus funestes à la société et à l'avantage des peuples se sont établis jusque « dans le palais des calypbes. La garde qui leur sert de cortège n'en a pas « su défendre l'entrée. C'est l'injustice, c'est la mauvaise foi, c'est l'avarice a mercenaire qui trafiquent de la gloire et de l'avantage des peuples. « C'est le défaut de talent et de lumière qui remplit les postes les plus « éminents. Voilà ceux que je déclare mes ennemis à Venise, à Versailles, « à Londres , à Berlin , à Moscou. Dans quelque endroit qu'ils se trou- < vent, si je les y découvre une fois , tel est mon plaisir et ma volonté : a j'ordonne à mon esprit de leur courir^ sus et de ne jamais leur faire « quartier (2). »
Enfin , dans sa quinzième lettre , il écrivait ces lignes incroyables : « La plupart des mandarins de l'Europe sont brouillés avec la vérité « depuis bien long-temps ; ainsi la nouvelle que je leur annonce ne cou- « lera pas agréablement dans leurs oreilles; n'importe, je suis payé pour « venger les outrages que les grands font à la raison. Je m'acquitteray de u mon devoir. Il n'y a qu'un seul moyen de faire tomber la plume de mes u mains, c'est d'éblouir mes yeux par l'éclat de l'or. » On voudrait croire que cette profession de foi si brutale et si impudente est un artifice de langage destiné seulement à faire ressortir le caractère vénal des grands , mandarins ou visirs , comme il les appelle ; malheureusement, la vie de Duboui^ et plusieurs autres passages de ses œuvres protestent contre cette interprétation honnête et ne permettent pas, sur la moralité de l'écrivain, la pins légère illusion.
Le plan de l'ouvrage est d'une extrême simplicité. L'auteur, à l'imitation de plusieurs publications analogues, nous donne les prétendues réflexions d'un Chinois de fantaisie qu'il fait voyager en Europe et qui transmet, toutes les semaines, le résultat de ses observations à ses amis le^
(i) V Espion chinoii en Europe, 1. 1. p. 97. (î) Jind., p. i07.
ET lA MORT DE DUBOURG. &9â
mandarius de Pékin ou de Canton. Dans ces pamphlets épistolaires pleins d'allusions et de sous-entendus, qui gardèrent la vogue pendant tout le XYIl^. siècle, sous le nom A' Espion (1) ou de Lettres chinoises, anglaises, turques ou persanes , on rencontre toujours, à côté de la chronique scandaleuse du jour et des événements les plus saillants, les portraits des rois ou des hommes en Taveur, et aussi des réflexions satiriques sur les mœurs, la religion et la politique. Duboui^gest resté fidèle au programme consacré; mais , en admettant dans le cadre qu'il s'est tracé tous ces éléments multiples et variés , il a donné au portrait proprement dit une prépondérance qu'il convient de signaler. A ce point de vue, par sa prétention de peindre à fond les personnages qu'il met en scène, Dubourg , bien qu'il n'ait pas le secret des nuances délicates, des traits incisifs ou des mots puissants, se rattache par le procédé et par l'intention à l'auteur inimitable des Caractères y ou au moins à M"% de Scudéry et à M"% de Montpensier.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, dans ce livre écrit en vue de la France par un Français , malgré quelques excursions de l'observateur Orosmani en Prusse et en Russie, l'intérêt se concentre particulièrement sur la Cour de Versailles et sur notre politique à l'étranger. Dubourg ne voit rien en beau , et il compare irrévérencieusement notre pays à une courtisane sur le retour, offrant à tout venant ses faveurs banales et essuyant, sans même pouvoir rougir , de perpétuels affronts. La critique se prononce bientôt avec plus de précision dans les portraits nombreux que le pamphlétaire fait successivement passer sous nos yeux. Celui du roi est étudié avec soin; il renferme des aperçus assez fins, et malgré le calme de l'écrivain, on sent sous toutes ses paroles une ironie hautaine et méprisante : c C'est un caractère uniforme qui ne s'est jamais démenti : on entre « avec peine dans ses faveurs; mais il n'y a qu'à être sûr de soi-même « pour être assuré de lui. La seule faute qu'il ne pardonne point , c'est ' d'avoir abusé de sa confiance; quand on l'a perdue, on ne la retrouve « jamais. 11 suit la même méthode jusque dans ses amours et ne se rac- « commode jamais avec ses maîtresses. Ce qu'il y a de surprenant , c'est « qu'il les sacrifie ^quelquefois aux intérêts de son peuple. Dans le choix
(1) L^UD de ceui qai oot eu le plus d*éditiotis est L'Eipion turc de Marana^ qui a ser?i Téritabiemenl de type à une iofiDitë de livres du même genre.