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« qu'il en fait, son cœur n*y entre pour presque rien , et quoique la mar- « cbandisesoit par elle->mênie un peu critique, il les reçoit d'une main « étrangère sans beaucoup d'examen ; son esprit y gagne toujours plus que « ses yeux, parce qu'il a plus d'égard à l'esprit qu'à la beauté. Il se conduit • de même envers ses mandarins : ils se produisent les uns les autres. « Le calypbe s'imagine sans doute que les gens d'esprit ne favorisent que « leurs pareils, ce qui^st cependant bien rare. Le phlegme domine en lui, < et il est vis-à'Vis de toute cbose d'un sang-froid merveilleux ; il estime «^ souvent , il n'admire jamais. Il punit le vice et couronne la vertu d'une n main également indifférente. Pour les trames que l'on ourdit à Ver- « sailles, il en tient le bcmt comme il convient à son rang et sans jamais « le laisser écbapper ; tout le reste est abandonné à ses ministres. Mais ces « grands secrets sur lesquels le système de l'Europe est appuyé , un vieux « bonze les a déposés dans son coeur. C'est un puits sans fond où l'amour a même n'a pu jamais rien découvrir. La raison et la décence veillent sans t cesse à l'entrée de son cœur. Après cela, tu conviendras sans peine qu'un « tel prince est fait pour le diadème qu'il porte : la France et la Chine seront f trop heureuses d'avoir de tels calyphes. C'est que, dans ces deux empires, « l'amour des sujets ne laisse presque rien à faire à l'habileté du souve- « rain. Tout y va de lui même ; mais les trônes agités par la tempête « comme celui d'Ispabanet de Constantinople , ni Choanty, ni celui que t je viens de peindre ne s'y soutiendroient pas long-t^mps (1) »
La critique, déjà fort vive, de ce passage s'accentue davantage dans certaines autres lettres, où Louis XY nous est de nouveau représenté, tantôt sous le nom de Tbéodat, tantôt sous celui de Théodoric. Dans la lettre X, après avoir tracé un portrait élogieux de la reine de Hongrie, qu'il compare pour la vertu à la reine légendaire de Saba, il ajoute, en manière de conclusion , ces lignes plus expressives que tout le reste : « J'avoue < que ce portrait feroit bien du tort à celui de certains calyphes, s'il me « prenoit la fantaisie de faire des contrastes et de les peindre à côté de « cette princesse. Alexandre (le roi de Prusse) lui-même est redevable c à ma discrétion ; mais Tbéodat ( Louis XY ) ne paiera jamais ce qu'il « doit à mon silence. »
(1) L'Espion chinois en Europe, 1. 1, lettre VI, p. 49«
hT LA MORT D£ DUfiOURG. 495
Les personnages politiques du moment , M« de Maillebois , le maréchal de Belle-lle, le prince de La Tour, le cardinal Tencin, le ministre d*Argenson, sont traités avec une liberté encore plus complète. Pour lui, le bonze Teucin n'a qu'un mérite, celui d'oser braver avec impudeur la hatne du pays tout entier ; aussi il le surnomme sans phrase le Gatilina de la nouvelle France. Quant au mandarin d'Argenson, il lui reconnaît les apparences du mérite sans la réalité, ce qu'il appelle un peu légèrement un mérite à la française. Pour le baron de La Tour, représenté sous les traits d'isocrate, on serait tenté de penser, en lisant les lignes qu'il lui consacre, que ce personnage n'avait pas témoigné une sympathie très-vive pour les lettres de V Espion chinois; car l'auteur lui reproche un appétit toujours ouvert pour les livres insipides et le dégoût le plus marqué pour les livres ingénieux.
Les portraits de femme sont assez rares. Entre tous , celui de la mandarine de Belle-Ile se fait remarquer par sa légèreté et sa concision, i C'est, nous dit-il, une petite femme dont les yeux ont une vivacité qui vous perce. Sans gorge, sans embonpoint, elle n'est ni jolie ni laide ; elle a cependant quelque chose de piquant. Pour l'esprit , elle peut le disputer à quiconque. La mandarine est pour les petites intrigues de ménage ce que le mandarin est pour les grandes intrigues des cours. Pour leur générosité, elle peut encore être mise dans la balance. La mandarine a tout fait pour ses mignons, comme le mandarin a tout fuit pour ses partisans (1). »
Les médisances ou les calomnies graveleuses, si communes dans les libelles et les chansons du XVllP. siècle (2), se retrouvent dans plusieurs lettres du Mandarin ; mais elles n'ont rien qui soit de nature à attirer spécialement l'attention. Il en est bien autrement d'un passage de la neuvième lettre, où la diiTamation revêt un caractère tellement odieux, qu*il n'a pas été dépassé par La Grange-Chancel lui-même , dans ses célèbres Phitippiques. Cette violente attaque contre la reine d'Espagne est incriminée dans la dépêche de M. d'Argenson , et elle est d'une transparence telle qu'elle n'a besoin, pour être comprise, ni de commentaire ni même de la Clé historique placée à la un du premier volume, t II y a , écrit Du-
(1} L'Espion cHnoiê en Europe, t. 1, p. 5à»
(2) Aneedoieê pour iervir à l'histoire de Pékin (Veruilles). i7&0. — Lef soupers de Uaphné et /e« dortoirs de Lacédémone, 17A0. — Les amourê de Zéokinitul , roi des Kofiranê , traduit des Mémoires du foyageiir Krinebol. 1757. — Bipparehia , histoire secrète et galante de la Cour de Lfiuis XV. i7A8.
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c bourg, une Agrippine en Europe. Son époux Claudius ne règne point, « il ne sait qu'obéir : il adopte, il approuve, il applaudit, voilà ses occu- « pations ; Agrippine commande avec un empire absolu. Ses avis domi- « nent dans les conseils : elle punit , elle récompense , elle condamne et « elle absout Son pouvoir est sans bornes. Si le jeune Néron n'est point a encore à la place de Britannicus, c'est que Claudius est encore en vie. « D'ailleurs, toutes les mesures sont prises. Grand Dieu l quelles ressources « ne trouve-t'On pas dans tes secrets de ta chimie ! La tendresse d*une mère a est bien ingénieuse (1). »
Si l'on réfléchit à la situation particulière de la Cour d'Espagne à ce moment , on comprendra la sensation pénible qu'y durent produire de pareilles articulations; la Cour de France, dont la politique s'appuyait principalement, pour combattre les projets de la reine de Hongrie, sur l'alliance espagnole, ressentit cette attaque inqualifiable d'autant plus vivement qu'au mois de février l'union intime des deux branches de la maison de Bourbon avait été cimentée par le mariage du Dauphin avec la propre fille d'Elisabeth Farnèse et de Philippe V. Ces diverses circonstances et la teneur même de la dépêche adressée à M. de La BriiTe sont de nature à faire penser que c'est dans ces lignes déplorables , qui imputent à la reine d'Espagne le projet d'empoisonner le fils de son mari pour frayer à son propre fils le chemin du trône, qu'il faut peut-être aller chercher le motif principal de l'arrestation de Dubourg.
Au reste , quelles qu'en aient été les causes , il est malheureusement certain que le Gouvernement se montra implacable, Dubourg , renfermé dans la cage de fer, n'en sortit jamais et y mourut de misère et de folie le vendredi 26 août 1746 ,^un an et quatre jours après son arrivée au Mont- St. -Michel. M. Badier, qui alla constater le décès, en rend compte en ces termes , le 28 août, à M. de La Briffe : c Les religieux me dirent qu'il y « avoit deux jours qu'il ne mangeoit plus et qu'il, s'étoit laissé mourir de « faim ; qu'ils lui avoient fait prendre du bouillon de force avec un en- < tonnoir et que , quelques instances qu'ils aient pu faire auprès de lui , a ils n'ont pu en venir à bout. Il est mort sans repentir et en désespoir, ( après avoir déchiré tous ses habits (2). »
Le 2 octobre de la même année , M. Badier fut de nouveau envoyé au
(1) UEspion ckinoii en Europe^ 1. T, p. 85.
(2) Archives du Calvados; Ordres du Roi ; Dossier Dubourg.