I. — HISTOIRE GÉNÉRALE
Lorsque l'idée nous vînt d'interroger le passé d'une localité aussi obscure que celle d'Écouché , nous ne fûmes pas guidé par l'espoir de découvertes d'un haut intérêt : seuls, l'amour du pays natal et l'attrait pour des traditions que le temps Tait disparaître chaque jour , nous ont ppussé dans cette entreprise ingrate , dont le résultat n'est point en rapport avec les efforts qu'elle nous a coûtés. Le fruit de ce travail n'aura de saveur que sur le sol qui Ta produit. En effet, quel est le lecteur étranger aux lieux dont nous traçons Fhistoire qui puisse sMntéresser à cette étude toute locale ? Puisse-t-elle , néanmoins , servir à quelquesuns de nos savants confrères , qui ont le talent d'utiliser tous les matériaux , pour reconstruire notre histoire, travestie et défigurée depuis deux siècles.
Le bourg d'Écouché, situé à 8 kilomètres d'Ai^ntan, sur la route de Granville, dans une petite plaine très-fertile, comprise entre la rivière d'Orne et ses affluents, la Cance et l'IIdon, ressort sur un rideau de peupliers. Ses maisons sont serrées autour de l'église monumentale qui les domine el semble les protéger. Gomme des sentinelles avancées, on aperçoit , au premier plan , l'hospice et sa chapelle , et , plus loin , une autre chapelle s'élevant au milieu de sépultures. Ce sont autant de témoins de la foi des générations passées.
500 HISTOIRE DU BOURG D'ÉCOtCHÉ.
Tout en pénétrant dans la vie intime de cette bourgade, nous n'aurons point à nous occuper de son action dans F histoire générale, qui, heureusement pour ses habitants, fut presque nulle. Ce sera une occasion d'interroger ces institutions et ces coutumes du moyen-Age , si pleines de mystères pour notre siècle.
Après avoir raconté T histoire et la filiation des puissants seigneurs d'Écouché, nous ferons revivre les noms de ces obscurs bourgeois qui contribuèrent à élever, enrichir et administrer leur église, ainsi que de ceux qui firent le sacrifice de leurs biens et de leurs personnes pour ériger un hospice et y soignerles pauvres. Que cet opuscule soit leur Livre-d'Or !
A quelle époque faut-il faire remonter l'origine d'Écouché? Nous l'ignorons. Nous avouons ne pouvoir tirer aucune lumière à ce sujet de son appellation dont le sens primitif nous échappe. Dans les plus anciens monuments écrits que nous connaissions, c'est-à-dire du XI*. siècle, il est appelé Scoceium. Plus tard, par euphonie, on a prononcé et écrit Escoceium, Escocheium, d'où, en français, Escocié, Escochié, Escouchéet enfin Écouché. Les latinistes du dernier siècle traduisaient ce nom par Ecubalum.
La position occupée par Écouché a dû être recherchée par les plus anciens habitants du pays à cause de sa fertilité et du voisinage des rivières. Les Romains étaient trop bons appréciateurs de ces avantages matériels, pour avoir négligé un pareil site. Leur passage est d'ailleurs attesté, nonseulement à Écouché, mais encore dans tout le canton, par les débris de leurs constructions , leurs sépultures et Içs dépôts monétaires mis à découvert. Écouché se trouvait, en outre, à l'intersection de plusieurs voies, dont l'importance existe encore pour quelques-unes.
Après la destruction violente des établissements gallo-romains, les peuples
conquérants s'implantèrent sur le sol balayé et ne tardèrent pas à y prendre racine : ils profitèrent en général des positions toutes faites ; c'est ainsi qu'Éconché continua d'être ce qu'il avait été sous la domination romaine ; et lorsque ces peuples barbares se convertirent au christianisme, ils élevèrent leurs églises au milieu de paroisses correspondant aux anciennes circonscriptions. C'est à cette époqne qu'il faut attribuer la construction de ces nombreux moulins à blé et à étofies , dont les prises d'eau , fort bien calculées, sont encore utilisées par nous. Le christianisme, en abolissant l'esclavage, avait rendu ces innovations nécessaires.
HISTOIRE DU BOURG d'ÉCOVCEÉ. 501
Une nouvelle invasion vint fondre sur cette société au IX*. siècle , nous voulons parler de la descente des Danois , auxquels on donna le nom de Normands. Après des expéditions successives qui couvrirent le pays de sang et de ruines, les derniers venus, ne trouvant plus de butin à enlever ni de victimes à égoi^er , résolurent de demander à ce sol dévasté les richesses qu'on obtient du travail.
Rollon, leur chef, après s'être fait accorder par le roi de France la belle province que nous habitons, reçut le baptême ; il distribua des domaines à ses compagnons, et fut obligé d'appeler d'autres étrangers pour repeupler ce pays désert (1).
C'est alors qu'Écouché, relevé de ses ruines, figura comme chef-lieu d'un doyenné dépendant du diocèse de Séez, et compris dans l'archidiaconé de Houlmc. Voici les noms des paroisses qui composaient ce doyenné : Avoines, Bellefonds, Boicei, Boucé, Clairai, Goulandon, La Perrière- Bréchet, Fontenay-sur-Orne, Joué-du-Plaîn, Juvigny, Loucé, Marcéi, Marigny, Mauvaisville , Médavi, Mébeudin, Montmerré, 0. Le Repos, Sarceaux^ St.-Christophe-le-Jajolet, St. -Loyer, Tanques, Tauville et Vieux-Pont (2).
Si l'on jette les yeux sur la carte , on voit que ces paroisses composent un territoire continu, compris dans l'angle formé par les rivières d'Orne et d'Udon, s' étendant depuis Ëcouché jusqu'aux portes de Séez. Cependant, le doyenné de Mucé , composé de quatorze paroisses , s'enchevêtrait dans celui d' Ëcouché, et semble avoir fait partie de la même circonscription primitive.
Pendant le moyen^ge, Écouché fut fortifié, ce qui lui valut, dans les chartes du XI 1% siècle, la dénomination de Castrum (3). On le trouve dans quelques actes désigné comme ville ; mais c'était une forme de langage qui semble indiquer ce qu'on nommait anciennement ville bateice , c'est-à-dire lieu fortifié de palissades et. d'un château de bois nommé bretèché (&). En effet, les fossés qui défendaient Ëcouché ne furent jamais renforcés de
(i) Guillaume de Jumiéges, Histoire des Normands» (2) Almanach du diocèse de Séei pour Tanoée 1789. (8) Voir , plus loin , la charte de Hugues IV de Goumajr.
{h) Voir Tordonnaoce de Charles-le-Bel , roi de France , dn 18 avril 1825 , qui eiemple « les villes bateices » de payer la taille {Ordonnances des rois de France, édit Laurière^ t. I, p. 788).
502 BISTOIR£ DtJ BOURG DÉCOUCHÉ.
murailles. Il existait au centre du bourg une motte féodale, entourée de larges fossés, qui dut servir d'assiette à une de ces bretèches dont nous venons de parler. Gomme Écouché n'était pas habité par ses seigneurs, ils commettaient à sa garde un chevalier désigné sous la qualification de
prœfectus (1).
Écouché ne joua aucun rôle dans les guerres qui se succédèrent pendant le cours du moyen-âge. Ses modestes défenses suffisaient à peine à le protéger contre un coup de main; ainsi, en Tannée 10/i5, elles sauvèrent les habitants des entreprises d'une troupe de brigands. Guillaume de Jumiéges nous rapporte qu'en cette année le diocèse de Séez fut mis à feu et à sang par une famille puissante , qui avait recruté une armée de pillards : c'étaient les trois fils de Guillaume Soreng , nommés Richard , Robert et Avesgo, lesquels, après avoir ravagé le pays, finirent par s'emparer de la ville épiscopale, qu'ils saccagèrent. Us firent de la cathédrale un repaire de voleurs et une écurie pour leurs chevaux. Le vénérable évêque Yves de Bellème, voulant les expulser, fit mettre le feu aux maisons voisines, ce qui causa l'incendie de la cathédrale. Dieu infligea à tant de crimes un juste châtiment ; les membres de la famille Soreng périrent misérablement de la main de leurs victimes ; c'est ainsi que Roi)ert ayant été faire une excursion dans le voisinage d' Écouché, où il ne put entrer, fut poursuivi par les paysans comme il se retirait chaîné de butin ; ils l'atteignirent près de Fleuré et l'exterminèrent (2).
Les guerres de succession, sous les ducs de Normandie, amenèrent de grands malheurs. Après la mort d'Henri I". , Etienne de Blois, son neveu, éleva des prétentions contre la fille et héritière du duc, Mathilde, épouse de Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou , lequel, avec l'aide du comte de Ponthieu, fils de Robert de Belléme, répandit des flots de sang pendant le cours de l'année 1035. L'année suivante, GeoiTroy n'ayant pas réussi dans ses entreprises, reparut à la tète de ses Angevins, renforcés d'une foule d'aventuriers. Les Normandseurenl cruellement à soufirir de ces hordes dévastatrices; auxquelles ils avaient donné un surnom qui, dans leur langage , devait
(i) Voir DOtre Notice iur le prieuré de Briouze ; dans la charte d*Yfoii en &Teur de Tabbaye de St-Ptoveol» ttu GirauU» draldui prefeetuê de Scuceio, est lémoio. Appendioe« n\ iS. Mémoire» de la SocUté ée$ AnîiqiMifru de Normandie» U XXII, p, 427.
(t) Biitoire des Normands de Guillauine de Jumièget, ). VU, ch. Biv, trad* GulioU
HlSTOiaE DU BOURG D'^CODCBIÎ. . 503
exprimer toute l'horreur qu'ils inspiraient : ils les nommaient Uitibecs , Guiribecs (HiUbecci^ Guiribecà). Cette armée passa la Sarthe le 21 septembre 1136, se dirigea sur Carrouges dont elle s'empara, malgré la résistance du chevalk^r Gautier, et prit sa direction sur Êcouché. Les malheureux habitants, voyant fondre sur eux cet orage qu'ils étaient impuissants à conjurer, s'enfuirent avec ce qu'ils avaient de plus précieux ; mais, en se retirant, ils mirent le feu à leurs maisons, afin de priver ces ennemis d'un asile et des retoources qu'ils abandonnaient Lorsque Geoffroy et ses bandes se (wésèntèrent , ils ne trouvèrent que des ruines fumantes. Les Angevins poussèrent leur expédition jusqu'à Lisienx , en passant par Montreuil-au- Houlme et Moustier^Hubert. Us parurent devant la ville, le jour de St.-Michel 1136. I^ garnison^ redoutant de combattre contre un ennemi précédé par une réputation de férocité implacable, imita l'exemple des habitants d'Écoucbé, en incendiant la ville. Ces bandes, après une excursion de treize jours , marquée par mie longue série de violences et de dévastations, rebroussèrent chemin, harcelées par les habitants du pays qui en tuèrent un grand ttoiid)re, et de plus décimées par une affreuse dyssedterie, due aux fatigues et aux excès, qnie» fit périr une partie le long des chemins. Enfin, le gros de cette armée, arrêté par le débordement des rivtèi^ , fut exterminé par Robert de Médavy qui , avec d'autres seigneurs normands , s'était mis à la lôte des habitante du pays. Ce qui leur échappa périt dans les flots (4 ).
Revenons au bourg d'Ëcouché. Dans ce désustre, le chftteati de bois ou breièche qui le commuidait avait disparu. Put-il jamais reconistruit ? Nous ne saurions. le dire. Il y a une trentaine d'années», uhe masse importante de la motte féodale existait encore ; les propriétaires , voulant utiliser son emplacement , le déblayèrent. Ce travail ne mit à découvert aucune substruction de maçonnerie un peu importante; mais les ouvriers trouvèrent une assez notable quantité de blé noirci , ayant parfaitement conservé son aspect ordinaire , mêlé à des débris d'incendie. Ces témoins d'un ancien désastre remontent-ils aux époques agitées dont nous venons de parler? Nous n'osons l'affirmer; mais rien ne s'oppose à cette opinion. Cet empla-
(1) Voir les déUiU inléitssanis de celle eipédiUon dans Orderic Vilal, l. IV, p. 474-480, édit. Guitot; ou édrt. d*A. Le Prévost, L V, p. 67 et saiv.
50/ii . HI8T0IEB t>U BOUBfi D'ÉGOUGfflfi^
cernent coûtioua jusqu^à nos jours d'être la motte féodale , comme mar^ quant Tassiette de la résidence seigneuriale ou siège du fief, quand il n'y eut plus de demeure.
Écouché était entouré de villes fortifiées dont il subissait le sort Néan-» moins, lors de Tinvasion anglaise du XY*. siècle, bien que tout le pays se fût soumis aux vainqueurs, ce qu'attestent les lettres de protection accordées à plus de 600 paroisses rurales, ainsi qu'à un grand nombre de par-^ ticuliers (1 ), il est à noter que ni le bourg d' Écouché, ni les places fortes du pays ne reçurent cette marque de confiance de la part du roi d'Angleterre i pour s'assurer de leur soumission , il les fit occuper par des garnisons. Écouché reçut la sienne en 1 A&S : elle se composait de 16 lances à cheval et de kS archers (2). Une troupe aussi forte^ placée à peu de distance des garnisoAs d'Argentan et dé Falaise, fait voir combien la conquête était mal affermie. I^iOS populations, écrasées par les exactions de ces étran* gers , saisissaient toutes les occasions de secouer ce joug insupportable* Enfin on vit arriver le terme de ces souffrances : Charles YII parvint à expulser ces étrangers de la Normandie pendant Tannée i&50. Ce roi, se portant sur Cherboui^ , qui tenait encore , traversa Écoucbé , qui loi servit d'étape. C'est dans ce boui^ qu'il signa les lettres de confirmation délivrées à l'Université de Caen, le 31 juillet 4&50 (3).
Si nous sautons de cette époque aux guerres religieuses de la seconde moitié du XVI% siècle , nous verrons Écouché subissant les tendances de la Réforme , mouvement passager qui ne laissa pas de traces. Toujours est-il que ce bourg recevait d'autres influences que les villes voisines , qui se prononcèrent pour la ligue. En l'année 1589 , le duc de Mont^
(1) Voyei, dam les Mémoireê 4e la Sociélé des Âniiquairti de Normandie. les Rotuli Sormanhiœ, publiés par M. Lécbaudé-d'Anisy* t XV, p. SM , 276, S78. Panm les cbetralien e( éeoyers foniiam la garùisofi de la Tille de Séei, 8*eii trouTaient (laelqoes-uns habitant le voisinase d*Êeottché< G'étaieiil Jehan de Beaarcpalre (flef de ta paroisse de Loucé), Jehan de La Lande , Guillaume Cobar (seipieur de Loucé et de Vigneral), Kr»H» de La Motte, divîer Halreisîn (une famille Mauiotsin était anciennement fixée dans la paroisse de Joué^luPlain , fur le fief da MaraivKouf ilton }4 Le roi d'Angleterre, par ses lettres datées du 9 octobre 1417, les autorisa à se reUrer hors de la Normandie, avec leuw serriteurs, leurs chevaux, leun équinages et leur avoir. Ils ne tardèrent pas à faire leur soumission; car, dès le 18 du même mois, des lettres royales, datées d*Alençoo, les admirent en gr«ce avec remise de leurs domaines.
(2) Voir, à TAppendioe, le n*. i.
(3) Voir rabbé De La Rue , EstaU iur la vitle dt Catn,