UN MOELLON DE L'ÉGUSE DE BARON
Pab m. Ecg. CHATEL.
Dans la séance du 7 novembre 1856, Ton de nos confrères, qui semble prendre à tâche de ne jamais venir au milieu de nous sans offrir quelque objet curieux , déposa sur le bureau un débris de pierre, digne assurément de piquer la curiosité par sa forme bizarre , et de fixer notre attention par les caractères étranges d'une vieille inscription. Ce fragment provenait d*un ancien contrefort de Téglise de Baron , qui n^avait subi aucune réparation depuis le XIIl*. siècle. Cette malheureuse pierre fut accueillie avec un sourire de défiance et d'incrédulité. Rien , certes , de plus commode m plus expéditif que ce procédé qui nous met, il est vrai, à Tabri des méprises , mais qui aussi ne contribuerait que fort médiocrement au progrès de la science.
Cependant, après avoir circulé, la pierre, qu'aucun de nos confrères ne se souciait d'étudier, nous resta dans les mains, sans doute à titre de paléographe. Tout en regrettant qu'elle n'ait pas été confiée à un archéologue plus compétent , nous avons dû nous résigner à nous chaîner de la note explicative de la planche reproduisant la face principale ; et c'est après un long délai de six années , qui préviendra du moins le blâme de précipitation, que nous venons exposer enfin le résultat de nos observations et malheureusement de nos conjectures, qui, pour vraisemblables qu'elles puissent paraître , n'en sont pas moins frappées d'avance du discrédit inévitable à tout ce qui a un caractère hypothétique. Aussi, n'a-t-il nullement tenu à nous que nous les ajournions , quitte à réaliser une fois de plus la prescription du ttonum pretnatur in annum d'Haroce. Mais la planche
NIém'!' de la Soc'.' des Anttu'l' lit Nam'." -Tqitie XXIV.
Imp. Merci er.Caen.
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était prête depuis long-temps; le tome XXIY s'achevait; il nous fallut nous exécuter tant bien que mal , plutôt mal que bien ; nous avons entrepris cette tâche ingrate , voici ce que nous avons remarqué.
En le tournant et retournant pour Texaminer et lui demander en quelque sorte son secret , nous avons pensé que ce débris de pierre devait être un fragment de ces figures grotesques et grimaçantes , dites corbeaux, qui se remarquent soit au haut des piliers de nos églises , soit à la retombée des arcs, à Tintérieur on à Textérieur des fenêtres, comme chacun de nous le peut vérifier facilement à Téglise du château de Caen , dont Tencorbellement offre des types curieux , et surtout à Téglise St -Sauveur. Nous appelons spécialement l'attention sur cette église , parce que , du côté de la rue Froide , elle nous présente un petit personnage ( c'est le quatrième en montant la rue) tenant un livre ouvert, qui peut par sa position donner quelque idée de Tun des côtés de notre pierre.
En effet , tournée dans un sens , elle offre le bas seulement d'une figure grotesque, ayant la bouche largement fendue et le menton en pointe , en guise de coin ; tournée en sens inverse , elle montre Tavantbras gauche d'un personnage dont Tépaule est enlevée, ainsi que la partie frontale , et le bras droit ébréché et plié ; les deux mains , gros* sièrement indiquées , soutiennent un livre ouvert , qui nous rappelle les représentations de Jésus-Christ et de la Foi , très-souvent figurées un livre ouvert à la main (i). Le verso du feuillet de droite de notre dyptique porte une inscription dont les caractères , d'une grande netteté, sont par* faitement accusés, malgré Tancienneté que la forme de chaque lettre laisse présumer.
A l'aspect de ce débris de bloc , qui n'a subi , pour ainsi dire, d'autres injures que celles provenant des maçons qui en firent un moellon , il nous semblait difficile de croire qu'une inscription légèrement gravée, à la pointe d'un stylet ou d'un clou, sur une pierre du pays, c'est-à-dire pierre tendre, friable et sujette à se décomposer sous Taction de la gelée , ait pu braver pendant des siècles les intempéries d'un climat aussi inégal et aussi humide que celui de notre Basse-Normandie. Aussi , pour
(i) Voir un eioellent article de M. Didroo sur Ticonographie des Vertus théologales, livr. 4*. et 5*. du U XX« 1860.
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mettre ûotre responsabilité plas à couvert, nous demandâmes à notre conrrère, M. Le Bart, alors maire de Baron, tous les détails relatifs à la trouvaille de la pierre qu'il nous avait apportée* Nous voyant insteter sur les moindres pailicularités , il nous proposa de nous conduire sur le lieu même de la découverte : ce qu'ayant accepté avec empressement, nous priâmes notre savant et zélé secrétaire de vouloir bien être de ce voyî^e d'enquête , et nous prêter le concours de son expérience acquise aux fouilles de Vieux , et de cette pénétrante sagacité dont il avait fait preuve dans une circonstance semblable, lors de la découverte, dans le mur de Téglisede Boulon, d'un 6i7/^l (^ïn^ti/^enc^^ de l'abbaye d'Ârdennes , découverte qui fut, de sa part, l'objet d'une Note digne de figurer parmi les plus solides chapitres de Tbistoire du moyen>-âge (1).
Le 12 novembre 1856, nous étions dans la commun^ de Baron, canton d'Ëvrecy, à 12 kilomètres de Caen, et notre confrère, nous ayant conduit à l'église en réparation , nous fit raconter les divers incidents de la trouvaille par l'ouvrier même qui avait retiré notre pierre du milieu des moellons intérieurs du troisième contrefort qui la recelait.
Nous examinâmes avec soin les diverses retouches que subit cette église : mais laissons notre confrère nous faire les honneurs de sa paroisse, dont il nous a communiqué une intéressante notice :
t Le chœur, de la même date que la tour, avec corniche en dents de c scie, contreforts avec couronnement en pente, et fenêtres en lancettes, « dont l'archivolte est portée par des colonnettes de transition, appar- « tient au style ogival primitif (XI 11% siècle). Sa voûte, en pierre, est « fortifiée par des arceaux croisés avec nervures saillantes et arrondies, « qui viennent s'appuyer sur des chapiteaux-consoles. Une fenêtre en
« terminait le chevet d'une manière harmonieuse Malgré les chan-
« gements qui ont été faits à la nef, l'œil de l'antiquaire peut recon* « naitre , dans ses murailles en arête de poisson (2} ( apus spicatum ) , « dans ses contreforts peu saillants et dans quelques modillons bizarres.
(1) Voir la 2\ lérie, VU*, vol., XVII*. vol* de la collection det Mémnrtê de la Saaéti des inflquaires , à\ livraison, 1850. Celte noie donne plus que ne semble comporter son modeste titre : il 7 a là des aperçus et des docomenls vraiment précieux pour la connaissance du moyen-ftge dirëtien.
(3) Voir aussi p. ii3 , iih et 115 du t. I". de la Staiittiquê nummmmtale du Calvadoê , par If* de Gaumont, aux ouvrages duquel il nous faut tous et toujours recourir pour Tarditelogle nonnande.
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« des preuves certaines de son antiquité (période romane du X\ siècle) . » Nous aurions bien quelques petites ol)jections à opposer à une désignation aussi formelle des siècles , et notamment à celle du XIIP. comme répoque du style ogival primitif. L'examen des ruines de Tabbaye de Sl.-Bavon , que nous avons dernièrement visitées , à Gand , avec M. Ed. de Busscber^ aussi courtois que savant (l), nous fait reculer à une date antérieure les origines de Togive primitive; mais là n*est pas la question : nous ne voulions que constater Tantiquité de Téglise de Baron , et nous souscrivons entièrement à la réflexion judicieuse de l'auteur de la notice, qui ajoute avec raison : « A l'intérieur on remarque, dans la maçon- « nerie, plusieurs pierres chargées d'étoiles, ornement très-usité dans « Tarcbitecture romane. Vraisemblablement elles proviennent d'une église « plus ancienne , à laquelle celle que nous voyons a succédé. »
C'est cette certitude que nous croyons avoir acquise par l'examen mi- .nutieux des moindres détails de l'église. Les contreforts en maçonnerie avec couronnement en pente furent l'objet de notre plus sérieuse attention ; nous nous assurâmes ainsi que le troisième contrefort peu saillant de la nef, côté droit en avançant vers le cbceur, n'avait pas été retouché ni percé depuis le XIIP. siècle, et que notre moellon n'y avait pu être glissé après coup.
La maçonnerie de ce mur est formée d'un remplissage en blocage, c'est-à-dire de pierres de toutes sortes, ouvrées ou non, déjà travaillées ou non dégrossies , jetées pèle-mèle dans un tas de chaux et de sable , comme aux murs de l'église de Boulin, du château de Cannes, de celui de Domfront et ailleurs. Nous insistons sur la particularité de cette maçonnerie en blocage, parce c'est à ce mélange de ciment et de sable, d'une grande dureté et d'un grain très-fin, que nous devons la parfaite conservation de l'inscription de cette pierre , préservée ainsi des atteintes du
temps.
La défiance d'une judicieuse critique se trouve souvent désarmée par l'examen attentif des lieux et des circonstances de la découverte : c'est ce qui arrive cette fois encore.
(1) Voir In belle et intéressante notlee de M. de Busscber, sur les ruines de Pabbaye de St.-Bavon, à Gand, I85Â.
Grâce à cette consciencieuse enquête, à laquelle s'est associé, avec son zèle ordinaire, M. Charma, Tauthenticité de notre pierre fut bien constatée ; dès-lors , suffisamment rassuré par la sincérité des témoins , et Tétude des lieux nous certifiant la véracité de son origine, nécessairement antérieure au XIIP. siècle, il nous restait à Tétudier elle-même.
Examinée sur Tune de ses faces, la pierre présente, avons-nous dit, un dyptique imitant parfaitement le verso d'un feuillet et le recto d'un autre feuillet. L'auteur de Tinscription a tenu à reproduire tant bien que mal une parfaite image d'un manuscrit. Pour assurer à l'écriture la régularité convenable, les scribes limitaient d'une manière uniforme la longueur et l'intervalle des lignes ; c'est ce que n'a pas manqué de faire l'auteur, qui a dû se servir de la pointe d'un clou ou d'un instrument quelconque.
On sait que, pour espacer également les raies blanches, l'écrivain se servait d'un compas, à l'aide duquel il perçait, dans le parchemin, les petits trous qui servaient à fixer la position de la règle. £h bien ! ces trous n'ont pas été négligés, et, tout au contraire, ils ont été parfaitement indiqués par un pointillé nettement accusé au-delà des marges des deux feuillets.
Les raies horizontales sont, dans les manuscrits, rencontrées perpendiculairement par d'autres raies verticales qui, tirées de haut en bas du feuillet, limitaient exactement le commencement et la fin de la ligne, réservant une marge à droite et une à gauche. Ces marges étaient souvent, dans les manuscrits les plus soignés, indiquées par deux raies verticales parallèles, rapprochées l'une de l'autre. Or, aucun de ces détails n'a échappé à l'auteur de l'inscription, qui n'a rien négligé dans sa parfaite imitation d'un texte écrit.
Nous avons cru qu'il ne fallait passer sous silence aucun de ces menus détails, parce que la seule manière dont sont tracées les lignes des manuscrits fournit des moyens d'apprécier approximativement l'âge auquel ils appartiennent
Ainsi, le soin avec lequel les lignes horizontales ont été indiquées de façon à ne pas outrepasser le^ lignes verticales, annoncerait un document ne remontant pas à une époque antérieure au Xl\ siècle.
Gomme la pointe du style, en traçant les raies, entamait souvent le
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parchemio, qui, parfois, est tranché net, ou tout au moins creusait des sillons propres à boire l'encre, les scribes intelligents avaient la précaution de maintenir les caractères qu'ils traçaient un peu au-dessus des raies. C'est encore une règle de la calligraphie des premiers siècles du moyen-âge que l'auteur de notre inscription a observée avec scrupule (1). Sur le verso du feuillet de droite, c'est-à-dire celui que le lecteur voit à sa gauche , l'auteur a rempli l'intervalle des six premières lignes par l'inscription suivante :
IHBfAG — 0 ISTA — IN SIMILI — TVDINE — GERVA — SU FA[CTA].
Nous n'hésitions pas à voir dans cette inscription la preuve que la statuette dont les bras mutilés tiennent le dyptique est la représentation plus ou moins grotesque d'un Gervasius, homme ou saint; mais, n'ayant pas tous les livres nécessaires à l'hagiographie pour suffisamment établir qu'il s'agissait bien d'une statuette de saint Gervais, dont le culte était fort en honneur dans l'ouest de la France , nous n'hésitâmes pas , selon notre constante habitude, indiscrète peut-être, mais fort avantageuse, à nous adresser aux gens compétents, ce dont nous eûmes, cette fois encore, à nous féliciter, pour le plus grand profit de nos lecteurs, qui nous devront la communication de la note suivante ; elle est due au savant auteur des Inscriptions chrétiennes de la Gaule que je fis consulter, en lui envoyant un dessin de notre pierre avec son inscription :
IMMAGO ISTA IN SIMILITVDINE GEBVASII FA[GTA].
« Je ne doute pas qu'il s'agisse ici d'une statuette de saint Gervais , c dont le culte était si répandu dans le nord et l'ouest de la France, sans a parler des antiques monuments écrits et figurés qui n'appartiennent pas « à cette partie de notre sol ( Delorme , Catalogue des mss. de Vienne ,
(i) Voir les Éléments de paléographie^ par M. Natalis de Waiily, 1 1, p. 679. — * « Dans les diplômes, • qui ne sont presque toujours écrits que d*uD seul oôlé, on évitait quelquefois cet inconvénient en « rayant le revers du parchemin ; la pointe du style produisait alors sur le côté opposé une légère « saillie, qui suffisait pour guider récri?ain« » — Nous aTons, dans Tune de nos vitrines des Archives du Calvados t un magnifique spécimen du XII*. siècle de cette manière de rayer en relief; c'est le diplôme intitulé : « Bavent Etnptiones Eudonis abbatis Saneti Stephani, •
< p. 271 ; Ferrario, Mcnumenti di S. Ambrozio, p. 75). Je rappellerai « le texte et rinscriptioo qui attestent la présence , à Tours , de reliques « de saint Gervais et saint Protais ( Greg. Turon, , Gtor. Mort. , c» xlvii, « Vdr mes Im^criptions chrétiennes, t. I, n". i82; cf- p. 28S, note 2). « Â Roaen, saint Victrice travailla de ses mains à l'église destinée à « recevoir les reliques du martyr (Victrice, De taude Sanctorum, c. xn). • En nous rapprochant du lieu oii a été trouvé notre fragment , je puis il citer une pierre gravée (Gruter, p. 1158) représentant le saint et son « compagnon debout à côté d'un édifice qui semble être Téglise du Mans, « si l'on tient compte du mot CiEisoM. inscrit avec les noms Gerba. et f Prota. dans le cbamp de la pierre (Voir, poar ce petit monument, « Rosweyde , dans ses Notes sur saint Paulin de Sole , Epist. XXXII , « olimXII; Morini, Papiri diplomatici, p. 279, A ; Combrouse, Recueil « d'épreuves y pi. XLI, n% &, au Cabinet des médailles, etc.). Dans le « Bulletin monumental, t. XVllI , p. 326, M. Hucher a publié une pièce c du monétaire Ebricharius frappée au Mans , et portant , avec la légende 9 CiENOMANNis, une représentation analogue. »
En dtant une série de monuments antiques relatifs au martyr de Milan, M. Le Blant veut montrer par quelques preuves, dont un simple catalogue d'églises étendrait facilement le nombre, que le nom de Gbrvasii de notre inscription se rapporte, selon toute probabilité, à saint Gervais. Mais, quoi qu'il en soit du personnage désigné, l'étude paléograpbique que nous avons faite des caractères de notre inscription nous oblige à lui assigner une date antérieure au XIP. siècle.
Cette assertion n'est pas, de notre part, une simple conjecture : elle est le résultat réfléchi de la comparaison de chacune des lettres de notre inscription lapidaire avec les planches alphabétiques de Y Histoire abécédaire, contenant plus de trente mille caractères, choisis entre trois ou quatre cent mille lettres capitales, onciales et minuscules, cursives et gothiques, par les Bénédictins , qui , pour rédiger leur Nouveau traité de Diplomatique, consultèrent les marbres, les tables de bronze, les médailles, les sceaux, les diplômes et les chartes de toute l'Europe.
C'est en examinant et comparant ces tableaux, exécutés avec la patience proverbiale de la docte Congrégation de St.-Maur, que nous apprenons à déterminer l'âge et la patrie des lettres d'une inscription , par leurs