LAME
La dalle suivante , qui date du commencement de ce même siècle , est aussi la {dus grande, la plus complète et la mieux conservée de toutes. On y voit figurer un personnage couché sur le dos , tète nue , mains jointes, les poignets ornés de manchettes fermées avec un rang de boutons petits et in*essés ; les pieds sont enveloppés dans des bottines également garnies de boutons. L'homme est vêtu d'une robe longue qui se ferme par-devant Ses pieds posent sur une levrette dont le museau est très-allongé, et dont le cou est orné d'un collier muni d'un anneau de suspension. On lit autour :
i 6VILLAVME •••••• QVI. TRESPASSA. LAN. DE. GRACE. MIL. CGC. ET. XV. LE.
■ Ce personnage est encadré dans une très-jolie niche ogivale, soutenue
par de fines colonnettes dont les chapiteaux sont formés avec des feuilles
(i) Les égliêes de Carrondisêement du Havre, L I, p. 108-7.
ouvertes et entablées. Au sommet du fronton , ou plutôt au tympan , figu* rent des roses épanouies.
Les deux débris dont il me reste à parler oifirent deux noms historiques » deux noms qui appartiennent à la Marine française du Xiy% siècle.
Sur le premier fragment , évidemment dessiné et gravé à cette même
époque Je n'ai lu que ces quelques mots: c famé : gvil : dv: movstier:
Qvi » Mais ils suflSsent pour nous rappeler ce Guillaume Du Moustier,
c maftre d'une gallaye de deux cents hommes » (1) , qui combattit à la fatale journée de T Écluse , sous le commandement de Famiral Hugues Quiéret et du conseiller Nicolas Béhuchet (2). Il n'est pas impossible que l'image ait été double, et que la pierre ait contenu les noms et les effigies de l'époux et de l'épouse. Cela serait conforme à une coutume bien connue du moyen-âge. Ce nom de Du Moustier est célèbre au pays de Caux , dans le cours des XIIP. et XIV'. siècles. Au XIIP. , nous voyons Raoul Du Moustier, chevalier, seigneur d'Ètretat, présenter à la cure de ce village son frère, Simon Du Moustier, malgré les réclamations de l'abbé de Fécamp, patron présentateur (3). Aussi le bailli du Roi en son bailliage de Caux ne tarda pas à le débouter de ses prétentions , dans des assises tenues à Longueville et à Gaudebec {li). Au Xy^ siècle , parmi les confiscations anglaises faites en J>Iormandie par Henri V, nous voyons fréquemment figurer le nom de Du Mous-
(1) Compte de François de L'Hospital, etc., publié par A. Traullé, d^Abbeville, dans son Abrégé des Annales du commerce de mer d^AbbeviUe, p. 35, io-&*. Abbevilie, 1809 et 1819. -* M» Traullé, qui a édité deux fois le Compte àe François de L^Hospital , ne dit pas où il a trouvé oe document. Cependant on ne peut révoquer en doute son authenticité. « M. Traullé, m'écrit M. Louandre, avait collectionné une I foule de choses précieuses. » M. E. de Fréville, dans son Mémoire sur le commerce maritime de Rouen > t. I , p. 262 , après avoir cité de L'Hospital, diaprés M. Traullé, dit que cette pièce a de noù-^ veau été éditée par M. L. Guérin, dans son Histoire maritime de la France, t I, p. 95.
(2) Id.. Jbid,, p. 31.
(3; Cartulaire de Fécamp , p. 23 et âO , ross. du XIII*. siècle à la Bibliothèque de Rouen ; Faliue , Histoire de la ville et de C abbaye de Fécamp, p. 195; Étretat, son passé, son présent, son avenir y 3«. édition, p. 58-59.
(4) Id., Ibid, ^ L*union d'Ètretat avec Harfleur, et par suite avec Leure, qui en était le port, parait avoir été très^rande, du XII*. au XVI** siècle. Au XIP., ces deux pays étaient la propriété de Ida, comtesse de Boulogne; de Hugues de Gournay, et de Guillaume Lemaréchal , comte de Pembroke. Au XIII*. siècle, ils appartenaient au Roi et à la maison de Gueidres ; enfin, au XVI*. siècle, un tabellion exerce en Xzprévosté royale de Harfleur et tCEstreiat {Etretat, son passé, son présent , .son avenir , 3*. édit., p. 02-66).
SUR D^NCIENNES SÉPULTURES TROUVÉES A LEURE. 11
tier (1). Enfin , sous les règnes de Jean le-Bon et de Charles-le-Sage, de 1373 à 1385, nous voyons « Estienne Du Moustier, vice-amiral de la mer, huissier d'armes , capitaine de Harfleur , et réformateur de la province de Rouen (2). > Ce dignitaire était-il de la famille Du Moustier du Havre de Leure ? Nous ne le savons pas positivement, mais on peut le présumer quand on voit , au XY?. siècle , Louis Mallet , sire de Graville , dont le corps repose dans Tabbaye de Ste. -Honorine , devenir grand-amiral de France, sous les rois Louis XII et François P'. (3).
Enfin , sur la dernière pierre tombale du presbytère de Leure , j^ai remarqué tout d'abord des décorations et un encadrement fort usités au XIY*. siècle. Ce qui m'a surtout frappé sur cette dalle si malheureusement mutilée, c'est la grande rosace accompagnée de petites roses qui, par leur ensemble , forment un superbe fronton , dont les creux ont été autrefois remplis de mastic et de peinture , car ils conservent encore des incrustations coloriées. De tout le personnage qui remplissait ce riche encadrement , il ne reste que le haut du corps , la tête et le buste. La tête est nue. Le corps, qui fut couché sur le dos, montre encore ses deux mains jointes. Les doigts sont longs et eflSlés comme ceux que nous avons signalés sur la pierre de 1315. De même que sur cette dernière dalle, les poignets ici sont ornés de manchettes collantes, closes au moyen d'un rang de boutons nombreux et pressés. De toute l'inscription , il ne reste que ces
mots : « ( CI ) GIST. GVIL. de. GROVMESNIL. QVI. TRESPASSA. LAN. DE. GRACE. ..••• QVE. DEX, EIT. S'AHE. »
Je vous laisse à penser, Monsieur le Maire, quelles durent être mon émotion et ma joie en retrouvant sur cette pierre le nom de Guillaume de Grosmesnil, le héros du combat de l'Écluse , de cette funeste bataille où , d'après les historiens, périrent plus de 30,000 marins français (&}. Malgré
(1) Extrait de$ registre» des dons , eonfiteationê , mainteHue» et autres actes faits dans le duché de fhrmamdie, pendant Us années lAi8-19 et 20, par Henri V, roi d'Angleterre , p. 20, 76, 96, 106, 128; par G. VanOer ; iii-i2 , Paris, 1828.
(2) liisU généal, et chronoU de la maison royale de France et des grands^officiers de la Couronne ; par le P. Anselme, t. VII , p. 759, édition de 17SS.
(9) Neustria pia^ p. 86A; Essai kistor. et descriptif sur Cabbage de Graville, p. 18 ; — Let églises de t arrondissement du Havre, U I « p. Sd. (A) Panthéon littéraire^ les Chroniques de Froissart, U I, p. 105-7.
le désavantage de cette désastreuse journée, où deux amiraux furent tués (1)9 et où un troisième prit honteusement la fuite (2) , Guillaume de Grosmesnil commandait une nef du port de Leure, nommée la Riche, et ce fut avec elle qu'il eut le courage d^engager le combat (3). Il obtint un avantage signalé sur son adversaire ; et 4ui , simple seigneur normand {li) , prit à Fabordage un vaisseau anglais monté d*écuyers et de chevaliers (5).
Je n'ignore pas que, pour être tout-à-fait certain de posséder les traits de ce héros de la France maritime , il faudrait pouvoir lire sur la pierre la date du décès et s'assurer qu'elle est postérieure à 13&0 ; malheureusement cette date nous fait défaut; mais la forme de la pierre, le style des décors, le caractère des lettres, la teneur de l'inscription et la similitude parfaite des noms , nous font présumer que cet armateur de nef seigneiuiale, cet intrépide combattant de nos mauvais jours, sera revenu mourir à son port d'armement , et que là , malgré le deuil public , sa famille et ses concitoyens lui auront rendu les honneurs dus à son rang et à ses services. En un mot , tout me porte à croire que nous possédons là le dernier souvenir, le vestige suprême de cette glorieuse existence. (Grâce à la bienveillance de la Mairie du Havre , qui m'a procuré un calque fidèle de la pierre; au talent de M. Feret, de Dieppe, qui a bien voulu le dessiner
(1) Hugues Quiéret et Nicolas Béhuchet, Chroniques de Froisêart, dans le Panthéon littéraire^ 1. 1 » p. 105-7. — Le P. Ansdme» Hist, généalog, et ehronoU de la maison royale de France et des grandiofficiers de la Couronne, U VII, p. 7Â5 et 750. — Le roi d* Angleterre, Edouard III, à qui Béhuchet s'était rendu prisonnier, le fit pendre au grand mal de son navire, le jour de St.-Jean-Baplîsle IHO, • C'était, dit Belleforest, en yengeance de ce que, l'année précédente, il avait pris Portsroouth, brûlé « Hantone (aujourd'hui Southampton ) , et saccagé tout le pays des environs. • Pierre Lemarchand, qui avait été son clerc et qui se fit depuis religieux du tiers-ordre de saint François, fonda, à l'intention du pauvre amiral et pour le repos de son ànie, le prieuré de Notre-Dame du Bois-d'Auvricfaer, près Harfleur. Philippe de Valois octroya à celte chapelle une charretée de bois sec par semaine, en la forêt de Brotonne, par lettres-patentes du mois de mars 48&3. Cette pauvre chapelle , à présent détruite, était placée sur uno falaise de la Seine, en vue de la mer, au territoire de Gonfreville-l'Orcher. Le l\ Anselme, Hist, génétiL et ehronol. de la maison royale de Finance et des grands-officiers de la Couronne, t. VII , p. 750 ; — Doples» sis, Deserifa, hist, et géographique de ta Haute^Normandie^ t. I, p. à9à; ^Les églises de Carroné, du Havre f t. I, p. 471. .
(3) Barbavera, Barbanera, Barbenoire, Barbevoire. Id., Ibid*
(3) De Fréville, Mém, sur le commerce maritime de Rouen, t» I , p. 363.
(6) Grosmenil est une ancienne paroisse près SL-Romain-de<-Colboec , où figure encore no ch&leaa sor la carte du diocèse de Rouen de 171&. C'est maintenant un hameau de St.-Rom«in.
(5) M. Traullé, Annales du eommeree de mer (CÂbbeuilie, p. 85.
SUR d'anciennes sépultures TBOUVéBS A LBURE, 13
sur bots , et à la générosité de la Comp^uie qui ii'n pas reculé devant les frais de la gravure , je puis reproduire ici la ligure de ce héros de la France féodale et maritime. )
Assurément, et c'est chose bien frappante, que dans le cours de notre
XIX*. dècle , temps de recherche et de ,
rébabilitatioD , on ait vu sortir simultanément du sein de la teire et de la poussière des archives les noms et les figures de ces béros de la France du XIV*. siècle, û profondément ouUiés , cinq siècles durant , dans ce m^e pays qu'ils avaient défendu et protégé de leur sang.
Je ne saurais vous dire assez , Monsieur le Maire , toute l'émotion qne j'ai ressentie, en voyant tirés de la poussière du tombeau, et comme parlants devant moi , ces hommes dont je vénérais déjà la mémoire, pour avoir lu leurs noms sur les comptes de nos clercs et fournisseurs royaux. Mieux que jamais je compris alwa cette pensée de Montaigne : 1 Est-ce par erreur ou par fantaisie de aatuïe , dit ce pbilos(q)be célèbre , que la vue des places que nous savons avcnr été hantées et habitées par personnes desquelles U mémoire est en recoumandation , nous esmeut aulcunement plus qu'ouïr le récit de leurs faictz ou lire leurs escriptaî »
Ces inscriptions tumulaires, en effet, sont comme des voix d'outre tombe qui viennent converser avec nous après un silence de cincf siècles ; elles sont comme une émanation de la pensée et de la personne même des béros.
Vous ne permettrez pas , Monsieur le Maire , que ces pierres si heureusement sauvées périssent de nouveau. Vous donnerez des ordres pour
lll NOTICE SUR D^ ANCIENNES S^PULTUftES TRODVl^S A LËtJRE.
qu'elles trouvent un asile dans ce Musée du Havre , que vos prédécesseurs ont bâti avec une magnificence vraiment digne de la grande cité que vous administrez. Ce palais des arts , élevé au sein d'un des premiers marchés du monde , ne saurait prêter ses voûtes à de plus précieux trophées , ni à de plus patriotiques souvenirs. Jusqu'ici il a rempli son enceinte vide avec des plâtres grecs et des moulages romains , enfants de la mythologie antique ; mais voici qui occupera plus dignement ses galeries et qui les peuplera d'une façon plus nationale. De vrais héros, de nobles enfants de la Normandie , frappent à la porte et demandent à pénétrer dans le sanctuaire. De glorieux ancêtres viennent demander à leurs petitsr-enfants l'hospitalité de la tombe et d'un honorable repos. '
Ces hommes de Leure ^ vous ne l'ignorez pas , ce sont les ancêtres naturels des marins du Havre ; ce sont les aïeux directs de nos hommes de mer d'aujourd'hui. Le havre de Leure fut, sous Philippe de Valois, le prédécesseur du Havre-de-Grâce de François I". Et puis la terre de Leure ne fait*elle pas à présent partie intégrante du territoire même du Havre (1) ? Ce vieux port désert et abandonné depuis des siècles ne voit-il "pas de nouveau se rouvrir l'alluvion de son sol pour protéger , dans de gigantesques bassins, les flottes que leur envoie son jeune voisin , son brillant héritier si riche d'avenir?
La terre de Leure aura eu , dans sa courte existence , cette singulière destinée d'être appelée deux fois à prêtera deux grands ports voisins, et un instant rivaux, l'hospitalité de son soi Au XIY^ siècle , elle soutient le souverain port de Harfleur , penché vers sa ruine et sa décadence ; au XYP., elle donne aide et secours au Havre-de-Grâce, alors à son ber* ceau (2) , et au XIX\ , aux jours de la grande prospérité du port de François l*\ , elle lui prête ses plaines pour y creuser des bassins et des docks, lui fournissant ainsi les principaux élânents de son agrandissement et de sa splendeur.
(4) Loi du 9 juttlet 1853.
(2) Tous les chroniqueurs et historiens du HsTre racontent que ce Ait dans la foue de Leurê qu*eureol lieu , en 15SA, la construction et la bénédiction de la Grande Stm francoiee du roi chevalier.
Par m. E. de BEAUREPAIRE ,
Membre de la Société.
Vers le milieu du XV*. siècle, à Tépoque des invasions anglaises, vivait en Normandie un foulon, joyeux dissipateur, que la Muse visitait à la taverne , et dont le nom , plus heureux que bien d'autres , est arrivé à la postérité. Ce poète populaire se nommait Olivier Basselin.
Ce que nous savons sur son compte , malgré les recherches dont il a été l'objet de la part de MM. Asselln , Louis Du Bois et Julien Travers , ses éditeurs (1) , se réduit à fort peu de chose. Les principaux faits de sa vie sont restés très-obscurs; nous ne connaissons même , d'une manière certaine , ni l'époque de sa naissance ni celle de sa mort ; sa physionomie seule revit assez heureusement dans les compositions de quelques poètes postérieurs qui se rattachent à son école. Basselin , pour nous en tenir aux conjectures les plus probables, naquit à Vire, dans les premières années du XV*. siècle. Il était propriétaire, à deux pas de la ville, d'un petit moulin à fouler les draps, qu'une tradition du pays, d'origine un peu récente , montre encore près le pont de Vaux , sous le coteau des Cordetiers. Avait-il fait la guerre dans sa jeunesse , comme le prétend M. Asse-
(1) Cr. Le» VaudevireSf poéiies du XV; êiéde, par Olivier Basselin, avec un discourt sur sa vie et des notu pour CexpUcation des anciens mots. Vire, 1811. — Vaux-dù-Vire d^Olivier Basselin^ poète normand de la fin du XIV\ siècle , suivis d*un choix <C anciens Vaux^de^Vire, de luicchanales et de chantons^ poésies normandes^ soit inédites, soit devenues excessivement rares, par Louis Du Bois. Caeo, 1821. -- Les Vaux-de-Vire édités et inédits d* Olivier Basselin et de Jean Le Houx, poètes virais, avec discours prélimiuaires , etc., par M. Julien Travers, membre de la Société des Antiquaires de Norroaudie. Paris, Lance. 1888.
16 OLIVIBR BASSBLIN,
lin (1) ; avait-il été marin, comme le soutient M. Yaultier (2) ; c'est ce qu'il est difficile de savoir , et il nous semble que les vaudevires, d'où Ton tire ces conclusions , n'ont point la signification qu'on veut Mra leur attribuer. A notre sens , ces images empruntées à la navigation , aux voys^es , aux combats et aux assauts » sont autant de figures de fantaisie qui ne se rapportent , le plus souvent , à aucun événement réel et qui sont destinées , par les contrastes qu'elles provoquent , à donner plus de relief à l'inspiration bachique. Nous n'accepterions pas plus volontiers l'opinion émise par M. Du Bois , et qui consiste à reconnaître notre chansonnier dans un certain Bosselin ou Bisselin , expert à la mer et au pilotage , et auteur d'un livre sur Y Astrolabe, publié à Poitiers, chez Jehan de Mamef, en 1559 (3). Au milieu de toutes ces conjectures gratuites , ou pour le moins hasardées , une seule chose reste constante , c'est que ce foulon , dont les antécédents nous sont si parfaitement inconnus, composa, l'un des premiers , dans les vallons sinueux formés par la Vire et la Yirène, ces chants joyeux nommés vaudevires , du lieu où ils furent écrits et chantés» Le Yaudevire est toute la gloire de Basselin , et la composition du livre de Y Astrolabe , quand elle serait aussi certaine qu'elle est hypothétique , ne saurait rien y ajouter. Au surplus , le caractère de ce poète de rencontre était à la fois celui d'un chef de bande et d'un buveur de profession. U rappelait , avec une nuance de patriotisme en plus , cette figure or^nale du Franc Taupin ou de Roger Bontemps , qu'esquissa de Gollerye et que nous retrouvons depuis à toutes les époques, et sans changement notaUe, dans la littérature française (&)•
Malheureusement Olivier Basselin n'avait qu'un modeste héritage, et cette vie d'oisiveté , d'ivrognerie et de courses aventureuses eut pour lui
(i) Les Vtnu>-^U'Vire, édition de 1833, p. 17.
(3) Mémoires $ur les Vaux-de-Vire d* Olivier Basseim et de Jean Le Houx, par M, VaulUer, professeur à la Facolté des Letlres de Caen, 188Â, p. 6 (Tirage à part extrait des Mémoires de C Académie des Sciences, Arts et Bettes- Lettres de Caen).
(8) Tables de la décfinaison ou êloignement que fait (e soleil de la Lifue, dMCun jonr d«s quatre ans pour prendre la hauteur du sdeii A I* Astrolabe, etc.
(A) Le Franc Taupin ftiH partie du Recueil indtulé : Le CaHnet des ekansons pUdsomieÊ «t réctéatipêêm Cf. OEuTres de Roger de CoHerye, avec une préface, par M. Charles d*Héricaiilt Paris, Jannet, ISiS. Introduction, p. thi, et la Ckamon du Franc Archer, dans le XVII*. lifre des Ckanmns en forma da vaudevilles, par Adrien, Leroy (Paris, 1578).
les plus déplorables conséquences. E^le amena d'abord des chagrins domestiques et des querelles d'intérieur ; puis vinrent les procès intentés , par la iamille, au joyeux dissipateur. Ces contestations pénibles aboutirent à son interdiction :
« Raoul Basselin fit mettre en curatelle ff Honteusement le bonhomme Olivier (1). •»
Enfin la misère, résultat naturel de toutes ces folies, lui avait fait déjà sentir ses atteintes , lorsqu'il fut tué par les Anglais dans des circonstances que ses biographies chantantes nous ont laissé ignorer. Cependant l'indignation qui se fait jour dans un de ces vaudevires , le sentiment national qui s'y remarque, les imprécations conti*e l'Angleterre qui le terminent , nous autorisent à penser que Basselin et ses chevaliers se trouvèrent probablement compromis dans une des insurrections qui éclatèrent en si grand nombre en Normandie , vers la fin de l'occupation anglaise , et qui ne furent réprimées que pour renaître plus tard avec plus d'énergie. Dans tous les cas , que Basselin ait été tué les armes à la main , comme plusieurs l'ont soutenu , ou qu'il ait été pendu après la défaite', comme le croit M. de Lincy , c'est bien certainement à l'occasion de sa mort que furent composés les vers suivants , espèce de lamentation funèbre sur le chansonnier Yirois :
Héllas I OUvier Basselin ,
N'orrons nous plus de vos nouvelles •
Vous ont les Engloys mis à fia (2).
Plus d'un siècle après, Le Houx confirmait et complétait ces rensei-
(1) Les VaujHU^Viret édition de 1858, p. A5.
(2) Le» Vqux^e'Vire, édition de 1821, p. 169. Cette clianson se trouve encore réimprimée dans le recueil intitulé : S'emtuyvent pluêieun belles chamons nouvelles et fort Joyeuses, Paris, in-ltf gothique. Le dernier eouplet s*; trouve remplacé par celui-ci :
hêêSfMn faûojt lea dianiODi , G*est07t le nuifln pour bien dîr« ; U baata tant le» compagnons « Qii*U ne lui demoun que frire ; Car fiMt de sildre ou fuit de vin , Il en beuToit jufqu*4 la lie , Et puys reTenoit au matin.
Hélaal OUivierBaiielàn.
18 OLIVIER fi ASSELiNf
gnements curieux eu faisant de la vie du Yaudeviriste le texte d'une chanson à boire, d'un ton ironique, adressée, sous forme de parallèle, à un buveur nommé Farin Du Gast (1). Ce vaudevire de I^e Houx, et celui dont nous avons transcrit le début , sont les documents les plus curieux à consulter pour saisir la véritable physionomie de Basselin. Il suflSt de les lire avec attention , et de parcourir le recueil des Chants nouveaux , pour voir qu'au XV% et au XVP. siècle, le nom de Basselin, grâce à ses vers, à ses habitudes de vivre , et à sa fin malheureuse , était devenu un type local d'insouciance , de poésie et de nationalité (2) .
Mais les Anglais ne restèrent pas toujours en Normandie. La haine vivace que leur portaient les habitants du sol, et qui faisait dire à Polydore Virgile qu'il était plus facile de blanchir un JVègre que de faire vivre en paix un Anglais avec un Français, se manifesta dans des circonstances si répétées et avec un élan si irrésistible , qu'une bataille assez peu importante suflSt , en 1450, pour leur enlever la province tout entière. Au reste, il ne faut pas s'y tromper, la victoire de Formigny ne fit guère que clore une longue série de succès moins brillants peut-être , mais tout aussi décisifs. Elle avait été précédée d'une espèce de chouannerie populaire qui éclata tout à la fois dans les plaines de Gaen ^ dans le pays de Caux , et dans le val de Tire , et dont les héros anonymes étaient presque toujours les gens altérés , chantés par Basselin. Ces luttes ardentes, mêlées de triomphes et de revers , ont laissé leurs traces dans les anciens vaudevires normands. Cependant , malgré ce réveil éclatant de l'esprit national , la chanson ne tarda pas à déserter le val de Vire. Bien long-temps après , on trouve ^ans Vauquelin de La Fresnaye, l'expression des regrets causés, dans le monde bas-normand , par la disparition soudaine de tous ces poètes de cabaret , joyeux compagnons qui illuminaient , d'un rayon de poésie , les ivresses et les passions populaires :
Et les beaux Vaudevires et mille chansons belles ; Mais les guerres, hélas I les ont mises à fin , Si les bons chevaUers d'Olivier Basselin N'en font , à Tavenir , ouïr quelques nouveUes (3).
(I) Us Vaux-de-Virt , édition de 1833, p. A3.
(î) Btcuél de» chants historiques français, par Leroux de Lincy , I. I•^, p. Î97.
(S) les Œuvres poétiques de Jean de La Fresnaye , p. 706.
A la suite de ragitation protestante surtout , le vaudevire semblait définitivement mort (1), lorsque tout d'un coup, il se ranima et reprit une nouvelle vie. La restauration eut lieu dans les dernières années du XVP. siècle. Le restaurateur se nommait Jean Le Houx , avocat du Roi au bailliage de Vire. C'est avec Le Houx que commence T histoire du second caveau virois et du vaudevire proprement dit.
Mais entre Le Houx et Basselin se place un fait considérable qu'il importe au moins d'indiquer. Les chansons du vaudevire , nées et popularisées au milieu du Bocage , dans le courant du XV*. siècle , ne tardèrent pas à se répandre au loin. Indépendamment d'autres considérations , le mouve- * ment guerrier et commercial dont Vire fut à ce moment le centre , peut servir à expliquer ce résultat. Dans tous les cas , si les causes de cette vogue rapide sont assez incertaines, elle ne peut pas, au moins, être sérieusement contestée. Bourçueville nous prouve, en effet, d'une manière irrécusable que les vaudevires étaient très-connus à Caen, vers le commencement du XVP. siècle (2). Dès 1544, Jean Bouchot parle de ces chansons dans les Annales d'Aquitaine, et nous rencontrons une mention analogue dans le Guide des chemins de France et de Normandie (3) , imprimé quelques années après. Il en est en outre si souvent question dans les Œuvres poétiques de La Fresnaye , qu'il est impossible de ne pas reconnaître que ce genre de poésie avait obtenu , en Normandie , un succès général. Beaucoup plus tard , à une époque où le vaudevire paraissait oublié , David Ferrand, le poète des Grabuges, des Esmotions populaires et des Bourdigades, atteste, dans son curieux Inventaire de la Muse normande.
A) Les Œuvres poétiques de Jean de La Fresnaye , p. 399.
Je ne puis sans horreur ouïr qu^aa vaudevire ( Ou jadis on souUoil les belles chansons dire D'Olivier Basselin ] , qu'ils ont tout meschammcnt Coupé la langue aux bœufs en tout débordement , Ayant t en maint endroit , mainte femme forcée Aur jeux de son mari , chétive , renversée.
(Satyre à Lefévre de La Boderie, sur les ravages des huguenots en Normandie. )
(2) Les Recherckeset Antiquitez de. la ville et Université de Caen, etc., par Ch. de Bourgueville, p. 939,
(3) Le Guide des chemins de France, p. 421, Nobhamoib: — « La Basse-Normandie comprend le pays de Caen, du Bewin, Constautin, Honyvet, le royaume d*Y?etotet le Vaudevire qui a donné son nom am chansons de ce pays. • Imprimé chei Estienne, en 1553.
20 OLIVIER BASSBLIN,
que, non- seulement ces chants étaient connus à Rouen, en 1655, mais encore qu'ils y étaient restés dans les habitudes de la population :
L'on ne daoset ainchio qu'os autres bourdigades , Car chequan comme o dit n'a pas le pié marin ; Y craignest de tomber en fesant leurs gambades , £t d'avaller pu d'iau que n'avest fait de vio.
Mais Y vos trelarest la canchon à Turpine Les vaudevires estest glumez de tous costez ; Le pot vide y criest : Allons ! encore chopine , Morgoy le n'on pas bea à tontes nos santés (1)!
Il n'est pas besoin d'autres autorités pour établir que si les environs de Vire, de St-Lo et de Caen ne produisaient plus de chansonniers, le mouvement suscité par Basselin n'était pas pour cela resté sans retentissement. Ici se placerait naturellement la question de savoir si le vaudevire a réellement donné naissance aux anciens chants connus sous le nom de vaudevilles. C'est là une diflSculté étymologique dont nous abandonnons volontiers la solution complète aux érudits de profession. Toutefois , nous pouvons dire que l'affirmative ne parait guère douteuse. Chardavoine et Layolle écrivaient voix-de-villes au lieu de vau-de-vires , pour arriver , par une décomposition plus^ ingénieuse que fondée , à saisir le sens d'un mot qui leur était étranger. Caillières adoptait vau de ville dans un but analogue , pour ramener le mot singulier de vau de Vire à la signification de passe-rue et rassûniler ainsi, au moyen d'une explication inadmissible, au passecaille des Espagnols. L'une de ces corniptions échoua , l'autre réussit ; elle réussit même au point de faire oublier le vocable original ; mais il ne s'ensuit pas que l'opinion de Caillières fut au fbnd plus juste que celle de Layolle et de Chardavoine. Le mot primitif , celui que l'on rencontre dans les anciens recueils , le seul qui ait un sens sérieux , est vaudevire , et c'est ce mot qui , par un remaniement fortuit ou calculé , a donné naissance à l'appellation heureuse de vaudeville. Au reste, l'opinion que nous émettons
(4) Inventaire général de la Muae normande^ divisée en XXVlII partiee ak sont descrites plusietsrs butaUles, auauts, prises de villes, guerres étrangères, victoires de la France, /listoires comicquês , esmotions populaires, grabuges et choses remarquables arrivées à Btmen depuis AOaii<,par David Feirtod. Rouen, 1655.
ki a été successivement adoptée par Belleforest, par André Duchesne, par Gabriel Dumoulin, par Ménage, et par le savant auteur de Ty^/Zi^/ïa' Normanorum (1).
Ce n'est point à dire, pour cela, que le vaudevire puisse être considéré comme le point de départ de la chanson en France. Dans tous les pays du monde , la chanson apparaît au début de la littérature proprement dite , sans qu'il soit facile d'assigner à sa naissance une époque très-précise. Dans notre pays surtout , par une aptitude singulière du caractère national, il est peu d'événements politiques importants qui n'aient donné lieu à des compositions chantées , dont les historiens nous ont conservé le souvenir et quelquefois même le texte. Les complaintes de Poitiers, de Fougères et de Quimperlé ne sont rien autre chose que des chansons de ce genre. On ne soutiendrait pas, avec plus de succès, que les vaudevires sont les premières œuvres bachiques de notre langue. Gomme le remarque M. Frédéric Vaultier , Enstache Deschamps a composé des rondeaux qui sont de véritables chansons de table, et ce caractère est encore plus nettement accusé dans deux autres productions de beaucoup antérieures , publiées par M. Francisque Michel , et parfaitement appréciées par M. Leroux de Lincy , dans son Introduction aux chants populaires de France. La première , oh le roman se mêle au latin , est intitulée Lœtabundus ; la seconde est un éloge animé du vin , de l'ivresse et de la fête de Noël , si chère aux peuples du Nord (2) . Nous pourrions aussi placer sur la même ligne quelques vers du XIIP. siècle , découverts récemment à la Bibliothèque de l'Arsenal par M. Du Méril, et qui ofiRrent avec la fameuse chanson de Maitre Adam de piquantes analogies (3). Gependant, tout en reconnaissant la valeur de ces textes anciens de chants politiques et bachiques, dont l'érudition moderne retrouve çà
(1) Les Vaux'de- Vire, édilion de 1833 , p. 80. — Ménage, Dieiionnaire étymologique , aycc les additions do R. P. Jacobi et de M. Simon de Valbébert. Edition de 1750. — Alhenot Normanomm, mantiacric sur papier de la bibliothèque de Caen, par le P. Martin.
(2) Uapport de M. Francisque Michel cm Ministre de l'Instruction publique, p. 50 et saiv. — Recueil des chants historiques français , par M. Leroux de Lincy ; Introduction, p. xtt?.
(5) Journal des Satants de Normandie, page 7Â9.
Ores iau matin , quand je mesveiU«i Jouvre la goule avaul les oils Et j^ai reconn à ma bouieuiUe, Qui me rend le teint si vermoila.
et là des fragments, il convient aussi d'observer qu'en créant le vaudevireau XV*. siècle, Basselin développa d'une manière inusitée la poésie politique , grivoise et bachique , et lui donna une vogue et une importance qu'elle n'avait point eues jusque-là. C'est en ce sens et avec ces restrictions qu'il peut être considéré comme l'un des pères de la chanson en France. 11 est toutefois probable que, s'il n'eût point eu de successeur, les diverses questions que nous venons d'examiner eussent offert assez peu d'intérêt. Pour nous, en effet, le chansonnier de Vire n'est à peu près qu'un nom, et si , en présence du témoignage des historiens et des poètes du pays , son existence et son rôle littéraire ne peuvent être sérieusement contestés , nous ne saurions en dire autant de l'authenticité des œuvres qu'on lui attribue généralement.
Ce fut dans les dernières années du XYP. siècle, ou peut-être au commencement du XYIP. , que parut , par les soins de Le Houx , chez Jean Le Cesne , le curieux exemplaire des Chants nouveaux que l'on a considéré jusqu'ici comme renfermant les vaudevires de Basselin, et qui a servi de base aux publications successives de MM. Asselin, Travers et Du Bois. Ce livret n'était lui-même qu'une réimpression d'une édition primitive , et , chose singulière , cette édition princeps a complètement disparu et Ton ne connaît plus de la réimpression que deux exemplaires seulement. Le premier, que consulta M. Asselin, était passé de la bibliothèque By dans la collection de M. Flaust , aujourd'hui dispersée ; le second , que l'on a très-long-temps considéré comme perdu , fait partie de la réserve de la Bibliothèque impériale , où grâce à Tobligeance de M. Magnin , nous avons pu récemment le consulter. C'est un petit in-12 imprimé sur mauvais papier, sans nom d'auteur, sans date et sans pagination. Le titre en est ainsi conçu : Le livre des chants nouveaux du Faudevire corrigé et augmenté, oultre la précédente impression (1). Si l'on met de côté certains recueils qui renferment , au milieu de chansons étrangères , d'anciennes poésies normandes , pastourelles , rondes , branles ou villanelles , c'est là , sans contredit, le plus ancien imprimé de vaudevires que l'on ait signalé jusqu'ici. Malheureusement, rien, ni dans le titre de ce livret ni dans son contexte, ne vient appuyer, même d'une manière éloignée , cette opinion moderne
(ij Celte plaquette porte ies armes de Tévêque d*Â?rancbes , Daniel Huet, et a foit partie de la biblioibèqae des Jésuites.
JEAN LE HOUX ET Lh VA13DEVIRE NORMAND. 25
qui , faisant pour ainsi dire la part de chacun , donne à Le Houx le mérite d'avoir publié les Yaudevires , et à BasseUn celui de les avoir composés.
Le ms. Polinière (1 }, qui semble avoir été écrit, au moins en très*grande partie, par un nommé Michel Lepelletier, vers le commencement du XYIl*. siècle, est également muet à cet égard. Il est bien vrai que Ton rencontre quelques-unes de nos compositions dans un recueil publié à Caen par Mangeant, en 1615, et dans un in-16 intitulé: Thrésor des chansons atnoureusesj publié à Lyon par Huguetau, en 158& ; mais le premier recueil ne peut fournir aucun ai^ment sérieux pour ou contre , et quant au second , s'il s'y trouve certains titres de vaudevires analogues à ceux-ci : C'est la femme à Maître Olivier qui chante ; — Im plainte de Maître Olivier qui veut se retirer dans une religion de moines , il est de toute évidence que ces titres prouvent simplement , non pas que Basseliu soit l'auteur des Yaudevires, mais bien que , dans la pensée du poète , il formait pour ainsi dire le sujet de la composition. Au reste, quand bien même , par impossible , les Yaudevires eussent été publiés par Le Houx sous le nom de Basseliu , tout se réunirait pour démontrer d'une manière invincible la fausseté de cette indication.
Si l'on considère, en effet, d'une manière générale toutes ces productions, on est surpris de remarquer qu'elles portent le cachet de la fin du XYP. siècle , et qu'il n'existe pas de traces des remaniements qui eussent été nécessaires pour donner cette physionomie à des poésies du XIY*. siècle. Si l'on compare en outre les vaudevires que l'on attribue
(1) Le ms. Polinière, qui a beaucoup seni à l'édition de iSil , est in-! S sur papier. Il comprend ceul quatone vaudevires, formant pour ainsi dire deux recueils séparés par quelques Teuillets blancs. Deux, ou trois vaudevires sont répétés deux fois. Ils paraissent, au'reste, avoir été écrit» à diverses reprises et par plusieurs personnes , notamment par Michel Lepelletier et Porée , dont les noms , bien que grattés à dessein , se lisent encore au bas de certains feuillets. Ces deux recueils n'ont pas de titre. Les vaudevires qu'ils renferment sent intitulés quelquefois : Vaudevireê et, le plus souvent : Chan$onê nouvelles. Il se trouve dans ee ms. d'une Importance capitale huit vaudevires qui ne se rencontrent pas dans les collections récemment imprimées. Ce sont, dans le premier recueil .* 1*. Le temps jadis on se soulloit esbaitre;^V, AV hantant pas le monde; — 3*. 71u sots le bien venu, 0 sildre délectable ; et dans le second recueil : 1". Beuvons de ce bon jus de vigne; — 2^ /*en eognois un qui fait pitié ;— 8*. Ma commère, ma mie .— â^ Que je me plais sous votre loy ;— 5«. PAiïu, puisque ma langueur. Ces deux dernières productions s'éloignent tout-à-fait du genre habituel de Le Houx, et ne datent pas même de son époque. Nous devons la communication de ce ms, à l'obligeance si connue de M. le comte Hector de La Ferrière-Percy. Nous le prions d'en recevoir ici tous nos remerttments.
â& OLIVIBR BASSBLIN,
à Basselio avec les poésies authentiques de Le Houx , on est frappé de ridentité absolue des images et des expressions qui s'y rencontrent. 11 y a bien un peu plus de verdeur dans les premières et un certain caractère de lassitude dans les secondes ; mais , au fond, c'est toujours le même poète et la même poésie. Aussi, M. F. Yaultier disait que Le Houx s'était attaché à calquer exactement les vaudevires de son maître (1) et M. Travers écrivait, dans Tédition de 183â, ces lignes caractéristiques dans lesquelles il pressentait la vérité : « Il me reste à parler de Le Houx , de € ce poète formé à Técole de Basselin , si lui-même n'est pas le véritable <f auteur des pièces imprimées sous le nom du foulon de Vire. Ici je « n'ose insister sur un doute qui se présente à mon esprit ; destitué de « preuves , je me garde bien de caresser une hypothèse , je dirai seulement • que jamais poètes n'eurent, autant que Basselin et Le Houx, un air de « famille ; MM. Méry et Barthélémy ont moins de ressemblance (2). •
Il convient d'ajouter qu'il est assez surprenant qu'à une époque où l'instruction était assez peu répandue, un simple foulon eût composé des vaudevires attestant des préoccupations littéraires constantes, une connaissance passable du latin, de la mythol(^e, de l'antiquité, de l'histoire générale et des diverses espèces de vin : en sorte que l'on trouve dans ces petites compositions toutes les fantaisies délicates d'un lettré, depuis la réminiscence classique jusqu'au sentiment de la nuance et à la recherche de l'expression , et qu'il ne s'y trouve rien qui décèle de près ou de loin le brusque laisser-aller de l'inspiration populaire. Ce contraste singulier entre le caractère de l'œuvre et celui de son auteur prétendu est tellement évident qu'il n'a échappé à personne. M. Louis Du Bois lui-même, l'un des partisans les plus énergiques de l'opinion que nous combauons ici, a été forcé, sinon de le reconnaître, au moins d'avouer qu'il y avait des chansons du XV*. siècle où l'on retrouvait , beaucoup mieux que dans les Chants nouveaux les anciens usages , les vieux mots et les locutions halHtuelles des paysans normands. Cet aveu significatif échappé à M. Du Bois est , à notre sens , la condamnation positive de son système tout entier.
(1) Mémoire sur Us Vaux-de-Vire , elc. , page 39. (î) Le$ Vaux-de-Vire , ériit. de I8M, p. 12.
Mais quand même on ne voudrait pas tenir compte de ces diverses ol)servations préliminaires qui nous semblent décisives, et dont une seule a suffi pour fixer d'une manière invariable le sentiment d'un juge fort compétent M, Edélestand duMéril (1); nous pourrions encore invoquer d'autres témoignages plus directs, sinon plus concluants, en faveur de Le Houx* Le premier est celui d'un Yirois et d'un contemporain , du docteur Sonnet de Gourval. Pour lui , Le Houx était non pas l'éditeur , mais bien l'auteur des Chanta tumveaux du Faudevire, Ce renseignement précieux se rencontre, à propos de prosodie , dans la Défense de la satire Ménippée contre les femmes^ imprimée à Lyon, chez Cœursilly, en 1626;
< O trop sévères censeurs , nous dit dans son style étrange le docteur Sonnet, qui d'un superbe sourcil et d'une boutade de charlatans enflez de vostre autborité, vouliez oster et abolir la liberté ordinaire aux poètes entre tous escrivains de retrancher quelquefois une lettre pour la césure contrainte et la rime forcée ; ce que tous les nourrissons des Muses qui font profession de toucher la lyre Pbébéenne confessent , comme mesme Fautheur de nos vaudevires , homme docte et extrêmement bien versé en la poésie latine et française , a recogneu asseurant en bonne compagnie que c'estoit une licence poétique (2). »
Si l'on réfléchit que cette phrase s'applique à Le Houx et qu'elle a été écrite par un de ses compatriotes et de ses amis , peu après la publication des Chants nouveauœ , il ne restera , ce me semble , aucun doute possible sur sa signification et sa portée* Il est bien vrai que, d'après l'opinion commune , Le Houx composa aussi des vaudevires anal(^ues à ceux que l'on considère comme appartenant à Basselin ; mais il est évident que si Basselin eût été l'auteur du recueil imprimé et que Le Houx n'eût écrit que des vaudevires restés inédits , Sonnet ne l'eût pas appelé l'auteur de nos vaudevires, puisque, pour le public auquel il
(i) Dûtionnaire du patois normand, Introdaclion , p. xc?i. • Le caractère tout littéraire des Vauz- « de-Vîre dY)liTier Busselin prouve qu'en les attribuant à un ouvrier Toulon , la tradition s'est laissé « tromper par un pseudonyme que la nature bachique de ses vers et les convenances de sa position obli- « geaient de se cacher derrière un nom populaire. •
(2) Défense apologétique du sieur Courval, docteur en médecine, gentilhomme Virois, contre les cen' seurs de sa satyre du mariage, A Lyon, par Vincent de CœursMIy , à l'enseigne de la F/ewr <te Lyj. MOCXXin, page 1S9. La Défense apologétique fait suite à a Satyre Ménippée sur lei poignantes traperui et incommodités du mariage.
s'adressait , les vaudevires conâstaient uniquement dans la publication de Le Cesne.
Mais ce témoignage n'est point isolé et il acquiert une yaleur nouvelle , lorsqu'on jette les yeux sur un manuscrit en papier, provenant de la succession de M. d'Amayé et acheté par la Mbiiothèque de Caen en i8S3/ Le titre en est ainsi conçu : Le Recueil des chansons nouvelles du vau^ devire et d^ autres poésies , par maître Jean Le Houx , advocat virois. Ce manuscrit des premières années du XVIP. siècle se compose, à proprem^it parler, de trois parties: — d'une première collection de 83 vaudevires, classés par ordre alphabétique et sans date. Ce sont ceux qu'on a imprimés jusqu'ici dans tous les recueils comme étant de Basselin; — d'une seconde collection de 27 vaudevires , publiés pour la plupart par M. Travers, sous le nom de Le Houx; — enfln de ât cantiques spirituels pour le jour de Noël, qui, pour le dire en passant, forment un contraste étrange avec les autres poésies; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces trois parties , outre leur attribution générale à Le Houx , lui *sont encore données , chacune en ce qui la concerne , par une désignation spéciale (1).
Lorsque, de l'inspection des titres, on en vient à l'examen de l'ouvrage lui-même, on saisit tout d'abord certaines particularités trop curieuses pour qne nous puissions les passer sons silence. La priemière et la plus saillante consiste dans le nombre considérable de ratures , de corrections et de rectifications qui s'y rencontrent. Ces changements, peu notables dans la plupart des vaudevires du premier recueil , prennent un caractère si prononcé dans les vaudevires du second et dans les Noels du troisième, que nous serions porté à regarder ce manuscrit comme un autographe de Le Houx luinoDème. On y aperçoit , pour ainsi dire , les tâtonnements laborieux de l'écrivain qui cherche son expression définitive (2). Joignons
(i) Ce manuscrit de la bibliothèque de Caen renferme en pulre an choix de chansons beaaconp plu» modernes, qui n*ont rien de commun ni arec l«e Houx, ni avec le vaudcrire. Les Taudeyires débutent ordinairement par une lettre ornée , représentant un sujet bachique on de fimtaisie. Le second recueil porte la date de 46 H , et renferme 37 vaudevires et non S9 comme pourrait le faire croire un nuiuvals numérotage. Quant aux cantiques de Noël, indépendamment de 81 que nous avons indiqués, il s'en trouve un autre biffé entièrement, et précédé de ces mots: t Cestuy ci ne sera mis au nombre des âultres. • Nous Pavons publié ailleurs.
(2) Manuscrit de la bibliothèque de Caen.^ Le i8*. vaudevire du second recueil est remarquable entre
à cela que la pranière partie a été soumise a une distribution systématique que nous ne retrouvons pas entièrement dans Fimprimé , et que la seconde et la troisième semblent avoir été closes et continuées à plusieurs reprises : toutes choses qui attestent Fintervention directe de Fauteur luimême, changeant un ordre ancien pour lui en substituer un nouveau et ajoutant sans cesse de nouvelles suites à son œuvre au gré de l'inspiration. Au surplus , quelle que soit la valeur de cette conjecture sur Forigine du manuscrit de la Bibliothèque de Caen , qu'il ait été écrit par Le Houx lui-même ou par Fun de ses contemporains, il est toujours certain que son auteur, quel quMl fût, ne regardait pas les vaude vires comme des œuvres de Basselin , puisqu'il inscrivait en tête le nom de l'avocat Le Houx.
Mais nous croyons pouvoir aller plus loin. Le premier recueil s'ouvre par une dédicace en prose à Bacchus , suivie de deux sonnets , de vers latins et d'un douzain en vers français. La dédicace et les sonnets sont de Le Houx ; le douzain est Fœuvre d'un anonyme désigné par les initiales J. P. y. Le tout n'a point encore été publié , et c'est un bonheur pour les partisans de Basselin ; car il nous semble impossible d'attribuer un sens raisonnable à ses poésies, à moins d'admettre Le Houx comme l'unique auteur des Chaid$ nouveaux. Non-seulement , en effet , le nom de Basselin n'est pas prononcé une seule fois dans cette espèce d'introduction ; mus il s'y trouve plusieurs phrases qui ne sauraient laisser le moindre doute sur la pensée de l'écrivain. C'est ainsi, par exemple, que dans sa dédicace à Bacchus Le Houx débute en ces termes :
« Je vous dédie cecy. Bon Denys, chasse-soing, père de liesse ; aussi bien avez vous esté la source chevaline qui m'a faict produire ces joyeusetés après avoir esté abbreuvé de vostre souefve et vivifiante liqueur. La bonne
toas par le OAinbre cons:dérab!e de surcharges el de corrections quMI présenle. C'est aiiui qa'avant d'arriver à oeUe rédaction :
Celuy qui, pour chanter le Los , Du bon vin lit M poésie, Avoit nom en grec 9h3inot £i Toraeia fui ton amie,
Tautear du manuscrit avait d*abord écrii/au lieu du vers final actuel, cet autre que Ton lit parfaitement sous la surcharge :
Sa maitrcue Aeratopone.
28 OUVIEA BASSBLIIV,
a produict les meilleurs vers et la mauvaise les pires. Toutes fois , s'ils ne sont assez bien limés , rbytmés , je ne m'en soucie guères , espérant que les bons compagnons qui les pratiqueront sur le vin , ne daigneront perdre un seul coup à boire pour s'abuser aies correcter (1). »
Le sonnet à ses vers , imité d'Horace , est inspiré par un sentiment semblable; mais TaflSrmation devient plus précise dans le sonnet aux Censeurs qui le suit :
Vous telricques censeurs , sublimes gravités , Que rien que le seul gain ne pourroit faire rire , Pour vous je n'ai pas faict ces genUls vaudevires. Je vous bannis, mocqueurs de ces joyeusetés (2).
Plus loin, après avoir exprimé la même idée d'une manière un peu différente , il transcrit ce distique dont il se fait l'application :
Non quot sunt cantus auUior tôt pocola sumpsL Ore etiam feci hos vei siUente modos (3).
De bonne foi, quand bien même Le Houx ne se serait pas ailleurs désigné lui-même comme l'auteur du recueil , est<-ce que tous ces passages poiuraient à cet égard laisser le moindre doute? Cependant des causes assez diverses ont contribué à accréditer si puissamment une opinion contraire à la nôtre , que nous croyons devoir transcrire, comme dernière pièce justificative, le douzain anonyme dont nous avons précédemment parlé. On verra s'il s'adresse à un auteur véritable, ou bien à un éditeur dont le seul mérite eût été de rajeunir un texte ancien précédemment connu :
A CÂutkeur âur son livre.
C'est en table et jamais ailleurs , Ou mesme un sage debvroit rire.
Boire et manger en sont meilleurs Le corps bon aliment en Ure !
Qui plus naifvement écrire^ Eût pu pour un sujet beuvant?
(4) Ms. de la BiblioUiè(|tae de Caen. Introdaction. (3) Id., Ibid, (3) Id., llnd.
J£AN L£ HOUX BT LB VAUDEVIRE NORMAND. 29
Le Houx d'uo style plus sçavant Traicteroit chose plus altière !
Gecy oe doit donner matière De boire à l'ivrogne insensé ; Car on peut bien chanter sans boire Et sans que Dieu soit offensé (1).
Est-il utile d'ajouter que, dans Tédition de Le Cesne , on découvre certains vaudevires qu'il est impossible, en tout état de cause, d'attribuer à Basselin? M. Travers Ys^ reconnu pour quelques-uns, mais il en est beaucoup d'autres dans lesquels l'auteur véritable s'est trahi par des allusions à sa profession d'avocat, à son nom de baptême, et à ses inquiétudes ordinaires. De tout cela , il nous semble légitime de conclure que l'opinion publique s'est laissé complètement égarer sur ce point. Parmi ses contemporains , Le Houx a toujours passé pour l'auteur sérieux des vaudevires qu'il publia. Sans doute , il a pu répéter d'anciens refrains (2) et tirer parti de certaines compositions antérieures; mais ces imitations lointaines et cçs emprunts sont sans importance et ils ne sauraient empêcher , comme le soupçonnait d'instinct Charles Nodier , que l'ensemble des Chants nouveaux n'appartienne incontestablement à l'avocat de Vire. Partout on y reconnaît l'œuvre de cet homme docte , versé dans la poésie latine , curieux du rhy thme et de la prosodie , dont Sonnet nous a tracé le portrait , et qui rappelle si peu Olivier Basselin. Cependant Le Houx avait prononcé si souvent le nom de Basselin ; dans toute occasion , il s'était mis d'une manière si absolue sous
(i) Ms. de ta Bibliollièque de Caen. InUxxlucUon.
(2) T^cs vieux refrains abondent dans les Ch<int$ nouveaux. Nous citerons d'abord Tirelarigot et Enné- Hauvoy. Ce deruier mot, que M. Du Bois traduit par Etes-Tous sourds? et dans lequel Nodier, 'avec plus de raison, voit une phrase miniologique , se retrouve aussi dans le manuscrit de Bayeux : Bon vin Je ne jmis taisser, — Je Vay m* amour donnée; — Enné-Hauvoy ( Vaudevires, édxL de 182 J , p. 171 ). Sus , tut, qu'on te réveille rappelle le refrain si connu de cerlains carillons bachiques de Touteau : Sus, sut, qu'on la réveille, — La bouteille, etc. (VI1<. livre des CMansoM en forme de vaudevilles, par Adrien Leroy; Paris, 1573). Hélas ! pourquoy vivent ces envieux! figure aussi comme refrain d'une chanson amoureuse, mise en musique par Jacolin ( Couronne et fleur des chansons à troys: Venise, 4536) :
Hélas I pourquoy vivent ces envieux ?
ViUayoe Mort, venes les tous détruire : Ils font mourir en deuil el en martyre Par chacun jour les loyaux amoureux.
On pourrait multiplier ces exemples. — Les Vaudevires, édit. de 1883, p. 183, 130 el 73.
âO OUYIBR BASSBUIi^
son patronage 9 que Fou comprend facilement comment la tradition populaire , assez portée , de sa nature , à reculer les origines , a pu ressusciter peu à peu le foulon de Vire pour le lui substituer. Plus tard , David Polinière s*est fait Técho de cette fausse croyance , et M. Tabbé Béziers , son correspondant. Ta pour ainsi dire consacrée en Tinséraut dans les colonnes du Moréri (1). Aujourd'hui, Terreur n*est plus possible. 11 est temps de restituer à Le Houx la paternité à peu près exclusive des Chants nouveaux, et de le replacer à son rang dans ce genre original du vaudevire, qui forme F un des côtés les plus attachants de la littérature normande.
Mais, avant d'étudier rœuyre de l'avocat de Vire, il est indispensable de se fixer sur la physionomie des chansons populaires de Normandie antérieures à sa publication. Il existe, à cet égard, un manuscrit fort curieux , dont nous devons la communication à M. Lambert , et qu'il est impossible de passer sous silence: nous voulons parler du manuscrit* célèbre qui fit autrefois partie de la bibliothèque d'Antoine Moriau , et qui est aujourd'hui connu sous le nom de Manuscrit de Bayeux (2) . Sans ^ doute, ce serait une erreur évidente de voir dans ce recueil la collection authentique des poésies de Basselin et de Le Houx , comme l'a pensé M. d'Héricàult; mais, s'il n'a pas ce caractère, il renferme au moins, à côté de rondeaux et de chansons amoureuses de provenance indécise , beaucoup de compositions qui peuvent être considérées comme des types certains des vaudevires de Tépoque des guerres anglaises. Ce caractère , visible déjà dans certaines pièces d'un ton assez libre et dans deux ou trois inspirations bachiques éparses dans le recueil , s'accentue davantage
(I) Dictionnaire &e Moréry t édlL de 1569, t. II, p. i65 (RenseignemenU communiqués par M. Le Mareband , sur les relations de DaTid Polinière et de M. Tabbé Béziers).
(3) Le manuscrit de Bayeux est on petit in-fotio sur parchemin écrit, avec un soin extrême, vers la fin du XV*.dècle ou an commencement du XVI*. 11 renferme cent deux ckansons notées. Les encadrements de chaque page sont formés de fleurs de fantaisie, entourant un cerf sur le collier duquel on lit le mot Espérance» La publication de ce recueil , que M. Du Bois a fait connaître d'une manière incomplète, aurait une véritable importance pour Thistoire du vaudevire et des chants populah^ en Normandie. — Le journal de Barbier renferme des détails assez intéressants sur Antoine Moriau , procureur' du Roi & THôtel-de-VUle de Paris, et premier propriétaire authentique de ce manuscrit. Grftce ù ses goftts de bibliophile et ft ses infortunes conjugales, il eut son couplet dans la chanson si connue du père Barraba$ :
Moriau, ta te piaios
De ta femme Infidèle:
Dia-moi , p4»tit robni , Eal-elle ai crimiodle ? etc.
dans des poésies d'un ordre tout différent , consacrées à la peinture des malheurs du temps, à Texcitation de la haine contre les Anglais, à Texaltation de la France , du roi Français et de tous les compagnons Gallois. Ici la valeur littéraire s'efface devant la valeur historique , et il est difficile , même aujourd'hui, de lire sans émotion ces vieux refrains, glorieux témoignages du réveil de la nationalité française :
Le roi Kngloys se faisoit appeler Le roi de France par s'appellation .
 voulu tiors du pays mener Les bons François hors de leur nation.
Or est-il mort à Saint-Fiacre en Brie.
Du pays de France ils sont lous déboutés ; Maudicte en soit trestoute la liguye, etc., etc. (1).
C'est à cette catégorie, si riche et si curieuse , qu'appartiennent encore la complainte sur la mort de Basselin que nous avons indiquée plus haut , et un récit assez piteux des ravages des gens de guerre , que la plupai;! des critiques considèrent comme ayant trait à l'occupation anglaise , et dont M. Leroux de lincy ne reporte la composition qu'au règne de Louis XI , vers l'année l&7/i. Cette dernière pièce qui, malgré l'incertitude de sa date , présente un vif et sérieux intérêt conunence ainsi :
 la Duché de Noimandie
Il y a si grant pillerie y
Que Ton n'y peut avoir foison.
Dieu doint qu'elle soit apaisie ,
Ou il faudra que Ton s'enfuie
Et laisser chacun sa maison.... (2j.
La popularité de ces deux chansons était telle que Bourgueville les cite, comme exemples de vaudevires, dans ses curieuses Rechercfies et antiquitez de la province de Neustrie : « Audict Vire , Tessy et Pontfarcy se» < font grand nombre de draps de petit prix qui se distribuent par tout le « royaume pour les habits des pauvres villageois : c'est aussi le pays d'où « sont procédées les chansons que l'on, appelle Vaux-de-Vire , comme ces « deux :
(1) Vaux de Vire, MiL de ISJf , p. 472.
(2) Vaux de Vire, édît. de 1821 , p. 457.
32 OLIVIER BASSBUN,
«t Hélas I Olivier Basselin » *>
i En la Duché de NormaDdye
c II y a si grant plllerye (1). »
Cependant , quel que soit le mérite de ces deux vaudevires , le chefd'œuvre du recueil de Bayeux est incontestablement Tinvective contre les Anglais que publia , en 1827 , pour la première fois , M. Louis Du Bois , et que Ton pourrait attribuer, sans trop blesser la vraisemblance, à Olivier Basselin lui-même :
Hé , coldez vous que je me joae ,
Et que je voulsisse aller En Angleterre demourer ?
Ils ont une longue coue (2).
Ce chaut de guerre énei^que où, sous une ironie méprisante» respire un soufDe puissant de patriotisme , forme le digne pendant de la chanson du capitaine Prégent^ des Ballades d'Alain Chartier, des Triomphes et des iMtnentations de Charles d'Orléans. Le même courant d'idées se fait jour dans le vaudevire un peu suspect sur la bataille de Formigny , publié par M. Travers , et dans l'épitaphe de la châtelaine de Pierre , Jeanne de Rouvencestre , tracée au milieu du Bocage par une main anonyme , à la date glorieuse de 1&50 (â).
(4) Les Recherches et antiquitez de la viUeet Université de Caen, etc.; par Ch. de BourgueviUe, page 599.
(3) Vaux de Vire, édit. de 1831, p. 177. Cf. Leroux de Lincy. Recueil des Chants historiques français, 1. 1 , p. 897, 303. • Cette pièce est an appel aux armes qu'on peut regarder comme ronmge de Basselin. •
(3j L*an MGCGC cinquante.
Au moi» d'out , 1« XU*. jour,
Furent bout^ hon , je in*«u vante ,
Le» En^loya aana faire léjour ,
De Cherbourg la forte tour
Et de trealoute Normendioi
Jamaia ne verrai leur retour ,
Se Diea pieat , quoique Ton m*èn die.
Iceluy an , pour abrégin ,
Treq>aafa noble damoiaeUe.
Cette épilaphe, rapportée par M. Dobourg-d'Isigny, rappelle 1^ ?ers placés au bas de ia pancarte où se troufaient inscrits les noms des cent dix-neuf défenseurs du Montr-St-Micfael. Avranehin monumentiU , par M. Ed. Le Héricher, t. H, p. 887.
JBAN LE HOUX ET LE VAUDBVIRE IVORMAND. 3&
Le recuefl de 15&8, cité par M. Louis Du Bois, renferme aussi plusieurs cliaDsoDs de la même époque qui pourraient donner lieu à d'utiles oomparaison& 11 sulfit peut-être de mentioimer la chanson sur le triomphe que les Dieppois ont faict sur la mer , la chanson nouvelle des Gallois et Provençaux , qui sont partis de devant la ville de Rouen. — Mais il en est autrement de la complainte , si connue autrefois , de Da Nobis ; elle présente on intérêt tout particulier et demande quelques détails. Pourtant il n*y est pas question de bataille , ou de ville emportée , mais de Texécution d'un aventurier obscur, désigné simplement par son nom de guerre,
Da Nobis Il est assez difficile de savoir, d'une manière précise , à quel
évén^nent se rattache sa mésaventure. Le chansonnier anonyme s'est peu inquiété des détails et ne nous a appris qu'une chose , c'est que Da Nobis prit les armes pour la France contre les Anglaîs et fut , pottr ce fait , pendu aux environs de Rouen , dans les dernières années de l'occupation :
Hé Da Nobis Ta es bon compaignon ,
Tu as promis Au noble roi Françoys, De ta simple personne D'être prêt à partir , Si le tambourin sonoe.
Hélas!
SI le tambourin sonne.
Cette chanson , d'un Um si simple et si populaire , se termine par quelques paroles d'adieu , mises par le poète dans la bouche de son héros :
Rossignolet , ' Qui chantes au bois JoUy , Va à Rouen »
A ma femme et lui di :
Qu'elle ne se déconforte , Que je m'en vais mourir.
Qu'on me baiUe la corde »
Hélas!
Qu'on me baille la corde [i).
(1) Vaux-ée-Virt , édif. de 1821 , p. 200.
OLIVIBR BAS8ELIN,
Da Nobis, enfant perdu de la nationalité française, partant pour le combat au premier son du tambourin » ne regrettant de la vie que Famour, et se résignant à la mort de si bonne grâce après la défaite , nous a paru mériter de notre part au moins un souvenir.
L'ardeur belliqueuse ne disparut pas complètement de la poésie normande après l'expulsion des Anglais. Nous en retrouvons encore la trace dans les chansons sur le siège de Rouen , dans les vaudevires sur la prise de^ SL-Lo, rapportés par Toustain de Billy (1) , et, à une époque plus rapprochée de nous , dans Thymne à la Normandie et dans les autres placards incendiaires répandus à profusion aux environs d' Avranches, au moment du soulèvement des Nu-Pieds (2). Cependant, malgré ces exceptions, le vaudevire patriotique et guerrier tomba rapidement en désuétude. Le côté jovial persista davantage , et , dès Tépoque de Yauquelin , ce genre de poésie se présentait uniquement aux contemporains sous ce dernier aspect :
Chantant en nos fesUns amsy les vaudevires. Qui sentent le bon temps et nous font encor rire.
Le recueil des plus belles chansons de Mangeant, qui contient tant d'anciennes chansons populaires , reproduit aussi d'une manière plus spé-
^1) Void la plus remarquable de ces deui compoeitions :
fl.
Le premier joor de ma j • Par permifaion divine Fut SC-Lo aaaaiUi A coupa de eouieuTrioe.
Matignon y estoit , Et la^ndarmerie.
Rampan Clérel auan • Aigniaox , Sainto-Marie ,
ft.
Qui sana oaae diaoit :
Culombières, renda4oi Au grand Charlea « ton roi Ou tu perdras la vie.
Colombièrea répond , Tout rempli de furie :
De me rendre en poltron Qu*on ne me parle mie.
Jamai» ne me rendraj Toujours oombatteray , D*i^ vous thamonjt Ou py perdray la vie.
(2) Le Diairtdu chaneetier Séguier, elc, publié par Floquct, p. 999, 40â, &15. Rouen, 1862.
ciale les iospirations grivoises ou bachiques. Mais avec Le Houx, la transformation que l*on pouvait déjà constater devient plus radicale. Le vaudevire s'éloigne de ses origines et déserte tout à la fois les idées politiques , les médisances villageoises et le genre amoureux , pour s'absorber dans réloge du Piot. Ce n'est plus qu'une chanson de table, et c'est à cet état qu'il se fixe définitivement dans la littérature, par la publication des Chants nouveaux. 11 suffit de rapprocher ce dernier recueil des recueils antérieurs, et notamment du manuscrit de Bayeux , pour mesurer d'un coup-d'œil la distance infinie qui sépare les vaudevires de Le Houx des vaudevires des guerres anglaises.*
Décadence aux yeux des uns , perfectionnement aux yeux des autres , ce changement radical n'échappa pas aux contemporains; et il est curieux de retrouver dans les vaudevires de Le Houx lui-même l'écho fidèle des éloges et des reproches qui lui furent adressés :
Chantre de table et boveiir M'est injure ordinaire ; Mais chacun a son humeur ; Je D'y saurais que faire.
J*aime tant cette mélodie
De nos vaudevires nouveaux ,
J'en fais juge la compagnie t
Qoe les vieux ne sont pas plus beaux (i)é
Et ailleurs :
Dire toujours une chanson.
De vaudevire et buverie , M'apporteroit quelque subçon , Qu'on fascheroit la compagnie ; Disons-en d'autres , je vous prie , Car j'entends que plusieurs badauds 9 S'en vont disant : Ce n'est qu'ivrognerie , Que les vaudevires nouveaux (2).
(i) FaïuH^Ktiv, édiL de iSSS, p. 181 et 7S.
(S) U.,p. 57. — Le vaudevire n*. 8 de la même ëdilion reprodait les mêmes idées. Malheareusement U a tooiours aë imprimé d'uoe manière extrêmement défcctaease : on pourra en juger par le teite des
OUVIER BASSBLIN,
L'ivrogne , envisagé d'une manière générale, est en efiet le héros véritable des Chants nouveaux. Le Houx s'en occupe avec une prédilection toute particulière , et il Ta célébré en maints endroits , sur un ton pénétrant et attendri. On conçoit parfaitement qu'avec un pareil point de départ , l'inspiration bachique forme nécessairement le caractère à peu près exclusif de toutes ces productions. Par là , le chansonnier de Yire se rattache à l'école réaliste de la Renaissance , et perpétue, jusqu'au }$.YIP. siècle , l'esprit insouciant de tous ces poètes bohèmes dont Roger de CoUerye est resté un des types les plus or^;inanx. Touteibis, il existe entre Le Houx et certains auteurs du XY*. siècle une différence capitale. Peut* être , au point de vue de la forme , pourrait^^m recxmnattre une certaine parenté entre les buveurs de Rabelais et ceux qui se trouvent gfaMrifiés dans les vaudevires. Mais cette ressemblance est purement extMeure. La célébration des joies de la table n'est pas » chez Le Hoox , le résultat d'un système de philosophie arrêté ; il chante par caprice ou par goût , sans aucune espèce d'arrière-pensée, et il n'a jamais songé à modifier ni dogmes , ni constitutions. Sans doute , il est possible de signaler , çà et là , certains passages où la brièveté de la vie est enviss^ée à la manière an-
deux première couplets, que nous avons releTés sur le manuscrit Polinière et sur te manuscrit de la Bibliothèque de Caen :
Mannterit
Soula* mVft d^ouir, aux tables , Chanter cei range» Museaui, Arecques leurs groMes fallest Les Taudertrea nouveauxt Leurs goaiefs sont des tuyaux , etc.
Celui qui fait du critique Et du Rominagrobia, llépriaaot ceste musique * Bd table avec ses amis • Pour les tenait deTÎa , Je ne le tiens pas plus fin Que celui-U qui pratique Les chansons et le bon vin.
Ce simple rapprochement suffit à démontrer que, malgré le mérite incontestable des direrscs éditions des vaudevires, il y a beaucoup à prendre dans lès manuscrits que nous signalons.
Imprimé.
Soûlas m*est daiaUt aux tables.
De cAdiltr r^u§€$ mufeoiur , àm€fwn Imn $ro9$t» falUs , Et iMmdnirt» nouveaux.
Leurs gosiers sont des tuyaux » etc.
Celai qui fait du critique Bl dn Rominagrobis , UipriH utte tn^n^ut , Dt tûUir 0 $ti «mis, etc.
tique (1) ; mais ces souvenirs d'Horace, d'Anacréon ou de V Anthologie, ne tirent pas à conséquence. — La pensée dn poète reste toujours visiblement respectueuse à F égard de la religion, et il est impossible de relever dans ses vers la plus légère attaque contre la plus petite des vertus reconnues.
Le plaisir de boire proprement dit , le bruit doucement résonnant des brocs , les teintes dorées du cidre , les reflets pourprés du vin ; voilà tout le sujet de ses chants. Quelquefois il décrit la défaite de la soif ou la marche triomphante de Bacchus; il invective les plaideurs, les gens d'affaires, les médecins, les avares, les soldats et les agens du fisc, et entremêle le tout de réminiseeBces historiques , mythologiques , bibliques ou philosophiques; mais ce sont là autant de fentaisies littéraires qui n'altèrent pas un seul instant l'immuable sérénité de sa pensée.
Le sentiment de l'amour se joignant aux plaisirs de la table , cette double ivresse ebantée piar Sérangw, et sqr laquelle tous les chansonpier» se sont exercés à l'envi , n'a pas été abordée par l'avocat de Vire. Pour lui , les deux goûts étaient incompatibles :
Faisant Tamour , je ne saurais rien dire , Ni rien chanter, sinon un vaadevire.
Ce seroit trop une fiUe abuser (2).
Pourtant l'amour n'est pas entièrement banni des Chants nouveaux. Nous le voyons apparaître timidement dans quelques pièces éparses dans le recueil ; mais, la plupart du temps , il n'y figure que pour jouer le rôle de vaincu, absolument conune l'avarice, l'ambition ou l'humeur processive :
(i) 11 n'est <{tte ménager M vie,
Et chanter mant bien contente.
Les Vaui de Vire da TÎeui tempe , Et faire toajoori chère lie ; Qaand le bon compagnon mourra t Paie aes dettes qui voudra.
Le* morte ne beuvent plua dedans la sépulture, Et qui sçait i*il TÎTra , Peutpètre encor demain ?
Vaux^de-Tirt , ëdiL de 1859, p. 6S et ISS. (S) ld,,p, 196. Cr. Le Tauderire D*. 80, p. 166.
Puisque, beaux Basilics ^ Qui tuez par la vue , Je tiens ma liberté Que j'estimois perdue , Beaux yeux, assurez- vous qu'on ne me verra pas Retomber dans vos lacs (1).
Au reste, après avoir signalé le danger, il indique avec une bonhomie charmante le remède infaillible à tous ces écarts insensés de rimagination :
Pour chasser cet amour, lequel me fantasie. Je ne veux épargner ne vin ne malvoisie Me deust il faire maL Petit mal j'aime fort , Qui plus grand mal endort! ! (2).
Au milieu de ces vaudevires indifférents ou moqueurs , un seul semble tout d^abord faire exception. Cest une espèce de dialogue scénique entre Fauteur et une Yiroise , nommée Madelaine , qui commence par une description champêtre, assez vivement dessinée. Toutefois, malgré les promesses du début , le poète revient bientôt à sa manière primitive : Fivrogne reparaît sous Famoureux et professe, en fin de compte, la supériorité du jeu de boire sur le jeu d'aimer (d)* Si ces créatures équivoques et peu embarrassantes, qu'elles s'appellent Madelaine ou Denise, n'inspirent à Le Houx qu'une médiocre sympathie, il ne faut pas en savoir trop de gré à sa moralité ou à ses sentiments religieux ; car il est impossible de le dissimuler, la femme de ménage, qui prend au sérieux les obligations de la vie, n'est ni mieux comprise ni mieux traitée dans le recueil des Chants nouveaux. Ce trôuble-féle domestique , comme il l'appelle , avec ses prédications de vie réglée et d'économie , n'excite en
(I) VauX'dê^Vire, édil. de iSSS, p. 06. (3) Id., p. 67.
(8) /<<., p. I &2. Ce vaade^ire charmant, doDt on pourrait retrouTer Tidée daiu quelques vers plus aneieos qui figurent dans différents recueils« débute ainsi s
■ En oo jardin d*ombrag« tout cooTCit ,
■ Au ebaud do jour ai trouvé Madebioe ,
• Qui près le pté d'un sicomore vert
• Dormoît au bord d'un* claire fontaine ;
• Son lit éloit de tbjm et magolaine , ett. • ■
JEAN LB HOUX BT US VAUDBVIHB NORMAND. d9
hii qu'une respectueuse aversion , et il constate à plusieurs reprises, avec un vif sentiment de tristesse , qu'il ne faut plus aUer chercher chez ses contemporaines le respect absolu du mari, la gatté expansive, et ce visage engageant d*hôtesse qui caractérisait la Yiroise des anciens temps :
• Femmes ne sont plus telles « Comme elles étoient jadis , « Ceux qui se passent d'elles « Font bien à mon advis (i). •
Il est inutile dMnsister davantage. Ce n'est pas du côté des femmes que s'est portée la tendrese de Le Houx ; elle s'adresse uniquement à cette société mêlée qui fréquente les tavernes, avocats, bourgeois et marchands, grands docteurs au jeu de palet, gale bon-temps, joyeux drôles et compagnons Yirois. — Ce n'est pas ainsi que les poètes anonymes normands, pour la plupart, du manuscrit de Bayeux avaient compris la chanson populaire. On trouve, il est vrai, dans leurs productions l'éloge des douceurs exquises de la Vinée , des gentils galants compagnons du raisin , et des vertes commères oubliant gatment leurs maris et leurs ménages à l'ombre des pots fumeux. Mais , tout à côté , se succèdent de vives tirades sur l'influence souveraine de l'argent , sur la fragilité des fenmnes et sur les malheurs des maris de Normandie. L'amour, avec ses préludes naïfs et charmants, n'y est pas non plus oublié : il vient mêler son langage aux descriptions printanières, aux murmures confus des campagnes fleuries et aux chants des oiseaux bocagers (2) . Ce côté de
(1) Vaux-^e- Vire , p. 1«0.
(S) Roync des Fleun que je déùe Unt ,
Quand je voo* vob, mon cueur tôle de joie ;
Ah ! dicte»-moi si mon amour est moye,
J)îcte»4e moi, genlll corpe advenant.
Va^x^t-Virt^ édit. de 1821, f». 160. A la p8|^ 487 du même recoeil oo rencontre aussi une pièce asscr eoorte^ que nous cileront comme an type aulhcntique de l'ancienne ciianMn bachique :
Gentib gallana coMpagaoïu da raisin.
Buvons d^aultant au soir et au matin Jusqu'à cent sols ; Bthol A notre hôtesse ne paierons point d*axgent , Fors un credo!
Et ho.
hO OLIVIER BASSBLIN,
TancieD vaudevire , que nous retrouverions encore dans une foule de poésies mises en musique par Josquin, Jacotin et Ridiafort, n'a pas été complètement négligé par les poètes de la Renaissance , et Villon lui-même le chantre des Repues franches , s'est montré beaucoup moins exclusif que Le Houx en célébrant , à Tégal du rôt et du vin , les dames du temps passé , Marion Fydole , Jeanne de Bretaigne et la Douce Heaultniêre.
Tout se tient dans les idées : la haine des déclarations amoureuses a conduit le chansonnier bas-normand au dédain des pastorales et des descriptions champêtres. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'il n'a pas compris la campagne , s'il préfère à la voix des rossignols l'appel bruyant des crieurs de vin , et si , pendant l'automne , au lieu d'écouter comme un moderne le bruit du vent dans les feuilles , il ne prête l'oreille . qu'au tintamarre plaisant des tonneaux que l'on relie. Pour lui, comme pour Saint-Amand , le cabaret est le vrai centre autour duquel tout rayonne et devant lequel tout s'efface :
• J'aime Men mieux l'ombre d'un cabaret
ff Et du iKNidion de taverne vineuse^
« Que cil qui est en on beau jardinet (1). »
Ses prédilections , en tous genres , se ressentent de ce point de vue exclusif. Si le forgeron battant l'enclume devient pour lui un thème favori de composition, c'est que ce robuste travailleur est toujours en proie à une soif inextinguible. Les mariniers, les pèlerins altérés, n'ont pas d'autre titre à sa sympathie ; et le rôle que le Pressourier joue dans les vaudevires s'explique encore par celui qui lui appartient dans la fabrication du cidre (2).
Cette manière d'envisager les choses n'a pas satisfait également tous les critiques , et quelques-uns ont reproché rudement à notre poète ses tendances matérialistes , son défaut de culture et sa grossièreté habituelle : « 11 habite , dit M. Yaultier , un pays pittoresque , entrecoupé de coteaux « boisés, de rochers agrestes et de prés verts, et il ne lui vient pas en « pensée de fixer son attention sur un seul de ces objets. L'oiseau du
(1) Vaux-^e-Vire, édiU de 1Ô33, p. l&S.
(2) Le maDascrit Polinière renrerme un vaudevire consacré, d*une matiiëre spéciale, aux presêouritrs et au pre$$<mrage. Il n*apparlient peut-être pas à Le Houx; mais il est fort curieux, parce qu*il fait oon-
JEAN LE HOUX ET LE YAUDEVIRE NORMAND. hi
bocage , la demoiselle aux ailes d'azur qui se balance sur les roseaux de la vallée, n'obtiendront de lui ni un trait de description ni un mot d'apostrophe. S'il vous parlait du pommier eu fleurs , ce ne serait pas pour peindre le mélange de blanc pur et de tendre incarnat qui se fondent sur ses graeieux rameaux (1). » Nous l'avouons, en tonte simplicité, Le Houx n'a rien fait de tout cela , et qui plus est nous ne lui en savons pas mauvais gré. Noos avons en effet peine à comprendre que ses vaudevires eussent pu rester des vaudevires, s'il se fût attaché à dépeindre les ailes de tous les insectes et les nuances de toutes les fleurs du val de Vire. Nous conviendrons, avec la même fecilité, que, malgré d'assez nombreuses imitations , Le Houx ressemble assez peu à -Anacréon et qu'il n'a rien appris à certains chansonniers modernes. Avant tout , c'est un poète bourgeois et Bas-Normand. Sa poésie plantureuse et bombancière a un goût prononcé de terroir , et elle convenait à merveille à ces populations du Bocage qui
naître les procédés de fidirication du cidre à cette époque. Au reste, jusquMci cette îndastrie ne semble guère s*èCre perfectûmnée. Voici quelques passages de cette chanson, qui n*a été publiée que par M. d'Isîgnj :
Un preMOurier vnymeot, L«t grands labot» sue piedt ,
Est Ineo pliu qa*oo ilc penM , Le bonnet à la tète ,
Cesi comme un président ; Sur la «uqf respectés ,
Qoand le marc il agence. Us font toucher la béte
C*est le premier. Entre tous les métiers , Aux Tallets. Entre tous les métien ,
Vime celuj des pressourien. Vire celuy des pressouriers.
Quand le marc est assis, A eui seuls appartient
Pressourien vont repaistre , De tout le pressourage
Et diner au logis , L'entier goutemement,
A la table do maître , bl, du grand couteau large ,
U &at do rôt. Entre tous les métien , Tailler le marc Entre tous les métien i
Vive celoy des pressourien. Vive celnj des prenouriêrs.
hnjumeUet , la vu ,
Les euMê , le mew/af « ,
Le wMuttn , la kr^hU ,
La mey loor font bommage ;
Bref, je tous dis : entre tous les métiers,
Vi?e celu j des pressouriers.
(1) Mémoire sur le$ Vaus-de-Vir^ , par H. Vaultier, p. 10. En n'adoptant pas ici Topinipn de &I. F. VaultJer, nous n'entendons pas contester le mérite de son mémoire qui restera toujours Ton de» meiHeurs irafaux d'ensemble sur le Vaudevire normand.
&2 OUVIER BASSELIN,
ont réservé pour la boisson et surtout pour le cidre , le mattre bère gui prêche son homme , leurs appellations les plus gracieuses ou les plus énergiques^ (1).
Ce genre d'inspiration peut sembler excessif, vulgaire et monotone , Le Houx le sait, mais il ne change jamais de langage. 11 ne dissimule pas un seul instant ses goûts , il n'essaie ni excuse , ni atténuation à cet égard, et sa franchise dans la mise en œuvre constitue une partie de son originalité.
Quand je te vois, le cœar me rit , Beau cildre , et ma gorge séchée T'attend ainsi que dans le nid L'oiseau qui reçoit sa bécbée.
Ayant le dos an feu et le ventre à la table. Assis parmi les pots pleins de vin délectable , Je ne me laisserai mourir de la pépie Quand en devroye avoir la face cramoisie Et le nei violet I
Beau nez , dont les rubis m'ont cousté mainte pipe
De vin blanc et clairet , Et duquel la couleur richement participe
Du rouge et violet ;
Grand nez , qui te regarde à travers un grand verre
Te trouve encor plus beau :
Tu ne ressembles pas au nez de quelque hère
Qui ne boit que de l'eau.
Un coq-d'Inde sa gorge à toi semblable porte ; Combien de riches gens N'ont pas si riche nez (2) i
M*en déplaise à tous les critiques du monde , je tiens cette apostrophe rabelainenne comme supérieure à bien des {Paysages et à la plupart des déclarations d'amour. L'horizon du poète est étroit, mais on sent circuler dans ses œuvres une émotion sbicère et presque sympathique. Malgré la recherche de l'expression et Timitation classique , ses vers ont tous
(1) S$$ai ntr la Ftart pofmimrt de la Nornuméie, par Edouard Le Héridier, p» $S. Afraochiis, 1857. — Cf. de Tesson, C<mte$ et mûralUé$,
(2) Vaux-de-Virê, édition de 1833, p. 87, 111, 117.
la coaleur ^et FenluminenieDt qui convient. Bien n'y révèle la fadeur subtile des rondeaux du XY'. siècle et la grâce mignarde et souvent bien apprêtée de quelques ronsardisants. En définitive, Le Houx n'était ni un lyrique, ni un él^aque, mais simplement un vaudeviriste , c'est-^-dire un peintre de la petite nature comme Téniers et Jordaens. Il n'a pas fait vibrer les cordes élevées de Tàme humaine , mais il a rendu les sentiments auxquels il s'est adressé dans un langage précis, coloré et souvent énergique. A cet égard , son mérite nous semble avoir été parfaitement indiqué par un critique élégant, que nous aimons à citer ici : • Il se trouve, dans ses
< chansons, nous dit M. Boiteau, peu de traces de composition, peu de € souci du drame , peu de grandes pensées , concentrées dans le jet
< rapide d'un beau vers ; mais quelle insouciante jeunesse ! quels élans de t galté ! quelle imperturbable franchise ! De la monotonie un peu ( c'est
< toujours le vin ou le cidre qui font les frais de la chanson ) ; mais comme c cela est cavalièrement tourné , et quel bon petit trot emporte le chant sonnier le long des vignes (i) ! »
Souvent à ces qualités précieuses se joint, dans les C hâtas nouveaux, surtout dans les réflexions religieuses , mythologiques ou historiques , une pointe de cette bonhomie malicieuse et narquoise , qui forme l'un des caractères saillants de la physionomie de nos anciens auteurs. Le Houx appartient à leur descendance et il accuse nettement cette filiation , soit qu'il disserte, avec une gravité toute théologique , sur la faute du premier homme , soit qu'il apostrophe en termes chaleureux Noé , ce digne patriarche qui planta la vigne , soit qu'il termine un de ses derniers vaudevires par cet épiphonème inattendu :
O soûlas des gosiers !
O très-bon jus de pomme!
Prions pour le bonhomme Qnl planta les pommiers (2) ?
Cette tournure joyeuse d'esprit se manifeste ^ en toute occasion , par des saillies aussi vives qu'inattendues. Les guerres , les malheurs du temps , la mort prochaine , tout devient pour le chansonnier excitation au plaisir.
<l) Revue française, 10 septembre 1857 (Olivibb Basulm), par Paul DoUeau, p. 266. (2) Vaux-de-Vire, édtt. de 1895, p. 188.
hk OLITIER BASSEMN,
Le souvenir de sa vieille grand'mère se transforme en précepte gasUx>nomique (1), et la vue même du cimetière n*â pas le pouvoir de modifier le courant habituel de ses idées. Au lieu d'y songer pieusement aux défunts, il rêve hospitalité antique et gais biberons. Les pommiers qui couvrent les sépultures de Basse-Normandie lui ont complètement faussé les graves enseignements de la tombe.
Oo plante des pommiers es bords Des cimetières, près des morts.
Pour nous remettre en la mémoire Que ceax dont là gisent les corps , Ont aimé comme uoos à boire (2).
Au reste, cette méditation funèbre , qui rappelle assez peu celles d' Young ou d'Harvey, se clôt assez vite par une réflexion originale et consolante dans laquelle se résume à peu près toute la philosophie du poète:
« Ne songions plus aux trespassés , « Soyions gens de bien, c'est assez.
« Âa snrplos, Il faut vivre e9 paix (3). >
Comme il est facile de le voir , ces spectacles d'une moralité austère convenaient peu à T humeur joyeuse de Le Houx. Ce qu'il aime avant tout , ce qu'il décrit avec une sympathie visible et prononcée, ce sont tous ces vieux usages qui servaient autrefois de prétextes aux libations prolongées: les Chants de Noël, la Fêle de la Fève et surtout la veillée sans façon où Ton devisait entre les pots des dames de Vire , du grand Kan, du Soudan et de ce singulier personnage, le prêtre Jean, qui
(4 ] J'ay oui diro à ma grand' mère :
Toujoiin des vieui on apprend.
Que de la goutte dernière La bonne chère dépend.
Bonne femme i
Que ton âme Puiaie être au ciel en repo* I
J'ai enfie ,
Si j ai Tie , De MÛTre bien (eapropoa.
Vaus-de- Vire , édit. de 1833 , p. 189. (3) Id., p. 199.
(3) Id, , p. 300.
occupa si loDg-tempa rimagioatiQP des peuples de rOceideat Le vau-
de?iriste est là dans son élément, et il faut voir avec quelle verve et
quel entrain il décrit ces soirées bourgeoises , aiqonrd'hui disparues sans
retour :
L'Hyver durant la pluye.
Au soir nous Doas hantons, Près beau feu , la rôtie Dans le vin nous trempons; Noos ne parlons d'affaires^ Mais de discours plaisants ^ Cependant que les poires Et marrons vont cuisant (i).
L'on pourrait encore rapprocher de cette description familière le vaudevire sur le temps passé , qui fait partie du manuscrit Polinière , et que publia, en 1831 ^ M. Dubouiig-d'Isigny :
Le temps jadis , on se soulloit esbattre > Estant à l'huys la neige et les glaçons ; Près un beau feu , trolf à trois , quatre à quatre , Ensemble estolent ao soir les bons garçons , Et répétant les viroises chansons.
Sans détenir aucun mauvais langage , Ou sur la poire ou bien sur le fromage , Passoient le temps Joyeux , honnêtement ; S'il y avoit chez eux de bon breuvage , L'abandonnoient fort volontièrement.
Mais maintenant^ ce qui beaucoup m'étonne , Chez son voysin on ne hante non plus Que si c'estoyt quelque étrange personne ; Les vaudevires on estime estre abus ; Le seul soûlas » c'est d'avoir des escus.
Le bgn vieux temps ensuivons, je vous prie : Escus ne sont que crainte et pensement ; Mais que puissions bien passer nostre vie , Qu'est-il besoin nous damner pour Fargent (2) ?
(f ) Blaoascrit de la BiblioUièque de Caen. — Ce vaudevire se rencontre aussi dans le manuscril Polinière et dans le livret de Leeesne (Réserve de la Bibliothèque impériale). (3) Manuscrit Polinière.
66 OLIVIBB BASSBLIN,
Tous ces souveDirs de la vieille vie française, avec ses moeurs faciles, son abandon et son insouciante gatté , obsèdent perpétuellement Timagination de Le Houx et il a trouvé , pour les chanter, à Tinstant précis où le courant d'un siècle nouveau allait les emporter , des accents d'une gravité sévère et qui vont presque à Tatlendrissement C'est à ce genre calme et recueilli qu'appartiennent les Plaintes sur la disparition des moulins fouleurs et Y J dieu aux gentils vaudevires. Le poète aime toujours le vin , le cidre et les folles compagnies. Mais le présent ne le satisfait plus d'une manière complète , et ce n'est pas sans un vif sentiment de tristesse qu'il évoque devant lui les ancêtres , l'ancienne ville de Vire et ce joyeux compère , Olivier Basselin , qu'il avait pris pour patron :
Voyant en ces vallons vlrois Des moallns fonleurs la mioe^ Où nos chants prirent origine ^ Regrettant leur temps , je disois :
Oh sont ces moulins , 6 vallons I Source de nos chants biberons ?
Le traficq de nos pères vieax
Estoit jadis en draperie;
Le bon Basselin, lors en vie.
Se re^ouissolt avec eux.
Oh sont ces chansons » ô vallons!
Source de nos chants biberons ?
Ores le bon temps est passé De tontes choses une pose ; Va dans mon corps et t'y repose ; Béni solt-il qui t'a versé (1).
Nous avons essayé d'indiquer la note dominante des poésies de Le Houx , et de déterminer le cercle précis dans lequel il s'est renfermé. Mais les recueils des vaudevires présentent un autre genre d'intérêt Comme tous les chansonniers de sa lignée , Le Houx n'est pas un poète impersonnel. Sans doute , peu de faits se trouvent indiqués dans les Chants nouveaux ; mais , à défaut de renseignements biographiques proprement dits , Ton y
(I) Vmuo^eVire, édiL de i8S3, p. &5.
découvre sans peine le contre-coup des impressions de Thomme et la trace visible de ses habitudes de vivre et de sa profession* Cet étudiant , que nous y voyons, admirant Messieurs du Parlement, passant avec rapidité devant les boutiques des Grossiers et lisant, sans grand plaisir, les rubriques du Digeste, c'est maître Le Houx ; et c'est lui encore que nous retrouvons plus tard solennisant la St-Yves avec ses confrères du barreau de Vire, et allant chercher un peu de repos , après les discussions du Palais, sous les ombrages d'ifs ou de lierre , dans les tavernes oii Ton boit. Le Houx nous apparaît , il est vrai , plutôt comme un avocat amateur que comme un véritable praticien : il plaidait à ses heures un peu malgré lui , nous dit Sonnet, et il ne semble pas qu'il ait jamais eu un goût très-vif pour sa profession. Mais il a vécu au milieu de la cohue ; il connaît le langage usité au Palais ; il a observé clients et défenseurs et il a rapporté de là une tournure d'esprit et un genre de plaisanterie qui révèle l'homme de loi et qui lui est particulier. Gomme à tous ses compatriotes , esprits frondeurs de leur nature , les apparences ne lui en imposent guère ; il croit , peu au désintéressement de Mesi^eurs de Justice et ce n'est point sans un certain parti pris d'ironie, qu'il recommande si souvent à ses confrères d'épargner le pauvre peuple qui paie le vin qu'il ne boit pas. Il ose même quelque part, dans un accès de hardiesse poétique que nous voulons croire peu justifié, faire rimer plaiderie avec tricherie (1). Quant au sergent qu'il avait moins de raison d'épai^er , il l'a étudié à fond et il a tracé son portrait dans la signature d'un vaudevire d'une manière brève, incisive et tout-à-fait caractéristique :
Je voos dirai le garçon Qui a faict ceste chanson Quant tonte la compagnie Aura vidé son guiciion :
Ce fut un sergent N'aimant mal ni tricherie , Pas plus qu'un vieux ioup saillant Dans la bergerie (2).
{i) Vau»^'Vir€, édit. de 1835, p. 57.
4}) 1<L, p. 107. On trouve dans ce recueil beaucoup d'autres eiempies de signatures. Nous eu citeroos
kl\ OLIVIER BASSELIN,
La réserve qae Le Houx a toujours mamfestée , en matière de religioii, était la seule proTession de foi qu'il pût coBvenableineiit glisser dans les couplets joyeux d'une chansou de table; toutefois, malgré la légùnelé habituelle de ses (x^mpositions , on rencontre à la fin du premier reeueU , sous le titre de Grâces , un vaudevire qui atteste des sentiments élevés , et qui ne ress^nble pas au Dec grattas après boire d'un esprit fort ou d'un épicurien :
Nous c(^Doissons, grand Dieu^ nostre avoir et nos biens Procéder purement de ta main Donrricière ; Et quoique nous soyons une race fautière , Bon Père , que c'est toi qui nous entretiens.
Grâces nous te rendons de tes biens qu'avons pris ; Si avons accordé ce quil faut à nature , Ne cesse toatefois de nous d'avoir la cnre ; Pour s'esjooir sans mal ne nous mets à mépris.
Fais qu'ensemble beuvant ton nom nous ne prenions , Fais que nous ne soyons ni gourmands , ni prodigues , Ni contempteurs de toi (!)•...%
La physionomie décente et respectueuse des Chants nouveaux, ù étrangement méconnue lors de leur apparition , ressort.d^une manière plus nette et plus éclatante lorsque Ton se reporte aux diatribes obscènes ou sanglantes contre la religion catholique, le clergé et les ordres monastiques que le XYI*. siècle vit éclore en si grand nombre. Les sentiments religieux
•ettlemrnt deui. L'une d'elles est datée ; Vwm peint mnis son véritable jour Pavocat ehansoDoier qoe nous essayons d'apprécier ici :
L'an Mûl tis eant dooM , an «ar«im
Bon prenourier fit U «kaoMn. p. 105.
L'auteur de cet chanaou icy Ne \n fit poar coatraiodre à boire f liais pour chaaaar de \uj souci Quand il n'ealoit à l'auditoire } Il ne pensoit rendre notoire Son nom quand il les composoit ; Au moins. Messieurs, ne blasmex sa m^oire. Si quelque inogne en abusoil. p. 38. (1) Ms. de la Bibliolbèqae de Caen.— Vaux-dc-Virc ^ ^dil. de !838 , p. 75.
de Le Houx se ééveloppent avec plas de largeur « et se prononcent davantage 4mïs les Cantiques laédits de JNoel , dont nous avons précédemment parié. Nous ne voulons pas exs^rer la valeur de ces compositions ; mais , comneeUes n'ont jamais été publiées, il n'est pas inutile d'en transcrire ici quelques strepbes. Elles peuvent éclaii*er le vrai caractère du poète et d'ailleurs elles ne manquent ni de délicatesse , ni de grâce.
A la Vierge.
Arche de la Divinité ^ Goache d'or , puy de chasteté , Qui neuf mois gardas la richesse , Par qui réternèlle Bonté Change nos soupirs en liesse ;
Royne des célestes esprits , ' Perle d'inestimable prix »
Fleur qni ne fos jamais foulée , Astre qui poar notre heur reluis , Bénin sur la voûte étoilée ;
Sainte toyson de Gédéon , Verge merveilleuse d'Aaron , Porte au seul Etemel ouverte , Colombe de dilection Qui apportas la branche verte ;
Reçoy^ Patronne des Virois^
Le sacrifice de nos voix ,
Et en la grâce fortunée
De ton enfant y le roy des roys^
Fais-nous recommencer Tannée (1).
Les opinions politiques de Le Houx , empreintes d'une remarquable modération , répondaient à ses idées religieuses. Il n'appartenait pas au parti de la Ligue ; et à cet égard , malgré une certaine sobriété de langage , ses recueils ne sont point aussi dépourvus d'actualité qu'on pourrait le supposer tout d'abord. Ils ont leur date et leur portée. Chose remarquable.! et qui à elle seule eût pu épargner bien des erreurs à la
(t) Manuscrit de la Bibliothèque de Caen.
50 OLIVIER BASSEUN,
critique moderne, il n'y est jamais question de Godons ou A'Anglaiis pas plus dans le premier que dans le second recueil. Les ^uvenirs que Ton y rencontre se rattachent tous à des faits postérieurs: c'est d'abord la bataille de Dreux et la bataille de St -Denis (1); ce sont encore les malheurs du temps, les taxes sur les boissons, les ravages des gens de guerre et surtout les espérances de paix qui, dans ces jours de trouble, aboutirent si souvent à d'amères déceptions.
Or sus, beuvons ! Que nous sert de plorer ? £n aitendant qu'on ofe publier
La douce patience ^ Me soyions plus si vilains et hagards.
Que de laissler ce bon vin aux souldards
Qui nous font tant â*outrages (2).
La paix générale qui suivit Tavènement de Henri lY ne pouvait laisser le chansonnier indifférent. Deux vaudevires sont consacrés à célébrer cet événement , et ils portent l'empreinte d'un enthousiasme sincère et de ce sentiment vraiment national qui trouva sa plus haute expression dans la satire Ménippée , mais qui se manifeste encore dans une foule de piroductions provinciales, trop dédaignées aujourd'hui :
Vive le Roi I voici la paUence !
Plus ne nous faut maintenant redoubter Les Espagnols , vieux ennemis de France , Lesquels vouUoient ce royaulme usurper.
Ces faulx ligueurs nous nourrissoyent la guerre Qui nous a fait oublier nos chansons.
Ils ne nous ont rien laissé que la terre , Et , en vidant nos tonneaux et poinçons , Nous ont osté ce qu'aimions le mieuix.
Mais maintenant qu'ils sont à vau de route Et que failli ils ont à leurs desseins ;
(i) Vaux^dê-V}ré,éA\X. de 1835, p. 62.
(S) Vaux-de-Vire^ édit. de iSSS, p. 200.
Beuvons d'aultant ne nous chaille qu'il couste , Clar nos tonneaux peut-être seront pleins (1).
Beuvons à la. santé du Roi
Vin d'Orléans ou de Limoy ;
Ensevelissons la mémoire
Des maux passés , et leur tombeau
Bâtissons d'un pot de bon boire
Tiré du plus friand tonneau (2).
La poésie viroise s'est généralement inspirée de sentiments analogues. Le poète le plus célèbre du Bocage , Robert Le Chevalier d'Aigneaux , a même composé, après le meurtre d^ Henri 111» un factum en vers pour Henri lY, dans lequel il prête à la France un langage qui n'est dépourvu ni d'originalité, ni de hardiesse. On pourra en juger par le passage suivant, dirigé contre les moines, et dans lequel respire tout Femportement des passions contemporaines ;
O Froc , qui n'as jamais rien couvé que malice ! O nation perverse , hypocrites maudits!
Loups fiers et ravissants sous la peau des brebis , .Qui voiles d'innocence et de sainteté pure Toute mescbanceté , tout vice et tonte ordure , Vous estes seuls auteurs de mes maux et ennuis Et du piteux état où réduite je suis , Quand, au lieu de prescber la parole divine , Vous ne preschez partout d'une langue mutine Que la révolte fière et la dissension , Que le sang , le carnage et la sédilioa.
Les apOtres ont-ils , pour la simpUdté ,
Prêché la violence et , pour la charité ,
La sanglante discorde, et pour la paix la guerre ,
Quand ils ont annoncé Christ par toute la terre (3)? »
(4) Vamx-dê-yirê , «dit. de 18SS , p. 7$.
(3) léL^p. 83.
(8) Le Tombeau de Rob. et Ant. Le ChepoUier frérea, tieur9 (VAigneaux^ docte* et exceUâi^te poêîee de Virt^ en Normandie; ledit tombeau reeueiUi de plusieurt doctee et poêtee par P, L. S, dM» ^ques éeauae poim/ee retrouvé* en leur étude , p. 5S.
52 OLIVIER BASSEUIV,
Notre chansonnier n'a jamais d'accents aussi vifs, aussi élevés ; mais lui aussi, il a détesté à sa manière la Ligue et les guerres fratricides ; et beaucoup de ses vaudevires , malgré leur tournure bachique , sont au fond des invitations pressantes à la concorde et à la pacification.
Le Houx publia son recueil des Chants nouveaux vers la fin du XYP. siècle ou au commencement du KYIP. Il n'avait chanté que le vin , il avait flétri en termes convenables les amours illicites ; il avait même Tait une foule de réserves édifiantes pour atténuer la vivacité de sa verve et expliquer le sens précis de son ivresse ; et pourtant , malgré ce luxe inusité de précautions , la mise au jour des vaudevires ne se fit pas sans difficulté. Ce petit volume , si. anodin et si décent , comme le remarque Charles Nodier , attira immédiatement à son auteur la désapprobation énergique du clergé. Il condamna unanimement l'avocat de Vire et lui reAisa l'absolution. Le Tait paraît certain : toutes les biographies de Le Houx l'affirment, et la tradition est d'accord sur ce point avec les renseignements puisés dans les manuscrits de l'abbé Béziers. Cette sévérité anormale , que nous ne comprenons guère , mais que peuvent justifier certaines circonstances exceptionnelles, assombrit l'humeur joyeuse de Le Houx. Catholique sincère , il se fit de ce refus d'absolution une affaire capitale : aussi tenta-t-il d'établir la moralité des vaudevires en général et des siens en particulier. Ses plaidoyers ne produisirent qu'une médiocre impression. C'est alors qu'il s'écria , avec une tristesse moqueuse :
On les a censurés^ Les povres vaudevires ; Un tas de reschignés Ne cessent de niesdire ; VeuU^t ces morfondus Nous empescber de rire»
Ils fout les entendus Et ne savent rien dire.
Qui, Joyeux et gaiUard , Chantant ne boit du pire , Vaut mieux qu'un vieux mulard , Qui toujours est en ire (1).
(1) Vaux-dt-Vire , édit de 4853, p. 38. . •
JEAN LB HOUl ET LB VAUPEVIRS NORMAND. 5B
Mais les colères et les dédaies ne l'éussireot pas plt» que les apologies, les restrictions et le» protestations de bonne volonté. Le clei^é restait impassible. Le Houx eut alors recours à un moyen suprême. De Vire il en appela à Rome et, sur-le-champ, il se dirigea vers T Italie pour aller demander lui-même au Pape l'absolution qu'on lui refusait dans son pays. Il partit assez allègre en entonnant un dernier vaudevire comme chant du départ , et finalement il rapporta de son voyage Tabsolution et le surnom de Romain sous lequel il est généralement connu (1).
 quelles conditions obtint-il cette absolution tant désirée? Nous ne le savons pas d'une manière positive; mais M. Âsselin présume avec raison qu'on lui fit promettre de retirer, autant qu'il le pourrait, les vaudevires de la circulation. Cette supposition , si elle était exacte , expliquerait la disparition complète de la première éditioD et l'extrême rareté de la seconde (2). C'est peut-être aussi pour expier ce que l'on appelait son grand scandde , qu'il composa les Cantiques de Noël et qu'il fonda , par acte passé derast les tabellions de Yûre le 6 février 1613 , huit messes basses pour les pauvres. Trois ans après , en 1616 , Le Houx mourut réconcilié avec l'Église et fut honoré d'une épitaphe tombée de la plume cavalière du docteur Sonnet de Cour val. Malgré son exagération laudative, nous croyons devoir la reproduire , à titre de document (3) :
Passager viatenr , qui visites ce temple , Arreste on pea tes pas et de grâce contemple Ce tombeaa dans lequel gist le docte Le Houx ;
(4) Mémirire pour $enrir à ehitioire de Vire et du paraiMêm ^< en d^femient, par M. L« Cocq* lieiitensDl paiticalier au bailliage de Vire» p. SAl.— >0n trooTe aiual qnelquet détails sur Baaielin et Le Hoax dans la Biographie univeneUe de Michattd ( article de M. de La Renaudière , et dans VEiêoi sur Chiitoire arekéotogique du Bocage et VBistoirt archéologique de» Boemn» de Richard Séguin.
(5) M. Do Bois explique la dlapariaon de ees oposevies par rinfloeacie des miisieQMires de Fiers, dont de Cesoe était rimprimeor. Charles Nodier a émis, à ce sujet, une tout autre idée, c On ne saurait corn- « prendre, nous dit-ll, racharnement qui se serait attaché à la destruction de ce petit livre, si naïf, si com- « plètement inoOènsIT, je dirais volontiers li décent... Je sois asseï porté à croire que son extrême rareté
< est le résolua assea aatorel de sa popalarité, et que ces peliu volumes, dHio usage si vulgaire qu*on ne
< cessait probablement de les porter que lorsque leur contenu était passé tout entier dans la mémoire» ont « subi fai destinée commune aux livrets éphémères du même genre, qu^on distribue incessamment sur nos
< places pobHquesHquidisparalswnt do commerce, au moment où tout le monde les sait par caor • {iÊMànges tirée (tune petite bibliothèque, 1890, p. 2^9).
(8) Les OBuvres de Sonnet (Satires), in-8*., 1629, p. 849.
5& OLIVIER BASSfiUN,
lioox toojoars verdoyant en vertus immortelles , Eo cent perfections admirablement lielles. Qui le faisoient paroistre un soleil entre nous.
Il fut peintre excellent et très-sçavant poète , Très-disert advocat; mais son esprit céleste Détestoit du barreau la chicane et le bruit , Peu sortable à une âme extrêmement pieuse Comme la sienne estoit, se montrant peu soigneuse, D'exercer son estât qui les plus fms séduit.
Si quelquefois contraint il plaidoit au barreau , C'estoit un Cicéron ; un Appelle au pinceau ; En latine poésie un Marron très-habilé , Et pour les vers françois Ronsard il égaloit; De sorte que lui seul tout Thonneur il avoit De Ronsard, Cicéron » d' Appelle et de Virgile.
Passant , va-t-en en paix , et n'espères apprendre D'autres siennes vertus que Ton ne peut comprendre Sur ce plan racourcy, remarque seulement Que le docte Le Houx , poète , orateur , peintre , Est gisant en ce lieu qui fait ensemble plaindre Les Arts y Thémis » Parnasse , auprès son monument
Un chansonnier a rarement recueilli de plus pompeux élevés. Quoi qu'il en soit de cette appréciation d'un compatriote et d'un ami, Le Houx était certainement pour son temps un homme fort distingué. Nous ne pouvons aujourd'hui juger de son mérite oratoire , de ses vers latins et de sa peinture ; mais ses vaude vires suffisent amplement à sa réputation. • A son moment, il a dignement représenté Thumeur française, la « vieille humeur gauloise qui ne périra jamais chez nous , en dépit de . nos révolutions; » et il doit être compté parmi ces bons aïeux de notre littérature qui ont < si grassement enrichi le fonds public de franchise « et de gatté narquoise » (i). Par une singularité, qui lui est commune avec beaucoup d'autres rieurs de son genre , ce chantre des Betwettes gentilles avait une santé délicate, une assez grande sobriété et un naturel mélancolique. Son caractère, indiqué légèrement dans l'épitaphe dé Courval
(i) /ieviie FrançaUe (septembre i857), p. 365.
JEiN LB HOUX ET LB YAUDBVIRB NORMAND. 55
se révèle dans la plupart de ses poésies. Il a , da reste , tracé son portrait dans un sonnet fort explicite qui vaut à lui seul toute une biographie (1).
Vous blasmez ces chansons et vous les rejettez , Et ciddez , abasés pour du bon vhi , escrire Que je sois grand buveur? Contre vostre mesdire » Je produis mes amis par moi les plus hautes.
Faible en ma complexion. Je hais rivrognerie,
Mais pensant résister à ma mélancoUe,
Je cherche ceux qui sont de Joviale humeur.
Pour n'être seul muet en tettes gaiUardIses Qu'ils chantent sans excès ^ J'ay, sans être buveur» Fait pour mol ces chansons» lecteur» que tu méprises.
Avec Le Houx se clôt d'une Douanière définitive Thistoire du vaudevire dans la Basse-Normandie. On pourrait encore signaler quelques chansons postérieures, où il est toujours question des compagnons Galtais, des dames de F ire et des nez boutonnée. Mais ces imitations lointaines , malgré la franchise de certains détails, accusent visiblement la décadence. Plus tard , les réminiscences du gai vaudevire se font de plus en plus rares. La faveur du public s*est portée ailleurs, et bientôt cette poésie provinciale s'éteint obscurément au milieu des splendeurs littéraires du règne de Louis XIY. L'heure de Le Houx était passée, et ses refrains avinés ne convenaient plus à un siècle qui ne comprenait que l'art noble et qui répudiait , avec un égal dédain , les kermesses des peintres de la Flandre et les bouiTonneries originales de Scarron et de Saint-Amand.
(1) Manuscrit de la BiblioUièqiie deCaeo, iDtrodacUon. Dans Pétude intéressante que M. de La Perrière ▼ioit de eansacrer à la ferailte des La Boderie, nous foyons que» par une particularilè piquante, le chanfloonier Le Houx aTait pour neveu Jean Halbout, en religion Frère Elîéar, qui mourut , en odeur de sainteté, dans le courant de l*année 1626. Le$ La Boderie, Éttute tur une familU normande « p. lOS.
MES imOUIGKtDES
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