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Au commencement de l'été dernier, par une belle matinée du mots de juin 9 je quittai Gaen et me dirigeai vers cette riante yallée d'Auge qui, grâce à la fertilité du sol et à Tintelligente activité des habitants, compte parmi les plus riches contrées de France.
En approchant du joli bourg de Crèvecœur, je découvris sur une éminence, à travers le feuillage épais de quelques grands arbres, une tour assez élevée^ des murs formant une enceinte et divers bâtiments sur lesquels il était facile de reconnaître , au premier coup-d'œil, le passage de plusieurs siècles.
J'étais arrivé au château de Crèvecœur, oii je savais que je devais recevoir une aimable et gracieuse hospitalité. J'avais entendu parler de cet antique manoir , et ce fut avec un iqdicible intérêt que je le visitai. Je me livrai , sans résistance , à ce sentiment qu'on éprouve en présence des vieux monuments. Ici, me disais-je, ont vécu et régné en maftres d'illustres chevaliers, des Montmorency, des membres de cette maison puissante que Henri lY regardait comme la plus noble de France, après la maison de Bourbon.
Mais là aussi , et avant eux , vécurent des feudataires des ducs de Normandie, des seigneurs du moyen->iige qui n'avaient d'autre loi que celle de la force , d'autre souci que celui des combats ; et , à leur tète « je croyais voir ce sire de Crèvecœur dont l'histoire et le roman nous ont transmis le nom et qui, à la suite de son- seigneur et maître, le duc Guillaume , prit une glorieuse part à la conquête de l'Angleterre.
Pour peu qu'on fouille dans les secrets du temps , on voit combien la plupart des origines sont obscures. Je le savais , sans en être ému , car ce n'étaient pas des ruines seulement que j'allais interroger; c'était
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iHen le château de Crèyecœur que je voyais debout , du moins en partie , et je croyais trouver dans la poussière de ses archives la trace de quelques-uns de ses possesseurs. Je me faisais une secrète joie de pouvoir les suivre à travers les luttes féodales, les chances diverses de Toccupation étrangère , les guerres de religion , les troubles de la Ligue et les temps plus calmes qui leur succédèrent Vain espoir: chartes, parchemins , papiers domestiques , contrats , titres de famille et de propriété y tout avait disparu. Un jour , quand la Révolution française eut éclaté , au bruit de la tourmente qui dépeuplait les ch&teaiu, une nuée de ci devant vassaux, envahit le manoir du ci-devant seigneur; un bûcher fut dressé au milieu du village , et là , titres et aveux , foi et hommage , rentes et redevances, droits légitimes ou usurpés, furent livrés aux flammes; de nouveaux citoyens proclamèrent en chœur leur aflGranchisseraent , et le feu leur donna quittance au nom de la liberté.
Trompé dans mon attente , privé d'une source oii j'avais espéré puiser d'utiles documents , ma curiosité n'en fut pas pcmr cela refroidie. Ce fut même pour elle, à vrai dire, un aiguillon déplus , et mes recherches, devenues phis actives, durent à d'obl^eantes commumcati<Mis de n'être pas tout--à^fait stériles.
Le château de GrèvecoBur est, autant qu'il peut m'être permis de l'affirmer, une forteresse du XII\ siècle. La vue des lieux, un. examen attentif de l'emplacement qu'il occupe , la motte ou éminence artifideUe qui lui sert de base , les fossés profonds qui l'entourent, le style de la construction , rapprochés des données de la science et de l'histoire archéologique émanées des hommes les plus compétents, tout s'oppose à ce qu'on lui assigne une date plus récente.
On y arrivait par deux ponts-ievis : le premier conduisait dans une enceinte assez vaste où l'on voit encore plusieurs bâtiments ; ici est la chapelle , plus lom le colcmibier. Le second servait de passage pour aller de la première raceinte dans la cour où. étaient le donjon et la demeure du châtelain ; elle présente une superficie de 25 mètres ^n longueur sur une largeur de 23.
Dans l'origine , il y avait des constructions tout autour de la seconde enceinte ; il n'en existe plus que d'un seul côté ; c'est ce qui compose rhabitation du possesseur actuel.
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Mise en harmonie avec toutes les convenanœs de la société et les besoins de la famille , parfaitement appropriée à tous les usages domestiques , elle retrace encore une foule de vieux souvenirs. Quelques fenêtres nouvelles y ont été ménagées avec discrétion ; d'autres ont conservé leur ancienne dimension étroite et mystérieuse ; enfin , des réparations dirigées avec goût et intelligence ont fait de cette aile de Fantique manoir un séjour charmant , tout en lui laissant sa précieuse et solide vétusté.
A rextrémité de ce bâtiment , vers le Sud , est une tourelle élégante qnl fait corps avec le mur d'enceinte. Couronnée d'une plate*forme , couverte d'un épais 'manteau de lierre qui l'assombrit un peu, mais qui la prot^, elle sert de limite au château , dansT la situation la plus heureuse. On s!y rend des appartements et on aime à s'y reposer , pour jouir sur la campagne d'une vue ravissante*
On peut s'étonner tout d'abord qu'an milieu de fortes tours et d'épaisses murailles , cette partie du château ait été bâtie en colombage ; mais il ne faut pas oublier l'extrême rareté de la pierre dans le pays d'Auge, surtout à cette époque ; et comme ce côté , formant l'intérieur de l'enceinte , n'était pas exposé aux adressions directes du dehors, il se trouvait suffisamment garanti par la large ceinture de pierre dont on l'avait revêtu.
On y monte par un escalier dont la construction n'est pas du même temps. Il est placé à l'extérieur et couvert d'un auvent que soutient une belle et forte charpente. Je ne sais si je me fais illusion , mais sa vue m'a rappelé la cage d'un escalier que l'on voit dans la cour du château de Blois , et par où Catherine de Médicis se rendait à son observatoire.
Un puits fort ancien , qui mérite d'être remarqué, occupe le milieu de la cour.
Les fossés creusés autour de la double enceinte n'ont plus aujourd'hui la même profondeur, et l'eau des ruisseaux voisins a cessé d'y pénétrer. Va riche tapis de'verdure et des arbres d'une belle végétation en ont fait un lieu de promenade , dont la proximité augmente l'agrément Destinés autrefois à la défense du château , ils concourent maintenant , par une trans* formation toute naturelle , à l'égayer et à l'embellir.
Voilà tout ce qui reste de l'antique château de Crévecœur. Qu'est devenu le cAté qui faisait face à celui qui subsiste encore ? Qu'a-t-on fait du dooyon ? En entrant dans la cour on aperçoit , au niveau du sol , les premières mar*
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ches d'an escalier en pierre pratiqué dans le mur ; il conduisait à un corridor ou chemin de ronde qui passait au-dessus de la grande porte d'entrée, et faisait, en s'élevant graduellement, le tour de TédiGce. Op reconnaît tout auprès remplacement de la salle d* Armes; on voit, de distance en distance , des meurtrières , des fenêtres basses de diverses dimensions; une énorme pierre évidée qui servait à Técoulement des esLUx de cuisine ; mais les regrets que la vue de tout cela fait naître augmentent encore , lorsqu'on apprend que ces ruines sont l'œuvre des circonstances ; qu'il a fallu , dans des temps diflQciles , sacrifier une partie du château , et que la volonté capricieuse des hommes s'est montrée , cette fois , plus cruelle que la faux du temps.
Dans le fond de la cour , du côté le plus rapproché du bourg de Grèvecœur, s'élevait majestueusement un donjon de forme carrée , aux massives et vastes proportions. Il avait à sa base plus de 10 mètres de long et au moins 8 mètres de lai^e. Je ne répéterai pas tout ce qu'on en dit , mais au milieu des exagérations dans lesquelles le vulgaire s'égare avec une sorte de terreur rétrospective , on peut assurer qu'il réunissait toutes les conditions prescrites aux hauts-justiciers par le droit féodal le plus rigoureux. Pourquoi s'en étonner? c'était la loi du temps : Ijes comtes, barons et châtelains ont droit de pilori, échelles et fourches patibulaires à quatre piliers ; ils doivent avoir prisons bonnes et sûres , de hauteur et largeur compétentes. Si on en croit des témoins dignes de foi , le donjon de Crèvecœur ne laissait absolument rien à désirer. Aussi , dans les jours critiques auxquels je faisais allusion, il n'y a qu'un moment, on dut le raser par prudence , pour s'assurer la paisible possession du reste. Bien qjie le dernier soufDe de la puissance seigneuriale se fût exhalé dans les étreintes d'une révolution , ce donjon présentait aux regards d'une population ombrageuse je ne sais quoi de sinistre et de menaçant qui troublait , disaiton, la sécurité des 'campagnes ; et sa démolition fut commandée autant par la crainte d'un avenir inconnu que par le souvenir d'un passé odieux. Avec lui disparurent les bâtiments qui lui étaient contigus ; mais que les temps et les lieux sont changés I Sur l'emplacement qu'occupait ce monument redoutable , dont nul n'eût osé sonder les obscures profondeurs , on aperçoit maintenant , sous une double rangée de tilleuls , an riant berceau de verdure où se trouve placée une escarpolette»
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La chapelle est fort intéressante par son ancienneté, mais elle ne présente pas de détails qui soient de nature à fixer long-temps l'attention. Plusieurs époques cependant lui obt laissé leur empreinte; sa construction doit être à peu près du même temps que celle du château , à en juger par son style , et notamment par son portail dont Tarchivolle est ornée d'étoiles et de dents de scie. Dans le XIIP. siècle, elle fut percée des deux croisées en lancettes qu'on remarque à Tabside et qui , par leur forme comme par le profil des moulures, se distinguent évidemment des autres. Enfin, du c6té de répttre , on ouvrit une nouvelle croisée dans le XY*. siècle. Quelques débris, récemment découverts , donnent lieu de croire que des briques émaillées furent employées dans le pavage de cet édifice.
Gomme beaucoup d'autres chapelles du moyen-ftge , celle du château de Crèvecœur a cessé , de nos jours , d^ètre consacrée aux cérémonies du culte. Chaque seigneur , en ce temps-là , avait son chapelain conune il avait son sénéchal. Lorsque la guerre l'appelait ait loin ; lorsqu'il allait , à la voix de Philippe- Auguste ou de saint Louis , se battre contre les infidèles , c'était dans sa chapelle que l'on faisait des vœux pour sa victoire et pour son retour ; c'était là aussi , lorsqu'il avait succombé , que l'on priait pour le repos de son âme.
Aujourd'hui , les choses ne se passent pas tout-à-fait de même : les chapelains sont rares, et les communications sont devenues si faciles ; on va tout simplement à l'église de son village , et l'antique chapelle , triste et délaissée , n'est plus qu'un lieu de dépôt pour les objets les plus vulgaires.
Le colombier , qui est situé dans la même enceinte que la chapelle , est plus curieux à voir dans son ensemble et dans ses détails ; on n'hésite pas à fixer sa date à la fin du XYP. siècle , c'est-à-dire à une époque où la seigneurie de Crèvecœur appartenait aux Montmorency. Il est de forme carrée ; le toit à double égout dont il est couvert est en tuiles , ainsi que le revêtement des murs ; ce revêtement ne descend pas jusqu'à terre ; il s'arrête à 3 mètres du sol et s'écarte ensuite comme un auvent dont les supports forment une corniche à modillons , de l'eSët le plus pittoresque.
On sait combien le droit de bâtir un colombier était autrefois rare, précieux et recherché ; c*était un des privilèges de la noblesse et de la