‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 84 sur 216 · LB CHATEAU DE GRÈVECGEUR · texte numérisé non relu

LB CHATEAU DE GRÈVECGEUR

On comprend , du reste , que ces seigneurs ne Thabitaient pas seuls. Ils avaient auprès d'eux leurs gentilshcnnnies et leurs officiers, tant militaires que civils , chargés de veiller à leur sûreté , à leurs intérêts et aux soins de la justice.

Cette considération ne fut sans doute pas étrangère au choix que , sur la fin du XVI". siècle , on fit de cette forteresse pour lieu de détention d'un prélat qui s'était acquis une certaine célébrité.

Une vaste érudition et une grande aptitude pour la discussion des questions théologiques avaient fait nommer Claude de Sainctes, par Henri III , à Tévêché d'Évreux. Cela n'empêcha pas ce personnage de se signaler , lors des troubles qui suivirent la mort tragique des Guises , par une audacieuse apologie du régicide. La ville de Louviers ayant été prise par Henri lY , au mois de juin 1591 , Claude de Sainctes , qui s'y était réfugié parmi les plus ardents ligueurs , fut fait prisonnier et conduit à Caen pour y être jugé. C'était une capture importante ; car Henri lY écrivant , le jour même , aux magistrats de son fidèle Parlement , se félicitait d'avoir l'évêque d'Évreux en son pouvoir. Claude de Sainctes com{>arut devant le Parlement, qui le déclara atteint et convaincu du crime de lèse-majesté. Mais comme il n'eût pas été prudent , surtout dans ces temps d'orages , de faire tomber la tête d'un prélat , on ne le condamna qu'à la réclusion. Il fut transféré dans le château de Crèvecœur , in casirum de Crepicordto , nous disent les Bénédictins ; ce n'est pas assurément que ce château pût être considéré comme prison d'Ëtat; mais il y avait à Caen, en ce temps-là , pour gouverneur, Gas* pard Pelet de La Yérune qui , dans la lutte des partis et an milieu de tant de défections , était resté fidèle à la cause royale. En i 591 , dans l'année même où Claude de Sainctes fut pris et jugé , Pelet de La Yérune épousa Jourdaine-Madeleine de Montmorency , sœur de ce sieur de Crèvecœur qui sept ans après , en 1598 , le remplaça dans son commandement. Faudrait-il s'étonner que , dans une aussi grave circonstance, les deux beaux-frères , l'un gouverneur actuel, l'autre qui désirait le devenir^ eussent mis la forteresse de Crèvecœur à la disposition du Roi? Claude de Sainctes y mourut quelques mois après, à l'âge de 65 ans. Une mort si prompte devait naturellement provoquer des soupçons ; on en conçut contre diverses personnes , et notanmaent

100 LE CHATEAU DE C&ÈVECOBUa.

contre une de ses parentes qui sans doute avait obtenu la permission de communiquer avec lui ; le bruit courut qu'elle Tavait empoisonné pour le soustraire à de plus grandes infortunes : quœ ex perturbatione rerum deterius aliquid reformidabat (1). Le chagrin, les fatigues et les privations pouvaient bien aussi , sans le secours du crime , avoir abrégé les jours d'un sexagénaire.

Or , il n'y a pas très-long-temps , en faisant quelques démolitions au château de Grèvecœur , on a découvert dans l'épaisseur du mur , à une hauteur de plusieurs mètres du sol , un espace étroit et mal éclairé dans lequel était le squelette d'un homme dont la mort devait remonter à une époque fort reculée. Quel était donc ce prisonnier pour qui on avait ainsi substitué le privilège de l'isolement aux vulgaires tortures du donjon 7 On eût été fondé à penser que ces restes étaient ceux de Claude de Sainctes , si des témoignages irrécusables ne fixaient, de la manière la plus précise , la date et le lieu de sa sépulture. Il fut transporté et inhumé , au mois de septembre 1596 , cinq ans après sa mort , dans la cathédrale d'Évreux , auprès du grand-autel, à la gauche du chœur. Les Bénédictins nous ont conservé l'épitaphe latine , assez curieuse , placée au-dessus de sa tombe , ad parietem ; il n'y est pas dit un mot , et cela se conçoit , du rôle politique qu'avait joué l'impétueux prélat ; mais aussi quel éloge du controversiste ! et comme on cherche à pallier la nudité du monument : si vous ne voyez ni pompe extérieure , ni décoration , cela s'explique par les habitudes modestes du défunt et par la simplicité de ses goûts^ Il n'était pas de taille à exiger une bien grande place : Suffidt angustus parvo carpori tocus. Et puis , quelles colonnes pourraiton ériger dignement à celui qm fut la colonne de l'Église ? Ses discours prononcés en présence des rois et devant les peuples empressés de l'entendre, ses livres admirables , son génie divin ont assez illustré son nom ; mais si , par impossible , vous étiez aveugle et sourd à ce point de ne le pas connaître , passez votre chemin , ces lignes ne sont pas tracées pour vous ; allez et priez : Si hœc nescis cœcus et surdus , ista non sunt scripta tibi ; vade et oru* Ce ton un peu brusque , il faut en convenir , est assez étrange dans une

(1) Gallia ettrUtiana, L XII, p. 611. Êdit. 4769.

Page 1