SUR LE
GIPPE FUIIËRAIRE iNTIQUE DU BiTEUEl iPRinS ,
PAa M. J.-M. THAURIN,
Membre Ululaire de la Société.
I^ communication que je yais avoir Tbonneur de faire à la Sodété se rattache à une découyerte arcbéologique présentant l)eaucoup d'intérêt , et qui est d'une véritable importance pour Thistoire de l'antique Roith magus. Cette ville d'origine absolument gauloise (1) qui nous apparaît, à l'époque gallo-romaine , avec le titre modeste de cité des Yéliocasses ou Yélocasses , devint bientôt la métropole de la seconde Lyonnaise. Eotomagus était alors la capitale d'une agglomération considérable de peuples dont les survivants se trouvèrent renfermés , plus tard, dans la circonscription de l'ancienne Normandie; c'est par cette raison, ontr'autres, que lemonument gallo-romain dont j'ai à parler ici se rattache à l'histoire de la province que dous habitons.
On connaît trop bien les nombreux titres scientifiques de M. Gomarmond , pour que j'aie besoin de les énumérer. Il me sulBra de rappeler que ce savant archéologue a écrit , entr'autres ouvrages , la Description
(i) Son nom , sur les plut anciennes médailles , se trouve écrit : Ratvmùco» ou Ratwmago9 — Voyei, dans les Mémoires de la Société du Antiquaires de Normandie ^ t. XI, p. 60 et suifantes, V Estai sur tes médaUles gautoises de Rouen, par M. A. Deville ; et t. XIII, p. lAA, an passage de V Essai sur la /Vnmismatique gautoiudu nord^mest de la France ^ par H. Ed. Lambert
NOT£ SI7B UN CIPPB FUNÉaAIRB ANTIQUE. 111
du Musée lapidaire de la ville de Lyon {l), dont il était le conservateur. En parcourant ce travail remarquable , j'y ai rencontré le dessin et la description , publiés pour la première fois , d'un cippe funéraire qui fut élevé , par un jeune Gallo-Romain de Lugdunum , à la mémoire de son père bien-aiméf d'abord batelier delà cité des Yéliocasses, fondateurs de Rotomagus , puis colon de Lugdunum et incorporé parmi les mariniers utriculaires de cette dernière ville.
Ce cippe , qui renferme les cendres du vieux batelier rouennais Aprius , est en calcaire jurassique , dit choin-de-fay ; il fait partie du musée lapidaire de Lyon , établi dans le Palais-des-Arts , oii il figure sous le n^ /i65.
11 a été f selon les termes mêmes de M. Comarmond , découvert dans les fouilles faites à Yaise , en 18/i6 , par ordre du Gouvernement; sa hauteur est de 1 mètre 47 centimètres; sa largeur de 60 centimètres et son épaisseur de 32. Sa base et son couronnement sont ornés de moulures ; ce dernier est surmonté de deux espaces cintrés, creux et renversés > ou les extrémités des arcs voisins sont conjoints et simulent un fronton à rouleau sur les côtés. Les angles sont écornés ; les moulures du côté gauche ont été abattues ; du côté droit , ce cippe tenait à une autre partie d^un monument^ analogue peut-être , et qui ainsi, eu s'unissant avec le premier « constituait deux cippes jumeaux ; cette partie , encore proéminente , a été taillée au marteau.
Sur la face antérieure, entre le couronnement et la base, est gravée une inscription, composée de onze lignes, en lettres d'un assez bon style, et qui ont 30 millimètres de haut Les mots ou initiales sont séparés par des points à forme triangulaire (2).
A la quatrième ligne dans le mot inmjmer de l'inscription , les deux n sont conjoints ; à la huitième ligne , dans vixit, les deux lettres i et t qui terminent ce mot sont mutilées ; à la dixième ligne , dans la syllabe fil , F [ dépasse les autres lettres en hauteur.
(\) In-&% Lyon, P. Dumoaliu, l8Â6ct 185&. Telle, pageSPS. — Dessin du monument, pi. V**. ^ ▼o:.ei, dam cette même livraison , p. x, la notice blo(;raphf que que lui a consacrée notre acerélaire, M. Charma.
{t) Il en est de même dans nnscription du bcou et grand cippe (en libage de Canmont) de Gassiola, trottTé à Rouen, en i8S0, dans V% rouille4 de )o p'aoe des Carmes, soui le pavage dt t*aocienne rue de TAumône.
La voici , du reste , telle que la publie M. Comarmoud :
BT • MEMOfaAE • AETERN ILLIOMAIU • APRILINTIA RI • EX CIVITATE • YELIOCAS SIVM • SYBLEGTO . INNVMER COLONOR* LVG • GORPORA TO • ÏNTER • VTRICLAR • LVG CONSISTENTIVM QVI . VIXIT • ANN • LXXXV • SINE • VL LIVS . ANIMI • SVI • LAESIONE APRIVS • ILLI0MARV8 • FIL • PA TRI • KARIS8IM • F • G • ET • SVB • A • D
Uéditeur traduit ce texte de la manière suivante : « Et à la mémoire éternelle d'IUiomarus Aprilintiarus, de la cité ou capitale des Yéliocasses ou Yélocasses , choisi dans le nombre des colons de Lugdunum , et in* corporé parmi les Utriculaires établis à Lugdunum , qui vécut 85 ans sans aucun trouble d'esprit. Aprius Illiomarus, son fils, a fait élever ce monunument à son père bien-aimé et Fa dédié sub ascia (1).
La première chose qu'on remarque dans cette traduction , c'est Terreur bien évidente échappée par inadvertance, sans doute , au savant archéo* logue. 11 n'est guère possible , en effet , quand on lit écrits au nominatif, dans la seconde phrase de Tiuscription , les noms Aprivs Illiom arvs , FIL ... , d'admettre que le père de ce jeune Gallo-Romain portât celui d'Aprilintiarus. Je suis convaincu , pour ma part, et en cela je m'appuierai de l'opinion du savant archéologue , M. André Pottier , qui approuve ma conjecture, qu'ApRiLiNTiARi , lu d'un seul mot par M. Gomarmond , est
(1) Âscia est le nom d*un outil , espèce de doloire, dont la fl^re se voit sur une foulo de pierres tumulaires, Dotamment sur celles d* Aprius et de Cassiola. Une belle ascia, en fer, a été recueillie dans les rouilles de Saint- Amand, en 1856. « On croit que cette ligure et les mots $uù aida indiquent que le mona- « ment a été dédié et placé sur le tooibcau à Tintention formelle et précise du défunt et à Tissue des • mains du sculpteur (ChampoUion-Figeac). • On trouve de très-curieux >létails sur ce siyet dans le traité De jure manium, par Jaoob Gutlierius, lib. I. , pag. 139; lib. Il, pag. 834 à 836, in-&*. Paris, 1615. Voir aosst Tintroduction en tête de Touvrage de AI. Gomarmond, p. lui. Cf, Muratori, Novu$ Thaatuiu veterum inêcriptionum , t. L, p. ouiii, et suiv* ; A. de Boissieui imcriptioni antiqiut de Lyon, p. 108, et Auguste Pelet, Catalogue du Mutée de Nîmes ^ 5*. édition, p. 103-110.
SUR UN GIPPE FUN^BiURE ANTIQUE. llS
composé des deux mots âpri, génitif | d*ApRius , et Lintiari, génitif de LiNTiARus, lisez Hntrarius, batelier, matelot, .canoteur (1). Cest en ce sens , du moins, qu'on trouve écrits les dérivés et les composés du mot lintrarius dans Cicéron , Gaton , Tite-Live , Jules César , Ovide , Virgile , TibuUe , Aulu-Gelle , Sidoine Apollinaire , Priscus, et dans les auteurs modernes Vossius et Gruterus (2).
Je me crois donc autorisé à traduire notre inscription de la manière suivante :
« Et à la mémoire éternelle d'Illiomarus Aprius, batelier, de la
cité. ou capitale des Véliocasses ou Vélocasses , etc. , etc. , etc. i
On comprend l'importance nouvelle que prend l'inscription ainsi traduite , à cause de la qualité de batelier , qui s'y trouve donnée à l'un des anciens habitants gallo-romains de Rotomagus. Gettê qualification a cela de remarquable que , sans fournir la preuve absolue de l'existence à Rouen, pendant l'époque romaine , d'une corporation de bateliers en possession du droit de naviguer sur la Seine , elle présente , au moins , une forte induction de plus en faveur de l'opinion émise à cet égard par le savant auteur de Y Histoire de Rouen pendant l'époque communale (3).
On sait d'ailleurs très-positivement , d'après le géographe Strabon (&) , que, dès les premières années de l'ère chrétienne , la Seine et plusieurs de ses affluents étaient l'une des grandes voies par lesquelles se pratiquait le commerce maritime important , qui avait Heu entre la Gaule Belgique et les ports du littoral de la Grande-Bretagne.
Grâce au géographe grec Ptolémée , contemporain de l'empereur Hadrien, nous savons encore depuis long-temps que Rotomagus était la capitale des Véliocasses ou Vélocasses , même avant de devenir celle de la deuxième Lyonnaise. Mais, jusqu'alors, c'est en vain que l'on avait cherché le nom de ce peuple, écrit sur un monument de quelque étendue ; jamais on ne
(1) Nous avons mieux qu'une conjecture pour appuyer celte restitution. L'examen attentif du monu* ment lui-iii<!iDe nous a très-clairement laissé a perccToir, entre les mots Apaiet Lintiabi, le point tri angulaire qui les sépare Tun de l'outre. 'Seulement ce signe qu'on n'a pas noirci, comme on a fait |M>ur tout le reste, n'est Tisible que pour un œil bien inléressé à tout voir {Noie du Secrétaire).
(S) ce Faodolatti, Totius latiuitatis Lexicon^ U II, pag. 675, 676. In-folio. Londini, Black Yoong, 1835.
(8) A. Cbéruel, Introduction k l'ouvrage cité plus haut , pag. t.
[à) Rerum Geographicarutn lib. IV. In-f^. , Lutetiœ Parisiorum. Typ. reg. MDCXX.
Tavai^ tfouyé çntouré d^accessoiries intéressant^ comnie sur le cippe du Yéloeassicn Aprius , qui émigra de nos murs , pendant Sta jeunesse , pour alle^ tenter la fortune à Lyon, ville fort éloignée de sa patri^ J^ serais plus disposé à croire , malgré la fréquence des émigrations (^9ns leç Gaules , à cette époque reculée , que le batelier Aprius , en partant pou^ ^.yon , ne fit que suivre son patron lUiomarus dont il devint plus tard Taffrapclii.
Avant la découverte du cippe , objet de cette notç , le nom des Véliocasses , antiques fondateurs de Rotomagus , n'avait été rencontré que sur une petite p^édaiUe de bron2;e , publiée d'abord par M. le n^arquis de La Goy , qui ne put kd donner une attrib^tiop certaine. !pius tard ^ M. A. Deville parvint à démontrer clairement (1) que cette même monnaie , au revers dq laquelle il avait lu le mot Yeliocatui , ayant sa dem^èrç syllabe écrite avec letbéta (th) grec , avait été frappée, par les Véliocasses de Ptolémée , dont le cbef porte, sur toutes les médailles connues de ce peuple, le nom gaulois de Sutigos ou Sutiggos. . .
Quant aux utriculaires de Lyon parmi lesquels fut incorporé le Yélocassien Aprius , M. Comarmond dit que : c des auteurs , dont Topinion. est « généralement adoptée , ont considéré le collège de^ utriculaires comme <r un corps de mariniers se servant de barque^ appropriées au transport « des marchandises et se rapprochant , par leur forme renflée , des ouéres t antiques > (2). Nous croyons <}ue, çur ce point, le sfavant archéologue est dans Terreur. On ne conçoit guèrp des barques arrondies (transversalement bien entendu) comme des outres ; ce qui e(^t rendu fort difficile Tembarquement et le débar,quement des marchajidises, surtout de celles qui auraient présenté un volume plus ou moins développé , plus ou moin^ pesant Ces utriculaires, selon nous , sont ce qu'aujourd'hui nous appelons des. flotteurs de bois, effectuant. le transport des marchandises diverses,
(1) Voir supra, p, iiO» noie 1.
(2) iDtroducUoD à Touvrage ci lé , pag^. lviii. •— Huratori , dans le Nopus Thésaurus veterum inâcriptionum, 1 1.» p. ouxi, à, au-dessous d'une inscripiion où ïe^oiUgium uirieulariorum est mentionné, renfoie à plusieurs inscriptions recueillies |)ar Grutcr et Spon , où il est question de cette même institution. • Fuerunt utricularii^ ajoute-t*Jl, species nautarum utriculis, navibus nempe exiguis atentes. Appeilati quoque utriculariif qui tibia utri juncta ad sonandum utebantur , quemadmodum et nostris temporibus circumvagari quosdam ejusmodi instrumenta déférentes interdum conspicimus. » -> A la page HDX, I , du même recueil I une inscription découverte dans la ville d^ Arles nomme le patron Fabrorum navut, utrielar* {Note du Secrétaire).
SUR UN CIPPE rtl^AAlAÈ ÀNTIQtB. 115
OU peut-être des bols de constrdctioii séuleinent , au moyen de radeaux analogues aux nôtres ; ceâ radeaux étaient maintenus à la surface de Feau par des outres gonflées d'air ou remplies de paille , comme celles dont parle Tégècè , dans son traité De te mititarù au livré lY . De nos joui*s y ori à remplacé les outres par des futailles vides ^ui en tiennent lieu.
Il ajoute : « Nous ferons observer que les rfoms du défunt sont évic demment des noms gaulois auxquels on a donné une tei^minaison ff latine. Illlomarns^ originaire de la cité des Yéliocasses, était venu se f fixer à Lugdunum , où, sans douté, il ^rit une position qui le fit choisir < pour, entrer <ians la corporation des utricnlaires. t Je ne saurais partager non plus , sur ce dernier point , T opinion de M. Comarmond qui prend, ainsi que je crois Tavoir démontré précédemment, le prénom d'Illiomarùs pour le nom propre Âprius du déàmt et de son fils. Ce qui me fait crdre , à pan la construction latine des deux pbrases de rinscription , que le mot gaulois' Ilrïomarus latinisé est bien le prénom du défunt , c'est que , chez les anciens Romains , les noms de famille se terminaient généralement et presqu' exclusivement en ius (1) , particularité qui sert même à les distinguer* Le nom , évidemment gaulois, d'IUiomarus me parait être , en effet , celui du patron gallo-romain d' Aprius , que ce dernier, son affranchi, aura pris pour prénom , selon l'usage du temps (2). Je crois encore que le nom propre , absolument latin , du vieux batelier rouennais Aprius pourrait bien être un composé du mot aper.
En terminant cette note trop étendue peut-être , mais qui a pour excuse rimportance réelle du sujet , je dirai qu'il serait bien désirable de voir figurer le plâtre du cippe d' Aprius au milieu des richesses archéologiques de notre musée départemental. Le précieux monument gallo-romain de Yaise appartient bien certainement à une époque antérieure de beaucoup à celle où Rotomagus devint ville capitale de la seconde Lyonnaise. Ce grand événement eut lieu de l'an 250 de notre ère à l'an 320, ainsi que j'aurai bientôt l'occasion de l'établir dans une Histoire civile j politique, militaire, religieuse, littéraire, artistique, géologique, topographique et industrielle de Rotomagus, dont j'amasse les matériaux depuis plus de vingt ans.
(i) Fr. Noél, fiMoi kUtorique sur le$ nonu propre» di» anciens et des modernes ^ pag. 19, îihS^. Ptrit, H. Nicolle el C**. , 1806. (2) Le même, lococitalo.
116 NOTE SUR DN CIPPB FUNÉBAIBE ANTIQUE.
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que Rotomagus, une fois devenu métropole de la provincia Lugdunensis secunda, commandait, en cette qualité , au grand nombre de pays , riches et déjà très-populeux , qui forment aujourd'hui les départements de la Seine-Inférieure , du Calvados, de la Manche , de F Orne et une notable partie du département de Seine-et-Oise« Les peuples principaux de cette belle province galloromaine étaient, comme on sait , les Yéliocasses ou Yélocasses , les Calètes de Juliobona , les Aulerques ou Aulerces Éburovices , les Lexoviens , les Yiducasses , les Bajocasses , les Unelli , les Abrincatui et les Saîens.
Les villes chefs-lieux et principalement Timportance nationale de ces difiérents peuples, autrefois puissants et indépendants, furent considérablement amoindries au profit de la nouvelle capitale Rotomagus. Cette métropole s'accrut alors en superficie et se construisit une deuxième et nouvelle enceinte romaine , distincte et bien diiTérenle de la première , comme je me propose de l'établir bientôt dans un travail spécial.