‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 96 sur 216 · SLR LN PERSONNAGE NORMAND DU XIV^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

SLR LN PERSONNAGE NORMAND DU XIV^ SIÈCLE

Par m. Léon PUISEVX ,

Vice-Président de ia Société.

L'archéologie , quoi qu'on en dise ou qu'on en pense , a ses charmes et ses plaisirs. Oui, cette science austère et funèbre qui vit parmi les ruines et les reliques et se complaît au milieu des champs de mort , l'archéologie a pour ses adeptes d'enivrantes émotions , décevantes, hélas ! parfois. Avec quels tressaillements l'antiquaire arrache à la terre, laborieusement fouillée , les témoignages visibles d'une civilisation engloutie ! Avec quel respect palpe-t-il le parchemin vénérable trouvé sous la poussière, et que signait, il y a dix siècles, la main d'uu monarque puissant ou d'un savant illustre 1 Dirai-je les soins maternels dont il entoure sa découverte ; avec quel orgueil il la publie ; avec quel courage intrépide et jaloux il la revendique et la défend ; la merveilleuse habileté , surtout, avec laquelle, de cette petite chose, il fera la base d'un grand système? Restituer, avec les débris d'un portique, un temple disparu , avec quelques lignes épargnées par les vers, un monument de notre histoire ou de nos lois, comme Guvier restituait, avec un fragment fossile, les monstres antédiluviens ; retrouver sur quelques monnaies frustes toute une dynastie ignorée , c'est là plus qu'inventer, c'est créer , c'est goûter à pleine coupa les jouissances de la paternité. Que les profanes n'en rient pas trop fort ! Cette faiblesse , si faiblesse il y a , cette intervention de la personnalité dans Fart et dans la science , est un mobile plus précieux qu'on ne pense ; c'est l'étincelle qui alhime le feu sacré. Aussi , compté-je sur l'indulgence de mes savants confrères, s'il m'arrive de caresser avec trop de complaisance , d'amplifier outre mesure et de surfaire indiscrète-

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ment la modeste trouvaille que je viens leur soumettre aujourd'hui. Car j'ai voulu aussi faire ma fouille ; j'ai creusé les couches séculaires qui re-. couvrent les générations d'autrefois, et, d'un repli de ce terrain fossile, j'ai exhumé^ non point un vase précieux, non point une médaille inédite, ni le harnais de guerre d'un roi sieambre, mais un nom , rien qu'un nom.

Ce nom , à la vérité , est celui d'un homme qui s'est mêlé , non point comparse obscur , mais acteur important , aux plus grandes questions de son époque. Inconnu aux biographes, entrevu à peine, et d'un seul côté , par un historien moderne (1) , il a pourtant tenu sa place , une place digne et pure , dans les trois grandes luttes qui occupèrent la fin du moyen-âge : je veux dire l'invasion des Turcs Ottomans , la rivalité de la France et de l'Angleterre , le grand schisme d'Occident Cet homme c'est un Normand , Robert TErmite.

Le tirer des limbes où il était enseveli , le faire marcher et vivre ; le rendre, s'il est possible, à l'histoire: tel est le but, telle est l'ambition de ce petit travail (2).

Au pays de Caux vivait , dans la seconde moitié du Xiy% siècle , un pauvre écuyer appelé de son nom de famiHe Robert I^ Mennot II était de noble race et parent de Guillaume Martel , sire de Basqueville , premier chevalier de la chambre du Roi et l'un des plus grands seigneurs de Normandie. Né vers l'an IS&â (â) , aux environs de Dieppe, terre fertile en génies aventureux, il se sentit entraîné de bonne heure vers les lointains voyages. C'est de là que partaient, à la même époque , les Braquemont, les Béthencourt (&)» ces conquérants des Canaries, qui marquèrent

(i) M. de Baraole, Bistoire de$ dues de Bourgogne,

(3) Quelques lignes des chapitres S5, AS, 50, eltoul le chapitre U de Frotuart (H?. IV), uiie cita* tiou de Tkéodone de Niem^Vun des théologiens qui siégèrent au concile de Constance, deux lignes du Heligieux de SU'Deni$, une page des amiales ecdésiastiquct de Ragnald, le «ontisuateur de Baronius; tels sont les seuls témoignages directs que Thistoire m*a fournis sur Robert U s^agisaaiti avec ces fragments épars et à Taide de rapprochements, de reconstituer notre personnage.

(3) Froissart lut donne 50 ans en 1899.

(&) Robert ou Robinet de Braquemoot, qui (Ut amiral de IVanoe en 1&17, avait été amiral du roi de Sicile, puis du roi de Castille. Celui-ci lui concéda, Ters lAOO, I^autorisation de conquérir les Canaries qu*on venait de découvrir — Braquemont céda ses droits sur ses Iles à son frère utérin ou son cousin ^ lean de Bétheneourt, qui en m la conquête (UQS-14QG)..

ROBERT L*BRUITE. 125

aux limites extrêmes de Fancien monde la première étape des découvertes modernes (1).

Ce n'étaient, il est vrai, ni les mystères de TOcéan, ni le désir de la gloire mondaine qui sollicitaient Tftme de Robert; mais F Orient, le berceau des divins mystères, FOrient où Fon pouvait verser son sang pour la croix ou se reposer, au pied du saint tombeau, des misérables spectacles que donnait alors F Occident.

Robert Le Mennot appartient à cette vaillante famille d*aventuriers , héritiers de Fesprit des croisades, qui, courant d'un bout du monde à l'autre, allaient mettre leur foi et leur épée au service des chevaliers teutoniques ou des chevaliers de Rhodes , des rois chrétiens d'Espagne ou des empereurs de Gonstantinople et de Trébizonde. INous les retrouvons sur la Yistule contre les idolâtres de la Prusse, sur le Guadalquivir contre les Maures, en Bulgarie, en Asie-Mineure contre les Ottomans, en Arménie , en Syrie contre les Persans , les Tartares et les Mameluks.

Ils revenaient ensuite conter leurs hauts faits « dans la chambre des dames » comme Join ville , le bon sénéchal , et faisaient de merveilleux récits des contrées lointaines et des nations étranges qu'ils avaient visitées (2). Quelques-uns même pénétraient dans les profondeurs de FAsie centrale et , comme le bavarois Schildberger , soutenaient le renom et l'honneur de la chevalerie d'Europe sous les tentes des petits-fils de Djengiz ou parmi les sauvages compagnons de Timour : pionniers intrépides qui , sans le savoir , ouvraient au commerce et à la géographie les routes de l'extrême Orient

C'est ainsi que notre écuyer normand parcourut la Grèce et la Syrie, les pays des Turcs et ceux des Tartares , tantôt rompant des lances contre

(i) Go sait qae c'est des Canaries que Christophe Colomb 8*elança à travers Tocéan , au bout duquel H devait trouver PAmérique.

(S) Le type le plus complet de ces pèlerins voyageurs et guerriers est le maréchal de Boucicaut. l\ alla trois fbis guerroyer contre les païens de la Prusse et de la Livonie, une fois en Espagne contre les Maures* II fit qaatres voyages ou expéditions en Orient, visita deux foi» Jérusalem, combattit les Turcs à Nlcopolis, défendit contre eux Gonstantinople, porta la terreur, à la tète d'une flotte génoise , sur les côtes de la Syrie et de TEgypte, donna la chasse aux pirates barbaresques et fit respecter ou bénir le pavillon fiançais dans tous les ports et sur tous les rivages de la Méditerranée (il gouvernait alors Gènes, au nom du roi de IVance) : ce qui nVmpéche pas Boucicaut de prendre part, en Europe, à toutes les grandes guenes de aon temps. II combat les Anglais en Normandie , en Flandre, en Espagne, il va les chercher en Angleterre même. La botaille d'Axincourt où il Ait pris ( U15), mit fin à cette carrière si longue et si remplie.

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les infidèles , tantôt visitant , dévot pèlerin , les lienx consacrés par la vie et la passion du Sauveur (1).

Vers la fin de 1392, il reprit le chemin de l'Europe , et s'embarqua à Beyrouth (2) sur un vaisseau génois qui devait le ramener près des côtes de France. Pendant ces longues heures inoccupées, où le passager suit d'un oeil méditatif et distrait le sillage du navire, de tristes pensées venaient assiéger Robert. Â travers l'atmosphère éclatante et limpide des mers de la Grèce, par-delà les limites de l'horizon visible, son esprit évoquait les images des lieux qu'il venait de quitter, de ceux qu'il allait revoir. Sombre tableau, désolantes perspectives ! Partout des nuages gros de tempêtes , partout des cris de haine ou d'angoisses , des tonnerres se répondant de tous les points de l'horizon.

Il avait entendu les gémissements de Constantinople en détresse et les chants de victoire des janissaires sur le Danube. Il avait vu Bajazet Uderim, terrible comme la foudre dont il prenait le nom, s'avancer d'une marche irrésistible vers l'Occident. Puis , derrière les Turcs, et du fond des steppes de la haute Asie , on entendait gronder le murmure sourd , croissant , immense , des cinq cent mille cavaliers de Timour- I^nk. Sous les pas de V Exterminateur , les moissons séchaient, les cités étaient dispersées comme la paille de l'aire , et leur place n'était plus marquée que par d'épouvantables trophées de quarante mille , de quatrevingt mille tètes. Ainsi avaient disparu Ispahan, Bagdad; déjà la Syrie était entamée , l'Asie-Mineure allait l'être. L'Europe aurait-elle son tour (5) ? C'était comme un torrent sur un torrent , et qui menaçait d'engloutir dans une ruine commune ottomans et chrétiens.

(1) Le comte kVV.vl , un compalriole de Robert, faisait, à la même époque, le pé*erinoge de Jérusalem et de tous les saints lieux. Ce voyage n'était pas sans danger , le comte d*Eu fut retenu pluMeurs mois prisonnier à Damas avec toute sa suite {Mémoires de Jean de Boucieaut),

(3) Froissart. Ce port de Baruth, comme l'appellent les chroniques, l^ancienne Beryte, était Tune des escales les plus Fréquentées par les marchands d'Europe et les pèlerins. Les Vénitiens y aTaient de magnifiques comptoirs. C^est là aussi que se rembarquèrent le comte d'Eu et Boucicaut.

(3) En Europe on vit d'abord avec une espèce de satisfaction les progrès de cette formidable invasion. C'était une diversion qui forçait les Turcs à se retourner vers TOrient. Dès le XIIK siècle il était entré dans la politique des Occidentaux derediercber Talliance des Tartares contre les Turcs. Les missions des moines Piano Carpini et Buysbroeck, envoyés par le pape et par saint Louis, n'avaient pas d'autre but Puis,quand on vit Timour-LenlL arrivé en face des c6tes de la Grèce , on ne le désira plus autant: « Celuy Tamburlan n'eust pas Aiict meilleure compaignie aux chrestiens, que avoit faict le Basât (Bajazet), si longuement

ROfiEET l'eRMITË. 12?

Et cependant qu'était-ce pour F Europe que ces dangers auprès de Feunemi intérieur? Un soufDe de lutte et d'anarchie avait passé sur toute la chrétienté. L'Eglise catholique était divisée en deux camps; la tunique sans couture était déchirée ; et deux papes siégeaient Tun à Rome , Tautre à Avignon. Douleur immense ! problème redoutable pour les âmes chrétiennes ! Où était relu de Dieu ? De quel côté invoquer la lumière? Déjà par la brèche du schisme se glissait F hérésie : Wiclef prêchait en Angleterre et Jean Hussen Bohême. Les peuples, opprimés et souffrants, s'agitaient en convulsions terribles, mais impuissantes. L'Italie avec ses factions éternelles, l'Allemagne engourdie avec son empereur ivrogne (i), se déchiraient et s'annildlaient à plaisir. Si mal gouvernées que fussent la France et F Anglegletenre, Fune par un roi ins^isé , Faulre par un prince à la fois faible et violent, toutes deux rançonnées par des oncles ambitieux et cupides (3) , la sève etFespoir de la chrétienté étaient encore là. Mais ces deux nations se poursuivant d'une haine implacable , tenant Fune pour Rome, Fautre pour Avignon, entraînaient F Europe entière dans leurs divisions et usaient dans une lutte stérile des forces qui , réunies , n'eussent pas été de trop contre Finvasion orientale.

Oh trouver le remède? Dans F union de F Eglise , à coup str. Mais cette union tant désirée qui la procurerait , innon la réconciliation de la France et de F Angleterre? On verrait alors les deux peuples, embrasés d'une M nouvelle, rassembler sous la bannie pontificale, comme aux beaux temps d'Urbain II et d'Innocent III , leur Taillante chevalerie , refouler en Asie les hordes musulmanes, et peut-être , triomphe non inespéré encore à cette époque, replacer sur le Calvaire Fétendard de la croix.

Qui serait le promoteur de cette grande œuvro ? Dans ce siècle de corruption et de ténèbres ,'où les plus sages erraient, oii les puissants deve-

eust TetCQ : car jà ne easl esté saoul de conquérir lerre. ■ Biemoirei de J, Bawieaut , ^t\» l, c 86. L*auteur donne à Timour-Lenk le surnom qu^avait pris Atli'a, le fléau de Dieu.

(i) Wencesias de Luxembour|[f. Lorsque ce prince vint à Reims pour assister avec Charles VI à la grande assemblée qui se tint dans celle ville pour les affaires de l'Eglise, il ne put venir au dîner d*apparai que donna le roi de France, attendu qn*il était ivre et qu'il fallnt lui laisser cuver son vin. Très* souvent on était obligé de remettre son conseil au lendemain. — Relig, de SL-'Deny» , U !!• , p. 567.

(S) En France, Charles VI, avec ses oncles paternels les ducs de Bourgogne et de Berri, et son oncle maternel , le duc de Bourbon ; en Angleterre , Richard II , avec ses ondes, les ducs de Lancastre, d*York et de Glooester.

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naient fous , qui serait assez autorisé , assez cru , si Dieu lui-même , par des signes évidents, ne manifestait sa volonté ?

Telles étaient les réflexions mêlées d'amertume et d'espoir qui se pressaient dans Tesprit de Robert , lorsqu'à la hauteur de Fîle de Rhodes , une affreuse tempête vint assaillir le vaisseau qui le portait. Pendant deux jours et deux nuits, le navire erra, ballotté au gré des vents et des vagues. Marins et passagers, attendant leur dernière heure, ne savaient plus que répondre par des cris et des larmes aux mugissements de l'ouragan. Robert , calme et résigné , priait pour tous. Tout à coup, et comme si la pensée qui dominait son âme eût pris une forme sensible , une image plus brillante et plus pure que le cristal , raconta-t-il depuis , lui apparut ; et il entendit une voix qui disait : « Robert ! tu échapperas de ce péril , toi et tous ceux qui sont avec toi , car Dieu a pris en gré tes prières. Il te commande d'aller vers le roi de France. Dis-lui qu'il s'incline à la paix avec son adversaire le roi d'Angleterre; car entre eux deux la guerre a trop long-temps duré. Et lorsque leurs conseils seront assemblés pour traiter de cet accord, entre hardiment parmi eux I Tu en seras écouté ; et ceux qui contrediront à la paix le paieront chèrement, t Puis la voix se tut et la clarté s'évanouit En même temps le vent s'apaisa , les flots se calmèrent et le navire, pour^ suivant heureusement sa route , déposa Robert dans un port de la rivière de Gênes (1).

Ainsi , l'instrument désigné par Dieu pour la grande entreprise qu'il avait rêvée , c'était bien lui , le pauvre écuyer normand. Il doutait encore cepen* dant , dans son humilité. Poursuivant sa route vers la France , il passa par Avignon, et là, étant entré dans l'église de St -Pierre, il fit rencontre d'un saint prêtre auquel il raconta en confession sa merveilleuse aventure. Le prêtre y vit le doigt de Dieu et confinna Robert dans la mission que le Ciel semblait lui donner.

Robert alors, renonçant aux vanités du siècle, quitta ses habits d'homme de guerre, se vêtit d'une longue casaque d'étoffe grise et grossière, et s'achemina vers Paris. Il prêchait , sur la route , la paix , la concorde et la pra-

(i) Froissart , Ht. IV, c hà.

ROBBRT l'eBJHITE. 129

tique des vertus chrétiennes , mais il gardait le secret- le plus profond sur sa vision. Son éloquence douce et entraînante convertissait tous les cœurs. La simplicité de son extérieur, Faustérité de ses mœurs et sa Taçon dévote de vivre le firent appeler Robert TËrmite , glorieuse similitude avec Tardent apôtre de la première Croisade.

Arrivé à Paris , il apprit que le roi était parti pour Abbeville , afin d*être plus à portée de Lolingben , petit village entre Boulogne et Calais , où se tenaient des conférences , plusieurs fois, depuis quatre ans (1), interrompues et reprises entre les plénipotentiaires anglais et firançais.

Le temps des grandes expéditions était passé ou n^était pas encore revenu. Mais les deux nations se harcelaient par un échange de ravages réciproques et d'entreprises avortées , qui posaient plus cruellement sur les populations que la guerre de batailles et de conquêtes. Les allées et venues des troupes, qu'on payait mal et qui prenaient leur solde sur le pays , les taxes énormes dont cette guerre inglorieuse était le prétexte, avaient, en France surtout, réduit à Fétat le plus misérable les villes et les campagnes (2). Des deux côtés les bras tombaient de lassitude. Tout le monde voulait la paix et personne ne savait la donner. Les Anglais ne pouvaient se résigner à perdre les bénéfices des belles batailles de Crécy et de Poitiers, que leur avaient repris la politique de Charles-le-Sage et Fépée de Du Guesclin. Élevant prétentions sur prétentions, ils revendiquaient toutes les provinces cédées autrefois par le traité de Brét^y , c'est-à-dire le tiers de la France. Ils réclamaient jusqu'au reliquat de la rançon du roi Jean , mort prisonnier à Londres. Les Français ne voulaient accorder que la Guyenne ; ils demandaient, de leur côté, la restitution de Cherbourg et de Brest, et bien plus, exigence monstrueuse aux yeux des Anglais , la démolition de Calais. On ne put s'entendre sur ces bases et les débats paraissaient interminables.

C'est alors que Robert se rendit à Abbeville : on était au mois d'avril de Fan 1393; la Cour célébrait les fêtes de Pâques à Fabbaye de St.- Pierre , où elle était logée. Un heureux hasard voulut que Robert y ren-

(1) Les premlèrei oonlSireBoes Airent tenaes à Lolingben en juin iS89. Rym., Aeta pubL, U HI, ptn A» p. 87.

(2) Le eomte d^ArnndelI Tenait de foire pour plus de sept millions de butin dans le Cotentin, pendant qneles conakesd^Harfleur fliisaient éprouver au commerce anglais des pertes immenses. L*armement fos» tueni et inutile de i^Êduse» en 1586» avait coûté à la France 108 millions de francs, valeur actuelle.

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contrât son i>arent , le chambellan Guillaume Martel ^ qui TiAtrodulMt près du roi. Il raconta à celui*ci son Toyage , sa vision , la mission xiu'il avait reçue du ciel , ses plans de paix et de croisade.

Les paroles de l'Ermite, au milieu de ce saint temps de Pâques, oh tout parlait du Christ , de sa gloire et de sa miséricorde , firent une profonde impression sur Tâme pieuae et aimante de Charles YL Dans le naufrage de son intelligence , un sentiment , un seul , sorte d'épave bénie du ciel , avait surnagé chez ce prince infortuné : c'était Tamour de son peuple. Et son peuple le lui rendait bien* Ce roi , malade d'esprit et de corps , délaissé au milieu de sa cour , destitué des soins les plus vulgaires , et ce peuple misérable , écrasé d'inq^ôts » ruiné par les grands et les gens de guerre , se sentaient attirés Tun vers l'autre par une sympathie mutuelle , celle de la souffrance. Au milieu des calamités affbeuses où l'incapacité et les crimes des gouvernants plongèrent le royaume , jamais il ne vint en pensée au peuple d'en imputer la faute à son roi. Il ini garda jusqu'au bout sa vénération et son amour ; et lorsque l'innocente créature mourut , ce peuple suivit en fotde et avec larmes ses modestes funérailles , lui conservant dans son souvenir le surnom de Bien-Âimé. La paix de Fâme et celle du c^ps, la pm^ dans l'Église^ la paix avec l'Angleterre, tel était çn France l'unique vœu du peUt peuple et du roi (1).

Charles YI « avec l'emportement des âmes faibles, se prit d'une soudaine affection pour l'Ermite et d'un vif enthousiasme pour ses plans. Il voulut le garder près de lui , le fit écuyer d'honneur et gentilhomme de sa chambre (2) . Le roi était alors dans un de ces moments demi-lucides où il était c^sé ei^ercer personitellement le pouvoir. A quelques jours de là , le duc de B<mrgogne , qui avait la haute maio dans le gouvernement , et le diancelier Arnaud de Corbîe revinrent de Lolinghen à Abbeville pour lui soumettre c^taines propositions excessives des Anglais. Le rd les prit à part, leur communiqua ce que l'Ermite lui avait révélé, et exprima le désir de le faire intervenir aux conférences.

(i) Élevons nos cœurs , ô dévot peuple chrétien , s*écritjt , versce méioe temps, riUditre dodeor Jean Gerson ; mêlions hors tonte autre cure ; donnons cetie iieure à considérer le beau don de paix qui «pproebe. Que de fois» par grands désirs , depuis près de trente ans* afons^nous demandé la pais , soupiré la p9h ! Vcniat paxIGenon,, Op,^ t. IV, p, 567.

(J) Frossart, liv. IV, c. 35.

ROBERT L'ëRUITE. lâl

Le duc et le chancelier s'entre-regardèrent. Hommes d*eipérience et de raisonnement , accoutumés à traiter les affaires par les voies terrestres , ils accordaient difficilement un rôle dans la politique à Finspiration et aux moyens surnaturels. Avant de répondre , ils demandèrent à entendre Robert. Celui-ci était dans la chambre voisine. Il entra , s'agenouilla devant le roi et salua hund)lement le duc.

« Or çà, Robert» dit Charles, répétez devant ces seigneurs tout ce que vous m*avez dit >• — ^ Volontiers, Monseigneur, » fit TErmite. — Alors, de sa voix douce et calme, il recommença son récit, et, en terminant, demanda , de par Dieu , à être admis aux conférences. — « Hé bien ! cher oncle, demanda le roi, que pensez-vous de tout ceci? » — Le duc, toujours prudent et mis d'ailleurs en défiance par cette foule d'empiriques qu'on avait vus proposer des remèdes ridicules et sacrilèges à la maladie du roi , répondit : « Monseigneur, nous et Monsieur le Chancelier, nous vous en dirons notre avis demain. >

Ce chancelier était, au dire de Froissart, c un homme sage et moult Imaginatif, et qui véoit au long toutes les besognes de la France, comme elles pouvoient cheoir et venb*. » Le duc et lui se consultèrent longuement » car ils voyaient que le roi avait fort à cœur la personne et les paroles de l'Ermite. Soit donc que la persuasion les gagnât à leur tour , soit que ces habiles personnages aient jugé qu'on se pourrait utilement servir de cet homme aux négociations ; considérant d'ailleurs qu'il avait un beau langage et très-persuasif, qu^il parlait au nom d'une vision miraculeuse, et qu'on pouvait , sans pécher , employer un tel moyen , ils décidèrent qu'il fallait adhérer aux désirs du roi. Ils l'allèrent donc trouver le lendemain, lui déclarèrent qu'ils n'avaient reconnu aucun maléfice, ni rien qui ne fût licite dans le fait de ce Robert , et demandèrent qu'il leur fût adjoint aux conférences^ c afin, dirent-ils, de mieux persuader les seigneurs anglais. » Charles YI , ravi , donna aussitôt à Robert des pleins pouvoirs pour intervenir au traité et le fit partir en compagnie du duc de Bour* gogne et du chancelier (1).

(1) Tott» ces détails nous sont fournis par Froissart , qui était alors même k AbbefiUe et trM)ieD plaoé pour savoir les choses : cOr, ponrcetems, je, Jehan Froissart, auteur et proposeor de ce livre, fus en la bonne ville d*AbbeviUe, comme cil qui grand'coognoissance avolt entre les seigneurs; si en demandois À la fott à ceux qui aucune chose en debvoient sçavoir. • Froissart , liv. IV , c 99.

132 ROBERT l'BRMITE.

Ces conférences avaient un caractère tout-à-fait ^lennel Deux camps, formés de tentes et de riches pavillons (1), s'étaient dressés Tun en face de Fautre dans la plaine de Lolinghen , autour d*une petite chapelle en ruines : des hôtelleries, des boutiques, des Ueux de plaisance en avaient fait comme une ville improvisée. Là s'ébattait, mangeait, buvait, Tinnom* brable suite des princes et des négociateurs. Au milieu, s'élevait une grande tente où se, tenaient les délibérations et où les représentants des deux pays, qui résidaient d'ordinaire, les Français à Boulogne et les Anglais à Calais, se réunissaient deux ou trois jours chaque semaine (2).

Voilà donc notre modeste écuyer, avec son humble vêture , appelé à prendre siège dans l'une des plus nobles assemblées de la chrétienté. Il y avait là quatre princes du sang , fils et oncles de rois , les ducs de Berri et de Bourgogne, pour la France ; les ducs de Lancastre et de Glocester, pour l'Angleterre , six évéques et les premiers seigneurs des deux royaumes (5).

n s'avança hardiment au milieu d'eux , montra ses pouvoirs , et corn-

(1) • Quand ils vouloient, ils «éjournoient en lears tentes et pavillons qa*ils aroient là bit tendre et parer si grandemenl que menreiUe étoit à considérer. > Froissart» liv. IV , c. 35.

(3) Suivant le Religieux de St.-Denis, qui accompagnait le duc de Berri , les conférences se tenaient dans la chapelle même. Pour cacher Tétat de vétusté de l'édifice, le duc de Berri avait fait tendre, tout autour, des tapisseries de laine qui représentaient divers sujets de batailles anciennes. Mais^ dès la prefliiére entrevue, le duc de Lancastre demanda qu^on les ôtftt, disant que ceux qui cherchaient la paix ne devaient point avoir sous les yeux des images de combats et de destruction de villes. Ou remplaça donc ces tapisseries par d'autres, brodées en or, qui représentaient les principaux traits de la passion de N. S» Jésus- Christ. Voici Tordre obsenô pour le cérémonial : Les ducs de Berri et de Lancastre avaient un siège plus élevé et plus richement décoré que les autres. Les ducs de Bourgogne et de Glocester occupaient la seconde place. Autour de la salle étaient rangés, de chaque côté, les évéques, les comtes et les chevaliers. —La tente du duc de Bourgogne peut donner une idée du luxe qu*on déployait alors. C'était un pavillon en forme de ville, environné de tourelles de bois et de murs crénelés. A l'entrée, s'élevaient deux grosses tours entre lesquelles 8*abaissait une herse ; au milieu de la tente était la salle principale, de laquelle partaient en tous sens, comme d'un centre commun, un grand nombre d'appartements, séparés par des espèces de rues, et où Ton pouvait, disait-on, loger jusqn^à trois, mille hommes. — Relig. de SL -Denis, L. XIV, c 1.

(3) Les plénipotentiaires anglais étaient, d'après nue commission délivras par Richard II : Jean, duc de Guyenne et de Lancastre; Thomas, duc de Glocester; Wautier, évèque de Durham; Thomas, comtemaréchal, capitaine de Calais; Thomas Percy, sénéchal de l'hôtel du roi ; Louis Clifford, chevalier de la chambre du roi; Richard Rowhall, docteur ès-lois, clerc du roi (Rymer, t. III, pars A, p. 83). A ces personnages furent adjoints, s'il fhut en croire Froissart, le comte d'Anindell, les évéques de Lbcoln et de Londres, et Guillaume Clan vowe, chambellan du roi d'Angleterre. Les plénipotentiaires français furent, d'après un sauf-conduit donné par Rymer : les ducs de Berri et de Bourgogne ; Nicole, évéque de Bayeui; Jean, évéque d'Arras; Waleran, comte de Ligny et de St.-Pol; Guillaume, comte de Melon , sire de Tancarville; Raoul , sire de Raineval; Guillaume de La Trémoille ; Guillaume de Neuillay et Yves Derian. Il fiiut y ajouter, d'après Froissart, le chancelier de France Rq^naut ou plutôt Arnaud de Corbiat

ROBERT l'ermite. 13â

meuça à parler froidement et sagement» Il redit tout au long Taventure qui lui était survenue en mer , disant et maintenant que sa vision était d'inspiration divine et la volonté de Dieu même. Puis, remontant les temps écoulés depuis le traité de Brétigny , il passa en revue lès griefs des d'eux nations « la France saccagée par les Grandes-Compagnies (1), à Tinstigation de TAngleterre , les seigneurs gascons révoltés contre le prince de Galles avec Faide du roi de France : de là de nouvelles et cruelles guerres , « par quoi , disait-il , sont encourus moult grands mescbefs et destruction de peuples et de pays ; par quoi aussi la foi de Dieu et la chrétienté ont été moult affaiblies et foulées , et se sont relevés les ennemis de Dieu. > Et il montrait les Turcs accablant F Église d'Orient, à la faveur de ces divisions détestables; TAmorat-Baquin (2) détruisant le royaume chrétien d'Arménie, serrant de près Constantinople et menaçant la Hongrie et l'Europe entière. Il adjurait les chevaliers de France et d'Angleterre de mettre fin à leurs mauvaises querelles pour aller tous ensemble, sous le signe de la croix, chevaucher contre les Sarrasins : « Très chers seigneurs , Notre Sauveur J. G. souffrit mort et passion sur la croix pour nous tous pécheurs, et pardonna à ceux qui le crucifièrent : il convient aussi tout pardonner, à qui veut avoir part à la gloire du paradis. • Joignant la menace aux prières, il ajoutait : • La guerre a trop duré ; Dieu veut que fin s'en prenne, et tous ceux, tant d'un royaume comme de l'autre, qui y contrediront, le paieront chèrement dans cette vie ou dans l'autre (3) . »

L'attitude inspirée de Robert , l'autorité de sa parole , la foi qu'on accordait volontiers aux apparitions miraculeuses, firent un grand effet sur le duc de Lancastre et le plus grand nombre des seigneurs anglais. Mais le duc de Glocester et le comte d'Arundell accueillirent avec une incrédulité railleuse l'Ermite et ses discours, c Ge ne sont là, disaientils en sortant à leurs collègues , que fantômes , paroles controuvées et faites à la main pour nous mieux abuser. >

Glocester était le chef du parti de la guerre. Il ne voulait de paix qu'avec

(1) «El firent mortelle el crueuse gaerre... et appcloient le royaume de France Uur ckambre. • Froissart. Ibid,, ch. àà»

(2) Ainsi désignait-on alors Bajazet. Amorat'-'Baquin était pour Mourad^beg ou bey* C*était le nom d*Amurat I*', dont on avait fait an nom générique, et qu*on avait transféré du fils au père. Bajazet, ou mieuz Bayttid, était aussi appelé par les chroniqueurs chrétiens le Bazat ou le Ba$ach, *

(8) Froissurt, loc. cit.

i&d ROBERT l'ermite.

la France humiliée, mutilée et ramenée au point où Tavait mise autrefois son père Edouard III. Il se sentait appuyé , dans son pays , par la jeune noblesse qui ne rêvait que batailles et chevauchées sur le continent (1) ; par les communes d'Angleterre qui disaient « que la guerre aux Français leur était mieux séant que la paix. » Uorgueil blessé du duc ne pouvait d'ailleurs pardonner aux Français cette dextérité , cette agilité , ces séductions de langage qu'ils déployaient dans les controverses et qui mettaient , à chaque instant, en défaut sa raideur britannique. Il se dépitait, lui nourri dans la langue féodale que les Normands avaient portée en Angleterre, de ne plus comprendre le français subtil et savant que les législates de la cour de France avaient introduit dans les discussions et les actes diplomatiques (2) .

Cependant , au sortir de la conférence , le duc de Lancastre avait ex-pédié au roi d'Angleterre, qui se tenait sur la côte de Kent, à proximité de Calais, une lettre où il lui rendait compte de la mission et des paroles de Robert. Richard fut frappé, comme les autres, de cette intervention miraculeuse. Naturellement porté à la paix, il en avait besoin pour combattre plus facilement à l'intérieur l'opposition menaçante des communes , qui ne se conduisaient que par la volonté de son oncle Glocester. Il conçut dès-lors un vif désir de voir l'Ermite et de réclamer ses conseils ; en attendant , il répondit à ses commissaires de conclure un prompt et solide accord. « Car vraiment, ajoutait-il, selon la parole de ce Robert, la guerre a déjà trop long-temps duré. »

Les plénipotentiaires anglais et français, de concert avec l'Ermite, se remirent donc à l'œuvre, et malgré la résistance opiniâtre de Glocester, « qui brisoit et empeschoit tout, » convinrent des préliminaires de la paix. La France abandonnait au roi d'Angleterre le duché de Guyenne, moins le Lûnousîn, le Rouergue et le Quercy. Celui-ci, de son côté , rendait Cherbourg au roi de Navarre et Bffest au duc de Bretagne. Jusqu'à ce que ces articles fussent convertis eu paix définitive, les trêves de 1S89

(1) c Et f 0U9 dis que ce messlre Thomas, doc de Glooestre, sMncIinoit plutost à la guerre qoe à la paix, et avoit la voix et accord des jeunes gentilshommes d'Angleterre, qui se désiraient à armer, t Froiaaarf, Ht. IV, c 81.

(a) • lis (les eodhaissaires anglais) disoient qae le françoîs qu'ils avoient appris chex eux d'eiifence n'étoit pas de telle nature et condition que cil de France étoit, et duquel les clercs de droit en les traité» et parlures usoient. > /6<V/.,c«*5&,

ROBERT L*RRMITfi. 135

étaient prolongées pour un an (1). Il ne manquait à cet arrangement que la signature de Glocester, l'homme redoutable, qui pouvait le faire aboutir ou échouer devant le Parlement anglais.

Robert entreprit de faire tomber ce dernier obstacle. Il alla trouver le duc sous sa tente : t Monseigneur, lui dit-il, veuillez ne point rompre les articles de paix qui ont été convenus. En ce faisant, vous ferez œuvre pie, car la guerre a déjà trop duré, tellement que sainte chrétienté en est tout affaiblie et amoindrie. Et puisque les temps Texigent , et que les rois la veulent, leurs parents et sujets s'y doivent conformer. >

« Robert, répondit le duc, je veux bien, pour l'amour de Dieu, n!êlre ni contraire , ni rebelle à cette paix , mais vous autres Français , vous n'avez que paroles colorées, lesquelles sont obscures à notre entendement ; si bien que, quand vous voulez, il est guerre , et quand vous voulez, il est paix, El ainsi nous avea$-vous menés jusqu'à présent; et ainsi toujours, tant que vous en soyez venus à votre entente. Si le roi , monseigneur, m'en eût cru , moi et la i^us gi*ande partie de son royaume , jamais il n'y eût eu de paix entre la France et l'Angleterre , jusqu'à temps qu'on nous eût rendu ce qu'on nous a enlevé. Mais, puisque Monseigneur s'y incline, c'est raison que nous la voulions aussi. Si donc la paix se fait, comme les deux rois le désirent; gardez qu'elle soit bien tenue de votre côté; elle le sera de môme du nôtre. » Ce disant il quitta brasquement l' Ermite, se mêla à la foule de ses gens et parla d'autre cbose»

Glocestei* signa la convention de Loliughen , mais en frémissant et plein d'arrière-pensées, « Il se promettoit bien, dit Froissart, lui retourné en Augleterre, que jamais accord avec la France n'auroit lieu de son fut n

Le Conseil de Charles VI ne s'abusait ni sur les mauvaises dispositions de Glocester, ni sur la fragilité de ces an*angements provisoires ; il fallait prévenir un revir^nent de politique et amener le gouvernement anglais à la prompte conclusion d'une paix définitive (2). Personne n'était plus

(i; De ia St.-Micbel I89S 6 la m^e épo«ra« df Tan iddâ. Rymer, Aeta pub.,, U III, pars IV, p. 87. (3} Il y eut cDcoret cette année et Tannée suivante, des pourparlers relatiOiaux préUmioaîres de la paix.

136 ROBERT L*£RBI1T£.

propre à cette tâche que Robert T Ermite. On coDDaissait le désir qu'avait de le voir le monarque anglais. On comptait sur le prestige de sa parole et sur les beaux récits de voyages qu'il ferait aux barons d'outre-mer ; « or, de telles matières les seigneurs d'Angleterre oyoient volontiers parler. » Notre écuyer partit de Paris, dans le cours de l'année 1395, muni des lettres de créance de Chades VI pour le roi d'Angleterre et pour ses oncles. Ambassadeur d'im des premiers souverains du monde, il n'avait voulu accepter qu'un modeste équipage de sept chevaux. Il passa de Boulogne à Douvres et trouva Richard au manoir d'Eltham, à quelques lieues de Londres. Le roi, le duc de Lancastre et les barons anglais lui firent grand accueil et recherchèrent à l'envi son entretien. Les derniers arrangements relatifs à la paix furent réglés : on parla ensuite d'un mariage entre le roi d'Angleterre et la fille de Charles VI , et Richard se montra très-empressé à cimenter par cette union l'alliance prochaine des deux couronnes ; on s'occupa aussi de l'Orient et des dangers de la chrétienté ; mais Robert rencontra plus de curiosité chez les seigneurs anglais que d'enthousiasme pour la croisade. La grande question du schisme, enfin, fut abordée et nous verrons bientôt Richard II s'associer pleinement aux desseins de Robert.

Gomme on se défiait toujours du duc de Glocester , qui se tenait à l'écart dans son château de Plaisty (1), Richard charçea l'Ermite de Faller sonder, et de fléchir , s'il était possible, cette âme opiniâtre et hautaine. Le duc reconnut le saint homme et l'accueillit honorablement , mais ne voulut entrer en pourparlers qu'après avoir vu les lettres de créance du roi Charles. Il se montra d'ailleurs froid à toutes les paroles de paix, altier dans ses réponses et plein de haine contre la France : t Cher sire, lui disait Robert, veuillez ne point être contraire à la paix : vous y pouvez beaucoup. Voyez I le roi, votre neveu la désire si grandement qu'il veut s'unir

Le 5 août 4895, en effets Richard II accorde un sauf-oondttit à Nicole, év^ue de Bayeui, et à six aalret docteurs ès-lois pour veoir conférer à Lolinglien avec les commissaires anglais. L'un de ces articles préliminaires était sans doute la restitution de CiierlMurg au roi de NaTarre, Charles II ; car Tordre du roi d*Ang]eterre au gouverneur de la place pour en faire la remise aux officiers du roi de Navane est do 2à oct. 1398. Rym, Jbid,, p. 89 et 90. Les conférences solennelles de Lollnghen furent reprises au commencement de l'année 189Â. On y remarque Vabêence de Glocester qui est remplacé, comme collègue du duc de Lancastre, par son autre ftëre, Edmund, duc dTork. On signa, le 27 mai , une trèYe générale de quatre ans pour la France, l'Angleterre et tous leurs alliés. Rym., /6ji., p. 95-98. (1} On lit aussi Pltùêsy, Pletby.

ROBERT l'ermite. 137

par mariage à la fille du roi de France, union qui sera une grande alliance de paix et d*amour. » — A ce mot de mariage, le duc Tinterrompit vivement : t Robert, Robert, . quoique vous soyez écouté et cru des rois et des seigneurs des deux royaumes , et que vous ayez grande voix et audience dans leurs conseils , la paix est une telle affaire qu'il faut plus grand que vous pour s'y entremettre. Je vous le dis ici, comme je vous Tai dit ailleurs : je ne suis point contraire à la paix; mais je ne veux pas qu'elle se fasse au détriment de notre honneur. Les Français ont tral«treusement enfreint et violé la paix qu'ils avaient jurée : ils ont repris et saisi les terres et seigneuries qu'ils avaient cédées par traité au feu seigneur, mon père. Ce sont toutes ces choses, Robert, qui me reviennent en souvenance, qui m'angoissent et me courroucent. Aussi nous émerveillons-nous, moi et beaucoup d'autres de ce royaume, que le roi, notre sire, soit assez jeune, assez faible, assez oublieux du temps passé et si peu attentif au temps présent, pour s'allier à nos ennemis, et par cette alliaoce déshériter la couronne d'Angleterre et nos rois à venir. »

Robert n'en put tirer d'autre réponse, et, après deux jours de vaines instances, il jeta au duc en partant la menaçante prophétie qu'il avait déjà fait entendre à Lolinghen contre les adversaires de la paix. De retour à Eltham, il y passa encore un mois auprès du roi et des seigneurs , qui ne pouvaient se lasser de ses sages entretiens , et qui le comblèrent de présents au départ. Il revint ensuite en France, et rendit compte au Conseil de Charles YI des excellentes dispositions où il avait laissé la cour d'Angleterre pour le traité et pour le mariage (1).

La réconciliation de la France et de l'Angleterre réalisait la première partie du grand dessein de Robert Restaient l'union de l'Église et de la croisade. Sans doute, il eût voulu, avant de lancer la sainte expédition sur l'Orient, la placer sous les au^ices du Saint-^iége. La voix d'un pape universellement reconnu eût alors entraîné toute l'Europe (2). Mais

(1) Froiasaru LW. IV, c hh.

(3) Le pape de Rome, Bonirace IX, fit prteber une croisade contre les, Turcs en 1804; mais les bulles quMI publia demeurèrent sans effet et l*Europe resta sourde à sa Toix.

138 ROBERT l'ermite.

ruuion était une affaire difficile et longue ; la guerre sacrée était urgente. 11 fallut se contenter de l'action isolée» mais immédiate de la France.

Il y avait cent ans que les saintes expéditions avaient cessé : ce fut en 1 291 que les débris des ordres militaires, héroïque arrière-^arde de Y Europe chrétienne , comme ils en avaient été la glorieuse avant-garde , dirent un dernier adieu aux rivages de Syrie. Mais F idée de la croisade vivait toujours dans les cœurs ; en France surtout, et de temps en temps, elle se traduisait en manifestations enthousiastes et bruyantes , en promesses généreuses que malheureusement Texécution ne suivait pas. Jean-le-Bon prit la croix à Avignon ; Charles Y songea d'abord à envoyer Du Guesclin avec les grandes compagnies sur le Danube, pour y guerroyer contre les Turcs; une des pensées les plus chères à Charles YI était celle de la croisade : il voulait, dit Froissart, t acquitter ainsi les âmes de ses prédécesseurs. »

En même temps de fréquents appels étaient faits par rOrientàFOccident. On vit un roi de Chypre, un roi d'Arménie, un empereur de Constantinople, dépouillés ou menacés par les infidèles, venir prêcher la croisade aux peuples , implorer le secours des princes, et étaler, dans toutes les cours de F Europe, le témoignage éloquent de leur misère. Mais la guerre des Français et des Anglais , les troubles de F Allemagne et de F Italie , Fexil de la papauté dans Avignon, où elle oubliait la grandeur de son rôle, le schisme qui en fut la suite , enfin le besoin qu'avaient alors les gouvernements de se constituer ou de se défendre, tout se réunit pour paralyser ces mouvements généreux et laisser le champ libre à Fislamisme.

Robert, lui aussi, voulut reprendra cette œuvre tant de fois avortée. Il avait, à la vérité, trouvé F Angleterre froide et insouciante dans son tle: il rencontra plus d'écho dans le cœur de ht noblesse française. Les grandes missions qu'il venait de remplir ajoutaient une autorité nouvelle à la sainteté de sa parole. A F hôtel St. -Paul, chez le roi, à l'hôtel d'Artois, chez le duc de Boui^ogne, on se pressait autour de lui pour l'entendre raconter ses voyages en Syrie, en Tartarie, en Turquie. Il peinait les souffrances des chrétiens d'Orient, les mœurs des Turcs, leur effroyable cruauté, leur savante manière de faire la guerre. Il disait comment les habitants de Constantinople , bloqués depuis six ans, en étaient réduits à manger les animaux immondes et à se chauffer avec les poutres de leurs maisons ; comment le fils de l'Empereur, un Paléo-

ROBERT l'ermite. i39

logue , servait comme esclave à la porte du snltan. Il répétait les paroles de Bajazet , se vantaut de faire man|pr bientôt Tavoine à son cheval sur Tautel de St. -Pierre.

Ces récits , Fappel éloquent aux armes chrétiennes qu'il avait fait entendre à Lolingben et qu'il renouvelait en tous lieux, excitaient Findi* gnation et la pitié, exaltaient l'émulation guerrière de cette jeunesse impressionnable, sincèrement croyante au milieu de ses désordres , avide d'ailleurs de dangers, de batailles et de nouveautés.

C'est alors que d'effrayantes nouvelles arrivèrent des parties orientales de l'Europe. Les Turcs avaient franchi le Danube > occupé la Yalachie , inondé la Hongrie. L'Allemagne poussait des cris de détresse. Les am* bassadeurs du roi de Hongrie étaient à Paris, implorant du secours. Jean de Nevers, fils du duc de Boui^ogne, prit la croix. Les plus grands seigneurs du royaume et la fleur de la chevalerie française accoururent s'enrôler sous sa bannière. Hs étaient quatorze cents chevaliers et écuyers (i ) , sans compter un nombre plus que décuple d'archers à cheval et de gens de pied. Ils partirent joyeux et confiants et traversèrent l'Allemagne dans le plus magnifique équipage, salués au passage par les populations émerveillées et reconnaissantes. Hs se promettaient, après avoir chassé les Ottomans de l'Europe, de passer le Bosphore à Constantinopie, et d'aller, sur la route des premiers croisés, conquérir la Syrie et délivrer le Saint-Sépulcre.

La France entière les suivait de ses vœux et de ses prières, lorsque, le 25 décembre 1396, le jour de Noél, un chevalier d'Artois entra botté et éperonné à l'hôtel St. -Paul. H s'agenouilla devant le roi et raconta qu'une grande bataille avait été perdue par les chrétiens , à Nicopolis. Les chevaliers français, méprisant les conseils du roi de Hongrie^ Sigis* moud, s'étaient précipités avec une folle audace sur l'armée des Ottomans. Hs avaient culbuté la première ligne de l'ennemi, puis la seconde ; mais bientôt enveloppés^ perdus au milieu de la redoutable réserve des janissaires^ ils avaient succombé sous le nombre. Quatre cents gentilshoDunes étaient restés sur le champ de bataille^ trois cents autres avaient été égorgés après le combat Bajazet n'avait accordé la vie qu'au duc de

(I) S,000, suivant le Beiigieux Oe Su^Dwiê. L. XVII, c 8.

l&O BOBBET l'eBMITE.

Nevers et à une vingtaine des plus qualifiés , dans Fespoir d'énormes rançons.

Le deuil fut universel à la cour et dans tout le royaume. Mais {)er8onne, plus que T Ermite, ne dut déplorer ce grand désastre. Il voyait ainsi ajourner, pour toujours peut-être, le plus cher de ses désirs.

On s'étonnera, sans doute, que ce vétéran des guerres d'Orient n'ait point accompagné l'expédition dont son expérience et l'autorité de ses conseils eussent peut-être prévenu les malheurs. Mais Charles YI l'avait retenu près de lui pour régler , de concert avec le comte de Saint-Pol , la forme du traité avec l'Angleterre, ainsi que les conditions et le cérémonial du mariage de sa fille Isabelle (1).

Un mot sur ce mariage, auquel notre Robert se trouva si intimement mêlé. A la suite de la visite qu'il avait faite en Angleterre au roi Richard II, celui-ci envoya en France une ambassade solennelle pour demander la main de Madame Isabelle (2). L'empressement presque passionné que le roi d'Angleterre mit dans sa recherche ne saurait s'expliquer par les attraits d'une petite princesse de huit ans. Cette union avec une fille de France était un grand honneur : c'était un gage de paix , c'était un appui contre le mauvais vouloir des communes, un contre-poids aux intrigues de Glocester. Il est possible d'ailleurs ; disons mieux , il est certain que Richard, auquel le Parlement mesurait les subsides d'une main avare , ne fîit point insensible aux charmes d'une riche dot. Ce dernier point tient une lai^ place dans les négociations : il est curieux de suivre, dans les instructions confidentielles qu'il donna à ses ambassadeurs, les petits calculs par lesquels le monarque anglais, en vrai marchand, entend exploiter la gêné-

(1) • Et de toutes oe$ besognes et approchemeiis d'amour» et sur traité dâ |Mix, étoient moyens (inter* inédiaires] Robert rErmite et le comte de Saint-Pol. • Froissart. L. IV, c. 50.

(2) Les ambassadeurs étaient Tarchevéque de Doblio, l'éréque de St.-David, le comte de Rolland , frère naturel du roi, le comte Ifaréohal et sir William Scrop. Les commissionsi rédigées le 8 jniUel 1895, ne furent délivrées que le 48 décembre. Les négociateurs pour la France furent les ducs de Berri, de Bour* gogne^ d'Orléans et de Bourbon, dont les commissions sont du S9 octobre 1305 (Rymer, Acta publica, T. m, pars &, p. 108, 100, 112, 118, IIA).

ROBERT l'ermite* l&l

rosité de son futur beau-père (1). Demander beaucoup, Timpossible méoie, pour avoir le moins ; telle fut rinvariable tactique de la diplomatie anglaise au XIY'. et au XV% siède. Après avoir parlé d'une dot de deux millions de francs d'or ( chiffre énorme , quelque chose comme 72,000,000 , valeçr actuelle)^ on se réduit peu à peu à 800,000 fr. (28,800,000 fr.), plus 100,000 fr. de joyaux (3,600,000 fr). La somme était encore assez ronde, et il fallut lever une grosse taille sur le royaume de France pour la payer. Le mariage néanmoins fut accueilli avec faveur de ce côté du détroit, t On pensa alors ^ dit le Religieux de SL -Denis > que la paix, cette paix après laquelle on soupirait depuis cinquante ans , se trouverait ainsi assurée. On espérait que le gouffre de la guerre (varagiries guerrarum), qui avait été ouvert par le mariage de Madame Isabelle , fille de Phi-* lippe-le-Bel, allait être fermé par le mariage de cette autre Isabelle (2). » Illusion 1 Cette même union allait provoquer en Angleterre une irritation également funeste au royal fiancé et à la France. On rendait Brest aux Français après avoir rendu Cherbourg (3) ; un article secret qui ne pouvait tarder à être connu, stipulait que ni Isabelle, ni aucun des enfants nés de ce mariage, ne pourraient réclamer aucun droit au royaume de France (&). C'était renier le victorieux Edouard III, condamner la guerre

(1) Les inslroctions secrètes des commissaires anglais portent que « eu la meilleure manière et la plus honeste que faire se pourra • ils demanderont d'abord deux millions de francs d*or à VAgnel, Si les Français ne s'y feulent accorder, laisser passer un jour et demanderun million etdemt. Si noufeao refus, laisser passer tnns jours et demander pour finale conclusion un million. >-En outre, demander t par manière come desos » trois raillions de francs en cas de dédit. ~ Ce petit million n*est pourtant pas encore le dernier mot des marchandeurs anglais. De nouvelles instructions du i«% janvier fS90 per* mettent aux commissaires de se réduire à 800,000 fr. en or et 100,000 fr. en joyaux, ce qui leur fut accordé (Rym., Itid,, p. 141).— Mêmes procédés pour échelonner les termes du paiement On voit (p. ili et 120} que Richard craint de n'être pas payé. Il demande 200,000 fr. comptant le Jour du mariage ; mais Il se contentera des deux tiers, puis de la moitié^ moyennant de bonnes sûretés ; à une oondiiion cependant : c'est que le roi de France, son frère et ses oncles, s'engageront tous solidairement et par serment « à aider le roi d'Angleterre ^neoiin/re toute manerede gents, et auxi de lui aider et susteigner, ovec tout leur povair encountre aucun de ses iubgeu • Ces sujets contre lesquels on voulait se prémunir et s'assurer de l'intervention de la France, c'étaient le duc de Gtocester et les communes. Le gouvernement français ne voulut point prendre d'engagement; il préféra pi^er .sans mardiander et plus qu'on.nelui demandait. Le joar même du mariage, il compta au roi d'Angleterre dOO,000 A-. d'or (10,800,000 fr.). La quittance de Richard en fait foi (k nov. 1390. Rym., lbid.<, p. 125). Le reste dut être pay^ en cinq amiuités.

(2) Uv. XVI, c 22,

(5) Ordre au comte de HuntingdoD de Castro, Villa et Bastida de Brest deliberandis, 28 mars 1997. Bym., Ibid,, p. 127.

(6) Instructions secrètes de Richard II, art* 6, lévif., p. 111*

1&2 ROBERT l'ermite.

de Cent-Ans : la gloire de Grécy et de Poitiers , l'honneur même de l'Angleterre étaient vendus pour un mariage.

Richard II vint recevoir sa jeune épouse des mains de son beau-père^ entre Ardres et Calais , où Turent célébrées des fêtes somptueuses (1). Quant à la paix, Richard n'osa complètement passer outre à Fopposition de son oncle Glocester ; conclue en fait , elle fut déguisée sous le nom d'une trêve de vingt-huit ans (2).

C'est alors qu'investi par les deux rois d'une confiance sans réserve, l'Ermite entreprit de faire concourir leurs efforts à l'extinction du schisme qui déchirait l'Ëglise d'Occident.

Ce n'est qu'avec une extrême hésitation que nous touchons à cette triste querelle, qAii remplit d'affliction les contemporains et devait léguer à l'avenir des germes si funestes. Hâtons-nous de le dire, rien ne prouve d'une façon plus éclatante le caractère divin et la perpétuité de l'Eglise catholique, que d'avoir survécu à de pareilles crises. Les monarchies sont tombées par les fautes des monarques, les républiques par l'excès de leur principe ; la grande institution catholique, malgré les défaillances de ses chefs, est restée debout, sortant de chaque révolution plus pui*e et plus inébranlable.

Nous nous bornerons à côtoyer rapidement cette regrettable histoire , ne voulant y entrer que pour y chercher la trace de notre héros.

De toutes les plaies par où saignait le cœur du bon roi Charles YI , la plus douloureuse était le schisme. Les calamités qui affligeaient la chrétienté , l'affreuse maladie qui le frappait lui-même étaient pour lui les signes de la vengeance de Dieu , irrité des discordes de son Église (3) . Il se

(1) La cérémonie du mariage eut lieu le h. noY. 1896.

(8) A partir de la SL -Michel 1898, époque à laquelle expiraient les trêves conclues à LoUnghen (Rjm., p. 115). — Cette trêve est qualifiée de paix par Richard II lui*ménie dans un sauf-conduit accordé à Guillaume, vicomte deMelun (Rym., p. 119).

(8) Cum igiturCarolns Francorum rex $e, ob sehutna, divina pereusêum manu animadverteret, recoleretque miserandas dades, quas illod intulisset, quantas fidelibus strages» quanta animarum ezitia, qoam fœdas regnorum vastilates peperisaet ; Inde in ecclesiastico ordine primsvum sanctitatis florem emarcnisse^ dalam baereticis ad venena spargenda lioentiam , iafidieles ki dies iasoleaeere, ac tum ex AfHca , tum e

ROBERT l'ermite. l&S

regardait , rinfortuné , comme la victime expiatoire des crimes de son temps. Depuis bientôt vingt ans , les démarches des souverains , les prières des fidèles^ les moyens conciliatoires proposés par les plus grands docteurs , tout avait échoué. " Charles VI entreprit d'amener les deux pontifes alors régnants, Benoît XIII d'Avignon etBoniface IX de Rome , à une renonciation volontaire et simultanée . 11 fallait pour cette délicate négociation un homme recommandé par la sainteté de sa vie , qui parlât au nom du ciel plus que des puissances terrestres , et empruntât sa force moins aux aipiments théologiques qu'aux inspirations du cœur. Cet homme , Charles l'avait près de hii , c'était Robert.

Quant à Richard II , il avait trouvé le clergé anglican intraitable et rebelle à toute transaction , tant par attachement au pape de Rome , que par mauvais vouloir envers la France (1). Mais animé d'un zèle sincère pour l'union , il en avait sérieusement conféré à Calais avec son beau-père, avec les ducs de Boui^ogne et de Berri (2), avec l'Ermite surtout, qu'il avait revu avec grand contentement. Tout pénétré encore des entretiens du saint homme, et pour mieux signifier ^qu'il unissait son action à celle de la France , il lui donna également ses pleins pouvoirs et le chargea de le représenter auprès des deiix papes.

Robert partit donc, en 1397, en qualité d'ambassadeur des rois de France et d* Angleterre (3) , chaîné de parler au nom des deux premiers souverains de l'Europe dans la question la plus grave qui occupât alors le monde chrétien. A la cour d'Avignon, il obtint une adhésion explicite , sinon sincère,

Tareico imperio in Chrislianos, inotois occupâtes discordi'n, sammo reKjponis daniDo ac fidei dedecore , crumperCi vietriciaque signa în pluribus jain r«gnts et provînciis circamtulisse: constituit rpgiam aoctoritalem ac riin admovere ad idem scbisma radicitus excindendum. Raynaid., ÂnnaL eeel. ad an. 1898, $9. {i) t Le roi d^Angleteire fil savoir au roi Charles que ses sentlmeuts personnels étaient d^accord avec ceux de TÊglise de France; mais que' l' Église d' Angleterre B*y accédait aucunemenL » Relig, deSt,*Denu, L. XVII, c 5.

(3) Dans ses instructions à William Scrop, Tun des négociateurs do mariage, Richard II exprime le désir que les ducs de Bourgogne et de Berri viennent aussi à Calais. • Il parleroit volontiers avec eulx pour Tunion deTEsglise. > i5 juin 1396. Ryra., p. 120.

(8) On acte authentique lui en donne le titre : « Relatio domino nostro régi Fraooorum ftkcta XV die januarii (45 janvier 1898), Parisiis, in domo regia Sancli Pauli, prssentibus rege Navarreo, duce Biturri», comitibos Sancti Pauli et Armeniaci (Armagnac), domino Carolo de i ebret (d*Albret) et pluribus aliis, per Robertum Eremitam, qui exporte domini nostri Reffit et Régis Àngliœ , ad domînnm nostrum Papam, Avenionem, et Romam, ad allerum, transmissus fnerat • Raynald cite cette pièce à Tannée 1397, S 3.

1&& ROBERT L^ERIUTB.

aux désirs des deux rois. Benoît XIII promit d'abdiquer , si sou adversaire résignait de son côté la tiare. D'Avignon , Robert se rendit à Rome. Dans cette ville commençaient à affluer les représentants de tous les souverains et de toutes les églises de la chrétienté qui venaient supplier Boniface IX, ou lui enjoindre, de se prêter à Textinction du schisme. On attendait la grande ambassade française nommée par le clergé de France , dans rassemblée de Reims, et présidée par le savant docteur Pierre d'Ailly. L'Angleterre avait aussi envoyé officiellement des députés à Rome ; mais Tagent confldentiel de Charles YI et de Richard II était Robert TEnnite.

L'arrivée de Robert dans la capitale du monde chrétien eut un caractère très-significatif. La France , à cette époque^ avait un magnifique rôle à jouer en Europe. Ne voyant d'ordinaire cette époque qu'à travers la démence de Charles YI et les folies furieuses des Armagnacs et des Bourguignons, nous ne nous figurons pas assez tout ce qui s'attachait alors d'influence et de prestige au nom de la France. Les oncles du roi , s'ils gouvernèrent déplorablement l'intérieur, avaient su tendre au-dehors sur toute l'Europe un vaste réseau d'alliances politiques ou matrimoniales (1). Gênes venait de choisir le roi de France pour son seigneur ; le drapeau des lis flottait alors sur toutes les colonies génoises , jusqu'au fond de la mer Noire , jusqu'en Crimée. Le nom de la France était toujours le premier qu'invoquassent les chrétiens d'Orient, ' le seul connu et respecté des infidèles. Dans cette terrible question du schisme, les décisions de la grande Université de France étaient demandées, attendues comme des oracles par toute la chrétienté.

La cour de Rome voyait avec frayeur l'influence française s'étendre en Lombardie, en Toscane^ gagner les Etats de l'Eglise. Boniface IX imagina d'opposer les Anglais comme contre-poids aux Français en Italie. Il entama avec le propre frère de Richard II, le comte de Huntingdon , une négo-

(1) Les amis de Boniface IX lui représenleut la palssance da roi de Franoe, la parenté, les affinités et les alliances que lui et ses oncles ont dans toute la chrétienté. Le roi d* Angleterre est son gendre, Tempereur et le roi de Hongrie sont ses cousins; les autres rois, c'est-à-dire ceux d'Espagne, de Navarre, d'Ecosse, liés à loi par le sang, par des mariages ou de solides alliances, sont à sa volonté. ( Raynald., ad an. 1897, S A. ) — A Lolinghen , les rois de Franoe et d'Angleterre firent comprendre dans les trêves générales leurs alliés. Charles VI stipula pour le roi des Romains et de Bohême, les rois de Castille, d'Aragon, de Navarre, de Hongrie, d'Ecosse, la commune de Gènes. Je ne vois, du côté de l'Angleterre, que le roi de Portugal et le petit duc de Gueldre.

dation pour lever une armée anglaise qm Viendrait en Italie défendre le Saint-Siège de Rome. Huntingdon accepta le commandement de Fexpédition; le comte d*Arufidell^ Tami de Glocester, son frère Tarcbevècpie de Ganterbury et Tarchevéque d'York entrèrent avec ardeur dans Tentrt^rise. Tous ceux qui devaient y prendre part^ porteraient Tinsigne de la croix et jcmiraient des indulgences accordées aux soldats des guerres saintes. Le Pape assigna, pour les frais de l'expédition, un dédme sur les églises d'Angleterre et d'Irlande^ et les deux archevêques se chargèrent de prêcha cette notivelle croisade. La idtte de la France et de TÂngleterre cban; géant sians cesse de théâtre, d'abord en Flandre et en Ecosse , puis en Bretagne, hier en Espagne» aujourd'hui en Italie^ eût ainsi fait le tour de T Europe : successivement féodale , conmierciale i nationale , elle eût pris un nouveau caractère, celui d'une guerre de religion. Le mariage de Richard II fit échouer tous ces beaux projets ; il défendit à son frère de se mêler de l'entreprise et fit cesser les prédications , les levées d'hommes et d'argent. L'arrivée de Robert l'Ermite à Rome , en qualité de mandataire, des rois de France et d'Angleterre , acheva de ruiner toutes ks espéarsasces qu'on avait fiMidéeé de ce cdté (1).

Od les arguments subtils et les savantes démonst^tions des tbéolo;g|«iis avaient échoué , l'éloquence naïve et passionnée de l'Edite fut au point de réussir, c Car il avoit moult douce et belle parlure et convertissoit par son lainage tous les cœurs qui l'oyaient parler (2). > Admis en présence de BMiface IX , il le supplia» au nom des rofe, au nom du salut commun de la chrétienté , d'abdiquer ses droits pontificaux , afin de rendre à l'Eglise son ancienne unité. 11 lui représenta le pape d'Avignon prêt à déposer, lui aussi, la tiare. Puis, jouant les menaces aux prières, il fit entendre que si les deux pontifes ne voulaient céder, tous les souverains de l'Europe étaient décidés à renoncer à l'une et à l'autre obédienœ ; à chercher , sans eux , les moyens de rétablir la paix du monde chrétien (3).

(t) Ce bit cofieiix, œ projet de croisade onglaise en Italie, n*e8t signalé, que je sache, par aucun liirtorien moderne. Les preuves tout dans Rajnald , ad an, 1897, $ 3.

(S) Froisaart.

(S) Raynald, d*aprè8 la pièce déjà citée plus haut : E»latîo, etc. » Precipoum porro legationis Pontifici a Roberto aposif» capnt fttît adbortado, ut pro instanranda pristina eccleslarum coojunctione pontificatu seabdioam, féUéûiaqfu obtrusit promissa , Petrum è Luna pariter iosignla* positurum : tum minas addidit, nisi oterqoe oontroTerso loco cederet, Reges di utroque se subdncturos atque, titroque invito ac

1A6 ROBERT i/eRMIT£.

Ces paroles firent impression sar le pontife , il protesta de son désir sincère de voir finir cette malheureuse querelle ; mais il éluda la question de Tabdication , se retranchant derrière la mauvaise foi bien connue de son adversaire. Robert alors le pressant d'indiquer lui-même aux rois un moyen de sortir de Finextricable embarras du schisme , Boniface voulut , avant de répondre sur une aflaire si ardue et si dâicate , consulter le conseil des cardinaux (1).

Les cardinaux et les prélats de Rome s'assemblèrent, et, par Torgane de Fun d'eux , firent connaître le résultat de leur délibération : c Saint Père, lui dirent-ils, nous avons mûrement réfléchi dans nos consciences, sur l'avis que vous nous demandez et que nous vous apportons ; si vous le suivez , votre adversaire est perdu. Il est manifeste, en effet , que le roi de France , ses oncles et F Université de Paris , en qui réside toute sagesse, s'éloignent du prétendu pape d'Avignon. En ce moment, il n'a pas plus d'autorité dans l'Eglise que le diable dans le paradis ; ses propres cardinaux lui sont hostiles et parlent d'élire un troisième pape. Montrez-vous porté spontanément à répondre au désir des princes des deux partis et à vous unir à eux pour pacifier l'Eglise. Proposez-leur de vous rendre pour conférer avec eux et avec votre adversaire dans un lieu quMls désigneront eux-mêmes, soit en France, soit en Allemagne. Tenez pour certain que votre adversaire, en doute de son bon droit, n'osera s'y présenter et sera ainsi vaincu et renversé de son siège usurpé. »

c Yoilà , dit Boniface IX , le meilleur conseil qui m'ait jamais été donné. » Mais, deux jours après, sa mère, ses parents, quelques-uns même des cardinaux lui remontrèrent le danger qu'il y avait à s'aller mettre , en pays étranger , à la merci du roi de France qui avait circonvenu par des traités toutes les puissances de l'Europe, et de l'Université de Paris qui ne voulait qu'un pape français. Ils insistaient avec prières et avec larmes ; Boni-

spreto , pacem Ecclesiae repostum iri. • Raynald peat aocuser Benoit XIII de tromperie : les partisans d*Avignon seront eux-mêmes d'accord avec lui. Mais Robert était à l*abri de ce reproche, et nous aimons mieux croire qu'il fut trompé comme les autres. Raynald parle de lui comme d'un fauteur déclaré du schisme, • quidam scbismaticus eremita, nomine Robertus t. L'épithèle est imméritée : personne ne poursuivit avec plus de lèle l'extinction du schisme,

(4) « Cumque rationem abolendi schismatis denunciandam Regibns a Bonifacio pottularet*. retulii [Robertus] Navarre Régi, et prindpibusGalliarum, a Bonifacio Roms cardinalium et prssulum synodum coactam , ut in rè ardua optimum oonsilium caperetur. • IbuL

ROBERT l'ermite. 1A7

race IX , ébranlé , eflfrayé , hésitait , lorsqu'un incident vint 6xer ses irrésolutions. On découTTit à Rome une conspiration tramée , disait-on , par quelques nobles Romains avec Martin, roi d'Aragon. Celui-ci devait amener sur ses galères le pape d'Avignon , Benoit XIII ; Jean de Yico , gouverneur de Civîta-Vecchia, devait leur livrer cette place, pendant qu'à Rome les conjurés s'empareraient de Boniface. L'affaire échoua avant même d'avoir eu un commencement d'exécution ; mais, à Rome, on crut y voir la main du gouvernement français, et Robert lui-même ne fut pas à l'abri des soupçons qui enveloppaient alors tout ce qui venait de France ou d'Avignon (1).

Quoi qu'il en soit , le Pape revint sur sa première décision et Robert n'en put obtenir ni la renonciation, ni le concile. II reprit alors le chemin de la France prêchant aux populations italiennes la paix de l'Église et laissant an milieu d'elles le souvenir de sa sainteté et de ses vertus. Rentré à Paris, il y rendit compte de sa double ambassade dans une réunion solennelle à laquelle assistaient le roi de Navarre , le duc de Berri , les comtes de Saint- Pol et d'Armagnac^ le sire d'Albret et un grand nombre d'autres seigneurs (2).

Robert fit-il un second voyage en Angleterre pour instruire Richard de l'insuccès de sa mission 7 Nous ne le saurions dire ; mais de ce côté encore se passèrent des événements qui durent faire de cruelles blessures à cet apôtre de la paix. Le duc de Glocester , qui poursuivait toujours ses menées contre l'alliance française , arrêté comme conspirateur , transporté dans les prisons de Calais , y avait trouvé une fin mystérieuse et certainement violente (3) , terrible accomplissement de la prophétie de Robert

(i) Raynald, an. 1397, $ 4 et 5« — L*Église de Fraocen'élait pas aussi eiclusire qu'on le pensait à Rome, ni systématiquement liostile à un pape italien. Je lis dans la délibération de la grande assemblée du clergé de France, tenue» en 1894, à Paris : c Devant Dieu il n*y a pas d'acception de personne. Il vaut mieux^ sans contredit, avoir un pape italien (et fosse le ciel qu'il soit saint 1} que devoir plus long-tempt l'Église ainsi déchirée. « fiidig, de St.-Denis, I. XV, c xir.

(S) 15 Janvier 1398. Belatio , etc., pièce citée pins haut — L'ambassade conduite par Pierre d'Ailly tnrava Boniflice IX plus mal disposé encore et ne réussit pas mieux que l'Ermile. V. Froissart , liv. IV.

(8) L'opinion générale fut qu'il avait été étranglé. Froissart, liv. IV ; Relig. de Su-DenU, liv. XVII, CL XX ; Raynald , an. 1397, S S. Le comte d'Arundell, cet autre implacable ennemi de la France, fbt décapité.

contre les adversaires d$ la paix. Mais la BoAiop anglaise ne pardonna à Richard U ni son mariage, ni la restitution de Cherbourg et de Brest , ni le concours prêté au roi de France dans la question du schisme , ni enfin ia perte de son chef aimé (1). On sait comment {lichard, déposé en 1399, an profit de Henri lY de Lancastre , alla trouver au fond d'une forteresse une mort pareille à celle de Glocester.

L'avènement de la maison de Lancastre brisait cette alliance récente de la France et de F Angleterre que Robert avait pris tant à coeur de nouer , et mettait fin au concert des deux gouvernements dans la grande aflhire de r^glise, L'Angleterre se prononça de plus en plus pour le pape romain , et r union Ait encore ajournée. Deux fois le Saint-^i^ vint à vaquer à Rome par la mort de Boniface IX (UOi) , d'Innocent VU (1&06) : deux fois l'occasion vint s'oflfrir ainsi d'elle-même de terminer le schisme, et deux fois les cardinaux romains , soutenus par l'Angleterre , la repoussèrent et élurent un nouveau pape, Grégoire XIL

Cependant, l'assemblée du clergé de France, toujours infatigable pour la cause de l'union, députa, en 1/l06, vers les deux papes une grande ambassade, présidée par le patriarche d'Alexandrie^ et dont faisaient partie l'évoque d'Évreux, l'abbé de Jumièges et celui du Mont-St. -Michel. Mais on savait les populations romaines très-hostiles aux Français ; on craignait pour la sûreté, pour la vie même des ambassadeurs. Qui leur ouvrirait les voies ? Qui les couvrirait contre les insultes et leur donnerait accès auprès du Saint-Siège romain? Ce fut encore Robert l'Ermite, dont la trace vénérée était encore toute fraîche par-delà les monts (2). Grâce à ce précurseur respecté de tous , l'ambassade oflScielle arriva saine et sauve à Rome et fut honorablement accueillie par le pape Grégoire XII.

On convint d'une entrevue à Savone> sur la côte de Gênes. Les deux pontifes s'acheminèrent, en efiet, l'année suivante, vers le lieu du rendezvous. Mais on ne put les décider à entrer dans la ville ; l'un se tenant

(!) On disait hautement que « le roi Ricbard 11 s'élwl reodu coupable du crime de baute trahisoo envers le royaume. • iklig.t IhitL

(2) « Considérant que la gent italienne se laisse facilement aller à des préfentions fiivorablei ou oontraîfes, on résolut dVovo^er par terre à Rome Robert C Ermite, pour annoncer dans chaque riUe ParrÎTée des ambassadeurs de France, et leur assurer partout sur leur passage un bon accueil, s Reiig,, Ut. XXVIIl, c 5.

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