‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 97 sur 216 · ROBERT L^ERMITE · texte numérisé non relu

ROBERT L^ERMITE

dans les montagues, l'autre sur ses galères (1). Uentrevue tfeul pas lieu. Une irritation universelle éclata alors dans toute la chrétienté. I/assemblée du clei^é de France prononça la soustraction d'obédience contre Benoit. Les cardinaux romains eux-mêmes abandonnèrent Grégoire. Des deux côtés, on en appela paiement à un concile général et au futur pape. Des négociations directes et actives s'engagèrent entre les deux collèges, et Robert FErmite nous apparaît, dans la lettre même des cardinaux français , conune l'intermédiaire de ce rapprochement (2). Nous le voyons, en Î407, courir d'un collège à l'autre, d'Avignon à Livoume et de Livoume à Avignon, priant, négociant, parlant tantôt au nom du ciel, tantôt au nom des puissances de la tertre. Tant de dévouement et d'efforts devaient porter leurs fruits. Après le concile irrégulier de Pîse> qui n'eut d'autre résultat que d'ajouter un troisième concurrent aux deux autres (1&09) , le concile général de Constance , qui s'ouvrit en IHk , rétablit enfin, par l'élection de Martin Y, l'antique unité de l'Eglise, au milieu de l'allégresse, universelle de la chrétienté.

Robert eut-il la consolation de voir s'accomplir cette dernière partie de la grande tâche qu'il avait poursuivie ; ou bien, ce généreux apôtre, usé par tant de voyages et de travaux, brisé par les années et par tant d'espérances déçues, consumé par l'ardeur même de son zèle, succombat-il avant la moisson ? Pour nous, sur ce point , l'histoire est restée muette. Nous le perdons de vue en 1407, pour ne plus le retrouver. Il avait alors 6& ans.

(4) L*ua craignant Teaa, Tautrela terre, dit un cootemponiin. L*auteiir do Livre det faite de Jean Bou* eiqumiî a caractérisé d'une façon asseï piquante les tergiversations et le [veu de sincérité des deux papes : « Si avoit chascun d'eulx promis que, pour mettre l'Église de Dieu en paix , il céderoit, à condition que Tautre le ?ouloist semblablement fkire. Mais s'entre entendoient bien. Car, pour se excuser chascun sur son compaignon, disant : « mais que il cède, je céderoy : > et semblablement respond l'autre. Et ainsy est la fable du ricocheL > Édition Buchon , à la suite des Chroniques de Froissart , t 111 1 p. 656.

(J) Reeponsio anticardinalium (ceux d'Avignon) ad Hueras cardinalium (ceux de Rome), super facto unionis: « Vobis notum fadmus per pnesenles, quod, receptis litteris vestris ^XIIII die mensis Januarii

per Rupertum Eremitam^ fuimus ultra quam dicere valeamus in Domino consolali, firmam spem

concipientes in eo, quod ipse Eoclesia sua compatieos, populi cliristiani misertus, corda vestra letigit, et clarilalesui luminis illustrando, etc. • Apud Theodoricum a Niem^ Nemoris Unionis Via, Tractatus I, p. 975. Théodoric de Niem fut secrétaire du Saint-Siège de Rome , Pun des pères du Concile de Constance et plus tard évêqoe de Verdeo. Il traite fort sévèrement Grégoire XÏI (Greffortus), dont il défigare le nom en celui â^Srrorius. Le dergé français n'était pas plus respeetneax env«rs Benoit XIII {Benediclus), qu'il appelait Benefietus,

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Tel fut ce Normand qui , tour à tour ^ dévot pélerîu , champion des guerres saintes , instructeur des peuples , médiateur des rois et des papes, consacra sa vie à la poursuite des plus nobles et des plus saintes entreprises . Certes, je n'ignore pas le peu que valent, d'ordinaire, les résurrections historiques, paradoxes ingénieux ou protestations puériles contre la tradition universelle. Le bon sens de la postérité la trompe rarement ; ce qu'elle a mis en lumière, ce qu'elle a laissé dans l'ombre, y reste invinciblement. Tous ces morts ensevelis dans les limbes de l'histoire sont bien morts, et pour la plupart ne revivront plus. J'oserai pourtant interjeter un appel timide de la sentence d'oubli qui pèse sur notre écûyer normand , et je revendiquerai pour lui une place modeste sur la liste des hommes qui ont bien mérité de la religion, de leur pays et de l'humanité.

Robert est l'un des derniers représentants de l'esprit héroïque des croisades, esprit qui, se transformant sans s'éteindre, revivra de siècle en siècle dans les rêves de Colomb et les exploits d'Albuquerque (1); dans les plans de Leibnitz proposant à Louis XIY la conquête de l'Egypte ; enfin, presque de nos jours, dans la grande expédition civilisatrice de Bonaparte en Orient En même temps , notre héros a certainement des

(i) Je ne parle point de la mascarade puérile da banquet de Lille, où Philippe^e-Bon , duc de Bourgogne, 6t paraître rimage de TEglise épiorée , montée sur un éléphant , et 6t jurer à ses chevaliers, par les Dames et le Potion , de prendre la croix contre les Turcs ( 1450 ) ; ni des prophéties qui promettaient ù Charles VIII la conquête de Constantinople et de Jérusalem ( ihH):

U fera de si grant bataitlei.

Qu'il «ubjugjuera les YtaiUea (riulie) ; Ca fait , d^ilcc il s'en ira Et pa«era de là la mer ; Entrera piu« dedaoa la Grèce , Ou, par M vaillante prooeaie, Sera nommé le roi dea Greot i • En Jéruaalem entrera Et mont Otivet montera.

GuitUulu d» Boritmut.

« Prince, disait & Charles VIII le philosophe platonicien Iffarsile Plein , à son entrée dans Florence , Prince, yous faites un merfdlleux voyage : tous allez rendre au Sauveur des hommes cette sainte Jérn-* salem , que détiennent les plus cruels des barbares. • La foi et Tenthousiasme étaient absents de ce» manifestations avortéer.

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rapports de parenté avec les Gerson, les Pierre d'Ailly , les Clémengis , ces vigoureux athlètes qui engagèrent une lutte désespérée contre la dé* cadence morale , contre Tanarcbie politique et religieuse de leur temps. 11 n'a, je le sais , ni leur profonde doctrine, ni leur dialectique puissante ; mais il a l'éloquence de Fâme, et pour tous des paroles de paix et d'amour. Robert procède essentiellement de Tinspiration populaire ; ce n'est point un docteur, c'est un mystique.

Hais , en France , le mysticisme lui-même participe du génie pratique et du bon sens de la nation. Il ne se retire pas du monde pour se réfugier dans la vie solitaire et contemplative. Il part au contraire de la vie intérieure pour se jeter au milieu du monde réel et prendre en main les affaires humaines. Robert, toute distance gardée , est un mystique à la manière de Jeanne d'Arc, et volontiers verrai-je en lui le précurseur de notre héroïne nationale. Sa venue , comme celle de Jeanne , semble appartenir à ces voies mystérieuses dont la Providence se sert pour avertir et sauver les nations. Comme elle, il obéit à des visions et à des voix intérieures. Comme elle , humble ouvrier d'une mission divine^ il se fait accepter des puissances , il entre hardiment dans la querelle de la France et de l'Angleterre. Ce qu'il s'efforce de dénouer par la parole, elle le tranchera, elle, par le glaive. Si Robert convie les deux peuples réconciliés à marcher contre les Turcs , la même pensée se retrouvera chez Jeanne. Qu'on lise ces deux lettres, si simples et si nobles, où elle invite le duc de Bourgogne et ces mêmes Anglais qu'elle vient de marteler rudement, à se réunir aux Français sous sa bannière « pour guerroyer les Sarrasins et accomplir la plus belle entreprise, dit-elle, qui oncques fut faite pour la chrestienté (1). > La paix de l'Eglise encore chargée de nuages, la délivrance de Jérusalem et le triomphe universel de la foi, telle fut aussi la grande pensée, le but suprême de la Pucelle (2). Enfin, et comme si le hasard lui-même se fût chargé de

(1) Lettre de Jeanne d*Arc aux Anglais, du 3S mars i&SO; Quicherat, U V, p. 95; —au duc de Bourgogne, du 17 juillet 4^29, Ibid,, p. 136.

(2) Une curieuse prophétie, écrite en 1^29 par la célèbre et alors très-TénérabIc Christine de Pisan, n*est oerlainement que ]*écho de la pensée de Jeanne :

En chreitienté et en TEgliM Sera pir ^e mû concorde.

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maltipiier lés rapf^rocbemeiits , c'est en Normandie que naquit Robert r Ermite, c'est en Normandie que Jeanne d'Arc tint mourir.

Les meieréanU dont on defûe

El \H hétiici ( béiétiqoet ) d« Ti« ùtde

Destniira .........

Des Sarrasios fera essart

En conquénnt la Stiote Terre.

Là nenra Charles , que Dieu gard t

ibU.^U V, p. 16.

Cette opinion sur la mission de Jeanne d'Arc se retrouve chez tous les contemporains. Voir un petit poème du tempSt publié par Quicherat, t V, p. Si. -Quelques-uns même Pinvoquaient comme l'arbitre de la chrétienté, et le comte d* Armagnac hii éoriTeIt du fond de V Aragon pour lui demander ■ qui estoit ▼rai pape t de Martin Y, l'éla du concile de Constance » ou des deux succeaseurs que quelques cardinaux avaient donnés, dans les montagnes de Valence, au vieux pape d^Avignon déposé, Benoit XIIL /6i<f., 1. 1» p. S&S-3&6 ; Henri Martin, BuU de France , t VI , p. 191.

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