X INTRODUCTION
Cet esprit si finement malicieux , si gaiement ironique, s'ailiait dans ie prince de Ligne avec une douceur de caractère et une égalité d'humeur sans pareille. Les graves con^ dérations ne l'arrêtaient pas longtemps. Insouciant encore plus que philosophe, il laissait s*écouler sans regret les jours qui lui étaient comptés ; nul n'aurait eu le courage de troubler la sécurité vraie ou fausse de ce vieux et charmant enfant. Les idées politiques avaient peu de prise sur lui. H haïssait la Révolution, parce qu'elle avait rempli de sang les salons de Paris , ravagé le château de BeUOËil et porté la main sur les objets de sa vénération et de sa tendresse ; mais il s'arrêtait là. Même on lui voyait quelque penchant vers Napoléon, qui rebâtissait ce qu'avait démoli la Révolution; seulement, en parlant de lui, il disait à M. de Talleyrand , avec un dédain tant soit peu aristocratique: a Mais où donc avez* vous fait connaissance avec cet homme- « là ? je ne pense pas qu'il ait jamais soupe avec nous. »
La grande, l'incurable, Tunique plaie que portait au cœur le prince de Ligne , c'était le souvenir de son fils Charles, tué à la retraite de Champagne. Cet homme si léger, si éprouvé par la vie, si habitué au malheur, vous l'eussiez vu , dix années après cette catastrophe , s'attendrir au nom de son ûls chéri : on n*osait prononcer ce nom ea sa présence , et quand il lui arrivait d'en parler, sa voix trahissait sa douleur, et ses yeux se remplissaient de larmes. Il y avait quelque chose de singulièrement émouvant dans ce vieillard tout à l'heure voltairien et rêveur, comme on dirait à présent, et qui ne voulait pas être consolé parce qu'il pensait à l'enfant de son cœur qui n'était plus.
Comme écrivain , le prince de Ligne n'avait aucun mérite , excepté celui d'une facilité extrême. Presque toujours ses lettres étaient piquantes , mais le noir de l'imprimerie n'allait pas bien à son style. Il avait ruiné son libraire de Dresde, obligé par contrat d'imprimer ce qui sortait de
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sa plume. Le prince de Ligne a écrit au iiasard, et sur toutes sortes de sujets, de trente à quarante volumes. De ce fatras illisible et que lui-même reconnaissait pour tel, M*"^ de Staël a eu le talent d'extraire un volume très-agréable , précédé d*une préface pleine de goût et de trait (l) Il dépendrait de moi de grossir le bagage littéraire du prince de Dgne, ce bagage a qui ne va pas à la postérité » d'une* assez grande quantité d'articles détachés sur la reine, sur le duc de Ghoiseul , sur le duc d'Orléans , que le prince de Ligne avait la manie de croirecalomnié dans ses vices, sur la société française, etc., tous morceaux inédits, que l'auteur me donna en réponse aux interminables questions dont je Taccablais sans cesse , et qui au fait ne sont que des conversations écrites. Je possède aussi du prince de Ligne un grand nombre de lettres et de billets en vers et en prose , mais rien de tout cela ne saurait augmenter le renom littéraire de l'auteur. •
Le prince de Ligne me racontait quelquefois des détails fort amusants sur son enfance et sa jeunesse , des anecdotes sur son père, le plus hautain et le plus bizarre des hommes, et qui haïssait cordialement son fils. Quand celuici fut, à seize ans, nommé colonel du régiment de Ligne , il écrivit à son père la lettre suivante :
a Monseigneur,
a J'ai l'honneur d'informer Votre Altesse que je viens a d'être nommé colonel de son régiment Je suis avec un profond respect, etc. »
La réponse ne se fit pas attendre; la voici : « Monsieur,
a Après le malheur de vous avoir pour fils, rien ne poua vait m'étre plus sensible que le malheur de vous avoir pour colonel. Recevez, etc. »
(1) On va trouver ci-après cette remarquable préface et ce^volumc.
XII INTBODUDTÏON.
Je laisse à d^autres le soin d*exqulsscr une biographie du priDce de Ligne; c*est au hasard de la plume et en courant que je retrace les impressions que j*ai gardées de cet homme .remarquable, mêlé depuis sa première jeunesse à toutes les phases du dix-huitième siècle. Le prince de Ligne y Belge de naissance , grand d'Espagne par hérédité , feld-maréehal au service d'Autriche , était Français d'esprit et de cœur. Depuis M°*® de Pompadour, à laquelle , soit dit en passant, il trouvait l'air caillette et le ton bourgeois, jusqu'à M"' duBarry, dont il fut, après la mort de Louis XV, l'amant favorisé, et pour laquelle il franchit les murs de l'abbaye du Pont-aux-Dames, où Louis XVI l'avait fait enfermer; enfin, sous Marie-Antoinette, le prince de Ligne, à Versailles comme à Paris, s'était trouvé sur le pied d'une familiarité parfaite, familiarité exquise dont nous avons perdu le secret, familiarité qui n'excluait ni la dignité d'un côté, ni le respect de l'autre. L'impératrice Marie-Thérèse lui avait témoigné des bontés que luimême qualifiait de maternelles; Frédéric II l'avait recherché; il avait été lié avec tous les princes de l'Europe , y compris Voltaire. On sait que Catherine II l'admit dans son cercle le plus intime et le fit voyager avec elle. Avec quel ravissement il nous racontait les délicieuses soirées de r Ermitage et la cour brillante de Saint-Pétersboui^ 1 Le prince de Ligne avait conservé pour l'impératrice un attachement réel , et il m'a cent fois répété que c'était là une des femmes les plus accomplies qu'il eût jamais rencontrées. « L'impératrice, disait-il, prudente, réservée, « imposante dans l'occasion , Fimpératrice, qui mesurait « ses gestes et toutes ses paroles , était en même temps le « type de la grâce , du naturel et de la bonté. Quand elle <t mettait de cùté son air de gravité étudiée , avec quelle « indulgence,- avec quelle gaieté charmante n'accueillait-ella a pas mes incartades les plus folles. Lorsque le prince royal
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û de Prusse (depuis roi sous le nom de Frédéric Guila laume II) , continuait le prince de Ligne , vint à Saint- « Pétersbourg, on le mena à»racadémie des sciences; le « prince eut un évanouissement et on fut obligé de l*emc( mener. Le soir Timpératrice me questionna sur ce qui a s'était passé à l'académie; je lui répondis étourdia ment : Rien que de très-naturel , Madame ; le prince a royal s'est trouvé sans connaissance au milieu de Tacacr demie. L'impératrice rit beaucoup de ce jeu de mots, et <r il commençait à circuler autour d'elle quand je m'apera çus qu'il pouvait parvenir aux oreilles du prince royal. a Le lendemain matin je courus cbez lui et lui racontai a que S. M. m'ayant Interrogé sur la scène de la veille, a je lui avais répondu: a Le prince royal s'est trouvé au mia lieu de l'académie sans connaissance, d II rit aux éclats, cr et demanda à toute la cour: a Savez*vous le mot du prince a de Ligne ? » Je m'empressai démettre l'impératrice dans a ma confidence, et elle eut beaucoup de peine à garder son a sérieux , quand , à son tour, le prince royal lui demanda a le soir : V. M. sait-elle le mot du prince de Ligne? » Tout le monde a lu les jolies lettres à madame de Goigny , dans lesquelles le prince de Ligue rend compte de son voyage en Crimée avec l'impératrice et de ses campagnes de Turquie avec le prince Potemkin.
Le prince de Ligne avait passé une partie de sa vie à faire la guerre, sinon avec de grands talents, du moins avec une bravoure des plus brillantes. Il avait pris part à la guerre de Sept ans. Ami de Landon et de Lascy, ce fut à cette époque qu'il se lia avec le prince Henri de Prusse, qu'il allait, longtemps après , visiter encore dans sa retraite philosophique. Là le héros vétéran se livrait volontiers aux longues digressions sur sa vie militaire, digressions qui, souvent répétées , fatiguaient beaucoup les auditeurs. Aussi le prince de Ligne disait : « En vérité , quand le prince Henri
XIV ÎNTRODUCTÏOW.
cr entame la guerre de Sept ans, cela devient tout de suite (( la guerre de Trente ans. d
11 serait impossible de faire entrer dans notre cadre toutes les phases d'une vie aussi longue et aussi aventureuse, dont le prince de Ligne aurait pu seul nous faire connaître Tensemble. A la mort de Tempereur Joseph se termina la carrière politique du prince de Ligne; depuis, il ne fut plus employé , mais il garda avec sa haute position sociale ses titres et ses dignités. A toute TEurope civilisée il aVIdt Tair de faire les honneurs de Vienne^ et, sans contredit, il était le centre d'une réunion à laquelle on chercherait en vain quelque chose d'analogue aujourd'hui. Le plus infatigable des flâneurs, le prince de Ligne était partout, au théâtre, aux guinguettes, dans le Prater, beaucoup dans les salons et peu à la cour. A Vienne y tout le monde, peuple et grands , le saluait avec plaisir ; de loin on le voyait venir, soit à pied enveloppé d'un manteau demi-militaire ; soit dans son carrosse gris y attelé dé deux chevaux blancs, et sur lequel s'épanouissait , sous la couronne princière , le large écusson de ses ancêtres, portant d'or à la bande de gueules, surmonté du cri de la grande maison d'Egmont , de laquelle celle de Ligne estissue : Quocumque res cadunt, semper linea recta. Derrière ce carrosse était monté un Turc que le prince Potemkin lui avait donné à l'assaut d'Ismaêl, et qui par cette raison portait le nom de la ville. Lorsque le Turc mourut , le marquis de Bombay lui fitl'épitaphe suivante:
Repose en paix , bonlsinaël, Tu seras pleuré par ton maître ; 11 se consolera, peut-ôtre , Avec les filles d'Israël.
Les filles d'Israël étaient deux juives fort belles que le prince de Ligne voyait assidûment, mais qu'il quitta brus-
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quement an jour, en leur adressant le billet suivant : « Vous savez , Mesdames , que j'ai toujours été l'un de vos « admirateurs les plus empressés; vous n'avez ni enfants « ni chiens ; ce qui m'a donné tout de suite une grande ff idée de votre mérite ; mais mes jambes refusent à grimper (( vos escaliers. Adieu , vous êtes décidément les dernières < que j'aie adorées au troisième, d
Un soir qu'à l'hôtel de Ligne on jouait aux épitaphes , M. de Bonnay fit celle-ci , qui nous amusa longtemps :
Ici gtt le prince de Ligne :
II est tout de son long couché ; Jadis il a beaucoup péclié , Mais ce n^était pas à la ligne.
Le marquis de Bonnay, mort pair de France , je crois, l'un des habitués les plus intimes de l'hôtel , était un homme d'une très-haute taille et aux dehors les plus froids et les plus austères. Sous cette enveloppe puritaine il cachait un esprit vif et mordant. Devenu dévot, il avait oublié la prise des Annonciades et autres peccadilles de la même force ; c'était de lui que le prince de Ligne disait : flc Croie qui voudra aux apparences ; le marquis est marié et a dévot, mais il est taillé en célibataire et en athée. »
On a recueilli du prince de Ligne une foule de mots, dont un grand nombre ne lui appartiennent pas , et on a oublié les plus piquants, qui n'étaient connus que des intimes. Lorsque le duc Albert de Saxe-Teschien, après avoir perdu la bataille de Jemmappeset fait une maladie grave, revint à Vienne , il demanda au prince de Ligne comment il le trouvait? cf Ma foi, Monseigneur, » répliqua celui-ci, je et vous trouve l'air passablement défait. »
Lorsque dans la révolution des Pays-Ras , les insurgés lui envoyèrent unedéputation pour lui offrir le commandement de ce qu'ils appelaient l'armée nationale, le prince de