VIII INTRODUCTION
duc d'Orléans , et qui sympathisait à ce titre avec les idées de M""^ de Staël , tout eu se rapprochant par sa position sociale des antécédents du prince de Ligne , semblait le point d'intersection entre ces deux intelligences si contrastées , le dieu Terme qui veillait à ce que le domaine de chacune d'elles fut scrupuleusement respecté.
Il serait difficile d'exprimer le plaisir infini que nous don-' nait ce ravissant spectacle : jamais le prince de Ligne ne fut plus fin^ plus coquet, plus ingénieux; jamais M*"® de Staël ne fut aussi brillante; seulement il y avait en lui une légère, une imperceptible teinte d'ironie qui, sans blesser M"*^ de Staël , lui opposait une sorte de résistance passive qui n'était pas sans attrait pour elle. Quand Corinne s'envolait au septième ciel par une explosion d'inimitable éloquence , le prince de Ligne la ramenait petit à petit dans son salon de Paris. Quand lui , à son tour, se jetait follement dans les causeries parfumées de Versailles ou de Trianon , M°*® de Staël se hâtait d'indiquer en quelques paroles brèves et énergiques, à la manière de Tacite , l'arrêt de cette société condamnée à périr de ses propres mains. On se trouvait entraîné tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre j sans qu'il fût possible de décerner le prix ; personne d'ailleurs ne voulut les mettre d'accord, tant cette lutte était de bon aloi et de bon goût. £mpressons-nous de dire que dans ces charmants assauts il n'y avait rien d'apprêté, rien de factice : c'étaient deux natures différentes qui se produisaient sans effort , c'étaient deux habiles jouteurs qui se renvoyaient la balle avec courtoisie , vivacité d'expressions soudaines toujours polies et naturelles, causerie facile , presque négligée, qui allait de l'un à l'autre au hasard , soin extrême d'éviter toutes les aspérités de la parole, bonhomie réciproque, si l'on peut se servir de ce mot, — tel était le trait distinctif de ce feu d'artifice inouï , dont les merveilleuses fusées se retracent encore avec délices à ma mémoire.
mTfiODUCTlON. IX
La société de Vienne s'empressa de fêter M°*^ de Staël; les spectacles de salon , héritage du dix-huitième siècle , furent mis en œuvre. Là se présenta une bizarrerie piquante : le prince de Ligne et M°"^ de Staël aimaient passionnément à jouer la comédie, et tous deux la jouaient mal ; lui n*ayait en partage que les notaires qui viennent au dénoûment ou les laquais qui apportent une lettre ; encore s'il jouait le rôle du notaire , arrivait-il au milieu de la pièce, et quand il endossait la livrée pour apporter une lettre, il continuait à rester en scène, disant tout bas : c( Mais, mon Dieu, est-ce que je vous gêne? » A l'arrivée de M"* de Staël on monta plusieurs pièces , entre autres Les Femmes savantes, dans laquelle elle eut le grand rôle de Philaminie; le comte Louis Cobenzel, ami et compatriote du prince de Ligue , connu par ses ambassades en Russie et en France et son ministère de 1805 , joua Chrysale avec une verve et un talent à faire envie à un acteur consommé. Sa sœur, M™* Bombeck, inimitable et gracieux mélange de cœur et d'esprit , de folie et de raison , fit le rôle de Martine, Arthur Potocki et moi, les plus jeunes de la bande , on nous grima de toutes les façons , on nous affubla d'énormes perruques et nous parûmes lui en Vadius^ moi en Trissotin. La pièce fut jouée avec quelque ensemble, et fit plaisir; quelques allusions malignes ne furent pas épargnées à M"*® de Staël. Une autre fois elle joua une pièce de sa façon , nommée — Agar dans le désert, et qui est., je crois, imprimée dans le recueil de ses Œuvres. Ce fut à cette occasion que le prince de Ligne , me prenant à part après la représentation, me dit : ce Cher petit (il me tf nommait souvent ainsi ), n'êtes -vous pas enchanté et ne a trouvez-vous pas la pièce excellente? mais, à propos, a quel est donc son titre. Agar dans le désert, répondis-je a naïvement. — Eh non, mon cher petit, vous vous trompez, e c'est la justification d'Abraham. »