XVI INTRODUCTION
Ligne les nmrrcia avec effusion, eten les congédiant dit aux députés : cr Veuillez, Messieurs , transmettre à vos coinmeta tants que je suis incapable de me révolter en hiver. »
L'empereur François faisait creuser un canal , mais l'eau manquait; on répandit le bruit qu'un homme s'y était noyé.
— a Flatteur I «s'écria le prince de Ligne.
or Dès vingt ans , m'écrivait"il un jour, j'avais pris m<m a parti : je visais aux grands rôles à la guerre y mais à la « cour je me contentais de ceux de confident ou de coma parse. Quand la pièce est si courte et le parterre si mal c( composé , pourrait-on être assez fou pour y chercher « autre chose. »
Ceci me ramène aux morceaux manuscrits du prince de Ligne dont j'ai parlé plus haut, au nombre desquels se trouve une pièce intitulée: Notice sur la France ; yen transcris un passage assez piquant : a La maréchale de Luxema bourg, qui disaitqu'il n'y avait que trois vertus en France: <x vertubleu, vertuchou et vertugadin, avait élevé un Q ange de pureté et de perfection, sa petite fille la dua chesse de Lauzun. Cette vertu de convention , qui cona sistait à n'avoir pas d'amant, paraissait et disparaisc( sait en France. Elle sautait souvent par-dessus une c( génération ; jamais éducation ne fut meilleure que celle a que donnaient les mères dont la conduite avait été lé- « gère. Après la génération de M™® de Luxembourg, il y tf eut en France une série de jeunes femmes jolies et ai- (i mables. Elles mirent la vertu à la mode, et se moquèrent (( des amants ; mais cette vertu eut Tinconvénient d'obliger « les hommes à adopter les mœurs anglaises; leurs dîners a du soir, leurs courses de chevaux, leurs paris, leurs (( orgies et leur tenue de palfrenier.
(( La vertu perdit les vertus , et la France se prit à avoir a des vices, elle qui ne peut pas demeurer immobile comme ff les autres qui n'ont ni vices ni vertus. La galanterie épu-
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<r rait les mœurs en France au lieu de les corrompre. Jamais « l'on ne rechercha autant les égards et la décence , nulle « part on ne respecta autant les convenances que dans ce a Paris réputé si mobile ; le désir de plaire était la loi suer prême ; sans cesse on cherchait de nouveaux succès comme on était prêt à voler à de nouveaux combats. Après a le passage du Rhin , on courait à TOpéra , et trois jours a après on quittait avec plaisir sa maîtresse pour un as- « saut en Hollande. En France, au milieu de ce qu'on ap- « pelle des dérèglements , il y avait beaucoup de délicac( tesse f beaucoup de procédés et des usages très-établis ; a il y avait esprit de corps dans les familles. La société tea naît son lit de justice^ et ses arrêts étaient sévèrement exéu cutés. Jadis il y avait eu en France de mauvais pères , « de mauvais fils , de mauvais maris par air ; il n'y avait (( plus rien de tout cela (je parle de trente ans avant la a Révolution). Les maris n'étaient pas tous fidèles, mais ils « étaient aimables et remplis d'égards ; le bon air était de a ne rien afficher et de se faire tout pardonner à force de a procédés. Il en était de même de la religion ; on avait a laissé l'athéisme aux académies et aux antichambres; a dans un salon personne n'aurait osé se montrer esprit a fort ; on négligeait à la vérité les devoirs de la religion ; cr mais on ne s'attaquait pas à ses dogmes. Un roi en a France qui eût pu fournir à sa nation des fêtes , des vic- « toires , des succès d'amour-propre de tout genre , n'aua rait jamais rencontré de révolution; la France n'est « devenue ingouvernable que depuis qu'elle a malheureuseff ment cessé d'être frivole. »
Fendant que nous étions à Presbourg lors du couronnement de l'impératrice Louise , le prince de Ligne me dit un jour : « Tenez- vous prêt à telle heure , je vous ferai voir « la dernière grande dame de France et de l'Europe. » On peut, juger si je fus exact ; à huit heures du soir nous mon-
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tâmes en voiture ; et après avoir parcouru les rues sombres et tortueuses de la ville , nous arrivâmes à une maison d'assez triste apparence ; nous eûmes quelque peine à monter à tâtons Tescalier; enfin, dans un vaste salon , mais pauvrement meublé et à peine éclairé de deux bougies, nous trouvâmes M°® la comtesse de Brionne , M"* de Brionne , princesse de Lorraine , qui joignait à la blandie hermine de Bretagne et à rorgueilleuse devise des Rohans, récusson du Balafré, sur lequel les plus nobles races de la chrétienté avaient étalé leurs bannières. Atteinte de paralysie aux mains et aux pieds^ à demi couchée sur une chaise longue, M°^^ de Brionne conservait à près de quatrevingts ans les traces d'une éclatante beauté; le son de sa voix lentement accentuée, son beau profil régulier, son regard doux et imposant , se sont profondément gravés dans ma mémoire. C'était une reine détrônée, c'était Hécube. Après quelques propos d'usage , je fis si bien que la conversation tomba sur Tancienne France. Alors, par un coup de baguette , rétrogradant de cinquante ans , nous fûmes de prime abord en plein Versailles, en plein Trianon. Le passé , ce passé si vieux et si complètement évanoui , redevint le présent, mais le présent en chair et en os ; c'était un dialogue des morts , mais ces morts étaient pleins de vie et rajeunissaient l'un par l'autre. En fermant les yeux, on se croyait à TOEil-de-Bœuf ou dans les petits appartements ; tout l'ancien Versailles était revenu au jour, pimpant, coquet et joyeux, et , chose bizarre, les deux octogénaires, enivrés eux-mêmes d'une réalité factice , se prirent à en parler comme si la France , comme si la monarchie eussent été là vivantes à leurs yeux. Louis XV était encore le roi de cette éclatante féerie ; il avait été fort amoureux de M°*® de Brionne, et n'en avait jamais, dit-on, obtenu que l'amitié la plus tendre. Pendant la minorité de son fils, elle avait exercé les fonctions de grand-écuyer de