ME MOIRES
et de leur apathique indifférence, Catherine, ayant passé en revue un corps nombreux de troupes russes , partit eseoctée, comme h l'ordinaire, par un escadron de Tàrtares , rentra dans les montagnes, et se dirigea ?ers Soudak. Avant d'y arrÎTcr, nous trayersâmes la bourgade grecque de Topliie et un village tartare nommé Elbouzi.
Soudak offre aux navigateurs un assez bon port. Cette ville, située à cinquante-cinq verstes de Karasou-Bazar, est assise sur un rocher élevé et isolé a peu de distance de la mter. Ce rocher est environné de trois côtés par des montagnes et par des précipices très-profonds, dont Faspect me parut aussi imposant que varié.
I^s Grecs la nommaient Sidagios ; les Italiens, Soldai ; lés Tàrtares, Soudak. Depuis 1204, elle jouit jusqu'à la fin du quatorzième siècle d'une entière indépendance ; plus tard elle devint tributaire des Ongres et des Tàrtares. Les Génois s'en emparèrent; mais bientôt ils^n furent diassés par lés Turcs. On n'y voyait plus que quelques ruines de plusieurs tours et de trois forts qui attestaient , ainsi que sa vaste enceinte, son antique grandeur.
Les vignes de Soudak étaient préférées à toutes celles dé la presqu'île ; elles occupent une vallée de près de trois lieues: Leurs ceps féconds, mêlés confusément à un nombre immense d'arbres fruitiers do toutes les espèces, y forment un vaste jardin naturel, qui frappe agréablement lesregards, surtout par le contraste de cette riante perspective avec celle des hautes montagnes, des cascades bruyantes et des sombresforêts qui l'environnent.
Nous continuâmes notre marche vers la partie orientale dé la Tauride , et nous arrivâmes à Star-Krim, à vmgt verstes de Soudak et à la même distance de Théodosie.
Star-Krim, connue dès le sixième siècle , devint, dans le treizième, une 4eiprincipales cités de la Tauride. Son conimerce très-étendu tomba en décadence à l'époque dé l'invasion dés
Tartares;eependant quelques-uns de leurs khans y établirent leur résid(mce.
Les Grecs la nommaient Karca ouKarkoupol; les Tartares, Star-Krim , qui signifie vieille forteresse. L'impératrice lui donna le nom de Levkopol.
Nous parcourûmes sa vallée très-étendue et entourée de montagnes , dont les pentes, les sinuosités , Gxent rattenlion par la variété des objets qu'elles présentent. On y rencontre un mont élevé, d'où l'on peut voir à la fois la mer Noire , c^lle d' Azoiï, et le Sivache, ou mer putride.
Nous nous y arrêtâmes peu^ et nous arrivâmes en quelques heures dans les murs ou plutôt sur les ruines de Tinfortunée et célèbre Théodosie.
Elle portait ce nom harmonieux dans le temps de sa grandeur. Les Tartares , frappés de sa magniGcence , l'appelèrent Kérim-Stambouly, c'est-à-dire Constantinople de Crimée. Depuis sa destruction on l'appelait Caffa. Catherine lui rendit son nom antique , mais sans espoir probable de ressusciter son ancienne splendeur.
Caffa pouvait espérer, par son riche commerce qui se relevait, de conserver encore quelque prospérité ; mais, d'une part, dans le dix-huitième siècle, l'établissement du- port de Taganrok par les Russes , qui ouvrait un nouveau débouché aux négociants et aux navigateurs, de l'autre, les dissensions sanglantes des princes tartares ^ enfin l'invasion de la Crimée par les Russes sous les ordres du prince Dolgorouki , consommèrent la ruine de la presqu'île et celle de Caffa.
Lorsque Catherine monta sur le trône , il n'existait plus que Tombre de cette ville célèbre. Nous n'y trouvâmes pas deux mille habitants , errants au milieu de tous ces débris d'églises, de palais, d'édifices somptueux ; le silence de la destruction y régnait.
A la vue de ce sombre spectacle qui forniait un si affligeant eontraste avec celui des magiques créations dont les regards de
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rimpératrice avaient été jusque-là frappés , cette prineesie ne put se défendre de verser quelques larmes : il semblait que le di3Stin eût voulu , au terme à» wm voyage triomphal , en tempérer Torgueil par le triste aspect de ces témoins solennels des vicissitudes humaines , et de la destruction qne doivent subir tour à tour les cités les plus florissantes, destruction à laquelle n'échapperont même pas les plus grands empires.
Pour nous distraire des impressions produites par ces é&bm et par cette solitude, nous parcourûmes la presqulle de Kertch. C'est une plaine coupée par plusieurs ruisseaux et par quelques bouquets de bois. On y trouve des lacs salés. Le terrain s'élève (» approcluoit de Hi mer d'Azoff et du détroit de Yénicalé.
Kertch était appelée par les Grecs Panticapée, et plus tard Bosphore. Elle est située au pied d'une montagne et sur le bord du détroit jadis Cimmérien , aujourd'hui détroit de Yénicalé. Sa rade est vaste et sûre.
Ce fut, dit-on, à Panticapée que mourut Mithridate. A quatre verstcs de Kertch , on voit sur le sable quelques tertres assez élevés. Les habitants de ce pays disent , d'après une tradition vulgaire , que l'un de ces tertres fut le tombeau de Mithridate. Cependant presque tous les historiens s'accordent pour alBrmer que le fils de ce grand roi , l'infâme Phamace , envoya le cadavre de son père à son vainqueur Pompée , qui était alors en Asie , et que ce Romain , digne de sa renonunée , ayant répandu de nobles larmes sur les restes mortels d'un héros infortuné , leur fit rendre avec pompe à Sinope les honneur^ funèbres. Kertch ne contient plus qu'une église, une forteresse et un petit nombre de maisons habitées par des pécheurs grecs. Aucun débris de monuments, aucun reste de colonnes, ne rappelle le souvenir de son ancienne grandeur.
A cinq lieues plus loin , et à l'angle de la presqu'île, se trouvent la forteresse de Yénicalé et quelques cabanes dont les possesseurs ne s'occupent que de la pèche de l'esturgeon. La Ion-
gueor de toute cette presqulle , de Caffa jus^-à Yéoieale , esi de eent vingt verstes , et sa plus grande largeur de cinquante.
L'impératrice avait d'abord formé le projet de suivre la côte en s'éle?ant vers le nord , afln de voir les villes d'Arabat , de Marioopol , de Taganrok , de Tcherskak , chef-lieu des Cosaques du Don, et enfin AzofT. Mais la saison avancée, Tinsalubritéde lacôte, et Fimportance des affaires qui rappelaient Catherine dans sa capitale , la décidèrent à changer sa marche. Théodosie fut donc le terme de ce grand voyage.
Au moment de quitter ces déplorables ruines, il m'arriva une aventure assez singulière , et que cependant je n'aurais pas cru devoir raconter, si elle ne m'avait pas paru propre à donner une juste idée des mœurs d'un pays où la servitude existe , et en même temps de Toriginalité qui caractérisait le prince Potemkln.
Nous allions nous mettre en route ; Timpératricc était déjà montée dans sa voiture , et , pour la rejoindre , je descendais préeipitammrat les marches extérieures de son palais. Soudain s'offre à mes yeux une jeune femme , vêtue à l'asiatique; sa taille, sa démarche, ses yeux, son front, sa bouche, tous ses traits enfin me présentaient , avec une inconcevable ressem« blanee , l'image parfaite de ma femme.
La surprise me rend immobile ; je doute si je veille ; je croîs' un moment que madame de Ségur est venue de France me retrouver, et qu'on s'est plu à me le cacher et à me ménager cette rencontre inopinée : l'imagination va vite, et j'étais dans le pays des prestiges.
Cependant le prince Potemkin, me voyant immobile comme une statue, m'appelle inutilement, et accourt pour m'avertir que l'impératrice m'attend. La jeune femme s'éloignait; mon rêve trop court se dissipe; en peu de mots je le raconte au prince.
« La ressemblance est-elle donc si parfaite ?» me dit-il. « Complète et incroyable, » lui répliquai-je. « Eh bien!
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« batuskka (mon petit père), reprit-il en riant, cette jeime « Circassienue appartient à un homme qui m'en laissera db* » poser; et 9 dèsgue vous serez à Pétersbourg^ je tous en « ferai présent. » « Je vous remercie, dis-je àmontour; je^ « ne Taccepte point , et je crois qu'une telle preuve de sen^ « timent paraîtcait fort étrange à madame de Ségur. * ■
Nous nous séparâmes, et je croyais tout Gni ; mais, quelque temps après , le prince me laissa voir que mon refus Fatait piqué ; il l'attribuait à une fausse délicatesse qui m'empêchait de recevoir un présent de lui. « Je vous prouverai votre erreur, « lui dis-je, en acceptant toute autre offre qu'il vous plaira de. « me faire* »
Il me prit au mot , et , à son retour dans la capitale , après la prise d'Oczakoff, il me donna un jeune enfant kalmouli , nommé Nagun : c'était la plus originale petite figure chinoise, qu'on pût voir. J'en pris soin quelque temps ; je lui fis apprendre à lire ; mais au moment où je revins en France , la cDmtesse de Cobentzcl , qu'il divertissait beaucoup , me pressa si vivement de le lui céder que j'y consentis. J'ai encore chez moi le pprtrait de ce petit Tartare.
. Nous partîmes deCaffa pour retourner directement à Pétersbourg ; et , après avoir traversé de nouveau les steppes de la Qrimée, l'isthme de Pérékcop, et le désert des Nogais, nous arrivâmes à Kisikerman , où Joseph II et Catiierine se séparèrent, en se renouvelant mutuellement les assurances d'une amitié dont ce long voyage avait dû resserrer les nœuds.
De là nous nous rendîmes à Krementehuk , où Timpératrice se reposa. L'empereur me dit au moment de son départ, qu'après avoir visité Rilboum , parcouru la Galicie et revu sa capiule , il rassemblerait deux camps pour faire exécuter de grandes maoceuvres , et qu'il m'invitait à l'y rejoindre, lorsque je quitterais Pétersbourg pour profiter du congé qui m'ayait été accordé.
Pendant la dernière partie de notre voyage , et lorsque nous
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renôtivelâmies, au milieu des Steppes , nos promenades accoutumé, ce prince, me mettant à portée de l'entretenir sur les affaires de Ck)nstantinople, me parla assez ouYcrtement de ses vues politiques et de celles de Catherine.
Je ne crois pas inutile de rappeler en peu de mots cette conversation ; pour faire connaître Tidée qu'il s'était formée du caractère de l'impératrice, de ses établissements , de son ambition et de ses moyens.
« Vous Yoilà content, je l'espère, me disait-il un jour : « M. de Bulgakof! et M. de Herbert vont présenter à la « Porte des proposition^ convenues avec vous : ne croyez- « YOjus^ pas à présent la paix probable .^ »
« Monsieiv leComte, lui répondis-je (car il se fâchait sé- « rieuscxDent lorsqu'il m'arrivait par distraction de l's^peler « sirey ou votre mqjesté)^ tout dépend de la manière dont « rimpératrieeelle-même considère ces propositions, et du ton « avec leqod elles.seront présœtées; peut-être ne les regar- « de-t-elle que conmie de bons matériaux préparés pour un « manifeste. Je crains que la vue de ses forces, rassemblées « sur mer et sur terre, n'ait dissipé dans son esprit la ci^te "k des obstacles que pourraient rencontrer ses vues d'agran^- « sèment.
« Tout est prêt; et, dès qu'elle le voudra, sons prétexte « que les Turcs tardent à la satisfaire sur les grieft dont elle « se plaint , une partie de ses troupes peut attaquer OczakofT « et Akerman. Ces places sont incapables de résister long- « temps, et on les prendra facilement. En même temps une « autre psrtie de son armée , embarquée sur la flotte de Se- « vastopol , peut opérer une descente sur la côte située entre « Constantinople et Varna , insulter ainsi la capitale de l'empire « ottiranan, et peut-être même s'en emparer, si la terreur sai- « sissait l'esprit superstitieux des musulmans.
« Les Turcs au contraire, ne possédant plus la Crimée, dc- « vraîent , avant de pouvoir attaquer les Russes , traverser la
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« Balgarie, Id Bessarabie, la Moldavie, la Valadiie, la Non- « velle-Servie , où une armée disciplinée subsiste avec peine. « D'ailleurs cinquante mille Russes suffiraient pour les ar* « réter soit au Bug , soit au Dniester. Je ne vois qu'un obs- « tacle politique qui puisse faire hésiter cette princesse , et « vous savez mieux que moi jusqu'à quel point elle peut re» « douter cet obstacle. »
« Je vous entends fort bien, répliqua Tempereur; ma oon» « descendance à l'époque de la conquête de Crimée, voujS fait « craindre que je ne seconde encore de nouvelles vues d^agranft dissement. Vous vous trompez, et je désire sincèrement « conserver la paix. La possession de la Crimée par les Rosses « n'avait nul inconvénient pbur moi ; son seul résultai était « de rendre les Tures plus pacifiques , en leur Atant tout « moyen de commencer une guerre offensive.
« D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avantages : d'abord « celm de metUre mes propres États à l'abri de toute attaque des « Tures, par la erainte que leur donneraient les troupes et les^ « vaisseaux russes de la Crimée , prêts à les prendre à revers ;* « de plus , la certitude de détacher la cour de Pétersbourg de « eeNe de Berlin, et d*ôter à celle-ci un allié puissant.
« Voilà réellement ce qui m*a déterminé à faire céder à Ca<^ « tlierine la Tauride par la Porte; mais aujourd'hui tout est « bien différent : je ne souffrirai point que les Russes s'éta« « blissent à Constantinople. Le voisinage -des turbans sera « toujours moins dangereux pour Vienne que celui des cha- « peaux.
« Au reste ce dessein , formé par Timagination exaltée de « rimpératrice, ne peut se réaliser, et ne lui fallût-il même « qu'un ukase pour se rendre maîtresse de Constantinople, « et pour y faire couronner son peti^fils Constantin, elle ne « saurait s'y maintenir contre toutes les forces des Ottomans « relégués dans l'Asie Mineure, et contre plusieurs grandes « puissances qui embrasserai^t leur cause ; d'ailleurs il lui
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« faudrait , dans ce cas , dégarnir de troupes toui son empire, ■ enabaDdonner la moitié et eu changer la capitale. »
« Je crois en effet, repris-je «qu'on peut se tranquilliser sur « rexistence de CcHistanlinople, dont la conservation importe « autant à la cour de Vienne qu'à celle de France; mais il est K difficile en même temps , d'après les préparatife immenses « dont nous sommes témoins, de ne pas être atormé sur un
> autre projet beaucoup plus vraisemblable, celui d'étendre
> les limites russes jusqu'au Dniester. Si ce dessein s'exécutait, R il entraînerait inévitablemeitf; une guerre très-nuisible à nos « intérto.
• Ce que j'espère, ajoutai-je, c'est que la sagesse de Tempe* K xeiir et son amitié pour le n l'engageront à continuer ses R négociations pacifiques , et à prendre tous les moyens né- « cessaiies pour prévenir une rupture. Il noe semble que le • ypi a If droit d'y compter ; car, dans le temps de l'invasion « delà Grimée, il n'a engagé les Turcs à céder cette presqu'île » à la Rosae, que dans le dessein de faire une chose utile à la « tranquilité et aux intérêts politiques de son beau-Crère et de K son allié. »
« J'y fais ee que je puis, me dit l'empereur ; mais, vous le « voyez vous-même, cette femme est exaltée; il faut que les ff Turcs cèdent sur les points eo contestation. Gomment , s'ils « provoquent Gatherine par un refus , empédier qu'elle ne se « dédommage par la prise de quelques villes ? Elle a des troupes a non^reuses, sobres , infatigables. On les mène où l'on veut.
« Vous voyez le peu de cas qu'on fait ici de la vie et de la a peine des hommes : à huit cents lieuesde la capitale , ils tra- « cent des routes, œusent des ports, bâtissent sardes marais, « constnas^t des palais , et plantent des jardins anglais au « milieu des déserts; tout eda sams paye, sans lit, parfois sans « vivres, et toiyours sans murmures.
« L'in^ératrice est le seul souverain de l'Europe qui soit « léeHemenl riche : ëledépensebeaucoup,p«rtout,etnedoit
S4 MÉMOlKl»
« rien; son papier vaut ce qu^elle veut; à la fantaisie lui «i « prenait , elle ferait de la monnaie avee du cuir. L'An^eterre « e^ écrasée sous une montagne de papiers. La France vient « de faire la confession publique du malheureux état de ses à finaiioes; et moi je puis à peine être au pair des d^enses «:que viennent de me coûter mes colonies en Galide et les « nouvelles forteresses que j'y ai fait construire. »
Je lui répliquai- « que tous ces embarras trop réels étaient « des raisons de plus pour redoubler d'efforts, afin d'évitor de « se voir entraîné dans une guerre dispendieuse » .
Comme nous revînmes à différentes reprises sur le même sujet de conversation, je m'attachai à lui démontrer que la puissance colossale des Russes avait encore plus d'élévation que de bases solides.
« Voyez , lui disais-je , tout ici a plus d*éclat que de réalîlé : « tout s'y commence ; rien ne s'y achève. Le prince Pot^Biikin « abandonne avec promptitude ce qu'il entreprend avecardenr ; « aucun de ses projets n'est mûri ni suivi. Il vous a fait poser, « à Ekateiinoslaff , la première pierre d'une capitale qn-on « n'habitera point, d'une église gi'ande comme Samt-Pienre de « Rome, et où Ton ne dira peut-être jamais la messe*. Il a « choisi, pour fonder cette nouvelle cité de Catherine, une « montagne d'où l'on a une très-belle vue , mais qui est tota- « lement privée d'eau .
« Kherson, mal placée, a coûté vingt mille hommes; elle « est entourée de marais pestil^tiels. Les vaisseaux ne peu- « vent y entrer chargés.
tf Depuis six ans les steppes sont plus déserts qu'ils ne l'étt taient. La Crimée à perdu les deux tiers de' sa population. « Caffa est ruinée et ne se relèvera pas. Sevastopol seule est « déjà un établissement imposant; mais il faudra encore beau- « coup de temps pour qu'on y voie une véritable ville. ' « On s'est efforcé de tout parer, de tout embellir, de tout « vivifier momentanément aux yeux de l'impératrice i mais,
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«Catherine étant une fois partie, tous les prestiges diâparaî- »• trofit avec elle de ces immenses contrées.
« Je eônnois le prince Potemkin : son coup de théâtre n a eu lieu , la toile est baissée ; il va s^occuper d'autres scènes, n soit en Pologne , soit en Turquie. L'administration, et tout « ce qui exige de la suite , est incompatible avec son caractère : ic h guerre même , s'il la commençait , lui pèserait bientôt; et JK s'il avait une fois gagné le grand cordon de Saint-Georges, « nous le verrions aussi promptàrechercher la paix qu'il montre « d'ardeur pour la rompre. »
« Je conviens de tout cela , me disait l'empereur ; on housr^ te a menés d'illusions en illusions. Ce qui est intérieur ici a « de grands défauts ; mais l'extérieur a autant dé réalité que k d'éclat. Le soldat , le paysan esclave , sont des outils dont on « se sert pour abattre ce qu'on veut. La noblesse asservie « ne connaît d'autre loi que la volonté de sa souveraine^, d'au- «. tre but que sa faveur. Elle commande : les troupes se lèvent, « les vaisseaux sont lancés. Il n'existe en Russie aucun in- « tervalle entre l'ordre, quelque capricieux qu'il soit, et son K exécution. Si un Charles XII était à la tète de cette nation, « il porterait, avec six cent mille hommes, la terreur juste qu'aux extrémités de l'Europe. »
Il était facile de juger que l'empereur, avec de pareilles idées, n'opposerait pas une bien opiniâtre résistance aux volontés de Ca&erine , et qu'il se laisserait entraîner malgré lui à la guerre, si elle le plaçait dans l'alternative de la seconder, ou de perdre une alliée si puissante.
Il n'en est cependant pas moins vrai qu'à cette époque, ainsi que le disait l'emphatique Diderot , la Russie n'était encore qu'tt» colosse aux pieds dCargile^ mais on a laissé durcir cette argile, et elle s'est changée en bronze.
L'empereur, tout en se moquant des défauts duprince Potemkin , comprenait très-bien l'ascendant qu'il avait pris sur Catherine. « -Mais ce que je ne conçois pas, me disait-il un jour,
« c'est qu'une ferome a fière et m soigneuse de as ivoire « montre une si étrange faiblesse pour les caprices de scm jeune « aide de camp Momonoff , qui n'est rédleoiait qu'on enfimt
• gâté.
« JenesauraisTousdirecombienyaiétéchoquéd\uieiilcoii- « yettanoe que vous avez dû remarquer conune moi : plusieurs « fois , et à Kherson particulièrement, en préseboe d'uncevde « nombreux, c'est-à-dire en public, elle l'admettait toujours « à sa partie de whist avec les personnages les [dus graves; « de plus, el)e souffrait patiemment que ce jeune homme, « indéoenunent distrait , prit le blanc d'Espagne avec lequel eo
• Russie on marque les points, qu'il s'en servit pour dessiner « sur le tapis des figures ou des paysages , et qu'^fin chacun, « immobile et baissant les yeux , attendit pour reprendre ses « cartes , que cet amusement puéril fût terminé . »
L'observation était juste : Catherine , d'un caractère beaucoup plus doux et facile que ne le croyai^t ceux qui n'étalent pas dans son intimité, poussait peut-être à l'extrême son indulgente bonté pour les travers du prince Potemkin , pour les folies de son grand écuyer et pour les distracti<His de MomonofT. Mais cette réflexion un peu satirique perdait beaucoup de sa force dans la bouche de celui qui la faisait ; car lui-même, trop empressé de plaire à Catherine, il prodiguait au JQune fovori de fréquentes preuves de considération, de bienveillance ; et même, tolérant les bizarres hauteurs de Potemkin, il sonffirait quelquefois que cet orgueilleux ministre le fit attendra assez longtemps dans son salon, comme les autres courtisans de l'impératrice.
Que prouvent de telles inconséquoices? C'est que les princes sont des honmies , et que, si leur vanité l'oublie quelquefois, leurs faiblesses le rappellent trop souvent à leurs suj^ et même à leurs plus obséquieux adulateurs.
L'impératrice, après avoir reçu les adieux de Tampereur à Kisikemuai, se remit en route, et arriva à Kieoientcfaok le
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16 juin. Cette princesse se montrait extrêmement satisfiaite d*avoir ainsi aehevé sans accident la partie la plus intéressante de ce grand voyage.
« On avait fait, me'disait-elle , tout œ qnll était possible « pour m*en détourner. De tous côtés on m'assurait que ma « marche serait hérissée d^obstadeset de désagréments ; on vour « lait m'efifrayer des fatigues de la route , de Taridité des dé- « sens, de Finsalubrité du climat. Ces g^is-là méconnaissaient « bien mal; ils ne savent pas que me contrarier, c'est m'exci- « ter, et que chaque difficulté qu'on m'oppose , est un élan <k qu^on me donne. »
Nous ne nous arrêtâmes à Krementchuk que deux Jours , et nous en repartîmes le 18 pour nous rendre à Pultawa , où nous attendaient cinquante mille Russes campés sur ce même ter* rain où la fortune , trahissant Charles XII et couronnant Pierre le Grand, avait diangé les destinées du nord et de l'oliesA de l'Europe.
Ce futà Krementchuk que Catherine lime prouva que, malgré mes derniers efforts pour mettre les Turcs en état de se défendre , elle m'avait franchement rendu toute sa bienveillance : au moment où j'étais occupé à parcourir les environs de la ville, on vint me dire que l'impératrice me demandait. Je me rendis à ses ordres, et je la trouvai seule dans son cabinet avec le prince de Ligne.
« Je vous ai vu de ma fenêtre , me dit-elle , vous promenant « avec l'air d'un homme qui rêve tristement ou qui s'ennuie; « j'ai pensé que je ne vous ferais aucune peine en cherchant « à vous distraire d'idées qui ne me semblaient pas trop gaies. »
« Oui, ajouta le prince de Ligne en riant, vous aviez la « marche lente et la grave tristesse du vice-chancelier de Sa « Majesté; mais ne vous abusez cependant pas sur l'obli* A géante attention dont vous venez de recevoir une preuve; « car, dans cet instant même , moi qui suis sincère , je vous « avouerai que nous disions beaucoup de mxâ de vous. »
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« II a raison, reprit l'impératrice; car je prét^idais que, « quelque désii* que je vous montrasse de vous retenir près de « moi , vous me quitteriez bientôt , pour ne plus revenir. Au « reste, le prince de Ligne ^'amuse à vos dépens, car il « ne vous dit pas un mot de vérité : le fait est qu'il me faisais « le plus grand éloge de votre caractère et de vos talents, e^ « que je ne le démentais pas ; j'ai même ajouté que, jugeant « des autres d'après moi-même , je croyais qu'on ne vous re- « verrait plus en Russie , parce qu'il était probable qu'avant « peu de temps le roi vous appellerait dans ses conseils. »
On peut bien croire que je me confondis en remercîments. ft rimitèrai. Madame, ajoutai-je, l'exemple que je reçois, et ' iK j'oserai dire aussi un peu de mal de Votre Vlajesté : elle a un « défaut évident qui tient de la supériorité ; c jest celui d'être trop « bonne , trop indulgente , trop partiale pour ceux qu'elle ho- « nore de sa bienveillance. Au reste, je puis assurer Votre Ma- « jesté , qu'un suffrage comme le sien me paraît le plus baut A prix auquel la plus noble ambition puisse délirer d'atteindre. » Ce fut aussi à Krementchuk que le prince de Nassau se sépara de nous pour retourner en France. Je le chargeai de mes dépédies, en prévenant M. de Montmorin qu'il pourrait mieux que personne lui faire connaître en détail les moyens militaires de la Russie et les dispositions du prince Potemkin , avec lequel il avait vécu plusieurs mois dans la plus grande intimité , avant de nous rejoindre à Kioff.
L'impératrice ne s'étant point arrêtée à Constantinograd, arriva à Pultawa, où son séjour ne devait pas être une des époques les moins brillantes et les moins intéressantes de son voyage.
Pultawa, petite ville, mal fortifiée, très-peu peuplée , n'offrant aux regards aucun édifice, aucun monument digne de fixer l'attention, n'aurait été connue que des érudits; mais, CD 1709, une éclatante victoire et un grand désastre, fixant sur elle l'attention de l'Europe , la rendirent inmiortelle.
DU COMTE t>B SÉGUR. SSf
La plaine qui l'entoure , transformée en diainp de bataille , vit décider le sort de la Suède, de la Pologne et de la Russie. Là , un bétos dévastateur tomba de son char de triomphe ; là , enfin, s^affermit le trône du législateur de la Moscovie. Si Pierre eût succombé , ce vaste empire serait rentré peut-être pour toujours dans les ténèbres de la barbarie; il vainquit, et, bientôt après, la Russie s'éleva au premier rang des plus grandes puissances du monde.
Dans cette journée célèbre, les deux héroïques souverains du Nord combattirent à la foiis en généraux et en soldats. Pierre le Grand, selon sa coutume, pour apprendre à ses guerriers qu'il fallait obéir avant de commander, et gagner cha • que grade à la pointe de Tépée , avait donné le commandement de son armée à Bauer. Ses ailes étaient commandées par Menzikoffet Schérémétoff ; le czar servait sous eux comme général major : s'enfonçant avec ardeur dans la mêlée , il vit son habit percé de plusieurs balles.
Charles, blessé au commencement de Faction, s'était fait porter sur on brancard qu'un boulet de canon brisa; quelques lances lui formèrent un nouveau brancard , sur lequel il contmua longtemps à braver les feux et les glaives ennemis : de tels exemples inspirent le courage et la constance aux guerriers les plus timides.
' Le roi de Suède avait investi Pultawa avec vingt-sept mille, hommes. Pierre, qui s'occupait à fortifier Taganrok, accourt pour le combattre à la tête de soixante mille soldats.
La rivière Worskla séparait les Russes des assiégeants , dont le camp était fortifié par des redoutes. L'empereur, par une manœuvre habile , feint de s'éloigner, passe la rivière , se retrandie et fond à l'improviste sur les Suédois. Ceux-ci courent auxtarmes , repoussent l'ennemi , et attaquent avec leur impétuosité ordinaire les retranchements russes.
Ce fut alors .que des deux côtés, par des prodiges de valeur^ on rendit qudqaes heures la victoire incertaine. Enfin, le nom-
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bre l'emporta ; CSiaries fat tourné ; sa cavalerie repoussée se jeta sur son infanterie, et la mit en désordre.
Le héros de la Suède fut foveé de se retirer devant le rival qu'il avait si longtemps vaincu et dédaigné. La retraite se changea en déroute; le carnage fut affreux, le désastre eomplet Charles , ayant perdu la plus grande partie de son armée, ses ministres, ses généraux , ses meilleurs officiers, son artillerie , ses bagages, fut réduit à fuir et à chercher un refuge en Turquie.
Ce récit que je viens d'esquisser devint à Pultawa, pour nous, un tableau animé, mouvant, vivant, enfin^ presqu'une réalité. Kous vîmes l'armée russe partagée en deux corps, dont* l'on occupait les retranchements russes , et l'autre les redoutes suédoises. Sous les yeux de l'impératrice , le prince Potemkin fit exécuter^ avec beaucoup d'ensemble , de précision et de célérité , tous les mouvements qui pouvaient nous retracer cette fameuse bataille dont on lui présentait l'image.
Le déploiement des quatre colonnes de cavalerie, leur charge impétueuse, le feu vif et soutenu de rinfauterie, tandis que l'aile gauche simulait Fattaque d'un bois et tournait la droite des ennemis , ne laissèr^t rien à désirer pour la fidélité du tableau.
La joie et la gloire brillai^t dans les yeux de Catherine ; on aurait pu croire que le sang de Pierre le Grand coulait dans ses veines. Ce grand et magnifique spectacle couronnait dignement son voyage aussi romanesque qu'historique.
Le prince Potemkin lui fit hommage d'un magnifique collier de perles; elle le combla de présents, et fut prodigue en grades et décorations pour les généraux et pour les officiers. L'administration civile eut aussi une grande part à sa munificence.
Rien n'arrêtant plus cette princesse ^ elle partit de Pultawa pour se rendre à Karkoff.
Dans les provinces de Fintérieur et du coitre de l'empire, la fertilité du terrain , Tactivité du commerce , et la douceur du gouvernement de Catherine , aeeroiasaient annueUemeot leur
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prospérité; aussi, là les hommages n'avaient pas besoin d'être commandés : on recevait l'impératrice comme mie mère , et le peuple , protégé par elle contre les abus de pouvoir des seigneurs, faisait éclater un enthousiasme qui n'était inspiré que par la reconnaissance.
En continuant notre route jusqu'à Moscou , nous ne trouvâmes rien de bien remarquable que la ville de Toula ; on pouvait presque la compter parmi les créations de Catherine , tant elle l'avait embellie. Déjà une grande partie des maisons de bois avaient fait place à de beaux bâtiments en pierres. Indépendamment des autres établissements , on y devait à la générosité de l'impératrice une maison pour les enfants tfouvés , et une retraite pour les invalides.
La position de Toula, bâtie en partie sur une hauteur, en partie dans une plaine que traverse l'Oupa , est riante et pittoresque. Retracer l'histoire de cette ville, ce serait presque répéter celle de toutes les autres cités de la Russie. On ne verrait dans ce rédt que des tableaux de discordes , de guerres civiles et de tous les maux causés par une longue anarchie.
Ce fut près de Toula , dans le dix-septième siècle , que se livra une grande bataille entre le faux Démétrius , dont le vrai nom était Otrèpieff, et les Russes, commandés par Shouisky : rimposteur y fut vaincu.
Cette ville était depuis longtemps connue par sa manuÊicture d'armes ; elle en fournit pour toute l'armée russe. On y fait aussi des ouvrages en acier, et cette branche d'industrie, encouragée par Catherine , était arrivée à un tel point de perfection , qu'elle pouvait prétendre à rivaliser avec les fabriques anglaises.
Sa Majesté fit présent à chacun de nous de quelques productions dans ce genre, très-habilement travaillées. Le premier médecwi de l'impératrice , M. Rogerson ,' reçut d'elle une trèsbrillaiite épée ; comme il s'empressait de me la montrer : « Doc- • teur, M dia-je^ je vous en féline; vous avez là une nouvelle
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« recette sûre et expéditive. » Mon compliment ne ^ pas aussi cordialement reçu que j'aurais pu Fattendre d*un homme* . si célèbre par sa science , et par conséquent si fort au-dessus de Tatteinte de toute maligne plaisanterie.
Avant d'arriver à Moscou, nous traversâmes les villes peu remarquables de SerpoukôfT et de Podol. Enfin , nous aririvâmes le 4 juillet à Kolumensky, élégante maison de ^i->' sauce impériale, située à deux lieues de Moscou.
L'impératrice s'y reposa trois jours, s'établit ensuite ôsai» sa capitale au Kremlin , et , avant de partir pour Pétersbourg, se reposa encore à Pétrowsky, autre maison de plaisance à une Keue de Moscou. :
Pendant cette dernière partie de notre route , j'eus avec Ca-* therine un court entretien , que je crois devoir rappeler, parce qu'en peu de traits il peint le caractère ardent de cette femme extraordinaire.
Je me trouvais dans sa voiture avec M. Fitz-Herbert : l'extrême chaleur rendait la conversation languissante ; Catherine s'était endormie , ou du moins semblait l'être. Fitz-Herber( causait avec moi. Après avoir traité différents objets , l'entretien tomba sur la guerre d'Amérique , et sur la révolution qui avait enlevé à l'Angleterre treize florissantes provinces.
M. Fitz-Herbert prétendait que cette perte deviendrait plii(S avantageuse que nuisible à son pays. Un tel paradoxe m'étonnait ; mais il soutenait son opinion avec autant de persistance que d'esprit, s'efforçant de me prouver qifavant peu de temps^ l'Angleterre, délivrée de la dépense très-considérable que lui coûtait l'administratimi de ses colonies, retirerait de son commerce avec elles , sans aucuns frais , d'immenses avantages qui la dédommageraient suffisamment de la perte d'une domination illusoire.
La discussion se prolongea , et l'impératrice n'ouvrit les yeux qu'au moment où il fallut descendre de voiture. Le lende^ main^ me retrouvant chez cette princesse avec le pripee de
ligne, elle me dit : a Vous avez eu hier avec M. Fitz-Hcrbert « la plus inconcevable conversation , et je ne conçois pas « qu'ayant autant d'esprit , il ait pu soutenir une opinion %\ « singulière, » ♦
« Comment , Madame , lui répondis- je, vous nous avez en- « tendus , et cependant vous paraissiez si bien dormir ! — Jq « n'avais garde , répliqua-t-elle , d'ouvrir les yeux ; j'étais trop <( curieuse d'entendre Id suite de votre entretien. J'ignore si le R roi Georges III est du même avis que son ministre ; mais, « pour moi Je sais bien que , si j'avais comme lui perdu, sans « pouvoir la repr^ulre , une des treize provinces qu'on lui a « enlevées, je me serais brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. »
« Il me parait , Madame , repris-je , que Votre Majesté a fait « un pacte secret avec la fortune. — Je l'ignore , s'écria le prince « de Ligne ; mais ce qui est certain , c'est qu'avec une telle fer- « meté de caractère , que le vulgaire appellerait mauvaise tête, « on enlève des provinces aux autres , et on garde les siennes. »
Je parlerai peu de Moscou : ce nom rappelle de trop sombreis souvenirs. D'ailleurs on a fait cent fois la description de cette grande et belle capitale : il est peu de nos familles dans lesquelles il ne se trouve un guerrier couvert de gloire et de blessures, dont les récits ne leur aient fait connaître les palais , les jardins, les temples, les baraques, les masures, les champs, le Kremlin , le quartier chinois , les clochers dorés , qui présentaient à nos yeux , dans Moscou , l'image bizarre de plusieurs groupes.de palais ou de châteaux environnés chacun de leurs villages.
Les flammes en ont dévoré la plus grande partie. Depuis elle est sortie de ses cendres, et ce sera dorénavant une nouvelle ville que nos voyageurs auront à visiter et à peindre.
11 est facile d'imagmer quelle fut la magnificence des têtes qu'une noblesse nombreuse, fière et riche, s'empressa de donner à l'impératrice ; mais s'il était un peu fatigant d'y assister, il serait, encore plus ennuyeux de les décrire.
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Ces grandes fêtes se ressemblent toutes : do grands bals sans gaieté, de grands spectacles sans intérêt, des vers de drconstance sans esprit, d'édatants feux d'artifice qui ne laisseot après eux que de la fumée , beaucoup d'argent , de temps et de fatigues perdus : voilà ce qu'on en sait, ce qu'on en dit, oe qu'on en dira toujours; ce qui n'empédiera jamais ni de les recommencer, ni d'y courir.
Au reste^ ces solennités de Moscou fur^t , à cette époque , des fêtes très-réelles pour les marchands et pour le pei^e ; car l'impératrice , dans le dessein de célébrer dignement, la vingt-cinquième année de son règne , leur remit une partie des impôts qu'ils devaient lui payer.
Cette princesse me donna, ainsi qu'à toutes les personnes qui avaient eu l'honneur de l'accompagner, une Inédaille qu'elle venait de faire frapper. J'ai conservé fort longtemps celle que je reçus : d'un côté on voit le profil de Catherine , et de l'autre la carte de son voyage en Crimée ; l'inscription russe rappelle que cette époque était celle de la vingt-cinquième année de son règne , et que le grand voyage auquel elle la consacrait , avait été entrepris pour l'utilité publiqye.
Malgré mon peu de penchant pour les fêtes , je ne passerai pohit sous silence celle qui fut donnée à l'impératrice par le comte Schérémétoff , dans une de ses terres située à une lieuè de Moscou.
IVous trouvâmes la route brillamment éclairée. L'immense parc du comte , dessiné avec art , était illuminé en transparents de toutes les couleurs. On joua sur un très-beau théâtre un grand opéra russe ; tous ceux qui comprenaient le poème le trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets; l'une m'étonna par «on harmonieuse mélodie ; les autres par l'élégante richesse des costumes, la grâce des danseuses et la légèreté des danseurs.
Ce qui me panit presque inconcevable, c'est que le poète et le musicien auteurs de l'opéra , l'arohitecte qui avait cons-
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tmt lasrile , le pemtre qui Favait décorée, les actebrs et actrices de la pièce , lés figurants et figurantes des ballets, ainsi que les musiciens de Torchestre, étaient tous des serfs ducomt^ Schérémétoff.
Ce seigneur, l'un des plus riches de la Russie, les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin ; ils lui devaient leurs talents; que ne pouvaient-ils aussi lui devoir leur liberté l Donner des lumières à ceux qu'on retient dans la servitude , c'est les éclairer sur leur malheur.
Le souper fut au moins aussi somptueux que le ^ectacle ; jamais je ne vis plus de vases d'or et d'argent, plus de porcelaine, d'albâtre et de porphyre. Enfin, ce que Ton aura peine à croire , c'est que les immenses eristaux qui couvraient une table de cent couverts, étaient omés.eC enrichis de pierres précieuses et fines, de toutes les couleurs, de tous les genres et du plus grand prix.
Ainsi les seigneurs russes, si récemment entrés dans la ôvifisation, imitaient déjà les patriciens de Home au faite d'une grandeur que suivit de trop près sa décad^iee , et l'on pouvait trouver alors à Moscou plus d'un Locullus.
Catherine , à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puis* sance ; mais tout fut décommandé , parce qu'elle apprit soudainement que , les gouverneurs de plusieurs provinces ayant négligé Texécutiou de ses ordres , et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait établis, une disette de grains, au» réelle qu'imprévue , désolait ses peuples.
« Il serait indécent , dit cette princesse , qu'on me vît^au mi- « lieu des jeux et des fêtes , lorsque mes sujets gémissent d'un « fléau dont j'aurais dû les garatitir. »
J'étais près d'elle lorsqu'on lui annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence. « J'espère , dit le comte Bezfao- « rodko , que Votre Majesté lui adressera publiquonent la « sévère r^nrimande qu'O mérite. — Non , répondit Catherine,
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« ce serait trop rhumilier : j'attendrai qu'il soit SjMil avee « moi; car f aime à louer , à récompenser tout haut y et à « gronder tout bas, »
L'impératrice , s'étant retirée et reposée quelques jouis à Pétrowsky, repartit pour Pétersbourg , et nous arrivâmes à Czarskozélo le 22 juillet , après avoir revu pour la seconde fou, avec elle, la jolie ville de Twer, Wischney-Wolotschok, Waldaî , et cette graude Novogorod , fameuse autrefois comme réffUblique, longtemps dominatriee du Nord, illustre par ses victoires et heureuse par son indépendance.
• Ses ennemis la respectèrent ; mais la discorde l'ébranla. Elle appela dans ses dissensions intestines des princes étrangers, ib devinrent ses maîtres; Rurik se servit de ses forces pour faire des conquêtes et pour fonder un nouvel empire. Novogorod, quelquefois relevée , mais souvent vaincue , succomba; bisque nous la vîmes , il n'en restait plus que des ruines , une vaste en^ eeinte, une belle cathédrale, cinquante-huit églises, un palais impérial , trois couvents , quinze cents maisons de bois, quarante en pterres, quelques vieux murs et de grands souvenirs.
Ce long et singulier voyage , qui venait de nous olïrir soooessivemeiit l'image d'une immense galerie ornée de tableaux Jes plus variés , les plus nouveaux , étant enfin terminé , je pris eongé de l'impératrice , et je revins à Pétersbourg reprendre le cours d'une vie diplomatique, qui me parut, dans les premiers moments, un peu monotone et sérieuse : c'était esk effet quitter l'action rapide et variée du roman , pour revenir à la marche lente et grave de l'histoire.
- Sorff du cercle de la féerie , je ne devais plus voir à chaque instant, comme dans notre marche triomphale et romanesque, de nouveaux objets de surprise : des flottes créées soudainement y des escadrons de Cosaques et de Tartares accourant du fond de l'Asie, des routes illuminées, des montagnes en feu, des palais enchantés, des jardins créés en une nuit, des ea* ventes sauvages, des temples de Diane , des )iarems délicieux.
des tribus nomades , des chameaux et des dromadaires errants dans le désert » des hospodars de Valaehie , des princes du Caucase détrônés, des rois^de Géorgie persécutés, offrant, tou8> leurs hommages, et adressant leurs prières à la reine du Nord.
' Il fallait en revenir aux calculs secs de la politique , à ces débats de la diplomatie, où Ton ne pèse souvent qu'avec de bien petites et peu justes balances , les plus grands intérêts du monde , le sort des nations et le sang des peuples.
Mais si TOrient ne présentait plus à mes regards que le cours assez commun des affaires ordinaires , de grandes négociations traversées par de petites intrigues , et des guerres méthodiques pareilles à celles qui, depuis deux siècles, agitaient le monde sans ea changer la face , je devais en même temps recevoir de rOcddent des nouvelles annonçant trop visiblement répoque de Tun de ces grands bouleversements politiques qui opèrent une révolution totale dans l'esprit , dans les lois, dans les mœurs , dans la force des sociétés humaines : sujet de réflexions^ d*espérances et de craintes , bien autrement graves et profondes que les sentiments inspirés par ce rêve court et brillant de la Tauride, par ce chapitre des MiUe et une Nuits^ dont rillusion venait de disparaître.
Catherine, non moins désenchantée, s'occupait, dans les premiers momaits de son séjour à Czarskozélo , des mesures nécessaires pour ve-nir au secours de ses peuples épuisés par une affreuse disette. Les plus riches provinces de l'empire manquaient totalement de grains, et la plupart des seigneurs russes, loi» de retirer aucun revenu de leurs terres, se voyaient obligés de nourrir à leurs frais leurs malheureux paysans.
Alors la position de la France était brillante et glorieuse; mais Louis XVI ne put jouir qu'un moment de cet éclat : le cabinet de Londres , prompt à saisir Tinstant favorable , trouva le moyen , par une habile intrigue , d'irriter contre les Hollandais le nouveau roi de Prusse Frédéric-Guillaume , et de ledé-
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terminer à ven^sa sœur, la princesse d'Orange , qu'on avaîl (ait insulter par la populace:
Frédéric se déclara pour le stathouder; ei après quelitteg hésitations, s'étant assuré que la France n^avait point eoeope rassemblé de forces pour l'arrêter, fl envahit rapidemeoi le territoire de la république , la soumit au pouvoir du stathouder, et la ren^ ainsi à Finfluenoe des Anglais.
A répoque de notre retour de Crimée , les trouUes excités dans la Hollande conunençaient seulement à éclater; mais per* sonne ne pouvait encoîe en prévoir l'étrange dénouement.
L'activité et la fermeté déployées par le minktère firançais pendant la guerre d'Amérique , sa récente et noble conduite pour arrêter l'ambition de Joseph II, ne permettaient pas de croire qu'un gouvernement pût, en si peu de temps , passer de fextrême force à l'extrême faiblesse, et perdre ainsi en im instant la considération acquise par tant de briihmfes succès.
Aussi , le seul objet qui eût alors paru susoeptfl>led'mflpîrar quelque inquiétude, était celui qui concernait la contestatioD âevée entre la Russie et la Porte; et même sur ce point j'avais de justes motiDspour me tranquilliser : les embarras personnels de l'empereur dans le Brabant, la disette qui affligeait b Russie, les protestations pacifiques des ministres de rimpératrice, enfin les dépêches rassurantes de M. le comte de Choiaeel , postérieures à Tarrivée de M. de Bulgakofî à Constantinople, se réunissaient pour (aire espérer la durée de la paix.
Cependant je savais que le grand visir, suivant les impulsions des ministres d'Angleterre et de Prusse, avait mal accueilli M. de Bulgakoff, et répondu avec hauteur à ses premières démarches. Mais M. de Choiseul se Oattait que cet obstacle pourrait être vaincu , et qu'on obtiendrait Téloignement d^un vizir dont Favcuglement pouvait entraîner Tempire ottoman à sa perte.
Dansées circonstances, ne voyant aucune raison impérieuse fui exigeât la prolongation de mon séjour en Russie je me
décidai à profiter dii coogé qui m'avait été accordé ; et TarriYée à PéteRdHHirg de M. le dievalier de Sainte-Oroix, que M. de Montmorin y envoyait pour remplir en mon absence les fonctions de chargé d'affaires, me confirma dans cette résolution.
En oonséquenee, je pris, le 5 septembre 17a7, congé *de l'impératrioe , et Je laissai à M. de Sainte-Croix un mémoire instnictif pour le mettre au fait de l'état précédent et actuel des affaires du roi en Russie.
la fin de ce mémoire était une sorte de compte rendu, à Sa Majesté et à son conseil, de ce qui s'était passé pendant le temps de ma mission , des efforts employés pour rendre notre médiation nécessaire à l'impératrice, utile à la Porte, enfin un tableau rapide qui rassemblait, en peu de pages, les détails de nos différends et de nos liaisons politiques avec la Russie depuis l'avènement de Catherine au trône.
l'étais au moment de monter en voiture pour retourner en France, avec cette agitation de plaisir que fait éprouva un re« tour dans sa patrie et dans sa famille, après une longue absence, lovsque je reçus un message de l'impératrice : cette prin* cesse m'invitait à dîner, quoique j'eusse déjà pris congé d'elle, et die me priait de retsffder mon départ de quelques Jours.
Je me rendis à ses ordres : en sortant de table, Je la suivis an théâtre de l'Ermitage ; et, lorsque le spectade fut fini, cette princesse, me prenant à part, me dit : « Savez-vous, Monsieur « le Comte, que Je suis peut-être au moment de me voir en- « traînée, malgré moi, dans une guerre contre les Turcs? Ils « ont menacé mon ministre de l'envoyer aux Sept-Tours, sui- « vant l'usage pldn d'urbanité de ces barbares, lorsqu'ils veu- « lent dédarer la guerre. »
« J'ai su. Madame, lui répondis-je, qu'en effet quelques mi- « nlstres étrangers avaient donné des conseils hostiles à la « Porte. Cependant, M. de Choiseul croit que cette efferves- « cence momentanée se dissipera bientôt par la fermeté, par « la sage modération de Votre Majesté, et par la justice '4es