‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · MEMOIBES · texte numérisé non relu

MEMOIBES

R propositions eonciliatrices qu'elle fait au Grand Seigneur, « propositions que soutiennent avec chaleur rint^mcmce èi « Fempereur et l'ambassadeur du roi. »

« Il est vrai, reprit Catherine , que M. de Cboiseul nKHitre « beaucoup de zèle dans cette affaire. On me mande qu'il est « sérieusement irrité contre les Turcs, qu'il les croît frappés « de folie , et qu'il ne néglige rien pour leur faire ent^idre: « raison. » .

Je saisis cette occasion pour rassurer l'impératrice sur la sincérité des sentiments du roi, qui emploierait toujours son crédit à la Porte pour y être utfle aux vues conciliantes de Sa Majesté impériale, pour faire redresser les griefs dont elle aurail à se plaindre, et pour conserver la paix entre les deux em-. pires.

« Dans ce moment. Madame, aioutai-je, les têtes miisolmanes sont vivement agitées par les dangereuses ins^tiqps des ministres anglais et prussiens, qui se sont emparéade Fespritda grand vizir; et tant que oe vizir restera ca place, le soecèsdesné^iciationsde MM. de Bulgakoff, deChoîseiiI et de Heri)eit, sera douteux. »

« J*en oonviens, dit l'impératrice ; mais, quand nous par* viendrions à renverser le grand visir, cela ne solfiiait pas. Le reis-effendi est tout aussi animé et mal disposé que lot Ib ont Gait tamt de dépenses en armemoits, qu'ils redoutent la furie du peuple, qui croira cet argoit perdu si b paix se prolonge. Aussi, je ne serais pas étonnée d'apprendre, par le premier courrier, qu'ils m'ont dédaréla guerre. Au reste» je ne la veux point, mats je ne la crains pas. » « On ne peut pas, il est vrai. Madame, lui répondis^, pvévoir avec œrlîtade les résokitions d'un gouvememoit tel que eelm des Tores. Gependant, la saisea étant si avancée, leur donnera peiit*étre le temps de cbngtr d^avis, de niimstres, et de sentir combien Userait insensé de doubler leurs è ipmau pour en justifier remploi. SUs avaient vu, oooune

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« moi , les troupes et les flottes de Votre Majesté, ils seraient « moins pressés de la combattre. »

Il était ceftain que le ministère ottoman, trompé par des eonsefls dangereux, commettait une folie inexplicable, et s'exposait sans aucune nécessité à des malheurs , à des pertes qu'il aurait pu éviter.

Mais il faut aussi convenir de bonne foi que les Anglais et les Prussiens n'aurai^t jamais trouvé les moyens d'entraîner Fignoranoe et l'orgueil des musulmans dans un tel égarement, si le prince Potemkîn n'eût point effrayé d'abord, et ensuite irrité la Porte par le langage menaçant qu'il avait précédemment dicté à M. de Bulgakoff , et par le développement fastueux et inutile des forces militaires réunies pour embellir le cortège triomphal de Catherine.

Au reste, on devait commencer à voir clairement que l'Angleterre , informée de la crise où' se trouvaient nos affaires intérieures, croyait cet instant favorable pour nous abaisser et pour reprendre sa prépondérance en Europe. En conséquence, elle cherchait à nous susciter partout des embarras et des ennemis. Elle était sûre de triompher, si la pénurie de nos finances nous rendait timides, ou d'accroître notre détresse en nous entraînant dans une guerre générale.

A cet effet, étant parvenu à lier à son système le nouveau roi de Prusse , elle nous mettait dans l'alternative dQ nous brouiller avec la Porte , si nous ne la soutenions pas , ou de rompre nos nouveaux liens avec la Russie, si nous continuions à protéglerles Turcs.

En même temps elle nous plaçait dans la nécessité de combattre les Prussiens qu'elle défendrait, ou d'abandonner la Hollande à leur domination ; enfin elle nous attirait même le ressœtiment de l'empereur, si nous cessions de faire cause commune avec lui au moment où les cabinets de Londres et de Beriin étaient gravement soupçonnés de fomenter les troubles du Brabant.

Notre situation devenait critique : c'était le moment où notre cour aurait dû prendre un grand parti : une conduite vigoureuse et décidée aurait alors probablement déébiicerté nos ennemis, rassuré la Hollande, contenu la Prusse, ramené la Porte à la raison ^ et porté ainsi au dehors cette active fer* mentation des esprits, qui agitait alors la France, et qm demandait impérieusement occupation extérieure ou exploskm au dedans.

Une quadruple alliance était facile à conclure entre nous» l'Espagne et les deux cours impériales; leur intérêt les y disposait. Le roi, ainsi que mon père et M. de Castries, en cou^ curent la pensée ; mais ces deux ministres ne purent garder leur crédit.

L'influence nouvelle de l'archevêque de Toulouse dans le conseil, en bannit les grandes vues, et réduisit la politique à l'intrigue; les volontés ne furent plus que des velléités. On oublia que la bonne foi et la fermeté constituent seules l'habileté d'un gouvernement.

Au dedans comme au dehors, on résista mollement, on céda de mauvaise grâce et sans dignité ; des plans aussitôt rompus que formés n'eurent aucune suite ; dès lors les passions sentirent qu'elles n'avaient plus de frein. Les pilotes gouvernant sans art et sans prévoyance, le vaisseau de l'État fut livré aux caprices des vents et des flots.

En Europe, nos rivaux cessèrent de nous craindre; nos amis, de compter sur nous et même de nous compter. En France, les anciens préjugés, les nouveaux principes, les classes, les ordres, les corps, les intérêts, les opinions , s'entre-choquèrent. Nous tombâmes sur les écueils qui nous brisèrent.

Quant à la Russie, sa rupture avec la Porte était inévitable.

Les Turcs, sourds aux conseils de notre ambassadeur, n'o* mirent rien de tout ce qui pouvait mettre évidemment tous les torts de leur côté. Leur manifeste fut extravagant : au lieu de prendre pour prétexte de justes motifs d'inquiétude, ils n'eu al^

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léguèrent d'autres qu'une prétendue demande faite [>ar la Russie pour obtenir la ces»on de la Crimée et celle de la Bessarabie : or, la première était consommée depuis plusieurs années par un traité, et il n'avait jamais été question de la seconde.

Enfin le divan, pour rendre son agression phis incontestabir, après avoir jeté en prison le ministre de Russie, fit attaquer, par la flotte turque dans le Liman la frégate russe le Scorey ou la Hapide.

Cette frégate, secondée par un brick, repoussa vivement Fattaque des Turcs, traversa leur flotte, dégréa plusieurs bâtiments et entra sans perte à Sevastopol.

D'un eèîé, les grands rassemblements de troupes formés depuis huit mois par les Russes , et de l'autre, la violence du fanatisme turc, devaient faire présager de promptes opérations et des événements ra[Hdes.

Il en fut tout autrement : les Turcs perdirent un temps considérable à rassembler leurs forces asiatiques dispersées^ et le prince Potemkin, toujours bizarre, se montra anssi indolent pour combattre, qu'il avait été prompt à menacar.

Quarante mille hommes furent envoyés contre les Tartares du Kuban et contre les peuples du Caucase. Trente nulle autres veillèrent à la défense de la Crimée ; quarante mille se cantonnèrent depuis Kherson jusqu'au Bug.

Le prince qui les commandait établit son quartier général à Elisabeth ; il y attendit la réserve qu'on devait lui envoyer.

Romanzoffréunit, près de Kioff, soixante-dix mille hommes. Enfin, h ma grande surprise, j'entendis Timpératrice annoncer qu'^k; serait obligée de se tenir tout l'hiver sur la défensive, étant informée que trois cent quatre-vingt mille Turcs devaient s'avancer vers la Bessarabie.

Le quartier du grand vizir était déjà à Andrinople. La Porte avait chargé Mansour d'appeler aux armes et de réunir sous ses drapeaux toutes les nations tartares.

I>an6 ces circonstances, le maréchal Romanzoff et le prince

Potemkm, oubliant, comme ils le devaient, leurs dissentiments, se réconcilièrent. Le prince fit les avances ; il écrivit au maréchal que, se regardant conuue son éfève, il lui demandait des conseils ou plutôt des ordres.

LMmpératrice fit paraître son manifeste ; il était rédigé avec une noble dignité et une sage modérsvtion : Tincptie des Turcs avait rendu cet ouvrage faoQe.

Catherine désirait avec impatience apprendre quelques non* velles qui Féelairassent sur les intentions de la France. EnJQn, lé 2 octobre, un cotirrier de Versailles m'arriva ; il avait cru me trouver à Vienne, et m'y portait l'ordre de revenir sur-ledtismp à Pétersbourg. On peut juger si je me félicitai de n'être point parti, et d'avoir ainsi pressenti la pensée de mon gouver^ nemènt.

Cet empressement du ministère français produisit sur le ca* binet russe une plus vive sensation que je ne l'aurais voulu. On crut ce qu'on désirait ; on espéra que nous nous dédarerioua contre les Turcs, qui venaient de mépriser nos conseils, et de suivre aveuglément ceux de l'Angleterre. Malheureusement, il n'en étaitrien : notre ministère persistait dans ses irrésolutions, et continuait à me prescrire une réserve qui lui paraissait prudence, et qui au fond n'était que faiblesse.

Pressé de questions, je déclarai que le courrier étant parti au moment où le roi apprenait la détention de M. de Bulgakoff , M. de Montmorin n'avait eu le temps de me donner d'autre ordre que celui de faire connaître aux ministres de Catlierme la vive impression produite sur l'esprit du roi par cet étrange événement, et de les assurer qu'il avait envoyé à M. de Choiseul les ordres lès plus pressants pour obtenir l'élargissement de M. de Bulgakoff.

Une eonmiunication si froide étonna l'impératrice ; coudant elle espéraiteueore que les intrigues de rAuglelerre en Turquie, en Hollande et en Russie même , concertées avec la Prusse, pour nous enlever toute influence, lasseraient notre patienoe ,

et nous détermineraient à opposer de puissantes alliances à la ligue déjà menaçmite qui commençait à se former contre nous. Au reste , comme on ne peut parler longtemps aux gens qui paraissent décidés à garder le silence , les ministres russes cessèrent de me provoquer à sortir d'une réserve qui m^était prescrite : ainsi , pendant quelque temps , je ne m'occupaf que du soin d^entretenir, par mes assiduités , la faveur dont Fimpératrice daignait mlionorer.

Cette princesse m^admettait plus que jamais dans sa société intime ; elle m'invitait souvent à diner, et presque tous les jours me permettait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lieu dans son palais de l'Ermitage.

La vue de cet Ermitage répondait assez mal à son nom; car, en y arrivant, on était frappé de la grandeur des pièces et des galeries qui le composaient , de la magnificence de son ameublement, du grand nombre de tableaux des plus grands maîtres, qui Tornaient, et d\in agréable jardin d'hiver, où la veidure, les fleurs et le chant des oiseaux semblaient transporterie printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.

La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ennite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales.

On y voyait aussi une sorte de cours d'histoire presque animée; c'était la collection la plus complète des médailles de tous les pays et de tous les siècles.

Enfin, à l'extrémité de ce palais, on entrait dans>une salle de spectacle élégamment construite , et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Vicence ; elle était demi-circulaire, n'avait point de loges^ et n'offrait aux regards qu'un amphithéâtre de gradins.

Une fois seulement tous les quinze jours ^ pendant l'hiver, Timpératrice invitait au spectacle le corps diplomatique et toutes les personnes présentées à la cour. Le reste du temps , le nombre des spectateurs se réduisait à une douzaine de pcr-

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sonnes : c'étaient ordinairemoait le grand-duc et la grandeduchesse, Faide de camp MomonofT, le grand écuyer, le grand chambellan , le comte Strogonofif , le râe-Ghancelier^ le comte Bezborodko , le prince Potemkin , la comtesse Skawronski sa nièce , mademoiselle Protasoff, Fambassadeur C(4)entzel, le princeMe Ligne et moi.

H. Fitz-Uerbert était parti : politiquement parlant , je ne pouvais que m'en féliciter ; car dans la position actuelle des affaires, j'aurais trouvé ai lui un adversaire redoutable par son esprit, par son adresse , et par raffection qu'il avait inspirée à rimpératiice; mais cependant son absence m'était pénible, car je lui avais voué une tendre et sincère amitié.

Le grand-duc et la grande-duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaiaitde venir à l'Ermitage ; plus rarement encore on y voyait la princesse d'Arshkoff : son caractère tran* chant et impérieux convenait mal à celui de Catherine.

Cette femme hautaine avait l'air d'une méprise de la nature; die tenait phis de notre sexe que du sien. Exagérant là part qu'elle avait prise à Tavénement de l'impératrice au trône , elle s'attribuait exclusivement le triste honneur de cette révolution, qu'elle racontait à toute FEurope dans ses voyages.

Aussi dans les premiers jours du règne de sa souveraine, montrant une ambition sans mesure , elle avait demandé le commandement d'un régiment des gardes, et peut-être mémo espéré un ministère. Mais. Catherine II , qui n'était pas d'humeur à lui laisser gouvçmer l'empire , accueillit ironiquement, me dit le prince Potemkin , ses importunes sollicitations , et la ramenant ensuite à des prétentions plus conformes à son ^enre d'esprit , la nomma diroistrice de l'académie qu'elle venait de fonder.

On s'était occupé, par les ordres de l'impératrice, à faire venir de France une bonne troupe de comédie. Celle que j'y vis nous offrait une réunion de taloits fort distingués ; (m y remarquait le célèbre acteur Aufirêne, quelques fameux compo-

siteam ^ vktuoses : Paesiello d'abord, plus tard Cimarosa , Sarti , le cbanteur Marchesi et madame Todi, faisaient les délices, non de riropératriee, dont Toreillc était insensible à riiarmonie , mais du prince Potemkin et de plusieurs amateurs éc1»rés.

Cathenue II voulut faire un cours assez complet de notre théâtre : tous les soirs on représentait devant elle quelque pièce de Molière ou de Regnard. Mais il serait difficile d'exprimer quel fut, dans les premiers jours, l'embarras de nos pauvres acteurs, obligés déjouer sur un grand théâtre , voyant eu face d'eux une salle magniGque, bien éclairée , mais presque déserte, et dont dix ou douze spectateurs i)euplaient seuls la solitude. Là , les applaudissements, même unanimes, ne faisaient pas un bruit fort encourageant , et c'était bien certainement le cas de peser les suffrages au lieu de les compter.

L'impératrice m'avait demandé de lui lire une tragédie de Coriolan que j*avais composée sur le vaisseau qui me ramenait d'Amérique. Son indulgence jugea cet ouvrage avec une prévention a favorable , qu'elle voulut absolument le faire représenter.

J*eas beau m'en défendre , elle l'exigea ; j' obtins seulement que cette représentation n'aurait lieu qu'en présence du petit cercle de l'impératrice.

On me le promit , et mon Coriolan fut en effet joué deux ou trois fois devant un public de douze spectateurs, parmi lesquels je n'avais à craindre aucune cabale. Aussi le bravo fut universel, et l'auteur demandé.

Mais on sait que les promesses des cours sont légères, et le sage doit y peu compter : au reste , en me trompant , on me gardd le plus inviolable secret ^ et quoique ce fût le secret de la comédie, rien n'en transpira pour le moment.

Un certain jeudi , je suis invité au grand spectacle de l'Ermitage avec le corps diplomatique et toute la cour. J'arrive ; l'impératrice m'appelle ; elle me fait asseoir à ses pieds sur le

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gradin qui était au-dessous du sien. La toUe se lève; les acteuis paraissent ; et , à mon grand étonnement , je vois que c'eft ma tragédie qu'on joue.

Jamais , de ma vie , je n'éprouvai d'embarras paieû : les acteurs jouaient à merveille , et le public, pour imiter l'impératrice , applaudissait vivement.

Ma contenance était assez gauche; je me tenais en silence, immobOe et les yeux baissés comme une statue. Mais tout à coup rimpératrice, qui était derrière et au-dessus de moi , prend ma main droite dans la sienne , ma main gaudie dans Fautre , et me force ensuite à m'applaudir moi-même.

Après cette obligeante plaisanterie, il fallut bien prendre courage et soutenir de mon mieux , à la fin de la pièce , les nombreux complimcmts dont la courtoisie ne permettait guère à personne de se dispenser.

' Le jour suivant, l'impératrice, se moquant de ma peur, voulut , après , s'étendre en éloges sor ma tragédie ; alors je pris le seul parti qui me semblaôt convenable , c'était celui de faire moi-même la critique de mon drame et d'en raqppekar les nombreux défauts.

« Je vais vous donner une preuve , me dit Sa Majesté avec « cette grâce qui savaitsi bienattacher ceux à qui elle daignait « vouloir plaire , je vais vous donner une preuve que vous avez « mérité moa suffrage , sinon par la beauté des vers , dont je « suis un mauvais juge , mais au moins par la noblesse des sen- « timents et des pensées. Cette preuve, la voici : vous savez « que j'ai l'oreille peu poétique; cependant voilà un passage de « votre tragédie que j'ai retenu. » Et elle me dit les vers suivants :

«Une honteuse paix n'est qa*nn affront sanglant Que le peuple vaincu supporte en frémissant -. Elle aigrit son coorioux ; jamais il ne Fendure Que fe temps quMl loi faot pour guérir sa blessure;

]1 Taccepte par crainte, il la rompt sans remords , Et les dieux qnli parjure approuvent ses efforts. Alors, des deut côtés, une foreur cruelle Rend la guerre sanglante et la haine immortelle , Porte répuisement, Feffroi , l'oppression , L'esclayage, Popprobre et la destruction.

Yoiià les tristes fruits de toute paix honteuse , Loi toujours sans effet, trêve toujours trompeuse.

Oo voit que ces pensées politiques , qui pouvaient être du goût de rimpératrice , Tavaient, autant que sa bienveillance, un peu aveuglée sur le mérite médiocre du'poëte diplomate.

Cette princesse me demandait de temps en temps , avec un sourire un peu ironique, si j^avais reçu des nouvelles de France; enGn , un jour, elle m'apprit la nouvelle de Feutrée des troupes prussieimes en Hollande , et parut craindre vivement que nos troupes ne pussent pas arriver à temps pour prévenir les suites de cette invasion.

Sa crainte n'était qiie trop fondée : après de longues délibérations dans le conseil du roi , la fermeté des ministres de la guerre et de la marine avait paru l'emporter sur la circonspection timide de Tarchevéque de Toulouse , nommé récemment chef du conseil des finances ; et Louis XVl , naturellement courageux^ quoique pacifique, s'était décidé à promettre Tappui de ses forces aux Hollandais.

En conséquence , il avait ordonné à mon père de prendre les mesures bécessaires pour le rassemblement d'une armée qui devait se réunir à Givet , et de lui présenter l'état des fonds qu'exigeait une prompte entrée en campagne.

Ce travail fut bientôt fait ; mais inutilement mon père en présentait le tableau à chaque séance du conseil ; et , malgré, tous ses efforts, secondés par ceux de M. le maréchal de Castries , on différait chaque jour l'importante décision qui seule devait tout mettre en mouvement.

On ne parlait alors en France et dans les pays voisins que T. ir. to

tfO MEMOIRES

du rassemblem^t de Tannée française ; mais cependant GIvet ne voyait arriver aucun drapeau près de ses murs.

J'appris dans la suite, par mon père , une anecdote qui peut servir à expliquer cette inconcevable tergiversation,, et à apprendre en même temps à ceux qui veulent écrire llûstoîre des grandes scènes qui se passent sur le théâtre du monde , sans en avoir connu les acteurs, et sans les avoir vus dans Tintérieur des coulisses, quelles sont souvent les causes légères, et presque puériles , qui influent sur les affaires de la plus haute importance.

M. de Brienne, archevêque de Toulouse, dénué des grandes qualités qui constituent un bon évêque et un habile homme d'État , était doué de cet esprit fin ] léger et facile , qui donne dans la société des succès certains.

■ Or malheureusemait, à cette époque, c'était une société brillante et choisie , s'intitulant exclusivement la bonne com,' pagniCy qui faisait les réputations et distribuait les grandes places.

Trop légère pour distinguer le fond, de la superficie, et Tintrigue , de la politique , elle se laissait facilement tromper par de vaines apparences , et prenait presque toujours ce qu'on appelait Tamabililépour le vrai mérite.

Monsieur Farchevéque de Toulouse, lié dans sa jeunesse avec M. Turgot et avec quelques partisans du système des économistes, avait montré aux états de Languedoc une élocution facile , une douce gravité , un esprit conciliant.. A Paris, dans les salons , il parlait à merveille d'affaires aux personnes qui ne les entendaient pas , et qui croyaient les entendre.

Quelques femmes de beaucoup d'esprit, telles que mesdames de Tessé , de Beauvau , de Montesson , firent la réputation politique de ce prélat; Les amis de Necker opposèrent l'archevêque à M. de Galonné. Dans l'assemblée des notables , il se concilia Fappui du clergé en soutenant ses privilèges , et , en même temps , il s'attira momentanément, par sa résistance aux plans

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du nÛDiâtf e , la confiance de quelques patridtes j même celle de M . de La Fayette^ qu'il trompa.

D'UB autre côté , malgré la répugnance connue du roi pour les premiers ministres , et surtout pour les prêtres qui s'occu^ paient d'affaires temporelles, il espérait arriver à son but pair le crédit d'un ami subalterne , Tabbé de Yermont.

Précédemment , il avait persuadé au duc de Choiseul d'en<- ▼oyer cet abbé à Vienne , en le chargeant d'e&seigner les prin^ cipes de la langue française à l'archiduchesse Marie-Antoinette.

Cette princesse , montée au trône, continuait à donner une partie de sa confiance à l'abbé. L'archevêque employa utilement son crédit , et cet agent fidèle le vantait sans cesse dans ses entretiens particuliers avec la reine.

Ce fut par ces moyens qu'ayant aplani tous les obstacle^ qui auraient pu arrêter son ambition , il fut porté au ministère, lorsque M. de Caionne , vaincu par les parlements et par les notables , vit briser sa baguette magique, et disparut.

II ne s'agissait plus d'intriguer, mais de gouverner : M. de Brienne , au timon de l'État , ne sut employer que les petits moyens dont il s'était servi pour y parvenir. Il ne pouvait rien vaincre , et voulait tout éluder. Toute grande mesure épouvantait sa faiblesse, et s'il ne pouvait éviter qu'on en prît une, il employait toute sa prétendue habileté à en retarder, à en pa* ralyser l'exécution.C'était donc avec un vif regret qu'il voyait le roi déterminé à soutenir par les armes la Hollande, son alliée , contre les Anglais et les Prussiens.

Les embarras que devait causer au ministre des finances une nouvelle guerre lui semblaient insurmontables; et , sans songer au rôle humiliant qu'il allait faire jouer à notre cour, il ne s'occupa phis qu'à retarder, autant que possible, l'heure des deprises et celle des hostilités.

Voici l'étrange et presque ridicule moyen qu'il tenta et qui lui réussit : le roi , par sympathie de vertu et de bonté , aimait persMmellement M. de Malesheri>es, ministre d'État, qu'il ve-

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naitderappeleif^u conseil. M. deMaleslherbes, comme la phipart des grands hommes, avait son faible , c'était celui de se plaire -h raconter les nombreuses anecdotes dont sa riche mémoire 4tait meublée; et il faut convenir que personne ne racontait mieux que lui.. Il attachait danâ ses récits par la philosophie de sa raison , par la bonhomie de son caractère et par la finesse doucement maligne de son esprit. Quand il avait une fois commencé, il s'arrêtait difficilement, et aucun de ses auditeurs n*é^ tait tenté de mettre le signet.

, J'ai dit plus haut que mon père , impatient d'obtenir la décision et la signature qu'il demandait, soumettait , à chaque séance, cet objet à la délibération du conseil : alors l'archevêque^ interpellant avec adresse M. de Malesherbes sur quelque évëne^ ment passé, analogue aux circonstances présentes, celûi-d commençait à raconter. Vainement les deux maréchaux vou« laient mettre fin à cet épisode , le roi se plaisait à écouter. Le récit se prolongeait , l'heure s'écoulait , il était tard lorsqu'on commençait à discuter, et l'affaire principale était renvoyée à un auUe cpnseil.

On aura peine a croire que quatre séances , c'est-à-dire qumze jours , se perdirent ainsi. La discussion des mesures à prendre ne venait que d'être terminée, lorsqu'on apprit là prompte invasion du due de Brunswick , la terreur des Hollandais , la défection du prince de Salm, qui les commandait , la prise de leurs viHes et l'achèvement complet d'une révolution qui livrait cette république au stathoudcr et à TAngle-* terre.

. On ne peut que déplorer le sort des États compromis par de telles fautes. Le prélat qui nous avait valu cette humiliation fut élevé au rang de principal ministre, et les deux maréchaux qui avaient voulu conserver notre gloire intacte donnèrent leur démission, ne pouvant se résoudre à servir sous les ordres de l'archevêque.

J'ai déjà dit, je crois, que la convocation des notables avait pro-

duit en France et dans T Europe la plus décevante illusion. On croyait partout que la générosité d'un prince qui s'annonçait , dès son début , comme un émule de Henri IV , secondée par un ministère qui appelait autour de lui les lumières des hommes les plus éclairés de la France, verrait ses intentions bienfaisantes couronnées d'un plein succès.

L'événement ne justiûa pas cette attente ; on n'avait pas assez

examiné les remarquables changements survenus dans nos esprits, dans nos opinions, dans nos mœurs. La France n'était plus la même : un règne efféminé ; des revers honteux ; une administration mobile , tantôt arbitraire et audacieuse , tantôt faible et craintive ; des vérités et des erreurs répandues par une nouvelle philosophie ; l'enthousiasme pour une liberté que nous avions longtemps enviée à l'Angleterre, et que nous venions d'affermir en Amérique; le mécontentement des peuples trop grevés d'impôts; la popularité acquise par les parlements lorsqu'ils résistaient au ministère ; leurs exils, leurs rappels, enûn un désir presque général d'innovations et de réformes, produisaient, au milieu d'une monarchie presque absolue, une sorte de fermentation républicaine.

Le 22 février 1787 , le roi ût l'ouverture de l'assemblée des notables. Alors , au lieu de l'enthousiasme que cette sorte d'appel au vœu national devait exciter, on vit partout se manifester l'esprit de méfiance , de critique , d'opposition , de censure et même de raillerie.

La liberté fut portée jusqu'à la licence : les épigrammes , les pamphlets , les pasquinades , pleuvaient sur les ministres et sur les notables.

Aux éclaircissements multipliés fournis par M. de Galonné , on opposait les réponses les plus ironiques et les propositions les plus diverses. Les évoques demandaient l'assemblée du clergé. M. de La Fayette osa imiter l'exemple donné par M. de Malesherbes quelques années auparavant, et demanda la convocation des états généraux ; sa proposition ne causa qu'un grand

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étonnemcnt : on était loin de penser que la réalisation de co vœu hardi serait si prochaine.

M. de Calonne ne résista que deux mois aux attaqueStetoeux qui lui succédaient étaient encore bien moins en état de leur résister que lui.L'assembiée se sépara le 8 mai, et son opposition constante laissait le gouvernement dans une situation bien phis eritique que celle qui l'avait déterminé à la convoquer.

Ce fut à cette époque que le roi nomma principal ministre Tarchevéque de Toulouse. Les marécliaux de Ségur et de Ca»tries donnèrent leur démission; mais te garde des sceaux, le baron de Breteuil , et M. de Montmorin conservèrent leurs portefeuilles. M. de Brienne fut nommé ministre de la guerre; M. de la Luzerne , ministre de la marine.

L'exil du parlement de Bordeaux à Liboume donna un nouvel aliment au mécontentement public : toutes les cours sour veraines se déclarèrent hautement en faveur des exilés; d'une' extrémité de la France à T autre , la clameur devînt universelle.

Le principal ministre dut sentir alors qu'il était bien plus facile de briller dans une opposition , que de se soutem'r à la tête d'un gouvernement , au milieu de tant d'orages. Je crois même que , s'il eût été doué du génie dont il manquait , il se serait encore tiré difficilement d'une pareille crise.

En effet, tout semblait désorganisé : le foi, bon, mais faible, tourmenté par des conseils contradictoires , restait indécis entre eux ; il n'était animé que d'un unique sentiment , celui de Famour du bien public; mais, pour Topérer, chaque intérêt privé le lui présentait sous des faces différentes. Il ne possédait pas la force nécessaire pour persister dans 4ine déternaination^ pour suivre un système, et pour soutenir un ministre.

La cour défendait à grands cfis les abus. La noblesse , autrefois rivale du trône, n'avait plus d'autre désir que celui de conserver ses privilèges pécuniaires et honorifiques, de s'élever rapidement aux grades qui pouvaient faire espérer la gloire ,

et d*obt^ir des pensions ou des sinécures nécessaires pour soutenir Sùa rang et son luxe.

Le clergé , fondant le maintien de sa puissance sur son acoord avec Paatorité , se serait montré prêt à la seconder, si cette autorité n'eût pas été Tcnrcée d'exiger de loi d'indispensables sao^ioes d'argent. Enfin lesparlements, dont l'assistance avait fortifié le trône pour détruire la puissance seigneuriale, préteiidaîeiit succéder aux états généraux et protéger les intérêts du peuple contre le pouvoir ministériel. Ainsi c'était pour maintenir lecDr indépendance , et pour devenir la seule digue opposée à rantorité du monarque devenue absolue, qu'ils se montraient récalcitrants contre le surcroît des charges publiques.

Dans ee temps, le secrétaire de légation qui avait remplacé [Hès de moi M. Charrette de La Colinière, étant obligé de s'éloigner^ la reine obtint qu'on m'enverrait un jeune *homme qu'elle lionoraît de sa protection : c'était M. Genêt, frère de madame Campan.

Je le trouvai spirituel, instruit, possédant plusieurs langues, et doué de quelques talents agréables; mais sa tête était fort vive. I>epuis on le vit entraîné par le char de la révolution , et nommé par les girondins ministre de la république aux États-» Unis; là, sa bouillante activité échoua dans une tentative qu'il fit pour attaquer le 'crédit de l'illustre Washington, et pour rendre le gouvernement américain plus démocratique.

La^erre entre la Porte et la Russie avait enfin éclaté. Souwaroff avait battu les Turcs, qui venaient de débarquer en Crimée. MaisPindolence du prince Potemkin contrariait excessivement l'impératrice; et, tandis qu'il n'entreprenait rien, il ' accusait les Autrichiens de ne rien faire. Son seul désir, sou teul but était la prise d'Oczakoff; et, pour ne pas la manquer, il faisait d'aussi grands préparatifs contre cette faible ville, que d'il avait dû attaquer Luxembourg.

Cependant l'ingénieur Lafitte m'avait écrit qu'elle n'était pas en état de résister à une brusque attaque ; mais le temps perdu

par le prjuce fut mis à profit parles Tares, qui renforeèrent la garnison , accélérèrent les travaux et complétèrent Tétat dé^ fensif de la place.

Si les musulmans eussent été moins ignorants en tactique et en discipline , ils auraient tiré de grands avantages des tergiversations de leur ennemi; mais je connaissais leur aveugle J&natisme , leur obstination à faire la guerre sans règles , et , dès le 14 mars 1788, j'annonçai au ministère français qu'Oczakoff, Belgrade , Choczim seraient pris , et que les armées impériales « marchant toujours de succès en succès, forceraient la Perte .à se soumettre aux conditions que leur dicteraient ces deux puifr' sances.

La diplomatie se montrait alors plus active que les aimées : la Porte même, sortant de son apathie ordinaire , avait trouvé le raoyki , par Tentremise secrète des Prussiens , de déterminer le roi de Suède à armer ses vaisseaux , dans le dessein d'empêcher ceux de Catherine de s'éloigner et de porter une seconde fois le pavillon russe dans l'Archipel.

Frédéric-Guillaume était parvenu à se faire un parti dans la ville de Dantzick. Quelques corps de troupes prussiennes s'en approchaient , et les agents de ce prince , réveillant en Pologne l'amour de la liberté , présentaient aux esprits ardents de eo pays , trop opprimé , l'espoir de secouer le joug de la Russie.

Tous ces éclairs, précurseurs des orages, agitaient Cathe^ rme sans l'ébranler, et la nouvelle qu'elle reçut de la sigoature d'un traité d'alliance entre T Angleterre, la Hollande et la Prusse, lui faisait désirer plus vivement la conclusion d'une quadruple alliance dont la nécessité devenait plus évidente de jour en jour.

Mais vainement elle nous demandait d'expliquer clairement nos intentions; vainement elle s'efforçait de pénétrer les secrets de notre système politique. Malheureusement nous n*en avions pas, et il était impossible de deviner les plans d'un cabinet livré, par la faiblesse et par la crainte, à l'irrésolution.

. On m'ordonnait cependant toujours de continuer la négociatiou; un singulier incident vint momentanément en multiplier les difficultés. L'Espagne avait alors à Pétersbourg un ministre instruit , probe et spirituel : la rigueur excessive du climat porta malheureusement atteinte à sa santé ; il fut attaqué d'une maladie que les médecins nomment mélancolie hypocondriaque.

Ce mal , de la nature la plus bizarre, troublait sa raison sur un point exclusivement ; elle restait complète sur tous les autres. Ses dépêches, qu'il me communiquait, étaient toujours remarquables par le bon sens qui les dictait , par l'élégance qui les ornait , et longtemps rien dans sa conversation ordinaire ne trahit. son infirmité; il était toujours le même dans les conférences et dans la société. Un très-petit nombre d'amis seulement, s'étai^t aperçus de la déviation de ses idées , qui le portaient à croire que beaucoup de gens lui en voulaient, et qu'il était entouré d'ennemis.

Je fus un des premiers auxquels il confia ses peines : leur objet, àabs ce moment , était la prétendue inimitié du comte de Goërtz, ministre de Prusse. Il se figurait que ce ministre gagnait ses domestiques , et payait des ouvriers pour faire toutes les nuits, près de sa maison, un bruit terrible qui ne lui permettait pas de dormir.

Je m'afQigeai de son étrange erreur ; je lui gardai le secret ; mais tous mes efforts pour le ramener à la iraison furent infructueux. Quelques mois après, je devins moi-même le sujet de ses inquiétudes : dès que je parlais bas à quelqu'un, il croyait que je disais du mal de lui , et m'en faisait de vifs reproches. Enfin , comme l'impératrice avait voulu qu'on jouât devant elle, à l'Fjrmitage , une des vieilles comédies de notre théâtre , P Homme singulier^ mon malheureux Espagnol se persuada que j'avais inséré dans cette pièce quelques vers destinés à le peindre et à le ridiculiser. Par compassion pour sa faiblesse , j'eus beau lui montrer le livre anciennement imprimé où se trouvait cette comédie , rien ne put le désabuser.

118 MÉMOIBES

Bientôt le comte de Gobentzel et le duc de Serra Capriola, ministre de Naples, devinrent ses confidents, et, peu après, les objets de ses soupçons : il accusait Tun d'empêcher toutes les femmes et filles de Pétersbourg de répondre à ses désira , et l'autre d'avoir défendu à tous les horlogers de lui vendre une montre qui pût marquer l'heure avec précision.

Nous gémissions de voir un si honnête honmie tourmenté par des peines qu'aucun soin de l'amitié ne pouvait adoucir. Son état nous donna d'autres genres d'inquiétudes , lorsque nous reçûmes de nos cours l'ordre de lui communiquer les dé* tails de la négociation secrète relative à la quadruple alliance.

Cependant, comme je remarquais toujours que, dans ses entretiens politiques et dans ses lettres , sa raison se conservait tout entière , nous piimes patience, espérant que son état n'au* rait aucune influence fâdieuse sur les affaires dont nous étions chargés.

Malheureusement notre sécurité ne put pas dujrer : s'éloignantde nous de plus en plus, il se rapprocha tout à coup des Prussiens, des Anglais, des Portugais , qui* traversaient noi négociations ; et nous apprîmes que , regardant son secrétaire de légation comme un de ses ennemis , il l'avait enfermé sous clef vingt-quatre heures , et lui avait retiré ses chif&es.

Dansées circonstances embarrassantes, et voulant éviter. le plus possible'un éelat^ nous convînmes, d'après le conseil da comte de Gobentzel , de consulter à cet égard le vice-chance* lier. « 11 y a quelques jours , nous dit celui-ci , malgré ma « juste considération pour vous , j'aurais eu peine à vous croire , « ayant toujours vu la personne dont il s'agit très-éelairée , «« très-prudente et très-sensée. D'ailleurs , plusieurs membres « du corps diplomatique disaient assez, malignement que ce « ministre était devenu Kobjet de certaines intrigues dans le a but de le déplacer ; on le disait même assez hautement à la « cour du grand-duc. Mais , avant-hier, cet homme infortuné « m'a demandé une conférence secrète; et, lorsqu'il fui tête

DU COHTB DB SÉGUB. 119

« à t0le arec moi , fl se plaignit amèrement de la haine « raie qui le poursuivait, des griefe qu'il prétendait avoir « contre vous, et de la manière injuste dont il était traité par « les ministres de rimpératriœ , qui avaient, donné , disait-il , « les ordres les plus sévères pour épier sa condmte et pour « empêcher ses domestiques de le servir. Enfin , ajouta-t-ril « les larmes aux yeux ^ on ne me donne qu^une boisson infecte , ^ et il ne nCest pas possible, quelque soin que je prenne y «( de boire de teau de la Neva. J'ai informé ma souveraine « de cet étrange accident , et elle pense qu'il est urgent de « prendre les mesures nécessaires pour que sa cour le rappelle. « Son médecin , que j'ai vu, assure que , dans un climat phis « doux , cette hypocondrie se dissipera. »

Cet avis étant conforme au nôtre , nous nous réunîmes tous trois. Nous appelâmes dans cette- réunion secrète le secrétaire de la légation espagnole , le médecin du malade ; et, rédigeant une relation des faits, munis des certificats nécessaires pour en constater la vérité , nous adressâmes ce document à M. de Galvez, qui était alors ministre d'Espagne à Berlin.

Nous espérions que son rappel aurait ainsi lieu sans éclat ; mais je ne sais par quelle indiscrétion , celui même qui était l'objet de nos prudentes démarches et de nos soins délicats, fut informé de notre réunion et de son résultat.

H nous demanda vivement des explications, que nous lui refusâmes ; il s'en plaignit à ses nouveaux amis , qui jetèrent feu et flamme contre ce qu'ils appelaient nos intrigues. Mais cet éclat ayant produit son effet naturel , celui d'empirer l'état du ma* lade, il donna lui-même de si évidentes preuves de sa déplorable situation , que les calomnies tombèrent.

M. de Galvez, ayant reçu de sa cour l'ordre de venir résider à PéterslK)urg, arriva. Le malade , envoyé dans un climat moins rigoureux., recouvra peu à peu sa raison , sa santé , et nous fûmes ainsi déh'vrés de la plus pénible et de la plus singulière des contrariétés.

120 MEMOIBBS

Sur ces entrefaites , le fameux Américain Paul Jones arriva en Russie , cherchant , comme il Tavait toujours fait , des aventures et des combats. Ce maria s'était rendu célèbre par sa rare intrépidité, ayant, à bord d'un faible bâtiment , porté Téffroi sur les côtes d'Angleterre , et pris de vive force une frégate et un vaisseau de guerre.

Il ne m'apportait pas de lettres de recommandation. Les États-Unis , non reconnus encore en Russie, n'y avaient point d'envoyé ; mais j'avais fait la guerre en Amérique : tout Américain me semblait un frère d'armes. Paul Jones était, comme moi , membre de l'association de Cincinnatus ; et , ne craignant point d'être désapprouvé^ je le présentai à l'impératrice. Cette princesse l'accueillit avec faveur, me permit de le mener dîner chez elle, le nomma contre-amiral , et lui destina un commandement sur la mer Noire.

Cet événement répandit l'alarme dans la factorerie anglaise ; efle éclata en plaintes peu mesurées. Les ofûciers^ anglais qui servaient dans l'armée navale de Catherine se réunirent, délibérèrent , et déclarèrent qu'ils voulaient quitter le service. L'amiral Greig eut besoin de toute sa sagesse , de toute son influence, de toute son autorité pour les faire renoncer à cette résolution , tant ils étaient indignés de voir élever à un haut grade, un guerrier qu'ils traitaient de rebelle, de félon et de piraté.

Paul Jones , en dévouant son épée à Catherine lui déclara noblement qu'il n'entrerait à son service qu'après avoir obtenu, l'assurance qu'en aucun cas il ne serait obligé de combattre, contre les Français.

Mon crédit et ma faveur étaient alors parvenus au plus haut point. L'impératrice , fidèle à sa parole , venait de développer à l'empereur, avec précision , ses prétentions, ses vues , son sys-' tème , les bases de l'alliance qu'elle voulait conclure avec nous. Le comte de Cobentzel , les ministres russes croyaient tout terminé , et j'étais peut-être le seul à Pétersbourg qui ne regardât pas la quadruple alliance comme signée, quand on apprit que le

le capitaiirftacha se montrait avec une forte eseadre dans le liman. En même temps l'arrivée d*uu courrier de Suède répandit une TÎve alarme dans le palais de Fimpératrice et dans la capitale. On sut que Gustave armait des galères , rassemblait en Finlande trente mille hommes qu'il devait commander, et diargeait son frère, le duc de Sudérmanie, de se mettre à la tête de son armée navale.

« Le roi de Suède a déclaré en plein sénat ( écrivait le comte « de Razoumowski au ministre de Catherine ), que les arme- « ments et les démarches delà Russie lui imposaient la néces- « site de se préparer à la guerre, afin de prévenir les coups « que riinpératrice voulait lui porter. Ayant envoyé , ajoutait « ce prince , un courrier au baron de Nolken pour lui ordonner « de demander au gouvernement russe des explications ^mia- « blés , je n'ai reçu que des réponses hautes , menaçantes , et « presque équivalentes à l'ordre de désarmer. Dans de telles « circonstances , l'honneur de la nation et sa sûreté exigent « qu'on déploie toutes les forces de la Suède pour éviter le « péril qui la menace. »

Ces paroles, disait-on, avaient entraîné tous les suffrages, et même ceux des amis les plus constants de la paix. En écri* vaut ces nouvelles, le comte Razoumowski mandait que le roi de Suède s'était efforcé de faire croire qu'il agissait conformément aux vues de la cour de France.

Les ministres russes m'en parlèrent avec inquiétude , et , tout en me paraissant convaincus de notre loyauté, ils me faisaient entendre suffisainmcnt, que personne ne pourrait croire Gustave assez imprudent pour faire un tel éclat sans être sûr de l'appui de quelques grandes«>puissances. Pour aigrir leurs soup; çons, les ministres d'Angleterre et de Prusse affectaient de blâmer hautement la conduite du roi de Suède.

Dans cette position , et n'ayant point reçu d'ordres , j'étais obligé de répondre avec une extrême circonspection, rassurai les ministres « que, dans tous les cas, l'impératrice devait

« compter 8UÏ les bons offices du tqi. J'ai cependant, ajou* « tai-je, qu^ue peine à croire à la gucn^e. Si Gustave avait formé « le dessein de la déclarer, il aurait- probablement attendu « le départ de la flotte russe , afin de trouver la mer libre. « Ses démonstrations belliqueuses n'ont peut-^tre d'autre « objet que celui de rendre , sans se compromettre , un service « à la Porte , en empêchant les vaisseaux de Timpératriee de « porter leurs armes'dfflis TArcbipel.

Au reste , une dépêche de M. de Simolin, ministre de Catlierine à Paris , dissipa promptement les nuages formés contre iioos * il rendait compte à sa cour d'un entretien assez vif entre M. deMontmorin et M. de Staël , ambassadeur de Suède, et prouvait, par Jà , complètement combien le roi était loin d'approuver Farmement imprévu et le langage menaçant de Gustave III.

L'impératrice ne pouvait se persuader que le monarque d'un royaume faible en territoire , en troupes et en ressources , pût attaquer une puissance colossale comme la sienne. Cependant , d'après le conseil de ses ministres , elle ordonna la formation d'un camp de vingt-six mille hommes près de Frédérlskham. Ces troupes devaient être commandées par le comte Pouskhin, et sous lui par Midielson , autrefois vainqueur du fameux brigand Pugatdieff.

Malheureusement, ces vkigt-six mille hommes n'existaient que sur le papi^ ; à peine pouvait-on en rassembler six mille. Par une imprudente confiance , le nord de l'empire se trouvait totalement dégarni de troupes : le prince Potemkin avait tout attiré vers le midi ; il mettait plus d'aîètivité à grossir ses forces qu'à les faire agir.

Ses lenteurs permirent au capitan-pacha de reparaître sur la mer Noire avec cent bâtiments de guerre, grands ou petits, de faire entrer le quart de sa flotte dans le liman , et de renforcer la garnison d'Oczakoff par un corps de six mille Turcs. Le prince de Nassau, qui commandait les forces navales de

Gatiieriiie , ne doutant jamais de sa fortune , s'avança témérairement contre ramiral musulman avec quatre-vingts bâtiments légers, dont les plus grands étaient les élégantes galères sur lesquelles l'impératrice avait navigué. Je ne comprends pas encore comment un ingénieur anglais , audadeux et habile , M. Bentham , était parvenu à rendre ces galères capables de porter des canons d'un assez gros calibre.

L'amiral Paul Jones , commandant un vaisseau et une frégate , était destiné à piptéger la marche de Nassau ; mais il le suivait difficilement à cause des bas-fonds sur lesquels le prince se hasardait.

L'action héroïque d'un officier russe fut le prélude des combats sanglants qui devaient la suivre : cet officier se nommait Saken ; il commandât une chaloupe canonnière. Voulant reconnaître les Turcs y il fut enveloppé par eux ; ainsi privé de tout espoir de salut ou de fuite , il écrivit un billet à Nassau pour lui dffe d'être tranquille sur son sort , parce que ni lui ni son équipage ne tomberaient dans les maios des Barbares. Quelques instaiifs après , il est abordé par trois bâtiments turcs , met le feu à ses poudres , saute , et entraine dans sa destruction les trois bâtiments ennemis. Catherine , ne pouvant récompenser que sa veuve , lui donna une forte pension.

Nous attendions d'un jour à l'autre avec impatience les courriers du prince Potemkin. Le comte Bezborodko me disait asseas plaisamment , qu'avec quatre têtes comme celles de Nassau , de Paul Jones, de Souwaroff et du capitan-pacha, il serait difficile qu'on ne reçût pas bientôt de grandes nouvelles.

A la même époque, ayant obteuu de l'impératrice le grade de colonel pour un Français, officier d'artillerie, nommé M. Prévôt , je le fis partir pour aller rejoindre le prince de Nassau. Cet officier, récemment attaché au service de Hollande, avait été le seul qui eût opposé quelque résistance aux Prussiens. * Son esprit inventif ne contribua pas faiblement au succès de Nassau : il fabriqua pour lui des fusées remplies d'une sorte do

1^ M^MOKBES

feu grégeois , liquide et inextinguible ; ces fusées étaient percées de plusieurs trous qu'on bouchait avec de la cire ; on y suspendait plusieurs fils de fer armés de crochets aigus. Ces mênoyes fusées, lancées dans les agrès d'un vaisseau ennemi, s'y aXr tachaient et versaient, sur tout le bâtiment, des torrents d'mie flamme que rien ne pouvait éteindre.

Le prince de Ligne, las de son inaction, avait été trouver le maréchal Romanzoff , dont Tavant-garde mit en fuite Un gros corps de Turcs. Moninfatigable ami, s^près^avoir été' avec le maréchal reconnaître Choczim , revint à Tarmée du prince Potemkîn.

La politique européenne , dans ce moment , ne se composait que de petites intrigues ^ d'ineertîtudes et d'obscurités : M. de Woronzoff écrivait d'Angleterre que le cabinet de Londres excitait Gustave à la guerre ; M. de Blontmorin me mandait qu'il n'en croyait rien; le ministre de Suède, M. de Nolken, me donnait toujours des marques d'une amitié personnelle , mais sa confiance n'était plus accordée qu'aux Anglais et aux Prussiens.

La lueur des armes ne tarda pas à dissiper les brouillards qui couvraient les yeux de tant de politiques, Gustave , arrivé en Finlande, s'avança sur la frontière russe, à la tête de trente mille honunes; en même temps son escadre croisait dans le golfe.

. Le gouvernement danois déclara formellement au roi de Suède , que, neutre dans le cas où ce prince serait attaqué, il cesserait de l'être si c'était lui qui commençait les hostilités.

On ne pouvait plus se tromper sur les intentions du monarque suédois. L'impératrice , pour la première fois alarmée , ordonna aux premiers bataillons de chacun des régiments de sa. garde de se tenir prêts à marcher.

Les contrariétés de cette princesse furent contre-balancées par l'arrivée d'un courrier qui lui apportait la nouvelle d'une victoire que le.prince de Nassau et Paul Jones venaient de rem*

porter sur les Turcs dans le IJman. On n*en donnait point les détails ; on disait seulement que la flotte ottomane avait perdu trois vaisseaux. '

Nous ne tardâmes pas à savoir sous quel prétexte Gustave III avait cherché à voiler son évidente agression : comme ce prince, depuis quelque temps , feignait d'être vivement alarmé des p>i> paratifs belliqueux de Catherine, une inquiétude générale s'était répandue en Suède , et le comte Razoumowski , dans Tintention de la dissiper, venait de présenter officiellement au ministère suédois une note dont l'objet était de justifier les armements de sa souveraine.

Après y avoir expliqué leur but véritable ^ le dessein de combattre les Turcs dans l'Archipel , il rappeljdt et énumérait les fréquents témoignages d'amitié donnés depuis plusieurs années par l'inipératrice au roi de Suède. Récemment la Russie avait nourri la Finlande , totalement dépourvue de grains. Enfin , forcée par la guerre à équiper une flotte , Catherine II en avait aussitôt informé Gustave III, amsi que les autres princes de l'Europe, ses amis.

« Cependant , ajoutait le comte de Razoumowski , le roi , « d'après de fausses alarmes , ayant rassemblé par terre et par « mer des forces considérables , l'impératrice s'était vue obligée « de prendre sur ses côtes et sur ses frontières des mesures « semblables. Mais, en même temps, puisque le ministère « suédois paraît ajouter foi aux bruits, sans fondements, qui «t lui supposent des vues hostiles , elle veut convaincre le roi , « le ministère, les personnes ayant part au gouvernement et A la nation suédoise^ de la pureté de ses intentions amicales. « Elle espère leur prouver qu'elle n'a jamais formé l'idée d'at- « taquer la Suède , que ses armements ne sont que défensifs , « et que son seul désir est de maintenir la bonne harmonie qui « existait entre elle et le roi. »

Gustave, Hé par sa constitution, qui ne lui permettait pas

d'entreprendre, sans le consentement des États, une guerre 6U

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