LETTRE A M. L.... S
Vienne, 16 octobre 1790.
L..... S..*..» Totre cachet n'est pas odui d'un anoDjrme , et cependant ce n'est pas le vôtre ; car c'est celui de rerreur. Vos armes vous allaient à merveille. C'était alors le cachet du génie. Votre nous nous tirerons d'affaire m'a alarmé. L'audace vile et stupide qui a fait attaquer l'honneur de votre respectable père par des gens sans honneur et le peu de cas qu'ils font des bras emportes empêcheront , me disais- Je, mon ami de se jeter dans les leurs* Hélas ! je me suis trompé : quand on connaît la dialeur de votre âme , on doit en craindre l'exagération , et que l'amour d'un bien imaginaire ne fasse quitter celui qui est possible. La Grèce avait des sages , mais fils n'étaient que sept : vous en avez douze cents à dix-huit francs par jour, qui sont , sans le savoir, la fable de TEurope. Sans mission que d'eux-mêmes , sans marche aux affaires , sans connaissance des pays étrangers, sans plan général , sans intérêt public, quoique ce nom colore l'intérêt panticulier ; sans élévation , sans respect pour cette noblesse qui fut dans tous les temps brillante , utile et chère ; je sais que l'on compte sur l'Océan, qui peut, dans un pays dont il fait le tour, protéger les faiseurs de phrases et de lois. Mais comment pourra-t-on se soutenir ? supposé que , pour le malheur de la France, il n'y eût plus que des philosophes déchaînés, qui n'aiment ni les fêtes ni la chasse , qui vous répondra que leurs enfants seront sourds aux cris du plaisir, et de l'amour, qui seul est capable de détruire Pégalité?
Hessieors les beaux esprits, d'ailleurs très-estimables^ Ont fort peu de talents pour former leurs seinblables.
Une nation si jeune, si vive, si exaltée, qui dans ce moment fait une litière d'épines au-dessus des roses qu'elle veut étouffer, tiendra-t-ello des engagements de manège? Je suppose un cas horrible, imprévoyable , et possible pourtant à des tigres-singes , comme vous a appelés M. de Voltaire : on peut culbuter un roi, mais jamais le trône. Si ce n'est pas tout de suite un Bourbon , peut-être que le plus beau , le plus brave, le plus aimable, et le plus aimé des Français, montera un jour sur ce trône , qui jadis était ombragé de myrtes et de lauriers; et la roture de noms et de principes fuira devant un
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jeune prince ou dictateur, qui aura lu plutôt la bataille de Coutras, les Amulettes des jeunes gens de la cour, et les chiffres amoureux, que les visions du Contrat sodal. Il maudira le moment d'erreur où la France insigniûante a tiré autour d'elle un cordon de nullité» que le premier voisin percera quand il le voudra. Un sceptre de fer eœpéchera de revenir aux horreurs , et sera nécessaire. Voilà le résultat de la liberté. On effacera jusqu'au nom des sages d'aujourd'hui, qui croient que l'univers a les yeux attachés sur eux. On sautera dans l'histoire cent pages ennuyeuses de déclamation ; et de Glostercamp, après avoir passé par quelques jolies fêtes du Petit-TrianoD, et le bal paré pour M. le comte du Nord , on ira chercher de nouveaoi combats et de nouveaux plaisirs sous un autre règne. Platon n'était pas bon à suivre , mon ami , ni en amour ni en république. Diogèoe en France eût brisé sa lanterne. On s'est trompé sur son compte; ce n'était pas des hommes qu'il cherchait : il y en avait à Athènes ainsi qu'à Paris. C'était de petits garçons ; car il avait peur de se tromper»' l'habit des Grecs en pouvant favoriser la méprise. Étes-vous faits pour être des hommes, mes enfants, les plus jolis enfants du monde? Si les rois , pour venger la majesté du trône , veulent vous écraser, je vous défie d'avoir le temps de vous y opposer. Il faudrait votis en donner beaucoup pour ramasser vos corps , vos cœurs et vos esprits dans une plaine. Je sais que votre nation peut s'aguerrir, et qu'elle est capable des plus grandes choses par la supériorité de talents en tout genre ; mais on ne sera pas assez maladroit , j'espère , pour vous laisser faire. Sans se donner la peine de vous faire la guerre , qu'on tire autour de la France un grand cercle , comme contre la peste ; et toutes les puissances armées jusqu'aux dents sur vos frontières, vous ôtant tout commerce et communication , vous obligeront à vous entretuer par une guerre civile ou à faire ce qu'elles voudront.
Adieu donc beaux vers et chansons! adieu divine poésie, fines et méchantes épigrammes , et vos madrigaux bien français ; adieu amours et galanterie. Virgile , Horace , Ovide , n'auraient été que des hommes sévères et médiocres, sans la mollesse, la volupté, la flatterie et les abus. Vous serez tous bien ennuyeux , et vousHuéme vous ne commencez pas mal.
Quittez un pays où l'on est toujours au-dessus ou au-dessous de son rôle ; où la destruction des armes prouve qu'on les portera bien mal , quand il faudra les prendre ; où les écussons sont rompus , les devises effacées , et l'esprit chevaleresque aux Petites-Maisons. Quit-
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tez UD pays où Forage , ((ui gronde au dehors et au dedans sur vos têtes, s'annoncera bientôt par la foudre et les éclairs. Ceux de la prétendue raisonne sont que des feux follets, qui conduisent les pauvres voyageurs aux précipices. Quittez un pays où , plus vous êtes supérieur, plus vous serez jalousé , contrarié, arrêté, et moins vous serez cru. Attendez pour y revenir que les Français redeviennent aimables, iet n'y soyez pas le seul.
Dites comme le Russe à Paris : £fi bien , je retiendrai quand ils seront changés. Servez-vous des amis méprisables que vous ne devez point avoir, pour vous tirer de tout cela; et, après avoir fait voir dair le plus que vous aurez pu , faites-vous faire ambassadeur ici , d'où vous achèverez de remettre tout, au moins, dans un état plus modéré ; car je vois déjà les crimes jugés nécessaires pour s'y soutenir. Quelles expressions horribles ! Nécessité du crime , grand vuUkeur des individus pour aUer au bien général , à la lanterne. Hélas ! je ne pourrais plus revoir, je crois , votre Paris, déjà souillé du sang de quelque» oialheureux. Jugez de l'aversion de tous les honnêtes gens de l'Europe, s'il en coule encore. Ah! L.... S...., que ce nom de baptême, que vous avez si ingénieusement retrouvé, vous rappelle les beaux temps do grand Louis , où vous auriez mieux figuré qu'où vous êtes ; donnez la main à Louis XVI pour remonter sur son trône, au lieu de l'aider à en descendre. Soyez tous plus royalistes queluL Hélas ! vous devriez lui dire , au lieu de le tenir prisonnier : « Dne chute toujours entraine une autre chute, » Que deviendrez-vous, messieurs, si elle est complète , et si vous êtes réduits à vous gouverner vous-mêmes? Sous quels auspices avez-vous marché jusqu'à présent? Les dames de la halle ont remplacé les Longueville, les Chevreuse et les Montbazon. Je crois que vous ne vous crotterez jamais dans ces affreux égouts de Paris ; mais vous y êtes enfoncés jusqu'aux genoux. Sortez-en , mon ami , je vous en conjure : et dites, avant de partir : Messieurs, votre dette nationale et votre déficit sont un mémoire de blanchisseuse. Conservez vos prêtres, ils vous payeront. Votre roi a été trop bon ; votre reine trop indulgente pour les ennemis qu'elle a eus sans savoir comment. Votre peuple sera soulagé. On ne pendra plus les gens qu'on croit riches ; mais on fera du bien à ceux qui ne le seront pas : et la France et l'Europe seront heureuses et tranqmlles.
Pensez-y, L.... S...» il en est encore temps ; et si vous le faites avec succès, ou même si vous y travaillez, aimez-moi comme auparavant.