‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 5 sur 42 · MÉMOIBES · texte numérisé non relu

MÉMOIBES

fensive , voulait , en attaquant, paraître attaqué : aussi la note du ministre russe l'irrita au lieu de le calnfer.

Par ses ordres-, le grand maître des cérémonies vint déclarer au comte Razoumowski, « qu'en se servant de ces expressions : A leè personnes ayant part au gouvernement et la nation « suédoise y il avait repris le langage des anciens envoyés de « Russie , langage qui n'était plus convenable depuis que le roi a gouvernait seul son royaume, et que la constitution avait été <c changée.

« En conséquence , disait la déclaration , ce prince , ne vou« « lant pas croire le comte Razoumowski autorisé par sa sou* « veraine à tenir une pareille conduite , ne le reconnaissait plus « éomme accrédité, ^et défendait à ses ministres de conférer, « avec lui : seulement , par égard pour le caractère dont il (t avait été revêtu, il lui accordait huit jours pour sortir du <c royaume; ce terme arrivé, il trouverait des bâtiments des- « tinés à le porter en Russie. »

Razoumowski , après avoir obtenu avec peine la copie de cette déclaration , répondit « que , relativement à son départ « de Suède , il ne pouvait se conformer aux intentions du roi , « ne devant pas quitter son poste sans l'ordre de sa souve- « raine. »

Le jour même où cette nouvelle arriva à Pétersbourg , je me trouvais à l'Ermitage. L'impératrice me parla avec vivacité de ce qu'elle appelait une équipée dé Gustave, et me demanda ce que j'en pensais.

n Ce qui me paraît le plus surprenant dans cette affaire , a j\ladame, lui ré{)ondis-je, c'est que ce soit te ministre d'une a souveraine absolue , qui montre de si louables égards pour « une nation libre , et que le roi de cette même nation s'en « trouve offensé. »

' J 'appris cependant que les ministres de cette princesse reprochaient au comte de Razoumowski de s'être trop pressé dans cette circonstance, puisqu'il n'était autorisé à présenter sa note

que dans les cas où le ministère suédois lui demanderait quelques explications.

II pouvait avoir trop écouté son zèle , mais au fond le re^ proche était injuste; car, témoin de tous les faux bruits semés pour inquiéter la Suède , il devait croire nécessaire de déclarer hautement, non-seulement au roi, mais encore à la nation et même à TEurope, les intentions paciGques de sa souveraine.

La guerre devenait imminente ; Timpératrice seule persistait h n'y pas croire. Vainement ses ministres s'étaient réunis pour la conjurer de retarder le départ de sa flotte, aOn de défendre les cdtes ; déjà trois vaisseaux russes et trois frégates étaient partis.

Ils rencontrèreût Tannée navale suédoise , qui exigea d'eux le salut. L^amiràl de Catherine le refusa ^ conformément au traité d'Abo, qui défendait de r^dre les honneurs militaires hors des ports. Mais , Tamiral suédois ayant ann(mcé que le duc de Sudermanie était à son bord, Tamiral russe répondit , « qull saluerait volontiers le frère du roi : » ainsi le salut eut lieu.

L'Impératrice, pour condiier ce qu'exigeaient sa prudence et sa dignité , s'était bornée à cesser de reconnaître le baron de Nolken comme accrédité , et à le traiter comme son ministre ravait été en Suède.

Biçn que le comte Bezborodko m'eût dit qu'il regardait comme très-probable la conclusion d'un traité de subsides entre l'Angleterre, la Prusse et la Suède, les ministres anglais et prussiens déclarèrent hautement que leurs cours désapprouvaient ta conduite du roi de Suède. Pour moi , ne connaissant pas les intentions réelles de ma cour, quoique je les présumasse , je me bornai à tenir un langage conciliateur et modéré.

EnGn l'orage éclata ; et , au grand étonnement de l'Europe, Gustave III , qui avait montré , pendant le cours de son règne, et surtout depuis qu'il s'était ressaisi de l'autorité enlevée à son père, beaucoup d'esprit , de sagesse , de. modération et de gé-

nérosité, envoya par un courrier, et fit remettre par un secré taire , nommé Schiaff, au ministère russe , la note la plus me naçante, la moins mesurée , et des propositions si impérieuses si inconvenantes, qu'elles parurent dépourvues de raisoQ surtout étant faites par le roi d'un État faible , qui les adros sait à' un empire si formidable.

La fin de cette pièce est trop curieuse pour n'être pas rap portée littéralement ; voici en quels termes elle était rédigée : « .... Cest sous ces circonstances que le roi s'est rendu en a Finlande, à la tête de son armée, et qu!ii demande une « réponse catégorique et définitive ^ qui décidera de la paix ou « de la guerre. Voici à quelles conditions le roi proposera « paix à rimpératrice : 1° Que le comte Razoumowski soit « puni d'une manière exemplaire pour toutes les intrigues « qu'il a fomentées infructueusement en Suède , et qui ont « troublé l'amitié, la confiance et la bonne harmonie qui « subisistaient entre les deux empires , afin que ses pareils « soient à jamais dégoûtés de se mêler des affaires intérieures « d'un empire indépendant.

« 2<» Que, pour dédommager le roi des frais que les ar- « mements que Sa Majesté a été forcée de faire lui coûtent, « et qu'il n'est pas juste que ses peuples supportent , l'impé- « ratriee cède au roi et à la couronne de Suède , à perpétuité 9 « toute la partie de la Finlande et de la Carélie , avec le « gouvernement et la ville de Kexholm , tels qu'ils furent cédés « à la Russie par la paix de Nistadt et d'Abo , en rétablis- « sant la frontière à Systerbeck.

« Z'* Que l'impératrice accepte la médiation du roi (kmr lui «( procurer la paix avec' la Porte ottomane, et qu'elle autorise « Sa Majesté à offrir à la Porte la cession entière de la Crimée, « cl de rétablir les frontières d'après le traité de 1774, ou , si « Sa Majesté ne peut engager la Porte à la paix à ces condi- « tions , d'offrir à cette puissance le rétablissement de ses fron- « tières, telles qu'elles étaient avant la guerre de 1768 ; et»

DU COKTE DB SÉGUB. . 199

« pour sûceté de ces offres , que Timpératrioe désarme au « préalable sa flotte , rappelle ses vaisseaux d^à sortis dans « . la Baltique, r^re ses troupes des nouvelles frontières , et « permette au roi de rester armé jusqu'à la conclusion de la « paix entre la Russie et la Porte.

« Le roi attend un oui ou un non , et ne peut acc^yter la « moindre modiûcation sans compromettre la gloire et Vm- « térét de ses peuples.

« C'est ce que le soussigné a l'honneur de déclarer, par ordre « du roi, à son excellence monsieur le vice-chancelier, et « qu'il supplie ce ministre de bien vouloir mettre au plus tôt « sous les yeux de l'impératrice, pour quMl puisse faire promp* « tement parvenir la réponse au roi son maître.

« A Saint-Pétersbourg, ce 1«' juUlet 1787.

« Signé : G. de Schlaff,

« Secrétaire de lésaUon, comme seul appartenant à la « missioo da roi à la cour Impériale de BoBaie. »

Il est ^us fedle de concevoir que d'exprimer la surprise excitée par la lecture d'une déclaration si étrange. Le Grand-Seigneur lui-même aurait à peine osé en signifier une pareille à un faible hospqdar de Moldavie.

. L'impératrice, après m'en avoir parlé avec une ironique indignation, me demanda comment je la trouvais rédigée. « Il « me semble. Madame, répondis-je, que le roi de Suède, « bercé par un songe trompeur, a rêvé qu'il venait déjà de « gagner contreVotre Majesté trois grandes batailles. » . a Quand il aurait remporté trois grandes victoires , Monsieur « le Comte , reprit Catherine avec feu , et quand même il serait « mattre.à présent de Pétersbourg et de Moscou , je lui monte trerais encore ce que peut, à la tête d'un peuple brave et « dévoué, une femme d'un grand caractère « debout sur les « débris d'un grand empire. »

Il est eertain que le roi de Suède, même en caa4e suecès, attaquant seul la Russie, aurait dû s'attendre à se voir bientôt ûccablé |)ar la réunion des forces d'une si puissante monarchie ; mais , d'un autre côté , les circonstances lui étaient ùnro* râbles ; et comme , par l'effet d'une inconceTable négligence, il prenait les Russes au dépourvu : rien ne lui aurait été plus facile que de chasser momentanément l'impératrice de sa capitale, et de reprendre la Livonie.

Cette province n'était défendue que par deux régiments : la prétendue armée nisse de vingt-six mille hommes ne s'élevait pas encore à plus de six mille combattants; et avec beaucoup d'efforts, il n'existait nul espoir de la porter à douze mille hommes avant quinze jours. Il ne fallait aux Suédois qu'une heureuse témérité , une marche rapide ; mais Gustave , prompt dans ses menaces , fut lent dans son action.

Cependant , à chaque instant , nous croyions le voir arriver : on apprit qu'il avait présomptueusemeut invité les dames de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner à Pétershoff, et au Te Deum qu'il voulait faire célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour déjà désigné par lui , et prochain.

Le trouble , l'agitation , régnaient dans cette capitale ; on ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des co« chers, des domestiques, des ouvriers de la ville, jeunes 6u vieux. J'ai encore une caricature de cette époque , où l'on représentait assez [Jaisamment ces grotesques et colossales recrues , formées à la marche et à l'exercice par des -enfants tirés'de l'école militaire impériale , qui montaient sur des diaises et sur des bancs pour redresser le cou , la tête , la poitrine de ces rustres gigantesques, à grandes barbes, et pour leur placer le fusil sur l'épaule.

Bientôt on sut que le roi de Suède était entré dans Nislot, dont il canonnait le fort, .et que son armée s'avançait âur la petite ville de Frédériksham, incapable de résister à une attaque sérieuse.

De tons côtés le bruit se répandit alors que l'épouvante était dans le palais; qu'on emballait tout , argent, bijoux , meubles , effets précieux, papiers du cabinet de Timpératrice ; qu'un grand nombre de chevaux étaient rassemblés à toutes les postes, et qu'enfin Catherine, surprise et sans défense, allait partir la nuit et fuir jusqu'à Moscou.

L'embarras ne fut pas médiocre , dans œt instant critique , pour les ministres étrangers : diacun d'eux , tenant un courrier prêt à partir, craignait de mander à sa cour une fausse nouvelle, si l'événement démentait les apparences et tous les renseignements reçus ; d'un autre côté, il eût trouvé ridicule de ne point prévenir son gouvernement d*une telle catastrophe, et d'attendre , pour la lui annoncer, qu'elle fût arrivée.

Tout aussi incertain que les autres , je me rendis à l'Ermitage , espérant que mes yeux , mes oreilles , une indiscrét'oi ou un heureux hasard , éclairdraient mes doutes : ce hasard me servît à point.

Dès que l'impératrice me vit , elle m'appela ; et , après m'avoir parlé de choses assez indifférentes , elle me dit : « La di- « plomatie doit faire à présent bien des conjectures ; débite-t-on « beaucoup de nouvelles dans la ville? »

Prenant alors subitement mon parti , et cherchant à lire , dans ses regards, l'impression que produirait sur elle une attaque un peu brusque , je lui répondis : « On en répand une , « Madame, ime très-grande , très-singulière, et qu'on donne « cependant presque partout pour certaine : c'est que Votre « Majesté doit partir cette nuit ou Fautre pour Moscou. »

« L'avez-vous cru , Monsieur le Comte? » me dit cette princesse avec un calme imperturbable. « Madame, repris-je, les « sources d'où vient ce bruit lui donnent un grand air de vrai- « semblance ; votre caractère seul me porte à en douter. -

« Et vous faites bien, reprit Catherine; écoutez : c« qui « cause cette nimeur, c'est que j'ai ordonné de réunir prorap- « tement sur la route de Moscou cinq' cents chevaux à chaque

« poste , mais dans Tunique but de faire venir ici en diligoice « les régiments que j'ai demandés. Je reste , soyez-en certain. « Je sais que vos confrères les ministres étrangers sont assez « en peine dans ce moment sur ce qu'ils doivent penser, taire « ou écrire. Je veux vous épargner cet embarras; vous pouvez « en pleine assurance mieux deviner que les autres ; mandez « donc à votre cour que je reste dans ma capitale , et que si « j'en sortais, ce ne serait que pour aller au-devant du roi de « Suède. »

Je crus à cette assurance, et particulièrement à la fierté avec laquelle elle m'avait été donnée. Néanmoins^ j'ai su depuis, par des personnes admises dans sa plus grande intimité, que , pendant la durée de cette courte crise , la résolution de cette princesse ne s'était pas toujours maintenue inébranlable, et qu'il y avait eu des instants où la crainte.de tomber dans ks mains de son ennemi, remportant sur un béroïque orgueil, avait donné lieu aux emballages précipités et aux préparati& de départ , dont le bruit s'était si rapidement répandu.

Quoi qu'il en soit, elle resta. M. de Nolken , ministre de Suède , reçut l'ordre de partir; mais il répondit, comme Razoumowski , qu'il att^drait les ordres de son maître.

Le 22 juillet , les armées navales russe et suédoise se rencontrèrent et se livrèrent un combat sanglant : chacune des deux flottes perdit un vaisseau , et s'attribua la victoire. L'amiral Greig. fut légèrement blessé , mais il continua à tenir la mer, tandis que le duc de Sudermanie rentra dans les ports de Suède. Cette bataille de Hoghland parut cependant assez avantageuse aux armes russes pour être célébrée par un Te Deum^ auquel j'assistai.

GustavelIIfpar une hésitation dont nous ignorions les causes, perdit devant Frédériksham trois semaines précieuses. I<e grand-duc Paul Pétrowitz partit pour l'armée de Finlande, qui oimpait à Wibourg; cette armée, ayant reçu des renforts , s^levait déjà à douze mille hommes. Ce prince n'y fut témoin que

de légères escarmouches ; de part et d'autre on menaçait beaucoup , on combattait peu.

La joie causée dans la capitale par le Te Deum fut un peu troublée par Tarrivée de trois gros vaisseaux de guerre russes, qui rentrèrent dans Cronstadt très-maltraités.

M. de Môntmorin m'écrivit que le roi désapprouvait entièrement la conduite du roi de Suède. Le langage de ce prince, selon M. de Môntmorin, aurait pu faire présager cette conduite ; car on savait qu'il avait dit publiquement ces paroles assez remarquables : « 11 faut une guerre pour caractériser un « règne. »

Quelques fwax avis , quelques mauvais conseils avaient influé sur Tagression téméraire de Gustave. L'année précédente , ^r l'entremise des Prussiens et des Anglais , il avait conclu , au mois de sq^tembre , un traité avec la Porte , qui lui promettait on subside de quatorze millions de piastres.

Depuis, on avait fait croire à ce prince que la disette dont la Russie souffrait et la guerre de Turquie mettaient l'impératrice dans l'impossibilité de se défendre contre lui. On ajoutait que la flotte russe, mal équipée , n'était montée que par des recrues ; enfin il avait dû croire d'autant plus facilement ces fausses nouvelles, qu'elles trouvaient alors partout créance, même dans notre cabinet.

A Versailles, malgré mes dépêches, on se persuadait que l'armée russe avait une force plus apparente que réelle. J'éclairai ma cour sur la fausseté de ces rapports. Il est vrai que , dans le ]^ord , les Russes se montraient peu nombreux ; mais ils y occupaient la tête de tous les défilés qui pouvaient faciliter leur entrée en Suède , et défendre aux Suédois celle du territoire russe.

Au reste, si le roi de Suède, par ses menaces présomptueuses, par sa jactance assez déplacée, et par les Te Deum ou bals qu'il promettait avant la victoire , avait manqué a toutes les convenances , il faut avouer que , de son côté , Ca-

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therinc ne les observa guère mieux , et qu'elle manqua de même aux égards que se doivent mutuellement les souverains. . Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra l;>urlesque, où la personne de Gustave III était grotesquement travestie. On Vy montrait sous la forme d'une sorte de capitan rodomont , d'un prince nabot. Ce chercheur d'aventures , guidé par les conseils d'une méchante fée , allait prendre , dans un vieux arsenal , l'armure d'un ancien et fameux géant, dont le casque, lorsqu'il en couvrait sa tête, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à sa ceinture : ainsi on ne voyait plus qu'une tête, deux jambes et point de corps. Équipé de cette manière, il bornait ses exploits à Fattaque d'un misérable petit fort, dont le commandant, invalide, sortait avec une garnison de trois homme», et mettait en fuite avec sa béquille le ridicule paladin.

Loin de m'amuser, ce spectacle m'attrista, et l'impératrice, qui reçut à cette occasion beaucoup de gauches et fades compliments , put lire , je l'espère , dans mon silence et dans mon maintien, combien je souffrais &bl voyant une princesse si noble et si grande s'abaisser de cette sorte , et se rapetisser en écoutant trop un puéril ressentiment.

Ce fut dans l'espoir de trouver l'occasion de reconquérir la livonie et la Finlande que, d'après des insinuations étrangères, Gustave conclut une alliance avec la Porte. Par ce traité on était convenu que , si Tune des deux puissances se trouvait attaquée par la Russie, l'autre regarderait l'offense comme personnelle , et qu'aucune des deux ne désarmerait sans avoir obtenu une satisfactiim convenable.

Nous ayons vu à quel point sou espoir fut trompé, et l'on a peine à concevoir comment il avait pu ignorer bs dispositions de la noblesse, et les intrigues qui travaillaient son armée. Comptant avec trop de confiance sur la négligence de son ennemi , il regardait son triomphe comme certain , et s'était emporté au point de prononcer ces paroles menaçantes devant le

eonsâl d*Etat : « Si le sort favorise les armes de mon peuple , « je n'épargnerai , parmi tous les monuments de Finsolence « des Russes , que la statue de Pierre le Grand, pour graver « et éternise^ sur son piédestal le nom de Gustave. »

11 aurait pu, au moins momentanânenty réaliser eette menace au milieu de Pétersbourg, qui se trouvait sans défense; mais quelques jours perdus, une bataille de mer indécise, et la rébellion de ses troupes, firent disparaître pour toujours ses idées chimériques de conquête et d*invasi(m. Depuis , on verra que Gustave , réduit à se défendre , trouva dans son courage le moyen de rétablir sa fortune , et de sortir d'un pas si périlleux avec quelque gloire.

Tandis que ce nouvel ennemi moiaçait Timpératriee d'une attaque si imprévue , les lenteurs de son armée du midi épuisaient la patience de cette princesse. Oczakoff n'était pas même encore sérieusement attaqué. « Je crois , m'écrivait le prince de « Ligne , que nous avons commencé le siège de cette place ; ou « do moins ùû se Timagiûe, parce qu'on vient de £aire quatre u mauvaises redoutes à sept cents toises, et des retrancfae- « ments à neuf cents des murs de la ville. L'eamemi n'a pas « daigné tirer sur nos ouvriers , quoiqu'on ait choisi , pour « travailler, les deux nuits les plus daires et la plus belle « lune.

« Potemkin , comme endormi, semblait ne songer ni à com- « battre ni à se garder : peu de jours après, ses retranchements « forent surpris et attaqués par deux mille Turcs ; ceux-ci , M se précipitant sur une batterie défendue par le prince d'Anhalt « et par un seul bataillon, étaient au moment de l'enlever. Le « prince n'envoyait ni ordres ni secours.

« Il s'était permis quelques légères railleries sur l'activité per-, « pétuelle de Nassau; celui-ci s'en vengea noblement : ayant « débarqué ses troupes et sauvé le prince d'Anhalt , ainsi que « sa batterie, il porta lui-même au prince Potemkin le rapport « du général d*Anhalt qui déclarait lui devoir son salut. En

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« même temps, il s'excusa avec ironie d'avoir osé combattre « sans attendre l'ordre du chef de Farmée. »

A cette même époque, les Autrichiens reçurent un assez grand échec : Tempereur Joseph ayant trop étendu ses lignes ^ elles furent percées par les Turcs, qui profitèrent de cet avan» tage pour exercer de grands ravages dans le Bannat.

Ce fut dans ces circonstances que le prince de Ligne écrivit à ce monarque la lettre suivante : « J'espère, Sire, que le mois « de septembre réparera les malheurs du Bannat et les mm* « succès de la Bosnie.

« Pouvait-on croire que cet empire musulman , délabré , eût « pu mettre l'empire russe dans un tel péril ? Le plan des Turcs « était fort beau ; car si le roi de Suède avait attaqué trois se* « maines plus tôt ou plus tard, et si le capitau-pacha avait « réussi , comme il le devait , à écraser avec sa forêt de mâts « qui couvrait le Liman , les pauvres bateaux de pécheurs et « les galères de cuisine , qui formaient toute la flotte de notre « romanesque navigation du Boi^sthène , le roi serait arrivé à « Pétersbourg, et lé pacha à Kherson. »

' Enfin la fortune , qui avait paru quelques instants abandonner Catherine , revint lui sourire : elle reçut la nouvelle d'une se* conde et complète victoire remportée par le prince de Nassau dans le Liman. Comme les gros vaisseaux et les frégates.russes, gênés par les bas-fonds , ne pouvaient joindre la flottille, Paul Jones s'y rendit de sa personne , et offrit à Nassau de le seconder de son seul courage , mais en s'efforçant cependant de contenir sa bouillante ardeur. « Nous courons à une perte certaine , lui « disait-il ; jamais avec quelques galères et quelques bateaux « plats, on ne s*est avisé d'attaquer une forte escadre et des •« vaisseaux de soixante-quatorze et quatre-vingts canons; « c'est une folle témérité , vous serez écrasé. »

« Vous vous trompez , répondit le prince ; Fâme manque à « ces colosses, et l'art à leur artillerie. Ils ne savent pas pointar» « ils tirent en l'air. Nous marcherons à eux sous Une voûte de

DU COXTB DE SËGUM. 1^7

« fea^ qdi nous fera pea de mal; nous les McendJerons et « nous lesdétrniroiis. »

Sa piédictioii s'accomplit : fl fit sauter six Taisseaoxide guerre* en prit deux, et incendia presque toirtela flotte tnrqœ :1e capitan-paeha se sauva dans une chaloupe; quatre mille Turcs furent foits priscmnieis. Le général Souwaroff , par des batteries de terre bien dirigées, contribua efCcacement à cette vie* toire.

Le comte Roger de Damas, commandant douze dialoupes canonnières, mérita dans eette action , par son intdligenee et par sa bravoure^ de justes éloges. Nassau lediargea déporter au prince Potemkin le paviDon anûral du capitan-pacba. Apraxin fat envoyé en courrier à l'impératrice.

Potemkin était alors campé près d^mie hauteur nommée Noto* Grégori; transporté de joie à la nouvelle de la déÊdte des Turcs, et laissant éclater les idées superstitieuses que depuis son enfance il n'avait pas cessé de conserver, il saute au cou du prince de Ligne , et lui dit : « Vous voyez cette église de Novo-Gré- « gori ; je l'ai consacrée à mon patron , et le premier combat « de Nassau a' eu lieu précisément le lendemain de la fête de ce « bon saint. Aujourd'hui nous sommes encore près de son « ég^se; eh bien, void la flotte musulmane incendiée, voilà « de nouveaux coups de mon patron : cela n'est-il pas clair? « Ah ! je suis vraiment f enfant gâté de Dieu, »

Ce triomphe consolait un peu l'impératrice des alarmes que lui causait le roi de Suède. Elle fit chanter un Te Deum^ et dioisitpour cette célébration l'église delà Forteresse , située en face de la statue de Pierre le Grand , hommage digue d'elle et de lui.

Cette princesse me dit que les quarante-deux gouvernements de son empire venaient de lui offrir chacun un bataillon , mais qu^elle les avait refusés , parce que les recrues qu'elle avait tirées de Moscou et de Pétersbourg lui suffiraient pour repousser les armes de Gustave.

Comme elle me demanda si j'avais quelques nouvelles de France , je lui dis qu'on y croyait qu'elle avait écrit au roi de Suède une lettre fort dure , qui avait excité les ressentim^ts de ee monarque. « Je suis fort aise, Monsieur le Comte, me ré- « pondit-elle, que vous m'en ayez parlé. Je sais qu'on a ré* « paûdu cette fable en plusieurs endroits ; mais j'espère que « vous me croyez ineapahle de dire ce qui n'est pas vrai. £b « bien , vous pouvez faire usage de mes propres paroles : le « fait est que depuis 1785 , je n'ai pas écrit une seule lettre au « roi de Suède. »

Je sus aussi par elle que le capitan-pacha , ayant rejoint le reste de son armée navale, forte encore de trente-emq voiles, dont quinze bâtiments de soixante-quatorze et de quatre^.vingts canons, avait rencontré sur la mer Noire l'amiral Woynowitz , qui marchait contre lui avec dix-sept vaisseaux.

Un combat eut lieu ; il fut peu décisif. Les Turcs perdirent un bâtiment de vingt canons; une frégate russe fut assez mal* traitée pour se voir forcée de rentrer dans Sevastopol. Le eapî» tan-pacha se retira sur la côte de Varna. Woynowitz continua à tenir la mer.

Dans le nord, l'amlrsil Greig cherchait vainement la flotte suédoise ; il ne rencontra que quatre vaisseaux ; trois lui échappèrent ; un seul , de soixante-quatre canons , toucha sur un écueil , et fut brûlé par les Busses. On fit prisonniers cinq cents hommes deson équipage.

Catherine avait envoyé à son amiral le cordon de Saint- André. Greig répondit : « Cette décoration ne se donne qu'à une nais- « sance illustre ou à de grandes actions ; je ne possède point « l'une , je n'ai point encore fait les autres. Je garde avec res- « pect mon cordon , mais je ne le porterai qae lorsque je l'aurai «mérité. »

Sur terre , il ne se passait rien de remarquable. Armfeld , après quelques légers avantages sur les Piusscs, s'était retranché à Pittis ; il fit avec ordre et vigueur sa retraite quand le reste

dé rarînée suédoise sjéloigna «ubitemeDt de Frédériksham.

A cette époque, où nous iguorious encore Finsurrection de Tarmée finnoise, cette brusque retraite excitait autant de surprise à Péter^bouvg , que la marche précipitée des Suédois y a?ait d'abord causé d'alarmes. On nous apprit vaguement que les troupes suédoises de Finlamde , prêtes à repousser une invasion, se déclaraient contraires à une guerre inconstitutionnelle.

Pendant ce temps, M. de Montmorin m'écrivit que le roi de Suède venat de réclamer les subsides qui lui étaient promis par un ancien traité. Oo lui répondit qu'étant agresseur, sa réclamatioB n'était pas fondée , et que rdativemoit aux subsides ordinaires de paix, le roi désirait que Jesdrcoostances luiper^ missent dé les payer.

Cette réponse , commmiîquée au ministère russe, lui causa une TÎve satisfaeti<», et réveilla quelques espérances de voir enfin condure la quadruple alliance. M^ Montmorin me pressait hien aussi de l'accélérer, mais en m*en ôtant les moyens , puisqu'il posistait à refuser de garantir l'intégrité de la Pologne.

M'étant rendu à l'Ermitage , j'appris par l'impératrice que le roi de Suède, quittant son camp^ avait repris le chemin d'Abo au lieu de suivre , en retournant a Stockholm , la route qu'il avait prise pour aller en Finlande. « Ce prince , me dit- « elle avec un sourire ironique , est un peu déconcerté : son « peuple n'ignore pas que la flotte victorieuse des Suédois « reste toujours renfermée dans ses ports , taudis que Tinfor- « timée flotte russe tient constamment la mer. »

Cette princesse ordonna à ses ministres de nous communiquer son manifeste contre la Suède ; il était rédigé avec force , noblesse et modération. Mais, en le faisant connaître au gouvernement danois , elle s'était exprimée en ces termes : « Le roi « de Saède a tiré imprudemment son épée en s^armant contre « moi; il £aut qu'il en jette le fourreau. »

Gustave l'ayant su , dit : « Ce sont les mêmes mots dont

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R Sixte-Quint s'était servi en parlant du duc de Guise le Bala* « fré : lorsqu'un sujet, dit-il , tire Pépée contre son maître, « ilfavi qu'il jette le fourreau; quant à moi , je ne crois pas « être un sujet de Fimpératrice , et je ferai ce ,que je pourrai « pour le lui prouver. »

C'était un spectacle assez singulier que celui de voir ainsi deui souverains se faisant une guerre de paroles assez animée , tandis que, de leurs deux armées, Tune paraissait tout étonnée d'être prise au dépourvu , et l'antre se montrait plus disposée à négocier qu'à combattre.

Je venais d'apprendre, par un avis secret , que les troupes finnoises parlaient de se joindre aux Russes contre leur roi; ce que mon émissaire m'avait mandé fut, peu de jours après, amfînné par l'arrivée à Pétersboùrg d'un transfuge suédois, le général Sprengporten. Il avait quitté par mécontentement le service de Gustave, et venait offrir son épée à Catherine. Cette conduite m'inspirait quelque défiance sur la vérité de ses récits. Ceigea* dant nous sûmes bientôt qu'ils n'étaient pas fort exagérés , et les causes réelles' de la brusque disparition du roi de Suède me furent alors totalement expliquées.

Gustave , s'étant borné à faire une reconnaissance sur Frédériksham dans les derniers jours de juillet, avait paru perdre sans motif un temps précieux. Voulant toujours éviter de se déclarer agresseur, il avait espéré que ses menaces lui attireraient quelques hostilités de la part ^es Russes. Trompé dans cette attente , il fit marcher en avant Armfeld , qui combattit avec succès un corps détaché; mais, trop ardent dans eette attaque , il fut entouré , et se vit au moment d'être pris.

Alors Gustave lui écrivit le billet suivant, qui tout à la fois peint le genre de son esprit , et montre quels étaient ses projets : « Au lieu de vous louer, il faut que je vous gronde : c'est « à votre cordon bleu que vous devez toute cette avbade; on « vous aura pris sûrement'pour moi ou pour mon frère. Voyez « la belle manœuvre que c'eût été si on vous eût pris , et le

• triondphe de Timpératrice, d'avoir dans ses mains une des « premières personnes de ma cour! Nous allons marcher avec a l'armée à votre secours. Il faut respecter Frédérikshàm jus* « qu'à ce qu'on puisse l'attaquer formellement; car l'Angleterre « a déclaré au Danemark qu'elle s'attendait que cette puis- « sance garderait la neutralité. »

On ne conçoit pas trop pourquoi le roi croyait nécessaire de faire m forme le siège d'une bicoque telle que Frédérikshàm. Au reste, les mouvements de sa grosse artillerie étant trop lents, il s'était enfui décidé à s'emparer de la ville par surprise. En conséquence , voici quel avait été son plan : il devait attaquer sur trois points; Hastfelt pénétrait par la frontière du nord; Armfeld se maintenait dans le poste important de Pittis , pour eouvrir la marche du roi sur Frédérikshàm ; Si^oth , avec des galères et des troupes de débarquement , se portait sur la côte ' à peu de distance de Pétersbourg; et, lorsque celui-ci annoncerait par des coups de canon que sa descente était effectuée, Gustave devait attaquer Frédériksliara.

D'abord ce plan parut s'exécuter sans obstacles. Le signal convenu apprit au roi le débarquement de Siegroth, qui eu effet marchait avec célérité pour combattre Michelson ; mais tout à coup , au milieu de son mouvement , il reçoit l'ordre de se rembarquer; ce qu'il ne put faire sans être poursuivi et fort maltraité par les Russes.

Or, void ce qui avait donné lieu à ce subît et inconcevable contre ordre : dès que Gustave eut entendu le canon de Sie* grotb , il avait ordonné à ses troupes dé s'élancer sur Frédérikshàm, mais, au lieu de lui obéir, on murmure, on s'arrête ; les officiers sortent de leurs rangs,. l'entourent, et lui représentent qu'il ne doit pas exposer sans nécessité la vie de ses sujets.

Le roi, irrité, exige robcissance ; alors tous, levant le masque , déclarent qu'ils ne prendront point de part à une entreprise aussi contraire à la constitution que Test cette guerre offensive. Nous sommes prêts , disent-ils, à défendre la patrie, à verser

« la dernière goutte de notre sang pour elle ; mais jamais nous n ne consentirons à attaquer un État voisin sans une cause « légitime : tout ce que nous ferons, sera de couvrir la frontière « pour la défendre contre une invasion ennemie. »

Gustave, pénétré de douleur et enflammé de colère , s*adresse aux soldats, leur rappelle le serment qu'ils lui ont prêté, s^efforce de réveiller leur fidélité, d'entraîner leur courage; mais tous, posant les armes à terre , jurent qu'ils ne feront point eu avant un pas de plus.

Ce fut ainsi , et sous les murs d'une forteresse ennemie , que Gustave vit éclater cette révolte , dont jusque-là il n'avait pas eu le moindre indice. Bientôt il découvrit que le but des prmcipaux conjurés était de parvenir, avec l'assistance de la Russie , à rétablir l'ancien gouvernement aristocratique , tel qu'il avait existé en 1720.

D'après ces faits, on comprend comment le roi , désespéré, ' se vit forcé de faire rembarquer Siegroth , de renoncer à* tout plan de conquête , et de retourner dans sa capitale , où il reçut la nouvelle dé l'ànnement des Danois , et de l'approche de ce nouvel ennemi, qui menaçait plusieurs de ses provinces.

Au reste, lorsque, depuis, il eut trouvé le moyen de ramener son armée à l'ordre et à la soumission , ceux des conjurés auxquels il accordait un généreux pardon n'en furent pas moins sévèrement punis; car, à leur retour dans Stockholm , le peuple les traita de lâches , et les insulta tellement qu'ils n*osaient plus paraître en uniforme dans les rues.

Ces événements dissipèrent l'inquiétude fondée que le commencement de cette guerre avait inspirée à l'impératrice , en menaçant d'un coup si imprévu sa capitale, sa fortune et sa gloire. Dans le qiéme temps , elle apprit qu'Oczakoff était bombardé.

Le prince Potemkîn, sortant de son apathie, commençait à se mettre en action; mais, actif comme paresseux à contretemps, il fit sans nécessité , et accompagné de tous ses gêné-

raux, une reconnaissance jusqu'à demi-portée de fusil des murs de la place. Cette bravadecoûta la vieà plusieurs Russes ; d'autres furent blessés : le prince de Ligne eut un cheval tué sous lui. L'impératrice blâma assez sévèrement le prince Potonkin de. cette inutile algarade.

Souwaroffne fut pas moins imprudent : les Turcs ayant fait une sortie Y ce général , après les avoir repoussés , les poursuivit si ardemment , qu'arrivé près des portes de la ville , une décharge à mitraille lui tua deux cents hommes. Dans le Nord , l'amiral d'Essen s'empara de dix-«ept vaiseaux marchands suédois.

On jugeait alors si mal en Russie la situation intérieure des

affaires de la France et l'embarras où elle jetait notre gouvernement, que l'impératrice s'opiniâtrait à regarder comme trèsprochaine la conclusion de la quadruple alliance. Son humeur contre les Anglais et les Prussiens la lui faisait vivement désirer. Elle avait, en conséquence, demandé que la négociation, au Ueu d'être transférée à Paris , se continuât à Pétersbourg , et , sur la promesse d'un projet d'articles annoncé par M. de Montmorin , elle se persuadait que j'allais bientôt recevoir les pleins pouvoirs nécessaires pour terminer cette affaire importante.

Le comte Bezborodko me dit « qu'il espérait que , dans le « projet d'articles qu'on attendait , celui qui concernait la ga- « rantie du territoire polonais serait. peut-être modifié, mais « non annulé. En effet, continua-t-il, sans cette clause le traité « serait vraiment illusoire , puisque c'est seulement par la Po- « logne que le roi de Prusse peut attaquer les cours impériales. « La Russie devant être neutre entre l'Angleterre et la France, « e^ celle-ci entre les Russes et les Turcs, que signifierait un • traité qui n'opposerait aucun frein aux vues ambitieuses du « roi de Prusse?»

Ce ministre , nous offrant chaque jour de nouvelles conceslàons, s'étonnait de notre lenteur. Il ne savait pas le mot de l'émgme ; or, le voici : Tarchevéque de Sens , principal ministre.

Îi4 MÉMOIAES

craignant par -dessus tout de s'engager et de se voir mêlé, par. là, dans une guerre quelconque, n*osa avouer cette faiblesse; aussi, pour conserver une apparente dignité, il voulut avoir l'air de négocier, mais en se servant avec soin des plus frivoles prétextes pour ne rien conclure.

Toutes les lettres que je recevais de France m'expliquaient sufBsamnient ceâ vues que M. de Moutmorin secondait à regœt, car, sur ce point, sa correspondance particulière était fort différente de ses dépêches ofGcielles. Forcé de remplir un devoir pénible , je soutenais de mon mieux l'étrange systèmte de notre cabinet. « La neutralité maritime des Russes, disais-je, nous <c enlève la seule garantie désirable pour nous , c'est-à-dire une « garantie contre les Anglais , nos ennemis personnels , et nous « faisons bien assez pour vous , en nous engageant à la guerre, « dans le cas où les Prussiens voudraient s'agrandir aux dépens « des possessions de Tempereur et de l'impératrice , sans nous <c exposer encore aux chances d'une autre guerre, pour garantir « l'intégrité de la constitution et du territoire de la Pologne, « pays éloigné , et avec lequel , par la faute même des deux <i cours impériales, nous n'avons plus conservé depuis long- « temps aucun rapport. »

Il est vrai qu'après m'être ainsi conformé à mes instructions, j'écrivis franchement à ma cour ce que je pensais : « Je n'ai « parlé ainsi, disas-je à M. de Montmorin, que par obéissance ; « mais les Russes ont raison , et nous leur refusons ce que (' nous aurions dû leur demander. Au fond, que nous offrent- « ils? Les moyens, par une forte ligue, de réprimer nos ri- « vaux , de conserver notre influence à la Porte , et de la re- « couvrer en Hollande. Songez-y bien , je vous conjure : la « conséquence de nos refus sera probablement notre isolement à complet en Europe, im rapprochement de la Russie avee ft FAnglcterre et la Prusse , dont un nouveau partage de la Po- « logne sera le gage. La paix se fersf sans notre entremise ; I'AUt « glëterre restera maîtresse de laHoUande; enfin nous perdrons

DU COMTB DE SEGUR. 14â

« à Gonstantinople et en Suède toute cousidération et toute « influence. »

Les nouvelles devenaient de plus en plus satisfaisantes pour rimpératriee et alarmantes pour Gustave. Les cbefe de l'armée finnoise, au lieu de combattre les Russes, envoyèrent des messages d'amitié, et même des rafratchissements, aux commandants des troupes de Catherine ; ensuite, rejoignant la principale armée suédoise, ils entretinrent et aigrirent son mécontentement.

Le roi de Suède, en la quittant pour retourner à Stockholm, l'avait laissée sous les ordres de son frère , le duc de Suder* mam'e. Gelni-d tenta quelques efforts pour rétablir la discipline, mais ce fut vainement. Les rebelles lui déclarèrent qu'il ferait mieux de se retirer, parce qu'on était décidé à se confédérer contré le roi pour le forcer à la paix. On prétendait même poser des bornes à son pouvoir, dont il avait abusé en trompant sa nation , en attaquant injustement la Russie , et en exposant la patrie à une ruine totale ; enfin tous demandaient qu*on proposât à rimpératriee une cessation d'hostilités, et qu'on implorât même son appui.

Le duc de Sudermanie , soit par adresse , soit par faiblesse , convint des torts de son frère, affecta un ardent patriotisme, et s'efforça de prouver à l'armée que la paix était son plus cher désir. Use rendit ensuite au camp des Finnois, leur tint le même langage , et écrivit au grand-duc Paul pour lui proposer une trêve et une entrevue.

Le grand-duc, en s'éioignant, éluda cette entrevue; mais,

d'après ses ordres , le comte Poudikin consentit à traiter. En conséquence , le colonel Montgommery fut chargé , par les Suédois, de se rendre à Frédériksham pour négocier. De son côté , l'impératrice envoya Sprengporten en Finlande avec des ordres secrets.

Il est dilBcfle de comprendre pourquoi cette princesse , si habile , si éclairée , laissa échapper l'occasion la plus favorable que pût lui offrir la fortune pour terminer en un mstant la guerre,

et pour établir d'une manière durable, en Suède, son influenee, ou peut même dire sa domination.

L'armée de son ennemi voulait s'unir à elle ; les esprits étaient montés comme ils le sont toujours au commencement d*une révolte : ils éclatai«[it en reproches contre le roi , et se permettaient les plus sanglantes railleries sur son casque théâ^ , sur son panache vert , et sur le peintre de batailles qu'il avait appelé près de lui pour immortaliser ses triomphes^ enfin sur la promesse qu'il avait faite de prendre Pétersbourg en une semaine, et d'y donner des bals aux dames suédoises.

Si Catherine eût profité de ce moment, le traité une fois signé , l'armée rebelle , compromise , n'avait plus de voies ouvertes pour le repentir. Gustave aurait été réduit à capituler, et à souffrir le rétablissement de l'ancienne oligarchie , que ^ésiraît un parti aussi puissant que nombreux; mais une telle révolution devait être l'effet et non la condition du traité.

Catherine, trop irritée pour voir juste , manqua son but en le montrant trop tôt. Elle offrit bien de consentir à un armistice et même à la paix , mais avec cette clause expresse , que l'armée forcerait le roi de rendre à la nation ses anciens privilèges.

Ainsi , au lieu de conclure , on négocia , on réfléchit ; le patriotisme murmura au fond des cœurs, et Gustave , profitant de ces retards et de ces incertitudes , trouva , peu de temps après , par des actes de vigueur, ainsi que par un heureux mélange de clémence et de sévérité , les moyens de rappeler ses troupes au véritable honneur, de regagner leur affection, et de réunir assez de forces pour se défendre glorieusement contre sa redoutable ennemie.

A défaut de paix et d'alliance, on pouvait au moins conclure une trêve ; le duc de Sudermanie n'y attachait d'autre condition que le débloquement de la flotte suédoise , renfermée alors à Sweaburg. Mais l'impératrice , craignant que cette clause ne couvrit un piège , refusa d'y consentir; de sorte que les hosti-

DU CÔHTB DE SÉGUB. 147

Klés côndiiuèfetit -. et oe qu'elle appela prudence fiit regardé assez géuéralemeot comme une grande faute commise par sa flerté.

La prolongation de cette guerre convenait parfaitement aux Yoes des Anglo^Prussiens ; la paix était cependant dans leur langage, mais Fambition dictait leurs plans. Us offraient parfont leur médiation, et soufflaient partout la discorde. Après l'avoir excitée en Hollande, à la Porte et en Suède, ils agitaient alors la Pologne, et le roi de Prusse ne n^ligeait aucuns moyens de s'assurer de la possession prochaine de DantzîdL.

La ^ladnq^ alliance aurait pu seule contrarier leurs desseins : aussi, menaces, offres insidieuses, bruits semés avec art, tout était employé par eux, pour empêcher la conclusion de ce pacte qd les aurait déconcertés.

Cest ee que je m'efforçai vainement de fûre comprendre à notre m i n istère , par une dépêche que j'envoyai à Versailles , le 19 septraabre. « Si nous signons la quadruple allianee , éori- « vakhfe, l'Angleterre et la Prusse reeulenmt devant quatre « grandes puissances. Leur crédit à la Porte tombera; elles « podiODt peut-être leur influence en Hollande , et elles n'o- « seront rien tenter en Pologne. Dans le cas contraire , elles « Doos enlèveront nos amis , et dicteront la paix , en donnant « DanHiek aux Prussiens et des fers à la Pologne. Quantaux « lïflpcs, ils seront trop heureux d'obtenir à tout prix la cessa- « tion de b goerre. •

Quelquefois on paraissait à Versailles reconnaître ces vérités, et je voyais de nouveau luite, pour notre considération politique, quelques rayons d'espoir, qui, peu de temps a^rès, se trouvaient encore évanouis.

Un soir, en mtrant chez moi , cm m'apprit qu'un courrier extraordinaire y était arrivé, mais que, ne m'y trouvant pas , il était ressorti sans me laisser ses dépêches. Le fait me paraissant étrange, je demandai s'U venait de France , et ma surprise lot encore plus grande lorsqu'on médit qu'il arrivait du

148 MÉH0IBE6

Kamtschatka. J'avais déjà reçu , à mon grand étonnement, depuis peu de jours, quelques lettres de change tirées sur moi par des négociants de Sibérie.

Le lendemain tout fut éclairci ; je vis entrer dans nQK>Q cabinet le jeune Lesseps , fils de Tancien consul de France à Fé^ tersbourg. Il s'était embarqué avec M. de La Peyrouse ; cet illustre et infortuné marin Pavait débarqué, fort heureusement pour lui , sur la côte du Kamtschatka , en le chargeant de dépêches pour la France.

Ce jeune voyageur venait de traverser toute TAsie : il loi avait fallu un an pour arriver à Pétersbourg; la rigueur excessive du climat Tavait forcé de rester trois mois dans la presqu'île; de plus, ne trouvant point de bâtiment pour traverser la mer d'Ochotsk, il employa trois autres mois à faire le tour du golfe.

Je sus par lui des détails très-curieux sur le Kamtsdiatka, sur la Sibérie, et sur les mœurs des habitants de ces vastes soiîtudes. Depuis , il a imprimé une relation de ce singulier voyage, reliation écrite avec clarté et avec un naturel digne d'attirer une juste confiance.

M. de la Peyrouse me priait d'obtenir de l'impératrice quelques grâces marquantes pour M. de Kosloff , gouveqieur du Kamtschatka. Les Français avaient reçu de lui le plus obligeant accueil : ce gouverneur ne soufTri^. même pas quMl payât les bœufs donnés à l'équipage français. Au reste, dans tout l'empire, M. de Lesseps avait trouvé des secours, des escortes^ de l'argent, que, conformément au vœu de M. de La Peyrouse^ je m'empressai de rembourser.

Le jeune Lesseps , zélé , ardent, infatigable , ne voulut point se reposer à Pétersbourg ; pressé d'exécuter les ordres dont il était chargé , il me demanda de l'expédier en courrier à Versailles : j'y consentis, et je lui donnai mes dépêches. U est peutr être le seul Européen qui ait traversé directement, de l'est à l'ouest, toute l'Asie et toute l'Europe.

Je reçus à cette époque des ordres de ma cour : Gufllave

avait demandé ses bons offices. On me chargeait de les faire agréer par rimpératrice , ce qoi n*était pas sans difficulté ; car alors le roi de Suède , pea «ncère à l'égard de Louis XVI, avait aussi sollicité la médiation de la Prusse, de rAngleterre elde la Hollande, dont les ministres offrirent en effet à rimpératrice de se rendre médiateurs entre elle , les Suédois et les Turcs. Mais Catherine , persuadée que ces trois cabinets ne parlaient de paix que pour prolonger la guerre, n'accepta pas leur propostion.

L'impératrice éprouv*; encore de nouvelles contrariétés : le roi de Suèdese montrait enhardi de nouveau par l'appui que lui Êdsait espérer i'Anfi^etefre et la Prusse. Les armées suédoises et fiimoiaes oommençaigit à manifester le désir de se fahv pardonner leur révrite. lus fermentation des esprits s'accroissait en Pologne : on y demttiiût à grands cris l^évacuation du territoire polonais par les Russes ; ce qui aurait laissé l'armée du maréchal Romanzofif sans retraite sûre , dans le cas où il aurait éprouvé un revers. Les armées de l'empereur venaient d'être malheureuses daus le Bannat.

Toutes ces circonstances faisant désirer à Catherine une paix prompte, honorable et modérée ^ elle accepta formellement, pour y parvenir, la médiation de l'Espagne et la nôtre : ainsi , au grand dépit de nos rivaux, et malgré Tinàction de notre cabinet , le hasard me servit si bien , que j'obtins sur ce point capital tous le succès que ma cour pouvait désirer.

Sur ces entrefaites, nous vîmes arriver à Pétersbourg M. Whitworth, nouveau ministre d'Angleterre, diplomate très-estimable, mats dont la présence était beaucoup moins inquiétante pour nous que ne l'eût été celle de M. Fitz-Herbert. On attendait aussi M. de Luchesini, envoyé du roi de Prusse, minntre adroit, actif, spirituel, ancien commensal du grand Frédéric, dont il racontait agréablement une foule d'anecdotes et de traits piquants.

L'impératrice, qui n'aimait pas son caractère turbulent,

IfiO MÉMOIRES

parut peu disposée à le recevoir : elle eut tort; il n'aurait éce nullement dangereux en Russie. Il resta en Pologne, fort aigri contre le gouvernement russe; et ses intrigues, trouvmit les Polonais très-disposés à faire éclater une haine longtemps comprimée , enflammèrent leurs passions , et opérèrent un» prompte révolution.

Ces infortunés Polonais , trop pressés de secouer le joug de la Russie, prirent feu à la première lueur d*un espoir de liberté , et commencèrent par où ils devaient finir. Ils auiaimt dû former une armée avant de faire parade de lenr indépendance. . • !iv

Dans ce moment , je crus voir éclater Torage que nous dier-: chions à éviter : Fimpératrice apprit touità eonp le soooès des intrigues de M. de Luchesini. Les Polonais, animés par oe mi-» nistre , et comptant sur l'appui du roi Munisse , valaient d'abolir le conseil permanent , de renverser la constituHon polonaise, dont Catherine s'était déclarée garante ; ea même temps, ils demandaient à grands cris l'évacuation de leur pays par le» troupes russes.

L'impératrice, irritée, voulait d'abord employer la force pour soutenir la constitution imposée par elle : ce fut avec peine que M. de Gobentzel, M. de Nassau et moi, nous parvînmes à calmer ce premier mouvement. Nous lui représentâmes que le roi de Prusse profiterait d'une mesure aussi précipitée, pour satisfaire ses vues ambitieuses ; qu'il entrerait en Pologne; qoe toute la nation polonaise monterait à cheval, et que cette diversion favoriserait les armes de la Suède et de la Porte.

Catherine céda, prit le parti de la modération, et, dans le dessein de dissiper les fausses alarmes répandues en Pologne par les Prussiens, elle affecta une assez grande indifférence curies changements opérés dans la constitution polonaise; seulement, elle persista à garder ses troupes dans l'Ukraine , pour ne point compromettre la sûreté de l'armée du maréchal Romanzoffi

Sur ces entrefaites, le prince Potemkin revintà Péteoibourg :

i prise d^Oczakoff semblait avoir fait oublier à rimpératrice

et justes et nombreux motifs de mécontentement contre lui ;

latisfoite de son triomphe, elle lui pardonna sa paresse. Tous

eeux qui avaient le plus murmuré contre sa négligenee furent

les plus empressés à lui rendre de serriles hommages.

On kii avait dit que je m*étais rangé au nombre de ses détracteurs, et il s'en plaignit à moi dès qu*il me rit « Le mot de détracteur est trop fort, lui répondis-je; cependant ce qu'on vous a dit n'est pas dénué de tout fondement : j'ai eu peine à comprendre par quelle oonfianœ imprudente vous ariez dégarni de troupes le nord de l'empire , que le roi de Suède aurait trouvé ouvert, s'il eût été plus prompt et plus hardi. H me semblait aussi que vous aviez laissé bien du temps aux Turcs pour mettre en état de défense Oczakoff, que l'ingiénienr Lafitte regardait comme incapable de résister à une vive attaque, et à cet égard vos amis les princes de ligne et de Nassau partageaient mon opinion et mon impatience. »

« Je n'ai rien à dire , répliqua le prince , relativement à la Suède , si ce n'est qu'un homme raisonnable ne pouvait prévinr me guerre sans cause et une témérité pareille à celle de Gustave III ; mais quant à Oezakoff , vous vous êtes trompé : rien ne nous annonçait une agression de la part des Turcs; c'étaient eux qui redoutaient la nôtre. Il m'a fallu distribuer mes troupes sur une ligne de cinq cents lieues , et faire traverser des déserts à une multitude de voitures chargées de vivres et de munitions. Je crois qu en peu de temps , f ai fait tout ce qu'on pouvait fadre.

« Cest à mon tour, lui dis-je alors en riant , à vous accuser : je sais d'assez bonne source que vous êtes devenu bien froid sur notre quadruple alliance , à laquelle vous paraissiez attacher un si grand prix. On assure même, qu'oubliant toutes les intrigues de F Angleterre et de la Prusse contre vous , vous êtes disposé à vous rapprocher d'elles, et à plnider leur

152 MÉMOIfiES

a cause auprès de impératrice ; en un mot^ que vous êtes prêt rt à tendre la main à vos ennemis et à tourner le dos à vos « amis. »,

« Pourquoi pas ? reprit-il sur le même ton. Un diplomate « conmie vous devrait-il s'en étonner ! Lorsque j'ai vu ériger le « royaume de France en archevêché, un prélat renvoyer du cod- « seil deux maréchaux de France , et laisser tranquillement les « Anglais et les Prussiens vous enlever la Hollandesans coup fé- V rir, j'avoue que jeme suis permis une plaisanterie : j'ai dit que « j'aurais bien conseillé à ma souverame de s'allier avec Louis « le Gros, Louis le Jeune, saint Louis, l'habile Louis XI, « le sage Louis XII , Louis le Grand , même avec Louis le « Bien- Aimé, mais non pas avec Louis le Su/fragant. »

« 11 est vrai , lui répondis-je en riant, que les rois de France « ont parfois nommé ministres des évéques et des cardinaux; « mais je ne crois pas qu'ils aient jamais élevé au ministère « un général qui ait souvent montré l'envie de se faire moine. » Cet entretien épigrammatique , dont je ne jugeai pas nécessaire de rendre compte à ma cour, finit gaiement et amicalement , connue il avait commencé.

Mais ce qui est certain, c'est que ce prince, ne comptant phis sur notre force , avait réellement changé de système : aussi depuis ce moment, restant avec moi dans les mêmes rapports d'amitié personnelle , il ne me montra plus de confiance politique , et se rapprocha au contraire assez ouvertement des ministres d'Angleterre et de Prusse.

Un jour, ayant beaucoup de monde chez lui , son humeur contre la France le porta à me faire une assez mauvaise plaisanterie , mais qui ne tourna pas trop à son avantage.

Autrefois on trouvait en Europe , dans toutes les cours et chez tous les grands, des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune; ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peutêtre le danger de ce droit qui en a fait tomber la mode.

DU COKTB DB 8ÉGUB. 153

Or, on voyait eocore en Russie quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près d'eux cette sorte de boufTons favoris. Le prinee Potemkin en avait un nommé Mosse : il était original, assez instruit, et, au milieu de ses facéties, il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.

Le prince jouait aux échecs avec moi, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; voulant, pour se divertir, m'embarrasser, il appela son fou , et lui dit : « Je voudrais savoir ce que tu penses des « nouvelles que nous recevons de Paris : on y va convoquer « les états gâiéraux du royaume; parle et dis-nous ce qu'il en « résultera. »

Mosse alors, sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à dédamer pendant un quart d'heure avec une extrême volubilité , dévelc^pant à loisir son indigeste et comique érudition, c<Hifondant les faits, les règnes, les dates, les Albigeois, les protestants, les jansénistes ; mais citant des anecdotes vraies, et faisant de tout son discotnrs , un tableau grotesque et satirique qui présentait en ridicule notre cour, notre dergé, nos pariements, notre noblesse et nôtre caractère national : la condusion de toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement général et d'une folie universelle , qui gagneraient l'Europe , à moins qu'on ne mit à la tête des affaires des sages comme lui , à la place des fous qui les gouvernaient.

Pendant cette belle sortie contre la France , les assistantç me regardaient malignement , et le prince riait sous cape de l'embarras où il me jetait, en me faisant entendre tant de sottises contre mon pays, et en me compromettant avec un fou.

Cependant je ne perdis pas la tête, et je voulus prendre ma revanche. Je n'ignorais pas à quel point on était alors forcé, à Pétersbourg, d'être silendeux et circonspect sur la politique et sur les opérations du gouvernement , qui ne souffrait pas qu^on en parlât.

Au lieu de me fâcher contre le harangueur, je lui dis : « Mon

154 MÉHOIBES

« cher Mosse, vous êtes un sayant homme; mais, depuis « vingt ans vous n*avez pas vu la France , et votre mémoire, « bien que prodi^euse , vous trompe; car vous venez de faiie A un rude mélange d^erreurs et de vérités; mais, pourtant, « votre beau discours me fait croire que vous seriei bi^- « autrement éloquent et intéressant, si vous vouliez nous « parler de la Russie, que vous connaissez bien mieux, « et de la guerre qu'elle soutient à présent contre la Tur- « quie. »

A ces mots, le prince Potemkin fronça le sourcil , et fit au fou'un geste menaçant; mais rmtrépide Mosse, qui était en train, et que les éloges encourageaient, prit la parole avec fsu, et ménagea encore moins la Russie que la France. H s'étendit avec complaisance sur les inconvénients de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour^ sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. « Que penser enfin, dit-il, « d'un gouvernement qui voit ses affaires ea si piteux état, et « qui va dépenser tant d'argent et tant d'hommes, pour ac- « quérir quelques déserts et gagner la peste? Pourquoi veut-on « se ruiner, se saigner à ce point, et armer peut-être toute « l'Europe? Vous ne le devinez pas; }e vais vous le dire : « c'est pour amuser un grand prince ici présent, qui s'ennuie, « et pour lui donner le plaisir d'ajouter le grand cordon de « Saint-Georges aux trente ou quarante cordons dont il est « déjà bariolé , et qui ne lui suffisent pas. »

A ce trait , je me mets à rire aux éclats , les assistants s'étouffent pour ne pas m'imiter, et le prince Potemkjn, furieux, renverse la table, et jette les échecs à la ^ tête de Mosse qui s'enfuit. Alors je représentai au prince que nous serions tous deux moins sages que Mosse, si nous nous fâchions de sa folie, et la soirée se termina fort gaiement.

« Sa Majesté a pensé qu'une alliance contractée avec la Russie « nous brouillerait probablement avec la Porte, à moins « qu'elle ne fût tenue très-secrète, et, dans ce cas, elle

DU COMIB DB SBCri. !•&

ne produiratt pasTeffet déûé, eelui d^impoier à b %neao- ( g!k>-pnmioane.

« Ce qui est eaentîel, c'eit d*i^ ac U%€ Uia il comme « médiateur, et d*aooélérer la paix ; car, eette paix étant eoo- « due, la quadruple alUanee ne ferait plus néemnire. Il « répugne toujoun au roi de garantir Fintégrilé de la Pologne, « d\m paya où, dqNiis plusieurs années. Sa Maiesté n*exeite « aucune influenee : œ serait s'exposer, sans néeesnté, aux « clianees d'ime guerre lointaine.

« D'ailleurs, on Ta rassembler les états généraux , dans le « dessein de faire disparallre la diffirenee qui existe entre nos « reremis et nos dépenses : ce ne sera qu'après avoir atteint « ce but que le roi aura acquis la certitude de remplir ses an- « dens engagements. Jusque-là il ne peut se résoudre à en « c ontr ac ter de noureanx.

« Quoiqn*fl doive compter sur Famour de ses sujets et sur « Fimmensité des ressources nationales, il ne trouverait pas « sage d'effrayer les esprits par la perspectiTe d'une guerre « imminente. La France, une fois rassurée, reprendra sa « force , sa puissance , et deviendra une alliée vraiment utile : « voilà les motifis d'un retard nécessaire. Sa Majesté est persua* « dée que llmpératrice apfwédera leur solidité et rendra jus- « tice à la franchise de sa conduite.

« Aureste,le roipersisteà vouloir arrêter les bases d'une « union projetée, sauf à ne la revêtir des formes qui doivent « la consacrer, qu'à l'époque à laquelle les iDconvénients qu'on « vient de dévdopper n^existeront plus. Cette époque serait • celle de la paix entre les deux cours impériales et la Porte, « et celle de la solution complète des affaires intérieures de la « France, à l'issue des états généraux. »

Telles étaient en substance ces instructions si longtemps attendues, et qu'on m'autorisait à communiquer au ministère russe. M. de Montmorin y joignait un projet de traité, rédigé par. lui, et, dans une lettre écrite de sa main, il me mandait

156 IfÉHOIBES

« que le conseil avait été-unanime sur TutiKté de l'alliance, mais <( que la délicatesse du roi ne lui permettait pas de signer un ce pareil traité avec la Russie, tant qu'elle serait en guerre avee • les Turcs. »

Je me conformai avec exactitude aux ordres inattendus que je recevais, et je cherchai de mon mieux à calmer llmmeur que ce changement de dispositions donna au ministère russe. Je ne dissimulai point à M. de Montmorin combien ma mission devenait délicate et pénible. « Gomment, lui disais-je, soutenir « notre crédit, quand nous avouons notre impuissance actuelle ?

Dans les premiers jours du mois de mai , un courrier de Vienne apporta à impératrice des dépêches qui lui causèrent une vive inquiétude : on lui mandait que Tempereur Joseph venait de recevoir ses sacrements. Cette princesse fut teUement affectée, qu'elle en tomba malade. Un second courrier la rassura en lui apprenant que la vie de ce monarque était, pour le moment, hors de danger.

A cette époque, Catherine II éprouvait des contrariétés de tous genres : la flotte du roi de Suède, favorisée par un coup de vent, était débloquée. Le roi de Suède, délivré des Danois, triomphant de l'opposition dans la diète, se retrouvait à la tête d'une armée soumise et animée du désir d'expier sa rébellion par des victoires. M. de Choiseul, dont la position devenait de plus en plus délicatje, m'écrivait que les Anglais et les Prussiens étaient au moment de conclure avec la Porte un traité d'alliance, par lequel ces trois puissances s'engageaient à soutenir la révolution qui s'opérait alors en Pologne, pour la soustraire au joug de la Russie. £n même temps la ligue angloprussienne invitait Catherine à rompre tout lien avec l'empereur etia France, et à lui confier la médiation de la paix. A cette condition, elle promettait d'assurer à la Russie la cession d'Oczakoff, et de forcer Gustave de poser les armes.

L'impératrice était trop fière pour se prêter à un rapprochement exigé plutôt que demandé, et qui la forcerait à manquer

de foi envers son amcieQ allié. Mais U me paraissait très-probable que, n'étant soutenue ni par TEspagne ni par nous, die finirait, ainsi que Tempereur , par se réconcilier avec la ligne^ aux dépens de la Pologne ; car, eu politique, presque toujours les querelles des forts se terminent au détriment des faibles.

Je vis à cette époque le pacba d'Oczakoff, qu'on avait amené à PéterdMMDDg : c'était un Turc fort distingué ; car il montrait, dansSâ ecmduiteet dans ses paroles, un peu de raison et d'esprit. Je kddemaiidai s'il ne craindrait pas, après la conclusion de la paix, de retourner dans son pays. « Votre gouvernement, « luidis-je, est bioi rigoureux : on assure qu'U punit le mal- « beur comme le crime, et que vous-même vous ne seriez « pas à rdnri de sa sévérité, quoique votre courage et votre « vigoureuse défense vous aient mérité l'estime de vos en- « nemis. »

« Nos usages ne vous sont pas bien connus, me répondit-il ; « c'est une reddition volontaire, et non pas une reddition forcée, « qui, cbez nous, rend coupable un commandant de place. Pai « été pris d'assaut : on n'a aucun reproche à me faire. Mais, « quand même j'aurais défendu dix ans la ville qui m'était con* « fiée, si je Favais rendue par capitulation, ma tête tomberat. » , « Eh quoi ! repris-je, dans ce cas vous iriez de vous-même « subir cet injuste châtiment? »

« Il le faudrait bien, répliqua le pacha : on ne peut ériter « son sort, et chacundoit se résigner aux ordres d'Allah. Vou- « kxr s'y soustraire serait à la fois une folie et un crime. » Gènes on ne peut pousser plus loin le fatalisme !

L'impératrice lit dans ce tenps un voyage à Czarskozélo, et me permit de l'y suivre. D'heureuses nouvelles qu'elle reçut lui rendirent sa gaieté : l'empereur était en convalescence ; Rammski venait de battre un corps assez considérable de Turcs, et Michelson avait mis en déroute une division suédoise; Romanzof, partageant son armée en trois corps, dirigeait l'un

158 MÉMOIBES

sur Yassy, l'autre en Valachie, le troisième vers Bcute.

Nous appitmes bientôt que Kamenski, poursuivant ses avan* ^tages, avait attaqpiéprès de Galatz le paciia Ibrahim^ l'avait hit prisonnier et s'était emparé de son camp.

Ce que je prévoyais depuis longtemps arriva : le prince Po» temkin et quelques ministres voulaient engager Timpératrioe à se rapprocher de l'Angleterre ; et, pour y parvenir, ils disaient à cette princesse que M. de Choiseul avait donné aux Turcs un plan de campagne assez habilement tracé. Ils ajoutaient que cet ambassadeur, accusant faussement d'intrigues les Anglais et les Prussiens, excitait lui-même les musulmans à continuer la guerre.

Catherine, adoptant trop légèrement cette fable, en paria avec amertume au prince de Nassau. «La courte France, Iqiijit* « elle, n'agit pas de bonne foi avec moi, ou ses ordres sont bien « mal exécutés par ses ministres. On m'assure même (et j'ai « eu quelque peine à me le persuader ) que M. de Ségur ne ft conmiunique à mes ministresque des extraits infidèles des dé« « pêches qu'il reçoit de M. de Choiseul. Le roi de France vient « de payer des subsides à Gustave III; il refuse, sous de vains « prétextes, de conclure la quadruple alliance. Toute cette con- « duite politique , loin d'être franche, me paraît presque hos- « tile.

« Je ne veux point faire d'éclat , parce que je crains peu le « mal que la France voudrait me faire. Cependant je n'aime pas « qu'on me croie dupe de fausses protestations. Je désire done « que vous, qui devez à présent, je l'espère, être devenu Russe, « vous écriviez confidentiellement à M. de Montmorin, afin de * lui faire entendre que ses refus de conclure le traité d'alliance « et la conduite de son ambassadeur à la Porte ne me pw- « mettent plus d'avoir aucune confiance en lui. »

Nassau vint, sans tarder , me rendre compte de cet entretien, et je reconnus facilement, dans toutes ces fausses nouvelles, une intrigue du prince Potendûn], qui espérait, par ce moyen,

DU COHTB VtL SÉGUB. IS9

éMgMr Hmpénitrioe de nom. U y réuflot d'alnvd. Catiieriiie, nfcme à Pélenbourg, eosa de me parler arec sa bienveil* tanee oidîiiaîrB ; elle ne m'innta plus aux soirées partieulims de PEmiitage, el, lorsque j'y Tenais avee toute la eour et le corps diptomatîqoe, loin de m*appeler près d'elle, elle affeetait de me montrer une froideur extrême, et adressait souTent des paroles obligeantes aux ministres d'Angleterre ei de Prusse.

Nos rivaux triomphaient, et tous ceux qui , pour régler leur eon duit e, épiaient constamment les virissitades de la faveur, s'éloignaient peu à peu de moi, me regardant comme un nûflistre disgracié.

rélais choqué du succès de ces artificieuses menées, etcomme

elles pouvaient anéantnr promptement llnfluence que j'étais

•parvenu, avee tant de difficulté, à rendre en Russie à laFrance,

je désirais vivement trouverquelques moyens pour d^ouer ces

manœuvres à la fois ministérielles et anglo-prussiennes.

Sur ces entrefaites , je reçus une très-longue dépêche de M. de Ghoiseul. Je n'en aurais jamais pu écrire une plus par- Ênta pour la circonsta n ce. Cet ambassadeur me rendait un eonqpte détaillé de toute la conduite des ministres anglais et prussiens à Genstantinople, des artifices employés par eux, pour éloigner les Turcs de toute idée de tréveou de paix. Non-seul^onent la substance de leurs notes et de leurs mémoires présentés à la Porte s'y trouvait relatée, mais encore il y avait transcrit les propres et hostiles expressimis dont cesministres 8'élaient servis.

S'a m'eût été possible de les faire connaitreà l'in^ératrice, eOe se serait certainement fort irritée, en voyant à quel point on avait Youlu la tromper; mais la dépédie de M. de Ghoiseul était chiffrée, et j'ai déjà dit qu'on avait prévenu cette prnicesse contre ma sincérité , en lui fiaiisant croire que je donnais à son ministre une analyse fort peu fidèle des lettres de notre ambassadeur.

Il était cependant urgent pour moi de ne pas laisser échapper

unfi occasion si favorable, qui peut-être ne se rètnmyeraitpii de longtemps. Or, dans cette circonstance, je me déteFminaiik prendre un parti décisif : il était si nouveau et si hardi , qœ je ne jugeai pas convenable d'en rendre compte à ma oour.le n*en instruisis même M. de Montmorin qu*à mon retour en France.

Si ce moyen téméraire n'avait pas réussi , il ainrait peut-être paru coupable; car, par là, je pouvais compromettre la sûreté du chiffre de l'État; et, en faisant connaître aujourd'hui une résolution si hasardeuse , je regarde comme un devohr d'avertir les jeunes Français qui doivent entrer dans la diplomatie, de ne point imiter mon exemple. En effet, pour risquer une démarche semblable à celle que je me permis alors , il fallait connaître aussi parfaitement, aussi intimement que moi, l'esprit, l'âme et le caractère du souverain qui m'mspirait une telle confiance : le succès seul pouvait m'absoudre , et il fut complet.

Je priai le prince de Nassau de venir chez moi. « YojM « voyez, lui dis-je, dans quelle crise se trouve ici notre crédit, « et quels moyens on a pris pour le renverser. Vous savez- « aussi que l'impératrice, que l'on trompe, unit à l'âme la « plus noble, le caractère le plus élevé ; rien de grand, de gé- « néreux, de délicat, ne lui est étranger.

« Apprenez donc le moyen auquel je me décide pour l'é- « clairer sur les intrigues qui l'assiègent, et pour les déjouer : « voici la dépêche deM. deChoiseul que je viens de déchiffrer ; « les mots sont en interligne sous les chiffres. La lecture de « cette lettre dissipera tout doute sur notre loyauté et sur les « artifices de nos ennemis ; je vais la plier telle qu'elle est, et « écrire sur l'enveloppe : Ce n'est point à rimpératriee^ c'est « à Catherine quef adresse cette dépêche,

« Prenez-la, mon cher prince; demandez à l'impératrice un « entretien particulier, et remettez-lui de ma part cette lettre. « Si cette princesse vous quitte et sort un moment de son ca-

Fai mal connue. Un secrétaire peut copier quelques la def du chiRîre est compromise, et je deviens cou- « pable. Mais, si je ne me suis pas trompé, elle ne sortira pat, « et voos rendra sor-leHshamp ma dépêche. Partez vite et re- « Tmes pfomptement. »

Nassau m^approuva , courut au palais , et obtint Faudienee qu'il demandait. Dès qu*il fut tête à tête avec Timpératrice, et qall eut prononcé mon nom, cette princesse dit avec humeur : « Que peut me vouloir M. de Ségor ? » Alors, sans répondre, il lui présente ma lettre.

Catherine la prend, marque une vive surprise en lisant Fa* dresse, oovre précipitamment Fenveloppe et commence à lire la dépêdie. Dans ce moment le prince de Nassau se retire peu à peu, et feint de vouloir sortir. Aussitôt l'impératrice court à hii, le prend par la main et lui dit -. « Ah ! prince , ne sortez pas; je ne vem pas que vous me quittiez un seul instant. »

Elle reprend ensuite sa lectnre, et , après l'avoir rapidement adievée, repliant la dépêche' et la rendant à M. de Nassau, elle lui dit avec le regard et le ton de voix leplusémus: -Courez, « prince, courez chez M. de Ségur, et assurez^le que jamais « de ma vie je n'oublierai ce noble procédé , cette touchante « marque de son estime et de sa ocmfianoe : j'en suis digne ; il « m'a bien devinée. >

Je n'attendais pas sans agitation le retour de mon messager, et Fon peut Eacilement concevoir quelle fut ma satisfaction , lorsqu'fl m'informa de l'heureux et prompt résultat de sa mission.

T^ lendemain la cour était invitée à l'Ermitage : dès que j'y parus, l'impératrice m'appela, me fit asseoir près d'elle, écouta peu les acteurs, et , pendant la durée du spectacle, s'entretint continuellement et tout bas avec moi.

La surprise se pagnit sur les traits des ministres ; ceux de nos rivaux qui triomphaient la veille, déguisaient mal leur désapprnntemeot. La soàie venait de dianger : dès cet instaut

I6Î MÉMOIBBS

rimpératrice redoubla pour moi de faveur et de bienYeiUanee; elle n*écouta plus qu'avec dédain les insinuatious qu'on essa^ de répéter contre la bonne foi de notre gouvememait. Maigre les troubles auxquels la France était livrée , elle conserva en Russie, tant que j'y restai , sa dignité , son influence , et Catherine II me garda si bien le secret sur la marque de confiance que je lui avais donnée , que le prince Potemkin ni aucun de ses ministres ne purent découvrir par quel moyen je m'étais remis si promptem^t en crédit auprès d'elle.

Gomme le caractère ardent du sultan Sélim et l'ambition de Gustave III, ainsi que les conseils hostiles des Anglais et des Prussiens, éloignaient toute probabilité d'une paix prochaine, de part et d'autre on accélérait les armements. Le prince de Nassau pressait celui de sa flottille à Gronstadt. On lui avait donné l'ordre d'en partir sous trois semaines , avec trente galères , dix chebecs , trois bâtiments portant des canons de grot calibre , un grand nombre de chaloupes canonnières et quatorze mille hommes de débarquement. Gette flottille avait une appa-. rence formidable ; mais elle manquait de pilotes , de marins exercés , et les troupes n'étaient composées que de recrues.

Tandis que Poushkin détachait trop tard un corps pour s'emparer de la province de Savolax, Gustave pénétra avec dix mille hommes sur le territoire russe. Poushkin, se retirant de> vaut lui, attendit, pour le combattre, que la flottille du prince de Nassau, déjà mouillée près de Wtbourg, fût arrivée à la hauteur de Frédériksham.

Un chagrin intérieur, éprouvé dans ce moment par Cathe* rine , vint aggraver ses inquiétudes politiques ou plutôt l'en distraire : cette femme extraordinaire offrait, dans son caractèse, un étonnant mélange de la force de notre sexe et des fiiiblesfles du sien ; l'âge avait vieiHi ses traits , mais son cœur ainsi que son amour-propre conservaient leur jeunesse : l'un et l'autre furent alors vivement blessés.

Elle découvrit que son aide de camp , sou favori , le oorata

bU COMTE DE SÉGUR. 163

Momonoflf , comMé par elle de bienfaits , d'ayanceineiit, de ridiesaes, après l'avoir plusieurs fois trompée, gémissait sous le joug d'une faveur qui enchaînait tristement sa liberté.

L'impératrice , espérant encore réveiller sa sensibilité , lui écrivit qa*eUe voyait avec peine que tous ses soins ne pouvaient réussir à le rendre heureux et à dissiper sa mélancolie. « Gomme « je venx, hii disaît-dle, avant tout, votre bonheur, j'ai formé « le dessein de vous unir avec la plus riche héritière de cet « empire; répondez-moi, ce projet satisférait-il vos vœux? »

MomonofTrefîisa le mariage proposé ; mais il avoua en mêmetemps à Catherine que toutes ses bontés, en lui inspirant la plus profonde reconnaissance, ne pouvaient suffire à son bonheur ; que son âme , malgré tous ses efforts , était maîtrisée depuis longtemps par une insurmontable passion pour une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Schérébatoff . Honteux de son ildgratitode , mais ne pouvant changer ses sentiments , il implorsHt respectueusement la clémence de sa souveraine.

A cette nouvelle inattendue , Catherine , irritée , s'éloigne de sa cour, se renferme dans sou appartement, et contremande les spectacles qui devaient avoir lieu à Czarskozélo ; mais, sortant ensuite promptement d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande en sa présence la princesse et son infldèle amant, les fait fiancer devant elle, dote richement sa^ demoiselle d'honneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans , assiste à la cérémonie de leur mariage , et, conformément à l'usage, place elle-même une parure de diamants sur la tête de la mariée; après cet effort remporté sur son orgueil , elle leur ordonne de s'éloigner de sa cour.

Lorsqu'on peint Catherine , ses faiblesses sont les ombres de ce grand tableau; mais elles laissent au moins briller la générosité de son caractère. Peu de femmes revêtues d'un pouvoir absolu montreraient autant de modération en voyant leurs sentiments trahis et leur amour-propre blessé. Cet empire qu'elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus

Î64 MÉMOIBES

louable, qu'elle était naturellement , comme die me Ta dit ^àsieurs fois, très- vive et même violente.

C'est cette modération soutenue qui la caractérisait, et que je ne pouvais m'empécher d'admirer, surtout lorsque je voyais encore , non loin d'elle , à Pétersbourg , vivante , libre , tranquille et riche de ses dons, cette célèbre WoronzofT, maîtresse de Pierre III , et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine et de la reléguer m Sibérie.

L'impératrice, ayant ainsi remporté sur elle-même une pénible victoire , avait repris sa vie accoutumée , avant que les nouveaux époux eussent quitté Czarskozélo. Un seul diang»^ ment pouvait se remarquer dans le palais : les courtisans russes ou étrangers , qui jusque-là se montraient tous les soirs m foule chez le comte de Momonoff , avaient totalement abandonné ce favori disgracié.

Comme j'avais reçu de lui des preuves d'amitié , je crus de*^ voir, dans cette occasion , lui montrer que je m'en souvenais : j'allai le voir, et , pour la première fois depuis notre liaison , je me trouvai seul avec lui.

L'impératrice le sut , et , devant tout son cercle , approuvant hautement ma démarche, elle s'expliqua en termes fort dédaigneux sur la lâcheté de ceux qui s'éloignaient avec tant de précipitation d'un homme naguère courtisé et encensé par eux.

Ne doit-on pas juger avec quelque indulgence les erreurs de cette femme , nommée Catherine le Grand par le prince de Ligne, lorsqu'elle montrait à la fois dans sa conduite tant de fierté, de douceur et de magnanimité.'

L'isolement du comte Momonoff, au milieu d'une cour qui l'avait si longtemps entouré d'hommages, ne peut surprendra dans un pays soumis à un gouvernement absolu. Le de^K>tisme abaisse tous ceux qu'il domine ; il rétrécit les esprits et courbe les caractères.

Je puis en citer un exemple encore plus frappant, et qui

DU COMTB DE SÉGUR. IBr>

contribua beaucoup, parles tristes réflexions ()u*il me fit faire, à graver plus que jamais dans mou âme Tamour d'une noble liberté , malgré tous les orages que ses ennemis et même ses amis font naître trop fréquemment autour d'elle.

Paul Jones, compagnon de victoire du prince de Nassau , était revenu à Pétersbourg ; ses ennemis ^ne pouvant supporter le triomphe d'un homme qu'ils traitaient de vagabond, de rebelle et de corsaire , résolurent de le perdre. Cette noirceur, qu'on doit imputer à quelques lâches envieux, fut, je crois, très-injustement attribuée aux officiers anglais de la marine rosse et aux négociants leurs compatriotes. Ceux-ci , à la vérité, ne déguisaient point leur animosité contre Paul Jones ; mais il serait injuste de faire tomber sur eux tous une basse intrigue qui ne fut peut-être que l'ouvrage de deux ou trois personnes restées inconnues.

Le contre-amiral américain se voyait favorablement accueilli à la cour, souvent invité à dîner par l'impératrice, et reçu avec distinction dans les meilleures sociétés de la ville : tout à coup Catherine lui fait signifier l'ordre de ne plus se présenter devant die.

On lui apprend qu'il est accusé d'un crime infâme , celui d'avoir outragé une jeune fille de quatorze ans , d'avoir exercé sur elle d'indignes violences, et qu'il doit être probablement, après des informations préalables, jugé par le tribunal de l'amirauté, où siégeaient plusieurs officiers anglais fort prévenus contre lui.

A peine cet ordre est-il connu , chacun abandonne ce malheureux Américain ; personne ne lui parle , on évite de le saluer ; toutes les portes lui sont fermées. Ceux qui l'accueillaient la veille avec empressement , le fuient comme s'il était pestiféré; bien plus , aucun avocat ne veut se charger de sa cause, aucun homme public ne consent à l'écouter; enfin son domestique même ne veut plus rester à son service ; et Paul Jones , dont ou s'empressait récemment de vanter les exploits et de rechercher

f6é MÉMOIRES

ramitié, se trouve seul au milieu d'une population imoienfie. Pétcrsbourg, ime grande capitale , devient pour lui un désert.

J'allai le voir; il fut touché jusqu'aux larmes de cette visite : « Je n'avais pas voulu, me dit-il en me serrant la main, « me présentera votre porte et m'exposera un nouvel affront, « qui m'aurait été plu0 sensible que tous les autres. J'ai bravé « mille fois la mort; aujourd'hui je la souhaite. » S(m regard et ses armes , posées sur ta table , me faisaient soupçonner un sinistre projet.

ce Reprenez , lui dis-je , votre calme et votre courage. Ne « savez-vous pas que la vie humaine a ses orages , comme la o mer, et que la fortune est encore plus capricieuse que les « vents? Si, comme je l'espère, vous êtes innocent, bravei « cette bourrasque ; si , par malheur, vous étiez coupable,' « parlez-moi avec une pleine franchise , et je ferai tout ce ipA « dépendra de moi pour vous soustraire , par une [nrompte « évasion, au péril qui vous menacerait. »

« Je vous jure sur mon honneur, répondit-il , que je suii « innocent et victimede la plus infâme calomnie. Voici le fait : « il est arrivé chez moi le matin, il y a peu de jours, une jeune « fille pour me demander si je pouvais lui donner quelque ft linge , quelques dentelles à raccommoder ; elle me faisait « d'assez vives et mdécentes agaceries. Étonné de tant de har- « diesse à son âge, j'en eus pitié, je lui conseillai de ne pas en» ft trer dans une si vile carrière ; je lui donnai quelque argent « et je la congédiai. Mais elle s'obstina à rester.

« Impatienté de cette insistance , je la pris par la main et « je la mis à la porte ; mais , au moment où cette porte s'ou- « vrait , la petite scélérate déchire ses manches, sou fichu, « pousse de grands cris, se plaint que je l'ai outragée, et se « jette dans les bras d'une vieille femme qui se dit sa mère, et « qui sûrement n'était pas apostée là par hasard. La mère et « la fille font retentir la maison de leurs plainte», sortent eit « vont me dénoncer*: vous savez tout »

DU COMTB DE «ÊGUR. 167

« Fort bieD, repris-je, mais nVt-on pu vous apprendre les • nomt de ces aTentûrières ? — Le portier les eoiioàît , me ré- « pondît-il ; yoid leurs noms écrits^ mais j'ignore leur demeure. « rai voulu promptement présenter un mémoire sur eette •> ridieule affaire, d'abord au ministre^ oisuite à Timpéra- « trioe eOe-méme; mais tout aoeèt près d'eux m'a été in- « terdit. »

« Donnez-moi ce papier, loi dis-je ; reprenez votre fermeté « accoutumée; rassorez-vous; laissez-moi faire; dans peu nous « nous reverroiB. »

Dès que je fîis rentré diez moi, je diargeai des agents discrets, adroits et sucs, qui m'étaient dévoués, de prendre des informatious sur ces femmes suspectes , et de découvrir quelle ▼ie elles menai^t. Je ne tardai pas à savoir que la vieille était mie femme accoutumée à faire un vil trafic de jeunes personnes qu^elle faisait passer pour ses filles.

Lorsque je fus muni de tous les documents et attestations dont j'avais besoin, je courus les montrer à Paul Jones. « Vous « n'avez [dus rien à craindre, lui dis-je ; les infâmes sont démask qoées. Il n'est plus question que de dessiller les yeux de l'im- « pératrice, et de fbire voir combien elle a été indignement « trompée; mais c'est ce qui n'e^ pas très-facile : la vérité « trouve beaucoup de gens très-habiles pour l'arrêter aux « portes d'un palais, et les lettres dans lesquelles elle s'en- « ferme, sont, de toutes, celles qu'on intercepte avec le plus «t d'art et de soin.

« Cependant, je sais que l'impératrice, qui ne l'ignore pas, « a défendu, sous des peines très-graves qu'on se permit d'ar- « réter, d'ouvrir et de garder les lettres adressées à sa pcr- « sonne, et qui peuvent lui arriver par la poste : or, void une « très-longue lettre que j'ai rédigée en votre nom pour elle; « aucun détail n'y est omis , quoiqu'il y en ait de scabreux. « J'en suis fâdié pour sa majesté impériale ; mais puisqu'elle « a écouté et cru la calomnie, il faut bi^ qu'elle lise avec pa*

168 MBMOIBES

« tience la justiOcation. Copiez cette lettre, signez-la ; je m'en <c charge. J'enverrai quelqu'un la mettre à la poste dans la « ville la plus voisine. Prenez courage ; croyez-moi, votre « triomphe n'est pas douteux. »

En effet, le paquet fut envoyé et misa la poste ; Fimpératriee le reçut ; et, après avoir lu ce mémoire pldnement justificatif et accompagné d'attestations irréfutables , elle s'emporta vivement contre les délateurs, révoqua ses ordres rigoureux, rappela Paul Jones à sa cour, et l'accueillit avec sa bienveillance accoutumée.

Ce brave marin jouit avec une fierté modeste d'une répan^ioo qui lui était due, il crut très-peu aux compliments que lui prodiguaient sans pudeur une foule de gens qui l'avaie&t fin dans sa disgrâce, et quelque temps après, dégoûté d'un pays où le sort d'un homme peut être exposé à de telles humiliations, il demanda à l'impératrice, sous des prétextes de santé, un congé qu'elle lui accorda, ainsi qu'une honorable déccnration et une pension convenable.

Il partit, après m'avoir exprimé sa reconnaissance pour le service que je lui avais rendu et son respect pour une souveraine qu'on pouvait induire en erreur, mais qui savaitau moins réparer avec éclat une faute et une injustice.

Cette princesse venait de choisir un nouvel aide de camp pour remplacer Momonoff; il se nommait Zouboff, et était officier dans un des régiments de la garde. On voudrait pouvoir passer sous silence cette continuité de faiblesses, prolongées même jusqu'à l'âge où elles ne trouvent plus d'excuses; mais tel est le sort des souverains, il n'est point de vie privée pour eux; leurs liaisons intimes et leurs sentiments ont une trop fréquente influence sur la politique, pour échapper à l'attention publique ; ils ne sauraient trop se le répéter, diaque journée de leur existence est une page de leur histoire.

Le nouveau favori s*était élevé sans que le prince Potemkin eût été consulté : chacun était curieux de savoir s'il se rangerait .

ou COMTB DB SBGUl. 169

m nombre des amà de œ prinee^ ou sH oserail lutter contre son otédSiL

Pour moi, qui ne le eownaîawtf pas, je regrettaisFéloigiiement du comte MomoDoff, qui s*était toujours montré fort réié pour les intérêts de la France ; mais , peu de temps après , je vis qu*à cet égard rien n*était diaugé : ZoubofT rechercha mon amitié avec empressement, et ne me cacha point quH agissait ainsi pourcomplaire à risppératrice.

On reçut eneore d'assec mauvaises nouvelles de Finlande : le général suédois Steding avait battu complètement le général SAnhzà PMnab,et s'était emparé de son artfllerie. Catherine me parut phis irritée qu'inquiète de cet échec.

Elle me parla avec beaucoup dlntérét des affaires de France. « Votre tiers état, me dit-eDe, élève de bien hautes « prétentioDs; il excitera le ressentiment d» deux autres ordres, « et cette discorde peut avoir des suites aussi longues que « dangereuses. Je crains que le roi ne se voie forcé à .trop « de sacrifices, sans parvenir à satisfaire les passions. »

Je lui répondis « que, sans être exempt d'inquiétude, je « conservais encore beaucoup d'e^iérance, puisque le roi, aimé « de toute la nation, ne voulait que le bonheur public, et R qu'en général l'effervescense des peuples ne devient violente « et durable, que lorsqu'elle se trouve contrariée et comprimée « par un injuste abus de la force. »

Peu de jours après cet entretien, le vice-chancelier, m'ayant prié de me rendre promptement chez hii, m*apprit les événements qui s'étaient passés à Parisle 14 juillet. Il me dit « que « tout le peuple de la capitale s'était insurgé, et avait pris la « Bastille; qu'on avait forcé le roi de venir à l'hôtel de ville A arborer la cocarde de Tinsurrection ; que le désordre était « an comble ; enfin que partout on bravait les lois, on insultait « la noMesse, on pillait les châteaux.

Comme on ne m'avait rien écrit (suivant l'usage très-blâma- We , selon moi , et pourtant suivi par beaucoup de ministres

170 MÉMOIBSS

dirigeants, dans la crainte de se compromettre), i m*étaft ioi' possible de répondre d'wie manière convenable, et de dfistîDguer ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou d'exagéré dans ces nouvelles.

Elles se répandirent avec rapidité, et furent très-diversement reçues, selon la condition et les sentiments de ceux auxquels elles parv^iaient. A la cour, l'agitation fut vive, et le méccmtentement général : dans la ville , l'effet fut tout contraire; et, quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pomr au* cun des habitants de Pétersbourg, je ne saurais exprimer Fenthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchandSt les bourgeois, et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de cette prison d'État, et ce premier triomphe d'une liberté orageuse.

Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous, dans les rues, se félicitaient, s^embrassaient, conmiesi oo les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux.

Cette folie, que j'ai peine encore à croire en la racontant, n'eut que quelques moments de durée : la crainte arrêta bientôt ce premier mouvement. Pétersbourg n'était pas un théâtre sur lequel on pût faire, sans dangers, éclater de pareils sentiments.

Bientôt on fut distrait de ces événements lointains, et les combats qui se livraient à peu de distance de la capitale absor* bèrent toutes les attentions. Comme on avait fait mystère de la victoire de Steding et de ses détails, ils furent, ainsi que cela arrive toujours, connus malgré le gouvernement, et fort exagérés. Le ministère s'en alarma, et défendit, sous des peines sévères, de parler, dans les lieux publics, des affaires de la guerre de Suède.

La fortune cessa bientôt de se montrer infidèle pour Catherine : elle avait ordonné aux escadres de Tchitchakofl et de Rasilinoff de se réunir. La flotte suédoise s'y opposa. On combattit huit heures sans perte considérable des deux côtés ; mais

les Russeis s'attribuèrent, avee raison, l'avantage de cette jour* née, puisqpie leur jonction fut faite.

Le prinee de Nassau battit et mit en fuite vingt bâtiments suédois, dont plusieurs portaient des canons de vingt*quatre ; et, bravant le feu de tous les tlots fortifiés qui s'opposaient à sa marche, il franchit heureusement toutes les passes. Nous appilnies aussi que le général Souwaroff et le prince de Cobourg avaient défait trente mille Turcs, pris Foczany, douze étendards et le camp des musulmans.

On recevait de tous côtés les lettres les plus alarmantes, rdathremeni à nos troubles intérieurs, et comme je persis* tais à croire qu'un heureux accord terminerait ces dissensions, Catherine me dit: a Je le souhaite plus que personne ; mais « je ne commencerai à y croire que lorsque votre peuple « cesse» de se livrer à des excès qui m'indignent. Au reste, je « vous avertis que les Anglais veulent se venger de leurs revers « en Amérique : s'ils vous attaquaient, cette nouvelle guerre « TOQS rendrait service, en attirant au dehors le feu qui vous « tourmente. »

L' im pér a t r ice, en finissant cet entretien, se montra trèssatisfaite de voir BCM. deSaint-Priest et de Montmorin près du roi. « Leur sagesse, me dit- elle, m'inspire une grande con- - « fiance. »

A peu près dans le même temps, je sus, par une voie sûre et secrète, les nouvelles tentatives que faisait le prince Potemkin pour changer ma position : il avait écrit à l'impératrice, qu'il n'était pas d'une bonne politique d'appeler presque toujours exclusivement près de sa personne les ministres de Vienne et de Versailles; que cette préférence donnait de Thumeur aux autres cours, et que, vu Tétat d'inaction où nous réduisaient nos troubles, fl était prudent de ménager l'Angleterre. Mais Catherine, sourde à ces représentations et ferme dans ses sentiments, ne voulut point admettre M. MTbitworth dans son intimité.

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Un incident assez singulier surprit alors 6t méccmtenta notre gouvernement : M. de Choiseul avait obtenu que la Porte remit M. de BulgakofT entre ses mains. Le ministre russe ne voulut point sortir ainsi de prison ; il demandait que son élargissement fût une satisfaction directe et solennelle faite à la Russie.

C'était , selon moi, un noble procédé. M. de Blontmorin, qui le regardait comme un manque d'égards pour la France et pour notre ambassadeur, espérait que je ferais partager son opinion et son mécontentement au cabinet russe ; mais je ne pus réaliser cette espérance; il m'aurait été trop difficile d'agir avec quelque succès contre un homme dont j'approuvais la ccmduite.

L'impératrice eut bientôt un nouveau motif de s'applaudir des preuves de confiance qu'elle avait données au prince de Nassau : cet aventureux guerrier remportait , sur les mers du Nord, des palmes non moins brillantes que celles dont il s'était paré dans le Liman. Profitant habilement de Fimprudence commise par le roi de Suède , qui s'avançait toujours sans assurer sa retraite et ses communications , il attaqua la flotte suédoise à l'embouchure de la Kimen , et remporta sur elle une victoire signalée.

Le combat dura quatorze heures , depuis le matin jusqu'à une heure après minuit. Les Suédois furent mis en fuite; Nassau s'empara du vaisseau amiral, de quatre autres bâtiments portant quarante canons , d'un cutter et de trois galères ; il fit prisonniers quarante officiers , treize cents matelots ou soldats , et coula bas plusieurs bâtiments embossés près des îles.

L'amiral suédois se vit contraint de se sauver sur un yacht. Dans cette glorieuse action la garde impériale accrut sa renommée , et le chevalier de Litta fut cité glorieusement.

Nassau , débarqué ensuite avec six mille hommes , marcha rapidement dans l'espoir de couper toute retraite au roi de

Suède ; mais ce prince , menacé par trois autres corps russes, qui Tattaquaient de front et sur les flancs , avait abandonné à la bâte le poste d'Egfort. Nassau le poursuivit , atteignit son arrière-garde, lui prit cinq cents hommes, une partie de ses munitions et ses bagages. Pendantce temps, sa flottille, poursuivant ses avantages, détruisit encore quarante bâtiments suédois.

Dans ces journées si heureuses pour Nassau , il fît uue grande perte , et éprouva un vif chagrin : M. de Yarage , officier distingué de notre marine , dirigeait , par ses sages et habiles eonsdls, le bouillant courage du prince; cet intrépide marin, étant débarqué et poursuivant avec trop d'ardeur les troupes de Gustave , fut tué par dés Bashkirs , horde de sauvages qui déparent l'armée russe plus qu'ils ne la servent ; ces Bsnrbares avaient pris M. de Var9ge pour un Suédois.

Nassau, remonté sur ses galères, voulait poursuivre le roi Jusqu'à Louisa ; mais uii coup de vent dispersa sa flotte , qui rentra victorieuse dans le port de Cronstadt, avec ses prises nombreuses et ses honorables trophées.

Au commencement de cette campagne , Gustave III , toujours chevaleresque , se souvenant d'avoir vu plusieurs fois , en France et à Spa , le prince de Nassau , qui l'avait frappé par son amour pour les combats et pour la gloire , lui avait écrit une lettre pleine de courtoisie. « J'avais cru , lui disait-il , d'à- « près nos derniers entretiens , que j'aurais le plaisir de rece- « voir l'ofTre de votre épée ; mais, puisqu'à mon grand regret, « vous allez combattre contre moi , je me flatte au moins de A conquérir, sur les champs de bataille , l'estime d'un tel ad- « versaire. »

La fortune changea promptement ces obligeantes dispositions ; et lorsque le roi connut la relation très-véridique, publiée par l'impératrice sur la victoire des Russes , son amour-propre blessé lui faisant oublier sa modération ordinaire, il y répondit par une autre relation, dans laquelle il s'efforçait d'atténuer ses pertes et les avantages remportés sur lui.

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Le prince de Nassau lui écrivit à ce sujet la lettre suivante, qui ma paru trop piquante pour ne pas la rappeler ici.

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