LETTBE BU PRINCE DE NASSAU, A 8. M. GU8TAVB III, BOI DE SOÈDE
Pétenboarg , 20 septembre I7S0L
« SiBE,
« Lorsque Votre Majesté me fit dernièrement l'honneur de « m'écrire, elle me dit qu'elle s'adressait à un chevalier qui « cherchait partout la gloire ei F honneur. Je chercherai cer- « tainement, Sire, toute ma vie, à justifier l'opinion de Votre « Majesté ; mais , lorsqu'on cherche l'honneur, on ne souffre « rien de ce qui peut faire soupçonner la loyauté, et Ton n'a* « vance rien qui ne soit vrai, et qui ne puisse se soutenir et se « prouver à la face de l'univers.
« Cest ce sentiment qui m'a fait lire avec indignation, dans « la Gazette d'Hambourg , une prétendue relation du combat « que j'ai eu l'honneur de soutenir contre la flotte des galères « de Votre Majesté.
« Cette relation , Sire , paraît démentir la mienne ; elle est , « en plusieurs points , absolument contraire à la vérité , et « j'ai été surpris qu'on ai eu l'audace de mettre un nom aussi « respectable que celui de Votre Majesté au bas d'un écrit « rempli d'erreurs et de faussetés.
a J'ei^ère que Votre Majesté en aura été irritée comme moi, « et qu'elle ne me refusera pas de la faire supprimer et de « rendre hommage à la vérité ; si , contre toute vraisemblance, « Votre Majesté avait autorisé la publication d'une relation si « inexacte , je croirais qu'elle a été criminellement trompée « par les rapports qu'elle a reçus, et sa loyauté, la première « vertu des rois , l'engagerait sans doute à désavouer et à punir « les officiers qui lui auraient rendu ce compte infidèle.
« Je jdîos à cette lettre la réfutation de cette ineonoeyable « relation , dont j*ai relevé toutes les erreurs. Mon honneur est « garant de la vérité de ce qne j'avance. J'ai pour témoins les « prisonniers que nous avons faits , les vaisseaux dent nous a nous sommes emparés, la flotte que je commandais, et qui , « loin d'être maltraitée, a tenu tout entière la mer dix-huit « joors après le combat , a croisé sans obstacles à douze verstes « de Louisa , et ne s'est retirée qu'après avoir essuyé le coup • de vent du 12 septembre. Une partie de cette escadre est « oicore en mer, et serait prête à livrer de nouveaux combats ; « ma» elle ne rencontre plus de combattants.
« Je suis persuadé que Votre Majesté connaît trop bien les « lois de l'honneur, pour ne pas approuver la chaleur avec la- « quelle je défends le men , que je croirais blessé , si l'on pou- « vaît douter un instant de l'exactitude des relations que j'ai « fiautflB, et que Sa Majesté l'impératrice a permis de publier.
a Les mêmes motifs qui m'ont dicté cette lettre , me font un « devoir de la rendre publique ; et la réponse que j'espère , « m'autorisera sans doute à répéter aussi pubb'quement le^ « assurances du très-profond respect que j'ai voué à Votre Ma* « jesté , et avec lequel j'ai l'honneur d'être ,
« Sus,
a De Votre Majesté, le , etc. »
Si Gustave montrait tant de dépit de sa défaite , l'impératrice n'était pas complètement satisfaite de sa victoire; elle disait que , sans les fautes commises par Poushkin , le roi de Suède, que le prince de Nassau débordait , n'aurait pu lui échapper. Elle m*eo paria dans ce sens, et me fit aussi quelques reproches sur la conduite de notre cabinet, qu*elle accusait d'engager secrètement l'Angleterre à ne pas souf&ir que le roi de Suède fût écrasé.
Je l'assurai que c'était une fable, puisque nous savions fort
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bien qu'elle ne désirait qu'ime paix prompte et mie sàtîsfactioQ modérée.
« Cela est vrai , me dit* elle ; mais tout le monde ne le croit pas. Au reste , songez bien que, si vous voulez ménagorles « partis les plus opposés , vous finirez par être livrés à vos eo- « nemis et abandonnés par vos amis. »
Cette princesse me parla aussi du refus qu'avait fait M. de Bulgakoff d'être élargi par l'intervention de la France. « S'il « en était ainsi, ajouta-t-elle , Je le blâmerais ; mais, s'il se trouve « qu'on ne lui ait proposé qu'une évasion, j'approuverai sa eoo^ « duite. »
Un courrier du prince Potemkin vint, à cette époque, terminer tontes les inquiétudes de Catherine sur l'issue de cette campagne. U lui mandait que le prince de Cobourg et Souwaroff venaient de livr^ bataille au grand vizir, et de le battre complètement.
OnavaitprisauxTurcsleurcamp, cinqùanteétendards, quatrevingts canons; six mille Turcs étaient restés sur le champ de bataille. Le général russe Ribas avait enlevé aux musulmans le fort Atgibey. D'un autre côté ou apprit que le capitan-paefaa, défait et poursuivi par le prince Repnin, s'était eufermé dans Ismail. Pendant ce temps , Potemkin et Anhalt battaient le beglier-bey de Romélie , et lui tuaient six cents hommes.
Vers la même époque , les Autrichiens investirent Belgrade , qui fut prise peu de temps après; mais je n'appris cette nouvelle qu*après mon départ de Russie.
Les progrès des lumières et de la liberté ont certainement fait faire de grands pas à la raison humaine ; mais aussi , dans sa route, n'a-t-elle rien perdu ? Moi, qui ne suis pas un de œs opiniâtres preneurs de ce bon vieux temps qui n'est plus, je ne puis m'empécher de regretter ce bon goût, cette grâce , cette fleur d'enjouement et d'urbanité , qui chassaient de la soci^ tout ejinui, en permettant au bon sens de sourire , et à la sagesse de se parer. Aujourd'hui beaucoup de gens ressemblent à un propriétaire morose qui , ne songeant qu'à futile, bannirait
DU COMTB DE SÉGUa. 177
de son jardin les fleurs, et ne voudrait y voir que du blé, des foins et des fruits.
Nous étions à la fin de septembre : on pouvait regarder comme terminées les campagnes du sud et du nord. Il était évident qiie le roi de Suède , trop animé du désir de réparer son nouvel échec , et comptant sur Tappui des Prussiens , ne songerait pas de longtBnps à la paix.
Je savais de M. de Choiseul que le sultan Sélim , loin de prêter ToreUlé à ses propositions pacifiques, n'écoutait que les conseils hostiles de l'Angleterre et de la Prusse.
Ainsi , ayant obtenu tout ce que je pouvais désirer de la cour de Russie, un traité de commerce, l'acceptation de notre médiation, et la promesse de signer la quadruple alliance dès que notre gouvernement s'y déterminerait, il ne me restait plus d'autre rôle à remplir à Péter^urg que celui d'observateur, dont un diargé d'affaires pouvait s'acquitter aussi bien que moi.
Mes préparatifs furent prompts : je présentai aux ministres mon secrétaire de légation, M. Genêt , comme chargé d'affaires ; Je rédigeai et je lui laissai une instruction , dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pourrait diriger sa conduite et rendre son travail plus facile ; enfin je pris congé de l'impératrice , et certes cette audience m'aurait profondément affligé , si j'avais cru voir cette princesse pour la dernière fois ; mais je m'absentais par congé , et j'espérais revenir dans peu de mois près d'elle.
Elle daigua me montrer quelques regrets de mon départ , et me parla beaucoup des affaires de France : « Dites au roi, ajouta- « t-eile, combien je fais de vœux pour son bonheur. Je souhaite « que sa bonté soit récompensée comme elle le mérite , que ses « plans réussissent , qu'il voie cesser les maux dont son cœur a est affligé , et que la France recouvre bientôt sa tranquillité , « sa force et sa prépondérance. Je suis bien sûre que celle-ci « me sera favorable , et ne le deviendra jamais pour mes en- « nemis.
« Je vous vois partir avec peine : vous feriez mieux de rester
« près de moi , et de ne pas aller chercher des orages dont vous « ne prévoyez peut-être pas toute retendue. Votre penchant « pour la nouvelle philosoplile et pour la liberté vous portera « probablement à soutemr la cause populaire ; j'en serai fâchée^ « car moi je resterai aristocrate, c'est mon métier : songez-y, « vous allez trouver la France bien enGévrée et bien malade. »
« Je le crains , Madame , lui répondis-je ; mais c'est ce qui c me fait un devoir d'y retourner. »
Elle me retint à dîner, et me combla de marques de bonté qui me rendirent cette séparation très-pénible. Je me hâtai de faire mes adieux à plusieurs personnes que je n'oublierai jamais, et qui m'avaient , pendant cinq années , traité moins en étranger qu*en compatriote et en ami.
Le 11 octobre 1789, je partis de Pétersbourg, et j'allai à Katschina pour prendre congé du grand-duc et de la grandeduchesse. Je ne croyais y rester qu'une heure; mais, Fessiett de ma voiture s'étant cassé , leurs altesses impériales me pressèrent obligeamment de m'arréter deux jours chez elles.
Le grand-duc Paul Pétrowitz joignait malheureusement à beaucoup d'esprit et de connaissances Thumeur la plus inquiète, la plus méfiante , et le caractère le plus mobile ; souvent affable jusqu'à la familiarité, et plus souvent hautain, despotique et dur, jamais peut-être on ne vit un homme plus léger, plus craintif, plus capricieux , enfin moins capable de faire le bon* heur des autres ni le sien.
Son règne le prouva : ce ne fut point par méchanceté qu'il exerça tant d'injustices, et qu'il disgracia ou exila tant de personnes ; c'était par une sorte de maladie d'esprit. 11 tourmentait tous ceux qui l'approchaient, parce qu'il se tourmentait sans cesse lui-même. Le trône lui semblait toujours environné de précipices. La peur troubla son jugement : à force de craindre des périls imaginaires , il en fit naître de réels ; car un monarque inspire tôt ou tard la méfiance qu'il montre, et la terreur qu'il éprouve.
BU GOliTE DE SÉGUB. 179
Depuis, un de mes collègues à la chambre des pairs, qui se trouvait à Pétersbourg lorsque Paul régnait , m*a cité de lui des paroles qui portent Fempreinte la plus énergique de son caractère despotique : ayant permis au général Dumouriez de venir fréquemment le voir, et ce général ayant passé un jour sans se rendre au palais, Tempereur, dès qu*il le vit , lui demanda s'il avait été malade.
« Non, Sire, répondit Dumouriez; mais une personne des a plus considérables de votre cour m'ayant invité à dîner, je « n'ai pas cru pouvoir me dispenser de me rendre à cette invi- « tation. »
« Apprenez, Monsieur, répliqua l'empereur d'un ton sévère, « qu'il n'y a de considérable ici que la personne à laquelle je « parie , et pendant le temps que je lui parle. » Peut-on pousser plus loin l'orgueil de la puissance et le mépris pour les hommes !
Ce prince , dans les premiers moments de mon arrivée en Russie , m'avait témoigné , comme je crois l'avoir déjà dit , une afjfection si vive qu'elle ressemblait à de l'engouement. Ce pendiant eut peu de durée ; il se refroidit pour moi , dès qu'il me vit honoré des bontés et de l'intimité de l'impératrice sa mère.
Depuis fort longtemps il ne me montrait plus aucun désir de me rapprocher de lui ; mais, à l'instant de mon départ, un nouveau caprice me valut un retour de confiance. Il m'entretint presque exclusivement, et pendant plusieurs heures ^ de ses prétendus griefs contre l'impératrice et contre le prince Pptemkin, des désagréments de sa position; de la peur qu'on avait de lui, et du triste sort que lui préparait une cour accoutumée à ne vouloir, à ne supporter que le règne des femmes : la déplorable fin de son père l'épouvantait; il y songeait sans cesse, c'était son idée fixe.
£n vain je lui dis que ses préventions le trompaient; que sa mère , loin de le craindre , le laissait constamment tenir sa cour comme il le voulait, et garder même près de lui , à peu de distance de Czarskozélo, deux bataillons dont il nommait les of-
ficfers, et qu'il disciplinait , armait et habillait à son gré, tandis qu'elle, sans nulle défiance, elle n'avait près de sa perscMme qu'une seule compagnie de sa garde.
« Si cette princesse , Monseigneur, lui disais-je, ne vous ap- « pelle pas dans les conseils , et ne vous donne aucune part « dans les affaires , permettez-moi de vous faire observer qu'il « lui serait bien difficile d'agir autrement , lorsqu'elle sait que « vous blâmez ses penchants , ses liaisons , son système d'ad- « ministration et sa conduite politique. Quant aux malheurs que « vous craignez pour l'avenir, croyez-moi , c'est en les redou- « tant qu'on les appelle ; élevez-vous au-dessus d'eux , ils dis- « paraîtront. »
Je ne le persuadai pas, et, par toutes sortes de récriminations contre les ministres et les autres personnes honorées de la oon* fiance de l'impératrice , il s'efforçait de me prouver que, malgré mon séjour de cinq années en Russie , je ne la connaissais que très-imparfaitement.
« Enfin, me dit-il une fois, expliquez-moi pourquoi, dans « les autres monarchies de l'Europe , les souverains régnent « et se succèdent avec tranquillité, tandis que le trône de Russie n est si souvent ensanglanté? v
« La cause de toutes ces catastrophes, Monseigneur, lui ré- « pondis-je, me parait assez facile à trouver, et sans doute elle « n'a pu vous échapper : partout ailleurs l'hérédité du sceptre " de mâle en mâle assure le repos des peuples et la tranquillité « des rois. C'est la différence capitale qui existe entre les an- « tiques monarchies asiatiques , romaines , grecques, barbares, « et les monarchies modernes ; peut-être même doit-on les « progrès de la civilisation à cette stabilité. Ici , au contraire, « rien à cet égard n'est réglé , tout est douteux ; et le souverain « se choisit, comme il le veut , un successeur : ce qui doit être « une source continuelle d'espérances ambitieuses , d'intrigues « et de conspirations. «
« J'en conviens , répliqua-t-il ; mais que voulez-vous? ici
« c'est ane longue habitude , un usage consacré ; et un si grand "Ïr changement ne pourrait s'opérer sans péril pour celui qui « voudrait le tenter; car, je vous le répète , les Russes aiment « mieux voir sur le trône une robe qu'un uniforme. »
« Il me semble pourtant, Monseigneur, repris- je, que cette « heureuse révolution pourrait se faire à quelqu'une des grandes « époques d'un nouveau règne, telles qu'une entrée solennelle, « un couronnement, où les peuples sont disposés à la confîance, « à la joie, à l'espérance. »
« Ouï, je le conçois , dit-il en m'embrassant; cela pourrait « se hasarder : il faudra y réfléchir. »
Je n'y pensai plus , et il n'y songea peut-être pas davantage. Cependant, lorsque, quelques années après, Paul, monté sur le trône, établit, comme loi fondamentale, la succession héréditaire au trône de mâle en mâle et par ordre de primogéniture , il me vint dans l'idée que c«t entretien avait pu contribuer à faire dans la législation russe ce mémorable changement.
Teus beaucoup à me louer de l'accueil gracieux que me fit madame la grande-duchesse ; il suffisait alors de la connaître pour éprouver, en la voyant et en l'écoutant , un vif attrait et un attachement respectueux.
Je pris congé de leurs altesses , je partis , et comme j'étais impatient d'abréger mon voyage , je courus nuit et jour, sans m'arrêler, jusqu'à Varsovie.
Quand même je n'aurais eu aucune nouvelle des mouvements excités en Pologne , depuis dix-huit mois , par le désir de recouvrer la liberté , et par les promesses séduisantes du roi de Prusse, j'aurais pu , en traversant une assez grande partie de ce royaume , connaître, par le mouvement général, la fermentation qui agitait alors les esprits de tous les habitants de cette malheureuse contrée.
Les paysans seuls conservaient cet air morne , cette physionomie sans expression , cette immobile apathie , triste et cous-
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tant caractère de fa servitude , silencieuse stagnation qu*il plaît aux partisans du pouvoir absolu ou de Toligarchie d^appelcr ordre et repos.
Mais, sur toutes les routes, on voyait une foule de gentilshommes , à cheval ou en voiture , courir, se croiser dans tous les sens. Au milieu des villes et sur les places publiques^ ils se réunissaient, se parlaient avec feu. Tout annonçait la plus grande agitation ; et comme cette effervescence offrait aux spéculations des chances nouvelles , les juifs , nombreux et redoutables vampires de la Pologne, fourmillaient et montraient plus d'activité que jamais.
Ce fut surtout à Varsovie que la singularité de ce grand spectacle me frappa le plus vivement ; au lieu de ces sociétés aimables et paisibles que j'y avais laissées, de ces réunions où briliaient Joseph, Ignace , et Stanislas Potocki , Czartoryski, Malachowski , Sapiéha , Matuszéwitz, Mostowski , Zablocki , tant de belles et spirituelles dames , ornements de la cour polonaise , et de ces cercles où Ton ne traitait que des questions de morale, de sentiment et de littérature , je ne vis plus que des conciliabules politiques , et je n'entendis que de vives discussions, trop souvent aigries par la ciialeur des opinions opposées.
La nation, longtemps courbée sous le joug de trois puissances qui avaient envahi une partie de son territoire, et presque anéanti sa liberté, semblait s'être redressée tout entière; elle avait repris son caractère antique.
Je revoyais la fierté du temps des Jagellons : c'était la même ardeur belliqueuse, la même turbulence, la même passion pour rindépendance et le même mépris des orages qu'elle excite^ enfin cet esprit chevaleresque, seul avantage de ce système féodal qui tombait alors partout en ruines , et dont on ne rencontrait plus de vestiges que dans les cours de la Germanie et dans les forêts des Sarraates.
A peine pouvais-je reconnaître les Polonais : leurs occupa-
tious, leurs costumes, leur langage, tout était changé ; ces guerriers ardents, dépouillés des habits modernes qui rappelaient leur humiliation, avaient repris leurs toques , leurs plumes , leurs longues robes , leurs moustaches militaires , leurs sabres brillants. Toutes les dames, enflammant leur courage, avaient coupé elles-mêmes la chevelure de leurs époux, de leurs fils, et brodé leurs écharpes, ainsi que leurs riches ceintures.
L'ambassadeur russe, naguère entouré de courtisans , vivait seul et presque isolé dans son palais. Celui de Stanislas- Auguste ressemblait plus à un quartier général du temps de Sobieski , qu'à une cour. Cependant ce prince infortuné ne partageait pas l'ivresse générale ; s'il était privé de la force de caractère si nécessaire au milieu des circonstances orageuses de cette époque , il ne manquait ni d^esprit, ni de lumières , ni de pénétration.
La résurrection de la liberté , dont se flattait son impétueuse nation, lui paraissait un songe, une chimère ; il n'oubliait pas que les Polonais , restés fort en arrière des autres peuples , n'avaient ni discipline, ni infanterie, ni forteresse, qu'ils manquaient d'argent, et de cette industrie agricole ou commerciale qui en fournit.
Ce prince croyait que l'embarras des deux cours impériales serait passager ; il savait que les promesses illusoires du roi de Prusse n'avaient d'autre but que celui de s'agrandir ; enfin il prévoyait que les trois oppresseurs de la Pologne , après de courts débats, se réconcilieraient aux dépens de ce pays sans défense, dont ils consommeraient le démembrement et la ruine. . Ainsi Stanislas-Auguste , trop éclairé pour ne pas apercevoir le précipice, et trop faible pour résister au torrent qu'il s'était efforcé vainement de ralentir, s'y laissait entraîner malgré lui.
Dès que le roi sut mon arrivée , il m'invita à venir chez lui , s'enferma avec moi dans son cabinet , et me fit le plus triste tableau de sa déplorable position, «i Eh bien ! Monsieur le Comte, « me dit ce prince , vous retrouvez la Pologne dans une posi-
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« tioD toute différente de eelle où vous Taviez laissée à la Gn « de 1784 ; mes compatriotes ont passé avec promptitude de n rabattement à Tespérance , et d'une dépendance craintive à « la témérité. Que dit-on à Pétersbourg de cette révolution « imprévue , et qu'en pensez -vous? »
« Vous devez savoir. Sire, lui répondis-je, que l'impératrice « en est aussi mécontente qu'étonnée ; son humeur aurait même « éclaté, si elle n'avait pas craint , en se laissant aller à ce pre- « mier mouvement, de donner un prétexte de guerre aux a Prussiens et aux Anglais , qu'elle croit trop disposés à se « joindre aux Turcs et aux Suédois pour abaisser sa puissance; c et comme on avait ici reçu , avec un dédain fort choquant « pour elle, ses offres de garantie , d'alliance et d'amitié , je « vous avoue que nous avons eu beaucoup de peine, le comte tt de Cobentzel et moi , à la calmer et à lui faire adopter les « conseils modérés que lui donnaient l'empereur et le roi de
• France.
• Quant à moi, je ne suis pas surpris qu'après une si longue « oppression , les Polonais aient saisi avec ardeur la première « circonstance favorable pour recouvrer leur indépendance. Ce « n'est point de leur imagination , c'est du fond de leur cœur « que part ce cri de liberté ^ qui retentit partout. Il n'est pas « nécessaire même de l'écouter pour l'entendre ; avant qu'ils « parlent, on lit ce mot de liberté dans leur démarche, « dans leur maintien , dans leurs regards et sur tous leurs « traits.
« Mais ce qui m'étonne , c'est qu'ils aient secoué si ouver- « tement leur joug , avant d'avoir organisé les forces , ras- « semblé l'argent et préparé tous les moyens nécessaires
* pour soutenir une si généreuse résolution. D'ailleurs , ils ne « pourraient jamais résister aux trois grandes puissances qui « les environnent, et il me semble que, forcés de chercher « parmi elles un appui, ils ont choisi fômoms fort, le moins sûr « et le moins désintéressé ; car des informations , que je crois
« certaines, me prouvent que le seul butde Frédéric -Guillaume, « en offrant sa protection à la Pologne, est de s'assurer la pos- « session de Dantzick et de Thom. »
« Vous avez raison, me dit le roi, et je partage votre opi- « nion sur tous les points ; mais il m'est impossible de faire « comprendre ces vérités à des âmes ulcérées, à des esprits « passionnés. Après le malheureux démembrement de ce pays, a TAutriche et la Prusse ayant laissé à Fimpératrice le triste « honneur de nous surveiller et de nous maintenir dans un c état de dépendance , c'est à elle seule que les Polonais ont m attribué tous leurs malheurs; c'est contre elle que se sont a réunis tous les ressentiments. La conduite de ses troupes , A le ton insultant de quelques jeunes ofEciers, la hauteur into- « lérable des ambassadeurs de Russie , ont excité contre les « Russes une haine dont l'explosion est d*autant plus violente, « qu'on s'est vu plus longtemps forcé de la comprimer.
« Lorsque je vis Catherine II à Kaniéff , elle me parut très- <t déterminée à réparer ses torts, à nous soutenir franchement, « et même , en améliorant notre sort , à garantir pour un long « avenir notre sécurité. Je la crus , et je revins ici , rempli « d'espoir.
« Aussi , dès que les Turcs et les Suédois lui eurent déclaré « la guerre , répondant à ses avances , et lui rappelant ses « promesses , je l'engageai à nous proposer un traité d'alliance : « elle s'y résolut avec empressement. Le comte de Stackelberg « m'en fit la proposition officielle; elle fut communiquée à la « diète , et je l'appuyai par tous les arguments qui me sem- « blaientles plus propres à convaincre les esprits de son utilité.
« J'échouai dans cette tentative : les intrigues et l'activité R des ministres du roi de Prusse flattèrent , trompèrent et en- « flammèrent les passions. Luchesini surtout, rejetant comme « des calomnies ce qu'on disait des vues intéressées du roi de « Prusse , persuadait irop facilement , à des esprits déjà pré- « venus, que Frédéric-Guillaume , cherchant une gloire noble
tS6 MÉMOIRES
« et pure, voulait garantir F Europe de Fambition des Russes, « et ne formait d'autre désir que celui d'opposer une forte « barrière à cette puissance conquérante , en rendant à la Po- « logne son indépendance et sa liberté.
« L'envoyé d'Angleterre parlait dans le même sens, et fai- « sait espérer un armement anglais en faveur des Suédois. « D'un autre côté , le roi de Prusse ayant protesté contre VbI' <« liance proposée , Fimpératrice n'y persista plus , et me ûi « même assez de tort en m'attribuant l'idée première de ce « projet, qui éprouvait dans la diète une si vive opposition.
« Vous savez le reste : sans garder aucunes mesures, on a « aboli le conseil permanent ; on veut changer en totalité la « forme du gouvernement garantie par Catherine. On a exigé « le rappel des troupes russes ; on ne montre aucun égard « pour les protestations de l'ambassadeur de Russie : il est « même question d'un projet d'alliance entre l'Angleterre, la « Prusse , la Hollande , la Turquie , la Suède et la Pologne.
« Voilà où nous en sommes , et je me vois contraint, pour « ne pas perdre totalement FafTection et la confiance de ma na- « tion , de la suivre dans une marche imprudente , qui pourra « peut-être plus tard consommer notre ruine. »
« Je puis. Sire, répliquai-je , vous donner une preuve de la tt sincérité des intentions que vous montrait Fimpératrice : vous « n'ignorez pts qu'elle a voulu et voudrait encore conclure « avec nous, Fempereur et l'£spagne, une quadruple alliance , « qui pût servir de frein aux desseins inquiétants de la ligue « anglo-prussienne ; eh bien ! dans tous les projets que son mi- « nistère m'a communiqués , une des principales dispositions « a toujours été la garantie de l'intégrité du territoire de la Po- « logne et de son indépendance. Mais je pense que cette prin- « cesse, n'ayant point attendu la conclusion de cette alliance, « qui aurait ouvert lesTyeux de beaucoup de gens, a commis « une faute en vous proposant un traité partiel et prématuré , « qui n'a fait qu'aigrir et irriter les esprits. »
« Je le crois , reprit Stanislas ; mais , quand on ne peut pas « foire le bien, il &ut au moins s'efforcer d'atténuer le mal. Je « sais que vous êtes lié d'amitié avec plusieurs membres de Top- « position ; vous les verrez, et vous me rendrez un vrai service « si vous pouvez parvenir à leur faire comprendre que , relati- « vement à nos intérêts politiques et commerciaux » la Russie c nous est moins contraire que la Prusse ; qu'elle serait une cn- « nemie beaucoup plus redoutable , et qu'il est par conséquent • très-essentiel pour nous , au lieu de provoquer son courroux, « de vivre avec elle en bonne intelligence ; enfin que ce serait « le seul moyen d'augmenter nos forces et d'eiïeetuer sans « obstacle notre régénération. »
Je le hn promis, mais sans aucun espoir probable de succès : en effet, ayant parlé dans ce sens à quelques Polonais , Je les trouvai tA exaspérés , qu'à peine ils pouvaient tn'écouter de sang-froid.
Ignace Potocki seul , l'un des hommes les plus éloquents et les plus éclairés de ce pays^ parut me comprendre. « Vous pouvez avoir raison, me dit-il ; mais il est trop tard : le sort en est jeté ; et d'ailleurs, quand je me déciderais à suivre vos conseils, je ne ferais que me perdre, sans nécessité, dans l'esprit de mes concitoyens. Croyez-moi, cette opinion est à présent si générale, si forte , si passionnée , qu'on ne peut parler de la Russie à un Polonais sans le voir à la fois pâlir de crainte et frémir de colère; moi-môme je n'ai pu vous écouter sans être vivement ému. Le seul nom de Ruste Suffit pour nous rappeler la perte de notre liberté, de nos lois , de notre gloire , et tous les outrages auxquels notre honneur et nos familles se sont vus si longtemps eu proie. »
On conçoit bien que je ne hasardai plus des insinuations sans utilité et qu'on était si peu disposé à accueillir. Je sus même que certaines personnes malveillantes, ayant eu connaissance de ces conversations , m'avaient représenté comme un ami ar-
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dent des Russes, diargé des instructioDs secrètes de l'impératrice; enQa, comme je voulais aller le lendemain à la diète, on chercha à m'en détourner, en lùe prévenant d'une intrigue ourdie pour m'y faire éprouver un désagrément public.
Je fis peu de cas de cet avis; j'y allai, et la tribune où l'on me plaça fut bientôt remplie de personnages distingués ^ tant du parti du roi que de celui de l'opposition : leur réunion autour de moi aurait suffi pour imposer à la malveillance , dans le cas même où elle eût existé.
Le spectacle que m'offrait cette assemblée polonaise me frappa singulièrement : le costume presque asiatique des membres qui la composaient, la fierté de leurs regards, la vivacité de leurs gestes, le bruit de ces sabres traînant sur le plancher, et qui ne rappelaient que trop les temps d'orages , dans lesquels on avait vu si souvent les glaives tirés interrompre les délibérations; tout semblait me persuader que , remontant à des siècles reculés, je me trouvais au milieu de ces anciens Polonais, si fréquemment vainqueurs des Turcs , des Moscovites et des princes de la Germanie. Je regrettais de ne pouvoir comprendre les orateurs qui se succédaient, et dont plusieurs, par leur éloquence, semblaient faire une grande impression sur les esprits.
Le soir, étant retourné chez le roi , j'appris les tristes événements qui s'étaient passés à Versailles les 5 et 6 d'octobre; des versions différentes altéraient plus ou moins ces nouvelles : les unes disaient que la reine avait couru le plus imminent danger, qu'on avait massacré un grand nombre de gardes du corps , que l'assemblée nationale s'était vue envahie par des brigands ; d'autres , que des troupes et des gardes ayant , dans .nne ' orgie , foulé aux pieds la cocarde nationale et annoncé hautement des projets de contre-révolution, le peuple de Paris, furieux , s'était porté à Versailles , avait assailli le palais et contraint le monarque à le suivre prisonnier dans la capitale ,* quelques-unes enfin , moins alarmantes , ne parlaient que de
quelques excès commis pendant la nuit , et promptement réprimés par la garde nationale.
n est facile de concevoir quelles inquiétudes , et à une telle distance, me donnaient des bruits si variés et tous funestes; je résolus donc de hâter mon départ, et je me mis en route dès le lendemain.
Le soir, tandis que mes gens faisaient leurs préparatifs pour le voyage, me trouvant seul dans ma chambre, assis devant mon feu , et occupé à lire , j'entends tout à coup un léger bruit derrière mon fauteuil; je me retourne, et je vois un grand personnage en longue robe brune , avec une riche ceinture, des bottes rouges, une toque fourrée, un long sabre, et traant dans chaque main un pistolet dirigé vers moi.
Ma surprise fut vive , mais courte , et bientôt j'éclatai de rire en reconnaissant sous ce costume, et avec ces longues moustadies, les yeux noirs, vifs et gais, du grand général Branitski , neveu du prince Potemkin.
« Ma foi , mon cher, me dit-il , d'après ce qu'on nous écrit, « il y a un terrible vacarnte dans votre pays. Notre agitation « ici n'est qu'une bagatelle. Vos assemblées sont plus ora- « geuses qu'une diète polonaise, et comme on ne sait ce qui « peut arriver dans un royaume en combustion , voilà deux « compagnons de voyage que je vous offre ; je voudrais qu'ils « fussent plus riches, mais je puis vous assurer qu'ils sont « très-bons. »
Branitski avait tort, car ses pistolets étaient magnifiques; je reçus ce présent avec autant de cordialité qu'il m'était offert. Depuis , un comité révolutionnaire m'en dépouilla , sans que je pusse les essayer contre lui , comme je l'aurais souhaité.
Après un court entretien arrosé par quelques verres de vin de Tokai , que Branitski aimait plus qu'assez, nous nous séparâmes. Je partis au point du jour, fort préoccupé des tristes nouvelles que je venais de recevoir.
M. le marquis de Noailles, notre ambassadeur à Vienne,
m'avait offert un logementchez lui ; je Tacceptai. Je le trouvai consterné des nouvelles qu'on lui avait mandées de Versailles.
Depuis longtemps les velléités politiques de notre ministère, ses indécisions, la marche audacieuse de nos rivaux, les mouvements rapides de notre révolution , et les présages d'un embrasement général en Europe , lui inspiraient de vives alarmes.
' Il me confia tous les tristes pressentiments qui agitaient son esprit; la ruine de la France lui semblait certaine. J'éprouvais aussi quelques inquiétudes pour le moment; mais je concevais pour l'avenir plus d'espérance : car je n'oubliais pas qu'une nation, comme la nation française, forte, riche, belliqueuse, industrielle, commerçante, avide de tous les genres de gloire, peut être abattue quelque temps par des orages , par des revers , mais qu'elle conserve en elle-même tous les moyens de sortir de ces secousses, régénérée, puissante et glorieuse.
M. de Noailles regrettait, au reste, comme moi, que le conseil du roi n'eût pas , en signant la quadruple alliance , donné une autre direction au mouvement des esprits.
Cet ambassadeur me présenta au prince deKaunitz, ainsi qu'à tous les personnages considérables de la cour et de la société.
J'avais demandé à Tempereur une audience ; mais on m'assura que ce prince , très-grièvement malade , ne pouvait recevoir personne. Cependant il se rappela sans doute les bontés dont il m'avait honoré en Crimée , et le désir qu'il m'avait témoigné d'éclaircir un mystère qui piquait sa curiosité relativement à la nature des rapports intimes qui existaient , disait-on , entre Catherine II et le prince Potemkin , rapports auxquels on attribuait la constance inébranlable de leur affection réciproque : aussi , contre l'attente générale , il me permit de le voir.
Je me rendis donc à son palais, où je le trouvai debout, mais si cruellement changé , qu'il me fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine.
DU COMTE DE SÉGUB. f91
L*empereur m*accueiHît avec une extrême bonté ; iî s'entretint longtemps avec moi des affaires de la Russie, et surtout de la guerre de Suède.
€omme , pendant son voyage en Tauride , il m'avait maintes fois reproché d'oublier son incognito , et de lui donner les titres de sire et de votre majesté, j'avais pris tellement l'habitude de lui complaire sur ce point , que , sans m'en apercevoir, je l'appelai sans doute, plusieurs fois, monsieur le comte, dans le cours de cette conversation. 11 le remarqua, et me dit en riant : « Vous êtes un singulier homme ; en Grimée vous « vous obstiniez toujours à me nonuner sire , et à Vienne vous « ne voulez absolument parler qu'au comte de Falkens- « tein. »
Reprenant ensuite son sérieux, il se plaignit des obstacles opposés à la quadruple alliance. « Elle aurait prévenu, me dit- « il , bien des malheurs. Vos ministres ont trop craint la guerre ; « si elle avait eu lieu , vos parlements n'auraient pu refuser de « l'argent au roi , et l'ardeur française se serait jetée dans les « camps. Au reste , qui pourrait savoir ce qui serait arrivé ? « Une folie générale semble s'être emparée de tous les peu- « pies; ceux du Brabant, par exemple, se révoltent parce « que j'ai voulu leur donner ce que votre nation demande à A grands cris. » Alors il s'arrêta , se tut , et resta quelques instants plongé dans une sombre rêverie.
Les troubles de Louvain l'affectaient alors tellement, qu'il ne put résister au chagrin que-lui donnèrent leurs progrès, et en 1790, la veille de sa mort, il dit au prince de Ligne : « Votre pays m'a tué ; Gand pris a été mon agonie, et Bruxel- « les abandonné , ma mort. »
Croyant ne pas lui déplaire, en l'aidant à sortir de ces tristes réflexions, je lui demandai s'U ne daignerait pas me charger d'une lettre pour la reine sa sœur. « EHe est en ce moment , « lui dis-je , dans ime situation bien critique, entourée de partis « qui se choquent et se combattent ; Votre Majesté , éloignée
« de cette atmosphère de troubles et de passions, pourrait lui « donner quelques conseils salutaires. »
« Moi , vous charger d'une lettre ! me répondit-U ; vous n'y « pensez pas. Je vois qu'arrivant de Russie ^ vous ignorez « l'état d'effervescence et de désordre où vous allez trouver « votre pays : partout le peuple est en armes; partout « les uns croient voir arriver des brigands , les autres pil- « lent les châteaux. Il n'y a plus de police, parce que chacun « prétend la faire à son gré. Au moindre soupçon , un voya- « geur est arrêté ; vous pouvez l'être , et si l'on trouvait sur « vous une lettre de moi , je ne sais trop ce qui vous arrive- « rait. »
« J'espère, Sire, repris-je, que les rapports parvenus à « Votre Majesté, sont exagérés. Mais cependant, si vous « croyez que votre lettre courrait le risque d'être compro- « mise , ne pouvez- vous , au moins , faire parvenir verbale- « ment, par moi, au roi et à la reine ce que vous jugerez « utile pour eux dans de si graves circonstances? »
« £h ! quels conseils , répliqua l'empereur avec un peu de « brusquerie , quels conseils voulez-vous que je leur donne , a lorsque je les vois entourés de gens qui leur persuadent « qu'avec un régiment, une compagnie de gardes du corps, « quelques acclamations , et des cocardes arborées au milieu « d'une orgie , on peut arrêter et anéantir une révolution ? Je « les plains; mais je ne pourrais leur indiquer, de si loin, « d'autre moyen pour se tirer d'un si mauvais pas, que beau- « coup de prudence et de fermeté ; s'ils en ont , tout s'arran- « géra peut-être; s'ils en manquent, je n'ai rien à leur dire. »
Ces paroles peu fraternelles étaient sans doute dictées par l'humeur que lui donnaient alors ses affaires personnelles; mais je ne fus pas médiocrement emban'as^é, à mon retour en France , lorsqu'il fallut rendre compte à la reine de l'entretien que j'avais eu avec ce monarque. Il me congédia, et je ne le revis plus.
DU COMTB DE SÉGUB. 193
Joseph II n'aurait reçu que des éloges de la postérité , s'il avait eu moins d'ambition ou plus de suite dans ses plans. Un vain désir de gloire le porta à faire , contre le grand Frédéric, une guerre courte et sans résultat. Voulant étendre ses possessions et son commerce au détriment de la Hollande , il se ▼ît obligé d'y renoncer par la crainte de nos armes. Désirant conserver la paix avec les Turcs , il les combattit et s'appauvrit par cette guerre, pour ne pas perdre l'amitié de Catherine. Enfin , ayant formé le projet d'affranchir ses sujets du Brabant du joug des seigneurs et d'un clergé ambitieux , il les poussa à la révolte, parce qu'il se servit de moyens arbitrages pour faire adopter ses principes philosophiques à un peuple qui ne s'y trouvait pas encore disposé.
Au reste , ce prince , sans être un grand homme, fut un monarque juste, vertueux, tolérant, sévère pour lui, indulgent pour les autres, bienfaisant, infatigable, accessible à la vérité, toujours occupé à secourir la misère, à encourager les arts et à récompenser le mérite.
' Le prince de Ligne , qui le pleura sincèrement , écrivit à l'impératrice Catherine ces lignes , que je ne puis me défeudre de retracer ici : « Le soldat dira : Joseph II a essuyé bien des « coups de canon à la digue de Beschania , et des coups de fusil « dans les faubourgs de Sabatsch ; il a imaginé des médailles « pour la valeur. Le voyageur dira : Quels beaux établissements « pour les écoles , les hôpitaux , les prisons et l'éducation ! « Le manufacturier : Que d'encouragements ! Le laboureur : « Il a labouré lui-même. L'hérétique : Il fut notre défenseur, « Les présidents de tous les départements, les chefs de tous les « bureaux diront : Il était notre premier commis et notre surit veillant à la fois. Les ministres : Il se tuait pour l'État, dont « il était , disait-il , le premier sujet. Le malade dira : Il nous « visitait sans cesse. Le bourgeois : Il embellissait nos villes « par des places et des promenades. Le paysan , le domestique « diront aussi : rïous lui parlions tant que nous voulions. Les
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« pères de femiUe : Il nous donnait des conseils. La société (( dira : Il était sûr, aimable ; il racontait plaisamment ; il avait « du trait dans la conversation ; on pouvait lui parler avec vé* « rite sur tout. »
Le prince de Kaunitz, honoré constanunent de la confiance de Marie-Thérèse , avait conservé le même ascendant sur Tesprit de l'empereur Joseph II. Ce ministre expérimenté était Tun des hommes les plus habiles du dernier siècle; mais à un génie étoodu il unissait des caprices aussi singuliers et des manies aussi bizarres que odles du général Souwaroff et du prince Potemkin. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne , et par les étrangers les plus considérables.
Quoiqu'il fût vieux y il affectait encore , dans sa parure, des prétentions qui auraient rendu un jeune honmie ridicule : sa eoififure était composée d'une inconcevable quantité de boudes, et , pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité parMe, il passait dans un cabinet destiné à cet usage , entre une haie de [dusieurs val^s de diambre, qui, armés de grands soufflets, renvdoppaient d'un nuage de poudre.
Blalade souvent imaginaire et extrêmement sensible aux variations de la température , on le voyait dianger de vêtements vingt ou trente fois par jour.
L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix , et quH s'attribuait , c'était d'être le pi us habile écuyer de l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manège où il passait une longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrai à tous les exercices de Féquitation.
Jamais rheore de ses repas n'était réglée, de sorte que ses convives couraient le douUe risque , ou d'arriver trop tard, ou d'être oU^és de Fattendre pendant quelques heures.
Au dessert , on apportait devant lui un miroir, uu bassin , des core-deots, une éponge, et, sans se gêner, il nettoyait
lentement sa bouche et ses dents, sans que personne voulût ou osât quitter la table : le pli était pris, tout le monde se prétait à ses fantaisies.
Ayant reçu une invitation de ce premier ministre, M. le marquis de Noaîlles m'y conduisit. Son accueil fut poli , mais assez froid. A la fin du diner, adressant la parole, d'une voix haute, an marquis de Noaiiles, il lui dit : « Ta! le^, « monsieur l'ambassadeur, des nouvelles de France : on y « pille, on y égorge i^us que jamais ; toutes les têtes y sont « renversées *, c'est un pays attaqué de démence et de frénésie. »
Je croyais que l'ambassadeur allait répondre ; mais il garda le silence, croyant, sans doute, que ce silence était une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.
Moi , plus jeune , assez impatient , et ne pouvant alors me contenir, je dis très-haut : « Il est vrai, mon prince, que « la France, idans ce moment, est attaquée d'une ûèvre très- « ardente ; on prétend même que cette maladie est contagieuse, « et qu'elle nous est venue de Bruxelles. »
Cette saillie imprévue fit sourire les assistants, et parut vivement étonner le premier ministre , qui n'y répondit pas ; mais il n'acheva point sa toilette accoutumée, et sortit de table presqu'à l'instant.
Je m'attendais qu'il me montrerait quelque humeur de ma vivacité , mais il en fut tout autrement : sa froideur se changea en accueil amical , et même, pendant le peu de jours que je restai à Vienne , il m'mvita plusieurs fois à vemr le matin chez lui , pour parler avec moi des affaires du temps.
Je dois convenir que , dans ces entretiens , il développa cette supériorité de raison et de lumières qiû lui avait acquis en Europe une si grande réputation.
Le prince de Kaunitz n'ignorait pas qu'il existait en France un parti très-opposé à l'alliance de notre cour avec la sienne , et que ce parti devenait de jour en jour plus influent, soit par inimitié pour la reine, soit par le souvenir des pertes que
196 MÉXOIBES
cette alliance nous avait fait éprouver pendant la guerre de sept ans, soit enfin par le seul esprit d'opposition.
Ce qui est certain, c'est que , dès l'époque des affaires de la Hollande, ce même parti avait accusé faussement l'infortunée Marie- Antoinette, de sacrifier l'argent et la considération de la France aux intérêts de l'empereur son frère.
Aussi le prince de Kaunitz me pressa de combattre ce parti, et de réfuter les écrits qu'il répandait avec profusion ; pour m'y engager, il me prodigua tous les éloges qui pouvaient flatter la vanité d'un jeune diplomate.
Malgré l'intérêt de ces conférences , ne pouvant me résoudre à prolonger une absence déjà si longue , je partis pour la France; et ce ne fut pas sans une émotion qui alla jusqu'aux larmes que je franchis la frontière et que je revis une patrie livrée à tous les périls et à toutes les calamités d'une révolution.
Pendant cinq ans d'absence , et à huit cents lieues de mon pays, je ne pouvais me faire une idée des changements extraordinaires que venaient d'éprouver en peu d'années nos lois^nos caractères , nos esprits et nos mœurs. Les correspondances les plus multipliées ne suffisent pas pour peindre de pareils bouleversements , et les lettres que j'avais reçues à Pétersbourg depuis la naissance de nos orages étaient empreintes d'opim'ons si diverses et de passions si opposées, qu'elles ne m'avaient donné, sur notre situation réelle, que des notions contradictoires et confuses ; de sorte qu'en rentrant dans ma patrie , je ressemblais assez au vieil Épiménide sortant de son long sommeil.
Sur ma route même , et avant de parler à personne , j'éprouvais une vive surprise ; car tout présentait à mes regards un spectacle imprévu : les bourgeois , les paysans , les ouvriers , les femmes même , me montraient dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé^ que je ne leur avais jamais connu.
Un mouvement extraordinaire régnait partout ; j'apercevais dans les rues , sur les places , des groupes d'hommes qui se parlaient avec vivacité : le bruit du tambour frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs m'étonnaient par le grand nombre d'hommes armés que j'y rencontrais.
Si j'interrogeais quelques individus des classes inférieures, ils me répondaient avec un regard fier, un ton haut , hardi ; partout je voyais l'empreinte de ces sentiments d'égalité , de liberté, devenus alors des passions si violentes; enfin, à mon départ de France, j'avais quitté un peuple paisible et courbé par habitude sous le joug d'un long assujettissement ; à mon retour, je le retrouvais redressé , indépendant, et trop ardent peut-être pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle.
Quelle que fût mon impatience de me revoir au sein de ma famille , les pensées qui m*agitaieut et la nouveauté des objets qui les faisaient naître me rendirent le chemin et le temps si courts, qu'en apercevant Paris , j^ fus presque surpris d'y être arrivé.
Lorsque je vis mon père, je le félicitai, en l'embrassant, d'être sorti du ministère quand il ne pouvait plus y faire le bien. « Par cette sage retraite , lui dis-je , vous avez évité « le chagrin de voir commettre , sans pouvoir vous y oppo- « ser, tant de fautes qui ont amené la dissolution du gouveme- « ment. »
Je retrouvai en lui la même force de caractère qui avait toujours été son mérite distinctif , et la même tendresse pour moi, tendresse à laquelle j'attachais tant de prix; mais il ne me montra plus le même calme et la même impartialité que jusque-là j'avais tart admirés en lui.
Ce changement me frappa, et m'apprit dès cet instant combien j'allais trouver d'opposition dans les esprits et d'exaspération dans les caractères.
Mon père , ainsi que tous les hommes de son temps , était toujours resté étranger aux idées de la nouvelle philosophie :
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rempli d'un respect religieux pour nos vieilles institutions , tout ce qui s'en écartait ne lui semblait qu'une folie dangereuse; le renversement de Tordre de choses sous lequel il était né, n'offrait à ses yeux que l'image d'un peuple en délire.
Quelques réformes graduelles n'auraient point effrayé sa prudence; mais il regardait comme funeste une révolution qui^ sous prétexte de briser toutes les chaînes , rompait tant de liens sacrés pour lui.
Aussi sa sévérité traitait d'insensés , et même de coupables, ceux qui prenaient part à cette révolution ; il me parla de plusieurs de mes amis avec des termes qui m'affligèrent d'autant plus , qu'ils étaient injustement appliqués ; car rien n'était plus noble, plus désintéressé que leurs sentiments ; et quand même un amour trop ardent pour le bien public et pour la liberté les aurait trompés et entraînés trop loin , quelle erreur aurait dû être plus excusable aux yeux d'un homme vertueux !
Mais je vis bientôt que cette opinion de mon père , loin d'être exclusivement la sienne , me représentait l'opinion d'une grande partie de la haute société : presque tous les hommes de son âge et de son rang éprouvaient les mêmes impressions ; oubliant toutes les causes qui avaient amené et rendu presque inévitable cette destruction de l'ancien régime , ils n'y voyaient que l'atteinte portée à l'ordre, à la discipline, aux antiques droits du trône , à ceux de la noblesse et à leurs habitudes comme à leurs intérêts. De tous côtés ils se sentaient blessés , et envisageaient presque comme félons et comme ennemis ceux qui ne pensaient pas comme eux.
Ainsi , dès cette première conversation au sein de ma propre famille , il me fut facile de voir quel était l'esprit de tout un parti , celui qu'on appelait alors le parti aristocratique.
Par un hasard assez piquant, le même jour me mit à portée de connaître les opinions et les sentiments du parti opposé , qui se nommait le parti des patriotes : mon ami et mon neveu , le général La Fayette, qui commandait alors la garde natio-
Dale, vint chez moi dans l'après-midi, et me Ht, pendant plusieurs heures , le récit détaillé de tous les événements qui s^étaieut passés depuis les premiers jours de cette mémorable année.
Ce qui distingue surtout iVI. de La Fayette , c'est une constance immuable dans le caractère , et qui tend , sans déviation , à un but toujours le même. Travailler sans cesse à établir, à étendre , à consolider la liberté , voilà Tidée dominante qui , depuis plus de cinquante ans , a dirigé sa conduite , échauffé son âme , et dicté ses paroles.
Aussi, dans le moment où je le revis , il se croyait au comble de ses vœux , puisque sa patrie semblait tout entière répondre à ses sentiments , et que le règne des lois y remplaçait celui de l'arbitraire. Cependant il me parut profondément affligé des scènes tumultueuses et des excès populaires , qui avaient souillé les premiers jours de cette révolution.
« Je ne sais par quelle fatalité , me disait-il , un parti qui se « cache dans l'ombre est venu se mêler au vrai peuple , qui « ne veut que justice et liberté. Il est sorti , de je ne sais où , « un certain nombre de brigands soldés par des mains in- « connues , et qui , malgré nos efforts, ont commis des crimes « déplorables , en profitant de tous les mouvements excités par « la résistance mal calculée de la cour et des ordres privi- « légiés aux réformes que désirait le vœu public. En vain nous
• les chassions, nous les châtiions, nous les dispersions ; ils re-
• venaient toujours. Après la prise de la Bastille , leur rage a « commis d'affreux assassinats; ils menaçaient même Paris « du pillage : l'oiganisation spontanée d'une garde nationale a « pu seule mettre un frein à leurs désordres,
« A la même époque , quelques-uns s'étaient montrés , mais <i en petit nombre, dans les provinces; et partout le bruit a faussement répandu de leur prochaine arrivée excita une « si grande terreur, qu'au même instant, dans toutes les coni- « munes , le peuple prit les armes.
« Nous avoDS fait d'inutiles recherches pour connaitre les « chefs de ces brigauds et le foyer d'où partaient ces nouvdtes « alarmantes qui arrivaient à la fois dans toutes les villes et (( tous les bourgs du royaume; c'est un problème qui est resté « insoluble pour nous , comme pour le gouvernement : je n'ai « eu , à cet égard, que des soupçons, qui ne sont appuyés d'au- « cunes preuves.
« Dans le mois d'octobre dernier, cette bande de scélérats t « se mêlant aux mouvements désordonnés produits à Paris « par les imprudences d'une scène qui s'était passée à Yer- « sailles , a rassemblé tout ce qu'on peut trouver de vil et de « corrompu dans une capitale. Tandis que je m'^orçais en « vain, près de l'hôtel de ville, de rétablir l'ordre et de « calmer les esprits , on vint m'apprendre que ces misérables , « entraînant une foule nombreuse, se dirigeaient sur Versailles « et annonçaient les projets les plus sinistres contre le roi et la « représentation nationale.
« Je me vis contraint de courir après eux. Lorsque j'arrivai » à Versailles , ils avaient déjà souillé de leur présence la salle « des séances de l'assemblée et menacé le château. La garde « nationale réprima leur furie , les dispersa , et d'abord tout « parut calmé. Mais malheureusement on n'avait voulu confier « à cette garde nationale qu'une partie des postes extérieurs, et « à la fin de la nuit les brigands s'introduisirent dans le châ- « teau , du côté du jardin, par une porte que n'occupait point « la garde nationale.
« Peu s'en fallut alors qu'il ne se commit un épouvantable « crime , qui aurait couvert la France de deuil ; heureusement «. nous arrivâmes à temps pour le prévenir, et cette infâme « conspiration édioua. Cependant nous déplorerons toujours « ces fatales journées et les assassinats qui s'y commirent.
« Le peuple n'avait point pris de part à cette odieuse trame. « Néanmoins il était fort exaspéré, soit par l'effet d'une disette « factice ou réelle , soit par le bruit répandu d'un coup d'État
« médité et prodiain ; de sorte qu'il ne fut possible de Tapaiser « qu'en persuadant au roi et à sa famille de venir s'établir à « Paris.
« Voilà ce que je puis, en toute vérité, vous dire de ces « scènes orageuses , qui ont mêlé de chagrins les justes espé- « rances que me donnaient les vœux et les efforts de Tim- « mense miyorité de la nation pour le prompt établissement « d'un gouvernement représentatif dans ma patrie.
« Au reste , je ne doute point qu'on n'ait encore exagéré , « ailleurs comme en France, tous ces événements ; mais vous « pourrez déjuger par vos yeux, et vous trouverez à Paris « ainsi que dans les provinces un ordre et une tranquillité « qu'on ne pouvait guère s'attendre à voir sitôt régner au mi- « lieu d'une révolution et des passions opposées qu'elle fait « naître. »
« U me semble cependant, mon cher, lui répondis-je , qu'il « existe encore partout un grand mouvement. Il est vrai que « dans les pays étrangers , on m'avait représenté la France « comme livrée tout entière au pillage, aux massacres, et « qu'au contraire, les provinces que j'ai traversées m'ont paru « fort paisibles.
« Mais on m'a déjà dit que vous avez encore quelquefois a des violences à empêcher, des mouvements séditieux à ré- « primer, et qu'autour de la prison même où le baron de Be- « senval attend son jugement , une foule tumultueuse demande « à grands cris sa mort. »
« Cela n'est que trop vrai , me répondit-il ; mais vous savez « bien qu'après un coup de vent, la mer reste quelque .temps « agitée. D'ailleurs, de plusieurs côtés il n'existe que trop de « passions qui concourent à troubler Tordre et à éloigner la « paix. »
« Pourrait-il en être autrement? repris-je; votre marche a « été si rapide ! c'est une vraie démolition : vous avez détruit les « ordres, réduit à une chambre la représentation nationale,
« aboli les privilèges de la noblesse , mis les biens du clergé à « la disposition de la nation; votre assemblée concentre en « elle presque tous les pouvoirs. Que d'ennemis vous vous êtes « créés! vous faites table rase en législation ; vous allez bien vite « ôtbien loin.
« Songez-y, quand on renverse un édifice en pierres, ses « débris restent sans mouvement coucbés sur la terre ; mais « il n'en est pas de même d'un édifice d'institutions humaines : « elles ont donné à une multitude de personnes, à des classes « entières, soutenues de nombreux clients , des prérogatives, « des jouissances , des honneurs , des prééminences , devenus « des droits à leurs yeux, et auxquels chacun tient autant qu'à « sa vie. Je crois qu'une telle destruction , un changement total « si prompt , et des plans si hardis , nous exposeront à de bien « longs orages. »
« Cela se peut, répliqua La Fayette ; mais vous croyez voir « des plans où réellement il n'en a pomt existé. Tout ce qui « arrive aujourd'hui, ce qui vous surprend, ce qui nous alarme, « date de loin : c'est le résultat nécessaire des fautes de vingt « ministères successifs, du défaut d'ordre et de suite dans le « gouvernement , de dilapidations sans mesures , et d'abus de « tous genres.
« Les grands corps judiciaires , le clergé même , et la plu- « part de tous ceux qui nous blâment à présent, ont, dépuis « plusieurs années , attaqué avec la plus grande énergie tous les « actes du pouvoir. Les parlements , après une foule de re- « montrances , aussi véhémentes que les discours de notre tri- « hune , ont fait un appel à la nation ; mais à peine cette nation « y a-t-elle répondu , qu'on a voulu lui imposer silence. Les « états généraux étaient promis ; un ministre a voulu les rem- (« placer par une cour plénière : efforts impuissants et ridicules! « l'autorité s'est vue contrainte de reculer ; les états ont été « réunis.
« Alors , par une conduite inexplicable , on a humilié le
« tiers étal; les autres ordres oat refusé de se joindre à lui; « iHen plus , on lui a fermé le lieu de ses séances. U a résisté ; « le peuple s'est indigné , s'est soulevé ; des ministres populaires « ont été renvoyés ; la cour a £edt venir des troupes ; une explo- « sion générale a eu lieu , et une haine violente du peuple contre « Faristoaratie s'est manifestée de toutes parts.
« Vous connaissez à présent les causes ; tirez*en les consé* « quenceSy et jugez si , au milieu d'une effervescence produite « par tant de fautes , d'autres que nous auraient pu éviter les « reproches qu'on nous adresse. Ce sont trop souvent ceux « dont l'imprudence a produit l'incendie qui crient les premiers « et le plus vivement au feu.
« £nân le passé n'appartient plus à personne : je n'ai suivi et « je ne suis dans ma conduite que ce qui m'est dicté par ma « conscience. Je veux la liberté, l'ordre, une bonne constitu- « tion ; je crois que la nation le veut aussi , et j'espère que « nous atteindrons notre but, malgré toutes les passions qui « s'y opposent.
« Mes soins se bornent à présent à veiller au maintien de la « tranquillité publique, à contribuer, comme député, à l'affer- « mxssement de la liberté, et, en même temps, à mettre le roi « et la reine à l'abri de tous les complots et de tous les mouve- « ments qui pourraient menacer leur sûreté. »
« Ces sentiments sont très-louables, lui dis*je; mais je par- « tage bien plus vos voeux que vos espérances. Au milieu de « tant de partis si passionnés, votre position me paraît dé^ « licate, inquiétante et très-scabreuse : car enfin, d'un coté, vous t étes' un des principaux chefs du parti populaire; de l'autre, « vous vous trouvez, par votre place, commandant de la garde « nationale, chargé de défendre le roi, sa famille, son palais et « ce qui lui appartient, contre toute attaque ; d'être continuel- « lement en lapportavec la cour, et d'agir ainsi commel'honmie « du gouvernement.
« Il vous sera bien difficile de ne pas inspirer quelaue mé-
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« flance à l'un et à Tautre parti; vous voudrez faire agir Tun « coDStitutionnellement et modérer Tardeur de Fautre : je crains « que leurs ressentiments ne se réunissent un jour contre vous. »
<x Je ne Tignore pas, répliqua-t-il ; mais, ayant faitce qoe « j'ai dû, je n'aurai rien à me reprocher. »
Le jour suivant, je vis encore l'un de mes amis et des principaux chefs du parti des patriotes , M. Alexandre de Lameth, qui me fit un tableau des événements passés peu dififérent de celui que venait de me tracer La Fayette ; mais il me donna plus de détails que lui sur l'assemblée, sur son esprit, sur les différentes opinions qui la partageaient, sur leurs divisions et leurs subdivisions, ^'ul, je crois, ne la connaissait aussi bien que lui, et nul ne sut mieux cet art, alors nouveau pour nous, qu'on peut appeler la tactique des assemblées politiques.
Alexandre de Lameth, ferme et constant ami de la liberté constitutionnelle , exerçait avec ses deux amis , Bamave et Du* port, une assez grande influence sur son parti. Compté au premier rang des fondateurs du gouvernement représentatif en France, il fut de bonne heure un des présidents de l'assemblée nationale.
Un discours fort remarquable qu'il prononça sur la force publique dans les États libres , et qui produisit dans les temps une vive impression , lui fit donner et conserver la présidence du comité militaire , dont U fit les travaux les plus importants. Son frère Charles, ardent à la tribune comme à la guerre, sdfit toujours la même ligne que lui.
Les premiers exràs populaires qui avaient été conmiis , les indignaient, mais sans affaiblir leur espoir de voir un ordre légal s'établir, en dépit de tout obstacle.
A cette époque , on ne mesurait peut-être pas assez la difficulté de triompher à la fois , et des antiques préjugés d'une vieille monarchie, et des mœurs corrompues de la nombreuse partie d'un peuple si longtemps resté dans l'ignoraiioe et dans la sujétion.
Le lendemain, la reine me fit venir chez elle, m'entretint fort longtemps de toutes les peines qu'elle avait éprouvées ; depuis, eUe me donna , pendant près d'une année y une grande part à 8a confiance : plus tard d'autres conseils m'en privèrent.
Cette princesse, ainsi que le roi, s'étaient vus si fréquemment déçus dans leurs espérances , qu'ils cherchaient trop souvent des avis nouveaux. Ces changements multipliés , cette suceession de conseils, de systèmes différents^ et presque toujours opposés entre eux , ne furent peut-être pas une des moindres causes qui rendirent leurs malheurs et leurs périls toujours croissants.
' 11 me serait impossible dédire à quel point je fus ému, lorsque je vis cette reine que j'avais laissée si heureuse , si brillante , si aimée , si entourée d'hommages , et lorsqu'elle me raconta les n^ustices dont elle avait été l'objet, les efforts de la calomnie contre sa réputation à l'époque de l'affaire du collier, contre ses sentiments d'épouse et de mère , quand on l'accusait de faire passer l'argent de la France en Autriche ; enfin , contre ses véritables intentions, en lui reprochant d'avoir voulu détourner le roi de son penchant à satisfaire le peuple par des réformes et des sacrifices nécessaires.
« Nous avions cependant toujours choisi , me dit-elle , pour « ministres tous ceux que nous désignait l'opinion publique ; « mais à peine le roi adoptait leurs plans , que nous étions as- « saillis de plaintes , de cris , de représentations , de remon— « trances contre ces mêmes ministres, dont on regardait les « conseils comme dangereux.
u Les parlements , la noblesse, le clergé, notre cour même, « s'efforçaient de nous persuader que nous nous trompions , « que notre confiance était mal placé, et qu'au lieu de guérir les « maux de l'État , on les aggravait de jour en jour.
« Vous connaissez la bonté du roi, sa défiance de lui-même, « et son unique passion , le bonheur de la France ! Il cédait « tantôt à la cour, tantôt aux parlements. Nous cherchions
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« d'autres moyens de faire le bien; ils ne réussissaient pas mieux . « Les grands corps de TÉtat , les notables , tout semblait se « réunir contre nous.
« Enfin, comme, de toutes parts, on demandait les états « généraux , le roi les a convoqués ; mais à peine ont-ils été as- « semblés, que la discorde s'est mise entre eux; uneépouvantable a révolution a éclaté : on a voulu anéantir notre autorité, les « prérogatives du clergé, les droits de la noblesse ; et comme « nous croyons devoir les défendre , on a soulevé le peuple a contre nous, déchaîné sa furie, séduit nos troupes, bravé « ouvertement l'autorité royale. Le roi s'est vu contraint de « renvoyer les régiments qui veillaient à sa sûreté ; nos amis, « devenus l'objet de la haine publique , ont été forcés de fuir.
« Piiris en révolte s'est emparé de la Bastille; et, bien que la a condescaidance du roi , qui ne veut pas qu'une goutte de « sang soit versée pour sa cause, ait été jusqu'au point d'ao- « quiescer à tout ce qu'on lui demandait , le calme n'a pu se « rétablir; les passions du peuple ont redoublé de violence; « enfin nous avons vu notre palais, à Versailles, envahi par « des brigands. Je n'ai échappé à la mort qu'en sortant pré- « cipitamment de ma chambre pour me réfugier dans celle da « roi. Plusieurs de nos gardes du corps ont péri; et vous nous « voyez enfin , ici , exposés peut-être à de nouveaux dangers. « Que pensez-vous d'un si funeste état de choses? et croyez- « vous qu'il soit possible de nous en tirer ? »
Tel fut à peu près le sens d'un récit qui me touchait trop pour que je pusse l'oublier. Jamais je ne vis plus de dignité dans la douleur, plus de douceur dans l'affliction. Comme la conversation fut longue, la reine m'entretint avec détail des sujets de plaintes que lui avaient donnés plusieurs personnes, qui s'étaient constamment efforcées de lui nuire dans l'esprit du peuple , et même dans le cœur du roi.
Mais elle me parla sans aigreur de ceux de mes amis qui se trouvaient alors à la tête du parti populaire. « Ils nous ont
« fait du mal, disait-elle, en portant de fortes atteintes à Fau- « torité royale ; mais, loin de les confondre avec ceux qui ont « ameuté contre nous une populace en fureur, je les crois dis- « posés à nous mettre à Tabri de pareils excès et à maintenir « ce qui nous reste d'autorité.
« C'est surtout le devoir de M. de La Fayette , votre parent « et votre ami. Quelques reproches que j'aie à lui faire, je dois « convenir qu'à Versailles , dès qu'il a su notre péril, il est « venu à notre secours, et , par là , nous a rendu le service le « plus essentiel. Vous le verrez souvent ; rappelez-lui bien ce « qu'il ma promis. Il est de son honneur, puisqu'il commande « à Paris , que la dignité et la sûreté du roi n'y reçoivent au- « cune atteinte. »
Après avoir montré à cette princesse à quel point je partageais ses peines , je lui dis « que mon plus grand désir serait « de répondre à sa confiance; mais qu'étant si récemment ar- « rivé à Paris, je ne pouvais avoir encore une opinion bien fixe « et bien arrêtée sur tous les événements dont elle venait de « me parler et sur leur résultat probable. Cependant, Madame, « ajoutai-je, si je dois en juger d'après Fopinion qu'on en a au c dehors et d'après ce que l'on m'en a déjà dit ici, je pense « qu'on peut attribuer tout ce qui est arrivé jusqu'à présent r. aux changements trop multipliés de ministres et de systèmes, « à des coups d*autorité peu calculés et mal soutenus, à l'exil « et au rappel des parlements, à la convocation des états géné- « raux près d'une capitale, foyer d'intrigues et d'agitations^ au « défaut de décisions sur les questions les plus importantes, « décisions qui auraient dû précéder la réunion de cette assem- « blée , enfin au dédain qu'on a montré pour le tiers état , et « à quelques mesures imprudentes, qui ont excité dans l'esprit « du peuple, l'animosité la plus violente contre les classe pri- « vUégiées.
« Aujourd'hui il serait aussi pénible qu'inutile de revenir sur « le passé. Je ne sais si, dans les dispositions des esprits, et à
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« cette époque , on aurait pu prévenir une révolution ou Té- « loigner. Mais cette révolution est faite , il ne faut pas se le « dissimuler ; le voeu général de toute la nation s^est prononcé « pour un gouvernement représentatif. Si Ton y marche avec « sincérité , si on l'établit de bonne foi, nous pourrons peut* « être jouir à la fois, comme en Angleterre, et de la sécurité R que donne l'autorité royale, et des avantages de la liberté; « mais, s'il en est autrement , je ne puis songer sans crainte à « l'abhne où nous entraînerait une résistance superflue : le seul « moyen de mettre un frein à la licence , c'est de lui opposer « une sage et légale liberté. »
« Je vois, répliqua la reine, que, d'après ce qu'on vous a dit, « vous me croyez fort éloignée de votre opinion. Mais demain « vous aurez de mes nouvelles , et vous verrez que je ne suis « pas si déraisonnable qu'on le suppose. »
En effet, le jour suivant , madame Campan m'apporta de sa part un paquet, dont cette princesse lui avait laissé ignorer le contenu. Je l'ouvris , et , à ma grande surprise , j'y trouvai un écrit de M. Mounier, dont les idées étaient fort analogues aux principes du gouvernement anglais.
Ce premier entretien avec la reine fut terminé par des éloges très-obligeants qu'elle daigna me donner sur ma conduite en Russie , ainsi que par de nombreuses questions relatives au caractère de Catherine II et à la triste situation où j'avais laissé à Vienne l'empereur, son frère.
Lorsque je fus présenté au roi , je le trouvai triste , abattu , il me parla peu, mais obligeamment, sur mes négociations, me dit qu'U me revoyait avec plaisir, et me congédia.
Je remplis ensuite un autre devoir, et je rendis compte de ma mission à M de Moutmorin. De tous les tableaux que Ton m'avait tracés de la révolution, celui que me fit ce ministre fut le plus sombre.
Cependant son esprit , juste autant qu'éclairé , sentait trèsbien la nécessité de terminer nos troubles par une transaction
sinoère et par un pacte qui contiendrait tous les éléments d'un bon gouvernement représentatif; mais, en même temps, il était persuadé que la violence de plusieurs passions opposées rendait ce remède impossible.
« D'un côté , me dit- il , le peuple , dans sa fougue^ parait ne « vouloir qu'une démocratie qui mène à l'anarchie ; il s'armera « bientôt contre ceux qui veulent aujourd'hui le soumettre à « un frem légal. D'une autre part, la cour, l'aristocratie et ce « qui environne le roi rejettent avec opiniâtreté tout ca qui « ne leur montre pas la monarchie telle qu'elle était autre- « fois.
a Vous savez à quel point j'aime le roi : il est juste , ver- « tueux , bon ; mais sa bonté est privée de force* Il ne sait ré- « sister ni à ceux qu'il craint, ni à ceux qu'il aime; je fais de « vains efforts pourle déterminer à suivre avec fermeté un plan « quelconque. Ah! croyez-moi , cette funeste lutte entre un « parti populaire passionné et un monarque faible finira par « nous faire traverser une république. »
J'avoue que ces paroles , changées par le temps en prédictions , ne me firent alors qu'une iuipression légère. Je les regardai comme l'effet d'une humeur mélancolique , qui le portait à se créer des chimères ; et certes , à cette époque , on ne voyait pas encore l'apparence de ce parti républicain , qui ne commença à se montrer que deux ans plus tard , après le départ du roi pour Yarennes.
Déjà mes entrcftiens avec des personnes si différentes entre elles par leurs rangs et par leurs opinions , commençaient , en satisfaisant ma vive curiosité , à me donner une idée assez nette de l'état dans lequel je revoyais mon pays ; et , pour compléter à cet égard mon instruction , j'assistai assidûment aux séances de l'assemblée nationale.
Je venais de séjourner eioq ans dans des contrées dont les gouvernements n'avaient subi aucune altération, et qui conser^ valent, sans mélange, l'ancien ordre social, les antiques cou«
tames, les vieilles étiquettes, ainsi que les distinctions constantes et immuables des rangs et des classes de la société.
Rien n'avait donc pu me faire perdre le souvenir de Fétatoù j'avais laissé la France ; aussi ce ne fut pas sans étonnement que je vis pour la première fois, en public et au sein d'une auguste assemblée, les cardiuaux, les évéques, les curés, les généraux, les officiers, les grands, les nobles, les cultivateurs, les magistrats, les légistes, et enûn ce que nous appelions des bourgeois , confondus ensemble et assis pêle-mêle sur les mêmes bancs sans aucune distinction de rangs.
Mais, après ce court instant de surprise, je tombai dans un autre étonnement, celui de voir que ce spectacle ne suffisait pas pour ouvrir les yeux des partisans de l'ancien régime. Ce n'était pourtant plus un vain mot à'égalUé qui retentissait à leurs oreilles , c'était l'égalité elle-même et vivante qui frappait leurs regards. Néanmoins, ils doutaient et doutent peut-être encore de son existence.
La différence la plus notable qui existe entre eux et ceux dont je partage l'opinion, c'est que nous, à cet égard, nous voyons la révolution irrévocablement faite, tandis qu'eux pensent qu'elle ne Test pas définitivement. Ils oublient qu'on peut quelquefois abolir ce qui n'est écrit que dans les lois, mai^ non ce qui est une fois gravé dans les mœurs.
J'ignore quel sera le jugement de la postérité sur toutes les accusations dont l'assemblée constituante est devenue l'objet; mais ce qui me parait certain, c'est que tous ses plus ardents détracteurs seront forcés de convenir qu elle fut composée de l'élite des hommes de ce temps, dans tous les genres et dans toutes les opinions : ils avoueront que jamais peut-être on ne vit plus de grands talents réunis ; que de part et d'autre, eu agitant les plus grandes questions qui puissent intéresser les hommes, on y déploya , des deux côtés, toutes les forces de la logique et toutes les ressources de l'éloquence.
Enfin , en écartant de ce jugement tout ce qui a dépendu
DU COMTB DE SÉGUR. 2ft
peut^tre beaucoup plus des circoostaoces que des hommes^ et en faisant ainsi une juste part aux passions de Tépoque, on ne pourra contester à l'assemblée constituante la gloire d'avoir posé les principes du gouvernement représentatif qui nous régit aujourd'hui, principes que nos lois ont adoptés, qui triomphait après trente ans de luttes, de guerres, de victoires, do revers, et qui servent de bases aux lois reçues parla plus grande partie des peuples des deux hémisphères.
Pour moi, je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur mon esprit la véhémence des discours de Mirabeau, l'harmonie et la pompe de ceux de l'abbé Maury, le talent improvisé et brillant de Cazalès, les pressants arguments de Bamave, la finesse élégante de l'abbé de Montesquiou, la profonde et lumineuse dialectique de Duport, la sévère et froide raison de Malouet, la clarté des rapports de Thouret, et les mérites divers de tant d'autres orateurs , qu'il serait trop long d'énumérer ici.
Je suivais tous ces grands débats avec uu intérêt toujours croissant, mais qui excitait en moi des émotions très-opposées : tantôt je me sentais entraîné jusqu'à l'enthousiasme par cet amour ardent de la patrie et de la liberté, par tous ces nobles sentiments que j'avais toujours admirés dans l'histoire des peuples anciens, et qui retentissaient à notre tribune nationale ; tantôt je me sentais saisi d'une trop juste crainte, en voyant tant de coups portés à toutes nos antiques institutions, et en songeant aux suites d'une révolution qui devait blesser tant d'intérêts, contrarier tant d'habitudes, déplacer tant de fortunes, exciter tant de discordes, et nous susciter un si grand nombre d'ennemis. Mais enfin, naturellement disposé à res|)érance, je finissais par me livrer à l'idée, trop chimérique peutêtre, de voir un jour tous les intérêts privés se réunir et se confondre dans l'intérêt général.
Quoi qu'il en soit, je penserai toujours que plusieurs de mes contemporains jugent avec une bien surprenante légèreté »
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cette assemblée où siégeaient des hommes tels que ceux que j'ai déjà nommés , et tels que les Bailly, les Mathieu de Montmorency, La Rochefoucauld-Liancourt, Grillon , du Qiâ* telet, Tracy, Montlosier, Boisgelin, Talleyrand, Farchevêque de Vienne, le chevalier de Boufflers, Ghampagny, Maubourg, Rabaut-Saiut-Étienne,Boissy d'Anglas, Eramery,Gastries, Gustine, Beaumetz, Toulongeon, Gicé, Bonnay, Noailles, Ghapellier d'Aguesseau, La Luzerne, Broglie, Beauharnaîs, etc., etc.
Si tous ceux-là n'ont pu réprimer les passions du siècle et leur ont même quelquefois cédé, d'autres pourraient-ils, sans présomption, se flatter qu'ils auraient été plus sages, plus habiles ou plus heureux ?
J'employais mes soirées à parcourir les différents cercles de la capitale, à revoir ces sociétés qui avaient fait le charme de ma jeunesse..Je les retrouvai plus vives, plus spirituelles, plus animées que jamais ; il eût été dif Qcile d'y rencontrer la langueur ou l'ennui. Gependant elles semblaient avoir perdu pour moi leur plus aimable attrait : on n'y voyait plus cette douceur, cet atticisme, cette urbanité qui avaient fait si longtemps la véritable éxîole du goût et de la grâce.
Les passions politiques, en s'introduisant dans nos salons, les avaient presque métamorphosés en arènes, où les opinions les plus opposées se choquaient et se heurtaient sans cesse. On ne discutait plus, on disputait ; le seul et étemel sujet de conversation était cette politique, qui ne permettait que bien rarement aux arts, aux muses, à la galanterie , de varier les entretiens.
Ghacun parlait haut, écoutait peu ; l'humeur perçait dans le ton comme dans le regard. Souvent, dans un même salon, les personnes d'opinions opposées se formaient eu groupes séparés. Bientôt une auimosité toujours croissante désunit et divisa totalement ces sociétés, dont l'aménité n'était plus le doux lien.
Dans les maisons où se réunissaient les personnes d'une
même opinion , la chaleur des débats n'était pas moindre, ni les sujets de conversation plus variés ; on y voyait seulement moins d'aigreur.
Les fenunes perdaient beaucoup à ce grand changement : les passions douces conviennent seules à leur grâce, à leur déli* eatesse, à leur voix, comme à leurs traits ; la modestie est leur premier charme; aussi rien ne leur sied plus mal que les pasr sions politiques : Thumeur les dépare, et la colère les enlaidit.
Cependant plusieurs d'entre elles brillaient, dans ces entretiens philosophiques, par leur éloquence et par leurs saillies; je n'en dterai qu'une seule, madame de Staël : peu d'orateurs auraient pu la surpasser en verve et en dialectique ; elle étonnait, persuadait et entraînait.
Un grand intérêt animait constamment de tels entretiens ; mais c'était toujours le même, et je cherchais en vain, dans ces conversations, cette variété, cet enjouement, cette tolérance mutuelle, cette aimable légèreté, qui tes rendaient autrefois si attrayantes.
Aussi mon frère, le vicomte de Ségur, l'un des plus aima» blés hommes de son temps, et dont l'esprit, ennemi de tout tra-* vail pénible, ne voulait prendre de chaque objet que sa fleur, disait assez plaisamment : « Je ne puis souffrir cette révolu* « tion : eUe m'a gâté mon Paris ; et^ tandis qu'elle se vante « d'une philosophie chimérique , d'un grand amour du bien « public, d'une abnégation absolue de tout intérêt privé, elle « ne fait qu'étendre à tous l'ambition de quelques-uns : on R pourrait la peindre en deux mots : Ote^toi de là que je « m'y mette.
« Au reste, je n'accuse personne des torts de cette révolu- « tion, car tout le monde d'abord en a voulu ; chacun a essayé « d*en prendre sa part , suivant sa force et sa mesure ; et, dea puis le roi jusqu'au plus petit particulier de son royaume, « tous y ont plus ou moins travaillé : l'un lui permettait d'à* * vancer jusqu'à la boucle de son soulier; l'autre, jusqu'à sa
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« jarretiè.e ; celui-là, jusqu'à la ceinture ; celui-ci, jusqu'à Festo- « mac ; enfin j'en vois qui ne seront contents que lorsqu'ils • en auront par-dessus la tête. Je leur souhaite toutes sortes « de prospérités; mais je leur reprocherai toujours de nCa- « noir gâté mon Paris \ car de tous leurs torts, celui que je « leur pardonne le moins, c'est celui d'avoir changé la cs^ « taie des plaisirs en un foyer de disputes et d'ennui. »
Ainsi parlait, ainsi pensait une classe assez nombreuse, partie brillante et légère de cette jeunesse de la cour et de la ville, accoutumée à ne vivre que pour les plaisirs , les arts, l'amour et les combats.
Ce qui me surprit le plus, ce fut la subite métamorphose de quelques ci-devant philosophes, déclamant avec humeur contre une révolution que leurs paroles et leurs écrits avaient pendant longtemps provoquée; ils ne l'aimaient apparemment qu'en théorie, et lorsque c'étaient eux seuls qui en professaient les doctrines. On reprochait un jour à l'abbé Sabbatier son humeur contre les états généraux , qu'il avait demandés avec chaleur, et dont il était vraiment le père « Oui, répondit-il; mais on a changé mon enfant en nourrice, » Au reste, il faut convenir qu'un très-petit nombre d'entre eux changèrent amsi de principes et de langage.
Je ne négligeai pas d'observer les autres classes de la nombreuse population de Paris : à peu d'exceptions près , on les trouvait animées d'un amour très-ardent pour la liberté qui leur était promise ; mais elles montraient une passion encore plus forte pour l'égalité, et certes le peuple français serait depuis longtemps heureux, si, dans ses longs efforts pour maintenir cette liberté et cette égalité, il avait su défendre la première avec autant de constance que la seconde.
On ne peut concevoir le nombre d'aspects divers et opposés que Paris, dans ce temps, offrait aux regards surpris d'un observateur ; je veux essayer, par un seul exemple, d'en donner une légère idée. J'apprends un matin que mon père, âgé et très-
affaibli par la goutte et par ses blessures, était sorti à pied pour aller voir son ami, le baron de Bcsenval, enfermé alors dans la prison du Qiâtelet. On me dit aussi que des malveillants, ameutant la populace, venaient d'exciter un grand tumulte autour de cette prison. Inquiet de ce qui pouvait être arrivé à mon père, jeicourus le rejoindre.
Une foule immense, rassemblée sur le quai, obstruait le passage, malgré les efforts de la garde nationale, et faisait retentir l'air d'affreuses vociférations. Ces forcenés accusaient l'autorité de trahison, les juges de lenteur, et demandaient à grands cris la tête du prisonnier.
Je ne parvins qu'après beaucoup de temps et de peine, à me faire jour au travers de cette multitude effrénée. Arrivé enfin à la prison, j'^trai par un guichet sous une porte basse ; je parcourus avec dégoût les sombres détours de ce repaire du vice, du crime, et, montant l'escalier de la tour, j'entrai dans une chambre assez propre, où je vis le baron de Besenval, nonseulement calme et courageux, mais entretenant, avec sa gaieté ordinaire, mon père, le chevalier de Coigny, le comte de Pusigneux , mon frère , et plusieurs femmes aussi aimables que jolies, qui venaient fréquemment, avec d'autres amis, adoucir sa captivité. On peut juger quel effet produisit sur moi ce contraste entre la rage qui s'exhalait au dehors et la sérénité qui régnait au dedans de la prison, malgré les cris de ces furieux, qui retentissaient jusqu'à nous.
Une heure après , voyant ce tumulte apaisé , et certain que la voiture de mon père viendrait le chercher, je sortis, et je continuai mes courses. Arrivé sur la place de Grève, j'y trouvai de très-nombreux rassemblements que la garde cherchait pém'blement à dissiper. Leur objet était de grossir leur nombre pour revenir le lendemain en force , assiéger de nouveau la prison.
Aussi indigné qu'étourdi de leurs clameurs , je passe à la hallQ ; là , un spectacle bien différent frappa mes regards :
c'était Factivité d'un grand marché , au milieu de la paix la plus profonde.
Peu de temps après, j'arrive au Palais-Royal ; j'entre dans ce jardin , centre de Tindustrie , foyer de corruption , arène toujours ouverte aux factions , qui en firent plusieurs fois le rendez- vous de leurs complots et le théâtre de leurs combats.
Une multitude curieuse entourait, à rangs pressés, un homme monté sur une table : cet orateur démagogue déclamait avec véhémence contre la perfidie de la cour, Forgueil des nobles, la cupidité des riches , la paresse des législateurs ; il échauffait les passions de son auditoire par les motions les plus incendiaires, auxquelles les uns répondaient par des applaudissements et les autres par des injures.
Dégoûté de Timpudencedu harangueur, je pars, et je vais aux Tuileries. Il faisait un temps superbe ; la terrasse , les allées, étaient remplies de promeneurs paisibles. Les femmes les plus jolies, variées dans leurs atours comme les fleurs d'un parterre, faisaient briller, dans ce beau jardin, leurs parures et leurs charmes. 11 semblait que ce fût un jour de fête , et , dans cet instant, je pouvais me croire à cent lieues des scènes tumultueuses dont je venais d'être témoin.
Cependant, étant descendu près du pont tournant , et voyant un grand nombre de personnes qui couraient vers les Champs- Elysées , je les suivis , et, en approchant du grand carré , j'aperçus une multitude d'hommes armés : c'étaient d'anciens soldats aux gardes françaises, qui, pour exécuter un projet de révolte , se rendaient à ce point de réunion. Bientôt M. de La Fayette , prévenu de leur rassemblement , accourut , avec quelques bataillons de la garde nationale , pour les cerner. Us se rendirent , et furent promptement désarmés.
Rentré au sein de ma famille, j'étais rêveur et préoccupé de tout ce que je venais de voir en si peu d'heures ; et , dans le dessein de me distraire de ces tristes souvenirs , j'allai le soir à rOpéra.
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Pour cette fois, je fus tenté de croire que jusque-là j'avais fait un songe : rafïluenee des spectateurs , le charme de la musique, rélégante variété des ballets, la fraîcheur des décorations, Ja magie du spectacle, la réunion, dans les loges, de tout ce qui existait de plus distingué à la cour et dans la ville, le ealme, la gaieté que je voyais régner sur tous les traits , dans tous les regards, me présentaient l'imagé du bonheur, de la sécurité, de l'union ; personne ne semblait se douter que plusieurs quartiers de Paris venaient d'être le théâtre de mouvements séditieux et de scènes alarmantes.
Ce récit simple et vrai suffit, sans doute, pour donner aux personnes qui n'ont point vécu en France dans ce temps une idée de ce que l'on pouvait alors voir à Paris dans une seule journée.
Cette agitation prouvait assez que nous étions loin de recouvrer le calme d'un État constitué et affermi ; néanmoins, cette époque trop courte fut certainement la moins orageuse de la révolution , et , malgré les efforts de phisieurs factions , la garde nationale , ainsi que les autorités administratives du royaume, firieut régner en France pendant quelque temps un ordre et une tranquillité qui m'étonuèrent.
On vit même , l'année suivante , un moment où la nation française sembla se livrer, avec une sorte d'ivresse , à l'espoir d'une réconciliation générale : ces jours d'enthousiasme furent ceux de la fédération , qui eut lieu , en 1790, au Champ-de- Mars. Mais c'est ici que se termine la première partie de ces Mémoires, et ce serait anticiper sur les faits que j'aurai à retracer dans la suite de cet ouvrage , que de peindre à présent cette imposante réunion, dans laquelle un même sentiment parut animer les hommes de toutes les classes , de tous les partis; de sorte que Tamour de la patrie , du roi et de la liberté, y fut proclamé par la France entière.
On eût dit qu'alors chacun, fatigué de nos troubles , de nos dissensions , ouvrait avec ardeur son âme au vœu du rappro»- T. n. 19
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chement le plus désirable. Aussi, malgré Toffenresceiice des esprits, la latte des intérêts ^ la divergenee des opiniiHis, rhomme le plus chagrin n'aurait pu concevoir l'idée de cette nouvelle et terrible révolution, qui, deux ans après , renversa le trône, et f<mda temporairement , sous le nom de république, le règne de la terreur et de Tanârchie.
Cependant, à l'époque même dont je viens d'esquisser le tableau , on commençait à s'alarmer de l'animosîté de deux partis qui luttaient avec passion l'un contre l'autre ; mais ils ne se combattaient encore qu'à la tribune , et l'esprit le pins pénétrant ne pouvait pas alors ptévoir que le feu de ces dlsseustsions , s'étendant de jour en jour au milieu d'un bouleversement général, ferait le tour du globe, et que le monde civilisé serait, comme il l'est aujourd'hui, tout entier divisé entre ces deux partis , dont l'un reste avec opiniâtreté attaché à la bannière de l'ancien ordre social , et dont l'autre marche sous l'étendard d'un ordre social nouveau.
Tous deux ont une langue et un dictionnaire différents ; en SB servant des mêmes mots , ils y attachent des sens opposés, et pourraient ainsi se parler toujours , sans jamais s'enteudrc. Les termes de droits, de devoirs, de justice, d'honneur, d'ordre, de liberté, de tolérance, d'opinion publique, d'intérêt général, dt vertus et de crimes politiques, ont, dans l'esprit de ces deux partis, des signiBcations diverses ^ qui n'ont aucun rapport entre elles.
Tro» grands peuples eu Europe , et quelques faibles gouvernements, défendent encore l'antique système, tandis que le reste des peuples européeus et toutes les nations de l'Am^ique , c'est-à-dire l'immense majorité de la population des deux mondes civilisés, adoptent les nouveaux principes.
Pour peu qu'on approfondisse cette réflexion, et qu'on observe les progrès rapides des sciences , des arts, de l'industrie et de la richesse publique dans les pays libres, on pourra lire avec quelque clarté dans l'avenir.
la seconde partie de mes Mémoires contiendra le récit des événements auxquels j*ai pris plus ou moins de part dans l'espace de trente-six années. J'aurai beaucoup de tableaux à peindre, de portraits à tracer, de faits et d'anecdotes à raconter ; je m'en occupe. Mais j'ai atteint, je crois , l'âge de ce vieil archevêque de Grenade, si plaisamment peint par Le Sage. Je veux donc me hâter de terminer mon ouvrage, ou m'arréter assez à temps pour éviter l'inconvénient de recevoir l'avis naïf, salutaire , mais peu agréable , de quelque sincère et nouveau Gil Blas de Santillane.
FÎTI.