INTRODUCTION
De spiritaels écrivains s'appliquent, depuis quelque temps à réhabiliter le dix-huitième siècle , non pas dans sa flagrante immoralité ou dans ses rêveries philanthropiques, qui ont abouti à des crimes atroces, encore moins dans les désolantes doctrines qui ont versé sur l'Europe un déluge de maux , mais bien dans sa vive et gracieuse physionomie sociale, dont les traces s'effacent de plus en plus. . Ces hommes d'esprit et de talent cherchent à deviner la société foudroyée du dix-huitième siècle , comme l'antiquaire recompose un édifice avec quelques débris épars : c^est à cette flBimille de curieux que s'adressent mes réminiscences sur Tun des derniers types de ce monde charmant, irrévocablement perdu.
Ce fut en 1807 que j'eus occasion de voir à Vienne le prince de Ligne. Très-jeune d'âge, mais par tradition et par goût passionnément épris de ce qu'on nommait l'ancien régime, je ne pus être présenté au vétéran de l'élégance européenne sans éprouver une sorte d'entraînement. J'avais si souvent entendu citer son nom , je l'avais trouvé à toutes les pages du dix-huitième siècle , entre Voltaire, Louis XV , Catherine , Frédéric et l'empereur Joseph 1
Un homme qui depuis si longtemps faisait parler de lui me semblait, à moi adolescent, devoir être un monu-^ ment délabré , une sorte de Nestor en caducité. Jugez de mon étonnement quand je trouvai que le prince de Ligne ^
VI INTBODUCTION.
à soixante-douze ans conservait presque toute la \igueur de l'âge mûr I D'une taille élevée , se tenant fort droit , ayant gardé la vue, l'ouïe et surtout un excellent estomac, extrême* ment répandu dans la société, empressé auprès des femmes et tout resplendissant de son élégante frivolité, le prince de Ligne se piquait de traiter les jeunes gens en camarades; et Ton peut s'imaginer Tempressement avec lequel je me trouvai admis dans le nombre.
Il avait conservé beaucoup de cheveux, et comme il les portait poudrés, son beau visage, bien qu'un peu ridé, n'offrait aucune trace de décrépitude. L'uniforme militaire lui allait bien, et la croix de Marie-Thérèse s'entrelaçait noblement sur sa poitrine avec l'ordre de la Toison d'or. II avait perdu une partie de ses biens dans les révolutions de la Belgique et mangé l'autre. D'une fortune immense, substituée en partie à son fils cadet , le prince de Dgne n'avait gardé qu'une modeste maison sur les remparts de Vienne , que par antiphrase on nommait l'hôtel de Ligne. Là se réunissait chaque soir son aimable famille , composée de deux filles mariées et d'une troisième alors chanoineçse : là ve-) nait affluer périodiquement tout ce que Vienne offrait de; plus recherché, soit en vieilles femmes au ton exquis et auX; grandes manières , soit en femmes jeunes et pleines d'agréments C'était tantôt un groupe d'Anglais , lesquels , disait le prince de Ligne , voyageaient pour leur plaisir et non celui des auti*es ; tantôt des Russes, qu'il affectionnait de préférence. Il y avait peu d'Allemands, si ce n'est quelques débris du temps de l'empereur Joseph ou quelques grands seigneurs des Pays-Bas, exilés, comme le vieillard de Virgile ou comme l'hôte lui-même , loin de leurs pénates domestiques. A ces visiteurs toujours empressés se joignaient quelques émigrés de haute volée , le comte Roger de Damas, le marquis de Bonnay ; et quand au milieu de ce groupe wélaDgé on distinguait un homme à l'oeil de feu, à la phy-
iutboduction. vu
isionomie basanée et méridionale , c'était Pozzo di Borgo, 'qu'un charme de conversation difTérent de celui du prince de Ligne attirait vers lui et dont l'esprit original, passionné et tout à fait de notre temps , faisait admirablement sortir en relief l'esprit éminemment dix-huitième siècle du prince de Ligne.
^ Dans ce petit salon grisâtre, modestement meublé, et si étroitqu'il était difflcilede s'y placer debout quand ily avait du monde, parut un soir M"'^ de Staël, radieux météore qui occupait la curiosité publique, et dont nous tirâmes plus tard fort bon parti. D'abord le prmce de Ligne se trouva mé« diocrement prévenu en sa faveur. L'exaltation dramatique de Corinne lui paraissait quelque peu ridicule, et son néologisme, en fait d'esprit de salon, lui était antipathique. En France , avant la Révolution, le prince de Ligne n'avait guère vu et il avait fort peu goûté M. Necker. Madame Necker l'avait prodigieusement ennuyé , et de i'amlj^issadrice de Suède il ne gardait que le souvenir d'une personne dont la laideur n'était pas douteuse, qui se mêlait de politi(iue et faisait des phrases. Vivement attaché à la reine Marie-Antoinette et chevaleresquement épris d'elle, le contact du ministre genevois ne pouvait être que déplaisant au prince de Ligne. Il fallait toute l'aménité de son caractère, toute Texquise délicatesse de ses manières, pour ne plus voir dans M"® de Staël , fugitive et déjà proscrite en 1808 , qu'une nature d'élite et tout exceptionnelle, qui , par les éminentes qualités de son cœur autant que par la haulc portée de son esprit, avait droit à la bienveillance générale. Par un compromis réciproque de fort bon goût, jamais un mot sérieux sur 1789 ne fut échangé entre M""® de Staël et le prince de Ligne : là il y avait incompatibilité complète ; jamais ils n'auraient pu s'entendre sur quoi que ce fut qui eût rapport à la révolution. Le comte de la Marck ^prince Auguste d'Aremberg), l'ami de Mirabeau et du