II. j
»'i% UÉHplIIES
» tn'eCfraie , m'afflige ^ et j'ignore par qneUe &Ute > ou par quel délit vous -avez excité à ce point le « reeseatiiuent de 9a iqajesté<
n — Moi! monsieur, répoodit le. banquier, » je rigDore autant. et plus que vous; ma tar- » prise surpasse la vôtre. Mais enfin ^ qud.est cet Il ordre? . . /
» — Monsieur, reprend l'officier, en vérité j» le Gouri^e me manque pour vous le taite icobvDaitre,
p — £h quoi! aorais-je perdu la coarfiaoce dd » l'impératrice?
» — Si ce n'était que cda, vous ne tne venies » pas si désolé. La confiance peut revenir; une « place, peut être rendue.
» — -Eh bieo ! s'agit-il de me renvo^ner. dotu iHHi « pays?
)• — Ce serait tme contrariété; mais arcc ym » ridiesseï ou est bien partout.
> — Ab! mon.I3ieu] s'écrie SuderdâMd ««■- » .blant, est-il question de m'enler en Sibérte?
a — Uélas ! on en revient
» — De me jeter en prison.? . ■ . -J
m — ^ ce.n'était-quecda, on en'sort
M r- Bonté divine 1 voudrait-on me Anotaer^
j* — Ce suf^lice est a£freux, mais il ïie toe |ms.
ou SOWÏKtH'S. 14s
» — Eh quoi ! dit le banquier en sanglotant , » nia vie est-elle en péril? L'impératrice, si bonne, » si clémente, quimeparlait si doucementencore » il y a deux jours, elle voudrait. . . . mais je I* ne puis le croire. Ah ! de grfice, achevez; la B mort serait moins cruelle que cette attente in- » supportable.
» — £h bien! mon dier, dit enfin rofficier de » police avec une voix lamentable, ma gracieusa » aoureraiBe m'a dcAiné l'ordre de vous faire em-
• paflkr.
a -H. fiibpùll(!rl s'écrie Snderland en r^^rdant
> fixement son interlocuteur; mais vous avez
> perdit ki Maison » ou l'impératrice n'aurait pas
> OMiacrM la sieuttef enfin voua n'auriez pas reçu s un pareil ordre sans en foire sentir ta barbarie » ciràxtnvagaaçe.'
»-^ Héksl ndon pauvre ami, j'ai &it ce qu'ora dioMreuMnt nous n'osons jamais tenter; j'ai B iniurquè au iurprise, ma douleur; j'allais ha- » sarder dlumiblcs remontrances; mais mon au- » gtutrt-aouveraiae, d'un ton irrité, en me repro- » chant: moa héutaticHi , m'a coAimandé de sortir » et d^ex^oùtev Ju^-le-champ Fonlre qu'elle m'a- » Tait dànné, en ajoutant ces paroles qui reten-
• tissent encore à mon oreille : Mlez , et rCoubUe»
a44 HiiHOiaES
» pas que voU'e devoir est de vous acquitter, sans s murmure , des commissions dont je daigne whis » charger, n
. Il serait impossible de peindre l'étotmement, U colère, le tremblement, le.dé^eBpoif du pauvre banquier. . Après avoir' laissé quelque itranps un libre cours à l'explosion de sa douleUr, le maître de police lui dit qu'il lui donne un quart d'heure pour mettre ordre à ses affaires.
. Alors SuderJuid le prie, le coujure, le presse long-temps en vain de lui laisser écrire .un bUlet ' à rimpératrtce.pour implorer sapitié. !« magistrat , vaincu par ses supplications , cède;^ «n tncmblant, à ses prières, se charge d^fion billet, sort, et, n'osant aUer au palais„ee rend prédpitamment chez le comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maître de police est devenu fou; il lui dit de le suivre, de J'attetidtà dans le palais, et court, sans tarder, chez l'impératrice. Introduit chez cette princesse,.il lui expose le bât.
Catherine, en entendant cet étrange récita s'écrie : « Juste ciel! quelle horreur! £n vérité* Be- ». Uew a perdu la tête. Comte, partez, courezj <et D ordonnez à. cet,insensé d'aller tout de suite dén livrer mou pauvre banquier de ses Civiles tor- " reurs et de le mettre en liberté. *
ou SOUVKiriRS. 3^^
Le comte sort, exécute Tordre, relent, et trouve avec surprise Catherine riant aux éclats. ■ }e vois à présent, dit-elle, ta cause d'une scène B au»i burlesque qu'inconcevable .-j'avais depuis » quelques années un joli chien ()ae j'aimais beaun coup, et je lui avais donné le nom de 5itt/i?r2an^f, » parce que c'était celui d'un Anglais qui m*en » avait fait présent. Ce chien vient de mourir; j'ai n ordonné à Rcliew de le dire empailler; et , ji comme il hésitait, je me suis mis en colère » contre lui , pensant que, par une vanité sotte , » il croyait une telle commission au-dessous de sa i> diguité : voilà le mot de cette ridicule énigme, n
Ce ibit ou ce conte paraîtra sans doute plaisant; mais ce qui ne l'est pas , c'est le sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir » une volonté absolue, quelqu'absurde que puisse être son objet.
Au reste, et je crois juste de lerépéter, les mœurs publiques, les sages intentions de Catherine et celles de ses deux successeurs , ont déjà pour Ja civilisation fait la moitié dé Fouvrage qu'on aurait pu attendre d'une bonne législation.
Pendant un séjour de cinq ans en Russie, je n'ai pas entendu. parler d'im trait de tjrannie et dé cruauté. I-iC» paysans à la vérité vivent esdavw'ï
^46 lliMOIRJCS
mais ib sont traités avec dpuGeur. On M MQOQf tre. dans l'empire aucuamendiantîârap en tramt, ils seraient renvoyés k leuif leigiieiirs qui Mût obligés de les .nourrir; et ces seigneur» ^in^mév^
mes y quoicjue soumis à tut pquvoirflJMckWJP^ sent, par leur rang et pv ropipi0nV'4*l^Ç^^owiv . dération peu diffîren^ de c]el}e qip leu|^i^pwrtUpt dans les autres monarchies çpii çoMtitl|!t^>la|liB€t de l'Europe. •- ; ' -rtr/.-.-i ff
Ils doivent à Çatherm^ mic^ OTgtuoâsalicHErio^ régularise dans chaque province Içurs a^sndUéea» et leur donne oiéme le droit d'éUrc^leui^'ppMdtais et leurs juges. Tous le$ ^mph^s tiêl^ et lottitfiirw sont dans leurs mai^s; rnaii^ ç^ qvi:lQUiiiJtol^|oe seulement, c'est un ciment légal.,|^ga);aiiti|pwik la fois h sécurité du Irône , les prérogfitiiaacdbd pob^sse et radoucissemeiit gradu/gl-^ i-mlfltPMn
du peuple. . -'^ ' : îroiî ofiî')
Tous les étrangerSyçknsleMrsrtéiAt^^DO^ p^t* avec de vives CQuleurs les triste^ ^fifetà âiirganvOT nement despotique des Russes, ; e^ ^âf^W^H^fl çst juste d'avouer qu'à cette époque^ n01]flffi4MoiM( pas coroplétementle droit dedéclaçier JftUutt <xnitn Iç pouvoir arbitraire qui posait iMir la 'MkBooiSe* ]^ voyait-pn pas encore chez nous , djais€6tnci|ii|[ YinLCennes, la Bastille, Pierre-CB'-Scixe eiksict-*
ou souvENms. a47
très de «ach^?) Sous honïB XYI éri fiaiisait peu d\isage de ces lettres; mais, pei^dsffit le règne de LbnisXV, Ghezso»miiiisire le comte de Saint-
Florentin, on* les prdChgoait et mètâe on les vendait.
: Voltaire s'était imteûhrmé à k BastiHe. M. de Maurepas avait subi xm exil de vingt-cinq ans. Le moindre cs^rice (fim commis envoyait sans formes, à Gajenne, les citoyens qui lui déplaisaient. Je me rappelle, à œ propos^ que dans mon enfance on m'a raconté lia triste aventure d^une jeune bouquetière, remarquable par sa beauté; elle s'appelait Jeanneton.
XJn jour M. le chevalier nie 0)igny la rencontre jouissante de fraîcheur et brillante de gaîté ; il l'inteiTOgê sur la caisse de cette vive satisÊM^tion. « Je suis bien beurense , dit-elle : mon mari est » itti grondeur, un brutal ; il m'obsédait; j'ai été » diez M. le comte de Saint«Flc^ntin ; madame 9 S*^9 qui jcBuit de* ses bonnes grâces, Wa fort » bien accueillie, et, pour dix louis , je viens d'ob- » tenir mue lettre de cachet qui medéKvre de mon » jalouxk »
Deux ans*apre&, ML de Coigiiy rencontre la même Jeanneton, mais triste, maigre, pâle, jaune, les yeux battus. « Eh ! ma pauvre Jeanneton , hii
» dit-il, qu'étes-vous donc devenue? on ne vous
rencontre nulle part, et, ma foi, j'ai eu peine à
1 vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de cette fraî- » chair et de cette joie qni me channaient la der- » nière fois que je vous ai vue?
» -^Hélas! monsieur, répondit-elle, j'étais bien B sotte de rae réjouir : mon vilain mari , ayant eu » la même idée que moi, était allé de son côté » chez le ministre, et le même jour, par la mênie » entremise, avait acheté un ordre pour m'enferj> mer, de sorte qu'il en a coûté vingt louis à notre » pauvre ménage pour nous faire réciproquem^t M jeter en prison. »
La morale de ceci estqii'iin voyageur, avant de critiquer avec trop d'amertume les abus qui lé frappent dans les lieux qu'il parcourt, doit se retourner prudemment et regarder en arrière, pour voir s'il ji'a pas laissé , dans son propre pays, de» abus tout aussi déplorables ou ridicules que ceux qui le choquent ailleurs. En frondant les autres , songez, vous. Prussiens, à Spandaw; Autrichiens, au Mongatsch (eu Hongrie ) et à Olmutz; Romains, nu château Saint-Ange; Espagnols, à Tinquisîtibii; Hollandais, à Batavia; Français, à Cayenne, à la Bastille; vous-mêmes, Anglais» à la tyrannique presse des matelots; voiis tons entin, à cette traite
ou SOUVIHIIIS. S^f)
des nègres qu'après tant de révolutions , à la honte de l'humanité, il est encore si difficile d'abolir complètement.
La Russie a. d'ailleurs un droit réel à la bienveillance des étrangers ; nulle part ils ne trouvent une plus courtoise hospitalité : jamais je ii'oublierai l'accueil, non-seulement obligeant, mais cordial , qu'on me lit dans les brillantes sociétrs de Pétersbourg. En peu de temps les liaisons que je format avec des hcnnmes d'un vrai mérite, et les femmes les plus aimables , purent me faire oublier que là j'étais un étranger.
Aussi , malgré le temps , la distance et les vicissitudes des événemens qui ont porté les armes françaises à Moscou , et les armes russes à Paris, je ne puis penser aux jours heureux que j'ai passés dans ce pays, qu'avec une énjotion qui tient un peu de celle qu'on éprouve quand on est éloigné de sa propre patrie.
Il était difGcile de trouver plus de douceur et de raison que n'en montrait la comtesse SoltikofT; rien ne surpassait, en franche et naturelle bonté, les comtesses Ostermann , Tchemîcheff, Pouskin, madame Divoff; à Paris on aurait admiré la grâce et les charmes de la prior çsse Doigoroulti et de sa mère, madame la princesse Bariatinski, demadc-
l5o H^HOIHES
moisdie TchernichefF, de U ehamunte çomteuc Skawroqski, qui aurait pu servir dé modèle à uq artiste pour peindre la tête de rAmbiir.
Les jeunes Marischkin , U comtesse Batou-!
mowski, plus âgée, un euaim de itemoiadlM d'honneur, ornein«it du palais de l'impératiioe, attiraient les regards, les louanges et les -hommages. On ne quittait pas sans regret les entrer tiens spirituels de la comtesse Schouwaloff, la conversation originale et piquante de madame Zagreski.
Les comtes Romanzoff , Soltiko£F, StrogODoff; André Razeumowski , si célèbre par des succès brillans en politique et en galanterie ; André SchQuwaloff, que son Epltre à Ninon a dasaÂen France au rang de nos poètes les plus graàem; le comte de WoroDzofFet son frère, habiles» Tua en administratton et l'autre en diplomatie; te comte Bezborodko, qui , sous une enveloppe avsez épaisse, cachait l'esprit le plus délié; le prince R^nin , à la fois courtisan poli et brave général; le loyal MichelsoQ , vainqueur de Pugatcheff ; U maréchal RotQ^nzofF, immortalisé par ses victoire^ Souworoffméme,dontles lauriers nombreux couvraient les défauts bizarres, les manières grotea* *)iifs et les caprices presque extravagans ; enfin
ou $OUVEI(Ill.S. iil
MO gtaad pQinbre de jeunes colonels «t de généraux* qui atmonçaieut déjà k la Russie que u gloire et sa civilisation ne reculeraient plus, m'in&pii^ient tour à tour une juste estime et un attrait fart naturel
J'aurais pn ajouter à cette liste beaucoup de noms, comme ceux de Gallitzin , Kourakin , Racheloff, etc., si le cadre d'un récit trop rapide me le permettait ; mais je ne passerai pas sous silence la vieille comtesse Romanzoff, mère du maréchal, et alors presque centenaire. Son corps paralysé m^uait seul sa vieillesse; sa tête était pleine de vie; soq e^r^t, degaîté; son imaginatioii f de jeunesse. : comme elle avait beaucoup de ntémoire, sa conversation étiùt aussi attrayante et instructive qu'uue histoire bieu écrite. Elle avait vu poser |a première pierre de Pétersbourg : ainsi pes mots, vièiile colhme les rues, n'auraient point été pour elle une locutioD exagéréç.
Elle avait al^té^ eu France, au dîner de LopisXIV,et^ me dépeignait sa figure, ses manières, sa physionomie et l'habillfement de madame de Maintenon , comme si elle venait de les iroir la veiUe. Elle me donnait des détails ciir'eqx sur |a vie du fameux duc de Marlborough , qu'elle avait visité dans son camp.
232 MXMOIRES
Un autre jour, elle me retraçait le tableau fidèle de la cour de la reine Anne d'Angleterre, qui l'avait comblée de faveurs ; enfin elle se plaisait dans ses récits à me faire entendre que Pierre le Grand avait été amoureux d'elle, et me laissait même douter si elle avait été rebelle h ses vœux.
Mais de tous les personnages, celui qui me frappa le plus , et qu'il était le plus important pour moi de bien connaître , c'était le célèbre prince Poterakin , tout-puissant alors sur le coenr et l'esprit de l'impératrice. En traçant son portrait, on est certain qu'il ne pourra point être confondu avec d'autres; car jainais peut-«trc <mi ne vit, dans une cour, dans un conseil et dans un camp , un courtisan plus festueux et plus sauvage, un ministre plus entreprenant et moina laborieux , un général plus audacieux et plus in* décis ; toute sa personne offrait l'ensonble le plus original par un incmicevable mélange de grandeur et de petitesse , de paresse et d'activité, d'audace et de timidité, d'ambition et d'ioBoU* eiancej
Partout un tel homme eût été remarquable par sa singularité; mais, hors de la Russie, et sans les circonstances extraordinaires cpii lui con-
ou SOTIVEVIKS. a53
cilièrent la bienveillance d'uae grande souveraine , de Catherine II , non-sciUement il n'aurait pu acquérir une grande renommée, et jrarvcnîr aux émineotes dignités qui l'illustrèrent , mais il ne serait roépie jieut-étrc jamais parvenu à im grade lin peu avancé. Ses bizarreries, et les inconséquences de son esprit, l'auraient arrêté dès les premiers pas d'une carrière quelconque , soit militaire , soit civile.
La fortune des hommes célèbres tient plus qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un dé&ut , à certaine époque, peut réussir mieux que ceftain mérite ; tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent autant qu'un défaut et même qu'un vice.
Le prince Poterakin avait dix-huit ans lorsque Catheride détrôna Pierre 111: épris des cliarmes de cette princesee;' il s'arma l'un des -premiers pour sa défense ; mais , comme il n'était alors que souS'<<^Bcier, ce zèjle pouvait n'étré pas distingué danala'foule. '•■
Un heureux hasard fixa sur lui l'attéiition : Ca* therine, tenant à la main une épéé j viànlait avoir une dragonne; Poterakin s'approche et lui olfre la sienne ; elle l'accepte : il veut respectueusement s'éloigner; 'mais son cheval, accoutumé à l'esca-
s 54 UiHOIRES
dron, s'obstine à rester prè&dïi cheval de Timpé^ ratrice.
Cette opiniâtreté la fait sourire ; elle etanùoe avec plus d'intérêt le jeune gnerrïer, qui, ibslgti lui , se serra si près d'elle ; elle lui parle. Sa ÉgiiNj son malutioi , sou ardeur, son entretienlui plai^ setit également; elle s'informe de sa fiitnille^J'i* lève .au -grade d'officier ,'. etibientôt iûi dcmnè une place de gentilhomme de la cbaujibre àkaa soripalais. !.ï
Ainii ce fut l'entêtement :d'uh.chevai:réltf;qol le jeta dans Id carrière des homiears., déJaiiv chesse et dn pouvoir. Il m'a- raconti-luUH^B cette :apecdôt& ; i n. in,:' :.
PotemUn joignait le don d'une heureuse mubr.
moireià oel^^. d'ml esprit naturel, iVif^ippxApt et:mobile; mais.eniUiéme.tçuiiw W.Kirt lut airall donné. . un caractère indolept , et ' : enctittj wk ï^lïos. ■.:.:'■'■ .. 11.-.;
Ennethi de toute gène, et côpendant l de voluptés, de pouvoir et d'opuleniîe*' jouir de tous:l0$ genres de gloire!,. la fortUnfcle ^liguait ^, l'eutraînant; e|lf> coptrarieit j«A ipilt resse,^! pourtant jamais elle n'allait aussi: :'v)ta-jCt aussi loin queses v^^ues :et in^atienK déavcld demandaient,: on pouvait rendre un tel t
ou SOUVENIRS. 355
riche et puissant, maii il était impossible d'en faire un homme heureux.
Soa coeur était bon, son esprit caustique; à la fois avare et magnifique, il prodiguait des bienfaits^ et payait nrement ses dette». Le monde l'ennuyait; il y semblait déplacé, et se plaisait néanmoins à tekiirifiie espèce de cour.
Caressant dans l'intimité, il se montrait, en pi^c,haDtsiD et presque inabordable; mais au fond., il ne gênait les autres que parce qu'il était gêhé luHnéme. Il avait une aorte de timidité qu'il voulait déguiser ou vaincre par un ton froid et orgueilleox.
Le vrai secret, pour gagner promptement son amitié., était de ne pas le craindrèj de l'aborder Ëim^Krement, de lui parler le premier , et de lui éviter tout edibarras en se mettant prompreroent à l'aise avec lui.
Quoiqu'il <tût été élevé à l'université , il avait moins Mt^al»^' Connaissances par les livres que par leb bottOMftj sa paresse fuyitt l'étude, et la cuiiositélttifiiistit (archer partout des lumières. €'étdât le ^ttt grand questionneur qu'il y eût Wtaionde : 'cotnmeson autorité mettait à sa disposition des hommes de tout rang, de toute classe et de toute profession , il s'était tellement instruit
en causant et en questionnant, que son esprit, riche de tout ce que sa mémoire avait retenu, étonnait souvent, quand on lui parlait, non-seulement les politiques et les militaires , mais les voyageurs r lessavans, léis littérateurs , les artistes et même les artisans. .
Ce qu'il aimait surtout, c'était la théologie; car, hien qu'il fût mondain, ambitieux et voluptueux, il était non-seulement croyant, maig superstitieux. Je l'ai vu souvent passer une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons , des bonnets et des robes pour ses nièces, des mitres et des habits pontificaux pour dés prêtres. On était certain de fixer son attention et de le 'distraire de toute autre occupation, c» liii parlant des querelles de l'Église grecque et de l'Église latine, des conciles de Nicée, de Chalcédoîne et de Florence.
Dans ses rêves pour l'avenir, il passait tour à tour du désir d'être duc de Courlande ou roi de Pologne, à celui d'être fondateur d'un ordre religieux , ou même simple moine. Ennuyé dé ce qu'il possédait, envieux de ce qu'il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoûté de tout, c'était un vrai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comme elle.
ou SOUVEMtHS. l5j
Un usage singulier qui existe dans presque toutes les capitales de l'Europe, excepté Paris et I>3udres, c'est que les ambassadeurs et ministres étrangers, qu'on y appelle « je ne sais pourquoi , le corps diplomatique f puisque de tous les corps du monde c'est celui dont les membres sont le plus séparés, divisés entr'eux et sans aucun lien commun, c'est que, dis-je, ces étrangers font, pour ainsi dire, tes honneurs de la ville où ils ré< sident, et ordinairement ce sont eux, plus que les grands seigneurs du pays, qui animent la société par une représentation habituelle, par des repas splendides, des fêtes brillantes et des bals nombreux.
A l'époque où je me ti-onvais à Pétersbourg, le corps diplomatique était composé de personnes très distinguées par différens genres de mérite et d'esprit. Elles répandaient dans les cercles de Pétersbourg beaucoup d'activité et d'agrément.
L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Cobentzel, fort connu depuis k Paris sous le régne de Napoléon , faisait oublier une laideur |>e(i commune par des manières obligeantes, une conversation vive et une gaîté inaltérable.
Le ministre de Prusse, le comte He Got^rtz, pins s*i--'pi.T. ma'-» pp"t.êhT T-'^rP plii. .f, se taisait
a58 H^MOiitEs
estimer et aimer par sa frauchise et par une ardeur qui empécbait sa profonde instruction de paraître pédante. Ses entretiens animés intéressaient toujours et ne languissaient jamais.
M. Fitz-Herbert , aujourd'hui tord Saint-Hélens, joignait à la mélancolie d'une âme sensible et aux distractions singulières d'un caractère vraiment britannique, tous les charmes de l'esprit le plus orné. Négociateur habile et fin, constant dans ses sentîmens , loyal et généreux dans ses procédés, je n'ai point rencontré d'ami plus aimable et de rival plus redoutable. Politiquement nous avons tous deux cherché plusieurs années à nous contrecarrer; mais socialement nous vivions dans une union intime qui surprit également les Russes et ses compatriotes ainsi que les miens.
Le baron de IVoIken, ministre de Suède, et M. de Saint-Saphorin , ministre de Danranark, jouissaient aussi, par leur caractère doux, liant, et par des connaissances variées, d'une estime générale.
J> ministre de Naples , duc de Serra Capriola , nous plaisait à tous par sa bonhomie et sa vive gaîté ; il avait une femme très belle que l'âpreté du climat lui enleva; pour lui, il le supporta mieux, et s'y habitua tellement, qu'il se fixa en
ou SOUVEHIItS. 259
Russie, où il épousa la fille du prince Weseinski. l'un des personnages les plus importaos de la cour de Catherine.
Je ne dirai rien de l'ambassadeur de Hollande, (lu baron de Wassenaér : sa mission n'eut ni durée ni éclat, et finit par un mariage brusquement manqué, dont les circonstances furent passablement scandaleuses.
Je rencontrai encore , dès mon début à la cour de Russie, ces ennuyeuses difficultés d'étiquette qui m'avaient tant contrarié à Mayence. M. de Vergennes m'avait assuré que le pêle-mêle était établi à Pétersbourg. M. de la Colinière m'apprit qu'en effet l'impératrice l'avait ainsi décidé, mais que dans la réalité il n'existait pas.
Tous les dimanches cette princesse , en revenant de ta messe, trouvait, en entrant dans ses appartemens, les membres du corps diplomatique rangés en haie et sur deux lignes. Or, soit par une ancienne habitude, soit par une singulière indifférence de la part de mes prédécesseurs , après les deux ambassadeurs d'Autriche et de Hollande, qui se plaçaient avec raison les premiers, constamment le ministre d'Angleterre occupait la première place , et celui de France la seconde.
Ne voulant pas laisser Eubsister cet usage in-
aGo MÉMOIRES
.convenant, et, d'un autre côté, craignant, d'après l'aventure de Mayence, de confirmer dans l'esprit de l'impératrice la fausse idée qu'on lui avait donnée de ma présomption et de nia susceptibilité, je ne visj pour éviter ou de déplaire à une cour que je voulais rapprocher de la mienne, ou de montrer ime condescendance déplacée , d'autre moyen que d'avoir recours à l'adresse.
En conséquence, le premier jour d'audience publique , j'eus soin de me rendre de très bonne heure au palais ; mais je trouvai , malgré ma diligence , la première place déjà prise par M. Fitz- Herbert. Une très jolie et très aimable dame de Paris m'avait prié de lui remettre une lettre; je choisis ce moment pour m'acquitter de mon galant message. Au nom de la dame, il prît avec vivacité la lettre et s'éloigna pour la lire; moi je pris alors sa place , qu'il ne me redemanda point, puisqu'il n'avait pour lui que l'usage et non le droit.
Le dimanche d'après, je fus si diligent que je trouvai cette même place vide; enfin, le troisième jo.ur d'audience, voyant que le min istre deSuède et plusieurs autres se rangeaient pour me laisser passer, je leur dis : « Non, messieurs; vous êtes » arrivés avant moi, je ne me placerai qu'après
Ott SOUVKRIRS. itil
» vous; il faut que le pêle-mêle soit établi comms n on l'a ordonné, et il l'est aujourd'hui complé- • temeot. * Depuis ce moment aucune difficulté de ce genre ne vint entraver ma mardie et m'ennuyer.
J'avais erapit^é une quinzaine de jours à ni* mettre au bit des usages de la société de Pétersbourg, et à faire connaissance avec les personnes qui la composaient. Je commençai donc à m'occuper des affaires que j'étais chargé de tniitrr : elles n'étaient , dans ces premiers momens, ni très uombroises , ni très importantes. I^ froideur qui existait entre nos cours ne nous donnait alors aucune în0uence en Russie; dia^iin connaissait les préventions de Catherine contre le cabinet tie Versailles. Ses ministres, et les courtisans qui jouissaient de quelque faveur auprès d'elle, usaient avec moi , daus leurs relations et dans leurs entretiens, d'une réserf e assez décourageante.
Pour juger notre situation politique dans ce pays, il suffira de donner une idée des instnictions que j'avais reçues de M. le comte de Vergennes, au moment de mon départ : * En trait vaillant, me disait ce ministre, à rédiger cette » instruction , et en relisant celles qui avaient «'"té a données à vos deux derniers prédécesseuFs, fui
a62 HtiMOIAFS
» VU avec peine qu'aucune de leurs dispositions » ne peut s'appliquer au moment présent. Notre » opposition aux projets de l'impératrice contre » l'empire ottoman , a changé totalement les re- B lations du roi de France avec cette princesse.
» Tant que le comte Panin avait conservé quel- » qu'tufluence sur l'esprit de Catherine II, ce niiy> nistre sage et conciliant était parvenu à vaincre » la répugnance que l'impératrice éprouvait pour p la France : aussi , pendant son ministère , cber- M chant à nous rapprocher de la Russie, nous » avions contribué à rétablir la paix entr'elle et w les Turcs. Catherine nous avait vus encoorager » l'établissement de son système de neutralité ar- » mée , titre de gloire pour elle. Déjà les Anglais » perdaient, à Péterabourg, de leur influence, et » craignaient de ne pas y conserver long-temps » leurs privilèges exclusifs de commerce.
» Mais, depuis la disgrâce et la mort du comte « Panin , la direction des grandes affaires a été w confiée au prince Polemkin : ce prince, ardent » et ambitieux, s'est entièrement dévoué aux par- » tis anglais et autrichien , dans l'espoir de triom- » pher avec leur appui des obstacles que rencon- » traieut les vues de l'impératrice contre l'empire » ottoman.
OIT JtOITVKHinS- s63
» Noos sommes, il est vrai atusî, continuait
) M. de Vergeiines, alliés de l'Autriche; mais
> vingt-huit ans d'expérience nous prouvent que
> notre alliance avec la cour de Vienne n'a ja-
> mais pu détourner les ministres autrichiens , de l'ancienne habitude de nous contrecarrer » partout.
» Le comte de Cobentzel a suivi cet exemple a jusqu'à l'indécence, favorisant en tout l'Anglu- « terre et dissimulant ses torts les phisévidens; » en6n , quoique Catherine ait abandonné le roi n de Prusse pour se lier à l'empereur notre allié, ce qui semblait devoir la rapprocher de noas , a ou voit les cabinets devienne et de Pétersbourg V nous traiter aussi hostilement que si nous j> avions fonné contre eux une alliance avec les » Prussiens.
» Cependant, le roi avait poussé la condes- » tendance jusqu'au point de reconnaître, peut- » être trop facilement, l'envahissement de la Crî- » mée, enlevée aux musulmans, et sa réunion à » l'empire de Russie; mais cette complaisance ne » nous a valu que quelques froids remei'cîraens , » et nous n'avons pas pu même obtenir du » cabinet russe une satisfaction long- temps • réclamée pour des griefe assez importnn.s.
a64 MiËMoines
» dont nous demandons Taiaeiiient une jiKte
» réparation.
M C'est -dans ces dispositions, me disait le mi- M uistre, que. vous trouverez Catherine H : on » craint que, dans la.. querelle qui vient de s'éle- » ver entre iaHollande et Joseph II, elle ne prenne M parti pour l'empereur. Son but probable est » d'agir de sorte qu'en se concertant avec YAn- » gleterre, les Hollandais se voient réduits à im- B plorer sa protection , tandis que l'empereur » croira lui devoir les sacrifices qu'elle dictera à » cette république.
» Enfin , je suis persuadé que toute démarche « pour nous concilier l'amitié de l'impératrice » serait inutile, et que, tant qu'elle existera , la » conduite du roi vis-à-vis d'elle doit se borner M à de simples égards.
u Cependant je vons invite à chercher les » moyens de vous rendre personnellement agréa- }) ble à cette princesse et à ceux qui ont. le plus H d'influence sur elle.
» Nous n'entrevoyons aucun espoir de faire un . 1' traité de commerce avec la Russie ; mais si y » contre toute probabilité, quelques circonstan- » ces imprévues plus favorables se présentaient , » profitez de l'occasion qu'elles pourraient (aire
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» Baître,et attachez-vous surtout à prouver aux > ministres russes combien le privilège accordé » aux Auglais est onéreux Ji la Russie, tandis que » nous, plus modérés dans nos désirs , nous ne s demandons que l'égalité de traitement avec H toutes les autres puissances commerçantes. »
M. de Vergennes me conseillait de mettre beaucoup de réserve dans ma ctMiduite à l'égard du grand-duc et de la grande-duchesse, afin de ne pas déplaire à l'impératrice et d'éviter tout ce qui pouvait compromettre ces princes. Il pensait que le seul objet important de ma mission serait de découvrir les vrais projets de Catherine, de connaître la nature , l'étendue de ses liaisons avec l'empereur et l'Angleterre, et de pénétrer ses dispositions à l'égard de la Suède , ainsi que ses démarches pour acquérir de l'influence à Naples. Je devais surtout distinguer avec soin les apparences des réalités, les menaces des actions, et les faux bruits des préparatifs véritables.
l£ ministre, supposant que te but principal de l'impératrice était le renversement de la puissance ottomane et le rétablissement de l'empire grec, m'ordonnait, pour faire taire les échos de la flatterie qui lui prédisaient le rapide et facile succès d'une si colossale entreprise, d'emplojti-
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tous les moyens qui me parattraieat convenables pour prouver aux ministres russes que cette révolution rencontrerait, de la part des grandes puissances européennes d'invincibles obstacles.
Passant à de moindres objets , le ministre me prescrivait de rendre politesses pour politesses à M. le comte de Cobentzel, mais sans confiance, tandis que je devais en montrer une réelle au ministre de Prusse. Au reste, il me recommandait de ménager soigneusement les ministres des puissances amies , et même de ne pas négliger l'occasion de former quelques liaisons avec ceux des puissances malveillantes. De plus il m'était enjoint de correspondre avec les ambassadeurs et ministres du roi à Constantinople , à Berlin, à Vienne, à Stockholm et à Copenhague, pour les informer de tout ce qui pouvait leur être utile.
On voit par l'esquisse de ces instructions, qu'elles me laissaient peu d'espoir de quelques succès marquaus ; mon rôle semblait devoir se borner à celui d'observateur attentif dans une cour sur laquelle nous n'avions aucune influence , et la seule affaire réelle dont jeme trouvais chargé, était d'obtenir, après plusieurs années de tentatives inutiles , une juste satisfaction pour des négocians de Marseille, dont les corsaires russes
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avaient pris et pillé les b&timens pendant la guerre de Turquie.
Il ne me iut pas difiBcUe de connaitre les dis- )X)sitions de la plupart des ministres : les comtes Bezborodko , Ostermann et WoronzofF ne dissi' mulaient pas leur penchant pour les Anglais; aussi mes soins pour former quelques liaisons avec eux ne me valurent qu'un accueil cérémonieux et des politesses froides.
D'ailleurs le désir et la nécessité de plaire !t leur souveraine les avaient habitués à régler leur conduitesur ta sienne, à lui prouver qu'eu politique, comme en toute autre chose , ils partageaient ses préventions favorables ou iwntraires; et, comme les courtisans exagèrent presque toujours ce qu'ils imitent , leur bienveillance ou leur malveillance se manifestait d'une manière beaucoup plus prononcée que celle de l'impératrice.
Aussi , cette princesse traitant avec laveur l'amhassadenr d'Autriche et le ministre d'Angleterre , ces ministres vivaient avec eux dans ime étroite intimité'; et, comme ils n'ignoraient pas l'éloignément de Catherine II pour notre cour , et l'bumeur que lui donnait la conduite du roi de Prusse et ses sarcasmes , nous les trouvions , M. le comte de Goërtz et moi, trop peu communicatiis, et
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beaucoup plus disposés à nous nuire qu'à nous obliger.
Une partie de ta société suivait leur exemple. Cependant on trouvait à Pétersbourg un assez grand nombre de personnes, et surtout de dames, qui préféraient les Fi'ançais aux autres étrangers, et qui désiraient un rapprochement entre la Russie et la France.
Cette disposition était pour moi plus agréable qu'utile; car sur ce point Pétersbourg était loin de ressembler à Paris. Jamais dans les salons on ne parlait politique, même pour louer le gouvernement. La crainte avait donné l'habitude de la prudence; les frondeurs de la capitale n'émettaient leurs opinions que dans les confidences d'une intime amitié ou d'une liaison plus tendre; ceux que cette contrainte gênait se retiraient à Moscou , qne l'on ne pouvait pas appeler cependant le foyer de l'opposition , car il n'en existe pas dans un pays absolu , mais qui était réelle^ ment la capitale des mécontens.
De tous les ministres, celui dont il m'aurait été le plus utile de me rapprocher, c'était le prince l'otemkin : par malheur il paraissait de tous le plus difficile à guérir de ses préventions contre U France.
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Entièremeot oj^Misé au système du comte Vtcuin , partageant et raflammant les désin ambitieux de Catherine II, il nous regardait comme un obstacle à «es vues, et nous baîsnit fXMome les protecteurs des Turcs , des Pokmaîs et des Suédois.
Il ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient, à nos dépens et à ceux de la Prusse, lui concilier la confiance y l'afiectioD et l'appui des cabinets de Vienne et de Londres. Aussi toutes les froideurs étaient pour nous, et tontes les bvèur$ pour le comte Cobentzel et M. Filz-Herbert , de même que pour les voyageurs et les négocians de leurs nations.
Ces obstacles ne me découragèrent point : on m'avait fait connaître à fond le caractère, les qualités et les défauts de ce ministre ; j'essayai de mettre ces connaissances a pro6t, et ce fut avec succès , quoique mes premières démarches près de lui semblassent devoir produire un effet tout contraire.
Ce prince, ministre de la guerre, chef de l'armée, gouverneur des nouvelles provinces méridioaales conquises par les armes russes, supérieur en crédit à tous ses collègues , eufin tout-puissant par la confiance presque illimitée que lui accor-
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dait l'impératrice, était courtisé et flatté par toute la noblesse et même par les pltisgraDdsseigneurs, avec des formes qiii ne se rencontrent que dans ■m pays soumis à un gouvernement absolu, où l'obéissance est passive, et la déférence sans dignité.
Aussi , qiioique le prince Potemkin aSiectât, en quelques occasions solennelles et les jours de fêtes, de se montrer richement paré, couvert de décorations, et de prendre le langage, le maintien , les manières d'un grand seigneur de la cour de Louis XTV, dans sa vie intérieure et habituelle, dépouillant tout masque, toute gêne, en véritable eiifantgàté par la fortune, il recevait sans distinction tous ceux qui, venant le voir, le trouvaient avec une tenue et des formes asiatiques qu'on attribuait faussement à une hauteur excessive.
En le voyant les cheveux épars, vêtu d'une robe de chambre ou d'une fourrure et d'un pantnlon, n'ayant pour chaussure que des pantoufles, *>nQn montrant son large cou tout nu, et restant indolemment étendu sur un sofa , on aurait cni être admis à l'audience d'un pacha de Perse ou de Turquie; mais, chacun le considérant comme le dispensateur de toutes les grâces^ tous s'étaient
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accoutumés à se prêter ii ses plus bizarres fen-
taisies.
La plupart des ministres étrangers, découragés par sa fi-oîdeur, et le croyant inabordable , ne le voyaient que les jours où il se montrait en public; Fitz-Herbert et Cobentzel seuls étaient admis dans son intimité.
Le ministre anglais , accoutimié par les usages <le son pa)'s à ne jamais s'étonner de l'originalité, ne contrariait point les habitudes du priiice; mais en même temps il savait, avec un tact sûr et un esprit fin , se rendre familier sans inconvenance , et conserver sa dignité là où elle semblait étrangère.
11 n'en était pas de même du comte de Cobentzel : quoique spirituel, et, malgré le caractère dont il était revêtu, croyant en politique tout moyen convenable pourvu qu'il réussît, il surpassait en complaisance et en déférence les courtisans les plus dociles et les plus dévoués.
Il m'aurait été difficile de l'imiter; et d'ailleurs, plus nous étions loin d'être considérés comme amis, plus il me semblait nécessaire de nous faire traiter avec de justes égards ; car c'est des personnes dont on n'est point aimé qu'il importe le plus de se ùiire respecter : l'absence de toute gêne
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est ridicule , quand elle n'est pas justifiée par l'intimité.
J'avais écrit au prince Potemkin , pour lui demander une audience : le jour fixé , j'arrive à l'heure prescrite ; je me feis annoncer, et je m'assieds dans un salon où se tenaient comme moi plusieurs seigneurs russes , et le comte de Cobentzel.
J'attendais avec quelque impatience ; mais au bout d'un quart d'heure , ne voyant point la porte s'ouvrir, je me fis annoncer de nouveau : comme on me dit que le prince ne pouvait pas encore me recevoir , je répondis que je n'avais pas le temps d'attendre; en même temps je sortis, à la grande surprise des personnes qui m'entouraient, et je rentrai tranquillement chez moi.
Le lendemain je reçus un billet du prince Potemkin , qui s'excusait de son inexactitude , et me . priait d'accepter im autre rendez-vous. Je retournai donc chez lui, et cette fois, j'étais à peine an-ivé, que je vis le prince , paré , poudré et revêtu d'un habit brodé sur toutes les tailles, venir au devant de moi ; il me conduisit dans son cabinet. Là , après les complimens d'usage et quelques questions insignifiantes qui décelaient assez sa gène habituelle, comme je voulais me retirer, U
oif souvEîfins. u-3
me pria de rester. Ayant chercbc quelques instans un sujet d'entretien, comme il était grand interrogateur, il me demanda , avec un intérêt assez vif, des détails sur la guerre d'Amérique, sur les principaux événemens de cette grande lutte , ot sur ce qu'on devait penser des destinées futurfs de la nouvelle république des États-Unis.
Je vis qu'il ne croyait pas que des institutions républicaines pussent avoir une longue durée dans un pays si vaste; son esprit, accoutumé à la domination absolue, ne pouvait admettre la possibilité de l'union de l'ordre et de la liberté. * >*'
Son imagination mobile passait promptemcnt des 'affaires les plus importantes aux objets dri plus faible intérêt ; aussi, comme il aimait beaucoup les décorations, ayant pris , regardé et retourné plusieurs fois celle de Cinctnnatus que je portais, il voulut savoir si c'était un ordre > une association , une confrérie ; par qui elle avait été fondée ; quels étaient ses régtemens ; et alors , se trouvant sur le terrain qu'il aimait, il me parla , je crois, pendant une heure à peu près, des différens ordres de Russie , et d'une partie de ceux de l'Europe.
Cet entretien n'avait a''surément rien d'important; mais la longueur de cette première audience ir. i8
Jt\
3^4 MiMOIBES
était si contraire à ses habitudes, qu'on an paris beaucoup dans la ville, et surtout parmi les membres du corps diplomatique, «dont la coutume est partout, à la moindre nouTeauté, de s'épuiser en conjectures qui les trompent plus soitrent qu'elle* ne les éclairent. Au reste, ils ne tardèrent pas i trouver l'occasion d'en Ëiire de plus justes et de mieux fondées.
11 existait alors dans Pétersbourg une maisMi qui certes ne ressemblait à aucune autre ; c'était celle du grand -écuyer Narischkin, homme très riche , portant un nom illustré par des alliances avec la famille impériale. La nature l'avait doué d'un esprit médiocre, d'une très grande gaîté, d'une bonhomie sans égale , d'une santé ferme et d'une incomparable originalité.
Il était, non pas en credit, mais plutôt en grande faveur près de Catherine II : elle s'amusait de ses bizarreries , riait de ses boufEbones plaisanteries et du décousu de sa vie ; comme il né gênait personne et divertissait tout le monde , on lui passait tout , et il avait le droit de feire et de dire ce qui n'aurait jamais été permis à auctm autre.
Su matin au soir, on entendait dans sa maison les accens de la joie, les. rires, de ta folie, le» sons
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des instrumeits, le bruit des festins; on y mangeait, on y riait, on y chantait, on y dansait toute la journée ; on y acconralt sans invitation , on en sortait sans compliment; toute contrainte en était bannie. C'était le foyer de tous les plaisirs , et l'on pouvait mémo presque dire le rendez-vous de tous les amans; car là, au milieu de la confusion d'une foule joyeuse et bruyante, les apurle, les entretiens secrets étaient cent fois plus faciles que dans les cercles et les bals , où ri^gnait l'éti • quette. Partout ailleurs chacun voyait l'attention des autres fixée sur lui ; mais chez M. de Narischkin le bruit étourdissait la •curiosité , endormait la critique, et la foule servait de voile au mystère.
j'allais très souvent dans cet amusant panorama, ainsi que les autres membres du corj» diplomatique. Le prince Potemkm , qu'on ne voyait presque nulle part ailleurs, venait fréquemment chez le grand-écuyer, parce que c'ûtait le seul endroit où il n'éprouvait point de gêne et n'en causait pas.
Un motif de plus l'y conduisait : il était épiis de l'une des filles de M. Narischkin; sa singulier et faraihère assiduité ne permettait à peraonue d'eu douter- rar. »" milieu d« tout le monde, lui