iÎMOiKi:s
Ce Tficnioire contenait de nombreuses plaintes sur les diflficultés de tout genre que lui suscitaient les autorités du pays , et sur les différens moyens qu'il désirait qu'on prît pour le délnrreîr des obstacles qui embarrassaient sa marche.
Tandis que je faisais cette lecture , qcri certes méritait une sérieuse attention^ on peut juger de ma surprise, lorsque je vis le prince faire entrer successivement chez lui un pope, un brodetir, un secrétaire, une marchande de modes, auxquels il donnait successivement des ordres.
Je voulais m'arrêter , mais il me pressait avec instance de poursuivre. Impatienté de cette étrange inconvenance, je me hâtai d'achever ma lecture; et, dès qu'elle fut finie, comme il voulait prendre . le mémoire, je le serrai en lui disant un peu sèchement que , n'étant point accoutumé à me voir si mal écouté et à traiter si légèrement les a^res graves, je prendrais le parti de n'en plus conférer qu'avec le comte de Woronzoff. Il sourit en me disant qu'il m'avait fort bien entendu. Je n'en crus rien; je sortis, et je restai assez long^temps sans lui parler d'affaires.
A peine s'était-il passé trois semaines, lorsqu'un courrier m'apporta une nouvelle lettre de M. An* thoine, qui me remerciait de l'avoir si prompte-
ou soDVKiriKS. 387
meïit servi. Le prince Potemltin, me diaaît-il, venait de répondre eo détail k toas les articles da inéiUoire qu'il m'avait adressé, accompagnant sa réponse de tous les ordres nécessaires pour le d^arrasser de tontes entraves, et pour assurer complètement le succès de son entreprise.
Aussitôtjeme hâtai de merendre chez leprince. Dès qu'il me vit, ouvrant les bras et venant à moi, il me dit : a Eh bien! batushka ( petit père ), vous » ai-je écouté? vous ai-je entendu? vous ai-je » compris ? enfin croyez-vous que je ne puis piK » Ëiire plusieurs afTaires i la fois,etmebouderez- » vous encore? » Je l'embrassai et je le r^nerciai, demeurant fort surpris d'une telle aptitude jointe i tant de mobilité.
Plus tes dispositions de ce mintstro m'étaient fevorables , plus je redoutais son absence. Il se montrait toti;onrs déterminé A partir pour prendre le commandement de - l'armée du Cancase.
Heureusement il reçut une nouvelle qui le' fit renoncer à ce dessein : les CabanKens et les autres peuples de la Circassie, ralliés au nom de Mahomet par le fanatique Mansoura^ qui se disaft prophète, entrèrent en foule sur le territoire russe avec un enthousiasme qui doublait leur v&illanee naturelle.
388 MIiMOIRES
Ces montagnanls comptaient sur un triomphe certain : l'imposteur leur avait juré par Allah que l'artillerie des chrétiens tonnerait contr^eux sans effet. Cependant, à la première rencontre, le canon , qui respecte peu les prophètes , démentit la prophétie; un assez grand nombre de musulmans périrent.
Alors Mansoura s'avisa de placer devant chaque colonne, et sur un train à quatre roues, un parapet portatif, composé de deux larges madriers, dont l'intervalle était rempli de fescines.
Les Circassiens , séduits de nouveau par cette bizarre invention , s'avancent et croient, à l'abri de ce frêle rempart , marcher sans péril à la victoire ; mais bientôt , l'artillerie russe ayant écrasé ces étranges boulevards, les colonnes circassiennes furent enfoncées, dispersées, taillées en pièces. On s'empara du drapeau prophétique, couvert d'inscriptions tirées de l'Alcoran , et le prophète périt ou disparut.
Je me hâtai de communiquer cette nouvelle au comte de Choiseul, que les Turcs trompaient alors par de fausses relations , remplies de prétendues victoires remportées par eux dans le Caucase et dans la Géorgie.
A la même époque, M. le comte de Vergennes
ou soTTVEiriRs. 389
me mit à portée de dissiper les soupçons que les dépêches interceptées de notre émissaire en Perse avait inspirés au prince Potemkin. Cet émissaire y dépassant ses instructions, avait été réprimandé, et il me fut facile de prouver que nos plaintes contre les intKgues des consuls russes, dans FArchipel, étaient bien mieux fondées.
Ainsi disparut cette cause légère de méfiance que l'impératrice avait mcmtrée contre nous. De son côté , le prince Potflcnkin s^efforça de justifier la conduite des consuls russes, en m'alléguantia nécessité de se préparer à une guerre, qui deviendrait inévitable*, si les Turcs continuaient à fournir de l'argent et des armes aux I.je8ghi8, ainsi qu'eaux tribus du Caucase.
Catherine II continuait toujours à me donner de fréquentes marques de sa bienveillance : un jour, je vis arriver de bonne heure d&ea moi le grand-éciiyer Narischkin avec un énorme paquet de lettres, de journaux, de brochures et de pamphlets, a Sa majesté , me dit-il y me charge de vous » remettre ce baUot qu'on vous envoie de Paris » sous son adresse. Cette princesse vous prévient » que, s'il lui en arrive encore de pareils, elle » veut que j'achète un petit mulet pour vous les » porter. >> Je le remerciai en lui montrant ma^
BpÔ MJZM01AC5
surprise; et, sans autre explicatioD^ il flortit en riant aux éclats.
J'ouvris promptement mes lettres ^ dont Tune , écrire par ma femme , m'expliqua le mot de cette énigme. «Vous trouverez, me dit-elle, mon ap^ » parente étourderie assez étrange, et vous ne y> concevrez pas la hasardeuse liberté que j'ai prise » de mettre sous l'adresse de l'impératrice , le vo- » lumineux paquet que je vous envoie; mais ac- » cusez-en le baron de Qrimm , c'est lui qui Ta p voulu ; il connaît la bienveillance de sa majesté » pour vous , et il m'a positivement assuré que » cette princesse ne me désapprouverait pas^ »
Malgré cette assurance^ me trouvant le soir au théâtre de l'Ermitage, je m'approchai dei'iinpé« ralrice avec un embarras dont elle s'aperçut, et je commençais à peine à lui adresser quelque» excuses assez gauches , lorsqu'elle m'interrompit et me dit en riant : a Écrivez de ma part i » madame de Ségur qu'elle peut continuer à vous » envoyer sous mon adresse les paquets qu'elle » voudra ; vous devez étne au moins bien sur que )) ceux-là ne seront pas décachetés, d
Catherine disait vrai : dans son empire , oomme ailleurs, les agens du gouvernement amollissaient les cachets ; aucunes dépêches ou lettres n'en
ou souvzjrins. 391
étaient exemptes; usage noQ-<«eulement immoral, mais dangereux par l'abus que la baiiie peut en &ire au moyens d'extraits infidèles, et d'un autre côté assez inutile la plupart dp tanps ; car , tout le monde en étant averti , la prudence rend ârçonspects ceUx qui écrivent « ^t leur donue même souvent Le moyon de pktire par deft^ttwes troov peuses.
Mais l'impératricr, içn ne niidnit pas que les ministres pussent empêcher les plaintes de ses sujets et la -vérité d'arriver jusqu'à elle, aurait puni avec la plus grande sévérité le ministre qui se seraitavisé d'intercepter et de&ire ouvrir une lettre ou im papier fptéloonque^ ^li Uà aurait été personnellement adnessé.
Cette princesse , s« ntootrant populaire dans tous ses actes , abc^it en. 1766 un vieil usage qui voulait que toute persorme ..adressant une pétition ou un mémoire afi souverain , employât cette for* mule : L'esclave (U voira- majesté^ le front prosterné contre t0rret la supplie^ etc. Le nouvel ukase déCendit de se servir des mots prosterné contre terre, ordonnant en même tanqn de substituer le <pot syet à cdjii à^tsciave.
^n tout , Catherine se montrait beaucoup moins A'bifairc qi»* <i«n ninist>v«; le prince Potemkii»
3g2 MEMOIRES
particulièrement > dans ses faveum comme dàbê ses rigueurs « se mettait sans scrupule au-ditonis de^lois, même de celles dont TintMt ginMd^ezigeait le plus la stricte exécution. Je JBiPeiH|tfti|||i qu'un &ible trait: M. de JomiOiâCy présd|ftéfar moi , était accueilli à PéterabotuMpw ^BiÊiâ^on; et le prince Potemkin , <fA Tavai^ ▼i'vieypÉhC ^^Ht. en gré , apprenant qu'il vovlnil fidre tat oMt voyage à Constintinoplè M^ refemr fpHiîte êuphi»* sie, lui promit dé le'dispens«ir à**ten:4i||N|bar de toute quanmiaine. " ,^. . "^*^^>
▲ cette époque les Français élaienl
le voit, très favorisés^ et celàlfiaàSaijL'
trait alors asses jaloux des sujpeès ^litai'rtt et ^ .
litiquesde la France, ainsi queilfc pr d g r cMgâôn influence. Lorsque litf i||i|l)iiet<«ih^^^ sut
que la Suède venait d'al^Her^ pocrfe ainaffl^ttrec la HoUsffide , il fit écL|t«r son4ku]néAr au {&iA|de défendre ànx Suédois ^'acheter d^tT^grains ^ des' chevaux eà Russie: Pour la mècnfi^çaige,* kipfilànistres russes ne déguisèrent pas ap nûaistre <ffek- ^ pagne leur mécontentement^ mais câmrd!'$ÊW\tit avec dignité nolTO^tie.pacifiqué, qui vèeQiBBMBt inspirait au gouvernement 4^ CsL^tixie^fkiL^à^ jalousie que d'inquiétude. j^-. .. :^^
L'impératrice publia , cette mémf# année , trois
ou SOUTEEtlAS. 393
ordonnances importantes. Deux de ces ukases satisfirent pleinement les commerçans et les nobles; l'autre affligea le clergé de l'Ukraine et de la Petite<Russie, car il fut assimilé an clergé des autres parties de l'empire. Par là , il perdit ses propriétés et deux cent mille paysans qui enrichirent le domaine de la couronne.
Relativement au commerce , on nomma une commission de cinq négocians russes et de cinq étrangers pour examiner et redresser les griefs dont le commerce s'était plaint.
L'ukase relatif aux nobles, créait trente- trois millions de billets de banque , dont vingt-deux devaient être prêté» à la noblesse pendant vingt années , et à huit pour cent, de sorte qu'au bout de ce terme , la dette devait se trouver éteinte.
On réunit à cette caisse de vingt-deux millions les qaatre millions qui composaient le fonds d'une ancienne banque d'emprunt de la noblesse ; les onze autres millions devaient être prêtés à sept pour cent aux marchands » comme aux nobles , avec hypothèque sur les terres de la noblesse et sur les maifiom de la bourgeoisie.
La banque peut faire battre une monnaie de cuivre à son profit. Elle est autorisée à vendre son ciiivrP! i "étranp'e'', afin d'attirer en Russie
3g4 AIÏBIOIRBS
des espèces d'or et d'argent Elle doit toujonn avoir dans sa caisse une somme considénibk de ces espèces , pour influer sur le change tu £ivcur de la Russie et £aiire baisser l'agio eatpe les billets et les espèces. La circulation des billets ne poum pas dépasser cent milliona.
Le prince Wezemski s'était, dit*^n, iri^eoomit opposé à ce nouvel établissement , contre lecfoel il avait rédigé un long mémoire que rimpératri€& accueillit assez mal. On m^assura que l'objet dé ce mémoire était de prouver l'incmivémeni d'augmenter ainsi la masse des papiers , qui iaspraient déjà peu de confiance, et dont la trop grande quantité amènerait promptement le àhcrédiL Déjà , dans plusieurs provinces , les biUels de l'ancienne banque étaient refusés, oabieai ob ne les acceptait qu'à perte. ^a. •
Le prince Wezemski représentait aussi lé da»» ger d'augmenter les facilités que la noblesse' ne trouvait déjà que trop pour se ruiner; enfin il annonçait qu'en amortissaqi en vingt ansii^cec up si faible intérêt le capital prêté, on ÊKToriserrit des spéculateurs qui enlèveraient ces biUeto'pour les placer ailleurs avec avantage en restas fMHpé-^ tuelles.
Cette opposition fut sans effet, parée que kt
ou souvxiriBS. 3g5
plupart des membres du conseil de l'impératrice avaient tous un grand intérêt à voir réussir la création de cette banque qui les aidait momentanément à payer leurs dettes.
Mais, en général, cette opération fut désapprouvée par tous les négodans étrangers, qui regardèrent cet ukase comme OHitraire aux principes d'une bonne administration. Ils eu trouvaient la rédaction obscure et l'exécution presque impraticable.
Bientôt l'impératrice fut distraite de ses oocupSr tiens administratives par de nouvelles apparences de guerre. M. de Choiseul la croyait inévitable. Le ministère britannique , dans le dessein de &ire échouer nos négociations de commerce, encourar geait les Turcs à protéger les mouvemens hostiles des Tartares, des Lesghis et du pa<^a d'Achalzik. Un amenant une rupture, l'Angleterre espérait arrêter les progr/'s de notre influence k Pétersbourg , ou bien anéantir celle que nous conservions à Constantinc^le.
Déjà tous ces mouvemens rmiouvelaient dans l'esprit de Catherine II d'anciennes méHances contre nous, et j'obtenais j^ns rarement des conférences. Cependant cette princesse me montrait , toujours persônnelleraent la même bonté ; elle me
permit de diner avec elle dans un nouveau pahis construit par le prince Potemkin.
On y voyait une galerie entoufée de CfÂçK^neff^ et d'une telle étendue qu'une table dei cinquante couverts, placée à Textrénuté d#*<M|||p galerie, était à peine aperçue de cewt qfnj^ eAtvaient-^r l'autre extrémité. .;v* *^# ^- ^ . * ^
Hors de cette galerie; on*trt^|i;rait^iiti jardia d'hiver si grand cpt'un temple f|aoé am^oenfre 9e ce jardin n'y paraissait pas disprQ|k>r^ûlê, Uen que dans sa rotonde cinquante perfonnes puîent être assises sans se gêner. #^ * «'
Là j ce prince nous fit entendre I9 d^ÊKtÊÊtl U
plus étrange : c'était une musiqv^ composée de cors, et dont diahpn ifflKhr*'* jamais qu'une note; ce qui n'emp^ftdbtfit*fià| oei singuliers musiciens de jouer ave<} mfr^Ma^^f et rapidité des morceaux d'harmonie de ItfMHJptf*
ficile exécution. .- ^«^^1'
Le vice-chancelier' donna aussi un g^ÊmmO/aj^ à l'impératrice. Je désirais gp^'il y invijtfcplia^ comte de Custines , qui venai^'^rriver l||Pi[|v;s* bourg; mais comme il n'ava|l ||M||^noore: étéJprt sente , le comte Ostermann n'^pa^ paf le ^rier.' Je montrai à l'impératrice qud«](lie^^ifeegrek de, oe^ refus, et par ses ordres l'invîtation'filt £nla« ^
on 'toUVEHIRS. 397
Vers ce temps, après avoir célébré avec magnificence à Petershoff les fêtes de la Saint-Pierre, Catherine, qui choisissait ordinairement ces jours solennels pour faire éclater sa générosité , donna an comte Bezborodko quatre mille paysans, au comte de Woronzo£F une plaque de diamans et cinquante mille roubles. Elle nomma six sénateurs, et accorda à d'autres seigneurs pluneurs gouvememens et un grand nombre de décorations.
A la grande surprise de la cour, on vit le Ëiftori YermolofT attaquer le prince Potemkin dans l'esprit de sa souveraine, et miner visiblement toa crédit. Le khan de Crimée, Sïdiim-Gheray, en perdant sa souveraineté, avait obtenu de l'impératrice la promesse d'une indemnité avec un traitement annuel et considérable ; je ne sait par quelle raison les paiemens de cette pension se trouvèrent retardés.
Le khan , soupçonnant le prince Potemkin de détourner pour quelque autre emploi les sommes qui lui étaient destinées, se plaignit vivement de cette négligence ou de cette infidélité; et pour feii-e parvenir sûrement ses plaintes k Catherine II, 1 s'adressa au favori Yermoloff, qui saisit cette occasion iavon^le pour irriter sa souveraine
contre le ministre puissant qufîl 98 flattait mb peu trop légèrement de renverser^
Tous ceux qui étaient mécontens de hi ioniteaf du prince Potemkin se rallièrent k M* Yetwatoff ; et bientôt^ de tous côtés, Cfftberiflte fût «MdKè de dations contre radmioislnitk» dtt prince, qu'ils accusaient même de déprédatiobs^
L'impératrice en conçut et eÀ mtmtrà xmé'httmeur assez yive. Au lieu d'expliquer aâ àôÉâtûtit et de se justifier, le prince fier et audacieux Itti oppose des dénégations brusques, nt audiAien froid, la plupart du temp» un silence pi'esJ^ dédaigneux; enfin, non-seulement il cesse tètote assiduité près de sa souTeraîne , taiii i tCfSà éloigne, quitte Czarskozelo et passe k FèteMbourg ses journée» chez le grand ^ éê&feÈj M paraissant occupé que de festins , de plaiain et d'amour.
Le dépit de Catherine se manifestait à tMltf les yeux; le crédit d'YermoIoff semMaît crc^Cré itepidément; la cour, étonnée d'un tel chan getft t to t, s)s tournait^ suivant l'usage, versié sdiefl îèvMÉkJ'
Les parens et les amis du prltice^sont ô uay ror n és et disent qu'il se perd par im orgueil iI6fAilûéf. Sïa disgrâce parait certaine ; chacun s'élotgnef de lui ; la plupart des ministres étrangers iibithM; ^knt-
eu aocTEiTiRS. 399
même» cet «zemple. M. Fitz-Herbert se conduisit plus noblement, quoique dans le fond il ne vit pas avec peine la chute d'un ministre qui se montrait dors plus &Torable k nos intérêts qu'à ceux de l'Angleterre.
Pour moi, je crus devoir dant cette circonstance redoubler mon assiduité près du prince. Je le vis tous les jours, et je lui dj« francbement qu'il courait imprudemment à sa perte, en osant brarer ainsi sa souveraine et blesser sa 6çrté.
« Ëh quoi! vous aussi, me dit-il, vous voulez » que je plie honteusement , après tant de services jt rendus, sous te caprice d'une injustice ofiensante? » On dit que je me perds, je le sais; mais on se » trompe. Rassurez-vous, ce ne sera pas un enfant n qui me renversera, et je ne sais qui raserait. «
« Prenez-y garde , repris-je; avant vous et dans » d'autres contrées, plusieurs célèbres fovoris ont » prononcé ce mot si fier on n^ oserait, et ils n'ont N pas tardé à s'en repentir. »
a Votre amitié me louche, reprit le prince ; » mais je dédaigne trop mes ennemis pour les » craindre. Parlons plutôt de vos alEiires : où en » êtes-vous pour votre traité de commerce?»
« Il marche bien lentement, lui répliquai-je, et » les plénipotentiaires de sa majesté me refusent
/|00 M]f3IOIR£S
>) 'avec opiniâtreté toute diminution de droits sur M nos vins. »
a Cest donc là, dit-il, le point principal d'a- » clioppenient ? eh bien , prenez patience ; cet » obstacle ne tardera pas à être levé. »
^Nous nous séparâmes, et je restai, je l'avoue, fort surpris de sa tranquille confiance, qui me paraissait un véritable aveuglement. En effet l'orage semblait grossir chaque jour : M. Yermoloff prit part ostensiblement aux aflaires; il fut placé dans l'administration de la banque avec les comtes Schou\valofjr,Bezborodko,WoronzoffetZavadoski.
Enfin, on apprit le départ soudain du prince Potemkin pour Narva : ses parens perdirent toute espérance; ses ennemis chantaient victoire; les politiques expérimentés spéculaient; les courtisans changeaient de livrées.
Ainsi privé de mon plus ferme appui, et sachant que M. Yermoloff, me regardant conupe Tintime ami du prince, était plus disposé à me nuire qu à m'obliger, je craignais d'échouer dans une négociation qui n'éprouvait déjà que trop d'obstacles.
Cependant les ministres m'invitent à une conférence; leur accueil me semble plus amical, et à ma grande surprise, après une assez courte discussion et quelques objections de peu d'impor-
ou soDTZiriKSt 4o(.
tance , ils m'accordent une diminution de droits sur nos vins de luxe, en me laissant même l'espoir d'obtenir de plus fortes concessions.
Je ne pouvais concilier cette réalisation des pro> messes du prince avec sa disgrâce, dont personne ne doutait plus. Peu de jours après, tout m'est expliqué : im courrier de Czarskozelo m'apprend que le prince Potemkia est revenu triomphant, qu'il m'invite à diner, qu'il est plus en crédit que jamais, et que M, Yermoloff vient d'obtenir une somme de cent trente mille roubles, quatre mille paysans, un congé de cinq ans et la permission de voyager.
Dans un empire absolu la faveur et la disgrâce se succèdent rapidement, et. sur ce théâtre nlobile de la cour, la scène semble changer par un coup de baguette. Catherine ïl venait de choisir un nouvel aide de camp, M^Momonoff, jeime ofBcier de la garde impériale , très distingué par les agrémens de sa figure et de son esprit
Dès que j'arrivai chez le prince, il m'embrassa en me disant : a Vous ai-je trompé en rien , ba- » tushia? l'enfant ra'a-t-il renversé? me suîs-je » perdu par mon audace? et vos plénipotentiaires » se sont-ils montrés aussi récalcitrans que vous » le croyiez ? Au moins , pour c^tte fois , conn. a6
4oi M^irornKS
j> venez, monsieur le diplomate, qu'en politique » mes prédictions sont encore plus sûres que les » vôtres. »
Le nouvel aide de camp de Catherine, protégé par le prince Poterakin , montrait des sentimens conformes aux siens. Il ne tarda pas à m'eiprimer le désir de se lier avec moi. Ceux qui se trouvaient dans la même position que lui restaient toujours au palais et ne dînaient ohez peraoxine. Maip l'impératrice lui permit d'accepter une invitation que je lui avais adressée; et, pour mieux me marquer sa bienveillance , au moment où nous étions sortis de table, nous vîmes cette princesse dans sa voiture passer lentement devant le balcon de mes appartemens et nous saln<ir avec bonté.
Ce fut dans ce temps que le prince de Nassau m'écrivit de Varsovie, et me demanda* s'il ne serait pas possible d'obtenir pour lui la permiaskm de faire porter le pavillon russe aux bâtimem sur lesquels il désirait faire transporter dans TArelipel et en France, par la mer Noire, les productions de ses terres.
J'en parlai au prince Potemkîn; cel^ci ra^tssura que la chose était impossible : « Premièrettiienit, » dit-il , on n^accorde ix)int le pavillon raèae'ïux
Otr SOUVHRtRS. ^6i
u étrangers; pour l'obtenir, il faut être naturalisé » en Russie et y posséder quelques terres. Déplus, B je vous dirai que l'impératrice â des préventions » assez fondées contre M. de Nassau, parce qu'il » est allé dernièrement k Constantinople, et s'y u est montré très disposé à combattre avec les ■ Turcs contre nous. »
Malgré cette réponse, comme j'insistais assez vivement, ce prince, surpris de la chaleur de mes instances, me demanda par quel motif je me montrais si pressant dans mes démarches,en faveur d'uue personne qui n'avait avec moi aucun lien de famille, n M. de Nassau n'est pas même, ajouta- » t-il, véritablement votre compatriote; par sa » naissance il n'est point Français; il s'est marié » en Pologne , qui devient aujourd'hui sa patrie » adoptive, »
Alors, pour lui expliquer le commencement de notre liaison, je lui racontai notre querelle, notre singulier duel, et le serment de fraternité d'armes que nous nous étions réciproquement fait après ce combat.
Il ne me répondit rien; mais, peu de jours après , il m'apprit que l'impératrice , voulant me donner une nouvelle preuve de sa bienveillance, m'autorisait k écrire ru prince de Nassau
<|u elle lui faisait présent (Vune terre en Crimée ^ et lui accordait le pavillon russe pour ses bâtiinens.
On jugera facilement de la surprise et de la satisfaction de M. de Nassau, en recevant cette nouvelle si imprévue. D'après mon conseil, il écrivit au prince Potemkin , et le pria d'obtenir une autre faveur pour lui, celle d*étre admis à présenter à l'impératrice Fhommage de sa respectueuse reconnaissance.
Cette princesse annonçait déjà publiquement son prochain voyage en Crimée; je devais Vy accompagner, et ce fut à Rieff que le prince de Nassau vint nous rejoindre.
Le prince de Ligne, qui devait aussi faire partie de notre impériale caravane, était arrivé à Pctersbourg : connu et fêté dans toutes les cours de l'Europe, il s'y faisait aimer par la douceur et la facilité de son caractère , par l'originalité de son esprit, par la vivacité de son imagination; il aurait animé la société la plus froide.
Brillant à la guerre par une bravoure chevaleresque, remarquable par l'étendue de ses connaissances militaires, historiques et littéraires, il écoutait et flattait la vieillesse, surpassait la jeunesse en légèreté, prenait sa part dans toutes
i.«ti »^0
ou SOIIVESTHS. ^OB
les folies de son temps, dans toutes les guerres, dans toutes les fêtes. A cinquante ans il conservait encore une beauté noble; quant à son esprit, il s'était arrêté à vingt ans.
Affectueux avec ses égaux, populaire avec les classes inférieures, familier avec les princes et môme avec lessouverains, il mettait chacun à son aise, ne se gênait avec personne, faisait des vers pour toutes les femmes; adoré dans sa famille, il vivait avec ses enfans plutôt en compagnon qu'en père , semblait n'avoir jamais de secret pour personne, et jamais ne compromettait ceux qu'on lui confiait. Sa frivolité eût déparé ridiculement ta vieillesse de tout autre; mais celte frivolité était si variée , si aimable , si piquante et si exempte de toute malignité , qu'on aimait en lui jusqu'à ses défauts.
Il était en grande faveur auprès fie l'impératrice; et, dès qu'il arriva, elle lui apprit qu'elle lui faisait don d'une terre en Crimée et située sur les bords de la mer Noire, au lieu même o ù l'on assurait que le temple desservi en Tau-
■ide par la princesse et prêtresse Iphigénie avait
jepuis plusieurs années j'étais intimement lié
ivec le -"i""" 'Ip Ligne; aussi je jouis plus que
4o6 MÉBTOinES
personne du plaisir que me promettait un tel compagnon de voyage.
Plus ce voyage s'approchait, plus il me devenait nécessaire de hâter la conchision des affaires dont j'étais chargé; car, une fois parti, tout aurait été suspendu ; et , comme le baromètre politique est presque toujours au variable, uâ long délai, dans les circonstances où je me trouvais , pouvait facilement se convertir en véritable échec.
La marche triomphale de Catherine dans le midi , les troupes nombreuses rassemblées le long du Borysthène jusqu'aux bords du Pont-Euxln , devaient pro' ablement réveiller les inquiétude» de la Porte ottomane, exciter ses alarmes, et ranimer les élémens de discorde que nous nous efforcions alors d'.ipaiser.
Je redoublai donc d'activité; M. le comte de Vergennes me seconda parfaitement ; M. de Bulgakoff reçut Tordre de s'entendre franchement avec M. de Choiseul , et tous deux parvinreint , au moins momentanément , à terminer les diflPérends relatifs à la Géorgie.
Le divan promit de ne plus favoriser les L«sglîis et les CVircassiens; il défendit an pacha d*Achalzik d'encourager les brigandages des Tartares
ou SOUVEKIKS. 4^7
du Kuban ; et d'euvahir les États du roi de Géorgie, Héraclius, vassal de l'impératrice.
Ces ordres furent effectivement donnés , mais mal exécutés ; car le pacha d' Achalzik , autrefois chrétien, souvent rebelle, ne s'était depuis peu soumis qua la condition de garder héréditairement son pachalick; ce qui rendait son obéissance douteuse et sa destitution très difficile.
La contestation qui existait à Pétersbourg relati vement aux droits à payer par les gabarres françaises durait toujours; Topiniàtreté du comte de Woronzoff la prolongeait. ^M. de La Galissonnière, commandant de notre escadre, se conduisit dans cette affaire avec une sagesse et une fermeté qui lui méritèrent les éloges de la per- Mune même la plus prévenue contre nous , l'amiral anglais Greig , qui comjnandait alors l'armée navale de Russie.
Enfin j'obtins une convention qui fixait avec modération les droits qu'on devait payer pouf les marchandises chargées sur nos gabarres; et , relativement à notre (régate, il fut décidé qu'elle serait traitée sur tous les points, dans les ports russes, comme l'avait été précédemment la frégato anglaise sur laquelle était arrivé lord Cathcart^ ambassadeur de la Grande-Bretagne en Russie.
4o8 MéMOlR£S
Mal£:rc cet accord, il s'éleva soudain une violente dispute entre les douaniers de Cronstad et nos marins : M. Dabi, directeur de la douane, homme grossier dans ses procédés , prétendit faire visiter d'autorité nos gabarrcs.
Instruit de cet incident , et craignant les lenteurs accoutumées du comte de Woronzoff ou sa partialité , je pris le parti d'adresser directement mes plaintes à l'impératrice. Cette princesse me répondit sur-le-champ qu'elle était très mécon* tente de la conduite du directeur, et qu'elle allait lui envoyer les ordres les plus précis pour nous donner une pleine satisfaction. Toutobstacleétant alors levé , notre escadre mit à la voile et retourna en France.
Ce prompt etheureux dénouement fut pour moi, dans ce moment, une preuve marquante de crédit , et ne contribua pas faiblement à rendre pUis^ faciles mes négociations avec les ministres de Catherine.
Cette princesse me permit, peu de jours après, de dîner avec elle chez le prince Potemkin, de la suivre dans une course qu'elle fit pour visitersa fabrique de poudre d'Octa , et de l'accompagner à Pella, nouvelle maison de plaisance qu'elle se faisait coi^struire.
ou SOUVEItlRS. 409
Dans le même temps notis reçûmes, le comte lie Cobentzel et moi, Tordre de nous montrer réciproquement une pleine confiance. L'empereur voulait agir alors de concert avec nous pour maintenir la paix entre la Russie et les Turcs.
De ce moment nous eûmes pour adversaires actifs et constans les ministres d'Angleterre , de Prusse et de Portugal. Le Danemarck et la Suède même montraient une méfiance qui n'était au vrai que trop justifiée par des souvenirs récens etpar l'ambition des deux cours impériales.
Notre rapprochement avec elles , bien que pacifique , leurs inspirait des craintes ; ils se rappelaient que le gouvernement de Catherine avait prodigué des témoignages d'amitié au prince royal dans le moment où elle abandonnait la Prusse pour l'Autriche , au roi de Pologne , en lui promettant de défendre ses États qu'elle allait partager ; eniîn , au grand-seigneur, en signant avec lui un traité de commerce à l'instant même où elle s'emparait de la Crimée.
Ces souvenirs me laissaient aussi quelques inquiétudes. Cependant M. de Choiseul m'écrivit une dépèche tranquillisante, et d'im autre côté je sus, jiar M. le comte de Cobentzel, que l'empereur Joseph II, réellement piqué d'avoir fecLlité
4lO MiMOIRES
à Timpératrice l'acquisition de la Grimée » et de n'avoir, en retour, reçu de cette princesse ancun appui dans les contestations relatives à la Hollande et à la Bavière , était fort éloigné de vouloir dé* sormais seconder ses vues d'agrandissement.
Le prince de Ligne avait annoncé à l'impératrice que l'empereur la rejoindrait dans sa FOUte sur les rives du Borysthène, et le comte Komagerski , envoyé par le roi de Pologne , lui demanda pour ce monarque une entrevue près deRieff; ce qui lui fut accordé.
Sur ces entrefaites , un courrier arriva de Turquie. Aussitôt le ministre d'Angleterre fut mandé au palais , où il resta enfermé plus d'une heure avec Timpératriçc et le prince Potemkin ; ce qui mit tout le corps diplomatique aux champs.
Moi , comme un autre , je m'épuisais en conjectures. Dieu sait combien de dépêches chiffrées portèrent dans les cabinets européens d'hypothèses et de prévisions chimériques ! Heureusement le soir même je vis l'impératrice à l'Ermitage » et je sus par elle que le seul objet de cette conférence avait été l'examen d'ime collection curieuse de dessins, nouvellement rapportés d'Egypte par le chevalier Worsley.
Kotre départ devenait prochain : les con£6reaccs
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s'éloignaient ; enfin j'en obtins une ; mais j'éprouvai la même résistance sur la diminution des tarifs. On m'objecta te tort que la dimiuutiou de noa vins ferait an commerce des Espagnols et des Portugais, qui versaient beaucoup d'argent eo RtiH&ie et en tiraient peu , tandis que nos marchandises de luxe , fort à la mode dans l'empire, en feraient exporter une grande qwuatité d'or dès que no're traité serait conclu.
Enfin , pour justifier les lenteurs dont je me plaignais, iesministres ra'alléguèrentlegrandoombre d'aff:iires dont ils étaient chargés. De plus,iU nriissiirèrc'iit que les traités de l'Angleterre, de N;i|)ies et de Portui^al, se trouvaient moins avancés ([lie le mien. M. de WoronzofF termina la conf'reiice en me promettant son ultimatum; mais en même temps il me déclara que nos vins de Champagne jouiraient seids de quelque diminution df droits.
QiTP ne devais-jepas craindre dans un pays où tout he commençait, et où rien ne s'achevait! )l. de \\oroiizotf d'ailleurs se disposait à faire un voyage en Finlande , et je regardais toutes ces . tt'i-^'iversiition:^ comme des ruses employées par \i-^ m- .ia « rjni m'étaient opposés, et dans le but ■ I - lin ....ip qvan» n/itre départ pouf la Crimée-
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J'en parlai vivement au prince Potemldn; il trouva comme moi ces délais indécens ; mais obligé lui-même de partir pour Kief f , il ne lui fat plus possible de m'aider à vaincre les difficultés de tout genre qu'on m'opposait.
Alors, ne voyant plus d'autre ressource, je résolus de me servir d'un nouvel intermédiaire pour faire parvenir , par un moyen secret , mes justes plaintes à l'impératrice : M. MomonofF s'était , depuis peu , lié intimement avec moi , et me montrait un grand désir de voir ma négociation heureusement terminée. Je lui écri\ds que j^éprouvais de singulières contrariétés.
« Tandis , lui disais-je, que Timpératrice veut » que l'on hâte la conclusion d'un traité de com- ^ merce entre la France et la Russie , elle ignore » à quel point ses ordres sont mal exécutés. Ses » ministres , soit par prédilection pour TAngle- » terre, soit par prévention contre la France ^ soit w enfin partout autre motif, m'opposent obstacles » sur obstacles , difficultés sur difficultés*
» On dirait qu'ils ne cherchent qu*à gagner du » temps : celui de notre départ pour la Crimée » approche ; et si rien ne se termine avant cette » époque, la volonté de l'impératrice sera sans effet; » enfin les ministres auront fait échouer une né*
UU SOirVEETIBS. 4>3
B goctatioa dont le résultat devait être si utile à » nos deux pays.
u J'en éprouve un vif chagrin ; il serait bien » important que l'àmpératrice sût la vérité, et » combien peu elle est obéie. Vous regarderez , » j'espère, cet épancbement de ma confiance » comme une vraie preuve de mon amitié. »
M. Momonofîf me répondit « que tous ces déu lais le contrariaient autant que moi , mais que n sa position ne lui laissait malheureusement nui u moyen de me seconder comme il l'aurait voulu, » parce qu'il déplairait certainement à sa majesté, )>. s'il lui parlait des affaires dont elle ne lui avait >i pas permis de se mêler. »
Je le savais comme lui , et je n'attendais pas d'autre réponse; mais, en même temps, j'étais bien sûr que, pour se faire honneur de cette réserve, il montrerait à sa souveraine ma lettre et la sienne ; or, c'était tout ce qu'il me fallait : le succès ne tarda pas à justifier mon attente.
M, de Vergennes venait de m' envoyer un contreprojet de traité, dont toutes les dispositions étaient sages , conciliantes et motivées avec une grande >.ahilofr(i -Te demandai une conférence aux miuis- .. . i- ,/>Ti*-re leur coutume, ils me l'accordè- .eii- 'if\ -e Irpdeinain.
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Il ne me fut pas difficile de voir que quelque» pulsion secrète et puissante avait changé les dis* positions des plénipotentiaires : M. de Woronïoff se montrait moins opiniâtre; le comte Besborodlu), plus pressé de conclure; le comte Osterroann, moins froid; N. de Markoff seul, qui remplaçait depuis peu M. Bacounin , m'opposait quelque résistance.
On discuta le projet de M. de Vei^ennes, artide par article, et avec un évident désir de conciliation. Enfin j'obtins presque tous les chsàigemeDS que désirait ma cour. Il ne resta plus à lever que deux ou trois difficultés de peu d'importamce, et relatives à quelques compensations demandées par les Russes en faveur de la diminution des droits sur nos vins , qu'ils consentaient à m*accorder.
J'envoyai cet ultimatum à M. de YergeniieSy en le priant de remarquer combien il était nécesssnre de ne pas perdre, par trop d'insistance sur des points peu essentiels , les avantages imméttses et réels que nous obtenions par cet uttimatam.
En effet, on nous donnait l'avantagé d* payer les droits en monnaie du pays; ce qui feisait dfis* paraître l'infériorité où jusque-là nous nous étiom trouvés , relativement à l'Angleterre et aïK autres
ou SOUVEHIRS. 4'^
puissances qui, ayatit des traités avec la Russie* payaient sur toutes 1601*8 productions un droit, inférieur de douze et demi pour cent à celui auquel étaient assujetties les nôtres.
Ce tmité, tel qu'on noua l'offrait, nous assurait la jouissance de toutes les prérogatives , exemptions et droits accordés aux nations les plus favorisées, enfin la diminution d'un quart suruosvins, dans le sud de l'empire, et d'un cinquième, dan» ie nord. De plus, on accordait l'égalité pour nos savons avec ceux de Venise et de Turquie, et générjslement la diminution d'un quart de droits sur toutes nos productions.
11 est vrai qu'on en exceptait les sels et les eaux-dc vie; mais cette exception était générale pour toutes les autres nations, parce que les sels sont une brandie principale du commerce de Crimée, et que les eaux-de-vie, étant fabriquées en Russie et affermées, rapportaient à la couronne uu revenu annuel de cinquante millions.
H Nous devons, je crois, disai»-je au ministre, » nous contenter de telles concessions et de la H diminution proposée sur nos vins j car, malgré » leur cherté, leur débit s'accroît, tandis que » celui des vins d'Espagne et de Portugal diminue. » Songez d'ailleurs que le mois de novembre s'a-
4l6 MEMOIRES
» vancc, que Finipératrice doit partir les premiers » jours de janvier , et que , si votre réponse défini- » tive ne m'arrive pas avec une extrême diligence , » nos adversaires auront atteint le but où tendaient » leurs lenteurs; la négociation sera interrompue » par un long voyage, et probablement manquée; » car, malgré les succès que viennent d'obtenir » MM. de Choiseul et de fiulgakoff par un accord » conclu avec la Porte , l'horizon est encore très » orageux.
y> On continue à me faire les protestations les: » plus pacifiques; cependant, sous prétexte d'en- » tourer de magnificence la marche triomphale » de l'impératrice, une armée nombreuse jse rast> semble dans le midi.
31 Les ministres prussiens et suédois prétendent » que Catherine II, bien qu'elle ajourne son jAsai » d'invasion de la Turquie , veut pourtant poser » la première pierre d'un nouvel empire, et que,* » possédant déjà quelques parties de l'ancien en> » pire grec, telles que la Tauride, la Géorgie, le » Bosphore cimmérien et l'Ibérie , elle doit £aire » couronner , à Kherson , empereur des Grecs, son » petit-fils Constantin , avec l'espoir que , cette y> proclamation rallumant dans toute la Grèce le » désir de secouer le joug ottoman , Je colosse
ou acHiVEirins. ^ i n
» turc se trouvera tût ou tard imoé et ruiné par » les désastres d'une longue guerre civile. >
Ce projet me sembkit alors chîm^riqlie; maiâ il ne devait pas le paraître aux Turcs, et leur inquiétude suffisait pour amener une rupture. Alors la méôance contre nous se réveillerait en Russie, et ne nous laisserait plus aucun espoir de renouer nos négociations commerciales.
Le traité de M. Fitz-Herbert s'avançait rapidement; mais , lorsqu'il se croyait au moment de le conclure, il rencontra subitement un obstacle inattendu, qu'il ne lui fut pas possible de surmonter. Il faut savoir que , dans le temps où les plénipotentiaires russes me proposèrent d'insérer dans notre traité une stipulation, par laquelle le roi déclarerait reconnaître les principes de la neutralité armée, je refiisai en son nom d'y consentir, à moins que l'impératrice ne s'engageât solennellement k ne faire ni renouveler de traités avec aucun autre gouvernement, sans exiger de lui la même reconnaissance.
Lorsqu'on en vint avec M. Flta-Rerberl k cette disposition, il se récria,ainsiqHe je l'avais prévu, contre ime disposition ai nouvelle , et voulut exiger qu'on la supprimât, parce que jamais, disait-il, son gouvernement n'y acquiescerait.
Les plénipotentiaires lui répondirent qu'il était impossible d'obtempérer k sa demande, parce qu'à cet égard l'impératrice avait contracté avec plusieurs grandes puissances des engagemens irrévocables.
I>e ce moment les conférences cessèrent , la négociation échoua , et on convint seulement de prolonger de trois mois l'existence de l'ancien traité qui expirait, afin de donner au gouvernement anglais le temps nécessaire pour faire connaître sa résolution définitive.
A cette époque, Cathei'ine II éprouva, dans son intérieur , d'assez vives contrariétés. Elle voulait emmener avec elle, dans le midi, ses petits-fils Alexandre et Constantin. Le grand-duc et lagrandeduchesse, qui ne devaient pas être du voyage, se plaignirent vivement de cette séparation. La contestation devint vive; mais une petite vérole volante, dont les jeunes princes furent atteints, força l'impératrice à les laisser près de leur parens.
Dans le même temps , une scène assez scandaleuse surprit et affligea la cour : après le spectacle de l'Ermitage, la princesse de Wurtemberg,, bellesœur de la Jurande duchesse, au lieu de la suivre selon sa coutume, courut dans l'appartement de l'impératrice, se jeta à ses pieds et implora sa
ou souviinns. ji^
protection contre son mari , qui kii bia»iX sabir^ disait- elle, les traitemens les ptiis durs; eUfr déclara qu'il lui était désormais impossible de supporter des outrages et une tyrannie qui redoubleraient probablement de fiolence dès que Timpératrice serait partie^
Il fallait que ses plaintes eussent été accompagnées de circonstances et de détails bien graves , car le même soir, après cet entretien , Catherine écrivit une lettre sévère au prince de Wurtemberg, en lui ordonnant de quitter son service, de s'éloigner de ses États et de partir pour l'Ailemagne.
La princesse resta à l'Ermitage, où sa majesté lui fit préparer un appartement. Le gran(Mac et la grande-duchesse se montrèrent profondément affligés de la méfiance injuste que leur avait montrée, dans ime circonstance si importaBte^k ^chesse de Wurtemberg-, leur sœur..
Le mois de décembre s'était écoulé;, je ne recevais aucune nouvelle. Les Anglais et leurs partisans, qui désiraient que ma négociation- échouât , triomphaient; mais enfiii^ le 6- janvier 1767, un courrier de M. de Vergennes arrive; je rédige sur-le-champ les articles dont ce ministre proposait le changement ou l'addition; le 7 je demande une conférence; le 8 elle a lieu.
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Je lis aux pléiiipoteutiaires uue note destinée à leur prouve)' ht justice et la modération des propositions nouvelles que j'jétais chargé de leur présenter. Leurs objections furent légères et courtes. Ils semblaient avoir reçu l'ordre secret de terminer. C'ependant ils insistaient pour obtenir que leurs fers fussent traités .plus favorablement que ceux des autres nations, condition sanslaquelle, à leur avis . nous devions perdre la forte diminution de droits qu'ils nous avalent accordée sur nos vins et sur nos savons.
M. de Vergennes m'avait jjrécédenmient autorisé à céder sur ce point important, mais eeidemeut à la dernière extrémité. Or, voyant que les plénipotentiaires se montraient pressés de conclure, je résolus de profiter de ces dispositions: et, au lieu de faire connaître l'autofisation que j'avais reçue, je persistai à refuser toute foveiu" exclusive pour les iers russes, au détriment des fers des autres nations, ce qui nuirait trop gravement aux fers de la Suède, notre alliée; je pris même sur moi de déclarer que cette difficulté S'.iffirait pour m'empécher de signer.
Cette hardiesse me réussit ; les plénipotentiaires, ne voulant pas rompre, se contentèrent de la stipulation qui traitait leurs fers comme ceux de la
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nation la plus favorisée. En faveur de cette égalité, ils confirmèrent la diminution des droits sur nos vins et sur nos savons, telle que nous l'avions obtenue.
Ainsi, nous trouvant tous animés du même désir de conclure , après deux heures de conférence, nous nous accordâmes sur tous les points. Le 9 , on rédigeales actes; enfin lejeudi II janvier 1787, nous étant réunis, nous signâmes le traité, que j'envoyai le 1 4 par un courrier à M. de Vergennes.
Le 17 janvier je me rendis à Czarskozeto , d'où je partis avec l'impératrice le 1 8 , pour la Crimée : heureux d'avoir contribué à former un lien avantageux et solide entre le roi et une souveraine qui, professant une vive amitié pour lui, me comblait de bontés.
11 était difficile de commencer un plus curieux et plus grand voyage sous de meilleurs auspices , et de voir ainsi régner un plus parfait accord entre mes devoirs et ma reconnaissance.