V .r 1 ,i.^,i-, ,„, sa douceur, par sa pru
'" — .'"eillance qui lui était naturelle,
l6a M^MOIHES
et par son amour pour la justice, aurait régn^ paisiblement et joui de cette gloire pure, seule et noble ambition des bons rois; mais Stanislas savait plaire et ne'savait pas commander; son caractère aimable et liant, auquel il devait, comme particulier, des succès briUans, devint, lorsqu'il fat couronné, la cause de ses malheurs.
Il vivait dans un temps de troubles , et gouvernait un peuple divisé en factions irréconciliables qu'd espéra vainement adoucir, tandis qu'il fallait les comprimer. Au lieu de parler aux passions le langage de l'autorité , il leur parlait celui de la raison, qu'elles n'entendent jamais. Une lettre touchante et élégamment écrite lui semblait plus propre à ramener des esprits aliénés et des caractères ardens , qu'une ordonnance ou qu'une loi sage et sévère.
Évitant avec soin la guerre, même la plus juste, il ue saisit aucune des occasions que la fortune lui présenta pour aixjuérir, par les armes, une gloire nécessaire à un prince sorti du rang des citoyens , el qui veut imposer l'obéissance à des nobles fiers de leur illustration , et dont la plupart avaient été si long-temps non seulement ses égaux, mais ses supérieurs.
OV SODTESIHS. l63
Bientôt des troubles religieux éclatèrent; on éloigna des diètes les dissidens. Ceux-ci , réclamant leurs ibt>its de suflirage garantis par le traité iTOliva, implorèrent Tappui de Catherine II, dont le roi de Pologne n'était k leurs yeux que le lieutenant couronné.
£n 1 766 une diète fut convoquée, et devint proifiptement orageuse. Les ministres d'Angleterre et de Prusse écrivirent et agirent en faveur des dissidens. Le roi inclinait pour eux. Dès que les évéques catholiques et leurs partisans s'en aperçurent, ils l'accusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l'État.
L'approche d'une armée russe, qui parut sous les murs de Varsovie , donna des forces k cette accusation; elle exaspéra les esprits. I^s catholiques prirent les armes et se formèrent en confédération sous l'étendard de la Vierge. Le douzièrtic siècle et les sanglantes querelles des Alhigeois semblaient renaître. La croix brillait sur les habits des confédérés.
Quatre de leurs chefs firent serment d'enlever ou de tuer Stanislas ; à la tète de quarante dragons déguisés en paysans, ils osèrent tenter cette téméraire entreprise , et leur audace réussit. Au milieu de la nuit, erabusqiiés dans une rue rie
iG4 m^hoihes
Varsovie , ils attendireat , attaquèrent ht Yoitnre du roi, et. dispersèrent son escorte.
Ce prince voulait se sauver, mais les conjurés le saisirent. L'un d'eux lui tira un coup dfe pistolet, dont la flamme brûla ses cheveux; un autre lui fit, d'un coup de sabre, une profonde blessure sur la tête; et tous, l'ayant.porté sur un cheval , l'enti-ainèrent rapidement hors de la capitale.
Le temps était orageux et l'obscurité profonde : ils s'égarèrent au point, qu'après plusieurs heures de marche, ils s'aperçurent, aux premiers rayons du jour, qu'ils étaient revenus près de Varsovie} la frayeur les saisit , ils s'enfuirent.
Un seul, nommé Kosinski, resta près de Stanislas; tous deux se trouvaient à pied, leurs chevaux étant accablés de lassitude. Voyant alors le visage du monarque inondé de sang , la pitié entra dans le cœur de ce conjuré. Le roi s'en aperçut, profita de son émotion avec une grande présence d'esprit; et, avec cette touchante éloquence qui était une de ses plus brillantes qualités, il lui reprocha doucement son attentat, lui prouva victorieusement qu'on ne pouvait être lié par un serment coupable, le conjura de n'parer son crime par im noble et grand service; enfin il attendrit et fléchit ce fougueux caractère.
au SOUVEKIB8. i65
Cependant Rosioski lui dit : u Je me sens dis- » posé à vous sauver la vie; mais si je cède à ce » sentiment, si je vous ramène à Varsovie, ma B mort ne sera-telle pas le châtiment de ma (ai- » blesse? « Le roi lui jura sur son honneur qu'il le garantirait de tout péril, et son assassin, tombant k ses pieds, s'abandonna totalement à sa .magnanimité.
Stanislas écrivit au gouvemenr de Varsovie, qui bientôt lui envoya des gardes; sous leur escorte, il fut reconduit à son priais. Kosinski obtint sa grâce, et s'exila en Italie, où il jouit le reste de ses jours d'une pension annuelle que Stanislas lui avait assurée.
Les périls qu'avait courus ce prince , son courage et sa délivrance presque miraculeuse, lui i-endirent pour quelque temps l'aflection de ses sujets; mais les troubles se renouvelèrent, s'animèrent; les trois grandes puissances qui entouraient la Pologne , en profitèrent pour satisfaire une injuste ambilion.
Le roi aurait eu besoin , pour résister à des forces si colossales, d'une énergie héroïque qui lui manquait , et de ce génie qui peut seul trou* ver de grandes ressources dans un si grand péril. Le crime politique fut consommé, et le
i€B ,iiéMotn£s
premier partage de la ï^Qlogne eut lieu ea
Ainsi, lorsque j'arrivai à Varsovie, le roi ne régnait plus que sur un pays démembré et sur une nation humiliée, ou plutôt c'était Catherine qui régnait; son ambassadeur, le comte de Stackelberg, moins altier cependant que son prédéces* seur le prince Repnin , dédaignait de couvrir d'un voile modeste sa toute-puis^nce. Stanislas n'avait plus que la décoration d'un roi ; il obéissait aux ordres que soû impérieuse protectrice lui dictait^ et la cour de l'ambassadeur était plus brillante et plus nombreuse que la sienne.
L'indépendance était. perdue, et le joug était trop pesant pour qu'aucun courage pût le secouer. Tous les braves Polonais laissaient voir sur leur visage la profonde indignation qui les pén^' trait. De quelque rang qu'ils fussent, le nom d'un Russe, prononcé devant eux, les Ëùsait ro» gir de honte, tressaillir de colère, et leur sang fermentait dans leurs veines.
Aussi , quelques années après, au premio:
rayon d'espoir qui parut luire k leurs yeux^ toiW coururent aux armes et attaquèrent intrépidement les redoutables années de leurs puissant oppresseurs. Mais cet effort généreux ne fit bril-
on soomriRA. 167
1er qne peu de moineiis le feu mourant de la liberté. Le nombre et la tactique triiimphèrent d'un courage désespéré; c'était la seule des armes qui leur restât. 1m Pologne fiit encore partagée, et Stanislas descendit du trône. Il aurait follu pour sauver ce trdne un héros des beaux temps de l'histoire, et Stanislas-Auguste n'était qu'un paladm brillant de l'époque de la chevalerie.
La cour et toute la société de Varsovie . au «loment de mon arrivée, étaient très agitées, non par une grande querelle politique, mais par une intrigue trop petite et trop fostïdieuse pour en parler avec détail : il s'agissait d'un complot pour empoisonner le prince Czatorinski.
Le roi de Prusse et ses .ministres m'en avaient parlé comme d'ime tentative ridicule, imaginée par des intrigans, avec l'intention de compromettre, dans cette affaire, Stanislas-Auguste.
Ce bruit sans fondement avait pris quelque importance par la faute du roi , qui montra dans cette circonstance trop d'indécision et de fai- >)I«MP •>* <>nrore plus par la chaleur inconsidérée,
— ■'' iiau été déplacée du parti de l'opposition,
- . --nplnv^if in'liBtmf<»»nient tous les moyens
1 68 H^HOIBES
qui B*ofïraient à lui, pour aigrir l'esprit publie contre le roi.
Il aurait fallu, dès le premier momeDt, diasser de la ville l'accusatrice et < les deux accusés. En évitant Biosi les suites d'une querelle aussi indécente , on ne pouvait se tromper, puisque la punition n'aurait porté que sur une femme de mauvaise vie et sur deux hommes sans aveu ; mais on en fit un procès qui devait être jugé prochaiuemenl. Depuis j'ai su que l'accusation avait paru dénuée non-seulement de toutes preuves, mais même de tous graves indices.
Les partisans des Potocki et des Czatorînski n'en avaient pas moins profité pour discréditer le roi dans l'esprit de sa nation, soît en disant soupçonner sa vertu , soit en faisant mépriser sa faiblesse. L'empereur Joseph II voulait d*ab<n^ intervenir dans cette affaire, et inviter l'impératrice à se joindre à lui; mais le comte de Stackelberg l'en avait détourné, en lui remontrant combien les noms de deux grands souverains figureraient peu décemment dans cette misérable intrigue.
Il me parut utile, relativement aux succès que je désirais obtenir en Russie , de répondre avec emprnssement aux prévenances obligeantes que m'avait faites l'ambassadeur de Catherine à Var-
ou SOUVEITIRS. 169
sovie. c'était un homine d'esprit et d'expéiîcnce. L'impératrice )ui avait prouvé sa confiance ea lui donnant une mission si importante, qui, sous le titre d'ambassadeur, le disait réellement gouverneur de- la Pologne.
Cependant, comme sous dîfîprens prétextes, redoutant ses talcns et son influence , les ministres de sa souveraine le tenaient toujours éloigné d'elle, je le trouvai d'abord un peu animé cod< tr'eux.
Il m'invitait sans cesse à venir chez lui, s'enfermait souvent plusieurs heures avec moi, et me montrait dans ses entretiens une confiance qui m'était fort profitable, -mais dont l'étendue m« siirprenaît singulièrement.
Je n'aurais pas espéré obtenir d'un ancien et intime airii des renseigneraens plus détaillés et plus utiles que ceux qu'il me donna sur les personnages les plus distingués , tes plus influens de la cour de Russie, et même sur le caractère de l'impératrice.
Il me fit particulièrement connaître les qualités, les df^fauts, les faiblesses du prince Potemhin , tout puissant alors près de sa souveraine; et il me piùguit tous les membres du ministèi-e avec des traits piquans , originaux et propres k
I^ HKMOI&XS
me laire croire que ces portraits étaient r blans, quoiqu'un peu chargés.
Tout ce qu'il me dît me prouva que je i trerais dans ma mission les obstacles que f ai prévus, mais que j'y trouverais aussi des.i ces auxquelles je ne m'attendais pas.
Cet ambassadeur me parla sans trop de d^oiseroent du rôle qu'il jouait en Pologne^ rôle peu différent de celui des maires du palais de nos anciens rois francs. Son autorité n'avait de borne» que celles que daignait y mettre la douceur de son caractère ; il n'écrasait pas cette malheureuse nation, mais il l'empêchait de se relever, tnaintouit son impuissance, fomentait ses divisions , et ùnO' risait avec soin la prolongation de son anarchie- Tel était le malheureux secret de sa missiiHi , et le système constant des trois cours xo -part»* géantes. C'était à cette seule condition que Tettipereur et le roi de Prusse consentaient à lainw à l'impératrice l'honneur de gouverner la répabliqnc, afin de la dédommager, par là, du lot trop faible qu elle avait reçu dans le traité de partage.
Ainsi on encourageait la licence des Polonaia pour enchaîner leur liberté; on leur permettait de disputer contre une ombre de royauté, pourvu
..liai
ou SODVIKIItS. J^t
qu'ils se soumissent k la tyrannie qui était à leurs portes; et cet infortuné pays, avec toutes les charges d'un grand royaume et toute la iaiblesse d'une petite république,'acquérant de jour eo jour un nouveau degré de fermentation, et perdant à chaque instant quelques parties de son énei^e, restait roujours, pour les trois puissances qui l'opprimaient, une proie aussi tentante que Ëicile.
Ce système injuste devait nécessairement dans la suite devenir im sujet de discorde entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, ou plus vraisemblablement l'objet d'un nouveau et complet partage; car, pour éviter l'un ou l'autre de ces dénouemens , il aurait fallu que les puissances qui avaient démembré la Pologne donnassent à ce qui restait de cette république quelque vie et quelque consistance ; par là, elles auraient à la fois assuré leur repos et adouci ce qu'il y avait d'iujuste et d'odieux dans leur usurpation.
L'ambassadeur avait trop d'esprit pour ne pas convenir avec moi qu'en àtaut tout moyen de défense à la république , les trois puissances laissaient à leur ambition un appât dont il leur serait bien difficile de se défendre, ce qu'elles avaient pris leur disant désirer plus vivement ce qu'elles
1 7^ MiHontEè
Voyant que M. de Stackelberg, loin de s'envelopper dans ce voile mystérieux et diplomatique, dont tant de pédans et d'hommes médiocres s'entourent avec soin pour cachet* la petitesse et souvent la nullité de ce qu'il renferme, voyant, dis-je , que cet ambassadeur cherchait lui-même à prolonger nos entretiens, et me répondait avec une franchise presqu'entière sur tous les points tes plus délicats de ta politique de cette époque, je hasardai de lui parler du projet d'échange de la Bavière contre les Pays-Bas.
« Je puis vous assurer, me répondit-il, qu'on
V regarde à Pétersbourg cet arrangement oonime » inadmissible et chimérique; mais cepradant ■» l'impératrice n'a pas cru pouvoir rèfiiser à Feoi- » pereur son allié, et 4ont elle a beaucoup ise » louer, un service plus apparent que réel, pois-
V qu'il ne consiste qu'à sonder sur cet objet les » intentions de la France et celles du duc de Drax* B Ponts. Il est vrai que le jeune comte de Romi n - » zoffa serré un peu précipitamment la mesure, » et dépassé de beaucoup ses instructions. De U » cette inquiétude exagérée du duc, et naturelle » à son caractère ; de là les alarmes de la cour de » Berlin, qui, toujours prompte à craindre et à » s'irriter , avait reçu cette nouvelle avec une cha-
ou SOUVENIRS. 1^3
« leur extraordinaire ; mais l'impératrice s*est em- » pressée de dissiper ses craintes. »
Peu de jours après, le chargé d'affaires de Itorliu , M. Bucboltz , me parla dans le même sens de cet échange. Au reste, Tambassadcur me laissa plus d'une fois entrevoir que, malgré l'aniitié de Catherine II pour l'empereur Joseph, elle commençait à être tant soit peu lasse et embarrassée de la Tariété , de la multiplicité, de la succession rapide des projets et des prétentions de son allié.
D'un autre côté , l'empereur parlait quelquefois avec une ironie assez aroère de l'administration et de la politique de Catherine; ainsi, ces prétendus liens qu'on disait serrés indissolublement par une amitié réciproque et personnelle, n'étaient
qiie politiques, et ne devaient avoir de durée que
celle de l'intérêt commun, mais précaire, qui les
avait tût contracter.
Tous les renseignemens que me donnèrent les .Polonais dbtingués et les agens inférieurs que la
Franœ entretenait alors àVarsovie, se réunissaient
pour me prouver que M. de Stackelberg avait été
franc et sans déguisement avec moi.
Un de nos agens était M. Bonneau , homme d«
«ns, estimé, mais peu répandu; l'autre, M. Au-
I ^4 irxHoinEs
ber, fréquentait les plus brillantes sociétés. Le roi le traitait à merveille, et partout j'eatendais SOD éloge.
La cour de France, en tolérant hontensemeDt le partage de la Pologne, s'y voyait nécessairement privée de toute influence, et ne pouvait déMmment y envoyer des négociateurs revêtus d'un titre plus relevé que celui de chargé d'affaires, d'agent ou de consul.
Ceux-ci travaillaient à obtenir la liberté dn passage des denrées de Pologne par le Dniester, pour favoriser les efforts d'un négociant distingué de Marseille , M. Authoine, dont le noble et utile but était d'ouvrir à la France, k la Ritsue, à la Pologne, un nouveau débouché, une nouvelle voie de commerce qui devait vivifier , multiplier nos relations, et enridiir les provincbs méridionales de ces trois pays.
M. de Stackelberg se montrait favorable à leurs -vues; j'excitai sa bienveillance, et, entrant alors dans mes idées, il m'indiqua les moyens de persuader au comte de WoronzofF d'adopter nn sys> tèmede commerce moins exclusif pour les Anglais, moins fiscal et plus éclairé.
Le service érainent que me rendait cet ambassadeur, par de£ confidences qui pouvaient si eflî-
ou SOUVENIRS. 175
cacement contribuer au succès de ma mission , me.causait une surprise si vive ^ qu'il s'en aperçut un jour et me le dit en souriant.
« Je ne m'en cache point, monsieur le comte, n lui répoudis-je, vous connaissant de réputation, ■> je m'attendais à une obligeante courtoisie pour i* un Français chargé d'une mission importante s près de votre cour ; mais enfin , et même en n vous supposant une prédilection particulière *> pour la France, je ne me serais jamais attendu ■fi à recevoir de vous tant de marques d'intérêt, » tant de renseignemens et de conseils , qu'on ne » peut ordinairement espérer et obtenir que d'un
> père , d'un frère, ou d'un ami intime. Aussi, au » moment même où vous vous êtes aperçu de mou
> étonnement, je cherchais à deviner le motif >• de tant de prévenance et de confiance. »
■ Je me doutais , reprit l'ambassadeur , que tôt » ou tard vous me feriez cette question. Voti-e » curiosité est bien naturelle, et je vais la satis- » faire : sachez donc qu'à peine entré dans la » carrière diplomatique, on- me confia le poste ' important de minist'" irès la cour de Madrid, "ôi^u .-op T""' T ■■ lébut, et je pouvais m'y
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