i£Moini:s
quelque beau nom qu'on les décore , qu'un maître et des esclaves.
Un grand et bon prince peut répandre sur un tel empire quelques rayons de lumière et de bonheur; mais ce prince, ainsi que le disait l'empereur Alexandre à madame de Staël, r^est lui~ même qu'un accident heureux.
La route qui conduit de PétershofT à Pétersbourg offre un aspect plus riant; elle est bordée des deux côtés par d'élégantes maisons de plaisance , par de beaux jardins , où la noblesse de la capitale vient chaque année , pendant les chaleurs passagères d'un été trop court, se foire illusion sur les rigueurs de cet âpre climat, illusion iavorisée par la verdure constante des arbres et des gazons , dont un sol primitivement marécageux entretient la fraîcheur, jusqu'au momentou l'impitoyable neige vient les ensevelir.
1,'aspect de Pétersbourg frappe l'esprit d'un double étonnement : il.y trouve réunis l'âge de la barbarie et celui de la civilisation , le dixième et le dix-huitième siècles, les mœurs de l'Asie et celles de l'Europe, des Scythes grossiers et des Européens polis, une noblesse brillante, fîère, et un peuple plongé dans la ser%'itude.
D'un côté des modes élégantes , des habits ma-
oir souvE-Mits. aaS
giiifiques, des repas somptueux, des fêtes spleudides, des théâtres pareils k ceux qui embellissent et anuneiit les sociétés choisies de Paris et de Londres; de l'autre des marchands eu costume asiatique, des cochers, des domestiques, des paysans vêtus de peaux de mouton , et portant de longues barbes, des bonnets fourrés, de longs gants de peau sans doigts, et des haches suspendues à une large ceinture de cuir.
Cet habillement, et les épaisses bandes de laine qui forment autour de leurs pieds et de leurs jambes une espèce de cothurne grossier, font revivre à vos yeux ces Scjthes, cesDaces,cesRoxolans, CCS Goths, jadis l'effroi du monde romain. Toutes ces figures demi-sauvages que l'on voit à Kome sur les bas-reliefs de la colonne Trajane. semblent renaître et s'animer à vos regards.
On entend encore cette même langue, ces mêmes cris- qui, tant de fois retentissant dans les échos du mont Hémus et dans ceux des Alpes, avaient h\t souvent reculer les légions des Cé- ,vi.-s de Rome et de Byzance; mais en même ■ïrnps, lorsqu'en conduisant leurs barques ou — l's voitures, ils frappent les airs.de leur chant , — -ni^lnrlionr 'ii'oique monotoue et presque ,.!t...i'. ,j ...i.oïy'j' il'"' cf, n'est plus dans le
aa4 MlËMoiitBs
pays des Scythes indépeudans qu'on se promèac j mais dans celui des Moscovites, dont une longue servitude, d'abord sous les Tartares et ensuite sous les boïards russes, a courbé la tête et abattu la 6erté, sans cependant détruire leur, vigueur antique et leur bravoure native.
Quand on entre dans leurs maisons, hors dea villes , on reconnaît la simplicité des viùllet mœurs rustiques : l'agreste bâtiment est composé de troncs d'arbre couchés et croisés les uns sur les autres; une petite lucarne sert de fenétrs; un large poêle remplit la chambre étroite , qui n'a d'autres meubles que des bancs de bois.
£n évidence se trouve l'image d'un saiot bizarrement et grossièrement peinte ou sculptée au milieu d*un large cadre de métal : c'est h cette image qu'avant de saluer le maître du logis, «m doit rendre un premier bommage.
Le gruau, quelques viandes rôties, voilà leurs mets habituels; l'hydromel ou un peu de farine fermentée dans Teau avec de la menthe, telle est leur boisson; malheureusement ils y ajoutent trop souvent de grands gobelets d'eau de-vie de grains, dont un palais européen ne pourrait soutenir l'âpreté.
Les marchanda des villes, quand ils sont de-
ou souvEmas. aaS
veiius riches , étalent quelquefois à leur table un luxe sans goût et sans mesure ; Us vous servent d'eifroyables piles de viande, de volailles, de poissons, d'oeufs, de pAtisseries entassées sans ordre, offertes aux convives avec impdrtunité , et capables par leur masse d'effrayer les estomacs les pIiLs intrépides.
Le mobi'e qui aiguillonne et vivifîc'tout, Tamour-propre , le désir de s'élever et do s'«nl-ichir pour multiplier leurs jouissances, /nanquant Pi^S' que géuéralement'à toiLs les si'rfs de ce vaste em> pire, rien n'est plus uniforme que leur vie, plus' simple que leurs mœurs,, plus borné que leurs besoins , plus constant que leurs liabitudes.
Cbez eux toujours le lendemain ressemble à la veille; rien ne v^rie : leurs femmes mêmes, avec leur parure orientale et le vermillon dont elles couvrent leurs joues, parce que chez eux le mot krasnoy^ rouge, signifie beauté, purteut encore aux jours de fêtes les mêmes voiles galonnés et les mêmes bonnets tissus en petites perles, dont elles ont hérité de leurs mères et qui paraient 'eurs bisaïeules.
• (.tuple russe , végétant dans l'esclavage , ne
•j i* v^' '" l>'>"heur moral ; mais il jouit d'une
-- tt ..."■Ml ... tuii>. "•'»''■ <~T '■e«i nîi'ivi-fîs serfs.
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certains d'être toujours nourris , logés, chauffé» par le produit de leur travfiil ou par leurs seigneurs, et étant à l'abri de tous besoins, n'éprouvent jamais le tourment de la misère ou l'el&oi d'y tomber; funeste plaie des peuples policés, mille fois plus heureux cependant, parce qu'ils sont libres.
Les seigneurs, en Russie, ont sur leurs ser& une autorité de droit presque sans limites, mais il est juste de dire que de fait presque tous usent de ce pouvoir avec une extrême modération ; par l'adoucissement graduel des mœurs, l'esclavage des paysans redevient peu à peu ce qu'était autrefois en Europe la servitude de la glèbe. Chacun paie une redevance modique pour la terre qu'on lui donne à cultiver , et la répartition de ce tribut est réglée dans chaque village par des vieillards choisis entre les pères de famille.
Si l'on cesse d'observer cette innombrable classe de la population moscovite , qui n'a point encore fait un pas hors des tendres du moyen âge, et si, franchissant plusieurs siècles, on tourne ses regards vers la partie noble, riche et polie de la nation russe, un tout autre spectacle frappe et fixe l'attention.
Ici je dois avertir que je trace l'esquisse de la
ou souvEfrins. aj
société russe, telle qu'elle était il y a quarante ans. Depuis cette époque tout a changé; tes progrès en tout genre ont été rapides, et toute cette jeunesse , que les armes et le désir de s'instruire ont poussée et répandue dans toutes les villes et les cours de l'Europe , prouve à quel point les arts, l'urbanité, le goût, les lettres se sont perfectionnés dans UQ empire qui passait eiii-ore, dans les premiers temps du règne de Louis XV, pour inculte et barbare.
Au moment où j'arrivais à Pétersbourg, il res* tait dans cette capit^e, sous les formes extérieures d'une civilisation européenne, beaucoup de ve^ tiges des temps antérieurs; et, au milieu d'une élite peu nombreuse de seigneurs et de dames qui s'étaient instruits, qui avaient voyagé, et ne se montraient sur aucuu point inférieurs aux personnes les plus aimables des cours les plus brUlantes , ou en voyait encore plusieurs , et c'étaient tes plus âgés, dont l'accent, la physionomie, tes habitudes, l'ignorance et l'entretiân stérile, testaient plus à l'époque des boyards et des czars
pii'4 tv]if d** CntÏK^riiie n.
«pr..rla. .,' > "uit qu'après .quelqu'examen .u(— i>--'v-..i i-Lt -de distinction; à la superîcî* w ...it<-- ... . . '^tait pas sensible : depuis
aa8 MÉMOIRES
un demi-siècle tous s'étaient habitués' a copier les étrangers, à se vêtir, à se loger, àse meubler, à se nourrir, à s'aborder, à se saluer, à &ire les honneurs d'un bal et d'un dîner, comme les Français , les Anglais et les Allemands.
Tout ce qu'exigent la politesse et la décence était déjà parfaitement imité. La conversation seule et la connaissance de quelques détails intérieurs marquaient la séparation du Moscovite antique et du Russe moderne.
Les femmes avaient devancé les hommes dans cette marche progressive : on voyait déjà un grand nombre de dames élégantes, de jeunes filles remarquables par leurs grâces , parlant également bien quatre ou cinq langues, jouant de plusieurs instrumens, et familières avec les ouvrages des poètes et des romanciers les plus célébrés «n France, en.Italie et en Angleterre; tandis que, hors une centaine d'hommes de la conr, tels que les Romanzoff, les Razoumowslii, les Strogouo£E^ les Schouwalqff, les Woronzofî", les Kourâkin , Gallitzin, Dolgorouki, etc., la plupart se montraient peu communicatiis, taciturnes , cependant polis, mais graves et froids; et, eu apparence au moins, assez étrangers à tout ce qui existait hors de leur pays. ...
ou SOilVEiriR.S. 23g
Au reste, les usages introduits par Catherine rendaient aiors la vie de Pétersboorg et la société si agréables, qu'elles n'out pu que perdre aux changemens araenéft par le temps. Hors les jours de gala, les dîners, les bats, les cercles, loin de ressembler à ce qu'on appelle aujourd'hui des raotUs, vrai chaos où siègent te désordre et l'en* nui, étaient peu nombreux, bien choisis et sans mélange.
La parure, qui ressemblait à celle de^ personnes delà cour de Versailles, ôlait, à la vérité, moins commode que les fracs, les Imttes et les chapeaux ronds; mais ellecontribuaitàentretenir la décence, la galanterie, la noblesse des manières et l'urbanité.
Comme les repas avaient lieu de bonne heure, les après-midi étaient consacrées à remplir des devoirs de société , et à entretenir, par des visites régulières, l'activité de petits cercles où l'esprit et le goût se formaient par ime conversation douce, agréable et variée, I^à, je reconnaissais en quelque sorte l'image de ceux où j'éprouvais tant de charme k Paris.
Ce qui me paraissait seulement trop magnifique et fatigant, c'était le grand nombre de fêtes oblipées "'>n-«f)|il''m»ni ^ "a «on-, mntf 'IpHS la sa-
33o . StiHOISES
■ciété : Tusage était de célébrer le jour de naissance et le jo«r de patron de chaque individu que l'on connaissait ; y manquer eût été une impolitesse; celui qu'on fêtait n'invitait personne^ mais sa porte était ouverte, et tous ceux qui avaient quelques liaisons avec lui y accouraient en fouis.
On voit par là combien, pour conserver tm tel usage, il fallait que les grands seigneurs russes possédassent de richesses, étant presque contraints de tenir si souvent chez eux une sorte de cour plénière.
Un autre genre de luxe fort incommode pour la noblesse, et qui doit un jour la ruiner si die n'y met ordre , c'est le nombre prodigieux de domestiques qu'elle nourrit. Ces domestiques, tirés de la classe des paysans, regardent le service de la maison conune une sorte d'élévation et de faveur; ainsi, par un étrange préjugé, car les serfs ont aussi les leurs, ils se croii'aient panis et presque dégradés si on les renvoyait aux champs.
Or les hommes et les femmes de cette oondl* tion se marient dans la maison, et la peuplent td> lement qu'il n'est pas rare de voir nn grand seigneur chargé de quatre ou cinq cents domestiques de tout âge et de tout sexe, qu'il se croît
ou sonvENiBs. aSi
obligé de garder , quoiqu'il ne puisse les occuper à rien.
Je ne fus pas moins surpris d'un autre usage introduit par la vanité : toute personne, au-des~ sus du rang de colonel, devait avoir, suivant son grade, sa voiture attelée de quatre ou six chevaux, conduite par un cocher à longue bacbe et en robe, avec deux postillons.
Le premier jour que je m'y conformai, ayant à faire une visite chez une dame habitant l'hôtel qui touchait au mien, mon postillon était déjà entré sous sa porte, que ma voitnre était encore sous la mienne.
L'biver on ôte les roues des voitures ; on place, celles-ci sur des patins égaux en hauteur aux roues; et, comme les rues sont larges , couvertes de trois ou quatre pieds de neige bien battue et ressemblant au sable le plus uni , le plus ferme et le plus fin, rien n'égale la rapidité avec laquelle on court ou plutôt on glisse , en parcourant cette belle ville.
J'ai déjà parlé de la modération avec laquelle es seigneurs russes exerçaient sur leurs paysans ^clflvp*! une autorité qui légalement n'a ])oint de "*■ fen'lin'- mon long séjour en Russie, pluut;!.. — r.u,-'i- j'iiH-rifhpnmni: iIp "qc naysaus à
a32 MÉHOIBES
leurs seigneurs me prouvèr«D| qu'à-cet égard od ne m'avait pas trompe.
Entre cent traits de ce genre dont je pourrais me servir,^e me bornerai à citer celui-ci : le grand chambellan comte Schouwaloff, ayant contracté une dette assez considérable, se voyait obligé , pour Ja payer,de vendre une terre qu'il possédait à trois ou quatre cents werstes de la capitale.
Un matin , en se levant , il entend un grand bruit dans sa cour; une foule de paysans rassemblés causaient ce tumulte; il les fait venir et s'informe du motif qui les amène.
On nous a appris, disent ces bonnes gens, u que vous étiez dans la nécessité de vendre, pour » rétablir vos affaires, la terre que nous habt- » tons. Tranquilles el contens sous votre autorité, » heureux par vous et reconnaissans , nous ne * voulons pas perdre un si bon seigneur. Ainsi, » après nous être cotisés, nous sommes venus » avec empressement vous apporter la somme » dont vous avez besoin et que nous vous sup- B plions d'accepter. »
Le comte, après quelque résistance , reçut leur don, et goûta la douce satisfaction de voir le bien qu'il avait fait , récompensé par une si touchante gratitude.
UL' SOrVEBIRS. a33
Cependant ces peuples u'en sout pas moins à plaindre, puisque leur destinée dépend des chances capricieuses dn sort, qui leur donne à sou gré uu bon ou mauvais maître. Cette vérité n'a pas besoin de preuves, et pourtant je ne puis m'empècher de citer à cet égard une anecdote > qui me fît douloureusement sentir à quel degré de malbeur \v pouvoir*, sans bornes, d'tm maître qui se livre à ses passions, peut réduire Tinnocencc, la faiblesse et la vertu , qui ne trouvent aucun appui dans la loi.
Ce fait d'ailleurs fera connaître le danger que peuvent cuui'ir, dans un pays où la senitude est établie, les personnes mêmes qui, néo<> étrangères et libres, mais obscures, s'y trouvent, par des circonstances mallieuri'uses, rér duites à l'état de domesticité, et peuvent inopinément se voir confonilues avec les esclavi.'â les plus opprimés, sans que leur faible voi»
puisse faire entendre leurs plaintes à quelque protecteur puissant.
Marie- Félicité Le Riche, fille jeime, jolie et
sensible, avait suivi en Russie son père, qu'un
''une seigneur russe y avait appelé pour le mettre
Ht^i-f l'iinp "inpufjtrtnre. Cette entreprise n'eut
jOb '• -ui"-- 1.. -^-iii.. I miné sp vît bientôt