X INTRODUCTION
Cet esprit si finement malicieux , si gaiement ironique , s'alliait dans le prince de Ligne avec une douceur de caractère et une égalité d'humeur sans pareille. Les graves considérations ne l'arrêtaient pas longtemps. Insouciant encore plus que philosophe, il laissait s'écouler sans regret les jours qui lui étaient comptés; nul n'aurait eu le courage de troubler la sécurité vraie ou fausse de ce vieux et charmant enfant. Les idées politiques avaient peu de prise sur lui. 11 haïssait la Révolution, parce qu'elle avait rempli de sang les salons de Paris , ravagé le château de Bel-Œil et porté la main sur les objets de sa vénération et de sa tendresse ; mais il s'arrêtait là. Même on lui voyait quelque penchant vers Napoléon, qui rebâtissait ce qu'avait démoli la Révolution ; seulement, en parlant de lui, il disait à M. de Talleyrand , avec un dédain tant soit peu aristocratique : « Mais où donc avez- vous fait connaissance avec cet homme- « là? je ne pense pas qu'il ait jamais soupe avec nous. »
La grande, l'incurable, l'unique plaie que portait au cœur le prince de Ligne , c'était le souvenir de son fils Charles, tué à la retraite de Champagne. Cet homme si léger, si éprouvé par la vie , si habitué au malheur, vous l'eussiez vu , dix années après cette catastrophe , s'attendrir au nom de son flls chéri : on n'osait prononcer ce nom en sa présence , et quand il lui arrivait d'en parler, sa voix trahissait sa douleur, et ses yeux se remplissaient de larmes. Il y avait quelque chose de singulièrement émouvant dans ce vieillard tout à l'heure voltairien et rêveur, comme on dirait à présent, et qui ne voulait pas être consolé parce qu'il pensait à l'enfant de son cœur qui n'était plus.
Comme écrivain , le prince de Ligne n'avait aucun mérite , excepté celui d'une facilité extrême. Presque toujours ses lettres étaient piquantes , mais le noir de l'imprimerie n'allait pas bien à son style. Il avait ruiné son libraire' de Dresde, obligé par contrat d'imprimer ce qui sortait de