INTRODUCTION. IX
La société de Vienne s'empressa de fêter M™^ de Staël; les spectacles de salon , héritage dy dix-huitième siècle , furent mis en œuvre. Là se présenta une bizarrerie piquante : le prince de Ligne et M'°^ de Staël aimaient passionnément à jouer la comédie, et tous deux la jouaient mal ; lui n'avait en partage que les notaires qui viennent au déuoûment ou les laquais qui apportent une lettre ; encore s'il jouait le rôle du notaire, arrivait-il au milieu de la pièce, et quand il endossait la livrée pour apporter une lettre, il continuait à rester en scène, disant tout bas : cf Mais, mon Dieu, est-ce que je vous gêne? » A l'arrivée de M"" de Staël on monta plusieurs pièces , entre autres Les Femmes savantes , dans laquelle elle eut le grand rôle de Philaminte; le comte Louis Cobenzel, ami et compatriote du prince de Ligne , connu par ses ambassades en Russie et en France et son ministère de 1805, joua Chrij' sale avec une verve et un talent à faire envie à un acteur consommé. Sa sœur, M°"^ Rombeck , inimitable et gracieux mélange de cœur et d'esprit , de folie et de raison , fit le rôle de Martine. Arthur Potocki et moi, les plus jeunes de la bande , on nous grima de toutes les façons , on nous affubla d'énormes perruques et nous parûmes lui en Vadius, moi en Trissotin. La pièce fut jouée avec quelque ensemble, et fit plaisir; quelques allusions malignes ne furent pas épargnées à M™*' de Staël. Une autre fois elle joua une pièce de sa façon , nommée — Agar dans le désert, et qui est., je croies, imprimée dans le recueil de ses OEuvres. Ce fut à cette occasion que le prince de Ligne , me prenant à part après la représentation, me dit : « Cher petit (il me Cf nommait souvent ainsi ), n'êtes-vous pas enchanté et ne « trouvez-vous pas la pièce excellente? mais, à propos, « quel est donc son titre. Agar dans le désert , répondis-je « naïvement. — Eh non, mon cher petit, vous vous trompez, ot c'est la justification d'Abraham. »