‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 11 sur 46 · INTRODUCTION. SI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. SI

sa plume. Le prince de Ligne a écrit au hasard, et sur toutes sortes de sujets, de trente à quarante volumes. De ce fatras illisible et que lui-même reconnaissait pour tel, M"*^ de Staël a eu le talent d'extraire un volume très-agréable , précédé d'une préface pleine de goût et de trait (l) Il dépendrait de moi de grossir le bagage littéraire du prince de Ligne, ce bagage « qui ne va pas à la postérité » d'une assez grande quantité d'articles détachés sur la reine, sur le duc de Choiseul , sur le duc d'Orléans , que le prince de Ligne avait la manie de croire calomnié dans ses vices, sur la société française, etc., tous morceaux inédits, que l'auteur me donna en réponse aux interminables questions dont je l'accablais sans cesse , et qui au fait ne sont que des conversations écrites. Je possède aussi du prince de Ligne un grand nombre de lettres et de billets en vers et en prose , mais rien de tout cela ne saurait augmenter le renom littéraire de l'auteur.

Le prince de Ligne me racontait quelquefois des détails fort amusants sur son enfance et sa jeunesse , des anecdotes sur son père, le plus hautain et le plus bizarre des hommes, et qui haïssait cordialement son fds. Quand celuici fut, à seize ans , nommé colonel du régiment de Ligne , il écrivit à son père la lettre suivante :

« Monseigneur, « J'ai l'honneur d'informer Votre Altesse que je viens « d'être nommé colonel de sou régiment. Je suis avec un profond respect, etc. »

La réponse ne se fit pas attendre ; la voici : « Monsieur,

« Après le malheur de vous avoir pour fils, rien ne pou- « vait m' être plus sensible que le malheur de vous avoir « pour colonel. Recevez, etc. »

( J) On va trouver ci-aprcs celte remarquable préface et ce volume.

XII INTBODUDTION.

Je laisse à d'autres le soin d'exquisser une biographie du prince de Ligne; c'est au hasard de la plume et en courant que je retrace les impressions que j'ai gardées de cet homme remarquable, mêle depuis sa première jeunesse à toutes les phases du dix-huitième siècle. Le prince de Ligne, Belge de naissance , grand d'Espagne par hérédité , feld-maréehal au service d'Autriche , était Français d'esprit et de cœur. Depuis M™^ de Pompadour, à laquelle , soit dit en passant, il trouvait l'air caillette et le ton bourgeois, jusqu'à M"'^ duBarry, dont il fut, après la mort de Louis XV, l'amant favorisé, et pour laquelle il franchit les murs de l'abbaye du Pont-aux-Dames, où Louis XVI l'avait fait enfermer; enfin, sous Marie-Antoinette, le prince de Ligne , à Versailles comme à Paris, s'était trouvé sur le pied d'une familiarité parfaite, familiarité exquise dont nous avons perdu le secret, familiarité qui n'excluait ni la dignité d'un côté, ni le respect de l'autre. L'impératrice Marie-Thérèse lui avait témoigné des bontés que luimême qualifiait de maternelles; Frédéric II l'avait recherché; il avait été lié avec tous les princes de l'Europe, y compris Voltaire. On sait que Catherine II l'admit dans son cercle le plus intime et le fit voyager avec elle. Avec quel ravissement il nous racontait les délicieuses soirées de l'Ermitage et la cour brillante de Saint-Pétersbourg 1 ' Le prince de Ligne avait conservé pour l'impératrice un attachement réel , et il m'a cent fois répété que c'était là une des femmes les plus accomplies qu'il eût jamais rencontrées. « L'impératrice, disait-il , prudente , réservée , « imposante dans l'occasion , l'impératrice, qui mesurait « ses gestes et toutes ses paroles , était en même temps le « type de la grâce , du naturel et de la bonté. Quand elle cf mettait de côté son air de gravité étudiée , avec quelle « indulgence, avec quc^lle gaieté charmante n'accueillait-elle a pas mes incartades les plus folles. Lorsque le prince royal

INTRODLCTIOV. XÎII

« de Prusse (depuis roi sous le nom de Frédéric Cluil- « laume If) , continuait le prince de Ligne , vint a Saint- « Pétersbourg, on le mena à«racadémie des sciences; le « prince eut un évanouissement et on fut obligé de l'em- « mener. Le soir l'impératrice me questionna sur ce (jui « s'était passé à l'académie; je lui répondis etourdi- « ment : Rien que de très-naturel , Madame ; le prince « royal s'est trouvé sans connaissance au milieu de laca- « demie. L'impératrice rit beaucoup de ce jeu de mots, et « il commençait à circuler autour d'elle quand je m'aper- « eus qu'il pouvait parvenir aux oreilles du prince royal. « Le lendemain matin je courus chez lui et lui racontai « que S. M. m'ayant interrogé sur la scène de la veille, « je lui avais répondu: « Le prince royal s'est trouvé au mi- « lieu de l'académie sans connaissance. » Il rit aux éclats, « et demanda à toutelacour: « Savez-vous le mot du prince « de Ligne? » Je m'empressai démettre l'imix-ratricedans « ma confidence, et elle eut beaucoup de peine à garder son 0 sérieux , quand , à son tour, le prince royal lui demanda « le soir : « V. M. sait-elle le mot du prince de Ligne? » Tout le monde a lu les jolies lettres à madame deCoigny , dans lesquelles le prince de Ligne rend compte de sou voyage en Crimée avec l'impératrice et de ses campagnes de Turquie avec le prince Poterakin.

Le prince de Ligne avait passé une partie de sa vie à faire la guerre, sinon avec de grands talents, du moins avec une bravoure des plus brillantes. Il avait pris part à la guerre de Sept ans. Ami de Landon et de Lascy, ce fut à cette époque qu'il se lia avec le prince Henri de Prusse, qu'il allait, longtemps après , visiter encore dans sa retraite philosophique. Là le héros vétéran se livrait volontiers aux longues digressions sur sa vie militaire, digressions qui, souvent répétées , fatiguaient beaucoup les auditeurs. Aussi le prince de Ligne disait : « Eu vérité , quand le prince Henri

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