LETTRES SUR LA DERNIÈRE GUERRE DES TURCS
LETTRE PREMIÈRE
Élisabeth-Gorod, ce 8 mai 7788.
Ah! mon ami, laisse-moi pleurer un instant, et lis :
Klenack,ce25avril 1788.
« Nous venons de prendre Sabalsch. Notre perte a été peuconsidé- « rable. Le feld-zeugmeisterRouvroy, dont vousconnaissczla valeur, « a eu à la poitrine une blessure légère, qui ne l'empêche pas de « s'habiller et de sortir. Le prince Ponialowski a reçu à la cuisse un
« coup de feu, qui sans toucher l'os est pourtant assez sérieux. « Mais il faut, mon cher prince, que je vous fasse part d'autre chose « qui vous causera d'autant plus de plaisir, que vous y reconnaîtrez » votre sang : c'est que votre fils Charles a, en grande partie, con- « trihuc à la réussite de cette entreprise, par les peines infinies qu'il « s'est données en traçant les travaux de tranchée pour l'établissement « des batteries ; et qu'il a été le premier à grimper le parapet , pour « y faire arriver le monde : aussi l'ai-je nommé lieutenant-colonel a et lui ai-je conféré l'ordre de Marie-Thérèse. Je sens un vrai plaisir « à vous donner cette nouvelle, par la certitude où je suis de la satis- » faction qu'elle vous donnera, connaissant votre tendresse pour '• votre fils et votre patriotisme. Je pars demain pour Semlin , etc.
Joseph. »
Quelle modestie ! l'empereur ne parle pas de lui ; il a été au milieu du feu. Et quelle grâce et quelle bonté dans le compte qu'il me rend , Sa lettre commence par des instructions qu'il me donne, des nouvelles politiques qu'il m'apprend ou qu'il me demande ; des réflexions sur les événements passés et à venir : elle finit par ce morceau, qui en le relisant me fait encore fondre en larmes.
Le courrier a vu l'empereur essuyer des coups de fusil de bien bonne grâce dans les faubourgs de Sabatsch ; et le maréchal Lacy arracher lui-même quelques palissades pour placer un canon, qui, tirant sur une tourelle d'où il partait un feu continuel sur mon Charles, protégea son assaut. Le maréchal l'aurait fait pour tout autre, à ce que je crois; mais cela avait l'air d'une bonté personnelle et paternelle :
Le maréchal était un peu fatigué. L'empereur lui chercha un baril, le fit asseoir, et se tint debout, avec tous les généraux qui l'entouraient , pour lui rendre une espèce d'hommage. Voici une lettre de Charles lui-même :
« Nous avons Sabatsch. J'ai la croix. Vous sentez bien, papa, que « j'ai pensé à vous, en montant le premier à l'assaut. »
Qu'y a-t-il de plus louchant au monde ! Que n'ai-je été à portée de lui donner la main ! Je vois bien que j'ai son estime , par ces mots : j'ai pensé à vous; mais je l'aurais encore mieux méritée. Je suis trop ému pour continuer. Je vous embrasse, mon cher comte.
Ce \ô mai.
Solvittir acris hiems , grata vice veris. Le prince Polemkin est à Cherson; il installe Nassau à la tête de sa flottille, dont je me promets des merveilles. C'est encore un grand mérite du prince de l'avoir imaginée, créée et équipée si vile.
On m'envoie des chiffres. \h, mon Dieu! la drôle de chose que vous avez, vous autres ! Le diable m'emporterait cent fois plutôt que d'y rien comprendre. J'aime mieux envoyer des courriers ou me servir des cosaques ; en général cela me plait d'écrire tout simplement par la poste; on est lu par son souverain sans lui adresser la lettre : c'est un moyen de risquer des confidences. On fait savoir ainsi sa joie ou son mécontentement : cela sauve de la flatterie ou de la satire; c'est un mczzo termine entre le madrigal affadissant et la mordante épigramme ; cela dispense des représentations et des conseils, et cela ne compromet point; d'ailleurs je sais que je n'aurais que du bien à dire. Et puis, j'aurai beau faire, je serai toujours facile à déchiffrer.
Je pars pour aller demander quatre pièces de vingt-quatre et quatre bataillons pour le prince de Gobourg, au maréchal Romanzow, qui est encore à sa campagne en Ukraine, ou qui arrive, je crois, en Pologne. Adieu.
Vale, et me ama.
Dul'^^juinnSS.
Du camp devant Choczim.
Vous attendez-vous à une lettre bien militaire ? Il ne tient qu'à moi. Je pourrais vous parler des préparatifs du siège, qui a même un peu commencé. Voulez-vous que je vous prédise que , par la bonne intelligence, et l'intelligence du prince de Gobourg, notre général autrichien, et du comte de Soltikoff, notre général russe, la place sera prise, je vous le prédis ; mais ne me demandez pas comment. L'on fera sauter quelques magasins, l'on donnera quelque assaut. Nous aurons Choczim, j'en suis sûr; que cela vous suffise. Et quand cela sera arrivé je pourrai dire : Et j'ai même à sa prise un peu contribué ; car c'est grâce à mes instances et à mes voyages d'une armée
à l'autre, et même à plusieurs petits corps détachés que j'ai obtenu six mille Russes pour nous aider. Je ferai comme celui qui, entendant faire l'éloge d'un beau sermon , dit : « Eh bien , messieurs , c'est moi qui l'ai sonné. » Déjà nos braves housards ont soumis et balayé la Moldavie; ils en ont pris le hospodar et la capitale. Quatre compagnies de héros, dont le plus jeune a soixante-cinq ans, ont repoussé, battu, défait un corps de quatre mille Turcs.
C'est tout ce qu'il y a de plus beau au monde qui vient de me mener reconnaître Choczim , à une demi-portée de canon. Je crois même que les janissaires ont eu la vue assez bonne pour trouver que madame de Witte était meilleure à enlever qu'un général autrichien. Nos chasseurs ont tué deux Turcs qui voulaient passer le Niester à la nage, pour nous voir de plus près. Tremblant pour les jours de la plus belle créature qui existe, j'ai obtenu d'elle, avec bien delà peine, qu'elle me reconduisit à sa forteresse polonaise. Vous aurez de la peine à entendre d'ici la trompette des combats, car vous êtes bien loin ; mais celle de la renommée arrivera, j'espère, jusqu'à vous.
LETTRE IIL
Ce 1" aoi'd 1788.
Au camp sous Oczakow.
C'est dans ma tente, sur le bord de la mer Noire, pendant une nuit brûlante qui m'empêche de dormir, que je me retrace toutes les choses extraordinaires qui se passent sous mes yeux. Je viens de voir gagner quatre batailles navales à un volontaire qui depuis l'âge de quinze ans a su acquérir de la gloire par des aventures brillantes : brave et joli petit aide-de-camp d'un général qui l'employa beaucoup, lieutenant d'infanterie, capitaine de dragons, courtois chevalier, vengeant les injures des femmes ou redressant les torts de la société; quittant, pour faire le tour du monde, tons les plaisirs, dont il est dédommagé un instant par la reine d'Otaïti, en Asie; tuant des monstres, comme Hercule : de retour en Europe , colonel d'un régiment d'infanterie française et d'un régiment de cavalerie allemande, sans savoir l'allemand, chef d'une expédition, capitaine de vaisseau, presque brûlé et noyé au service d'Espagne, major général de l'armée espagnole , ofQcier général au service de trois
pays dont il ne sait pas la langue, et le plus brillant vice-amiral qu'ait jamais eu la Russie : on lui refuse l'existence qui lui est due, et il s'en est fait une en attendant que les lois lui accordent celle qui lui appartient.
?iassau-Siegen par la naissance est devenu ^assau Sicger par ses exploits. Vous savez que siéger en allemand signifie vainqueur en français. Il a été reconnu à Madrid ancien grand d'Espagne, sans s'en douter; en Allemagne il est prince de l'Empire, quoique ses États aient été donnés à un autre. Si l'injustice ne l'en avait pas privé, il aurait dépensé pendant quelque temps sur des sangliers, et peut-être des braconniers , son caractère fougueux ; mais son goût pour le danger l'aurait bientôl averti de ce qu'il pouvait valoir à la guerre.
Quelle est donc sa sorcellerie ? Son épée est sa baguette de sorcier. Son exemple est son grimoire. Et puis son épée est encore son interprète, car il s'en sert pour indiquer la ligne la plus courte quant il s'agit d'attaquer. Des yeux, quelquefois aussi terribles pour les amis que pour les ennemis, achèvent l'explication. Sa manœuvre est dans son coup d'œil , son talent dans une expérience que son ardeur lui a fait chercher; sa science dans des ordres courts, concis et clairs qu'il donne un jour de bataille, et qui sont toujours faciles à traduire et à comprendre ; son mérite , dans la justesse de ses idées ; ses ressources , dans un grand caractère bien prononcé, qu'on lit sur sa figure ; et ses succès , dans un courage sans égal de corps et d'esprit.
Je vois un commandant d'armée (le prince Potemkin) qui a l'air paresseux, et qui travaille sans cesse ; qui n'a d'autre bureau que ses genoux, d'autre peigne que ses doigts ; toujours couché, et ne dormant ni jour ni nuit, parce que son zèle pour la souveraine, qu'il adore, l'agite toujours , et qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas l'inquiète, par l'idée qu'il coûte la vie à quelques-uns de ses soldats. Peureux pour les autres, brave pour lui; s'arrétant sous le plus grand feu d'une batterie pour y donner ses ordres, cependant plus Ulysse qu'Achille, inquiet avant tous les dangers, gai quand il y est ; triste dans les plaisirs , malheureux à force d'être heureux , blasé sur tout, se dégoûtant aisément, morose, inconstant, philosophe profond, ministre habile, politique sublime ou enfant de dix ans ; point vindicatif, demandant pardon d'un chagrin qu'il a causé, réparant vile une injustice; croyant aimer Dieu, craignant le diable,
qu'il s'imagine être encore plus grand et plus gros qu'un prince Polemkin ; d'une main faisant des signes aux femmes qui lui plaisent, et de l'autre des signes de croix. Les bras eu crucitix au pied d'une figure de la Vierge, ou autour du cou d'albàtre de sa maîtresse ; recevant des bienfaits sans nombre de sa grande souveraine, les distribuant tout de suite; acceptant des terres de l'impératrice, les lui rendant ou payant ce qu'elle doit sans le lui dire; vendant et rachetant d'immenses domaines pour y faire une grande colonnade et un jardin anglais, s'en défaisant ensuite ; jouant toujours ou ne jouant jamais; aimant mieux donner que payer ses dettes; prodigieusement riche sans avoir le sou ; se livrant à la méfiance ou à la bonhomie, à la jalousie ou à la reconnaissance, à l'humeur ou à !a plaisanterie ; prévenu aisément pour ou contre, revenant de même ; parlant théologie à ses généraux, et guerre à ses archevêques; ne lisant jamais, mais sondant tous ceux à qui il parle, et les contredisant pour en savoir davantage; faisant la raine la plus sauvage ou la plus agréable; affectant les manières les plus repoussantes ou les plus attirantes ; ayant enfin tour à tour l'air du plus fier satrape de l'Orient ou du courtisan le plus aimable de Louis XIV; sous une grande apparence de dureté, très-doux en vérité dans le fond de son cœur ; fantasque pour ses heures, ses repas, son repos et ses goûts ; voulant tout avoir comme un enfant , sachant se passer de tout comme un grand homme; sobre, avec l'air gourmand; rongeant ses ongles ou des pommes et des navets ; grondant ou riant, contrefaisant ou jurant, polissonnant ou priant, chantant ou méditant ; appelant, renvoyant , rappelant vingt aides-de-camp sans leur rien dire : supportant le chaud mieux que personne, en ayant l'air de ne songer qu'aux bains les plus recherchés ; se moquant du froid, en ayant l'air de ne pouvoir se passer de fourrures; toujours sans caleçon, en chemise, ou en uniforme brodé sur toutes les tailles ; pieds nus ou en pantoufles à paillons brodés, sans bonnet ni chapeau : c'est ainsi que je l'ai vu une fois aux coups de fusil , tantôt en mauvaise robe de chambre ou avec une tunique superbe, avec ses trois plaques, ses rubans, et des diamants gros comme le pouce autour du portrait de l'impératrice : ces diamants semblent placés là pour attirer les boulets; courbé, pelotonné quand il est chez lui, et grand, le nez en l'air, fier, beau, noble, majestueux ou séduisant quand il se montre à son armée, tel qu'Agamemnon au milieu des rois de la Grèce. Quelle est donc sa magie ? Du génie , et puis du génie , et encore
du génie : de l'esprit naturel , une mémoire excellente , de l'élévation dans l'àrae, de la malice sans méchanceté, de la ruse sans astuce, un heureux mélange de caprices dont les bons moments, quand ils arrivent, lui attirent les cœurs ; une grande générosité, delà grâce et de la justesse dans ses récompenses , beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu'il ne sait pas, et une grande connaissance des hommes.
Je vois un cousin de l'impératrice ', qu'on croirait le jlus mince officier de son armée , à !-a modestie et à sa simplicité sublime : il est tout, et ne veut rien paraître; il réunit tous les talents, toutes les qualités imaginables; amoureux des coups de fusil et de ses devoirs; s'exposant une fois plus qu'il ne le doit ; faisant valoir les autres, leur attribuant ce qui lui est dii : plein de délicatesse dans l'àme et dans l'esprit ; du goût le plus fin et le plus sur ; aimable, doux, ne laissant rien échapper; prorapt à la repartie et à la conception; rigide dans ses principes ; indulgent pour moi seul, mais sévère pour lui et pour les autres; prodigieusement instruit, enfin un véritable génie pour la guerre.
Je vois un phénomène de chez vous : et un joli phénomène. Un Français de trois siècles. Il a la chevalerie de l'un, la grâce de l'autre et la gaieté de celui-ci. François F', legrand Condé, et le maréchal de Saxe auraient voulu avoir un fils comme lui. Il est étourdi comme un hanneton au milieu des canonnades les plus vives et les plus fréquentes, bruyant, chanteur impitoyable, me glapi>sant les plus beaux airs d'opéra, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l'enivre pas, mais il y est ardent d'une jolie ardeur, comme on l'est à la fin d'un souper. Ce n'est que lorsqu'il porte un ordre, et donne son petit conseil, ou prend quelque chose sur lui , qu'il met de l'eau dans son vin. Il s"est distingué aux victoires navales que Nassau a remportées sur le capitan-pacha : je l'ai vu à toutes les sorties des janissaires et aux escarmouches journalières avec les spahis ; il a déjà été blessé deux fois. Toujours Français dans l'âme, il est Russe pour la subordination et pour le bon maintien. Aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur de bon goût de la cour de France : voilà ce que c'est que Roger de Damas.
' Le prince d'Anhalt-Bernbourg.
Je vois des Russes, à qui l'on dit : Soyez cela, et qui le deviennent ; qui apprennent les arts libéraux comme le médecin malgré lui a fait ses licences ; qui sont fantassins, matelots, chasseurs, prêtres, dragons, musiciens, ingénieurs, comédiens, cuirassiers, peintres et chirurgiens.
Je vois des Russes, qui chantent et dansent dans la tranchée, où ils ne sont jamais relevés, et au milieu des coups de fusil et de canon, de la neige ou de la boue; adroits, propres, attentifs, respectueux, obéissants, et cherchant à lire dans les yeux de leurs officiers ce qu'ils veulent ordonner, pour les prévenir.
Je vois des Turcs, qui passent pour n'avoir pas le sens commun à la guerre, et qui la font avec une espèce de méthode, éparpillés pour que l'artillerie et le feu des bataillons ne puissent pas être dirigés sur eux ; visant à merveille, et tirant toujours sur des objets réunis ; dissimulant par cette tiraillerie leurs espèces de manœuvres , cachés dans tous les ravins, les creux, ou sur des arbres, ou bien s'avançant au nombre de quarante ou cinquante avec un drapeau qu'ils courent vite planter en avant , pour gagner du terrain : ils font tirer les premiers le genou en terre , ils les font aller en arrière recharger leurs armes, et se succéder sans cesse ainsi, jusqu'à ce qu'ils courent encore porter leur tourbillon et leur drapeau en avant. Ces drapeaux sont dans une espèce d'alignement, pour qu'aucune tête de ces petites troupes n'en couvre une autre. Imaginez des hurlements affreux, des cris d'Allah, encourageant les musulmans, effrayant les chrétiens, et des têtes coupées ajoutées à cela, qui font, à ce qui me semble, un terrible effet. Où diable mon père, et trois oncles qui ont fait la guerre aux Turcs, ont-ils pris qu'ils marchaient comme volent les oies, en tête de porc, ou dans la forme du cuneus des anciens, comme cela :
Je n'ai rien vu qui me fasse croire que cela ait jamais existé. Tout ce que je vois n'est-il pas assez singulier.^
Ce \" septembre 1788.
Au camp devant Oczakow.
Après avoir beaucoup réfléchi sur la manière de conserver l'offensive et la défensive à la fois, vis-à-vis des Turcs, il nae semble que je viens d'en trouver le moyen , en évitant les reproches qu'on me fait pour mon goût des masses, que je n'ai , au reste, que proportionnément à mon antipathie pour les carrés.
Les Turcs m'ont fait faire une autre réflexion très-importante. Ils courent, ils grimpent, ils sautent, parce qu'ils sont armés et habillés à la légère. Le poids que portent les sols chrétiens les empêche presque de se mouvoir.
On m'avait dit que les Turcs combattaient les bras nus, pour les avoir plus libres , et mieux faire sauter les létes. Je le crois bien : ils n'ont ni chemise ni bas, souvent même ils n'ont pas de souliers, et à la réserve d'un petit gilet et d'une grande culotte, ils sont nus tout à fait , sans doute pour être plus lestes dans les grandes chaleurs des pays où ils font la guerre. Mais comme la réflexion n'est pas leur fort, ils ne s'habillent pas autrement dans les plus grands froids, quand on les enferme dans leurs villes, ou quand on fait une campagne d'hiver.
Lorsque notre soldat sera plus léger, plus beau, plus paré, plus élancé, plus tôt vêtu, et avec les cheveux en tresse ou retroussés, il sera bien plus brillant un jour de bataille. Il aura l'avantage sur les Turcs, qui ont mal à propos un fusil bien long, deux ou trois pistolets, deux sabres et un poignard ; et sur les chrétiens, qui se servent d'armes gênantes dont je voudrais les débarrasser.
Ayons des lentes aussi bien entendues que celle des musulmans , la même foi à la prédestination , s'il est possible , et tâchons de donner de même des outils à la cavalerie, qui, allant plus vite que l'infanterie, construit les retranchements, afin que celle-ci, en arrivant, n'ait qu'à les garnir en s'y campant.
Qu'il soit défendu à l'armée de prononcer Neboïssé, ce mot qui veut dire : naijez pas i)CHr, et que les Turcs, qui n'ont pourtant pas l'air plaisant, prononcent en coupant la tête. J'ai remarqué qu'il fait uu effet étonnant sur les chrétiens. D'ailleurs , celte coutume de
couper les lêles ue fait pas grand mal aux morts, et fait quelquefois grand bien aux blessés : elle doit empêcher du moins qu'on ne se rende prisonnier.
Qu'on en parle une fois, si l'on veut, au soldat, pour lui faire concevoir ce que je viens de dire : et puis qu'il n'en soit plus jamais question. Qu'on le prévienne des hurlements des infidèles, et de leurs caracolades inutiles pour nous, et nuisibles pour eux : avec mon ordonnance, nous pourrons, sans crainte, nous laisser entourer de ces nuages de spahis, qui bourdonnent autour de nous comme des guêpes. Cela ne sert qu'à fatiguer leurs chevaux; et, après leur avoir laissé faire leurs courbettes, leurs sauts , leurs lançades , leur espèce de manège et de croupe au mur, ils ne sont plus en état de résister à une attaque. C'est comme cela que les Turcs estropient tous leurs chevaux , et qu'au bout de deux heures ils sont sur les dents. C'est aux housards et aux cosaques à les exciter à ce ménage en les agaçant. En général, je crois qu'il ne serait pas mauvais d'attaquer l'infanterie. Les janissaires chargent si lentement, qu'ils n'auraient pas le temps de faire une seconde décharge. Quand même des fantassins blessés, ou fatigués, ou en désordre, seraient attaqués par des spahis dans une plaine, ils n'ont qu'à se réunir quatre ou cinq, se mettre dos à dos, présenter la baïonnette, et se retirer ainsi ; il est impossible qu'ils soient sabrés. Il faut vis-à-vis de toutes les troupes du monde conserver sa télé, mais surtout vis-à-vis de ces gens-ci ; car si on la perd au moral , c'est alors qu'on la perd au physique. Tout ce qu'on dit de leur opium et de la fureur qu'il inspire est un conte. Peut-être que les officiers s'en servent quelquefois , mais il est trop cher pour le simple Turc, et je n'en ai jamais vu qui en eussent pris.
La mine et le costume des fiers Ottomans sont plus respectables que l'air gêné et souvent le mauvais visage des chrétiens. Les Turcs sont tout à la fois l'ennemi le plus dangereux et le plus méprisable qu'il y ail au monde : dangereux , si on le laisse attaquer; méprisable, si on le prévient. Sur les hauteurs comme dans les bois ils ont jusqu'à présent l'avantage sur nous, parce qu'ils courent à l'attaque avec confiance, sachant que nous n'en avons pas en nous-mêmes quand nous sommes ainsi postés. Nos soldats allégés comme je le propose se tireraient aussi bien d'affaire que les Turcs. Ceux-ci ne sont pas en état de connaître l'avantage de leur position, ou si par^ hasard ils le sentent, ils seront étonnés de s'y trouver attaqués : ou
aura alors aussi bon marché d'eux qu'en plaine. Je crois que le grand art dans une guerre comme celle-ci est d'étonner et de frapper des coups inattendus.
Ils ne connaissent que deux ruses de guerre, et se croient bien fins quand ils les emploient. L'une est de faire tirer tous les canons en signe de réjouissance d'une prétendue bataille qu'ils ont gagnée, ou d'une ville qu'ils ont prise, je ne sais où ; et l'autre, de faire prendre un de leurs courriers avec la fausse nouvelle que vingt ou trente pachas arrivent pour les renforcer de deux ou trois cent mille hommes. En compensation de ces deux enfantillages, ils ont deux usages excellents : l'un , c'est de faire retrancher leurs camps par les spahis , ainsi que je l'ai dit ; et l'autre de faire des trous dans la terre ou dans un retranchement , pour se mettre à couvert des boulets de canon. Chaque homme a son creux, où il reste tapi jusqu'à la fin de la canonnade.
On ne peut pas dire positivement ce qui est infanterie et cavalerie. Le spahis qui a perdu son cheval va se ranger parmi les fantassins. Le fantassin qui en a gagné, pris ou acheté un, va se ranger parmi les spahis. Aussi ceux-ci tirent à merveille; et quand ils voient que leur feu peut faire effet , ils se servent beaucoup de leur fusil ; mais ils ne s'y prennent pas comme la cavalerie chrétienne, qui a toujours tort quand elle en fait usage. Le spahis saute légèrement à bas de son cheval, tire son coup de fusil, et remonte à cheval avec la même agilité.
Ce qui fait que nous voyons souvent de grands traits de courage de la part du musulman, c'est qu'd ne se bat jamais sans en avoir envie. Ce n'est qu'en bonne santé, en bonne humeur, et souvent après avoir pris du café, qu'il s'arme pour aller au combat. Il attend même souvent un beau jour et un beau soleil. Au commencement du siège je me levais à la pointe du jour, qui dans nos armées européennes est souvent l'heure d'une entreprise; à présent je ne me gène plus. La bonne compagnie, que je reconnais aux beaux chevaux et aux couleurs tranchantes des vêtements, ne sort jamais avant dix heures pour engager une affaire. De tout le siège, les Turcs n'ont fait qu'une seule petite entreprise de nuit, parce qu'apparemment ils avaient besoin d'une tète de général, qu'ils sont venus couper à M. Maximowitz.
L'Autrichien et le Russe ne sont pas consultés sur l'heure : la liberté qu'on laisse aux Turcs à cet égard fait que la moitié de leur
HB LETTRES
armée ne se trouve pas à la bataille, dont le sort dépend toujours des premiers bravi, qui lorsqu'ils sont dégoûtés dégoûtent tout de suite ceux qui les suivent.
Leur artillerie dans les sièges est servie par les premiers soldats qui se lèvent, et qui vont tirer leur coup de canon pour s'amuser. L'instinct des Turcs , qui vaut souvent mieux que l'esprit des chrétiens , les rend adroits, et capables de faire tous les métiers à la guerre ; mais ils n'ont que la première réflexion : ils* ne sont pas susceptibles de la seconde. Et après avoir dépensé leur moment de bon sens, assez droit, assez juste, ils tiennent du fou et de l'enfant. J'en ai examiné la cause. C'est, je crois, l'usage immodéré et continuel d'un café épais, et le nuage de fumée de tabac, dans lequel ils sont toujours. Cela interrompt et abat toutes les facultés de l'esprit.
Leur ferveur religieuse redouble à mesure du danger. Leurs cris de Hechter-Allab ( c'est-à-dire : un seul Dieu ) augmentent tous les jours. Et l'on est sûr que quelque bruit qu'on fasse en ouvrant la tranchée on n'est pas entendu. On a toujours pour soi la première nuit, qui certes est la plus intéressante.
Je crains de vous déplaire en vous disant du mal des infidèles, et de choquer un ministre d'un roi très-chrétien en lui parlant de guerre et de mécréants. Je linis, et vous embrasse de tout mon cœur.
Ce l'^'" décembre 1788.
Au camp devant Raboiaï-Mohilaï, ou plutôt à Jassy, où j'ai mon quartier.
Ton ami, respirant du fracas des conquêtes, Parlera des boyards qu'il invite à ses fêtes.
Je comptais vous faire une belle relation d'une victoire aisée à remporter sur le sultan Ghéraï, prince in partibtis de la Crimée ; sur ibrahim-Nazir, et sur le seraskier d'Ismael. Les Turcs, qui ont toujours, ainsi que le gibier, les mêmes passages et les mômes retraites, se rassemblent au commencement de chaque guerre dans le camp de Raboiaï-Mohilaï, camp fameux à la vérité. Cette fois-ci ils ont tu l'adresse de l'occuper tout de travers et y auraient été facile-
ment pris cl battus si l'on avait voulu. J'avais compté sur la fête de saint Grégoire, patron du prince. Mais je suis toujours vox damans in deserto.
Je pourrais vous envoyer un portrait aussi piquant que les autres; mais je le garde pour moi. Les quinze ou vingt mille hommes qu'on faisait passer pour cinquante, viennent de partir. Je me trouve dans un pays qui me parait enchanté, après la Nouvelle-Servie, la patrie des Nogays et des Budgiack, la Tartarie, et les environs de la Bessarabie, que je viens de quitter.
Un hiver affreux, dans une chaumière située au milieu d'une redoute de boue et de neige ; une campagne de six mois, sans voir autre chose que le ciel, la mer, et des herbes dans une plaine de trois cents lieues, en voilà assez pour me faire trouver tout superbe après cela.
Depuis mon départ d'Élisabeth-Gorod , je n'avais pas rencontré une maison ni un arbre, excepté dans les jardins du pacha, près du retranchement d'Oczakow : j'ai embrassé là quehjues arbres sous le plus grand feu de la place, tant j'ai eu de plaisir à les revoir. J'y ai même cueilli et mangé d'excellents abricots.
Une eau verte comme les cadavres de cinq mille Turcs tués, brûlés , noyés par le prince de Nassau , était la seule boisson que nous eussions eue pendant cinq mois : ou bien de l'eau de la mer Noii-e, qui n'est pas aussi salée que celle des autres mers.
Vous faites-vous une idée de mon bonheur de trouver une fontaine charmante, sur la hauteur, avant de descendre dans Jassy ? J'ai baisé l'eau avant de la boire, et je l'ai dévorée des yeux avant d'en arroser mes lèvres, qui depuis si longtemps n'avaient été mouillées par rien d'agréable. Je suis logé dans un de ces superbes palais que les boyards bâtissent dans un goût oriental, et dont plus de cent cinquante s'élèvent au-dessus des autres édifices de la capitale de la Moldavie. Lisez-en la description dans mon ouvrage sur les jardins.
Des femmes charmantes, presque toutes de Constantinople, et d'anciennes familles grecques, sont assises négligemment sur leurs divans, la tète tout à fait eu arrière, ou soutenue par un bras d'albâtre. Les hommes qui leur font des visites sont presque couchés à côté d'elles. Une jupe extrêmement légère, courte et serrée, couvre légèrement leurs charmantes formes, et une gaze dessine à merveille les jolis contours de leur sein. Elles portent sur leur.tétc une étoffe
noire, ou couleur de feu, éclatante par les diamants qui ornent celte espèce de turban , ou de bonnet. Les perles du plus beau blanc parent leur cou et leurs bras ; elles les entourent aussi quelquefois avec des rézeaux de gaze, garnis de sequins, ou de demi-ducats : j'en ai vu jusqu'à trois mille sur le même habit. Le reste de leur vêtement oriental est d'étoffes brodées, ou travaillées en or et en argent, et bordé de pelisses précieuses , ainsi que l'habit des boyards , qui ne diffère de celui des Turcs que par le bonnet qu'ils mettent au-dessus de leur calotte rouge, et qui ne ressemble pas à un turban.
Les femmes des boyards ont sans cesse à la main , ainsi que les sultanes, une espèce de chapelet de diamants, de perles, de corail, de lapis-lazuli, d'agate, ou d'un bois rare, qui leur sert de maintien, comme l'éventail pour nos femmes. Elles jouent avec cela, entretiennent l'agilité de leurs doigts, dont les ongles sont peints en carmin, comptent les grains, et s'en sont fait, à ce qu'on dit, un langage pour leurs amants. J'ai cru même surprendre quelques regards de maris, curieux de savoir peut-être si je ne connaissais pas déjà un peu ce joli alphabet de galanterie. Les heures d'un rendez-vous s'apprennent ainsi fort aisément. Mais comment peut-il y en avoir.? Sept ou huit serviteurs des boyards, et autant de jeunes filles qui servent leurs femmes; les uns et les autres, jeunes et d'une tîgure charmante, sont toujours dans les appartements; leur costume ne diffère qu'en richesse de l'habillement des maîtres de la maison. Chacun et chacune a son département : l'un d'eux apporte, dès qu'on entre pour faire une visite, une et jusqu'à quatre pipes. L'une d'elles apporte une soucoupe, et une petite cuiller avec des confitures de rose. Un autre brûle des parfums, ou verse des essences qui embaument le salon. L'un d'eux apporte une tasse de café, l'une d'elles un verre d'eau : et cela se répète chez vingt boyards, le même jour, si l'on va les voir. Ce serait une grande malhonnêteté de se refuser à ces politesses.
On est bien couché ici, il y fait chaud. Je suis habillé comme les boyards. Je vais souvent chez eux pour penser sans distraction ; car je ne sais que quelques mots valaqucs, et point du tout le grec, que parlent ces dames; elles méprisent la langue de Icuis époux. D'ailleurs, les boyards parlent peu : la crainte qu'ils ont des Turcs, l'habitude d'apprendre de mauvaises nouvelles, et l'empire qu'exercent sur eux le divan de Constantinople et l'hospodar, les ont accoutumés • à une tristesse invincible. Cinquante personnes qui sç rassemblent
tous les jours dans une maison, ou dans l'autre , ont l'air d'attendre le fatal cordon; et on entend dire à tous moments : Ici mon père fut massacre par ordre de la Porte , et ici ma sœur par ordre du prince.
Quand je dis que je vais chez les boyards pour penser, j'y vais plutôt pour ne pas penser : car à la quatrième pipe je deviens tout à fait Turc : je suis nul ; je n'ai plus d'idées : et c'est ce que je puis faire de mieux, étant loin de vous et de ce que j'aime.
J'estime assez l'air religieux avec lequel les jeunes gens, souvent des deux sexes, laissent leurs babouches au bas du premier gradin, pour ne pas gâter les beaux lapis et souiller le sanctuaire où reposent leurs maîtres. Après avoir fait l'office de leur charge, ils s'en retournent à reculons reprendre leurs babouches et s'asseoir, dans un coin , sur leurs genoux. J'aime qu'on n'ait point à sonner ou à crier sans cesse après des valets. Si par hasard ils sont tous en commission, on les appelle, comme au sérail, en frappant des mains, en manière d'applaudissement.
Constantinople donne le ton à Jassy , comme Paris à la province , et les modes arrivent encore plus tôt. Le jaune était la couleur favorite des sultanes ; elle est devenue à Jassy celle de toutes les femmes. Les grandes pipes bien longues, de bois de cerisier, avaient remplacé à Constantinople les pipes de bois de jasmin. Nous n'avons plus que des pipes do cerisier, nous autres boyards. Ces messieurs ne vont jamais à pied. Ils sont tous paresseux comme les Turcs.
Les femmes pourraient se dispenser d'avoir autant de ventre. C'est si bien reconnu pour une beauté dans le pays, qu'une mère m'a demandé pardon de ce que sa fille n'en avait pas encore. Mais cela viendra bientôt, me dit-elle, car à j)résent c'est une honte : elle est droite et mince comme un jonc. Les costumes, les manières asiatiques rendent les jolies plus jolies encore, mais enlaidissent les laides, qui à la vérité sont très-rares dans ces pays-ci. Il m'est arrivé, à cause de la manière qu'ont les femmes de s'asseoir ou de se coucher en rond, de les prendre, lorsque l'appartement n'est pas bien éclairé, pour des pelisses qu'on avait oubliées sur le divan.
Les filles des boyards sont enfermées comme les femmes turques, dans des harems grillés en bois, souvent doré; elles peuvent au travers de ces grilles regarder les hommes et se choisir un mari. Mais ceux-ci ne les voient que pour passer la nuit avec elles, après la petite cérémonie de l'église grecque.
Je viens de donner une fête charmante , qui a réussi à noerveille. Cent boyards et leurs femmes à souper : un bal où l'on a dansé la pyrrhique et d'autres danses grecques, moldaves, turques, valaques, et égyptiennes; on y voit l'origine d'un divertissement qui est si béte lorsqu'il n'a pas d'objet. Il ne pouvait avoir que deux motifs : les réjouissances après la victoire, ou la volupté dans des temps plus tranquilles.
On se tient par la main, pour ne plus se quitter; on fait quelques pas en rond, mais beaucoup l'un vis-à-vis de l'autre. On se fait des mines, on se sépare presque, on se retient, on s'approche, je ne sais comment; on se regarde, on s'entend, on se devine, on a l'air de s'aimer... Cette danse-là me parait fort raisonnable.
Pour moi, je rae suis amusé à merveille, à rester sans rien dire à côté de quelques boyardes. Après quelques tasses de confiture, quelques potions et libations de rose, et six pipes, pour le moins, je m'aperçus que j'étais tout seul.
Rien ne ressemble à la situation de ces gens ci. Soupçonnés par les Russes d'avoir de la préférence pour les Autrichiens, suspects à ceux-ci qui les croient titlachés aux Turcs, ils désirent autant le départ des uns qu'ils craignent le retour des autres. 0 vous, arbitres des destins des pauvres mortels , à qui vous avez souvent mis les armes à la main, réparez les maux que vous faites à l'humanité; vous en êtes plus responsables que nous, qui ne sommes que les exécuteurs de vos hautes-œuvres. Servez cette humanité , et en même temps la politique de plusieurs empires, en laissant en paix ces pauvres Moldaves : leur pays est si beau, que toute l'Europe crierait si l'on voulait s'en emparer. Rendez-les indépendants des tyrans de l'Orient. Qu'ils se gouvernent eux-mêmes, et au lieu de leur hospodar, qui est forcé d'être un despote et un fripon, pour faire sa cour à la Porte Ottomane, qu'on leur donne pour les diriger deux boyards amovibles tous les trois ans. Rentrant, au bout de ce temps-là, dans la classe commune, ils n'oseront pas abuser de leur autorité; car on le leur ferait payer bien cher ensuite.
Qu'à la paix les cours médiatrices s'amusent à leur faire un petit code de lois, bien simple, qui surtout ne soit pas tracé de la maia de la philosophie, mais par quelques jurisconsultes bonnes gens, qui connaissent le climat, le caractère, la religion et les mœurs du pays, et qui donnent une autorité bien souveraine aux deux grands et . puissants seigneurs chargés de l'administration.
Quelle carrière pour votre ;\me et votre esprit ! mais devenez Montesquieu et Louvois, si vous pouvez , sans cesser d'être Racine, Horace et La Fontaine. Travaillez pour mes chers Moldaves , de quelque façon que ce soit. Ils me traitent si bien ! J'aime tout en eux, et surtout leur langage, qui rappelle qu'ils descendent des Romains. C'est un mélange harmonieux de latin et d'italien. On dit szltiga, au lieu de je vous souhaite le bon jour. On dit formos coconitza, pour dire une belle fille; sara bona, pour dire bon soir; et dragtia-ml, pour dire je vous aime. Puis-je mieux finir ma lettre que par cette vérité, que je saurais vous dire en douze langues au moins, et que vous me rendez, j'en suis sûr, en bon français.
Le l" juin 1789.
A mon quartier général de Semlin.
J'aurais pu vous écrire pendant l'hiver ce que vous ne saviez pas ; et depuis ce temps-là ce que vous savez. Mais je n'écris avec plaisir que lorsque j'ai la réponse au bout de quelques heures. A Paris je n'aimais et n'écrivais jamais de l'autre coté des ponts. C'est ainsi que , voguant avec vous sur le Borysthène , séparé de vous par une cloison de taffetas chiné, dans une des superbes galères de ce voyage triomphal et magique, je n'attendais que quelques minutes pour recevoir votre billet du matin.
Une espèce d'armistice , ou plutôt de convention de bonne compagnie, me laisse le temps de donner aux Turcs, dans une superbe tente, turque aussi bien qu'eux, des concerts sur ma rive du Danube. Toute la garnison de Belgrade vient les entendre sur l'autre rive. Ainsi que le roi d'Espagne, qui a fait chanter pendant quarante ans, tous les jours, le même air à Farinelli, je me fais jouer tous les soirs la Cosa rara, qui, comme vous voyez, cesse de l'être; de très-belles juives, arméniennes, illyrienues, ou serviennes, y assistent. C'est la grande noblesse de Semlin.
Quand quelques Turcs passent les frontières, je les corrige : Osman-Pacha m'en remercie, et dit qu'il ne peut pas se faire obéir. Comme j'aime mieux le taquiner que de me contenter.de lettres d'exr. il. „
cuse , l'autre jour, devant faire un feu de réjouissance pour une petite victoire dans la Moldavie ou le Bannat, j'ai fait charger à boulets, toute mon artillerie, pour venger une télé coupée à une sentinelle de Mychalowlcz. Cela a réussi. 11 y a eu huit curieux de tués au pied de la forteresse. Le pacha a trouvé cela apparemment tout naturel. J'avais espéré qu'il se fâcherait. Je ne me plains pas de quelques coups de fusil qu'on me tire quelquefois, par gaieté, quand je me promène.
Mais un lieutenant-colonel de nos postes avancés du côté de Pantschowa, ayant désapprouvé qu'on en eut fait autant à un capitaine de Branakocsky, s'en plaignit à Aga-Mustapha, qui lui répondit ainsi :
Je te salue , voisin Terschitz. Tu dis qu'il y a un armistice. Je ne m'y connais pas. Tu me parles du pacha de Belgrade. Je ne veux pas dépendre de lui. Tu m'offres tes secours, en cas que j'aie des besoins. Apprends que la Sublime-Porte ne me laisse manquer de rien, et que je n'ai d'autre besoin que de boire ton^sang. Tu dis que je puis me fier à toi. Sache que dans ce temps-ci il ne faut se fier à personne : je te salue, voisin Terschitz. Voici la réponse que je fis au noœ du voisin Terschitz.
Je te salue , voisin Moustapha : ta lettre est bien celle d'un Turc. J'ensuis bien aise: car j'ai cru qu'il n'y en avait plus. Tu dis que tu veu.r boire mon sang. Je ne me soucie pas du tien. Car qu'est-ce que le sang d'un aga? Fais ce que tu veux; viens quand tu peux. J'ai ordonné à mes gens de t'amener jmsonnier, à la première occasion. J'ai assez envie de te voir. Bonjour, aga Moustapha.
J'ai fait une petite légèreté l'autre jour. J'avais à écrire à Osman- Pacha , au sujet d'un courrier de M. de Choiseul, qui m'en envoie quelquefois. Je portai moi-môme la lettre , c'est-à-dire que dans une petite barque , à drapeau blanc , signe de pourparler, j'allaii avec mon truchement, au pied de la forteresse , reconnaître le côté de mon attaque, qui, à ce que j'espère, aura lieu dans un mois, ou deux, au plus tard. J'eus le temps de tout examiner, jusqu'à ce qu'une barque chargée de plus de douze figures, superbes ou atroces (car chez eux il n'y a pas de milieu ), vint me reconnaître, et prendre ma lettre, que je leur remis de ma part. Je les caressai ; je leur dis trente mots turcs que je sais. Cela lit sourire deux ou trois moustaches. Mais les autres me firent une terrible peur en me considérant. Je me souvins qu'ils pouvaient m'avoir vu tirer à leur barbe sur les bords de la • Save, des aigles et des hirondelles de mer. J'avais un grand raan-
teau blanc, un mauvais chapeau rabattu. J'entendis qu'ils demandaient à mon interprète qui j'étais! il répondit que j'étais le secrétaire du séraskier de Semlin, pour la correspondance française. Le plus vilain des Turcs , avec une mine infernale , me prit ma lettre assez brusquement pour la porter au pacha. J'en fus quitte pour être un moment assez mal à mon aise : et je m'en retournai, à force de rames, le plus vite que je pus.
Adieu, mon cher S.... ; je vous quitte pour voir dix beaux et longs bataillons de renfort qui m'arrivent d'Autriche. Puissé-je bientôt m'en servir ! Je voudrais qu'on me permit de passer la Save à Sabatsch, pour aller voir s'il y a réellement un Abdy-I>acha, comme on me l'annonce toujours, ainsi que l'arrivée prétendue du pacha de Trawnick , et du fameux Mahmoud de Scutari : je voudrais balayer la plaine jusques sous le canon deNissa. Sans l'inquiétude que nous cause cet Abdy-Pacha, notre sicge irait bien mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE VII
Le 18 octobre 1789.
lU'Israiie.
Nous y voici , dans ce rempart de l'Orient , dont nous n'avons pas ouvert les portes avec des doigts de rose comme l'Aurore, mais avec des doigts de feu. La hardiesse et la promptitude du passage de la Save , la rapidité de la marche et de l'entrée dans les lignes du prince Eugène , l'audace de la reconnaissance , faite jusqu'à la palissade , tout cela est l'ouvrage d'une quinzaine de jours, et c'est vraiment digne du plus beau temps du maréchal Laudon. Il nous montait la tête et démontait celle des Turcs : je ne démontais que leurs canons. Il a attaqué Belgrade sur la rive droite de la Save, et moi sur la rive gauche, où j'étais l'aigle de ce Jupiter dont je portais la foudre.
La prise de la forteresse a été assurée par celle de la ville , qui est due à la plus brillante , la plus éclairée et la plus active des valeurs, à celle du comte de Browne, digne neveu du maréchal Lacy. Je faisais pendant celte superbe et vigoureuse entreprise une diversion avec ma flotte sur le Danube ; et ensuite, pour réparer la perte de quelques jours et de bien du monde à l'attaque du chemin couvert ; je redoublai le feu de mes batteries , et j'en établis une nouvelle ,
dans une ile, à cent cinquante toises de la forteresse, qui capitula tout de suite.
Je voyais avec un grand plaisir militaire , et une grande peine philosophique , s'élever dans l'air douze mille bombes que j'ai fait lancer sur ces pauvres infidèles; j'entendais leurs cris d'effroi , car ceux des blessés étaient étouffés par le feu et la mort. Écartons ces objets d'horreur. J'ai parlé assez longtemps au colonel de dragons. C'est maintenant au grand prêtre du temple de la paix que je m'adresse.
Quelle source de réflexion ! A peine le mot capitulation avait été prononcé, que dix mille vaincus se mêlaient déjà avec autant de vainqueurs. La férocité faisait place à la douceur, la fureur à la pitié, la ruse guerrière à la bonne foi, l'acharnement à la bienveillance. On prenait du café; on vendait, on achetait. Le Turc, loj'al dans ses marchés , fixait un prix , livrait ses effets précieux cachés dans les casemates, allait à ses affaires, et sans empressement recevait son argent , quand par hasard il rencontrait son acheteur. Philosophes sans le savoir, les riches propriétaires fumaient sur les débris de leurs maisons et de leur fortune. Osman Pacha , le sot gouverneur de Belgrade, fumait au milieu de sa cour, rangée en cérémonie, comme s'il commandait encore, et comme s'il ne s'attendait pas à rencontrer un capidgy-bachi pour lui demander de la part du sultan Sélim ce qu'il n'a pas , sa tète ; car elle était déjà perdue à notre premier coup de canon. La beauté et la variété des couleurs riches et tranchantes des janissaires, nos bonnets de grenadiers, leurs turbans, notre garnison, les spahis , point abattus, quoique battus, leurs superbes armes, leurs chevaux fiers comme eux, leur air ferme, jamais bas, malgré le malheur ; les rives du Danube et de la Save bordées de ces figures pittoresques, récréaient les yeux et réjouissaient l'âme; on était seulement un peu attristé de voir emporter par terre et par eau les cadavres d'hommes, de chevaux, de bœufs et de moutons, qui pendant le siège n'avaient pas pu être enterrés. On sentait à la fois le mort, le brûlé et l'essence de rose : car il est extraordinaire d'unir à ce point les goûts voluptueux à la barbarie.
Le maréchal a demande pour moi la croix de commandeur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse. L'empereur me l'a déjà envoyée. On dit qu'ils ont été contents de ma promptitude, et surtout de l'effet de ma dernière batterie, qui a décidé les Turcs à capituler. Il n'a manque à mon bonheur que l'arrivée d'Abdy-Pacha pour secourir la place. C'eût clé un plaisir vif pour moi de passer la Save , de con-
tribuer à battre le pacha, et de revenir ensuite continuer mon attaque. Cet Abdy-Pacha étant toute l'espérance de la garnison , si elle ne s'était pas rendue, j'avais pensé à une ruse un peu enfantine, qui, malgré les plaisanteries qu'on en eut faites, comme des stratagèmes de Polyen et de Frontin , eût , je crois, bien réussi.
J'aurais voulu que le maréchal eut caché pendant la nuit quelques bataillons avec des canons dans une vallée, à une demi-lieue du camp ; qu'il eût fait sortir au point du jour de ses lignes, ou de celles d'Eugène (car ces deux noms se lient à présent à merveille) les troupes destinées à attaquer cet Abdy-Pacha , s'il était venu pour nous faire lever le siège. On aurait fait un feu d'enfer toute la journée , de part et d'autre , sans boulets. On serait revenu dans les lignes , avec de grands cris de joie , on aurait tiré de la tranchée, de l'armée et de mon corps un grand feu de réjouissance : et la place aurait capitulé.
Je vous aurais écrit pendant le siège ; mais j'avais peur que ma lettre ne devint posthume, et je ne voulais pas vous dire ce qui se passait dans ma télé, avant de savoir si'on me la laisserait sur les épaules. Adieu, l'ami de mon cœur.
LETTRE VIII
Qui veut connaître les Turcs? Les voici, bien différents de l'idée qu'on s'en est faite. C'est un peuple d'antithèses , braves et polirons, actifs et paresseux , libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers, sales et propres; conservant dans la même chambre des roses et un chat mort. Si je parle des grands de la cour, de l'armée et des provinces , je dirai : hauts et bas , métianfs , ingrats, fiers et rampants, généreux et fripons. Toutes ces qualités, bonnes et mauvaises, dont les premières l'emportent sur les secondes dans le gros de la nation , dépendent des circonstances, et sont recouvertes d'une croule d'ignorance et d'insensibilité qui empêche ces pauvres gens d'être malheureux.
Il est clair que s'ils n'étaient pas sous le joug des monstres qui les étranglent pour avoir leurs fils , leurs tilles ou leurs trésors, ils ne seraient pas si familiarisés avec les coutumes qui leur donnent l'air d'être barbares.
Ils sourient tout au plus, et répondent de la tète, des yeux, ou des bras et de la main , qu'ils ne remuent jamais sans, noblesse; mais
ils ne parlent presque pas. Ils n'ont rien de vulgaire, ni dans ce que je me fais expliquer, lorsqu'ils parlent, ni dans leurs manières. Le petit serviteur d'un janissaire, quoiqu'il ait les pieds et les janibes nues, et qu'il ne po^te point de chemise , est coquet à sa façon, et a l'air plus distingué que les jeunes seigneurs des cours européennes : les plus pauvres des soldats turcs n'ont rien pour se vêtir, mais leurs armes damasquinées sont couvertes d'argent. Je les ai vus en refuser deux cents piastres, craignant moins d'expirer de faim que de honte.
Les Turcs sont sensibles à la reconnaissance et aux bons traitements , et tiennent , dans toutes les circonstances de leur vie , soit à la guerre ou ailleurs, constamment leur parole : d'autant plus, m'ont-ils dit quelquefois , qu'iU ne savent pas écrire.
Les Turcs ont quelques rapports avec les Grecs et beaucoup avec les Romains. Ils ont les goûts des uns et les usages des autres. Leurs ouvrages sont charmants, remplis de goût, et supposent des idées; quand ils en ont, elles sont fines et délicates. Ils ont l'esprit fleuri dans le peu qu'ils disent , ou qu'ils écrivent. Us sont graves comme les Romains , et ne se donnent pas la peine de rire ni de danser. Les uns et les autres ont des bouffons; Ibrahim-Nazir, que nous avons chassé de la Moldavie , avait cinq ou six esclaves fort jolis , habillés superbement, et montant à cheval avec lui. Les Turcs m'ont expliqué quil leur était agréable de ne voir en se réveillant que de belles figures destinées à leur porter leur café, leur pipe, leur sorbet, leur bois d'aloès à brûler, leurs parfums d'ambre et leurs essences de roses. Ils se moquent de nous , de ce qu'un vilain frotleur, ou vieux domestique de confiance vient faire le feu ou ouvrir nos rideaux. Ils sont sans cesse couchés, comme les Romains, qui (je n'en doute pas) avaient, de même que les Turcs , des divans où ils mangeaient, et se reposaient toute la journée. Les tuniques et les pantoufles prouveot que ces deux nations n'aimaient pas la promenade. Il n'y a rien de si emporté et de si colère que les gens froids et phlegmatiques. Les Turcs , comme les Romains , surtout ceux d'aujourd'hui , font cas de la vengeance : à cela près, ils sont doux. Ils ne disputent ni ne se querellent jamais. Si le gouvernement populaire n'apportait pas toujours avec soi l'esprit de parti, l'intrigue, la jalousie, et les crimes qui en sont la suite, les Romains auraient été de bonnes gens; si l'excès opposé, le despotisme d'un sultan et de deux ou trois grands officiers de l'empire ne les alarmait pas sans cesse , les Turcs seraient aussi les meilleures sens du monde.
Ignorants par paresse et par politique, superstitieux par habitude et par calcul, ils sont guidés par une impulsion naturelle et heureuse. Que deviendraient les peuples de l'Europe si un marchand de savon était premier ministre, un jardinier grand amiral, et un laquais commandant des armées.' Où trouverait-on des gens tout à la fois propres à combattre à pied, à cheval, et sur l'eau, adroits à tout ce qu'ils entreprennent, et individuellement toujours intrépides ? Les états étant confondus, personne n'étant classé, chacun a des droits à tout, et attend la place que le sort lui destine.
Observateurs, voyageurs, spectateurs, au lieu de faire des réflexions triviales sur les nations de l'Europe, qui se ressemblent toutes, à peu de chose près, méditez sur tout ce qui tient à l'Asie, si vous voulez trouver du neuf, du beau, du grand, du noble, et trèssouvent du raisonnable.