LETTRES A L'IMPERATRICE DE RUSSIE
Le \1 février 1790.
Il n'est plus, madame , il n'est plus, le prince qui faisait honneur à l'homme, l'homme qui faisait le plus d'honneur aux princes. Ce génie ardent s'est éteint comme une lumière dont l'enveloppe étail consumée; et ce corps actif est entre quatre planches, qui l'empêchent de se remuer. Après avoir accompagné ses restes précieux , j'ai été un des quatre qui l'ont porté aux Capucins. Hier je n'aurais pas été en état d'en rendre compte à votre majesté impériale. Joseph II est mort avec fermeté, comme il a vécu : c'est avec ce même esprit méthodique qu'il a fini et commencé. 11 a réglé le cortège qui devait accompagner le saint-sacrement qu'on portait à son lit de mort. Il s'est levé pour savoir si tout était comme il l'avait ordonné. Quand le coup le plus accablant pour lui , le dernier coup du sort ', mit le comble à ses malheurs, il demanda : Où mettrez-vous le corps de cette princesse ? — On lui répondit, à la Chapelle. — Point du tout , dit Joseph II , c'est ma place ; on serait obligé de la déranger : mettez-la dans un autre endroit, où elle soit exposée tranquillement.
' La mort Uo l'arcliiduchesse née Wurtemberg.
Ces détails me donnent de la force ; je ne croyais pas pouvoir continuer un tel récit. Il choisit et régla les heures pour les prières qu'on lui lisait. Tant qu'il le put, il en lut aussi lui-même quelquesunes, et en accomplissant ses devoirs de chrétien il avait l'air d'arranger son âme comme il avait voulu tout arranger lui-même dans son empire. Il a fait baron le médecin qui lui dit la dernière vérité; il l'aimait tant, qu'il le pria d'accompagner sa pompe funèbre jusqu'au tombeau : il lui demanda de lui déclarer le jour et presque l'heure où il devait y descendre, et le médecin ne prédit que trop juste. L'empereur médit, peu de jours avant sa mort, et à mon arrivée de l'armée de Hongrie, que j'avais menée en Silésie : « Je n'ai pas été en état hier de vous voir. Votre pays m'a tué ; Gand pris a été mon agonie, et Bruxelles abandonné, ma mort. Quelle avanie pour moi ! » Il répéta plusieurs fois ce mot : « J'en meurs : il faudrait être de bois pour que cela ne fût pas. Je vous remercie de tout ce que vous venez de faire pour moi, ajouta-t-il. Laudon m'a dit beaucoup de bien de vous : je vous remercie de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas; faites-les revenir à leur souverain; et si vous ue le pouvez pas, restez-y : ne me sacrifiez pas vos intérêts, vous avez des enfants. »
Toutes ces paroles m'ont si vivement ému, et sont tellement gravées dans ma mémoire, que votre majesté impériale peut être sûre qu'il n'y en a pas une qui ne soit de lui. Ma conduite sera ma réponse : il est inutile que j'en rapporte les mots entrecoupés de pleurs. A-ton répandu quelques larmes quand j'ai été administré? dit l'empereur à madame de Chanclos, qu'il vit un instant après. — Oui , répondit-elle ; j'ai TU par exemple le prince de Ligne tout en pleurs. — Je ne croj'ais pas valoir tant que cela, » dit l'empereur, presque gaiement.
Du reste, madame, le diraije, à la honle do l'humanité? j'ai vu périr quatre grands souverains : on ne les regrette qu'un an après leur mort ; on espère les six premiers mois, et l'on fronde les six autres. Cela se passa ainsi quand Marie-Thérèse mourut. On sent bien peu la perte que l'on fait. Les curieux, les indifférents, les ingrats, les intrigants s'occupent des nouveaux règnes. Ce n'est que dans un an que le soldat dira : Joseph II a essuyé bien des coups de canon à la digue de Beschania, et des coups de fusil dans les faubourgs de Sabalsch : il a imaginé des médailles pour la valeur. Le voyageur dira : Quels beaux élablissemcnls pour les écoles, les hôpitaux, les
pFisons et l'éducation ! le manufacturier : Que d'encouragement ! le laboureur : Il a labouré lui-même ; l'hérétique : il fut notre défenseur. Les présidents de tous les départements, les chefs de tous les bureaux diront : Il était notre premier commis et notre surveillant à la fois; les ministres : Il se tuait pour l'État, dont il était, disait-il, le premier sujet; le malade dira : Il nous visitait sans cesse; le bourgeois : Il embellissait nos villes par des places et des promenades; le paysan, le domestique diront aussi : Nous lui parlions tant que nous voulions ; les pères de .famille : Il nous donnait des conseils. Sa société dira : Il était sûr, aimable ; il racontait plaisamment; il avait du trait dans la conversation : on pouvait lui parler avec vérité sur tout.
Voilà, madame, que je vous entretiens de la vie de l'empereur, et je comptais ne vous raconter que sa mort. Votre majesté impériale m'a dit en voiture, en allant à Czarskozelo, il y a dix ans : Votre souverain a un esprit tourné toujours du côté de l'utile ; rien de frivole dans sa tête : il est comme Pierre F', il permet qu'on le contredise ; il ne s'offense point de la résistance à son opinion, et veut convaincre avant d'ordonner.
Portrait de Joseph II.
S'il sufGsait pour obtenir le nom de grand d'être incapable de petitesses, on pourrait dire Joseph le Grand ; mais je sens qu'il faut plus que cela pour mériter ce titre : il faut un régne glorieux, éclatant, heureux; d'illustres exploits de guerre, des entreprises inattendues, de superbes résultats, et peut-être des fêtes, des plaisirs et de la magnificence. Je ne sais pas plus flatter après la mort que pendant la vie. Les circonstances ont refusé à Joseph II de brillantes occasions pour se faire connaître. Il ne put pas être un grand homme , mais il fut un grand prince, et le premier parmi les premiers. Il ne s'abandonna point à l'amour ni à l'amitié, peut-être parce qu'il s'y sentait trop porté; souvent il mêla trop le calcul aux affections : il s'arrêta sur la confiance, parce qu'il voyait d'autres souverains trompés par leurs maîtresses, leurs confesseurs, leurs ministres ou leurs amis; il s'arrêta sur l'indulgence, parce qu'il voulait avant tout être juste ; il se fit sévère malgré lui, en croyant n'être qu'exact. On obtenait peut-être son cœur sans le mériter, mais on était sur de ne jamais manquer son estime. Il avait peur de passer pour partial dans la distribution de ses grâces : U les accordait sans y
joindre aucune manière aimable, et les refusait de même. Il exigeait plus de noblesse de la part de la noblesse, el la méprisait plus qu'une autre classe quand elle n'en avait pas; mais il est faux qu'il ait voulu lui faire du tort. Il voulait la plus grande autorité, pour que d'autres n'eussent pas le droit de faire du mal. Il se privait de tous les agréments de la vie, pour engager les autres au travail : ce qu'il détestait le plus au monde, c'était les oisifs. Il avait un moment d'humeur quand on lui faisait une réponse ou une représentation un peu piquante ; il se frottait les mains, et puis revenait écouter, répondre lui-même, ou discuter comme si de rien n'était. Il était avare du bien de l'État, et généreux du sien ; généreux même n'est pas le mot, c'est bienfaisant. Il savait faire le souverain , et tenait bien sa cour quand il le fallait absolument : il donnait alors à cette cour, qui avait l'air d'un couvent ou d'une caserne toute l'année, la pompe et la dignité du palais de Marie-Thérèse. Son éducation avait été, comme celle de bien des souverains, négligée à force d'être soignée ; on leur apprend tout, excepté ce qu'ils doivent savoir. Joseph II, dans sa jeunesse, ne promettait point d'être aimable ; il le devint tout à coup à son couronnement de Francfort. Ses voyages, ses campagnes, et la société de quelques femmes distinguées achevèrent de le former. Il aimait les confidences ; il était discret, bien qu'il se mêlât de tout. Ses manières étaient fort agréables, et jamais il n'y mêlait de la pédanterie : je l'ai vu écrire, sur une de ces grandes cartes qu'il avait toujours en poche, des leçons de morale, de douceur et d'obéissance, à une jeune personne qui voulait quitter une mère qui la faisait enrager; des leçons de musique à une autre, parce qu'ayant assisté à celles que lui donnait son maître il n'en avait pas été content. II voyait d'abord dans le monde si l'on était mécontent de lui, pour quelque ordonnance, quelque entreprise, ou quelque punition. II faisait des frais pour se remettre bien dans la société, et redoublait de charmes dans sa conversation, el de galanterie vis-à-vis des femmes; il leur approchait un fauteuil, ouvrait la porte, fermait la fenêtre; enfin il faisait, par son activité, tout le service de la chambre. Sa politesse était une sauvegarde contre la familiarité. Il entendait bien les petites nuances : il n'avait point cette affabilité dont tant d'autres souverains font métier, et qui leur sert à marquer leur supériorité; il cachait celle qu'il avait dans plusieurs genres : il raontait fort gaiement, et avait beaucoup d'esprit naturel. Il ne savait ni l)oire, ni manger, ni s'amuser, ni lire autre chose
que (les papiers d'affaires. Il gouvernait trop, et ne régnait pas assez. Il se faisait de la musique à lui-même tous les jours. Il se levait à sept heures, et pendant qu'd s'habillait il riait quelquefois, et sans familiarité il faisait rire son grand chamiiellan, son chirurgien et ses gens, qui l'adoraient. Il se promenait depuis huit heures jusqu'à midi dans ses chancelleries, où il dictait, écrivait, corrigeait tout lui-même ; puis il allait le soir au spectacle.
En passant de son appartement à son cabinet, il rencontrait vingt, trente, jusqu'à cent mal vêtus, hommes ou femmes du peuple; il prenait leurs mémoires, causait avec eux, les consolait, y répondait par écrit, ou autrement, le lendemain à la même heure, et gardait le secret sur les plaintes quand il ne les trouvait pas justes. Il n'écrivait mal que lorsqu'il voulait trop bien écrire ; ses phrases étaient longues cl diffuses : il savait à merveille quatre langues, et encore deux autres passablement.
Sa mémoire, ménagée dans sa jeunesse, en devint peut-être plus excellente ensuite ; car il n'oubliait ni un mot, ni une affaire, ni une figure : il se promenait dans sa chambre avec celui à qui il donnait audience, lui pariait presque avec effusion et d'un air riant, le prenait par le coude, puis il paraissait s'en repentir, et il reprenait l'air sérieux. Il s'interrompait souvent pour mettre une bûche dans sa cheminée, ou prendre les pincettes, ou aller un moment à la fenêtre. Il n'a jamais manqué de parole; il se moquait du mal qu'on disait de lui. 11 alarma le pape, le Grand-Turc, l'Empire, la Hongrie, la Prusse et les Pays-Bas. La crainte d'être injuste et de faire des malheureux en soutenant à main armée ce qu'il avait commencé arrêtait ses projets , qui étaient presque toujours l'effet de son premier mouvement.
C'est à l'agitation du sang de Joseph II qu'il faut attribuer l'inquiéludedeson règne; il n'achevait ni ne polissait aucun de ses ouvrages, et son seul tort a été de tout esquisser, le bien comme le mal.
Cette lettre de Joseph II fera mieux juger sonàme que tout ce que je pourrais en dire.
Lettre de Joseph II, le jour de sa mort.
Vienne, le 19 février.
Mon cher maréchal Lacy, l'impossibilité seule qui m'empêche de tracer ce peu de lignes de ma main tremblante m'engage à me servir
d'une main étrangère. Je vois approcher à grands pas le moment qui doit nous séparer. Je serais l)icn ingrat si je sortais de ce monde sans vous réitérer ici, mon cher ami, tous les sentiments de reconnaissance que je vous dois à tant de titres, et que j'ai eu le plaisir de faire valoir vis-à-vis de toute la terre. Oui, si je suis devenu quelque chose, je vous le dois ; car vous m'avez formé, vous m'avez éclairé, vous m'avez fait connaître les hommes, et, outre cela, toute l'armée vous doit sa formation, son crédit et sa considération.
La sûreté de vos conseils dans toutes les circonstances, cet attachement personnel pour moi qui ne s'est jamais démenti dans aucune occasion, petite ou grande, tout cela fait, mon cher maréchal, que je ne puis assez vous réitérer mes remerciments. J'ai vu couler vos larmes pour moi ; celles d'un grand homme et d'un sage sont une belle apologie. Recevez mes adieux. Je vous embrasse tendrement. La seule chose que je regrette de quitter dans ce monde, c'est le petit nombre d'amis dont certainement vous êtes le premier. Souvenez-vous de moi, de votre plus sincère ami et affectionné.
Joseph.
Ju mois de septembre 1794,
De AVoerlitz , chez le prince de Dessau. Madame , Je savais bien que la maison d'Anhalt était la première dans l'alrnanach par ordre alphabétique et même généalogique; mais je ne lui connaissais pas tant de goût pour les jardins. Quel cousin que ce cousin de votre majesté impériale! Ceci ressemble beaucoup à Czarskozelo; c'est à peu près le même genre. N'étant pas si grand souverain, il ne se passe pas tant de caprices ; il ne prend pas tant de licences poétiques. Son gothique n'est pas couleur de rose, comme celui que j'ai été assez insolent pour reprocher à votre majesté. En vérité, quand j'y pense, je suis effrayé d'avoir. soutenu quelquefois mon opinion avec entêtement. Je me ressouviens encore de l'ukase sur le duel, que j'ai osé attaquer avec tant d'audace, que, tout en le défendant, votre majesté m'en a presque proposé un. Je veux mémo quelle se rappelle toutes mes brutalités, mes opiniâtretés et jusqu'à la mauvaise foi que je mettais quelquefois dans la discussion pour me tirer d'affaire. Elle verra que je ne l'ai jamais flattée. Ce que
j'ai (lit ou écrit à votre majesté impériale, sur ce que j'ai vu en elle d'enchanteur et de bon, était vrai : donc ce n'était pas flatterie; et je m'en serais peut-être encore abstenu si vous n'étiez pas, madame, une impératrice. Je n'aurais pas dit tout cela à un empereur; mais les vérités à une femme ont toujours l'air de la galanterie, et l'on peut sans bassesse louer un tel souverain.
Ce mot m'est échappé : pardonnez ma franchise.
Dans ce sexe , après tout , vous n'êtes pas comprise.
L'auguste Éhsabeth n'en a que les appas.
Le ciel , qui vous forma pour régir des États,
Apprend a gouverner à tous tant que nous sommes :
Et l'Europe vous compte au rang dcspUis grands hommes.
Votre majesté impériale a-t-elle l'esprit de comprendre que sans le despotisme du vers j'aurais mis son nom à la place de celui d'Elisabeth, et s'estelle défendue, en lisant ceci, de penser que cela lui allait beaucoup mieux qu'à la reine d'Angleterre? Je parie qu'elle a repoussé cette idée par modestie , mais que cependant elle lui est venue dans la tète. Cela est impossible autrement; je trouve même que la modestie n'est souvent qu'une hypocrite qu'on emploie pour s'attraper soi-même. La modestie est la pudeur de l'éducation , et par habitude appartient plus à votre sexe qu'au nôtre. Le grand Condé ne se gênait pas, et a dit :
Si je n'ai pas une couronne.
C'est la fortune qui la donne :
Il suffit de la mériter.
A votre place , madame , il aurait dit : Je suis celui qui la porte le mieux.
Je reviens à mes moutons du prince de Dessau : ils sautent et mangent sous mes fenêtres les fleurs qui émaillent la plus belle des pelouses. Je suis moins personnel que M. de Voltaire, qui dit : Je n'aime les moutons que lorsqu'ils sont à moi; et moins gourmand que le duc de Nevers, qui dit, en voyant l'abbé de Chaulieu admirer pastoralement un troupeau : Peut-être que de tous ces gueux-là il n'y en a pas un qui soit tendre. Je conseille à votre majesté impériale d'acheter une nouvelle édition de mon Coup-d'OEil sur Belœil, où elle verra la description de Woerlitz , qui est , en vérité , l'un des plus beaux lieux du monde.
Si votre majesté s'étonne de me voir occupé de foin au lieu de lauriers, c'est que cette moisson est plus aisée : j'aurais bien voulu
I3'i LETTRES
cependant essayer de la pJus belle, tout comme un autre ; mais apparemment que je suis mort avec Joseph II, ressuscité un moment pour mourir avec le maréchal Loudon , et tomber malade avec le maréchal Lacy.
Mon royaume n'est plus de ce monde : il me semble pourtant que je ne laisserais pas renverser celui des autres. Lorsqu'on a porté un habit vert, parement rouge, on sait d'autant mieux soutenir les trônes que celui de sa souveraine n'a pas besoin d'être soutenu.
Le comte deBrowne part dans ce moment pour Pétersbourg, et je n'ai que le temps de me mettre aux pieds de votre majesté, en lui renouvelant, etc.