‹ Mémoires, souvenirs et anecdotesChapitre 10 sur 14 · io miShoires · texte numérisé non relu

io miShoires

pas, M. de La Touche fit tirer cinq coups de canon , qui étaient le signal convenu pour le ralliement. Dans ce moment / le bâtiment , qui nous approchait, ayant illuminé une de ses batteries, nous vîmes clairement que c'était au moins une frégate.

Notre commandant se trouvait dans une position très critique : en n'obéissant pas à Tordre de ralliement, il courait risque d'être accusé d'avoir méconnu, par jalousie, Fautorité de M. de La Touche^ son chef; mais, pour exécuter cet ordre, il fallait présenter Tarrière au bâtiment qui nous avait hélés, et s'exposer au feu de toute sa batterie.

Cependant M. de Vallongue se décida à obéÎTi en disant que cet acte de soumission pourrait nous coûter cher. En effet, après avoir viré de bord, nous eûmes à peine présenté la poupe à Fennemi, que nous reçûmes toute sa bordée de l'arrière à l'avant : ce qui nous causa de grandes pertes.

Kien n'était plus pressé que de sortir d'une A mauvaise positipn : c'est ce que nous fîmes avec beaucoup de célérité , grâce à un officier de la marine marchande , M. Gandeau , qui servait comme lieuteviant à notre bord. Voyant que M. de Vallongue était embarrassé et hésitait , il commanda une manœuvre qui nous fit arriver tout

6v toirvENiiis. 3ui

^iat sur Tarrièlré de l'ennemi , et alors nous lui rendîmes la bordée qu'il nous avait lancée , et avec tant de bonheur que nous vîmes quelques instans le feu à son bord.

M. de Yallongue , par une générosité qui nous charma , embrassa le lieutenant , le remercia et hii déclara que, pendant toute la durée de ce combat, il ne donnerait pas un seul ordre 4kis le consulter»

Dès que le navirfe ennemi eut reçu notre gaillarde réponse ^ il vira aussi sur stribord ; de manière que nous nous trouvâmes bord à bord , courant dans la même direction et à une portée de pistolet.

Le feu continua ; mais alors^^ l'ennemi ayant démasqué sa seconde batterie, nous vîmes que nous avions affaire à un bâtiment de soixantequatorze canons : c'était V Hector , pris sur nous dans la défaite de M. de Grasse. Auprès de ce vaisseau, en vérité, notre peûté frégate ne paraissait qu'un esquif; déjà ses boulets de trente-six nous perçaient de bord en bord.

M. de Yidlongue , croyant sa perte infaillible, voulut au moins l'honorer par une téméraire intrépidité; avec un porte-voix > il cria au capitaine du vaisseau qu'avant de continuer à. s'égorger , il fallait savoir si on était ami ou ennemi.

En conséquence il demanda si le vaisseau étail

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anglais ou (rabçais, et, le c^itaine de F Hector ayant répondu qu'il était anglais, M. de Vallongue lui cria audadeusement ; Strike jrour colour; amenez votre paviUon. YetfjKS, fUd»; oui, oui, répondit ironiquement le capitaÏDe^/e vais le faire , et une terrible bordée compléta aa réponse. Nousripost&mes, et l'afEûre oontinuavif vemeA-

Dès le commencernent du combat , l'j^igle , qui s'était décidé k nous secourir, arriva, vent arrière , sur nous, mais lentement, k cause du pea de vent; de sorte qu'avant sa jonction, Dout avions soutenu trois quarts d'heure le feu a* nemi.

Dès que nous vîmes arriver cette frégate, nous lui fîmes place , et nous nous éloignâmes pour tâcher de réparer les dommages des bouleb eo* nemis , qui nous usaient Étire eau en |rfuaîeari endroits.

V^igle combattit à son tour vaillanmieDt, «t de si près que les canonniers des deux bords se battaient à coups de refbuloir. Une ver^iiK da vaisseau s'accrocha jt une vergue de la lré|^te, et dan!> cet instant le baron de Vioménil , ainsi qne les officiers qui étaient avec lui , crièrent à Fth boixiage avec tant d'audace et d'ardeur, que le capitaine ennemi coupa les cibles qui l'altichaient à t Aigle.

ou SOUVENIRS. 323

Ce capitaine avait, dit-on, été blessé par notre feu; d'ailleurs son équipage était Êtible. Le vaisseau avait beaucoup de malades, et portait un assez grand nombre de prisonniers français.

V Aigle , étant dégagé , fit feu si heureusement qu'un de ses boulets de vingt-quatre brisa le gouvernail de V Hector. Dès ce moment, V Aigle ^ s'étant placé à une plas grande distance, continua à le canonner dans sa hanche.

Pendant ce temps, revenant au combat, et ayant passé par le travers de V Hector ^ et reçu sa bordée , comme nous vîmes qu'il ne pouvait plus manœuvrer , nous nous postâmes en arrière de lui, et nous le canonnâmes à notre aise de la poupe à la proue, tandis qu'il ne pouvait plus nous répondre que par deux petits canons de retraite.

Ainsi favorisés par le sort , nous espérions nous rendre maîtres de T Hector ; mais , au poiiit du jour^ ayant vu à Fhorizon beaucoup de voiles, nous déployâmes toutes les nôtres et nous nous éloignâmes. Nous sûmes depuis que V Hector , accueilli par une tempête , avait coulé bas quelque temps après , et qu'un bâtiment américain , qui se trouvait heureusement à sa portée, avait sauvé le capitaine et une partie de son équipage.

On trouve dans les Annales de la marine une lation de ce combat; il y est cité comme un des plu«

glorieux pour le pavillon français. M. de LaTouchcf fut comblé d'éloges ^ et M. de Yallongue reçut le brevet de capitaine de vaisseau.

La perte des deux frégates consistait en trente ou quarante tués et environ cent blessés. La GUnre était assez endommagée et faisait eau , la pompe jouait souvent ; mais heureusement le reste de notre navigation fut court.

Il est impossible de montrer plus d'ardeur , de courage et de discipline , que n'en déployèrent nos équipages dans ce coraibat. Le prince de Broglie parut , par son intrépidité, digne de son père. On ne pouvait rien voir de plus remarquable que le sangfroicT, la bravoure et la gaîté cafane d'Alexandre de Lameth. Tous les officiers de terre qui se trouvaient à bord contribuèrent , par leurs discours et par leur exemple , à soutenir et i enflammer le courage des canonniers et des matelots dans les momens les plus périlleux de cette affaire.

Au milieu de cette confusion de feux et d'obscurité , de silence et de cris , d'agitation des vagues, de l'éclat tonnant des coups de canon , du sifflement des balles de fusils tirés des hunes , des plaintes des blessés, du bruit que faisaient en tombant les vergues , les cordages et les poulies brisées, on retrouvait encore toute la gaîté fran* çaise.

ou SOUVENIRS. SaS

Alexandre de Lameth et moi nous étions debout sur le banc de quart , au moment du plus grand feu de Tennemi. En passant devant nous , M* de Vallongue tomba jusqu'à la moitié du corps dans Técoutille y que par mégarde on avait laissée ouverte : croyant qu'il était atteint et coupé en deux par la bordée anglaise , nous nous précipitâmes en bas du banc pour le secourir , et , après ravoir relevé, nous nous félicitâmes mutuellement de le trouver sain et sauf.

Près de nous se trouvait le baron de Montesquieu : depuis quelque temps nous nous amusions à le plaisanter relativement au mot de liaisons darigereuses qu il nous avait entendu prononcer , et, malgré toutes ses questions et ses instances nous n'avions jamais voulu lui expliquer que c'était le titre d'un roman nouveau , alors fort 4 la mode en France.

Dans le moment où nous étions tous en groupe, une bordée de V Hector lança sur nous un boulet ramé : on sait que cet instrument meurtrier se compose de deux boulets joints par une barre de fer. Ce boulet ramé vint avec violence briser une partie du banc de quart, d'où nous venions de lescendrc. Le comte de Loménie, qui était alors a côté de Montesquieu^ le lui montrjiiit, lui dit frôi dément : « Tu veux savoir ce que c'est que les liai » sons dangereuses ? eh bien ! regarde ^ les voilà, a

3u6 BfiMOIRES

Autant nous avions été attristés jusque-là par la lenteur de notre navigation, autant désormais rheureuse issue de notre combat et l'approche du terme de notre voyage nous rendaient joyeux. Le i I septembre, nous découvrîmes la terre; nous n'en étions qu'à cinq lieues. La côte était ^ en cet endroit, fort basse , et nous ne dbtinguâméft d'abord que quelques arbres qui semblaient sortir de l'eau.

Nous reconnûmes bientôt le cap James, qui forme la pointe sud de l'entrée de la baie de la Delaware, et nous nous dirigeâmes avec difficidté vers cette baie, parce qu'elle nous restait au nordouest, d'où précisément le vent venait. Cependant nous nous croyions au moment d atteindre notre but, et nous ne prévoyions pas qu'il nous faudrait échouer au port. En approchant de la baie, nous aperçûmes une corvette qui en sortait , et , au large sous le vent, nous vîmes plusieurs gros bâ* timens que nous jugeâmes bâtimens de guerre anglais.

La corvette , qui était aussi anglaise, nous prit apparemment pour des frégates de sa nation qu'elle avait quittées la veille. Elle vint à nous avec une imprudente confiance , et ne nous fit que d'assez près ses signaux de reconnaissance.

Bientôt elle s'aperçut aisément par les nôtres que nous étions ennemis, et elle se mit à fuir;

'4KLJ. '

ou SOUVENIRS. 3'J7

«mais il était trop tard : en voulant éviter Tapprocl^ de la Gloire ^ qui la chassait, elle se vit forcée de passer. à portée de V Aigle ^ qui la canonna vivement Après quelques boulets échan* gés , elle se rendit ; mais, comme la mer était très grosse , nous perdîmes deux heures à Tamariner^ et ce retard nous devint funeste. ,

L'escadre ennemie, qui était au large, se trouvait contrariée par le vent, et ne pouvait secourir à temps la corvette. Cependant , après avoir amariné notre prise , nous continuâmes notre route vers la baie, mais lentement: car nous n'avions pas de pilote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquemment de place , on ne peut hasarder d'y entrer sans être dirigé par des marins qui la pratiquent joarnellemeut.

Ces difficultés décidèrent M. de La Touche à mouiller le soir en dehors du cap James , et à envoyer un canot à terre pour chercher un pilote. Mais le sort, qui jusque-là nous avait si bien servis, se déclara contre nous. Le vent devint violent, le ciel s'obscurcit, la mer se démonta, et les vagues submergèrent notre canot. L'officier qui le commandait et deux matelots gagnèrent la cote à la nage ; le reste de ce petit équipage périt.

Nous ignorions ce malheur, et M. de La Touche, craignant que la cause qui retardait le retour du canot ne fut l'épaisse obscurité de la nuit, et

3^8 MiéMoiHCs

reml>arras où il pouvait se trouver pour rejoind)!^ la frégate, alluma des feux et tira des (usées.

Cette imprudence apprit à Tescadre ennemie que nous n étions pas eneore entrés dans la Delàware. Pour comble de malheur, le vent changea; il vint du large, et fut par conséquent très-Êivorable aux Anglais pour les faire arriver sur nous. En effet , au point du jour , nous vîmes deux vaisseaux de guerre et plusieurs frégates, qui s*appiochaient à toutes voiles : alors nous coupâmes promptement nos cables ; nous prîmes chasse, et nous entrâmes ainsi forcément, sans pilote, dans la rivière.

Ijes bancs de sable partagent le Ut en quatre ou cinq canaux : pour y naviguer heureusement, il aurait fallu prendre d'abord la partie du sud près du rivage, traverser ensuite diagonalement la rivière du sud au nord-ouest entre deux bancs, et nous nous serions trouvés, près de la ri ve nord^ dans un fort bon chenal , où nous aurions navi« gué sans risque jusqu'à Philadelphie. Mais c'est ce que nous ne pouvions savoir, étant sans pilote, et ne pouvant voir les bancs qui étaient cachés sous Teau.

Nous nous engageâmes donc dans le milieu de la rivière, espérant y trouver plus d'eau qu'ailleurs, et ce fut malheureusement le mauvais chenal que pous choisîmes. La crainte d'éçhpuer nous. coo«-

ou SOUVBNIUS. 329

traignità marcher lentement, la sonde à la main, et avec très-peu de voiles.

Les Anglais , au contraire , qui avaient à bord des pilotes, nous suivaient rapidement, gagnaient à chaque instaut sur nous , et nous voyions à toute minute leurs bsitimeus grossir , et la distance qui nous séparait s'efiEsicer, C'était comme uii véritable cauchemar,

J] Aigle toucha d'abord sur un banc, et, après quelques efforts , se releva. Au moment où nous passions près de lui, M. de La Touche nous ordonna , lorsque nous échouerions , de couper nos mâts, de couler bas notre frégate, et de sauver, dans notre chaloupe et nos canots, le plus de monde que nous pourrions,

Cependant les Anglais n'étaient plus qu'à deux portées de canon de dous. Déjà, dans cette position désespérée, nous projetions de nous embosser et de nous préparer à un combat trop inégal, dont l'issue n'était pas douteuse , puisque nous avions affaire à sept ou huit b^timens enuemis, panpi lesquels on comptait des vaisseaux de ligne. Le prince Williams d'Angleterre se trouvait à bord de l'un d'eux^

Nous avions allumé nos mèches; la consternation se répandait dans nos équipages^ lorsque soudain nous vîmes les vaisseaux anglais, qui jusque là noiis avaient suivis saps crainte d'é-^

33o Minroincs

chouer, puisque nous leur servions, pour ainsi dire, de pilotes; lorsque, dis-je /nous vîmes cette escadre virer de bord et s*éloigner de nous. Deux de leurs gros bâtimens, qui tiraient beaucoup d'eau , avaient touché , et l'amiral Elphingston , leur commandant, n'osa pas s'enfoncer plus avant dans ce dangereux canal.

Rassurés par la cessation de leur poursuite , et voyant que la corvette que nous avions prise, marchait devant nous sans trouver d^obstacle qui l'arrêtât , nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes à six ou sept portées de canon des Anglais , nous jetâmes l'ancre, et de leur côté les ennemis en fi* rent autant.

Alors les chefs de terre et de mer qui étaient à bord de nos frégates se réunirent sur V Aigle et tinrent conseil. Les ims étaient d'avis de s'embosser et de périr en combattant; les autres, de poursuivre encore notre route , dans l'espoir qu'au moins quelqu'un de nos bâtiïnens parviendrait à franchir les obstacles qui- nous arrêtaient.

Dans ce moment, l'ofQcier de notre canot submerge, l'intrépide M. Gandeau, nous amena de la côte deux pilotes américains ; mais les lumières de ces deux hommes, qui nous auraient comblés de joie deux heures plus tôt , nous ôtèrent alors

ou SOITVElfIRS» 33 1

toute espérance. Après avoir observé notre position , ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toujours en se rétrécissant, et que nous trouverions fermé plus loin par«un banc de sable impossible à passer; ils ajoutèrent que , pour regagner le bon chenal, il nous faudrait descendre la rivière précisément jusqu'à Tendroit où les Anglais étaient mouillés.

Alors on décida que les officiers de terre s'embarqueraient sur des canots avec les dépêches. Enfm , M. de La Touche et M. de Vallongue résolurent de s'enfoncer dans la rivière le plus avant possible y et , quand on ne pourrait aller plus loin , de s'enibosser et de vendre chèrement leur vie et leurs frégates à l'ennemi. / '

On délibérait encore quand tout à coup nous vîmes l'escadre anglaise couverte de voiles, et ses frégates s'approcher de nous assez rapidement; aussitôt nous levâmes l'ancre et nous recommençâmes à marcher. Une demi -heure après, ayant' vu le baron de Yioménil , le marquis de Laval , le duc de Lauzun , le comte Bozou de Talleyrand , MM. de Chabannes, de Fleury, de Melfort et quatre soldats descendre de t Aigrie et s'embarquer dons un canot, je les imitai et je descendis dans un autre canot avec MM. de Broglie , de Lîimeth , de Montesquieu , de Vaudreuil , de I^ménie et nos autres passagers, de sorte qu'en uno

53 2 MéMomcs

heure nous traversâmes la rivière , et nous débar* quâmes sur la rive droite , sentant peu IelK>nheur de nous trouver à terre , tant nous étions inquiets à la vue de nos frégates, qui de plus en plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter^ et Içs Anglais qui s'approchaient pour les détruire.

Nous avions encore dans ce moment d'autres ; sujets de contrariété ; nous nous trouvions à

terre, à la vérité, et touchant ce sol dont tant d'accidens nous avaient éloignés ; mais nous nous y trouvions sans bagages, sans domestiques , sans porte-manteaux et sans autres chemises que cellç que nous portions sur le corps; d'ailleurs, nous x^ descendions sur une côte inconnue pour nous , et

que nous savions habitée par un grand nombre de partisans de la cause anglaise , que l'on nommait alors torjrs ou loyalistes.

Le terrain qui se déployait devant nous , n'of-

r; « ^^ ; irait à nos regards que des bois épais et des ma-

^r *• • rais dangereux. Nous n'avions point de chevaux;

■j ff^.' • depuis vingt-quatre heures , la chasse que nous

'J ■*% donnaient les Anglais, et notre pénible marche au

vf-^3^- milieu des écueils, ne nous avaient permis ni de

.- ' ; *■'• manger ni de dormir. Cependant , quoique acca-

' ^/. blés de lassitude, sans perdre un seul instant,

\ ^ f; nous nous mîmes en route en suivant le premier

' [2 sentier frayé que nous aperçûmes,

rk

• la

Après avoir erré quelque temps dans les fcoîs < hous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation, et nous arrivâmes dans la maison *

d'un Américain nommé M. Mandlaw. y

M. le baron de Yioménil et les autres passa- >.

gers de rjigle nous y joignirent promiptement^ là , notre hôte nous apprit que nous étions dan$ tm petit canton de TÉtat de Maryland.

Notre premier soin fiit de renvoyer à nos frégates leurs canots et quelques provisions. M. dé Vioménil écrivit à M. de La Touche ; il le priait de lui faire passer, la nuit, sur une chaloupe 5 l'argent destiné à Tarmée, et il l'assurait, ainsi que M. de Yallongue , que nous allions employer tous nos soins pour leur dépécher des bateaux , afin qu'ils eussent la possibilité^ en cas de désastre, de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.

MM. de Yioménil, de Làval, de LauîUii et quatre soldats attendirent, dans la maison dcf M. Mandlaw, la réponse des commandans des fré^ gâtes, afin d'être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu'ils arriveraient.

MM. de Loménie, de Chabannes, de Melfort^ de Talleyrand et de Fleury furent envoyés sur dififérens points , avec Tordre de prendre des informations le long de la côte , et* de se pourvoir de boeufs ainsi que de charrettes.

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I\fM. de Lameth, de Broglie et moi» ainsi que les autres passagers de la Gloire , nous partîmes avec un nègre pour chercher et retenir des bateaux dans une petite rivière qui se jette dans la Delaware, et qu'on disait située à trois milles de l'endroit où nous étions débarqués.

Mais notre conducteur nous fît (aire à pied, et fort vite , au moins huit milles à travers les bois et les marais , et ce ne fut qu'au bout de deux heures que nous arrivâmes à la taverne d*un Américain nommé M. Pedikies, peu distante de la petite rivière. Il nous accueillit froidement, nous montra peu de confiance, et ce ne fut qu'après beaucoup de promesses , et eu lui donnant quelque argent et des billets tirés sur les commandans de nos frégates , que nous déterminâmes le maître de la maison à décider les patrons de plusieurs bateaux à remplir notre intention.

Us partirent en emportant notre argeut, et descendirent la rivière; mais la vue des frégates anglaises les effraya , et ils ne voulurent ou ne purent exécuter leur promesse.

Après tant de fatigues, un morceau de hœuf rôti et une jatte de grog, boisson composée de rhum et d'eau, me parurent, avec un méchant lit , les délices du paradis de Mahomet. CependiDt ces délices et notre sommeil furent courts; Tinquiétude nous réveilla, et, de très grand matin,

ou souvEiriRs. 335

nous nous dispersâmes pour chercher des chevaux , afin de rejoindre notre général. Plus nous mettions de chaleur à trouver des montures , plus on affectait de froideur pour nous ea offrir ^ afin de nous les faire payer plus cher.

Le prince deBroglie réussit le premier; il partit et s'égara, je crois, en route. Une demi- heure, après, ayant enfin acheté un coursier, je perdis, aussi mon chemin, et j'arrivai sur le bord de la Delaware, dans un endroit fort mai*écageux, où mon cheval s'enfonçait jusqu'aux sangles.

Je ne sais trop comment j'aurais pu m'en tirer, si je n'eusse rencontré un jeune Américain à cheval , qui voulut bien me servir de guide. Il me dit qu'une troupe d'Anglais venait de descendre à terre, ce qui me donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses compagnons

Mon cheval était vigoureux, et je crus pouvoir^ avec son secours, approfondir la vérité de cette nouvelle , quitte à piquer des deux si le bruit répandu était vrai, et si je rencontrais quelques pelotons en habit rouge. *

£n conséquence , mon guide et moi nous rentrâmes dans le bois, en nous dirigeant vers la maison de M. Mandlaw.

A trois milles de là , ayant entendu quelques bruits de pas et d'armes, nous nous cachâmes derrière des buissons épais pour nous assurer dt

â^6 ÀtÎMOkftfe^

la cause de ce bruit. Bientôt nous aperçùm^ U baron de Vioménil à pied, avec ses aides de camp et quatre soldats; ils s'avançaient, suivant luie charrette qui portait les tonnes d'or débarquées de nos frégates^

Je me rendis aussitôt auprès de lui ; il me raconta qu'à la pointe du joui*, s'étant porté sur la rivière , il avait vu arriver la Chaloupe et l'argent qu'il attendait; mais qu'eb même temps il avait découvert une autre chaloupe pleine d'habits rouges et de fusils , qui accourait pour empédier le débarquement.

Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près, il était parvenu à £aiire débarquer et charger deux tonnes d'or. Notre (Chaloupe, aVec quelques coups tiréâ d'un pierrier , intimidait et arrêtait l'ennemi ; mais soudain , deux autres chaloupes anglaises , pleines de gens armés, s'avançant encore pour attaquer la nôtrs, celle-ci s'était vue obligée de jeter dans TeaU les tonnes d'argent et de se sauver *.

* Les deux millions cinq cent mille fnncs furent uàxwéê par le courage et le sang-froid des hommes de la dbaloape de VAigh^ qv se trouvaient en ce moment être de dix-huit marins et cîiiqofBcicr» dont trois de l*artillerie, M. le marquis de Macmahou et l'of&cîer de marine. La conduite qu'ils ont tenue dans cette cireonstance est d'autant plus remarquable et digne d'éloges , qu'ils avaieùt à cnabattre des forcet trois fois supérieures au leurs. AI. le maréclial de

Pour lui, ayant placé lorsurune charrette, il s'était mis en route pour la ville de Douvres, où Lauzun, Laval et les autres passagers devaient le rejoindre par des sentiers différens. Lauzun s'était mis en marche le premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d'escorte qu'il pourrait réunir.

Je suivis le général jusqu'à peu de distance de Douvres , et je revins en arrière pour chercher mes compagnons, afin de leur apprendre ce que m'avait dit le général , et la probabilité d'un débarquement de soldats anglais.

En peu de temps , nous nous trouvâmes réunis; notre cavalcade , renforcée par MM. de Langeron et de Talleyrand, reprit avec moi la route de Douvres.

Nous regagnâmes bientôt la charrette précieuse qui portait notre or; mais le général n'y était plus : un de ses aides de camp me dit que M. le baron de Vioménil , ayant appris , par deux ofiBciers du bord de t Aigle , nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu, et qu'il était possible, à la marée basse, de repê- cher nos tonnes d'argent qu'on avait jetées dans

Ségur, à qui on en rendit compte, écriTit, an nom de Sa Majesté, au lieutenant-colonel baron de Verton et aux deux autres officiers d*artillene qui étaient ayec lui , pour leur témoigner toute sa satisfaction sur ce brillant fait d'armes, trop peu connu.

un endroit peu profond , il était retourné à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques offi* ciers, laissant aux autres, ainsi qu a nous, l'ordre d'escorter notre or jusqu'à Douvres.

Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauzun en avait déjà fait partir des charrettes, et rassemblait quelques milices, que Montesquieu fut chargé de conduire au général.

A minuit, M. deVioménil nous rejoignit avec ses charrettes. Malgré Texcès de la chaleur et de ses fatigues, il avait réussi avec M. de Laval à faire repêcher l'argent. Ainsi , nous retrouvâmes notre trésor, et, quoique nous fussions nus comme des vers, sans équipages et sans valets, nous nous serions estimés les plus heureux du monde, sans la situation déplorable et le péril extrême de nos frégates.

Le lendemain matin nous apprîmes assez vaguement que deux de nos bâtimens étaient hors de danger, mais que V Aigle avait été obligé de se rendre après un combat d'une heure contre les frégates anglaises, dont nous avions entendu toute la nuit les coups de canon.

Le général me chargea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de La Luzerne, dans la ville de Philadelphie, et de lui remettre les dépéchet que la cour adressait à ce ministre. Je portai» aussi

ou SOTIVENIRS. SSq

les dépêches de mon père pour M. de Rochambeau , mais M. de Vioménil me dit de les garder et d'attendre avec elles, à Philadelphie, qu'il m'envoyât les autres lettres destinées pour l'armée.

Avant d'exécuter cet ordre, il me fut enfin permis de me livrer au sommeil deux ou trois heures, chose très nécessaire après tant de fatigues, tant de jeûnes, un naufrage et de si longues courses; mais, au moment de m'endormir, jetant les yeux sur le scapulaire qui était à mon cou, je me rappelai avec quelque colère la fausse prédic* tiôn de la tendre donaMarianna Isabella del Carmo> sans oublier dans mes reproches la vénérable abbesse d'Angra avec sa crosse.

Je me mis en route de grand matin pour Philadelphie. Ainsi je ne pus voir Douvres qu'en la traversant; c'était la première ville américaine où le sort m'avait conduit. Son aspect me frappa; elle était environnée de bois épais, parce que làj comme dans les autres parties des treize États , la population était encore éparse sur un vaste territoire dont une faible partie était cultivée.

Toutes les maisons de Douvres présentaient aux regards des formes simples, mais élégantes; elles étaient bâties en bois , et peintes avec des couleurs variées : cette variété des bàtimens, la propreté qui y régnait, les marteaux de porte d'un cuivre brillant et poli , annonçaient à la fois Tor-

-ï^rr^

34o MEMOIRES

die, l'activité, Tintelligence et la prospérité des habitans.

Un œil accoutumé au spectacle de nos magnifiques cités, à rafféterie de nos jeunes élégans, et au contraste que présente chez nous le luxe des premières classes avec la grossièreté des costumes de nos paysans et les haillons de la foule innombrable de nos pauvres, est surpris, en arrivant dans les États-Unis y de n'y voir nulle part l'excès du faste ni celui de la misère.

Tous les Américains que nous rencontrions portaient des habits bien coupés et d'une bonne étoffe^ des bottes bien cirées; leur maintien libre, franc, familier, également éloigné d'une rudesse grossière et d'une politesse maniérée, nous mon« trait rhomme indépendant , mais soumis aux lois, fier de ses droits et respectant ceux des autres. Leur aspect vous disait que vous vous trouviez dans la patrie de la raison , de Tordre et de la liberté.

La route que je suivais était large , fort bien tracée et soigneusement entretenue. Dans tous les lieux où je m'arrêtais, les habitans m'accueillaient avec obligeance, et s'empressaient de procurer des chevaux à moi ainsi qu'à mon guide.

Comme tous prenaient un vif intérêt à la chose publique, avant de me laisser partir, il allait répondre de mon mieux aux questions multipliées

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qu'ils me faisaient sur les coups de canon dont la Delaware venait de retentir, sur notre débarquement , sur les forces de l'ennemi qui nous avait poursuivis; toutes ces questions étaient entremêlées d'offres de verres de vin de Madère ^ qu'on ne pouvait refuser sans impolitesse , ni si fréquemment accepter sans inconvénient.

Continuant ma route,' comme dans une allée de jardin ombragée par les plus beaux et les plus vieux arbres du monde, je ne faisais pas un mille» c'est-à dire un tiers de lieue, sans rencontrer quelqu'habitation déjà ancienne , et quelque défrichement nouveau ; avant d'arriver à Christianbridge, situé à quarante milles de Douvres^ je traversai plusieurs bourgades très peuplées. Christianbridge est sur une hauteur, au bas de laquelle coule une petite rivière qui se jette dans la Delaware.

Étant entré dans une taverne très propre^ qu'on m'avait indiquée, le maître de la maison, que j'eus quelque peine à réveiller , car la nuit était avancée, me dit qu'il ne pouvait me loger parce que sa maison était occupée par des Français.

Ne pouvant imaginer qu'aucun de mes compagnons de naufrage m'eut ainsi devancé ^ j'allai droit à la chambre de ces Français ; je les réveillai, et je reconnus , avec autant de surprise que de joie le marquis de Champcenetz, aide de camp de M. de Yioménil.

Cet officier , lorsque nous quittâmes nos fré* gateS) avait consenti, d'après les instances de M. de La Touche, à rester à bord de V Aigle. M. de Champcenetz parlait parfaitement la langue anglaise, et son secours était fort nécessaire à M. de I.a Touche , pour s'entendre avec les pilotes américains, tant que durerait sa périlleuse navigation.

J'appris par lui tous les détails du désastre de r Aigle. Il me dit que le i4 au soir, au moment où nos frégates, très enfoncées dans la rivière, n'étaient plus poursuivies que par trois frégates ennemies, on sentit tout à coup le fond diminuer: ce qui annonçait l'approche de l'obstacle insurmontable prédit par les pilotes.

M. de La Touche voulait alors s'embosser; mais, dans cet instant, la corvette que nous avions prise, ayant légèrement franchi le funeste banc de sable qui fermait le chenal , le capitaine donna l'ordre à la Gloire de tenter aussi ce passage: œ qu'après beaucoup d'efforts elle fit avec succès.

Ce bonheur laissa quelque espoir à M. de La Touche de se sauver ; mais y comme il tirait plus d'eau que la Gloire^ il toucha Técueil plus fortement, resta engagé dans le sable, et sa frégate même s'y coucha de manière à lui ôter toute possibilité de se servir de ses canons, qui dès ce moment ne tiraient plus qu'en l'air.

Alors une frégate anglaise, qui était dans le boa

ou souvEiriRs. 343

chenal , se mit en travers derrière la poupe de t Aigle ^ et le canonna vivement; d'autres frégates arrivaient par le chenal du milieu de ]a rivière. M. de La Touche ne put répondre à leur feu terrible que par le feu inutile de deux petits canons de poupe, et même il ne tirait ainsi que pour rhonneur de son pavillon.

Lorsque les frégates anglaises s'approchèrent, il coupa ses mâts et fit faire à son bâtiment un large trou qui l'aurait coulé bas, s'il y avait eu assez d'eau. Après cette triste opération, pendant laquelle le feu de l'ennemi redoublait , il dit à M. de Champcenetz de se jeter , avec les pilotes américains et quelques matelots, dans le seul canot qui lui restait; et, dès que ce canot eut quitté le bord , t Aigle amena son pavillon.

Cependant la frégate anglaise , voyant le canot à la rame , dirigea tout son feu sur lui. Déjà les pilotes intimidés voulaient se rendre^ mais M. de Champcenetz, l'épée à la main, les força de braver cette grêle de boulets et de passer la rivière. Enfin, après mille dangers, il arriva à terre et se rendit à la petite ville où je le rencontrai.

Il m'apprit un autre malheur de M. de La Touche : c'est qu'ayant, avant son désastre , tenté de parlementer avec les Anglais^ il sut par eux que sa maîtresse et son bâtiment marchand , remorqué par lui jusqu'aux Açores, et qui avait si

malencontreusement retardé notre navigation , étaient arrivés le même joiu* que nous dans la baie de la Delaware, et que là les Anglais s'étaient emparés de la dame et du navire.

M. de Champcenetz me demanda de partir avec moi pour Philadelphie : j'y consentis avec plaisir. Ainsi je poursuivis ma route avec mon nouveau compagnon de voyage. Au bout de trois heures, nous fûmes hors des lieux où l'on pouvait craindre les torys, et nous arrivâmes à Wilmingtown, capitale du comté de la Delaware , ville bien bâtie, très propre, très peuplée, et qui, par le grand nombre de ses boutiques, annonçait l'activité de son commerce. J'y logeai chez un colonel américain qui nous reçut avec courtoisie , et nous &t avoir de très bons chevaux.

De là, nous partîmes pour Chcster où nous arrivâmes, pour diner, dans une auberge à Ferh seigne du général IFashinglon : car , dans toutes les villes de cette république reconnaissante, le nom de Washington se. rencontrait partout et était gravé dans tous les cœurs. Notre hôtesse, bien disposée pour les Français , redoubla d'empressement et d'intérêt pour moi , dès qu'elle sut que j'étais oncle et ami de M. de La Fayette.

Chester est très riche et très commerçante. Sa position sur la Delaware présente une vue délicieuse ; l'élégance de ses maisons annonce qu'on

ou SOUVENIRS. 345

est près d'une capitale. Tous les vaisseaux qui naviguent sur la Delaware, s'arrêtent dans le port de Chester avant d'aller jusqu'à Philadelphie.

M'étant remis promptement en route, j'éprouvai un vif regret de passer , sans pouvoir aller le reconnaître , près du terrain où s'était livrée la bataille de Brandy-Wine; mais, chargé des dépêches de mon père pour M. de Rochambeau , de M. de (^stries pour le marquis de Vaudreuil, et de M. de Vioménil pour M. de La Luzerne, il m'était impossible de m'arrêter.

En approchant de Philadelphie, j'admirai, lorsque je passai le pont de Chester, le magnifique horizon dont il est le centre , ainsi que les sites gracieux et les perspectives variées, qu'offrait aux regards le cours de la rivière.

Peu de momens après, je rencontrai M. de La Luzerne : ce ministre, informé récemment de l'arrivée de nos frégates dans la Delaware , voulait se rendre à Douvres pour y chercher M. de Vioménil ; il me reçut avec la politesse la plus obligeante, la plus cordiale, nous plaignit de nos contrariétés, s'affligea du désastre jie l'Aigle^ et rit un peu de mon triste équipage , qui était en effet passablement ridicule. Il me fit entrer dans sa voiture et reprit avec moi le chemin de Philadelphie.

J'arrivai dans cette ville avec l'intention et Tes-

346 MÉMOIUES

poir de m'y reposer au moins huit jours, espérance qui fîit déçue comme toutes les autres: car le sort semblait avoir décidé que, guerrier, je ferais une longue campagne sans batailles ; qu'officier de terre, je n'assisterais qu'à un combat de mer; que, courant après l'ennemi , je le trouverais en retraite et renfermé dans des forteresses inaborda» blés ; et que, voyageur, je serais forcé de toujours courir d'un lieu à un autre, du nord au midi, et de la zone froide à la zone torride , sans pouvoir m'arréter dans aucun des endroits qui pouvaient le plus exciter ma curiosité.

J'eus à peine vingt-quatre heures pour entrevoir la ville qui était alors la capitale des États- Unis et la résidence de leur gouvernement- A la vue de Philadelphie, il était difficile de ne pas pressentir les grandes et prospères destinées de l'Amérique.

Cette ville, dont le nom signifie la ville des frères^ est située sur la rive ouest de la Delaware, à deux petites lieues du confluent de ce fleuve et de la rivière de Schu}lkill. Elle contenait ak>n cent mille habitans : ses rues larges de soixante pieds et tirées au cordeau, ses beaux trottoirs, la propreté et l'élégance simple de ses maisons firappent agréablement les regards , malgré rirrégulirité des divers petits quais que chaque négociant a construits selon sa fantaisie sur le bord du

ou SOUVENIRS. 347

fleuve, à la porte de son magasin, avec des enfoncemens pour y mettre ses vaisseaux à Fabri de la débâcle des glaces : cette partie est basse y malsaine et bumide.

Penn, fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan immense et régulier. Les rêves de cet bomme de bien n'ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politiques ; mais son nom vivra toujours : car il fut le seul Européen qui fonda légalement un État en Amérique, et qui ne le cimenta pas du sang des infortunés peuples de, cet bémispbère.

Sa secte simple, morale et pacifique, celle des frères , qu'on a vainement voulu rendre ridicules en les appelant quakers ou trembleurs , subsiste encore comme le monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué, sans aucun mélange et sans aucun préjugé, la morale évangélique et la cbarité chrétienne dans toute leur simplicité et dans toute leur pureté. L'intérêt même de leur défense ne pourrait les contraindre à répandre le sang, et celui de leur fortune ne pourrait les obliger à profaner le nom de Dieu par un serment.

D'aut res, dans tous les temps, ont parlé de philosophie ; mais ceux-là seuls ont vécu et vivent en vrais sages : aussi , malgré l'ironique dédain avec lequel on en parle partout , même dans la contrée

348 AIEMOIRES

qiti leur appartenait de droit , et dont on leur a ravi le gouvernement , je [n*ai jamais pu les voir et les entendre sans émotion et sans respect.

Je sais bien quaccoutumé à nos usages, on peut être d'abord choqué des leurs , et qu'on se> rait tenter de les accuser d'affectation, parce qu'ils entrent toujours dans un salon le chapeau sur la tête , et ne vous parlent jamais qu'en vous tutoyant. Leur habillement aussi, quoique propre , parait trop rustique , et celui des femmes, s'il était noir, ressemblerait, avec leurs guimpes, a,ux costumes de nos sœurs de la Charité. Mais ces formes sévères , qui leur sont prescrites , contribuent peut-être, plus qu'on ne le croit, au maintien de leurs mœurs.

Tres-rigides pour eux-mêmes , jamais personHe ne poussa la tolérance plus loin qu'eux, et» quoique la guerre soit à leurs yeux un grand crime , et qu'ils détestent la profession militaire, ils savent rendre un juste hommage aux guerriers économes du sang humain , et qui joignent la vertu au courage.

Aussi, l'un des plus renonunés d'entr'eux pour son esprit , vint trouver le général comte de Rochambeau , à son passage à Philadelphie , et void la harangue qu'il lui adressa : « Mon ami, tu £ûs » un vilain métier ; mais on dit que tu t'y conduis » avec toute l'humanité et toute la justice qu'il

ou SOUVEIfIRS. ' 349

» peut comporter. J'en sais bien aise , je t'en sais » bon gré, et je suis venu te voir pour te prouver » mon estime. »

Un autre quaker généralement considéré, M. Benezet, disait au général chevalier de Chastellux: « Je sais que tu es homme de lettres et membre » de l'Académie-Française : les gens de lettres ont écrit beaucoup de bonnes choses depuis quel- 9 que temps ; ils ont attaqué les erreurs , les pré- » jugés , l'intolérance surtout ; est-ce qu'ils ne j> travailleront pas à dégoûter les hommes de la » guerre , et à les faire vivre entr'eux comme des » amis et des frères ? »

Les détracteurs de cette secte philanthropique , ne pouvant attaquer ni leur charité ni la simplicité de leurs mœurs , ne dirigeaient les traits du ridicule que sur leur enthousiasme et sur leurs prétendues inspirations. Cependant ils soutenaient que quelquefois leur intérêt faisait fléchir la rigidité de leur doctrine. « Les principes des qua- V kers, disaient-ils, leur défendent absolument » de prendre une part directe ou indirecte quel- » conque à la guerre , qui est un grand crime à » leurs yeux. En conséquence, ils refusent tous » de payer les taxes imposées par le congrès , » pour le paiement de l'armée américaine; mais, » comme en même temps ils veulent éviter les » peines auxquelles pourrait les exposer cette dés-

35o MÉMOIRES

» obéissance, chaque quaker a soin de mettre » dans une bourse la somme qu'on exige de lui , » et de la placer ostensiblement dans sa maison , » sur son bureau ou dans une armoire ouverte, » de sorte qu'au moment où les agens de Fauto- » rite viennent chez lui , ils ne leur donnent pas » à la vérité la somme exigée pour Timpôt de » guerre , mais ils la laissent prendre. » On est, je l'avoue, tenté de croire que quelque jésuite voyageur leur aura indiqué cette ruse pour satisfaire à la loi sans violer littéralement la règle.

Au reste l'éloignement prononcé des quakers pour la guerre les portant naturellement à ne point partager l'esprit d'insurrection contre la mère-patrie, la plupart d'entr'eux étaient torys, ce qui explique la sévérité peu juste avec laquelle les patriotes les jugeaient.

Philadelphie , à l'époque dont je parle ^ ne frappait les regards que par sa grandeur, par sa régularité et par l'aisance de sa population. On n'y voyait ni promenades, ni jardins publics; les seuls édifices remarquables étaient Thôpital, la maison de ville, la prison et l'église du Christ. La maison d-État contient de grandes salles , où le premier congrès tint ses séances et proclama Tindépendance américaine.

Ce n'est pas l'architecture des monumens de cette cité, ce sont de grands souvenii's qui attirent

ou SOUVENIRS. 35 1

sur eux la curiosité et commandent le respect. Toute la ville elle-même est un noble temple élevé à la tolérance : car on y voit, en grand nombre, des catholiques, des presbytériens, des calvinistes, des luthériens, des unitaires, des anabaptistes, des méthodistes et des quakers, qui professent chacun leur culte en pleine liberté , et vivent entr'eux dans un parfait accord.

Je m'informai avec soin de l'état des fortifications de cette place , et des moyens qu'on avait pris pour la défense de la Delaware , rivière que les bâtimens de guerre les plus légers ne pouvaient remonter que jusqu'à Trenton ; mais cette partie de mes observations, importante alors puisque la paix, n'était pas faite , et que la lutte existait en^ core entre trois millions d'Américains divisés, et les forces colossales de la Grande-Bretagne, n'a plus d'intérêt aujourd'hui.

L'Amérique, libre depuis quarante ans, floris- Rante par de sages lois, puissante par une population de dix millions d'habitans, défendue au besoin par tous, et montrant déjà à l'Europe étonnée une marine respectable , ne craint plus de voir un enneimi téméraire aborder ses côtes , remonter ses fleuves et menacer ses cités.

Le chevalier de La Luzerne, ministre plénipotentiaire de France, et chez lequel je logeais, me fit mieux connaître , dans de courts entretiens, la

3j2 Mémoires

situation des affaires, la nature des institutions, la force des partis, et les destinées futures de TAniérique, que n'auraient pu le faire un long voyage et de pénibles recherches. M. de La Luzerne joignait à beaucoup d'instruction et d'esprit une parfaite loyauté et une grande sagesse.

On n a pas assez apprécié tout le bien que cette sagesse et l'habile prudence du comte de Rochambeau ont fait à la noble cause que nous soutenions, dans un temps où il fallait ranimer le courage des Américains, ébranlé par de nombreux revers»

calmer leur mécontentement causé par le retard des secours que nous avions promis, rapprocher les esprits, maintenir la concorde, prévenir toute mésintelligence et jalousie entre la France et ses alliés; et, par une active correspondance, contribuer au succès de ces grandes opérations combinées de si loin , et dont la réussite a fixé le sort de la nouvelle république , en enlevant aux Anglais tout espoir de détruire son indépendance. Sans doute la postérité, plus juste, honorera, comme elle le doit , deux hommes si utiles à leur patrie, et réparera les torts de leurs contemporains.

M. de Marbois, aujourd'hui pair de France, était consul et conseiller d'ambassade près de M. de La Luzerne, et le secondait dans ses travaux. Précédemment il avait été chargé d'afËdres à Ratisbonne, à Dresde et à Munich. Nous lui devons

ou SOUVKKIRS. 353

tiA écrit curieux sur la conspiration d'Arnold : c'est un morceau d'histoire qui porte l'empreinte du style des meilleurs écrivains de l'antiquité.

Après le triomphe des États-Unis, M. de Marbois, nommé intendant à Saint-Domingue, réta* blit Tordre dans cette colonie. Revenu en Rrancc, il fut envoyé en mission à Vienne , par Louis XVI. Échappé à la tyrannie de la Convention , il fut membre du Conseil des Anciens; proscrit et exilé par le Directoire, il languit plusieurs années à Cayenne, sur un sol infect, où presque tous ses con^pagnons d'infortune périrent.

llappelé dans sa patrie , il fut ministre de Napoléon , se vit honoré de la même confiance par Louis XVIII, et, plein de forces à l'âge où celles de la plupart des hommes sont usées, il honore également, par ses lumières et par sa probité, la cour des comptes qu'il préside, et la chambre des pairs où il siège.

M. de la Luzerne, dès le lendemain de mon privée, me fît visiter et connaître les personnes les ])lus remarquables de la ville : M. Morris, qui par son crédit soutint le crédit financier et presque anéanti de l'État, releva la fortune publique par son intelligence, et perdit ensuite la sienne par des spéculations hasardées; M. Lincoln, ministre de la guerre, qui rendit de grands services à son pays, comme guerrier et comme homme 1, a3

3'S4 l\l£MOir.ES

d'État, et M. Lcwington, iftinistre des affaires étrangères, qui était fort considéré.

Je vis aussi plusieurs damesT dignes d^attirer Tadmiration par leurs vertus comme mères de famille , et par les agrémens que leur esprit répandSit dans la société. Sans montrer la grâce de nos dames françaises, elles avaient la leur qui , pour être plus simple, n'en était pas moins attrayante.

Le besoin du repos , la curiosité , Taimable obligeance de mon hôte m'inspiraient un juste désir de 'prolonger mon séjour à Philadelphie; mais à peine avais-je dormi quelques heures, borcé par de douces espérances, qu'un officier, envoyé par M. le baron de Vioménil , me réveilla et m'apporta Tordre de partir sur-le-champ pour les États du nord , afin de porter les duchés de ma cour aux généraux Rochambeau et Washington , campés alors près de la rivière d'Hudson.

J'obéis, fort contrarié d'entreprendre seul un si long voyage, sans valets, sans effets et même bans linge. Mais, au moment ou j'allais me mettre en route , un de mes gens , débarqué de la Chire^ accourut à moi en me criant que la frégate et une partie de mes équipages étaient sauvées; il ne m'apportait cependant qu'im léger porte?

manteau que je plaçai avec mon domestique sur

ou SOUVENIRS. 355

mon suki, et je me mis en chemin, mon|^ sur un assez bon cheval.

Je passai y non sans un vif regret de ne pouvoir m'arréter, près de ce champ fameux de Germanstown où Tarmée américaine, commandée par Washington , prouva en attaquant et en combattant vaiUammant \es Anglais, qu'elle n'était pas abattue par la défaite de Brandy-Wine, et que, si Ton pouvait vaincre quelquefois l'Amérique , il était impossible de la subjuguer.

Je trouvai partout , dans tous les bourgs , dans toutes les villes , dans toutes les maisons particulières oïl je m'arrêtai , la même simplicité de mœurs, la même urbanité^ la même hospitalité, le même zèle pour la cause commune , et le même empressement pour me Êiciliter les moyens d'arriver promptement à ma destination.

A chaque pas sur ma route , j'éprouvais deux impressions contraires, l'une produite par le spectacle des beautés d'une nature sauvage, et l'autre par la fertilité, la variété d'une culture industrieuse et d'un monde civilisé. Tantôt, seul

au milieu de ces immenses forêts , de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha , et dont plusieurs , succombant au poids des siècles , n'attestent plus leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière, je me transportais en idée au moment où les pre-

3 DO MKUOIRES

mier^ navigateurs européens portaient leurs pas sur cet hémispiière inconnu. Tantôt j'admirais de jolis vallons cultivés avec soin , des prés sur lesquels erraient de nombreux troupeaux , des mai* sons propres, élégantes, peintes en diverses couleurs, entourées de petits jardins et de jolies barrières ; plus loin , après d'autres masses de boia, des bourgs bien peuplés, des villes où tout vous, rappelle la civilisation perfectionnée, des écoles , des temples , des universités ; nulle . part l'indigence et la grossièreté; partout la fertilité, l'aisance^ l'urbanité; chez tous les individus cette fierté modeste et tranquille de Thomme indépendant, qui ne voit au-dessus de lui que les lois, et qui ne connaît ni la vanité, ni les préjugés, ni la servilité de nos sociétés européennes : td est le tableau qui, pendant tout mon voyage , surprit et fixa mon attention.

Là , nulle profession utile n'est ridiculisée ni méprisée, et dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux. L'oisiveté seule v serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profession à lui. Chacun y est ou marchand , ou cultivateur, ou artisan ; les moins aisés sont domestiques. ouvriers ou matelots; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de l'Europe , ceux«ci méritent les égards qu'on a pour eux, et

ou souvK?riRS. 357

qu'ils exigent par la décence de leur ton et de leur conduite.

Dans les premiers momens , j'étais un peu surpris^ en entrant dans une taverne, de h. voir tenue par un capitaine, par un major, par un colonel , qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais, de l'exploitation de ses terres , de la vente de ses fruits et de ses denrées.

J'étais encore pins étonné lorsque après avoir répondu aux questions de quelques-ims sur ma famille, et leur ayant dit que mon père était général et ministre^ ils me demandaient quelle était sa profession ou son métier.

Je trouvais partout des chambres propres , des tables bien servies , une chère abondante , mais saine et simple , des boissons un peu trop fortes de rhum et de cannelle, un café trop faible et du thé excellent. Deux choses seulement me choquèrent plus qu'on ne peut le dire : Tune était l'habitude, au moment des toasts, de faire circuler autour de la table un grand bol de punch , dans lequel chaque convive était successivement obligé de boire ; et l'autre de voir, lorsqu'on était couché, un nouvel arrivant venir sans façon partager vos draps et votre lit. Relativement à cç dernier usage, je me montrai un peu rebelle, ei j'obtins j sans trop de peine, d'en être dispensé.

358 Mj£3IOIRE«

Je m'arrétatpeu d'heures dans les jolies TilleB de Trenton et de Princetown , que j'aurais vivement désiré connaître plus en détail : car ces deux villes rappelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington , de La Fayette et d'un grand nombre de guerriers qui avaient su forcer les Anglais, malgré leur tactique et leur nombre , à estimer ce peuple insurgé, pour lequel ils avaient affecté un si injuste mépris, et à reconnaître que l'amour ardent d'une sage liberté est de toutes les puissances la plus redoutable.

A trois lieues de Pompton , je faillis , par une singulière méprise, tomber avec mes dépêches dans les mains de nos ennemis : ce qui aurait été , dans ma carrière, un étrange et malheureux début. L'armée française* avait, peu de temps avant , guivi la route que je parcourais , et cette route était encore jalonnée pour la commodité des malades , des traineurs et des bagages que , dans une si longue marche, elle avait laissés derrière elle.

J'étais seul avec mon domestique et sans guide : à un embranchement de chemins , quelques jalons placés sur une route à Test , par mégarde ou par perfidie , me trompèrent , et je suivis un chemin qui m'éloignait de mon but. Aprè^ avoir marche plusieurs heures, je nVétonnais de ne point

■.' ja

ou souvETfins. 359

encore apercevoir Pompton; enfin j'entrevis une maison isolée, à la porte de laquelle une vieîlle femme était assise et filait ; je m'approchai d'elle et je lui demandai si je serait bientôt à Pompton. Elle rit et me dit : « Vous n'êtes pas sur la route , » et vous voilà à six milles d'Élisabethtown , où se y> trouve un régiment de dragons anglais. »

A ces mots, comme on peut le croire, je retournai promptement sur mes pas , fort heureux d'avoir évité cette mésaventure et les patrouilles anglaises; je ne pus arriver à Pompton que fort avant dans la nuit.

Peu de temps avant d'y entrer , je rencontrai un pauvre Français, lieutenant d'infanterie, con-^ valescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigue , je l'invitai à monter sur mon suki.

Toutes les tavernes de Pompton étaient encombrées de voyageurs : dans la dernière où je me présentai, on me dit que toutes les chambres étaient occupées par un employé aux vivres de notre armée. Je résolus de lui demander de m'en céder une partie; mais la sotte vanité de cet individu, amena entre nous un dialogue assez co-^ mique.

L'officier que j'avais recueilli, imposait peu avec sa physionomie pâle et ses véteméns pleins de poussière. Pour moi , je portais sur mon habit une

3Co . ntÉAiofUES

simple redingote blanche , sans aucune marqtie de grade.

Monsieur l'employé aux vivres nous reçut très* incivilement sans se lever , et nous répondit que nous pouvions chercher ailleurs un logement ^ et qu'il n'y avait point de places pour nous.

Comme je hii répliquais avec vivadté pour liiî f^iire sentir son impolitesse ^ ma redingote , s^ouvrant un peu ^ lui laissa apercevoir \\n bout d*é* {Kuilette qui adotieft son ton, sans cependant abaisser sa fîorté-

« Je suis fâché , me dit-il , de ne pas vous ren cevoir mieux ; mais mes commis et moi nous » n'avons ici que ce qui nous est nécessaire. A » un mille hors de la ville , vous trouverez ^ » je crois ^ une taverne où vous pourrez vous » loger. »

(c Cette course, lui répondis -je, serait, après » une si forte journée et si tard , un peu £iti- » gante, surtout pour ce pauvre officier ma- « ladc, que moi, colonel, j*ai cru devoir trai- » ter un peu plus honnêtement qu^il ne Test par

r. vous. »

A ce mot de colonel j mon employé, changeant subitement de physionomie , m'adresse, ~ei;i balbutiant, quelques excuses, et cependant, encore onlêté , il me propose de me donner une place claus sa chambre , et de conduire lui-mêrae mon

ou sofîVENins. 36 r

officier a l'auberge éloignée qu'il m'a indiquée^ Alors, me laissant aller à une juste colère : «c En » vérité, monsieur, lui dis-je, c'est par tropd'in- 79 convenance : vous avez été brutal pour des » compatriotes que vous croyiez subalternes , un D peu leste pour deux officiers , et assez peu res- » pectueux vis-à-vis d un colonel : il faut vous 9 en punir. Oui, monsieur, je suis colonel, et y» fils du ministre de la guerr^Yous n'avez qu'un » seul moyen pour ra'empêcher de rendre compte » à M. de Rochambeau de votre insolente con- » duite : je ne vous avais demandé qu'une de » vos chambres, à présent je les veux toutes. » Sortez d'ici sur-le-champ avec vos commis , et p cherchez un autre gîte. »

Aussi humble qu'il s^était montré vaniteux , il obéit sans murmurer. Mon pauvre officier fut bien logé , bien couché , et tel fut le dénouement de cette petite scène de comédie.

Peu de temps après , j'arrivai sur les bords de la rivière d'IIndson , à Stoney-Point , poste élevé et important, où se distingua brillamment le major français Fleury, lorsque les Américains le prirent d'assaut.

Nous ne noiTS faisons point d'idée, en Europe « d'un fleuve aussi large, aussi magnifique que. celui dlludson. Les vaisseaux de guerre le remontent ; c'est une véritable mer qui coule entre deux

vastes forêts, âgées de plusieurs siècles, et dont rasi>ect imposant iette le voyaceur dans la plus profonde méditation.

Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Kings-Ferrv, j'aperçus peu d'heures après, avec une joie indicible , le^ tentes du cainp américain ; je le traverstU > et , après avoir fait quelques milles, j'arrivai à Piskill, le ^6 septembre, au quartiergénéral du comte d§Bochambeau ; je lui remis les dépêches de mon père , ainsi que celle de M. de Yioménil , et ce respectable général , me serrant dans ses bras, m'accueillit avec la même tendresse qu il aurait pu montrer à son fils.

Après avoir rempli ce premier devoir, je me rendis aux tentes du régiment de Soissonnals, commandé par le comte de Saint-jVlaime,quî, depuis, prit le nom de comte du Muy, fit avec vaillance plusieurs campagnes dans la guerre de la révolution , et , après la restauration , fut nommé membre de la chambre des pairs.

Le régiment ayant pris les armes , je (us reçu , suivant les usages militaires , colonel en second de ce corps; on m'y accueillit d'autant mieux que mon nom rappelait à ces guerriers de glorieux souvenirs : car, par un singulier hasard, le régiment de Soissonnais, s'appelant autrefois régiment de Ségur, avait brillamment contribué aux victoires de Lawrfeld et de Kocoux. Mon père le

ou SOOVEWIKS. 363

commandait al(ft*s, et ce fut çn marchantà sa tête qu'il reçut dans Tune de ces actions une balle qui lui traversa la poitrine, et dans l'autre un coup de fusil qui lui fracassa le bras. Les mêmes hommes n'existaient plus; mais cette tradition militaire vivait, et ils me reçurent moins en chef ordinaire qu'en eufant du corps.

Un ancien officier me cita même obligeamment, devant tous ses camarades, ces vers tirés d'une épître de Voltaire à madame la duchesse du Aluine , sur la victoire de I^awfeld en 1 7^7 :

Ange» des cienx, puii^unces immortelles, Qui présidez à nos jours pastigers, Sauvez Lautrec au milieu des dangers; Mettez Ségur à Tombre de vos ailes.

Déjà Rocoux vit déchirer sou flanc :

Ayez pitié de cet âge si tendre ; Ne versez pas les restes de ce sang, Que pour Louis il brûle de répandre.

Comme j'étais arrivé en véritable naufragé , c'est-à-dire n'apportant rien que mon uniforme et mon épée, le comte de Saint-Maime, en bon frère d'armes , partagea cordialement avec moi tout ce qu'il possédait ; grâce à lui, il ne me manqua rien en tentes , en équipages , et nous fîmes table commune, à laquelle, tout le reste de cette campagne, nous invitâmes quotidiennement les officiers de notre corps : car de longues mar-

*^C4 MiaiofRXS

ches, du nord au sud et du sud ail nord des États» Unis, avaient usé tous leurs modestes équipages.

Trouvant les armées combinées près de New- York , j'avais espéré que nous entreprendrions le siège de cette place importante ; mais cet espoir ne se réalisa pas. Peu de jours après, nous allâmes occuper un autre camp, celui deCrampont, entre la rivière du nord et celle de Croton. LÀ, je cessai de vivre d'emprunt; mes gens et mes équipages^ débarqués de la Gloire^ m'arrivèrent et e£facè» rent ainsi les traces de ma mésaventureuse entrée dans la Delaware.

La vie des camps, lorsqu'on ne se bat point, est à lu fois active et oisive; ce qui plaît à beaucoup do gens : car on y tue le temps sans l'employer; on s'y fatigue beaucoup sans rien £iire. Les jeunes militaires instruits y oublient ce qu'ils ont appris, et n y apprennent rien de ce qu'ils ne savent pas.

Habitué à m'occupcr, loin d'en avoir le loisir, j étais forcé, après les exercices, de courir successivement chez tous nos généraux, dont les quar* tiers étaient assez éloignés les uns des* autres, on bien je me voyais chez moi livré à tous les visi« teurs : car les tentes n'ont point de clef, et la importuns n'ont pas de mesure ; je n'étais libre qu'à l'arrivée de la nuit, et je retrouvais alors, avec délices, quelques heures pour penser et pour lire.

on sofVENins. 365

Les grenadiers du régiment de Soissonnais me donnèrent ime Arque d'affection aussi touchante que neuve, et dont je garde un doux souvenir. Profitant d*un jour où j'étais de service et envoyé en recdhnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement, qu'à mon retour dans le camp, à l'entrée de la nuit, j'aperçus, près de ma canonnière, la tente ronde qui me servait de cabinet, illuminée, ornée de feuillages, et dans l'intérieur je vis une petite cheminée très-bien construite, une sorte de parquet fort bien fait, ime table commode et de larges tablettes suspendues aux parois de la tente, et sur lesquelles tous mes livres étaient rangés avec ordre. Ces braves gens jouissaient de ma surprise; et, lorsque je les remerciai, ils me répondirent : « Vous partagez » de si bon coeur nos travaux, que nous nous » plaisons à contribuer aux vôtres; nous voulons y vous prouver combien nous aimons un chef qui » nous soigne* et qui nous çiime. »

Je profitai de quelquesjours de loisir pour aller visiter le fort de West-Point, et je ne pris pour compagnon dans cette course que M. Duplessis- Mauduit, officier d'artillerie, qui s'était rendu célèbre par plusieurs actions d'intrépidité, que les plus braves Romains n'auraient pas désavouées.

Son caractère paraissait aussi original que sa valeur était brillante. Dans sa. jeunesse, ayant eu

une dispute et fait un pari d'un écu sur la vraie position de l'armée des Athénièlk et de celle des Perses à la bataille de Platée, connue il était à la fois pauvre et entêté , voulant absolument vérifier le fait en question y mais sans se ruiner , il entreprit et acheva à pied un voyage en Grèce.

On le vit toujours en Amérique, en avant de tous dans les attaques, le premier dans les assauts et le dernier dans les retraites. Cliargé une fois de reconnaître le camp retranché des ennemis, il s'en approcha seul hardiment, couvert des ombres de la nuit, se traîna k terre, sur le ventre, jusqu'au pied des palissades, en arracha quelquesunes , et ne revint au camp américain qu'après avoir pénétré dans les retrancfaemens anglais qu'il devait reconnaître.

Cet ofBcier portait jusqu'à l'excès l'amour de la liberté et de l'égalité; il se fâchait lorsqu'on lenommait monsieur^ et voulait qu'on l'appelât tout simplement Thomas Duplessis-Mauduir. Sa vie fut courte et sa fin malheureuse : employé k Saint- Domingue, il se jeta au milieu d'uue émeute potir l'apaiser, et fut assassiné par les nègres, dont il voulait réprimer la furie.

1^1 forteresse de West-Point, située sur un mont escarpé , au pied duquel coule la rivière du Nord oud'IIudson, était doublement fortifiée par la nature, par l'art, etre«;;arilée comme inexpugnable.

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Ce fut ce poste important , appelé à juste titre la clef des États-Unis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.

Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite on avait confié le commandement de cette place au général Knox, autrefois libraire, et qui s'éleva au plus haut grade par un rare mérite ; c'était un des officiers les plus instruits et les plus braves de l'Amérique. Il m'accueillit avec cordialité, et me fit voir tous ses moyens de défense. J'ai rencontré dans mes voyages peu d'hommes ck>nt la conversation fût à la fois plus agréable et plus instructive.

C'est à West- Point plus qu*en tout autre endroit^ qu'on est saisi d'étonnement à l'aspect de cette rivière du Nord , dont la largeur est d'une lieue , que des bàtimens de guerre remontent jusqu'à Albany, et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées , couvertes de pins, d'antiques chcnes et de noirs cyprès.

Cette vue âpre et sauvage m'inspirait des pensées tristes et profondes ^ et , comme on le dit à présent, romantiques ; elles étaient animées par l'entretien de Mauduit , qui me rappelait les di* vers événcmens dont ce lieu avait été le théâti*e , et tous les combats que depuis cinq ans la liberté v avait livrés contre les forces redoutables de ses i^nnemis.

3'avouc qu'en regardant ces masses gigantcs* ques de rochers , ces abîmes sans fond et ces immenses forets , je n'imaginais pas comment J» Anglais avaient pu si Iong»tèmps conserver Tes* poir chimérique de subjuguer un peuple défendu par ces inexpugnables remparts , et enflammé par Tamour de Tindépenuance.

Après ce voyage intéressant, jei*evins au camp de Crampont. Nous restâmes quelques semaines sans autre occupation que des visites de postes, quelques reconnaissances, des exercices fréquens et tous les devoirs de détail du métier.

Je n'étais di^dommagé de cette inaction que par les curieux entretiens de tous ceux qui, soit dans notre armée , soit dans celle des Américains, avaient le plus contribué au succès de cette guerre, et qui pouvaient le mieux m'instruire des institutions du pays, des causes de sa révolution , de ses progrès, de ses obstacles, enfin de tout ce (qu'une vive curiosité m'avait fait désirer depuis si long-temps d'étudier de près et d'approfondir.

Je fus heureusement secondé, dans mes reche^ cbes, par un guide aussi aimable qu'éclairé, par le chevalier de Chastellux , ami intime de mon père et mon parent très-proche. Le nom de cet académicien spirituel , de cet ofQcier général distingué, de ce savant sans morgue, qui savait allier le mériti? d^ine érudition vaste aux.agrénieu^

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d'un style pur et correct , est encore vénéré dans toute cette Amérique dont son épée défendit l'indépendance.

Ses écrits , estimés en France , sont mieux appréciés au dehors : on y a mieux senti le mérite de son livre sur la félicité publique. Cet ouvrage curieux abat beaucoup d'idoles antiques ; il contient des vérités nouvelles et importantes, et nous prouve, ïivec autant d'esprit que de raison , combien, grâce aux lumières de la philosophie, le sort des nations modé^nçs est préférable à celui de ces peuples héroïques, dont on ne montre que les grandeurs à notre jeunesse trompée.

L'auteur, sans se laisser éblouir par l'auréole de cette gloire antique , nous rappelle l'imperfection , l'injustice de leurs lois, qui maintenaient en esclavage et traitaient comme de vils troupeaux les dix^ neuf vingtièmes du genre humain, la barbarie dé leurs mœurs, la folie souvent cruelle de leurs cultes, et leur profonde ignorance dans un grand nombre de sciences géographiques, physiques, industrielles, mathématiques, théoriques ou pratiques, qui, fleurissant aujourd'hui des extrémités de l'Europe à celles de l'Amérique, perfectionnent sans cesse la civilisation, répandent partout l'ordre, la sécurité, l'aisance, font opérer aux arts des prodiges , allègent nos maux , centuplent nos jouissances ^ établissent entre tous les peuples Té- I. a4

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