‹ Mémoires, souvenirs et anecdotesChapitre 9 sur 14 · X2 MEMOIRES · texte numérisé non relu

X2 MEMOIRES

promis de ne jamais m'en séparer ; mais sa prophétie ne se vérifia point: car, peu de jours après, la lièvre me prit, et, comme on le verra bientôt , je fis naufrage sur les côtes d'Amérique et je perdis tous mes bagages.

Nos amours platoniques du parloir inspirèrent; nous dit-on, quelque inquiétude dans la ville; les frères , les oncles , les galans s'alarmèrent Le bruit se répandit qu'au milieu de ces jeux , nous avions eu la témérité de demander furtivement à nos jeunes pensionnaires , le moyen de nous entretenir ensemble sans grille, et de franchir la nuit les murs du jardin. Je ne sais ce qui aurait pu en arriver, et si notre petit roman ne se serait pas terminé , à l'antique inode espagnole et portugaise , par quelques sérénades troublées et par quelques coups d'épée ; ce qui est certain , c'est que nous aperçûmes, en nous retirant, plusieurs hommes à grands manteaux et à larges chapeaux rabattus qui semblaient nous épier.

Quoi qu'il en soit, le vent qui s'élevait, ou la prudence de M. de La Touche, dissipa promptement toute espérance et toute inquiétude. Le signal du départ fut donné; trois coups de canon nous rappelèrent à bord, et nous n'eûmes que 1*^ temps de revenir dire adieu à nos belles , que nou trouvâmes inconsolables.

Les grilles du parloir étaient attristées par de

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guirlandes de scabieuses , que nos jeunes dames appelaient fleurs de regret, ou, dans leur langue, seudades. La bonne abbesse avait la larme à Tœil ; je crois même que , pour la première fois de sa vie, elle laissa tomber sa crosse. Chacune de nos jeunes senhora nous fit présent d'une pensée, que nous attachâmes à nos cocardes, et d'un mouchoir qu'elles mouillèrent de leurs larmes. Enfin, nous partîmes avec leur image dans le cœur.

Notre aimable couvent, qui n'aurait peut-être pas été déplacé à côté des anciens temples d'Amathonte et de Gnide, m'a jusqu'à présent un peu distrait du tableau politique et moral de Tercère et d'Angra; mais, au fond, il est si peu intéressant qu'une esquisse en quatre lignes suffira.

Si la nature a fait de Tercère un paradis terrestre, en dépit d'elle, les moines, une ignorante administration et le pouvoir arbitraire, en ont fait un pauvre , triste et ennuyeux séjour.

Sur dix ou douze mille habitans, on y compte six ou sept cents religieux ou religieuses. La dévotion s'y mêle au libertinage, d'une manière aussi indécente que ridicule , et rien n'est plus commun que d'y voir, dans la soirée, les agaceries et les propos lascifs des courtisanes, interrompus par des génuflexions et de nombreux signes de croix lorsqu'on sonne Vangehcs. Il y a dans cette colonie des inquisiteurs ; on m'a assuré qu'ils ne brûlaient

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personne et qu'ils se contentaient d'emprisonner Jes pécheurs et de confisquer leurs biens.

Je ne sais pas si les Portugais d'Angra méritent leur vieille réputation, et si on y trouve beaucoup de jaloux ; mais à toutes les fenêtres on n'aperçoit que des jalousies presque toujours en mouvement pour vous aimonccr qu'il y a derrière elles des femmes qui aiment à voir, et qui désireraient être vues.

Toutes les causes sont portées à un tribunal qu'on dit assez juste ; il est présidé par le gouverneur lorsqu'il s'agit d affaires importantes. Nous allâmes chez ce gouverneur, que nous ne pûmes voir parce qu'il était malade. Si je ne me rappelle pas ses noms , c'est qu'il en avait dix ou douze. Monsieur son fils , don Joseph Mendoça , nous reçut à sa place, avec toutes les étiquettes du vieux temps, dans im palais assez gothique.

(]e qu il y eut de plus remarquable dans cette audience, ce fut la frugalité des légers rafraîchissemens qu'il nous offrit, la sécheresse de son en* trctien, l'étrange naïveté de ses questions, et la bizarrerie de son accoutrement.il était paré d*un vieil habit écarlatc râpé, galonné d'or, et d'uo énorme chapeau non moins magnifiquement bordé. Une veste à grandes basques, d'une cou<> leur bleu tendre, et ime culotte jaune, complétaient sa toilette. Il ressemblait plutôt à un ao

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leur d opéra buffa qu'à un gouverneur de colonie.

Une seconde visite ne nous parut pas nécessaire; mais il fut invité à dîner par M. de la Touche. 11 vint à bord de V Aigle et parut s'y amuser, il nous montra quelque instruction enveloppée dans un baragouin presque inintelligible et qu'il croyait français. Au reste, comme il était jeime et jovial, il réjouit beaucoup l'équipage en faisant l'exei'cice d'une manière assez gauche, et nous étourdit d'une façon presque insupportable, en prenant un taipbour qu'il battit impitoyablement avec deux de ses courtisans pendant une demi* heure, assurant que c'était l'instrument qu'il ai* mait le* mieux. Le dénouement de sa petite campagne maritime ne fut pas heureux : car, en nous quittant, effrayé par un roulis violent, il posa maladroitement sa main sur le bord du canot, qui, venant alors à heurter rudement l'escalier de la fri'gate, lui écrasa le pouce.

Nous ne pensâmes pus long-temps à ce pauvre gouverneur; mais, après avoir perdu de vue l'archipel des Açores , nous rêvions encore souvent à madame l'abbesse et à son joli troupeau.

Les scènes galantes du parloir d'Angra que je viens de retracer fidèlement, et dont le prince de Broglie fit aussi une petite relation que j'ai vue, frappèrent tellement l'imagination du duc de Lauzun; qil^^i6s échaiifTcrent sa verve et qu'il ea

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fit le sujet d'un petit drame héroï-comique, dont le titre était le Duc de Marlborough.

Nous comptions continuer à cingler vers le midi pour chercher les vents alizés, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes M. de La Touche diriger notre marche vers le nord-ouest; nous ne tardâmes par à savoir la cause de cette soudaine résolution.

Indépendamment des deux millions cinq cent mille livres que t Aigle portait en Amérique, M. de T^ Touche était chargé de dépêches qu'il ne devait ouvrir qu'à la hauteur des Açores. Or, jugez quels durent être son repentir et son inquiétude , lorsqu'on ouvrant ces dépêches*, il lut Tordre de faire la plus grande diligence , d'éviter tout combat et toute poursuite qui aurait pu le retarder , parce que ces dépêches contenaient le plan des opérations d'une nouvelle campagne , et qu'on voulait que ce plan parvînt sous le plus bref délai au comte de Rochambeau, ainsi qu'au chef de nos forces navales , le marquis de Yaudreuil , qui nous attendait dans un des ports de l'Amérique septentrionale.

Honteux trop tardivement d'avoir navigué avec tant de lenteur pour remorquer le vaisseau marchand qui portait sa maltresse, et d'avoir donné chasse sans nécessité à tous les bâtimens qu'il avait aperçus , M. de La Touche crut réparer le

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temps perdu en fit dirigeant par le plus court chemin vers les côtes américaines. L'événement prouva qu'il se trompait : car le vaisseau marchand qu'il abandonna, ayant poursuivi sa route jusqu'aux Canaries , où il trouva les vents alizés , arriva, favorisé par eux, le même jour que nous à l'embouchure de la Delaware.

Des calmes , trop fréquens dans cette saison , nous firent perdre plus de quinze jours. Dans le * reste de'notre traversée , nous évitâmes avec soin tout ce qui pouvait ralentir notre course.

Nous ne fîmes qu'une seule prise , qui passait si près de nous que nous ne pûmes nous empêcher de profiter de cette occasion. C'était un pauvre petit bâtiment anglais qui n'avait d'autre chargement que des pommes et des fruits ; mais au milieu d'une longue navigation , privés d'eau et de rafiraichissemens , une telle prise semble un trésor.

Tous les soirs de très bonne heure nous étei-' gnions nos feux pour qu'aucun navire ne nous aperçût : car nous étions avertis qu'une escadre anglaise devait chercher à s'opposer à notre marche et à intercepter les deux millions dont nous étions chargés. Cependant ces précautions ne purent, comme on va le voir , nous empêcher de soutenir un combat très vif avec un vaisseau de guerre , combat mémorable et qui fit beaucoup d'honneur

aux coininaiulans de nos frégates, ainsi qifà nos équipages.

Kous étions à la hauteur des Berniudes, lorsqu'ouiDilieu de la nuit du 4 au 5 septembre, nous entendîmes sur la nier quelques cris plaîntî&; c était la vul\ d'un honnne qui nageait et se débattait contre les flots. Il faisait partie de l'équipape de fyJigle; étant monté sur une vei^ue, un roulis 1 avait fait tomber dans Teau sans que ses compagnons s'en fussent aperçus. Par un bonheur très>rare, nous nous trouvions alors si directement dans les eaux de rjiglcy que nous passâmes près de cet infortuué. Aussitôt, ayant fait allumer des fanaux, nous mimes un canot à la mer, et nous parviiniies à sauver ce mallieureux matelot.

Nos feux s'éteignirent de nouveau, et tout rentrait dans le calme ainsi que dans robsamié, lorsque Toilicier de quart nous avertit qu'au travers des ombres de la nuit , il apercevait un bâtiment qui arrivait sur nous et qui déjà s'en tiouTait très procbe.

Aussitôt on sonna le branle-bas: nous nous levâmes , nous nous annâmes précipitamment ; en moins de trois minutes, les liamacs, les meubles s'enlevèrent , les cloisons sautèrent , les batteries se netto}èrent; chacun courut à son poste, et tout fut p? et en cas de combat.

Cette diligence en effet était très nécessaire.

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L'obscurité était si épaisse, qu'on ne distingua bien ce bâtiment qu'au moment où il fut à portée de fusil de nouis. Il régnait peu de vent; mais, comme ce bâtiment et notre frégate couraient à bord opposé, la distance qui nous séparait, diminuait à chaque instant.

Nous n'avions à bord de la Gloire que de mauvaises lunettes de nuit. Ainsi , jugeant mal les dimensions du vaisseau qui venait à nous , nous Je prîmes d'abord pour im navire marchand. Cependant l'Aigle^ qui était au vent à nous, et qui avait de meilleures lunettes^ s'approcha^ et M. de La Touche nous cria de nous éloigner, parce que ce bâtiment était un vaisseau de guerre; le bruit des flots nous empêcha de distinguer ses paroles.

Cependant, le navire qui venait sur nous, tira, pour nous héler , un coup de canon à boulet ; il était déjà tard pour profiter de l'avantage du vent et pour nous éloigner; d'ailleurs le navire inconnu, étant alors par notre travers-, et noii^ tirant un second coi^) de canon , nous empêcha de contimier Aotre iX)i|versation avec V Aigle; nous ne nous occupâmes qu'à répondre p^r des coups de canon à ceu^ qu'on nous avait tirés.

Dans le même temps V Aigle , qui croyait que nous avions entendu son. avertissement ^ tenait le vent , et s'était déjà considérablem^t éloigné; mais , s'apercevant enfin que nous ne le suivions

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