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On a vamement recueilli et élevé avec soin, dans les collèges anglais ou américains, plusieurs enfans sauvages abandonnés par leurs parens ; et, qiioiqu on leur eût Êiit connaître les élémens des sciences, des arts; quoiqu'ils eussent été vêtus, nourris comme les Européens, et qu'ils eussent joui de toutes les commodités de la vie sociale; dès qi/ayaut atteint 1 âge de la force ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forets, dans les cabanes de leurs pères, pour y goûter les charmes dune liberté orageuse et d'une vie errante, qu'ils préfèrent à tout. Aucune liberté ne leur parait mériter ce nom dès qu'on la ret» treint par des limites.
Ci-'pendant quelc[ues centaines d'individus de la nation des Naragansets, par des causes que j'ignore , étaient restés dans le lieu de leur naissance, au moment du départ de leurs compatriotes. Peu à peu, leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s'était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuplés, de villes commerçantes; de sorte qu'au centre d'une province américaine, riche et industrieuse, cette pauvre tribu iudieune s'offrait aux regards étonnés comme une oasis sauvage, placée au milieu du plus florissant tableau de civilisation.
Ces Indiens, isolés par leurs mœurs dans ce
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magnifique entourage, étaient restés inviolablement attachés aux usages, au culte et à la manière de vivre de leur nation. On ne remarquait en eux aucun progrès. Rien n'était changé dans la misérable construction de leurs cabanes, dans la forme de leurs vêtemens, ou plutôt de leurs couvertures; ils conservaient les mêmes habitudes, le même langage; mais leur population diminuait chaque année, et peut-être aujourd'hui n'en reste-t-il aucune trace.
Notre armée était campée sur le chemin de Boston, à trois milles de Providence. L'automne ressemblait à un hiver : le froid était aigu et la neige abondante. Comme nous n'étions pas encore certains du temps de notre départ^ qui pouvait être fort retardé, M. de Rochambeau fit faire des baraques pour les soldats, et permit aux colonels de se loger dans des maisons , où chacun s'empressait à l'envi de nous offrir un asile.
Cette permission me procura le plaisir d'observer plus en détail la vie intérieure d'une famille américaine. Je fus enchanté de la simplicité, de la pureté de mœurs et de la franche cordialité de mes hôtes. Leur politesse ^ qui se montrait sans apprêts, n'en était que plus aimable; ils avaientà la fois de l'instruction et de la bonhomie; tout y était naturel; il semblait que tous leurs devoirs fussent pour eux des plaisirs. L'esprit; chez eux.
n'était que le bon sens. La raison et la bonté dictaient leurs paroles, et présidaientà leur conduite. Réellement on doit convenir que la vérité et le bonheur, loin d'être, comme l'ont dit des philosophes moroses, totalement exilés de la terre, se rencontrent à chaque pas en Amérique.
Quoique les instructions reçues par M. de Rochambeau lui laissassent beaucoup de latitude relativement aux circonstances qu'il aurait été impossible de prévoir de si loin, tout le décidait de plus en plus à exécuter le plan des minifitres. Les nouvelles qu'il recevait concouraient à loi prouver que les Anglais , renonçant à l'espoir de subjuger les États-Unis , voulaient évacuer Charlestown , ne laisser qu'un corps de troupes hessoises dans New -York, et qu'ils formaient le dessein de porter toutes leurs forces aux Antilles , pour y défendre leurs îles et attaquer les nôtres.
Il est vrai que des avis précédens avaient pu faire croire que le général Clinton , avant d'évacuer l'Amérique septentrionale ^ tenterait un coi^ d'éclat , sortirait de ses retranchemens et attaquerait les armées alliées. C'était ce motif qui avait retardé notre marche , dans l'espoir de faire repentir le général anglais de sa témérité; mais, soit qu'il eût formé ou non ce projet , le Êiit est qu'il se tint prudemment renfermé dans ses lignes.
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Ainsi rien ne nous arrêtait plus, et nous attendions avec impatience le moment où l'escadre de M. de Vaudreuil serait prête à nous recevoir.
M. de Rochambeau , voulant, jusqu'au dernier moment , prouver , par les détails de sa conduite comme par les grands services qu'il avait rendus, combien il désirait conserver l'affection des Amériaiins et emporter leurs regrets^ donna, dans la ville de Providence , de fréquentes assemblées et des bals nombreux où Ton accourait de dix lieues à la ronde.
Je ne me rappelle point avoir vu réunis, dans aucun autre lieu, plus de gaité et moins de confusion, plus de jolies femmes et de bons ménages, plus de grâce et moins de coquetterie , un mélange plus complet de personnes de toutes classes, entre lesquelles une égale décence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence, cet ordre, cette liberté sage, cette félicité de la nouvelle république si mûre dès son berceau, étaient le sujet continuel de ma surprise et l'objet de mes entretiens fréquens avec le chevalier de Chastellux.
Tout , dans la fondation de ces riches colonies , dans leur révolution , dans leur législation , offrait une espèce de phénomène dont l'histoire ne donne point d'exemple, et qu'il faut expliquer par des causes toutes différentes de celles qui ont amené
la naissance , la formation et les progrès de tous les gouvernemens connus.
Sans parler ici des peuples de Tantiquité, dont rorigitie est enveloppée de ténèbres, et dont les premières époques sont mêlées de fables et de prodiges, il suffira de remarquer que presque tous les gouvernemens modernes ont du leur naissance à la conquête, leur police à la force militaire, leur accroissement à la fortune.
Les conquérans, les destructeurs barbares de Tempire romain, lentement adouc'.s par l'adoption du culte évangélique, créèrent des gouvernemens, ou plutôt des aggrégations de guerriers, qui, en se partageant les terres, n'offrirent long-temps que Timage d'une aristocratie militaire, campée sur le théâtre de ses victoires.
Les premiers, ou les officiers de cette aristocratie y opprimant les vaincus et respectant peu leur propre chef, devinrent des grands^ des maires du palais, des i:ouverueurs et commandans de provinces, des juges et niauistrats peu soumis, plus taixlf des durs, des comtes, des seigneurs, des nobles, des chevaliers. Us sVmparèrent de tous les pouvoirs royaux. Les évêques, les abbés les imitèrent; autant de seigneuries, autant de lois et de coutumes.
Cependant, pour mettre un terme à Tanarchie, Êe chaos s'organisa; la puissance féodale naquit
ou SOUVENIUS. Sgi
Peu à peu , à Taide de la hiérarchie établie par ce système, les rois, secondés par les peuples , agrandirent leur pouvoir, et raffermirent aux dépens de celui des seigneurs.
De là sortit enfin l'ordre monarchique que nous voyons établi dans la plus grande partie des États de l'Europe , ordre imposant, mais nécessairement mêlé, dans sa composition, des débris de la féodalité et des restes de Tantique puissance du clergé.
Ainsi la liberté s'y trouve toujours aux prises avec le pouvoir de la royauté, qui concentre en elle toutes les forcés des anciennes seigneuries; légalité s'y voit constamment écartée par lessou" venirs ou les préjugés d'une noblesse dépouillée (le sa puissance , mais non de ses antiques prétentions et de sa fierté; enfin, presque partout la tolérance y rencontre l'opposition d'un culte plus ou moins dominant.
Dans presque toutes les républiques de l'Europe, il est resté des traces plus ou moins fortes des anciennes institutions féodales, et, en Angleterre, c'est Acore l'aristocratie qui fait la base de la législation. On pourrait dire qu'elle y a conservé même plus d'antiques privilèges que celle dt^s autres contrées , parce qu'elle a eu l'heureuse sagesse de se rendre patronne de la liberté publique, et de s'unir au peuple contre le pouvoir aibilrairc.
39^ M£1IOIIi£ft
Ce court tableau et la lecture de l'histoire de tous les pays montreut assez combien il a été impossible et combien même il serait difficile k présent d'y rendre la législation une, simple, égale pour tous, et de la dégager des Kvrées et de la big<irrure des mœurs anciennes.
Par un hasard étonnant, la nouvelle république de l'Amérique du nord , fondée dans son origine, non par la conquête, mais par les transactions du pacifique Penn, n'a eu à combattre, à vaincre aucun de ses obstacles. Les législateurs , travaillant dans un siècle de lumières, sans se voir obligés de triompher d'un pouvoir militaire, de limiter une autorité absolue, de dépouiller un clergé dominant de sa puissance, une noblesse de ses droits, une foule de Ëimilles de leurs fortunes, et de construire leur nouvel édifice sur des débris cimentés de sang, ont pu fonder leurs institutions sur les principes de la raison, de la complète liberté, de l'égalité politique; aucim vieux préjugé, aucun fantôme antique ne se plaçait entr*eux et la lumière de la vérité. Un seul eflbrt, une seule i(nerre, pour secouer le joug de la mère-patrie, ;• r.'ifT; pour les affranchir de toute gêne ; et leqrs lois , faites uniqueirenî dans le but de l'intérêt général, ont été4racées sur une table rase, sans être arrêtées par nul esprit de classes, de sectes, de partis ou d'intérêts privés.
ou SOUVEÎÇtRS, 393
Le résultat de cette position sans exemple et de toutes ces circonstances inouïes jusqu'à présent , a été l'établissement d'un gouvernement aussi parfait qu'il en puisse sortir de la main des hommes, gouvernement dont une prospérité toujours croissante depuis un demi siècle prouve la
sas[e.%se.
Déjà les fruits en ont été répandus au loin, et de plus en plus il en jaillira des lumières qui aideront partout les hommes à sortir ou du chaos de l'anarchie , ou des ténèbres répandues sur eux par le despotisme; on profitera sans doute de leurs leçons et de leur expérience; chaque jour en donne la preuve.
Cependant il serait téméraire, au lieu de n'y prendre que ce qui peut être applicable à chacun suivant sa position, il serait téméraire, dis-je , de vouloir les choisir en tout pour modèles dans les anciens pays civilisés, puisqu'on ne pourrait y fonder de pareilles institutions que sur des ruines, et après avoir surmonté des résistances presque invincibles. .
D'ailleurs les États européens , environnés de voisins puissaus, sont obligés d'être toujours armés , d'entretenir de nombreuses troupes soldées, et cette nécessité est incompatible avec la nature et la pleine liberté d'un gouvernement semblable à celui des États-Unis.
Tout se réunit comine par prodige pour iavo* riser cette nouvelle législation ^ et ce qui semblait mémo un écueil se trouva servir d'aide et d'appui. .D'abord la grandeur immense de cette partie du continent américain , loin d'embarrasser les fondateurs de la république, les seconda merveilleusement : car cette terre, qui n'avait à l'ouest de limites que l'océan Pacifique, et de voisin que le Kamtschatka, n'étant habitée que par de faibles tribus indiennes, permettait aux Américains civilisés l'occupation facile d'un territoii'e presque sans bornes.
Il en résulta l'efifet le plus heureux pour la morale de ce nouveau peuple. Ce qui est dangereux en tout pays, c'est la misère et l'oisiveté forcée d'une foule de prolétaires; or, dans les Etats-Unis on n'a point à craindre ce fléau, puisqu'il y a partout plus de terres que d^hommes, et que tous ceux qui veulent et savent travailler, trouvent des moyens d'exister et même de s'enrichir, sans élre jamais tentés d'avoir recours pour vivre aux filouteries^ au vol, à l'assassinat ou à la révolte.
On pouvait craindre aussi que, cette cxNitrée étant peuplée depuis un siècle par des Européens venus de toutes les nations et y apportant tous des croyances , des mœurs et des habitudes différentes, il ne fut presque impossible, non seule-
Oir SOUVENIRS. SqS
ment (le les soumettre à une législation uniforme, mais même de les dire vivre en bon accord et en paix.
Cependant l'expérience prouva combien cette crainte était peu fondée , puisque tous ceux qui avaient abandonné leur patrie pour venir habiter l'Amérique , étaient des hommes persécutés et proscrits chez eux , soit à cause de leur croyance, soit pour s'être trouvés mêlés à des troubles politiques, et opprimés par la tyrannie du parti qui les avait vaincus.
Tels furent les motifs qui décidèrent un grand nombre de Hollandais à porter dans la Nouvelle- Angleterre , à New- York , leur activité commerciale; des Suédois , à venir labourer les champs de New-Jersey et de la Delaware. Les presbytériens de la Grande-Bretagne cherchèrent à Boston un abri contre les persécutions religieuses; les anabaptistes allemands , les catholiques irlandais, dépouillés de leurs biens, coururent demander du repos et un abri en Pensylvanie ; enfin , un grand nombre de Français protestans se réfugièrent dans les Carolines. Pour tant d'opprimés la liberté était, non seulement un besoin, mais une passion.
Malgré quelques actes arbitraires du gouvernement anglais, les colons américains trouvaient, sous la protection des lois anglaises , une grande
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partie de cette liberté et de ces droits qu'ils auraient voulu Taincment réclamer dans les Ueux de leur naissance: aussi tous se soumirent, sans aucun regret, aux lois qui régissaient les colonies.
De plus, la multiplicité des cultes rendit panni eux. la tolérance indispensable. Ce qu'on trouvera même pput-élre singulier, c'est que les catholiques en donnèrent l'exemple. Aucune croyance n'y fut donc dominante ni privilégiée. Les minis» très de chaque culte furent payés par ceux qui le professaient, et il s'établit cntr'eux, non une jalousie funeste , mère des discordes , mais une louable émulation en charité, en bienveillance et en vertus.
Ce fut de cette sorte que se formèrent aux principes de justice, déraison, de tolérance et tl'une vraie liberté, les esprits d'ime nation qui n'avait à craindre ni le fanatisme religieux , ni l'orgueil d'une classe privilégiée, ni la turbulence d'une populace oisive et malheureuse; et, tous jouissant des mêmes droits, l'intérêt général n'y fut plus distinct pour eux de l'intérêt privé.
Dans cette heureuse situation, les défrichemens se multiplièrent, l'aisance se répandit, et la population s'accrut si rapidement, que le gouvernement britannique en prit ombrage» et se servit injustement de son pouvoir pour arrêter cette prospérité croissante. Il défendit de Anlti-
ou SOUVXHfKS. 'HqiJ
pÙer les étaMissemens qui se formaient loin des côtes; il gêna le commerce par de fiscales restrictions ; et plusieurs gouverneurs de province coramencèrent méine à persécuter quelque sectes , emiemies du culte anglican. L«s Américains se plaignirent vivement à Londres, et fuï^nt mal accueillis. La fiscalité appesantit de plus en plus son joug. On continua à humilier ces hcHome^ fiers, en déportant en Amérique des gens sans aveu, ou des coupables condamnés par les tribunaux. Les actes du parlement, relatifs au thé et au timbre, achevèrent d'aigrir les esprits. Plusieurs colons, distingués par leurmérite, furent envoyés à Londres, et y firent entendre, non d'humbles doléances , mais le langage d'hommes libres qui connaissaient leurs droits et qui sentaient leur force.
Malgré les sages avis d'une oppositioii édaîrée, le ministère anglais ne répondit aux Américains que par des menaces et par des mesures violentes. Ils se soulevèrent, le cri de liberté s'éleva de toutes parts; ou courut aux armes, la révolution éclata, et l'indépendance fut déclarée.
Au milieu des orages de la guerre; il &Uait décider si on aurait une monarchie, si un formerait plusieurs républiques , ou si on les unirait toutes par un lien commun. Ce fut alors qu'on recueillit les heureux fruits de tous ces germes de proapé-
rite et d'harmonie que j'ai mentionnés plus haut. Tandis qu'on se battait avec courage contre un ennemi superbe et puissant, chacun des treize États fit tranquillement sa constitution, et nomma de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques , les délibérations mûres et sages Un lien commim rendit la confédération puissante , et la législation particulière de chaque État garantit sa liberté locale. Peu de changemens s'introduisirent dans les lois civiles et dans les mœurs. Le gouvernement seul fut changé. Un président élu pour peu d'années , sans gardes , sans privilèges , soumis à la justice comme tous les citoyens , et responsable comme les ministres qu'il nommait, exerça le ])ouvoir exécutif, mais seulement pour les objets relatifs à la politique extérieure, au commerce maritime, et à la défense générale des répid>liques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années, était surveillée par un sénat et par une chambre (le députés, représentant les treize États qui les avaient élus; ainsi tout ce qiie peuvent exiger Tordre public, la complète liberté et la sûreté de la confédération, se trouva établi par ime merveilleuse prudence, qui prévoyait et réglait même d'avance le mode des changemens que le temps et rexpérience pourraient forcer de fiiire à la constitution.
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Enfin , au grand étonnement de tontes les nations, et même des sages de chaque pays, on vit s'élever, dans cette Amérique, naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n'avaient point encore donné d'idées. Le seul danger qui pourrait menacer dans l'avenir cette heureuse république , formée alors par trois millions d'habitans et qui compte aujourd'hui dix millions de citoyens, c'est l'excessive richesse que son commerce lui promet, et le luxe corrupteur qui peut en être la suite.
Se^ provinces méridionales doivent encore entrevoir et éviter un autre écueil : on y trouve des habitans pauvres en grand nombre , et de grands propriétaires dont les fortunes sont colossales. Ces fortunes sont alimentées et ne semblent pouvoir se soutenir que par le travail d'une population de noirs, d'esclaves, qui se multiplient chaque année , et qui peuvent être fréquemment portés au désespoir et à la révolte, par le contraste de leuR servitude avec la liberté entière, dont les hommes de la même couleur jouissent dans les autres États de l'union.
Enfin, cette différence de moeurs et de situation entre le nord et le sud, ne doit-elle pas faire redouter, pour d'autres temps, une séparation politique qui affaiblirait et romprait peut-être cet
4oO MKATOinES
heureux faisceau y qui ne peut conserver sa force qu en restant uni et serré ? Telle fut la triste pensée qui termina le dernier entretien que j'eus avec le chevalier deChastellux, au moment où il s'éloigna de l'armée.
Avant de finir ces observations sur les causes de la prospérité des États-Unis , je dois dire que le choix fait par le roi du comte de Rochambeau, pour commander l'armée française, fut encore un bonheur signalé pour la nouvelle république : car il était impossible de trouver im homme à la ibis plus habile, plus expérimenté, plus sage, plus ferme et plus populaire.
U semblait formé tout exprès pour s'entendre avec Washington et pour servir avec des républicains. Ami de l'ordre, des lois et de la liberté, son exemple, plus encore que son autorité, nous fi>rçait tous à respecter, avec le plus grand scrupule, les droits, les propriétés, les usages et les mœurs de nos alliés. Aussi , durant le long séjour de notre armée en Amérique, et dans le cours de plusieurs campagnes, la discipline fut si bien observée qu'il n'y eut pas une seule dispute, pas un seul coup donné entre les Américains et les Français.
Un trait rapporté dans les Mémoires de ce général , cité depuis avec éclat à la tribime de notre première assemblée nationale, et dont nous fihnes tons témoins , suffira pour fa ire connaître, d'un
ou souvKNriis. 4oi
part 9 la prudence, rafiabilité de M. de Rochambeau, et de Tautre, Tidée que chaque Américain se faisait de la puissance inviolable des lois.
Au moment où nous quittions le camp de Crampont, M. le comte de Rochambeau marchait à la tête de nos colonnes, entouré de son brillant état-major. Un Américain s'approche de lui , lui met doucement la main sur l'épaule , en lui mon^ trant un papier qu'il tenait, et lui dit : « Au nom » de la loi , vous êtes mon prisonnier! » Plusieurs jeunes officiers s'indignaient de cette audace; mais le général, leur faisant signe de se contenir, dit, en souriant, à TAméricain : « Emmenez-moi,* si • vous le pouvez. — îion, lui répond TAmé- » ricain; j'ai rempli mon devoir, et votre excel- )» lence peut continuer sa route si elle veut s'op» » poser à la justice; je ne demande £rlors qu'à me » retirer librement. Des soldats de la brigade die » Soissonnais ont brûlé plusieurs arbres pour a)- » lumcr leurs feux. Le propriétaire de ce bois » réclame une indemnité ; il a d[>tenu confre vons » un décret , et je viens de l'exécuter. »
A ces paroles qu'un aide de camp du général traduisît, M. de Rochambeau , appelant M. die Villemanzy, aujourd'hui pair de France, alors intendant de l'armée , le prit pour caution et lui ordonna de terminer cette affaire en pa3raiit ce qui serait convenable , si l'indemnité qti^ I. a6
4a!i niMOïKKS
avait déjà offerte, n'était pai jugée suflfistnte L'Américain se retira; le général et son année, arrêtés ainsi par un huissier , continuèrent leur mardie , et un jugement arbitral fixa à deux mille francs , c'est-à-dire à un taux au-dessous de celui proposé par le général , l'indemnité que Tinjuste propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui-ci ipéme se vit condamné anx dépens.
La république américaine ne s'est pas seulement distinguée de toutes les autres par la sagesse de ses institutions et par la paix intérieure dont elle jouit depuis un demi-sîécle ; mais elle a évité le reproche constant d'ingratitude adressé par l'histoire à presque ftus les États républicains. Dans toutes les solennités , dans toutes les fêtes, dans tous les toasts , on n'oublie jamais de ra^ peler les noms de Louis XYI et de la France. Récemment encore, en .décernant au général La Fayette, d'une voix unanime, le tri(xnphe le plus éclatant dont jamais un homme se smt vu honoré, dix millions d'Américains ont prouvé que les services qu'on leur avait rendus , les pé* rils qu'on avait bravés, et les efforts qu'on avait faits pour assurer leur indépendance, restaient inefiEaçablement gravés dans leur mémoire. Tai peine à concevoir comment quelques esprits dugrins n'ont pas voulu sentir et comprendre qw
ou soovEirnis. 4o3
ces honneurs inouis, rendus à im Français, étaient un hommage à la France entière et à son monarque.
En&n le moment de notre départ arriva : toute incertitude à l'égard du général Clinton ayant cessé, et M. de Yaudreuil ayant écrit que son escadre était prête à nous recevoir, M. de Ro* chambeau, avec le chevalier de Chastellux et une partie de son état-major, se sépara de nous après avoir remis le commandement de l'armée au baron de Yioménil , qui nous donna l'ordre de lever le camp de Providence, le i^ décembre, et de nous mettre en marche pour Boston.
Le coittte Bozon de Talleyrand-Périgord, frère du prince de Talleyrand , et très jeune alors , était aide de camp de M. de Chastellux qui voulait le ramener en Francef^parce que ses parens le lui avaient confié , et quHl ne voulait pas , en changeant sa destination, se rendre responsable, à leur égard, des accidens et des chances de la guerre. Bozon était justement désolé de n'avoir fait ainsi, pour son début militaire, qu'une courte apparition à l'armée. U supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux, et dans son désespoir il vint me trouver; je le plaignis, mais sans vouloir lui donner d'avis. « Ce n'est point 1» un conseil que je viens vous demander, me » dit-il , c'est du secret et du secours ; ma résolu-
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» tion est prise, je ne suiyrai point M. de Chas- » tellux en France. On ne veut m'cmmener ni » comme officier ni comme aide de camp; eh 9 bien ! je me fais soldat , je vous chcMsis pour » chef; la grâce que je vous demande est de me D donner un uniforme et de me cacher dans les D rangs de votre régiment. »
I^ résolution de ce preux de dix^huit ans me plut M. de Saint-Maime * mon colonel commandant, était parti pour Boston et me laissait le commandement du corps. Je donnai à Bozon un de mes uniformes, des épaulettes de laine, «n bonnet de grenadier et le nom de f^a-dehof^ cœur. •
Cependant au moment où M. de Rochambeau s'éloignait de nous, je lui avouai confidentielle ment ce que j'avais fait. 11 me dit que , ne devant pas , comme général , nous approuver , il garderait le silence et fermerait les yetix sur ime démarche qui lui paraissait^ comme soldat, nxAAit et louable. Ainsi Bozon, ou plutôt Fiat^le-'hon' cœur, grenadier volontaire, se mit en route le sac sur le dos et le fusil sur Tépaule.
La rigueur du froid rendit notre marche pénible. J'étais de plus obligé à une stricte surveillance le jour et la nuit. La perspective du bon* heur que la liberté offrait aux soldats dans ce pays , avait inspiré à un grand nombre d'entr'eux
ou SOUVE5IAS. 4^^
le désir de quitter leurs drapeaux et de rester en Amérique. Aussi dans plusieurs corps la désertion fut assez nombreuse; mais, grâce à la forttm^ et à notre vigilauce, le régiment de Soissonnais perdit peu d'hommes.
Avant d'entrer dans Boston , nos troupes firent en plein champ une si prompte et si belle toilette, qu'il eût été impossible de croire que cette armée , venant de Yorktown , avait parcouru plusieurs centaine de lieues et supporté toutes les intempéries d'un automne pluvieux et d*un hi ver précoce.
Jamais on ne vit^ dans aucune revue de pa« rade , des troupes mieux tenues , plus propres et plus brillantes. Une grande partie de la population de la ville venait au devant de nous. Les dames se tenaient aux fenêtres et nous saluaient par de vifs applaudissemens ; notre séjour fut marqué par des fêtes continuelles, par des festins, par des bals, qui ne laissaient pas un jour vide; on y voyait éclater, avec sincérité, les sentimens opposés , de joie pour le triomphe des armées alliées , et de tristesse causée par notre départ.
A la première revue, nos généraux remarquèrent facilement Bozon sous le bonnet de ra-de^ bon-cœur, et feignirent de ne pas le reconnaître; mais bientôt on ne parla dans toute la ville que
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du zèle belliqueux de mon jeune soldat , et Fo' dc'bon-cœur eut l'honneur d*étre invité à tous les repas solennels que les magistrats , que les autorités de Boston donnèrent aux généraux et aux officiers supérieurs de l'armée. Enfin, on décida que, pendant toute cette campagne, Bozonne me quitterait pas, et ferait près de moi le service d'un aide-de-camp , jusqu'au moment où Tun de nos généraux pourrait le prendre en cette qualité avec lui.
Boston fut la première des cités américaines qui donna le signal de l'indépendance aux États- Unis, et ses habitans furent les premiers qui cimentèrent de leur sang la liberté naissante. Dans cette contrée septentrionale elle y pousse de plus profondes racines; le ciel y est plus rigoureux, le culte plus austère , l'esprit d'égalité plus général, l'instruction plus forte; les mœurs et les courages semblent y montrer une énergie plus sévère.
Je fis connaissance dans cette ville avec Samuel Adams et Hancok , premiers et immortels fondateurs des républiques américaines, et j'y formai avec le docteur Cooper, célèbre par de profonds écrits» une liaison que nous entretînmes longtemps par nos lettres.
1.0 docteur Cooper, hardi dans ses sermons, prononça, du haut de la chaire, des discours poli-
ou 80UTENIRS. 4^
tiques autant que religieux : il s*y servait à la fois pour échauffer les esprits et pour défendre la liberté de son pays, des armes des pères de l'Église et de celles de Voltaire et de Rousseau. Ses grands talens lui firent des partisans zélés et des ennemis ardens. Qui pourrait s'élever sans exciter Tenvie? Celle-ci s'aveuglait au point de Tacciiser centradictoirement d'une trop grande exaltation dans ses maximes , et d'une trop grande souplesse dans sa conduite.
Boston, depuis long-temps florissante par son commerce, a l'air de l'aïetde des autres cités américaines; et, à l'époque où je m'y trouvais, elle ressemblait parÊiitement à une vieille et grande ville d'Angleterre.
La démocratie n'en bannit point le luxe; nulle part dans les États-Unis on ne voit autant d'aisance et une société plus agréable. L'Europe n'offre point à notre admiration de femmes plus jolies, plus élégantes, mieux élevées et ornées de plus de talens que n'en offraient les dames de Boston, telles que mesdames Jervis, Smith, Tudor, Norton. Madame Tudor, qu'on a vue depuis en France, a été connue par des écrits très spirituels , dont l'un fut adressé à la reine de France , et porté à cette princesse par M. de Chastellux.
J'étais logé ^ l'extrémité de la ville ^ dans une jolie maison appartenant au capitaine PhlUpps
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Cet officier , violenunenl; maltraité par les Anglais, croyait appai'eminent qu une manière de se venger d'eux était d'accueillir parfaitement un Français. J'y fus reçu comme un membre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.
La flotte de M. de Yaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-vingts canons, de sept de soixante-quatorze, et de deux frégates de trentedeux. Leurs noms étaient le Triomphani^ la Couronne y le Duc de Bourgogne^ F Hercule^ le Souiferaùiy le Neptune, la Bourgogne y le JVor* thwnberlandy le Brave, le Citoyen, FjimazcfM et la Néréide.
Je m'embarquai à bord du Siiuverain, dont le capitaine se nommait le commandeur de Glindevez , officier respectable par son âge , son habileté et sa bravoure. Un esprit orné , une piété douce, un caractère calme et bienveillant , le fusaient généralement aimer par ses chefr, par égaux et par ses inférieurs.
Nous étions quarante-deux officiers sur ce seau; mais, comme je m'y trouvais le seul qui fit colonel, j'eus l'avantage d'être logé dans la chambre du conseil, d'avoir un lit commode, et Fespace nécessaire pour travailler.
Le fidèle Bozon avait un hamaQ près de moi , et un sort favorable plaça sur le même bâtiment
ou soiJviiNiiis. 4^9
deux de mes intimes amis, Alexandre de Lameth et M. Linch , officier de l'état-major.
Le 24 décembre, nous mimes à la voile. C'était avec le cœur serré que je m'éloignais de cette Amérique du nord.
Je ne puis mieux rendre l'impression que j'éprouvais, qu'en citant les paroles d'une lettre que j'écrivais au moment où je quittais cette terre fortunée : « Je vais, disais-je, mettre à la voile » aujourd'hui; je m'éloigne avec un regret infini j» d'un pays où l'on est, sans obstacle et sans in- » convénient, ce qu'on devrait être partout, sin- » cère et libre. Les intérêts privés s'y trouvant i) tous confondus dans l'intérêt général; on y vit y> pour soi, on y est vêtu selon sa commodité, et D non selon la mode. On y pense , on y dit , on y » fait ce qu'on veut ; rien n'y force de suivre les » caprices de la fortune ou du pouvoir. La loi » protège votre volonté contre toutes les autres. » Rien ne vous oblige d'y être ni faux, ni bas, » ni flatteur. On peut s'y montrer, à sou gré, » simple^ original, solitaire, répandu dans les » sociétés. On peut y vivre en voyageur, en poli- » tique, en littérateur, en marchand. On ne gêne * point vos occupations, on ne tourmente point » votre oisiveté. Personne ne se choque delà sin- » gularité de vos manières ou de vos goûts; on n'y » connaît de joug que celui d'un petit nombre de
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lois justes et égales pour tout le monde. Dèi » qu'on y respecte ces lois et les mœurs ^ on vit » heureux, honoré, trancpiille, tandis qu'en 9 d'autres pays le moyen de se mettre à la mode, » ou de fsiire fortune, est souvent de braver ces » mœurs et ces lois. Enfin, je n'ai vu partout, » dans cet Eldorado politique , que confiâftace pu* » blique, hospitalité franche, et naïve cordialité. » Les filles y sont doucement coquettes pour trou- 9 ver des maris; les femmes y sont sages pour » conserver les leurs, et le désordre, dont on rit jft à Paris sous le nom de galanterie, fait frémir ici » sous le nom d'adultère.
» Au milieu des orages d'une guerre civile, les » Américains soupçonnent si peu les hcmimes » d'une immoralité dont ils ne se font pas d'idée, 9 que dans leurs petites maisons isolées, au milieu n d'immenses forets, leurs portes ignorent les » verroux et ne se ferment que par des loquets. u Les étrangers qu'ils logent, ainsi que leurs va- » letS; trouvent leurs armoires et leurs commodes » ouvertes , quoique remplies de leur argent et de » leurs effets. Loin de soupçonner qu'on puisse » violer les droits de l'hospitalité, ils laissait leurs » hôtes se promener seuls des journées entières B avec leurs filles de seize aus, dont la pudeur est » la seule défense, et dont la funiliarité naïve, D attestant l'innocence , se fait respecter par les
ou SOUVENIRS. 4ll
» cœurs les plus corrompus. On me dira peut-être y* que l'Amérique ne gardera pas toujours des j» vertus si simples et des mœurs si pures; mais, » ne les gardât-elle qu'un siècle, n'est-ce donc 9 rien qu'un siècle de bonheur 1 »
La saison commençait à être si rigoureuse , que le thermomètre était descendu jusqu'au vingtsixième degré. A cette époque de l'année , la navigation sur les côtes du nord de l'Amérique est extrêmement périlleuse, et, pour éviter im grand désastre, partant avec un vent favorable, nous aurions dû en profiter pour nous éloigner rapidement du golfe et gagner la pleine mer.
Malheureusement M. le marquis de Vaudreuil , notre amiral , croisa quelque temps à la vue du port, parce qu'il voulait attendre son frère, qui devait sortir de Portsmouth avec son vaisseau rJugustCj de quatre-vingts canons, et ie Pluton, de soixantequatorze , pour nous rejoindre.
Cette temporisation pensa nous coûter cher :
le vent devint contraire et s'éleva bientôt avec une telle furie, qu'une partie de nos voiles fut déchirée, et qu'ayant replié toutes celles qui nous restaient, ce que les marins appellent mettre à la cape , nous nous sentions, au milieu des ténèbres de la nuit, poussés rapidement sur des côtes hérissées d'écueils, où nous devions, selon toute apparence, nous briser sans aucun moyen de salut
Uue mer furieuse semblait, à tous momens, prête à nous engloutir : tantôt ses vagues , renversant presque notre bâtiment, s'élançaient sur notre pont qu'elles inondaient; tantôt ces mêmes values, après nous avoir élevés comme sur une montagne escarpée, nous laissaient redescendre dans un abîme , revenaient ensuite avec rage emporter ime partie de notre galerie, briser nos fenêtres et s'étendre dans nos chambres et dans nos batteries.
D'instant en instant , le danger s'accroissait et devenait d'autant plus pressant pour nous, que notre vaisseau le Souverain était vieux et dérivait plus que tous les autres. On ne pouvait opposer aucune manœuvre à la tempête. L'équipage était immobile et consterné.
^otre capitaine, conservant presque seul son sang-froid , montrait une tranquille et pieuse résignation. Je lui demandai s'il entrevoyait quelque ressource. « Non, me dit-il; depuis bien des an- » nocs que je parcoiurs les mers , jamais je ne me » suis trouvé dans une position plus critique; j> nous sommes prcsqu'au milieu des écueiis. La n mer est trop démontée pour qu'aucune chA» 3> loupe, aucun canot puisse lui résister. »
«Mais, répondit tranquillement Bozon, rien )' n'est plus changeant que le vent , et celui qui » nous tourmente ainsi peut tout d'un coup chan-
ou SOUVENIRS. 4*3
» ger. — C'est un espoir chimérique , dit le capi- » Uiine; ce vent impétueux vient du sud est, et » nous sommes tellement engagés dans le golfe ^ M qu'il faudrait , pour nous en tirer , qu en chan* » géant subitement, le vent fît le tour de la moitié » de la boussole et sautât au nord -ouest, ce qui > est presque sans exemple. Je suis étonné que 9 nous n'ayons pas déjà touché sur quelque roche; » mais, à la première secousse que vous sentirez, V tout sera fini. »
Ces paroles d'un homme aussi intrépide, aussi froid, aussi expérimenté, nous enlevaient toute espérance, et l'effroi, triste précurseur de la mort, régnait dans le bâtiment.
J'admirai, dans cette circonstance, le courage calme et fier de Lameth , qui semblait braver le sort , et s'entretenait avec moi froidement de l'immortalité de l'âme; Bozon, toujours Français, montrant une inaltérable gaité, semblait vouloir dire adieu au monde en riant. Mûus. avions pris notre parti, et nous attendions le choc qui devait nous fracasser.
Soudain nous sentons une secousse terrible :
notre vaisseau penche à stribord de manière k nous faire croire qu'il va s'enfoncer dans la mer. Nous nous disons adieu; tout à coup le.heutehant de quart entre dans la chambre : a Prodige ! s'é* » crie-t-il ; capitaine , le vent vient de sauter au
4 1 4 MÉUOIRKS
j> nord -ouest. — Ne perdons pas de temps, répond » M. de Glandevez en se signant, mettons dehors » toutes les voiles que nous avons, et gagnons vite » le large : car ce changement inouï ne sera pas » long. »
Il fut obéi promptement. Peu de temps a^rès , toute Tcscadre sortit à pleines voiles du golfe et gagna la pleine mer. A peine deux heures s'étaient écoulées , que la bourrasque dû sud-est re prit sa furie; mais nous étions hors de danger. Ce coup de vent nous força de remettre à la cape. et dura trois jours , après lesquels le temps redevint favorable. Alors, M. de Yaudreuil ne jugeant pas à propos d'attendre plus long -temps son frère, nous cinglâmes au midi.
Un convoi de vingt-neuf bâtimens marchands était sorti du port à notre suite; nous ne le revîmes plus : une partie périt sur la côte ; peu rentrèrent dans la rade; plusieurs tombèrent dam les mains des Anglais.
Les élémens semblaient se réunir pour nous contrarier : à la hauteur des Bermudea , le fea se mit à bord de notre vaisseau ; Teflroi fut grand , mais court; l'activité des pompes nous en délivra.
Favorisés par le vent, nous nous vîmes bientôt dans un autre climat y. et , après avoir si récemment quitté des parages où nous éprouvions^ sons
ou SOUVENIRS. 4 1 S
nos fourrures , le froid de la zone glaciale , nous nous trouvâmes dans une zone brûlante; ce contraste subit faisait paraître la chaleur insoutenable. Peu de semaines après, nous aperçûmes les rivages de l'île de Porto-Rico: avant de les voir, leurs orangers et leurs citronniers, en parfumant Tair, nous avaient avertis de leur voisinage.
M. de Yaudreuil, voulant prendre langue , en voya un esquif sur la côte. A son retour , il nous apprit que , sous le vent à nous , l'amiral Hood croisait depuis trois mois , avec seize vaisseaux , devant le cap Français de Saint-Domingue, et qu'au vent à nous, l'amiral Pigot croisait avec vingt- cinq vaisseaux devant la Martinique.
On voit par là que nous étions attendus aux Antilles par une nombreuse et formidable compagnie , avec laquelle il aurait été peu prudent de conférer de trop près.
Une de nos corvettes vint le soir nous donner avis qu'en allant à la découverte, elle avait aperçu de loin quelques bâtimens légers de l'escadre de Hood.
La nuit, nous passâmes entre Porto-Rico et Saint-Domingne , croyant toujours que cette dernière île était le but de notre navigation, que nous devions nous y réunir avec l'escadre espagnole ^ et que M. de Yaudreuil, pour éviter Hood qui l'attendait devant le cap , voulait longer la côte
\-,.tm^
4l6 MÉMOIRES
méridionale de cette ile, et entrer dans nn de ses poris. Mais cet amiral, ayant d'autres instructions, avait assigné à l'amiral don Solano un antre rendez*vous que personne sur l'escadre ne connaissait.
Nous fûmes donc fort étonnés de voir qu'il nous dirigeait toujours de plus en plus vers le sud. Nous marchions lentement, traînant à la remorque plusieurs bâtimens d'un convoi de dix-neuf voiles, sorti de Porto-Rico pour nous suivre.
Arrivés enfin à la vue de Curaçao, colonie hollandaise qui n'est qu'à quinze lieues du continent méridional de l'Amérique, nous pensâmes tons que le port de Curaçao serait le terme de notre marche. Nous nous trompions encore , et nous vîmes, avec une extrême surprise^ que Tamiral, luttant contre le vent d'est pour s'élever veis l'orient, nous faisait croiser entre la côte du continent et celle de Curaçao , sans vouloir aborder ni l'une ni l'autre.
Les courans, très rapides dans ces parages, se joignaient au vent pour contrarier nos efforts; bientôt ils nous dispersèrent, et notre convoi nous abandonna, ne pouvant phis ni nous suivre ni être trahie par nous.
Trois de nos vaisseaux, qui avaient le plus souf* fert du coup de vent , eurent la permissioH de relâcher dans le port de Curaçao. Les autres bâ-
O0 SOUYEiriRS. 4^7
timens de l'escadre, en bon état et fins voiliers, vainquirent lescouràns et disparurent à nos yeux. Nous dérivions toujours de plus en plus ; il ne restait avec nous qu'un seul vaisseau: c'était la Bourgogne.
Séparés ainsi de notre flotte, nos capitaines ouvrirent les paquets qu'ils ne devaient décacheter qu'en cas de séparation. On y apprit que le port de Porto-Cabello, sur la côte de Caracas , f^t qui se trouvait au vent à nous k trente lieues de distance, était te lieu de nôtre destination.
I^, nous devions attendre le comte d'Estaing, qui devait venir de Cadix avec une armée navale française , et l'amiral espagnol don Solano , qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction faite , les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.
Le rendez-vous était on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais qui nous attendaient à Saint-Domingue ; mais ce rendez-vous mystérieux l'était trop pour nous: car, par une négligence inconcevable, aucun de nos capitaines n'avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages, et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porto-Cabello.
Cependant un pilote du Souverain possédait par hasard une vieille carte imparfaite , mais qui I. 27 ^
/|l8 miÉMOIBKS
uous fut d'un graiid secours: car, nous indiquaBt avec assez de justesse la distance de Curaçao à b côte continentale, elle nous empécba de coinmettre Terreur funeste dans laquelle tomba If capitaine de la Bourgogne.
Celui-ci y contin uant sa croisière la nuit , et croyant la cote continentale plus éloignée , prolongea trop sa bordée, et échoua sur un banc de sable. Bientôt nous entendîmes ses coups de canon, et l'intervalle uniforme qui les séparait, nous fit aisément juger que c'étaient des signaux de détresse et non de combat.
M. de Glandevez voulut aller à son secours; mais , comme le courant nous Causait beaucoup dériver y nous ne pûmes y parvenir : de sorte que nous n'apprîmes que beaucoup plus tard le triste sort de ce vaisseau. Son capitaine, M. de
C , perdit la tête en voyant les secousses asses
vives qu'éprouvait son bâtiment ; il pouvait d'abord, en brassant ses voiles en arrière^ reculer et se dégager ; mais, au contraire, il força de vodeii espérant franchir l'obstacle , et s'engréva de pins en plus.
Une chaloupe, qu'on mit précipitamment à la mer^ fut brisée ; un canot, envoyé à terre avec M. Désendroin , officier de génie , pour chercher des secours , ne reparut plus : car cet officier se vit obligé de faire à pied , dans les forets , une
• ou SCHJVESriRS. 4*9
marche de vingt lieues, avant de trouver une habitation. Un autre canot fut volé par les domestiques du capitaine, qui emportèrent sa vaisselle.
L'eau entrait de plus en plus dans le navire. On avait négligé de porter des vivres de la cale sur le pont. L'effroi ne permettait aucime mesure 6a ge: on avait fait un premier radeau; tant de personnes s y précipitèrent, quelles le coulèrent à fond et se noyèrent.
Cet accident intimida tellement, qu'un second radeau étant construit, tous hésitaient de s'y embarquer. M. de C , donnant l'exemple, y descendit avec plusieurs officiers. On les suivit ; mais, quand le radeau fut suffisamment chargé, le capitaine, oubliant son devoir et la loi qui lui prescrivait de remonter sur son vaisseau et d'y rester e dernier, fit couper le câble et s'éloigna.
Une partie des soldats et des hommes de l'équipage, désespérés de cet abandon , se jetèrent; à la nage pour regagner le radeau. Mais ceux qui le montaient, eurentl'inhumanité de couper à coups de sabre les mains de ces infortunés , qui imploraient vainement leuS miséricorde.
Indépendamment de la lâcheté de cette action , Févénement prouva qu elle avait été dictée par une terreur mal fondée : car, trois jours après, une frégate, envoyée de Porto-Cabello, arriva à temps pour sauver le reste de l'équipage de la
4aO MÉMOIRES
Bourgogne et les soldats du régiment de Bourbonnais qui y avaient été abandonnés. Ils étaient épuisés de faim et de soif; mais cependant la plupart vécurent. Le capitaine de la Bourgogne se vit hoiw teusement accueilli à Porto-Cabello ; on le renvoya en France.
Le vent s'étant calmé, nous triomphâmes des courans, et après onze jours d'une marche pénible , la sonde à la main comme dans des parages inconnus , nous arrivâmes enûn dans le golfe Triste, à la vue de Porto - Cabello , où nous retrouvâmes toute notre escadre. Cette traversée depuis Boston avait duré cinquante-six jours.
Mon colonel-commandant, M. de Saint-Maime, était resté à Curaçao avec son vaisseau qui n'avait plus ni mâts ni gouvernail : ainsi tout le reste du régiment demeura sous mes ordres.
Le continent méridional de l'Amérique oflGne aux \oyageurs qui y abordent, un aspect bien différent de celui que présentent les côtes du continent du nord. En approchant de la Delaw';«re, je voyais un rivage «ni, plat; de loin les arbres semblaient sortir de Li mer, et, en descendant à terre , la température , les vé|;étaux , la culture, la construction des maisons, le costiune» les mœurs des habitans, l'activité des cultivateurs, riudustrie des commerçans, la beauté des che-
ou SODVSBTTRS. 4^1
ftiins , Télégance des villes et la propreté des villages , pouvaient faire croire qu'on n'était pas sorti d'Europe , et qu'on se trouvait au milieu d'une province d'Angleterre.
£n abordant, au contraire, le continent méridional, les regards sont frappés d'un tout autre spectacle : à une très grande distance , on voit la terre ; mais , pour l'apercevoir , il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordilières , les gigantesques montagnes de Sainte- Marthe, de Valence, de Carads, ont à peu près une demi-lieue de hauteur.
Ces rocs sourcilleux , ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent , pour en défendre l'approche contre l'avarice européenne , et pour lui cacher ses inépuisables mines d'or, d'argent et dedianiant, funestes trésors qui excitèrent la cupidité de tant d'aventuriers, la rivalité de tant de puissances, et qui firent de l'Amérique un théâtre sanglant , où des peuples entiers, moissonnés, devinrent les victimes d'une farouche hypocrisie.
Là , le fanatisme et la soif de l'or tuaient pour convertir, ravageaient pour s'enrichir, dépeuplaient pour dominer, et, l'Évangile d'un Dieu de paix à la main, allumaient partout des bûchers ^ur lesquels , malgré les vertueu^^ efforts de La»
SL
Casas, on iiilmola, comme au temps des £iiit dieux, une foule de \ictimes humaines.
Les révolutions de Tantiquité ne furent que des jeux , en comparaison des révolutions qui renversèrent l'empire pacifique des Incas : dans celles-ci des jiei'ples entiers périrent et disparurent.
Plus on approche des côtes de ce continent^ plus la masse sombre de ces hautes montagnes semble répandre ses ombres sur la mer et des pensées mélancoliques dans Tâme. Leurs enfoncemens surtout, fest-à-dire leurs golfes, présen* tent à l'œil un espace si noir que Ton croirait, en y entrant , pénétrer dans le royamne des mânes : aussi jamais aucun nom ne fut plus justement appliqué que celui du golfe Triste que Ton donne au goife de Porto-Gabello.
Ce ne fîit qu'au moment où nous touchâmes presqu'à la côte , que nous vîmes le rivage tt ces montagnes s'éclaircir peu à peu, et que iM>as pûmes distinguer des arbres, des champs, des chemins et des maisons, enfin tout ce qui annonce une terre habitée.
IjC port où nous entrâmes est vaste, sûr, oôinmode; les vaisseaux y mouillent tout près du rivage ; on nous avertit de nous méfier des poissons qu'on peut y pêcher en grande quantité , parce qu'il existe des fonds de cuivre qui rendent la cliair de ces poissons souvent dangereuse.
Les grand» avantages que ce port et sa rade «offraient au commerce , ont pu seuls détermina ks Espagnols à y fonder nu établissement : car y. près de Pùrta€abeUo, se trouvent des marais sar lans dont les vapeunT pestilentielles sont continuellement portées sur la ville par le vent qui , dans ces parages j vient constamment de l'est : aussi ces vapeurs, échau£Fées par la réverbératiitoi. des montagnes situées à dix degrés de faf ligne ^ et par un' soleil ardent qiiè né tempère aucun nuage, r«:ident ce rivage encore {rftis meurtrieir que celui de Cajenne.
Peu de personnes osent affronter ee danger 6t fixer leur habitation à Perto-Cabello , dont la population se renouvelle tous les sept ans. Les habitans de la plaine n'y viennent qtie pour des af&ires de commerce > et y font peu de séjour. Plusieurs y meurent promptement; les kutreft,^ pour la plupart, retournent chez evht afrec la fièvre. Les mois de juin, juillet, aoàt et septembre, soiiît ceu± où la mortalité est la plus fréquente ; les maladies alors y sont violentes^ àecompagnées de bubons, et prenneiltnB cara c tère. vraiment pestilentiel.
Cependant là tiatore ne demanderait il rholAme qtie quelques travaux pour lui ofiirir sans danger,. sur ce rivage, d'inépuisables ridiesses : bors des marais, la Uitrè est d'iHse rare jPt niervéiUcaile fé-
4a4 BTEMOIAES
condité; on y cultive avec succès et sans peine , Tindigo, le cacao, le coton, ]e maïs; les arbres j porleiit dVxcellens fruits; le bnnanier, Torangcv y croissent d'eux-mêmes, ainsi que les ananas et les patates : de sorte qu en dessécliant les marais , Poi-to-Cabello deviendrait le centre de Tuii des plus beaux et des plus riches établissemens du monde.
Cette ville est située sur le bord d'une petite riv'><Te dont Teau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et très mal bâties , s'élèvent en amphithéâtre par une pente douce jusqu'au pied d'une montagne très escarpée.
Nous étions tous fort attristés en nous voyant arrêtés sur ces côtes à demi barbares. La chaleur insupportable du climat, l'air infect que nous respirions , la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait , enfin la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habîtans nous auraient fait regarder ce séjour comme une véritable prison; heureusement cet exil (ut adouci par les soins d'un Espagnol du plus grand mérite, le colonel don Pedro de Nava, vice-gouverneur de la province de Caracas.
Il s'était rendu exprès à Porto-Cabello pour nous recevoir, et son obligeante activité pourvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de l'armée. Il était se condé par im administrateur
ou SOUVENIRS. 4^^
intelligent: aiif^i, malgré la longueur des distances, la difficulté des coramunications et la privation de presque tous les moyens de transport, dans un pays où l'on ne connaissait de voitures que des mulets , et de routes que des ravins, tout arriva à temps , et jamais nos marins et nos soldats ne se virent plus complètement approvisionnés de tous ce qui pouvait leur être nécessaire.
Indépendamment de ces généreux procédés, don Pedro de Nava nous ouvrit sa maison , dont il faisait avec noblesse les honneurs ; il était instruit, prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sa nation : sas opinions étaient tolérantes , ses pensées justes, ses sentimeus élevés. Il gémissait de l'élit dri>li)ruble de cette partie du monde, que la nature avitit créée riche, mais que l'ignorance, l'arbitraire et l'inquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.
Un homme comme Pedro de Nava, s'il eût été le maître, aurait rendu ces maguifiques provinces aussi heureuses, aussi peuplées et plus opulentes que les Etits-Unis; mais il ne pouvait qu'obéir, et la prison ou le supplice serait devenu pour lui Tunique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir cette civilisa-
4*^& MÉMOIAES
iiovt portée an plus haut degré dans le Nord , et nous la retrouvions dans son enfance au milieu d'une contrée conquise et possédée depuis près de trois siècles par l'Kspagne.
Malgré les prévenances et les attentions obligeantes de don Pedro deNava, nous voyions avec chagrin notre séjour se prolonger dans ce triste lieu, où la santé ne trouvait pas de préservatif contre la contagion, ni l'esprit contre Tennui : car la chaleur excessive permettait rarement de se livrer aux exercices ou à l'étude.
Je ne sortais qu'à six heures du matin pour aller dans les bois , avec l'espoir de tuer quelques chats-tigres ; mais j'en vis peu et de loin. £a revanche, je tuai plusieurs serpens, quelques singes , et un grand nombre de perruches et de perroquets.
On m'avait donné un singe singulier : il était (le la plus haute espèce; sa taille s'élevait à dnq pieds environ ; son poil brun tirait sur le rouget et cette couleur était encore plus remarquable par le contraste d'une épaisse barbe noire qui descendait sur sa poitrine. Je croyais le ramener en France, mais il fut impossible de l'apprivoiser: cet animal , attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu'il faillit dévorer un de mes gens (pli lui apportait à manger. Bozon et moi , nous nous vîmes forcés de le tuer à coups de pistolet
ov soiTVENins. 4^7
Dés neuf heures , j'étais obligé de rentrer.
L'excessive chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos; les soirées seules invitaient à sortir jfar une fraîcheur attrayante, mais pernicieuse : car elle était jointe à une forte humidité , principale cause des maux, qui font périr dans la zone torride tant d'Euro^ péens.
Nous attendions à Porto-Cabello, avec une vive impatience, l'armée navale de M. d'Estaing, qui devait sortir de Cadix , et don Solano que nous avions cru prêt à mettre à la voile de la Havane. Mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de Tun ni de l'autre.
Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendez-vous mystérieux ; car il était généralement peu connu : aussi les Anglais, après nousavoir vus leur échapper en passant entre leuriflottes, près de Porto-Rico et de Saint-Domingue, furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus, et dans quelle baie du continent nous étions mouillés.
Cependant les maladies commençaient à se répandre parmi nos troupes. Quelques officiers, et un assez grand nombre de soldats , succombèrent à ce fléau destructeur. Notre général, le baron de Yioménil ^ fut atteint de la fièvre, et ses jand>e& étaient couvertes de bubons. Chai
tik-uti-w'*'
et
4'Jt8 miSmoires
Alexandre de Lameth payèrent un tribut à ce redoutable climat.
A mon tour^ je fus atteint par une fièvre violente : comme je n'avais pas une grande confiance dans les remèdes de nos chirurgiens d'Europe^ dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente , je tentai de me guérir moimême; je me mis jusqu'au cou dans un tonneau rempli d'eau fraîche, et j'y restai quelques heures. Cette témérité me réussit : ma fièvre chaude disparut.
Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro, nous conseilla de franchir les montagnes , de chercher dans la plaine un air plus pur, et de profiter de notre inaction ]K>ur aller à Caracas, belle et riche ville, capitale de cette province, (c Je ne vous engage point, me dit-il en » souriant, à demander au gouverneur-général la » permission de faire ce voyage : il éprouverait » presqn'iui égal embarras pour vous la refuser » ou pour vous l'accorder; sa réponse pourrait se » faire attendre. Le cabinet espagnol n'aime point » que les étrangers connaissent l'intérieur de ce » pays. Partez donc sans ces formalités; le gouyt verneur est un homme très aimable; il vous » accueillera bien , et les habitans ainsi que les )) dames de Caracas vous recevront avec enthou* » siasme. 9
©U SOUVKNIRS. ^2Q
Nous profitâmes de cet avis. Alexandre de Lanieth fut le plus expéditif et le plus audacieux : au lieu de prendre la route connue de Valence , ou de se rendre à la Guayra par mer, il traversa, de Touest a Test, le milieu des montagnes, par des sentiers presqu impraticables, en bravant des dangers de tout genre, que peu d'babitans du pays osaient même affronter.
Le prince de Broglie s'embarqua avec son capitaine^de vaisseau, M. d'Ethis, arriva ainsi par la Guayra à Caracas, et revint ensuite par la rout€ de Valence à Porto-Cabello.
Mathieu Dumas, Bozon, Champcenetz, Désoteux et moi, ayant loué des mules pour nous et pour nos gens, nous entrâmes dans les montagnes par la voie qu'on appelait bien improprement une route : c'était un sentier presqu'impraticable. Il fallut, pour éviter de désastreuses chutes, que nos inidets fussent presqu^aussi légers et adroits qu« des chèvres.
Ce sentier , dont la largeur ne passait pas deux pieds , nous tenait suspendus sur des abîmes. Étant taillé dans le roc, il ressemblait à un escalier à marches inégales ; quelquefois il tournait si court que les pieds de derrière de la mule étaient encore dans une direction , tandis que les pieds de devant se plaçaient sur l'autre. La mule était comme pliée, ett on avait devant soi un précipice de huit cents
43o MÉBIOIKES
pieds, où le moindre faux pas pouvait £iire tomber.
De plus , de petites croix de bois , placées dans ces endroits périlleux, instruisaient charitablement le voyageur de l'infortune de ses devanciers.
Enfin, après une pénible journée de mardie, nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit , sur cet immense et magnifique plateau, qui s'étend jusqu'à rOrénoque , contrée favorisée de tous les dous du ciel et de toutes les prodigalités de la nature.
Une administration ignorante laissait perdre tous ces trésors; arrêtant la prospérité, étouffimt la population par des entraves de tout genre , de peur que la richesse n'amenât rindépendancei elle a vainement retenu ces fertiles contrées dans im état de langueur et d'oppression. Les choses sont plus fortes que les hommes; la liberté, comme tout nous portait dès-lors a le prévoir, est née dei efforts mêmes quV>n faisait pour l'éloigner. £Uc s'est armée , elle a été victorieuse , et probablement, d'ici à un demi-siècle, ces belles provinces, qu'à l'exception de quelques villes et d'un petit nombre de bourgs, j'avais trouvées désertes, égàr leront en culture, en industrie et en puissance, les plus florissantes monarchies ou républiques de notre vieille Europe.
La ville de Valence est située dans une plaine
ou souvENins. 43 *
unie, agréable, et fertile; des brises assez régulières y rendent supportable une excessive c haleur. On comptait à peu près douze mille habita ns dans Valence. Elle avait une garnison de cinq cents hommes; un évêque, un gouverneur y rés idaient; on y voyait une grande quantité de couve ;ns, une foule de moines, presque point de commerce, des rues malpropres, des maisons mal bât ies et de magnifiques églises. Les habitans étaient généralement pauvres ; les prélats , les chanoin es et les couvens très riches.
C'est pour sortir d'un tel état de chc >ses que les peuples , après d'inutiles plaintes et réclamations, se sont armés, et que la révolution a éclaté. Un voyageur , qui récemment a vu dan s la province de Santa- Fé les traces de cette dé plorablc administration, qui n'ont encore pu être entièrement effacées, y trouve des raisons pour « condamner l'insurrection de ces provinces , doi at il ne peut concevoir l'ingratitude envers leur • métro* pôle.
Avec plus de réflexion, il y aurait au c« Dntraire reconnu les vrais motifs qui ont porté les 1 colonies à secouer le joug d'une administration qui les maintenait dans une telle détresse, et il 1 a'aurait point été surpris de voir les prêtres catb loliques créoles se déclarer pour l'indépendance , ; >'il avait su et remarqué que les évêchés, les cure 6 et les
I{3a ArKMoicrst
canonisats si riches de ce pays, étaient exclusivement donnés à des Espagnols, et coiistamineut reftîsés aux prêtres nés en Amérique.
Enûn , au lieu de déplorer le sort de ces vaillans soldats, qu'il trouve si peu vêtus et si mal payés, et de présager par ces raotifi leur défaite, lise serait convaincu de l'ardeur et du dé^ntéressement de leur patriotisme; d'aiileurs, il aurait pu apprendre que dans ce climat peu de vétemens sont ntkressaires, et qu'une très modique solde y suffit , puisque partout la terre y donne d elleiiiénie des alimons qui ne coûtent rien, et qu'on y reçoit un bœuf, soit pour le prix de douze francs^ soit en prenant seulement la peine de réoûrcher et d'en rendre la peau au vendeur.
Nous fîmes peu de séjour à Valence. L'cvêque nous évita, nous croyant, je pense, hérétiques Le ^oirverneur nous fit un accueil cérémonieux, mais froid ; les liabitans se montraient tristes et taciturnes. Rien donc n'excitant notre iutérét ou notre curiosité, nous continuâmes notre route.
Le chemin était beau : des deux côtés nous rencontrâmes quelques habitations et des indigoteri?s. I^ fraîcheur des bois épais nous mettait souve^ot il l'abri des rayons du soleil.
Coi nme notre dessein était de voyager lent&> ment, et que les villages ou villes sont dans ce pays Iprt éloignés les uns des autres, nous pas-
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sâmes plusieurs nuits dans les forêts. Là, nous suspendions à des arbres les larges filets ou^amacs qui nous servaient de lits , et près de nous on allumait de grands feux pour éloigner les animaux féroces, dont les affreux hurlemens faisaient retentir les bois.
Avant d'arriver à Guacara, village indien, ayant été forcé de m'arrèter , et me trouvant ainsi loin de mes compagnons et de mes gens, je vis venir à moi quatre Indiens, dont trois étaient armés d'arcs et de flèches; iU tendaient leurs arcs, et je crus un moment qu'ils voulaient m'attaquer. Je courus sur eux l'épée à la main ; mais bientôt la vue des chapelets qu'ils portaient au cou, leurs signes et leurs gestes me prouvèrent que c'étaient des Indiens chrétiens et soumis.
Mes camarades avaient acheté à l'un d'eux son arc et ses flcches, et ils me montraient les leurs, croyant apparemment que j'aurais la même tentation ; mais je leur fis entendre que je voulais seidement savoir avec quelle dextérité ils se servaient de ces armes.
Ils me comprirent, et, après avoir attendu une ou deux minutes, voyant passer au-dessus de nous un gros oiseau de la race des aras , un de ces Indiens lui lança sa flèche, et le fit tomber mort à mes pieds. Je leur donnai quelques piastres, et je rejoignis mes compagnons au moment 011 ils I. a8
entraient dans Guacara j dont les habitans nous reçurent très cordialement, mais nous nourrirent fort mal.
Le soir , sortant de la maison de mon hôte et jne promenant sur une vaste pelouse, j*allais m'asscoir au pied d'un arbre pour prendre le frais, lorsqu'un Indien, accourant à moi sans bruit avec ime lanterne sourde , me prit par la main , et m'emmena rapidement avec lui. A cinquante pas de là , s'arrétant et retournant sa lanterne, il me fît voir le péril que j'avais couru : car, au pied de l'arbre dont je m'étais approché, on avait attaché par une chaîne un jeune tigre récemiBent pris, et qui aurait pu me punir un peu sévèreoient d avoir troublé son sommeil.
A Taide d'un interprète, je demandai à Tlndien chez lequel je logeais, pourquoi , près de son village , on ne voyait d'autre culture que quelques plants de maïs. « A quoi nous servirait, me ré- » pondit-il, de travailler? Une cabane de troncs » d'arl^res et de feuilles de bananiers nous suflBsent » pour maison, meubles et lits. La chaleur oous i> rend tout vêtement inutile; la terre nous offre i> en abondance des fruits et du gibier. K-noos » cultivions les champs, nous ne saurions à qui M vendre leurs produits. Cependant le gouveme- » ment espagnol nous imposerait alors un tribut^ jt et, comme nous ne pourrions le payer, on nous
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» condamnerait à travailler aux mines , ou à pê- » cher l'or dans les rivières. »
Le prince de Broglie, à son retour, me dit que, dans un bourg plus considérable nommé Cumana, et où je ne m'arrêtai point , il avait causé par interprète avec le cacique ou le chef des Indiens lihfès de cette province. Us y vivent , disait-il , absolument suivant leurs anciens usages, gouver. nés par leur propre chef, dont l'autorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différens.
Ce cacique prétendait que, pendant quelque temps, le gouvernement espagnol lui avait marqué beaucoup de considération, mais que, depuis, il avait perdu son crédit, et que, malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sur les terre%accordées a ses sujets , de sorte que la population de ces pauvres indigènes diminuait graduellement. 11 est probable, d'après ces faits, que les restes de cette population^ qui s'éclaircissait déjà il y a quarante ans, se seront depuis totalement éteints, ou qu'elle aura fui de ce séjour d'oppression.
Nous continuâmes à marcher tantôt dans des solitudes et des forêts qui rappelaient l'époque de la découverte de l'Amérique , tantôt dans des plaines où quelques habitations et des champs cultivés indiquaient une civilisation commencée.
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Nous arrivâmes à Maracay, petite ville assez jolie. Ses habitans nous firent un accueil gracieux ; et un capitaine de milices, nommé don Félix, nous donna un très bon souper où assistèrent plusieurs femmes d\me beauté remarquable.
Don Félix, lieutenant de roi à Maracay, était un homme instruit , aimable : il parlait bien français ; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injuste et oppressive de l'administration; il s'emporta surtout contre favarice, la fiscalité et la dureté de l'intendant de la province. « Cet homme, disait-il, prive le com- » merce de tout débouché, l'agriculture de toute » activité, les propriétaires de toute sécurité; les » emplois ne sont donnés qu'à des Espagnols ; les j> créoles sont vexés, ruinés. Aussi, croyez-moi , » la fermentation sourde qui existe partout, ne » tardera pas à se manifester. Il ne &ut qu'un » homme de caractère , qu'un chef, pour qu^elle » éclate ; et je prévois que mon pays sera inévita* » blement en proie à toutes les calamités d*une » guerre civile. Il y a peu d'années, un cacique, » Tupac- Amarou , de la race des Incas , s'est ré- » volté ; il avait armé vingt mille hommes dans le » Pérou. On eut beaucoup de peine à étoufier » cette insurrection. Dans plusieurs autres lieux , » on assure qu'il existe des troubles que fomen-- » tent déjà des créoles. Mais l'autorité empêche
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» la circulation de toute nouvelle alarmante. » Nous quittâmes avec regret un hôte dont l'entretien était aussi intéressant qu'instructif, et nous nous mîmes en route pour Vittoria. A quelque distance de Maracay, on voit le lac de Valence, l'un des plus pittoresques peut-être qui existent dans le monde , quoiqu'il soit bien moins grand que le lac de Maracaïbo. Le long de ses rivages, on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations. Je suis persuadé qu'un jour, sous l'égide d'une liberté protectrice, ce lac et ses bords deviendront une des merveilles de cet hémisphère. Nous traversions le canton le plus fertile de la province ; nulle autre part nous n'avions vu un si grand nombre d'habitations ,• de cafeteries et de plantations de cacao ou d'indigo. Dans les intervalles assez grands qui les séparaient, nous marchions, à l'abri du soleil, sous des bois un peu sauvages, mais qui nous charmaient par la variété des arbres , la vivacité des couleurs de leurs fruits, le parfum que répandaient leurs fleurs> et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieux était arrosé par une petite rivière, tellement serpentante, que nous fumes obligés de la traverser sept ou huit fois.
Au milieu de la journée , dans le plus fort de la chaleur , nous passâmes près d'une maison
isolée 9 entourée de plantations de divers genres et ciiUivées avec soin. Je ne fus pas peu surpris loijqirun homme, qui se tenait sur le pas de la porte de cette maison, nous invita poliment et en très bon français à y entrer.
Comment s'attendre à trouver là un compatriote? C'en était un cependant: né à Bayonne, il s'était embarqué sur un vaisseau marchand qui avait péri sur la côte de Caracas. Ayant sauvé son îirgent et quelques effets, il avait voulu voyager tlans l'intérieur de ces provinces.
Arrivé dans le lieu où nous nous trou\îons, il était devenu épris d'une fille indienne /et s'était marié avec elle. Se faisîmt agriculteur, maçon ^ architecte, il s'i^tait créé ime jolie habitation, imc nombreuse famille, et, par souvenir des habitudes de son pays et de la profession de son père, il avait mis une enseigne à sa maison, et se disait aubergiste , quoiqu'il ne vit peut-être pas quatre voyageurs par an lui demander Tho^italité.
Sa femme était belle encore , malgré sa couleur de cuivre très prononcée. Cette couleur des Indiens, contrastant avec leurs longs cheveux noirs, est d'autant moins désagréable que leurs traits sont régidiers, et qu'ils n'ont point le nez épaté ni les lèvres grosses comme les nègres.
Ayant fait ainsi im assez bon diner à la fran-
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çaise, et ne pouvant tirer que peu de parti de l'entretien de notre hôte , dont l'esprit avait pris toute l'indolence des indigènes , nous remoniâmes sur nos mules, et nous arrivâmes le soir à la Yittoria, l'une dqs plus jolies villes de ces contrées, et qui est distante de Maracay d'environ douze lieues. Trois mille habitans composaient sa population; on y voyait régner une activité de commerce très^rare alors dans cette partie du monde.
Le lieutenant de roi, qui commandait dans cette ville, s'appelait M. Prudon. Comme il aimait beaucoup à causer, et en trouvait peu l'occasion, notre apparition fut une fête pour lui : aussi nous fit*il , avec beaucoup d'obligeance , les honneurs de sa ville.
Son instruction était assez étendue, son humeur confiante , son caractère assez frondeur. En quelques heures il nous apprit plus de choses sur la situation de son pays , qu'un long voyage n'aurait pu nous en faire connaître.
Son humeur faisait unjgarfait contraste avec celle de don Félix, que iii|P venions de quitter : celui-ci gémissait, comnie Heraclite^ des ténèbres répandues par l'inquisition, de l'oppression sous laquelle languissait sa patrie, et des orages futurs qui la menaçaient. M. Prudon , au contraire, eu vrai Démocrite, se moquait de la superstition , tournait en ridicule l'ineptie des gouvernaos^
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et nous assurait, en riant, qu'une révolution pareille à celle des États-Unis était prochaine et inévitable.
t< Ici, disait-il, l'inquisition ne fait point, il est » vrai , ai autO'da-Jè ; elle n'allume point de feux, 39 mais elle s'applique à éteindre toute lumière. » L'intendantgénéral est son protecteur : sur le » moindre soupçon d'impiété, on est arrêté, cou- » damné à l'amende; souvent même la confîsca- » tion suit ces châtimens.
» Je suis obligé de prendre un masque pour » paraître aveugle comme les autres, et de me » livrer, comme eux, aux pratiques les plus pué- » riles. Moi, ainsi que plusieurs de mes amis, » nous brûlons du désir de connaître les livres » des écrivains célèbres de la France; mais Tin- » tendant en défend l'importation sous les peines » les plus graves, et comme s'ils étaient pesti- » férés.
» EnBn, me dit encore M. Prudon, déjà les » créoles indignés n'wpellent plus les Espagnols » qvie forestières , c'el^|Klire étrangers. Ceci suffit » sans doute pour prouver que la métropole et 9) ses colonies ne vivront pas long*temps en bonne ï> intelligence et en bon ménage. »
Nous trouvâmes, dans la même ville, un médecin, non moins mécontent de son goiivemeuient , et ce fut avec un plaisir extrême que, nous
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ayant conduits dans le lieu le plus retiré de son logis, il nous montra, dans une poutre artistement creusée, les œuvres de J.-J. Rousseau et de Raynal, qu'il cachait comme son plus précieux trésor.
Nous eûmes, dans cette ville, l'amusemei^ de voir, sur la grande place, un combat de taureaux, jeu triste, cruel, et propre à maintenir la barbarie des mœurs. Nous jouîmes, chez le gouverneur, d'un passe-temps plus doux, celui d'une soirée où se trouvaient réunis les hommes les mieux élevés, et les plus jolies femmes de la ville.
Ayant séjourné vingt-quatre heures à la Vittoria, nous en partîmes pour nous rendre à Caracas, qui en est éloigné de quatorze lieues. Nous fîmes cette route en deux jours. On devrait croire qu'en approchant de la capitale d'un pays, on y trouvera à chaque pas la nature embellie par l'art, qu'on y verra plus d'habitations, plus de culture, plus de commerce, enfin phis de vie et de civilisation; nous éprouvâmes tout le contraire.
Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo, en café, etc. , et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup plus escarpées, et dans des forets bien plus sauvages que celles qu'il nous avait fallu franchir pour arriver de Porto-Cabello à Valence. La route était
seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse.
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Dans les vallons, nous succombions sous le poids (le la chaleur; élevés sur les monts, noiu éprouvions UTi froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. I^ nuit , c'était une telle humidité, (ju'cn tordant nos couvertures elles répandaient de leau en abondance. Ces montagnes sont de trèspeu moins hautes que les imposantes Cordi* lières, dont elles sont une branche.
Pendant les ténèbres, on se sentait attristé par les hurlemens des tigres, des lions; et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçans d'une foule innombrables d'aras, de perroquets et de perruches, qui saluaient le soleil et lui rendaient siuivagement hommage par les concerts les plus discordans.
Pendant notre route, nous fumes étonnés d'entendre les cris féroces d'un animal qui semblait s'approcher rapidement de nous. Notre guide nous dit avec effroi que c'était un tigre : alors malgré ses conseils, nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit. «
Désoteux, qui seul avait des pistolets^ entra dans le fourré; l'animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu'il manqua.
Je ne fis pas d'autre rencontre dans ces forêts que celle d'un serpent énorme de Tespèce des
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boas ; il dormait au soleil sur des broussailles. Je l'avais pris d'abord pour un énorme tronc d'arbre renversé, et je ne pus me défendre d'un soudain tressaillement, lorsqu'au moment où ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montrant une tête hideuse , et s'éloigna de moi avec rapidité , en poussant un affreux sifflement.
Il y a encore une autre espèce d'animaux dans ce pays dont l'aspect est horrible : ce sont de gigantesques chauves-souris, plus larges qu'un chapeau espagnol, et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres masques de nos diables de l'Opéra; on les nomme vampires y et le vulgaire croit que , lorsqu'elles trouvent un homme endormi , elles sucent tout son sang avec tant d'adresse qu'elles ne le réveillent pas.
Après une journée des plus fatigantes, étant loin de toute habitation y nous demandâmes asile à une vieille femme indienne , qui nous conduisit dans sa case, vraie demeure de sauvage ou de sorcière. Cette femme s'efforça de nous traiter de son mieux; mais elle nous présenta des perroquets cuits dans un mauvais chocolat, et d'autres mets si dégoùtans que nous ne pûmes vaincre notre répugnance.
Après avoir mal dormi , comme gens qui ont r estomac creux, nous reprhnes notre chemin. Il
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nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommée San-Pedro , redescendre dans une profonde vallée, et passer à gué plusieurs torrens; eniin , ayant gravi une dernière montagne, nous descendîmes par une douce pente dans la délicieuse vallée de Caracas.
Cette vallée , défendue des vents ardens du midi par de hautes montagnes , est ouverte à celui de l'est , qui y apporte une douce fraîcheur. Rarement le thermomètre y monte au-delà de vingt-quatre degrés, et souvent on Fy voit andessous de vingt.
Aussi, dans ce lieu charmant, les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse. On y recueille toutes les productrons de la zone torride, et l'on peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au hord des champs où naissent l'indigotier, la canne à sucre, l'oranger et le citronnier, on troine dans quelques jardins du hlé, des poiriers et des pommiers.
Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide, qui rend les prés toujours frais, les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une foule de colibris, qui réfléchissent sur leurs jolis plumages toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent.
Un grand nombre de maisons élégantes sont
éparses ou groupées au milieu de ces prairies; leurs clos, dont la culture est soignée, sont entourés de haies odoriférantes. Là , on respire un air pur, embaumé; là, il semble que l'existence prend une nouvelle activité pour nous faire jouir des plus douces sensations de la vie. Enfin , si on n'y rencontrait pas des moines inquisiteurs, des alguazils farouches, quelques tigres, et des employés d'un intendant-général avide, j'aurais presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre, et que, par une obligeante distraction,' l'ange qui défend sa porte avec ime épée flamboyante, nous en avait permis l'entrée.
La ville de Caracas s'offrit à nos yeux avec assez de majesté pour terminer noblement ce tableau : elle nous parut grande, propre, élégante et bien bâtie. Je crois qu'on évaluait sa population alors à vingt mille habitans; mais on assure que depuis , un désastreux tremblement de terre.et les fureurs des guerres civiles ont fait disparsutre cette prospérité , qu ime sage liberté et une administration éclairée*pourront seules Êiire renaître.
Désoteux y était arrivé avant nous ; plusieurs ofificiers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait , et la courtoisie espagnole fit à notre petite cavalcade une très galante réception: chacun s'empressait à l'envi de nous ofirir sa
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maison ; les tiamus , ouvrant leurs jalousies , doui saluaient de leurs balcons; enfin nous étions accueillis comme les romanciers prétendent qu'on accueillait autrefois les paladins, dans les châteaux où ils venaient se reposer de leurs courses aventureoses.
Le gouverneur- général de la province, don Fernand Gonzalez , ayant su que j'étais le fils du ministre de la guerre du roi de France , eat la bonté de me donner nn logement dans son palus, et , pendant notre séjour, il y reçut le matin etie soir tous nos compagnons d'armes avec la plus grande urbanité et une magnificence vraiment castillane.
Ce gouverneur me présenta dans les sociétés les plus distinguées de la ville : nous y vîmes dn hommes un peu trop graves et taciturnes; mais, en revanclie, imc grande quantité de dames au» remarquables par la beauté de leurs traits, par la richesse de leur |)arnre , par l'élégance de léun manières, et par leurs talens pour la danse et pour la musique , que par la vivacité d*niie coquetterie qui savait très bien allier la g^té à la décence.
Mes compagnons de voyage se sont rappelé longtemps les charmes de Belina Aristeguittart de ses sœurs Pnnschitta, Bossa, l'heresa. Quant à moi , je fus singulièrement frappé de la i
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blance extrême de Tune de ces dames , nommée Raphaellita Erménégilde, avec la comtesse Jules de Polignac.
Le trop fameux général Miranda, que le général comte de Valence accusa depui-s' de nous avoir fait perdre la bataille de Nerwinde, déjà presque gagnée parla vaillance de M. le duc de Charlres, aujourd'hui duc d'Orléans, était de la famille des Aristeguitta. Proscrit par le gouvernement espagnol , il lui chercha long-temps des ennemis dans toute l'Europe, et entretenait d'intimes intelligences avec des Anglais qui l'aidaient à féconder en Amérique les germes d'une révolution.
Nous étions arrivés à Caracas à la fin du carnaval : aussi la semaine que nous y passâmes ne fut qu'une série continuelle de fêtes , de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode, dans cette ville , im jeu aussi plaisant que singulier : cavaliers et dames, filles et garçons, jeunes et vieux , tous ne sortaient de chez eux, pendant les jours^ gras, que les poches remplies d'anis; et, dès qu'on se rencontrait , on s'en lançait à Tenvi des poignées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles , qui n'excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.
Cétait sûrement la plus douce et la plus innocente des guerres. Cependant, comme il n'en peut point exister sans événemens un peu mar-
quans, voici celui cl«;iit je fus tcmoin : nous étions un jour iiivilcs à un grand dnier chez le trésorier (général; j)lusieurs révérends pères inquisiteurs honoraient ce repas de leur présence, faisant fête aux vins , et prenant de bonne grâce leur part à la gnîté des convives. Au dessert, madame la tréjiorière donne le signal du combat; de tous côtés les anis volent, le rire éclate; mais soudain l'un des inquisiteurs, poussant trop loin sa grosse gai ré, et trouvant les anis trop légers, lance au milieu de ce frêle tourbillon ui\p grosse amande.
Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval, qui^ n'aimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries, riposte par un boulet de vingt-quatre , c'est-à-dire par une grosse orange, qui vient sans respect frap|)er le révérend père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames se signent, les jeux cessent, le diner finit; mais le révérend père, affectant une gaité que démentait sa physionomie, rassura tout le monde en recommençant les jeux si gravement interrompus. Je crois que , si nous n'avions pas eu sur cette côte, dans im port voisin, cinq mille amis bien armés, le père inquisiteur, moins indulgent, aurait fort bien pu ofirir à Laval, pour quelque temps , un de ces logemens sombres et frais , dont il avait grand nombre à sa dispositioii.
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Le gouverneur , don JFemand Ck>nzalez » se mé« lait souvent à nos danses, à nos concerts, mais en conservant toujours sa dignité; ses manièresétaient fort nobles; son esprit était cultivé, son caractère humain , affable et généreux : accessible à tout le monde , il donnait audience à tous ceux qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté, et y £giisait droit, autant que cela lui était possible, n connaissait parfaitement les vices de Tadministration coloniale; et, si son autorité eût eu plus de latitude, tout aurait bientôt pris, dans ces provinces , une &ce nouvelle et prospère ; mais il ne lui était pas permis d'arrêter l'intendant dans ses opérations fiscales , et de gêner Tinquisitton dans les mesures sévères qu'elle prenait pour ^indre toute lumière naissante, et pour empê<* cher tout progrès en civiUsation«
Je lui demandai si cette inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu'on le disait : « TSCea » doutez point, me répondiMl; pour vous en don- D ner une idée, il vous suffira de savoir 'que je » suis obligé, par mes instructions^ de prêter 1» main-forte à ce tribunal, et de mettre à sa dis* » position les troupes que je commande, toutes » les fois que j'en suis requis, et sans qu'il me » soit permis de m'informer du motif ou de l'ob^ » jet de cette réquisition. Au reste, ce fEuneux tri* » bunal, tant redouté^ ne verseplus de sang conmse f. a9 .
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* autrefois : il châtie même beaucoup moins qu'on » ne le pense; mais il menace, il effraie, et, s'il » ne fait pas beaucoup de mal , il empêche au » moins de faire beaucoup de bien. >
Dans la suite de ces entretiens , le gouverneur m'apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait d'être délivréed'uo fléau terrible; il régnait, de temps immémorial, sur ce continent, une maladie cruelle , contagieuse et réputée incurable ; on l'appelait la lèpre de Outhagène : dès qu'un individu était attaqué de ce mal horrible, qui couvrait la peau d'ulcères, détruisait le sens du tact , et conduisait par des douleurs insuppor^ tables à tme mort lente, tout le monde fuyait ce malheureux, chacun évitait avec horreur son approche ; toute pitié cessait pour lui; l'amitié Ta* bandonnait , la terreur étouflait même la veux de la nature; il n'avait d'asile que les léproseries, hôpitaux infects, où ses souffrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons d*ïn* fortune.
Don Fernand Gonzalez me dit que récemment, dans la province de Guatimala, une vieille négresse, chassée inhumainement d'une habitation, parce qu'elle était atteinte de la lèpre, ayant été rencontrée par une tribu sauvage , dans les bois où elle errait, elle avait vu avec surprise ces hcxnnies s'approcher d'elle sans crainte , et l'emmener avec
eux. Arrivés dans leurs cabanes, ils la traitèrent, la guérirent; mais ils la retinrent en servitude, pour qu'elle n'apprît point aux Européens le secret de sa guérison.
Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine, la pauvre négresse , s'étant échappée pendant le tumulte, avait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.
Son retour et sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure à un miracle ; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l'avaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines, un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard, disait-elle, était fort commun partout.
La nouvelle de cette aventure s'étant pi-omptement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol , on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard, que peu à peu les léproseries s'étaient vidées, et que la contagion avait presque totalement disparu. Jje gouverneur me fit Toir deux de ces lézards; j'en mangeai même quelques morceaux; sa propriété est, auboutdepeudejours, de donner des sueurs et des salivations si fortes, qu'elles emportent le mal en peu de temps.
A mon retour en France, je communiquai ce fait à plusieurs médecins, et, ce qui est pénible
l{5l irÉMOlRKS
à dire, c'est qu'ils reçurent avec indififêrence cet avis, et qu'ils négligèrent de prendre des infor^ mations sur un remède si efficace, et que le gouverneur assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats hydropiques.
I^orsque les visites et les fêtes me laissaient quelques instans de liberté, je causais souvent avec un officier français établi depuis plusieurs années à Caracas ; il me confirma tout ce que m'avaient dit les lieutenans de roi à Maracay et à la Vittoria sur le mécontentement du pays , sur Toppression des créoles et sur l'insatiable avarice de l'intendant.
L'ignorance est toujours crédule : mon officier me fit rire , en m'assurant que , deux ans aupavant , il avait été envoyé , à la tête d'un détachement de miliciens, sur les bords du Rio-Negro, où les Espagnol s'obstinaient à croire qu*on trour verait le pays d'Eldorado , tant promis à leur chir mérique imagination, et jusque-là caché à leurs yeux par d'impénétrables forets.
Étrange aveuglement d'une administration qui se fatigue à chercher un Eldorado febuleux, tandis qu'elle peut si facilement en créer un véritable dans ces belles contrées , en donnant un peu d'activité au travail et de liberté au commerce !
Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant-géuérai don Joseph d'Avalos, vrai tyran dt
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cette colonie; il achetait, au nom du roi, toutes les marchandises venant d'Europe, en fixait le prix à son gré , et faisait confisquer toute celles qu on ne voulait pas vendre par son entremise ; il fixait de même, par un rigoureux tarif, les droits d'exportation des denrées coloniales, faisait payer dix pour cent pour l'entrée dans le port, indépendamment de cinq pour cent d'impôt sur la récolte; en outre, tout bâtiment chargé de cacao, allant en Espagne, était tenu de porter une certaine quatité ait fane gués ^ pour le compte du roi , ou , pour mieux dire , de l'intendant , ; qui faisait ainsi cet énorme gain sans aucun déboursé.
De tels moyens pour grossir rapidement sa fortune étaient odieux, et pourtant concevables; mais ce qui ne Test pas, c'est l'absurde fantaisie de cet intendant , qui défendait la culture du coton dans un pays où il vient presque naturellement. Par le même caprice , tandis que dans cette contrée les bœufs étaient si communs qu'un propriétaire, sans être très riche, les comptait par milliers dans ses possessions , Joseph d'Avalos en défendait l'exportation sous les .peines les plus sévères. Aussi cet intendant était parvenu à réimir toutes les opinions en une seule ; il n'y avait qu'une voix sur son compte, tout le monde Id détestait.
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Tofficier qui le commandait continua sa marche sans crainte, parce qu'il regardait la frégate comme amie; il fut étrangement surpris lorsqu'un ou deux boulets , qui passèrent près du canot, invitèrent impérieusement nos pauvres compagnons h. se rendre à bord du bâtiment de guerre.
C'était une frégate anglaise commandée par un jeune capitaine nommé Nelson , qui depuis ne devint que trop célèbre par la destruction de notre armée navale sur la côte d'Egypte , et par d'autres éclatantes victoires.
Mon ami Linch, dans ce moment critique, était fort inquiet, parce que la loi anglaise punit de mort tous ceux qui , étant nés en Angleterre , sont pris en portant les armes contre elle. II pria donc très instamment le comte de Deux-Ponts de ne rien laisser échapper qui pût apprendre aux officiers de la frégate , qu'il était né d^ns les îles britanniques.
Nelson reçut ces deux officiers avec tant de politesse , les traita si bien et leur fit faire si bonne chère, que , malgré leur chagrin , ils prirent assez proraptement le parti de se résigner de bonne grâce à leur sort.
Or, il arriva que , tenant table long-temps et trouvant le vin bon , ils en goûtèrent un peu trop, ftspérant sans doute que ses fumées étourdiraient
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leur tristesse. Le remède produisit son eOet; b conversation s'anima, la gaité devint confiante.
Après divers propos, on parla de l'Angleterre et de Londres; Nelson fit, je ne sais par quel hasard, une on deux méprises sur quelques noms de rues et sur l'emplacement de quelques édifices; Linch voulut le redresser; on discuta, on disputa. Tout-à-coup, NeUon dit à son interlocuteur, en le regardant avec une sorte de malice : * Ce qui » m'étonne, monsieur, c'est que vous parlez an- » glais et que vous connaissez Londres tout aussi » bien que moi. »
R Rien n'est moins étonnant, s'écria le comte » de Deux-Ponts, un peu échaufiié par le dîner : u car mon ami est né à Londres. » Lincti frémit de tout son corps; mais Nelson ne parut point avoir entendu ces paroles indiscrètes, et il changea de conversation, continuant» faire à ses hôtes l'accueil le plus gracieux.
Le lendemain , prenant à part ses deux prisonniers , il leur dit avec une rare obligeance : « Je » conçois combien il est pénible pour le oolond » d'im régiment, pour un officier de l'état-major V (le l'armée française, de se voir, peut-être au » moment d'une expédition , privés de leur liberté » par un hasard imprévu. D'un autre côté , autant » je me croirais honoré de vous avoir Ëiits pri- » sonniers à la suite d'un combat, autant il est
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» peu flatteur pour mon amour-propre de m'étre » emparé d'un canot et de deux officiers qui se j> promenaient; voici donc la résolution que j'ai » prise : j'ai reçu l'ordre d'aller reconnaître, le » plus près possible, dans la rade de PortoCabello, * votre escadre qui y est mouillée; je vais l'exé- » cuter. Si l'on me donne chasse, et que ce soit » le vaisseau la Couronne qu'on envoie à ma » poursuite, je vous emmène avec moi sans per- » dre de temps : car ce vaisseau est si bon voilier » que je ne pourrais lui échapper, tout autre » m'inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, je » vous promets de laisser à votre disposition une » petite bélandre espagnole que j'ai prise récem- » ment, ainsi que deux matelots qui vous con- » duiront dans le port, et vous rendront à vos » drapeaux. »
En effet, étant entrés peu de temps après dans la rade, comme on ne s'attendait pas à cette visite, et qu'une partie des équipages et des officiers étaient à terre, Nelson eut tout le temps d'examiner et de compter à son gré les bàtimens de notre armée navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate la Cérès , que M. de Vaudreuil envoya à la poursuite du bâtiment ennemi , put mettre à la voile.
Nelson tint Sii parole : le comte de Deux-Ponts cl Linch descendirent tranquillement sur l'esquif
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espagnol, et nous rejoignirent, à notre grande surprise comme à leur grande joie.
A mon arrivée à Porto-Cabello , j'avais instruit nos généraux de la rencontre que nous avions £iite d'une frégate inconnue; dès que cette frégate parut à la vue du port , j'obtins la permisâon de monter à bord de la Cérès , qui devait la poursuivre et la combattre; Alexandre de Lameth et Bozon s'y embarquèrent aussi.
Mais, avant de parler de cette course, je ne veux pas quitter mon ami Linch, sans raconter uue anecdote qui donnera tout à la fois une idée de sa bravoure singulière et de l'originalité de son caractère. Linch , après avoir fait la guerre dans l'Inde, servit, avant d'être employé à Tannée de Rochambeau , sous les ordres du comte d'Estaing; il se distingua particulièrement au siège tropmé* morable de Savannah. M. d'Estaing , dans le moment le plus critique de cette sanglante affiiire, étant à la tète de la colonne de droite , chai^ Linch de porter un ordre très-urgent à la troisième colonne, celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retnmchemens ennemis; de part et d'autre on fstisaitun feu terrible. Linch , au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonnes, s'avance firoi* dément au milieu de cette grêle de balles, de boulets, de mitraille, que les Français et les An-
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glais se lançaient mutuellement. En vain M. d'Estaing et ceux qui l'entouraient crient à Linch de prendre une autre direction , il continue sa marche, exécute son ordre, et revient par le même chemin, c'est-à-dire sous une voûte de feu, où l'on croyait à tous momens qu'il allait tomber en pièces.
« Morbleu ! lui dit le général en le voya,nt ar- 9 river sain et sauf, il faut que vous ayez le diable » au corps; eh! pourquoi donc avez- vous pris ce » chemin où vous deviez mille fois périr ? — Parce » que c'était le plus court, » répondit Linch. Après ce peu de mots, il alla tout aussi froidement se mêler au groupe le plus ardent de ceux qui montaient à l'assaut.
Linch fut depuis lieutenant-général; il commandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmes aux Prussiens sur les hauteurs de Valmy.
Je reviens à la Cérès : nous eûmes beau forcer de voiles et poursuivre long-temps Nelson, son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile , et nous trouvant près de Curaçao, nous voulûmes nous y rafraîchir; mais un courant rapide, nous entraînant, nous fit échouer sur un banc de sable , à l'entrée du port. Quelques bâtimens hollandais vinrent k notre secours et nous relevèrent.
[fil MEMOIRES
Nous restâmes deux jours dans cette ile : j*en parlerai peu; elle n'offi-e rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile; mais l'industrie hollandaise en a fait une riche colonie. T^ commerce interlope qu'elle faisait avec le continent, y portait tous les trésors que les colons espagnob, opprimés, pouvaient dérober à la surveillance de leur tyrannique administration.
Là, nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis, et que l'armée navale de M. d*£staiQg, quittant enfin Cadix , devait bientôt se réunir à nous, ainsi que l'escadre espagnole de la Havane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto- Cabello.
J'y trouvai des lettres de France; mon père me mandait que le roi m'avait nommé colonel commandant du régiment de Belzunce dragons, qui prenait dès ce moment le nom de Ségur. Cette nouvelle m'aurait donné une vive satis&ction en tout autre temps; mais, à la veille d'une expédition pour conquérir la Jamaïque, je ne pouvais supporter l'idée de quitter l'armée, et je résolus d'v rester.
La réunion prochaine de tant de forces, et les conséquences d'une vaste combinaison qui allaît exposer les possessions anglaises, dans les Antilles, au péril le plus imminent, furent sans doute un des plus puissans motifs qui déterminèrent le
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ministère britannique à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance américaine.
Peu de jours après notre retour à Porto-Cabello , la frégate VAndromaque nous apporta de France la nouvelle que cette paix glorieuse était signée. Bientôt nous mîmes à la voile pour nous rendre au Cap -Français, dans l'île de Saint-Domingue. M. de Vaudreuil voulut que je m'embarquasse avec lui sur le vaisseau amiral le Northum* berland.
Nous partîmes le 3 avril 1 783. En m'éloignant de ce beau continent, j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas , et qu'il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et de prospérité. L'événement a justifié cette prévision. La république de Colombie s'est formée au milieu des orages, le courage a triomphé de la force, et la patience des obstacles.
Puisse cette nouvelle république, après ses triomphes , jouir intérieurement du bonheur qui ne peut naître que de l'ordre et du respect des lois! Puisse-t-elle , imitant les États-Unis, se souvenir toujours que la liberté a plus à craindre , partout , les passions de ceux qui la servent, que celles des ennemis qui l'attaquent !
Lorsque nous eûmes dépassé Curaçao , m'entretenant avec M. de Vaudreuil sur la contrariété que j'éprouvais de me trouver sur la côte sep-
W^^^UÊÊàÊÊ^Ê^m
tentrionale de Saint-Domingue, sans avoir pu vol mon habitation , qui était située dans la partie ouest de cette île, près du Port-au-Prince, il mit gracieusement à ma disposition la frégate rAmor zone, commandée par M. de Gaston , qui reçut Tordre de me descendre dans le port de Jacmel, et de. tourner ensuite le cap Tiburon pour se réunir à lui.
Je m'y embarquai sur-le-champ avec M. Berthier, depuis prince de Neufchâtel, qui voulut me suivre dans ce voyage. Secondés par un vent favorable, nous fûmes en onze jours à la vue de la côte méridionale de Saint-Domingue.
En longeant les rivages de la partie espagnole de cette iie , elle nous paraissait inculte, sauvagCi comme au temps où elle fut découverte par Colomb. A peine apercevait -on, à des întervaUes immenses, quelques misérables bourgs et un petit nombre de sucreries. Le "reste n'était que d'épaisses forets ou des savanes désertes.
Tout à coup la scène changea : en voyant de belles cités , de riches villages » des routes bien tracées, des maisons élégantes, des champs soi* gneusement cultivés , enfui la nature brillante de tout le luxe qu'elle peut emprunter de l'art et d'ime habile administration, nous n'eûmes pa» besoin de consulter la carte pour savoir que nous avions dépassé les frontières espagnoles , et qu'en
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entrant sur le territoire français, nous avions franchi , pour ainsi dire , en un instant , les deux ou trois siècles qui s^arent les ténèbres des lumières, et la barbarie de la civilisation.
Bientôt nous entrâmes dans le port de Jacmelle capitaine de ï Amazone me fit ses adieux, et remit à la voile pour rejoindre au Cap M. de Vaudreuil.
Sans nous arrêter à Jacmel , M. Berthier et moi nous achetâmes des chevaux, et, marchant la nuit comme le jour, nous ne nous reposâmes qu'à Léogane; de là nous fûmes au Port-au* Prince, où je ne restai qu'un jour; je l'employai à parcourir cette belle ville , l'une des plus riches alors du Nouveau-Monde.
Son port était rempli de vaisseaux ; le commerce y déployait la plus grande activité ; on y voyait briller un luxe difficile à peindre. C'étaient les derniers beaux jours de cette opulente colonie, ou plutôt de ce royaume qui donnait annuellement à la France , par ses riches productions , un avantage de soixante millions dans la .balance de son commerce.
J'étais loin de prévoir , en admirant cette ville florissante, l'un des ornemens de notre triomphante monarchie, que dans peu d'années, après avoir été le tombeau de plusieurs milliers de Fran- 1. 3o
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çais^ elle deviendrait la capitale d'une république de nègres.
A peu de distance du Port-au- Prince , étant invité à déjeuner à Thabitation de M. Blancbard, oncle d'un commissaire des guerres de Tarméede M. de Rochambeau, qui m'avait suivi dans ce voyage , j'y rencontrai le gérant de mon habita? tion , M. Seigneuret 9 qui ne fut pas médiocrement surpris de voir assis près de lui son propriétaire, qu'il croyait alors en France.
Sa voiture et ses chevaux, c'est*à-dire les miens , me conduisirent en moins de deux heures à mon habitation , s{se au milieu de la plaine du Cul^de' Sac , en un lieu qu'on appelle la Croix des Bouquets,
Un domestique était allé à toute course annoncer mon arrivée : aussi, dès que j'entrai sur ma plantation, je me vis entouré d'une foule de figures noires, de cinq cents nègres, négresses, négrillons, mulâtres, mulâtresses, quarterons, quarteronnes, métis, métisses, enfin par un peuple d'esclaves jeunes et vieux de toutes couleurs.
Ces pauvres gens se prosternaient à genoux devant moi , témoignant , par de grands cris , l'étonnemcnt et la joie que leur causait la vue du maître : car ces êtres opprimés, dégradés et soufîrans , ressemblent un peu en ce point aux
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sujets (les monarchies asiatiques absolues : ils ne disent pas si le roi y mais si le maître le savaity espérant que leurs maux, qui viennent de plus bas, trouveront plus haut leurs remèdes.
Il était décidé que, dans le cours de deux courtes campagnes, le sort offrirait successivement à mes regards les scènes les plus variées et les tableaux les plus contrastans. Aux Açores , j'avais vu tout à la fois les débris de l'Atlantide^ les traces du moyen âge , l'ignorance monacale , les mœurs chevaleresques et la galanterie religieuse du XIIP siècle; dans les États-Unis^ la raison, la simplicité, la vaillance, l'activité et les vertus républicaines ; sous la zone torride , dans les colonies espagnoles, toute la richesse d'une nature merveilleuse , et toutes les misères d'une administration ignorante, avide, arbitraire et intolérante.
Enfin , arrivé à Saint-Domingue , où tout se ressentait des efforts habiles d'un gouvernement protecteur, d'un peuple actif et intelligent, je me trouvais cependant , dans ma grande case, comme un pacha dans son harem, environné d'esclaves qui n'attendaient de moi qu'un signe pour obéir à tous mes caprices, et dont la vie ou la mort, k bonheur ou l'infortune, dépendaient d'un acte de ma volonté.
Je frémis encore en songeant que , deux jours
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avant mon arrivée, on avait jeté dans un four et livré aux flammes une vieille négresse. Elle avait ou , a la vérité , la scélératesse d'empoisonner plusieurs enfans; mais, enfin, elle avait péri sans être jugée. Cependant les lois existaient; mais, là où se trouve l'esclavage, la plainte est muette et la loi impuissante.
Saint-Domingue présentait alors à l'observation deux spectacles opposés : cette île , cultivée partout avec soin , ressemblait à un magni6que jardin , percé de routes bien entretenues, et de nombreux sentiers bordés de haies de citronniers et d'orangers. A chaque pas, autour des champs de cannes à sucre et des savannes où paissaient de nombreux troupeaux, cm voyait, sous des formes variées , les maisons élégantes des riches possesseurs de ces plantations. Les routes étaient sans cesse couvertes de voitures qui portaient leurs denrées dans les ports, et d'une foule de chars légers qui promenaient les colons voluptueux d'habitation en habitation.
Tous se visitaient, se réimissaient continuellement; ce n'étaient sans cesse que festins, danses, concerts et jeux; dans ces jeux, souvent les plus grandes fortunes se dissipaient en peu d'heures. Ces riches plaines de la colonie offraient en quelque sorte l'image , par leur luxe et par leur mouvement, de ces grandes capitales divisées en
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«ombreux qiiartiers,oii le commerce, les affaires, les intrigues et les plaisirs entretiennent une perpétuelle agitation et un mouvement sans repos. Tel était le tableau que présentaient à mes yeux l'activité , les mœurs voluptueuses et la prospérité de la population blanche. Mais , en sortant de ce tourbillon d'un monde séduisant, et rentré dans les champs de mon habitation , quelle triste et différente perspective ! Là, je voyais mes malheureux nègres nus, n'ayant de vêtement qu'un caleçon , brûlés sans cosse par un soleil ardent, p;jr une chaleur de vingt-huit à trente degrés, courbés du matin au soir sur la terre endurcie, forcés ci la bêcher sans relâche, réveillés, s'ils suspendaient un moment leur travail, par le fouet des commandeurs, qui déchiraient impitoyablement leur peau, et enviant presque le sort des bœufs et des chevaux , qui n'avaient d'autre peine que do porter au moulin les cannes recueillies.
Mais détournons nos pensées de ces sombres souvenirs : en vain les sages demandaient qu'on réformât peu à peu un ordre de choses si intolérable, et qu'on adoucît ces abus pouréloigner les révolutions; la raison parlera toujours trop bas, et les passions trop haut. Au moment où le cri de liberté, après avoir retenti en Amérique, se répéta en Europe, notre première assemblée entre* vit le but et le manqua,
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Vainement Barnave, Alexandre de Lameth, Duport et d'autres députés proposèrent de faira des réformes sages, et d'unir à nos intérêts ceux des hommes de couleur libres y en leur accordant les droits civils, leur voix ne fut point écoutée. Les autres assemblées , se livrant avec impétuosité aux passions les plus immodérées, proclamèrent tout à coup, et sans ménagement, la liberté des noirs : les colons, effrayés, se mirent en défense; les nègres , altérés de vengeance , coururent aux armes; et Saint-Domingue, cette terre si longtemps arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes, fut , par leurs féroces ressentimens , inondée du sang français. Saint-Domingue n'existe plus pour nous ; la noire Haïti la remplace : en vain Napoléon voulut la reconquérir.
Puissent les gouvernemens qui possèdent encore des îles dans cette partie du monde, se bien pénétrer de cette vérité : une réforme sage peut seule éviter ou retarder les révolutions! Le système colonial doit changer ; et peut-être un jour, ainsi que l'ancienne Rome et que la Grèce , l'Eui ropc reconnaîtra qu on ne peut plus garder longtemps de colonies que comme alliées , cofnune filles de leur métropole, et non comme sujettes.
Après avoir pris une complète connaissance de l'état et des travaux de ma plantation , je fis quelques réglemcns pour adoucir le sort de mes
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claves; je prolongeai les heures de leur repos , j'augmentai l'étendue du terrain qu'on leur laissait cultiver pour leur propre compte; je prescrivis aux commandeurs de la modération dans leurs châtimens; tous m'en bénirent, et c'est encore un doux souvenir pour moi.
M. Berthier me donna quatre jolis tableaux dans lesquels il avait représenté les différentes vues et les travaux de mon habitation , ma réception par les nègres, leurs jeux et leurs danses : c'est tout ce qui me reste aujourd'hui de cette riche possession.
Enfm, ayant reçu un coiu'rier de M. de Vaudreuil qui m'avertissait de son départ prochain pour la France , je me rendis promptement au Cap, voyageant commodément d'habitation en habitation.
Dans chacune de ces habitations on exerçait « suivant Tusage, la plus obligeante hospitalité; je trouvais partout conversation aimable , logement commode , table excellente , voitures et esclaves à ma disposition.
Je vis avec plaisir que beaucoup de colons méritaient, par leur humanité* les éloges donnés peut-être trop exclusivement à deux ou trois planteurs, et qu'on pouvait aussi dire de leurs nègres, qu'ils étaient heureux comme les nègres de Raby, de Blin et de Gçdiffet.
47^ aiEMOIRES
Je n'entrerai dans aucun détail sur la ville dn Cap ; peu de nos grandes cités l'égalaient en prospérité et en magnificence. Notre escadre mît à la voile le 3o avril 1783. Nous n'éprouvâmes dans notre traversée d autre contrariété que celle de quelques calmes à la hauteur des Arores. Au bout de quarante-neuf jours, nous nous trouvâmes près des côtes de France, et là nous faillîmes périr.
I^ vent était si frais que nous filions douze nœuds par heure , c'est-à-dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés, et, la sonde ne leur faisant point reconnaître le voisinage de la cote que leur point indiquait, ils croyaient que les courans nous avaient entraînés dans la Manche.
Cependant M. de Vaudreuil, par prudence, nous faisait courir la nuit des bordées au large. II avait raison ; car un matin , au moment où le jour paraissait, j'entendis M. de Médine , capitaine de notre vaisseau, s'écrier : « Je vois des brisans à » travers les brouillards. »
M. de L'Aiguille , officier d'un mérite supérieur, mais dont la jeunesse était parfois un peu trop confiante, répondit en souriant : «c Ces brisans >* n'existent que dans votre lunette. »
•< Jeune homme, répliqua avec colère notre > vieux capitaine, vous êtes major général de F
ou SOUVLNIHS. 4^3
» cadre; vous pouvez lui donner les ordres que » vous voudrez. Quant à moi , je sais ce que je » dois faire , et , quoique M. le marquis de Vau- » dreuil soit à mon bord, c'est moi qui réponds » de mon vaisseau; en conséquence, je vais don- )) ner l'ordre de virer sur-lechamj), car il n'y a » pas une minute à perdre. »
En effet il donna cet ordre; et, tandis que la manœuvre s'exécutait, le brouillard, se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cents toises de nous les Roches des Saints^ où les vagues, frappant avec furie, élevaient leurs gerbes écumantes à vingt pieds de hauteur, et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement l'escadre imita le mouvement de notre vaisseau. Alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade dé Brest.
Descendu à terre, je reçus la nouvelle de la nomination de mon père au grade de maréchal de France. J'appris aussi, non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre, car il occupait ce poste depuis plus de deux ans; et je n'ignorais pas que, de toutes les existences humaines, la vie ministérielle est la plus orageuse, la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.
FIN l>\5 TOMK PltE^IlER.