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Rien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l'élégance de nos modes, de la magnificence de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis XIV, de la hauteur polie, mais superbe de nos grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple, mais fier, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêts et sans poudre, enfin avec cet air antique qui semblait transporter tout à coup dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du XVD* siècle, quelques sages contemporains de Pfaton, ou des rcpid3licains du temps de Caton et de Fabius.
Ce spectacle inattendu nous ravissait d'autant plus qu'il était nouveau , et qu'il arrivait justement à l'époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des réformes, le penchant aux innovations, et les germes d'im vif amour pour la liberté.
Le bruit des armes excitait encore davantage l'ardeur d'une jeunesse belliqueuse : la lente circonspection de nos ministres nous irritait ; nous étions fatigués de la longueur d'une paix qui durait depuis plus de dix ans , et chacun brûlait du désir de réparer les affronts de la dernière guerre, do combattre les Anglais et de voler au secoure des Américains.
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Cette impatience , contenue par le goiiverneïjient , s'en accroissait encore : car on fortifie presque toujours ce que l'on comprime. Bientôt appuyés par l'autorité d'un long usage et par le souvenir de nos ancêtres qu'on avait vu souvent» tandis que nos rois restaient en paix , chercher partout la guerre et les aventures , et faire briller leurs épées tantôt dans les camps espagnols , ita^ liens , pour combattre les Sarrasins , tantôt dans les armées autricViiennes , pour repousser les invasions des Ottomans, nous cherchâmes les moyens de traverser individuellement l'Océan, pdurnous ranger sous les drapeaux de la liberté américaine.
Les commissaires du congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agens diplomatiques : ils n'avaient point obtenu d'audience du monarque ; c'était par des intermédiaires que le ministère négociait avec eux. Mais , dans leurs maisons , on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus distingués de la capitale et de la cour , ainsi que tous les philosophes , les savans et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient à leurs propres écrits et à leur influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde , et leur désir secret était de se voir un jour législateurs en purope , comnje leurs émules l'étaient en An^érique,
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Conduits par un autre motif, les jeunes officiers français , qui ne respiraient que la guerre , s'empressaient de venir chez les commissaires américains et de les questionner sur la situation de leurs affaires , sur les forces du congrès , sur leurs moyens de défense , et sur les nouvelles diverses qu'on recevait incessamment de ce grand théâtre, où l'on voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.
Ce qui ajoutait encore à notre estime , à notre confiance , à notre admiration , c'étaient la bonne foi et la simplicité avec lesquelles ces envoyés y dédaignant tout artifice diplomatique , nous racontaient les revers fréquens et successifs que leurs milices encore inexpérimentées venaient d'éprouver: car, dans ces premiers terap^, le nombre et la tactique des Anglais leur donnaient des triomphes momentanés sur la vaillance des cultivateurs américains , novices dans le métier des armes.
Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelques officiers instruits leur serait aussi agréable qu'utile. Ils nous dirent même qu'ils étaient autorisés à promettre , à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause , des grades proportionnés à leurs services.
I^s troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens, que
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Tamour de la gloire et de l'indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux Polonais dont l'histoire conservera les noms , le brave Pulawski , et Tillustre Kosciusko , qui, depuis, brisa momentanément les fers de sa patrie, et ne succomba qu'après avoir ébranlé , par de nombreux combats et d'éclatans triomphes , la puissance du colosse qui l'attaquait ; enfin le major Fleury , qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talens.
Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la cour , qui offrirent le secours de leurs épées aux Américains , furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et moi. Nous étions depuis long4emps unis par l'amitié , nous l'étions encore par une grande conformité de sentimens , et nous. le fumes bientôt par les nœuds du sang. La Fayette et le vicomte de Noailles avaient épousé deux filles du duc de Noailles , nommé alors duc d'Ayen ; leur mère, la duchesse d'Ayen , était fille du premier lit de M. D'Aguesseau, conseiller d'État et fils du chancelier D'Aguesseau. Il avait eu , d'un second lit , vingt ans après , plu sieurs enfans , dont l'un était M. D'Aguesseau , aujourd'hui pair de France , une fille mariée à M. de Saron , premier président du parlement de Paris, et enfin une autre fille que j'épousai au printemps de l'année 1 777, de sorte que par cetto
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alliance, JQ devins l'oncle de mes deux amis. Nous nous promîmes tous trois le secret sur nosarrangemens avec les commissaires américains, afin de nous donner le temps de sonder les dispositions de notre cour, et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets. La confor» mité de nos sentimens , de nos opinions , de nos désirs , n'existait malheureusement pas alors dans nos fortunes : le vicomte de Noailles et moi nous dépendions de nos parons, et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. La Fayette , au contraire , quoique plus jeune et moins avancé en grade que nous , se trouvait , par un singulier hasard , à l'âge de dix - neuf ans , maître de son bien , de sa personne , et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.
Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète. Nous confiâmes notre dessein à quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance ; et le ministère , qui craignait que le départ pour l'Amérique de volontaires d*un rang distingué, qu'on ne cqpirait pas possible sans son autgrisation , ne découvrit aux yeux des Anglais les vues qu'il voulait encore leur cacher , nous enjoignit formellement de renoncer à notre dessein.
Nos parens, qui l'avaient ignoré jusque-là ,
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prirent Talarme et nous reprochèrent vivement notre aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la suprise qu'en témoigna la fa-» mille de La Fayette. Elle me parut d'autant plus plaisante, qu'elle m'apprit à quel point ses grands parens avaient jusqu'alors mal jugé et mal connu son caractère.
La Fayette eut de tout temps, et surtout quand il était jeune, un maintien froid, grave, et qui annonçait même très faussement une apparence d'embarras et de timidité. Ce froid extérieur et son peu d'empressement à parler , faisaient un contraste singulier avec la pétulance, la légèreté et la loquacité brillante des personnes de son âge; mais cette enveloppe, si froide aux regards, cachait l'esprit le plus actif, le caractère le plus ferme, et l'âme la plus brûlante.
J'avais été mieux que personne à portée de l'apprécier : car, l'hiver précédent, amoureux d'une dame aimable autant que belle, il m'avait cru mal à propos son rival, et, malgré notre amitié , dans un accès de jalousie , il avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer contre lui , l'épée à la main , le cœur d'ime beauté sur laquelle je n'avais pas la moindre prétention.
Quelques jours après notre querelle et notre réconciliation, je ne pus m'empécher de rire en
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écoutant le maréchal de Noailles , et d'autres personnes de sa famille 9 me prier d'user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur , pour le réveiller de son indolence , et pour communiquer un peu de feu à son caractère. Jugez donc quel dut être leur étonnement, lorsqu'ils apprirent tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans , si froid, si insouciant, emporté par la passion de la gloire et des périls , voulait franchir l'Océan pour combattre en faveur de la liberté américaine !
Au reste , la défense que nous avions reçue de tenter cette grande aventure, produisit naturellement sur nous des effets tout différens : elle consterna le vicomte de Noailles et moi, parce qu'elle nous ôtait absolument toute liberté et tout moyen d'agir, et elle irrita La Fayette, qui résolut de l'enfreindre , assuré de ne manquer d'aucun des moyens nécessaires à la réussite de son dessein.
Cependant il dissimula et parut d'abord obéir comme nous à l'ordre que nous avions reçu ; mais deux mois après, un matin , à sept heures , il entre brusquement dans ma chambre, en ferme hermétiquement la porte, et, s'asseyant près de mcm lit, me dit : a Je pars pour l'Amérique; tout le i> monde l'ignore , mais je t'aime trop pour avoir » voulu partir sans te confier mon secret — Et
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» quel moyen, lui répondis-je, as- tu pris pour y> assurer ton embarquement ? »
J'appris alors de lui qu'ayant, sous un prétexte plausible, fait un voyage hors de France, il avait acheté un vaisseau , qui devait l'attendre dans un port d'Espagne; il l'avait armé , s'était procuré un bon équipage , et avait rempli ce navire non seulement d'armes et de munitions, mais encore d'un assez grand nombre d'ofBciers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi ces officiers se trouvaient M. de Ternan, militaire brave et instruit, et M. de Valfort, recommandable par sa longue expérience, par sa sévère probité, par ses profondes études : depuis, mon père lui confia la surveillance de l'École-Militaire, de sorte qu'il devint le principal instituteur de Napoléon Bona* parte. Ces deux officiers avaient été indiqués à La Fayette par M. le comte de Broglie, auquel il avait confié son projet *.
Je n'eus pas besoin d'exprimer longuement à mon ami le chagrin que j'avais de ne pouvoir raccompagner , il le sentait aussi vivement que moi ; mais nous conservions l'espoir que la guerre éclaterait bientôt entre l'Angleterre et la France, et qu'alors rien ne s'opposerait à notre réunion.
* MM. Duportai], de Gouyîon, Gimat, de pontjbaal, faisaient partie du nombre des offîcien qui stiiyireiit M. de la Fayette.
La Fayette, après avoir fait la même confidence au vicomte de Noailles, s'éloigna promptement de Paris. Son départ jeta dans l'affliction sa famille, qui le voyait avec une peine extrême nonseulement courir tant de dangers de tout genre, mais encore sacrifier à la cause d'un pays si lointain une grande partie de sa fortune. Sa femme seule , quoique la plus affligée , l'aimait trop pour ne pas partager ses sentimens et approuver sa gé^ néreuse résolution.
La cour, promptement informée de sa désobéissance, envoya pour l'arrêter des ordres qui furent exécutés. Ainsi mon malheureux ami, après tant de sacrifices, se vit privé de sa liberté, au moment où il partait pour défendre celle d'un autre hémisphère.
Heureusement , peu de jours après , ayant trompé la vigilance de ses surveilla ns , il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la côte espagnole son vaisseau ainsi que ses compagnons d'armes , qui déjà désespéraient de le revoir. Il mit à la voile , arriva sans accident en Amérique, et reçut l'accueil que méritait sa noble et généreuse audace.
Se montrant ensuite aussi modeste qu'ardent , et aussi prudent qu'intrépide , il s'attira de la part des Américains l'estime et la confiance générales , à un tel degré que son âge parut oublié , que ses
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qualités seules furent comptées, et que, peu d'années après, Washington, qui Tavait deviné^ lui confia le commandement d'un corps d*armée et le soin de faire, à la tête de ce corps, une campagne défensive , genre de guerre qui demande le plus d'expérience, de sagesse et, d'habileté.
Cependant, avant de le favoriser ainsi , la fortune Ta vait sévèrement éprouvé : car, à son début, elle ne lui avait fait connaître que ses rigueurs. La première bataille à laquelle il se distingua , fut une bataille perdue, celle de Brandy-Wine. 11 y reçut une blessure grave : une balle traversa sa jambe, ce qui narempéchapasde continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.
Bientôt il vit Philadelphie au pouvoir des Anglais ; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable : la fermeté dans les revers, la constance dans les résolutions et la confiance dans lavenir. Comme Washington, son maître, il pouvait être vaincu, mais non dt^couragé.
Je le retrouvai tout entier dans les Jettres qu'il m'écrivit après ce commencement malencontreux d'une carrière si brillante. Cependant sous les drapeaux de la liberté, dans les camps républicains, et presque sous les yeux des sages du congrès, il montra une seule fois, par un I. 8
trait de bravoure purement chevaleresque, qu'il ne s'était pas totalement désaccoutumé des habitudes et des mœurs de nos jeunes paladins français.
Le comte de Carlisle avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France : La Fayette, en champion de l'honneur français , envoya un cartel au comte et le défia au combat. Lord Carlisle répondit avec sagesse , en refusant ce défi , « que les » querelles des nations entraîneraient à leur suite 9 trop de désordres, si elles excitaient des haines j> individuelles. »
Lorsque Paris retentit du bruit des premiers combats , où La Fayette et ses compagnons d'armes avaient fait briller le nom français, l'appro* bation fut générale; les personnes mêmes qui avaient le plus blâmé sa téméraire entreprise, l'applaudirent; la cour s'en montrait presque enorgueillie , et toute la jeunesse l'enviait. Ainsi l'opinion publique , se déclarant de plus en plus pour la guerre, la rendait inévitable, et entraînait nécessairement un gouvernement trop faible pour résister à une telle impulsion.
Aussi le vieux comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père, quec^était l'ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français , qui avait étourdi la sagesse du
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conseil , et forcé j ponr ainsi dire , le gouvernement à la guerre.
Quoi qu'il en soit, pendant long-temps encore la lente circonspection des ministres déçut notre attente , et ils continuèrent , selon leur coutume , à tenir à Ix>ndres un langage pacifique , tandis qu'ils négociaient secrètement avec les commis* saires américains.
Ces longueurs et cette indécision me désolaient, ainsi que ceux qui partageaient mes sentimens. Heureusement, à vingt-trois ans et dans Paris, le tourbillon du monde, les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses, offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.
Au printemps de la vie, tout chagrin est léger , parce qu'on voit tout au travers du prisme de l'espérance , qui répand sur l'avenir les plus riaii» tes couleurs.
le quittai, pendant l'hiver, la capitale pour jouir du plaisir, nouveau pour moi, de connaître •f àe commander le régiment de dragons dont j'étais le colonel en second.
La vue de nos armes et les ^ercices militaires me présentaient une image de la guerre, et m'ai-datent à en attendre la réalité. Un autre soin plus pressant occupa bientôt toutes mes pensées. Le 3o avril 1777^ j'épousai mademoiselle D'A-
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guesseau , et mes idées de gloire se calmèrent facilement, avec l'aide d'impressions plus douces et non moins vives.
Mon mariage, quelque charme qu'il eût pour moi, ne pouvait me Êiire oublier mes devoirs militaires, et je me rendis dès la fin de mai à Douai, où le régiment d'Orléans était alors en garnison.
Depuis quelques années, l'esprit d'innovation, de réforme et d'amélioration^ s'étendait sur l'armée , sur son administration et sur sa tactique , comme sur tout autre objet.
Ce n'est point ici le lieu de tracer une histoire des révolutions successives du système militaire dans l'Europe moderne. Je dirai seulement, en peu de mots y que long-temps les Francs , nos aïeux, empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent à cette science, qui régularisait leurs mouvemens et dirigeait leur courage , leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuse» contre les Allemands, les Sarrasins et les Saxons, qui tour à tour s'efforcèrent d'envahir la France.
L'histoire de Cliarlemagne nous apprend même que , s'il n'eut point conservé quelques traces de cet ancien système militaire , l'opiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. Il conquit presque toute l'Europe , parce qu'il était
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à cette époque , non le plus brave ^ mais le plus habile des guerriers.
Cependant la richesse des princes, des ducsj des comtes, des leudes^ avait déjà apporté un notable changement dans la manière de faire la guerre; la plupart, dédaignant de combattre à pied, la cavalerie l'emportait dans l'opinion sur l'infanterie. Ainsi la guerre changea, et les armées perdirent peu à peu leur principale force, celle de l'infanterie.
Sous les successeurs de Charles,, ce mépris pour l'infanterie s'accrut journellement ; on oublia toute règle de tactique ; quelques paysans et bourgeois , mal armés , composaient seuls cette misérable infanterie, qui ne comptait presque plus pour rien dans les batailles. Les seigneurs , leurs vassaux et arrière-vassaux, les chevaliers, leurs écuyers , leurs hommes d'armes composaient une cavalerie nombreuse, fière et magnifique; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout , et l'habileté rien.
On pouvait décrire un grand combat par le simple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions, des excursions^ plutôt que des campagnes. Le service obligé n'était que de quarante jours ; aucune grande conquête n'était possible,* et, tant que ce chaos féodal dura , chaque
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nation , en proie à des guerres privées , fiit pen redoutable pour les autres.
Le fanatisme seul créa, grossit et versa dans rOrient, un immense tori-ent de guerriers qui, de toutes les contrées de l'Europe , se répandit avec fureur sur FAsie. Plusieurs millions d'hommes y périrent, et un petit nombre d'illustres aventuriers y conquirent, seuls, quelques principautés» que, peu de temps après, les Sarrasins leur enlevèrent.
Constantinople , perdue par la faiblesse d*un lâche despote , et prise d'assaut par nos chevaliers» ne resta que cinquante ans sous l'empire des liatins , que d'irn^gidières milices féodales ne purent défendre.
Enfin , nos rois , las de tant de désordres , et devenus puissans en domaines que désolaient les courses des brigands , les révoltes des villes , les discordes des grands et les invasions anglaises» provoquées par des vassaux infidèles, levèrent rt soldèrent des compagnies d'hommes d'armes.
Bientôt la découverte de la poudre dianget forcément la tactique et le destin des peuples. Uue infanterie redoutable reparut dans nos armées. Les révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées auraient seules pu résister avee succès à l'autorité, mais ia plupart appartenaient au souverain. Les grands perdirent peu à peu
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Mlles qu ib tenaient encore. Tous les pouvoirs se centralisèrent, et se réunirent dans la main du monarque.
Les exploits des Lansquenets, et surtout ceux des Suisses, démontrèrent avec évidence les innombrables avantages d'une infanterie, si long-temps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord , Gustave- Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profond et ardent sut^ avec quinze mille hommes , par l'habileté de ses manœuvres^ par la savante ordonnance de ses bataillons , conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L'infanterie suédoise acquit alors la même célébrité que, dans les temps antiques , mérita la phalange macédonienne.
Après la mort de Gustave , tous les princes de l'Europe s'approprièrent sa~ législation militaire. Lés grands hommes qui illustrèrent le règne glo* tieux de Louis XIV , perfectionnèrent cette tactique. Yauban porta au plus haut degré la science des sièges et de la défense des places. Condé, Turenne, Luxembourg et Villars excitèrent autant d'admiration par la sagesse de leurs plans de campagne, et par l'habileté de leurs manœuvres, que par leur audace et leur rapidité.
En vain cependant Folard,Teuquîère, Vauban, Montécuculli, Puységur, traçaient savamment le^
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règles que mettaient si brillaniment en pratiqine tant de grands capitaines; vainement, de toutes parts, les arts et les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrès méthodique de cette science de guerre et de destruction , nos armées étaient encore bien loin de ressembler à celles qui étonnent aujourd'hui l'Europe.
Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de l'ancien temps. Les armées étaient peu nombreuses; pourtant les trésors des rois suffisaient à peine pour les payer : dans les grandes crises , on était encore obligé d'avoir recours au ban et à l'arrière-ban , dernière image de la féodalité.
Pendant la jeunesse de Louis XV, l'habillement des troupes n'était pas uniforme ; plus tard même nous vîmes des maréchaux, tels que M. le maréchal de Contades , en habit de ville et portant une grande perruque. L'obligation stricte de l'uniforme fut établie depuis; néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes françaises monter la garde, à Versailles, en habit noir avec le hausse-col sur la poitrine.
11 était difficile que la discipline fût rigoureuse et l'instruction profonde : les emplois d'officiers appartenaient de droit aux gentilshommes de province , très fiers*, assez insubordonnés et com* munément dépourvus d'instruction.
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OU SOUVEIffRS.
Les emplois supérieurs étaient réservés, à bien peu d'exceptions près, pour les fils des grands seigneurs et des nobles de cour, qu'on appelait hommes de qualité. Loin d'exiger d'eux, pour les obtenir, quelques études et quelque expérience, on les faisait colonels lorsqu'ils étaient encore enfans.
Mon père , alors l'un des moins favorisés , fut à dix-neuf ans colonel du régiment de Soissonnais, et fut blessé, en le commandant, à la bataille de Rocoux. Le duc de Fronsac , fils du maréchal de Richelieu, fut nommé à sept ans colonel du régiment de Septimanie. Son major n'avait que cinq années de plus que lui.
Cependant il faut dire qup, pour l'ordinaire, les places de lieutenant - colonel et de major étaient données à des capitaines qui s'étaient distingués par leur intelligence. A proprement parler^ il n'existait point d'administration générale dans les corps; chaque capitaine était chargé dei^lle de sa compagnie, qu'il recrutait, équipait et gouvernait suivant son intelligence.
Les revers de la guerre de sept ans nous ouvrirent tardivement les yeux, et le gouvernement sentit la nécessité d'adopter les règles d'une admi«nistration et d'une tactique, par lesquelles le grand Frédéric avait su triompher des trois plus grandes puissances de FEurope.
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Les ordonnances de M. le duc de Choisetil firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos ma* nœuvres devinrent régulières ; une instruction plus étendue fut exigée des officiers ; on nous soumit à la plus sévère discipline et à la plus stricte subordination. Une sage administration remédia au désordre: elle établit, pour l'équipement, le recrutement , l'armement, les remontes, une utile économie, et dans Thabillement une parfaite unir formité. Tel était le nouvel ordre de choses, ao moment où j'entrai au service.
La £siveur accordée aux colonels dont les régimens étaient les mieux instruits et les mieux dis» ciplinés , et Favancement obtenu par les officiers qui se distinguaient dans les écoles de théorie et dans les exercices, excitaient, dans toute laFrancei une émulation générale , et chacun se disputait à l'envi ce nouveau genre de palme.
Tous les colonels cherchaient à se surpasser mutuellement par la belle tenue de leurs troupes , ainsi que par la régularité et la promptitude de belles manœuvres , dont la plupart étaient peut* être au fond plus propres à briller dans des revues de parade , qu'à conduire à la victoire sur les champs de bataille.
L'amour - propre exagère tout. Plusieurs che& de corps, que nous appelions les faiseurs, tourmentaient les soldats par des détails minutieux et
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ou SOUYENIKS. la'i
les officiers par une sévérité plus dure que juste. £a tout on n'avait pris de l'école de Frédéric que ses leçons le^ plus faciles à saisir et les moins essentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et font mouvoir ime troupe peu nombreuse , mais on n'avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et une sûre direction aux mouvemens d'une armée.
M. le comte du Muy, vénérable par ses vertus, par sa juste rigidité , s'était borné à maintenir sévèrement l'ordre qu'il'' trouvait établi. Son successeur , le comte de Saint-Germain , ennemi des abus du luxe et des caprices de la faveur , attaqua la cour, supprima les corps privilégiés, lourds pour le trésor , rarement utiles à la guerre , mais chers à la noblesse , parce qu'ils lui étaient avan* tageux.
Voulant établir dans nos camps une disci' pline allemande , incompatible avec nos mœurs , il soumit le soldai français à Fhiuniliante puni^ tion des coups de plat de sabre ; on obéit avec répugnance et incomplètement. Je me souviens même d'avoir vu à Lille des grenadiers d'un ré- ^ment de quatre bataillons , répandre a« pied de leurs drapeaux des pleurs de rage , et le duc de I^a Yauguyon , leur colonel , mêler ses larmes aux leurs.
Ce mécontentement devint général. Le ministre
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fut renversé par Topinion publique , qui devenait déjà une puissance. Le prince de Montbarrey prit sa place , et n y fit rien d'utile. Sa faûblesae même laissa commettre des déprédations ^ qu'il ignorait peut-être.
Mon père , comme on le verra bientôt , lui suc céda ; mais ce fut dans les dernières années qui précédèrent sa nomination,, que commencèrent à se manifester toutes les idées de réforme , d'innovation et de perfectionnement , qui semblaient cti'e devenues un besoin pour les Français.
Le comte de Guibert , militaire plein de feu , d'âme et de connaissances ; brûlant du désir de la gloire dans tous les genres, parvenu très jeune, par son activité , aux grades supérieurs , et , par ses talens, à l'Académie-Française, publia un Essai sur la tactique , dont les idées grandes et nouvelles acquirent une rapide célébrité.
Dans le même temps , un major prussien , nommé le baron de Pyrch , vint en France , et offrit au ministre de nous enseigner , dans tous leurs développemens , les règles de Texercice prussien , et celles des grandes manœuvres de Frédéric.
A la même époque , un autre officier , nommé le baron de Mesnii-Durand , professant une nouvelle théorie , celle de X ordre profond , attaqua celle de X ordre mince ^ qui était universellement adoptée depuis long-temps par les armées euro-
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péennes ; il voulut nous diviser en tiroirs , en manches j en manipules et en tranches.
Tous ces différens systèmes , accueillis par leur nouveauté , devinrent l'objet d'une grande curiosité et même de querelles assez vives ; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu'il donna, pour essayer et juger chacune de ces méthodes.
On voit par là qu'une grande fermentation remuait tout , que de grandes disputes s'élevaient de tous côtés sur la philosophie , la religion , le pouvoir ) la liberté , la tactique ; enfin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez aiiimée^ entre les écoles française et italienne , et Paris fut iui moment divisé en deux factions acharnées l'une contre l'autre , celle des Gluckistes et celle des Piccinnistes.
Il n'était rien qui ne fût remis en question ^ et c'était par cette agitation de tous genres^, qu'on préludait aux terribles mouvemens, qui ébranlé^ rent et ébranlent encore le monde entier.
Lorsqu'on voit régner tant de calme et y pour ainsi dire , tant de léthargie chez tous les peuples à certaines époques , tandis qu'à d'autres ils s'agitent , ils fermentent et paraissent , pour ainsi dire , en frénésie , on pourrait croire qu'il existe, dans le monde moral, des paralysies et des fièvres ardentes, comme dans le monde physique.
 la fin du XVIII^ siècle, la France était visi-
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blement tourmentée de cette inquiétude, de ce malaise, de cette ardeur violente, qui précèdent et annoncent les grandes crises morales, religieuses et politiques.
Quand je me rappelle Tincroyable activité dW prit avec laquelle, de toutes parts, on provoquait, on multipliait, on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et Timportance que chacun y attachait alors, j'en conclus qu'aux yeux de froids spectateurs, avant de devenir aussi dramatiques, aussi tragiques, aussi terribles que nous l'avons été plus tard, nous devions parattrâ assez fous, et passablement ridicules.
Une petite anecdote en pourra donner une idée : lorsqu'il parut une ordonnance de M. de Saint-Germain, qui changeait la discipline et in* fligeait aux soldats français le châtiment des coups de plat de sabre, la cour, la ville et l'armée disputaient avec acharnement pour et contre cette innovation: les uns la vantaient, les autres lâ blâmaient avec emportement; le bourgeois, le militaire , les abbés , les femmes même , cfaaciui dissertait et contro versait sur ce sujet.
l'ous ceux qui s'étaient engoués de la discipline allemande avec tout autant de chaleur qu'ils s'étaient précédenmient enthousiasmés pour les modes anglaises, soutenaient qu'avec des coups de plat de sabre , notre armée égalerait prcmipte-
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ment en perfection celle du grand frédéric ; les autres n'y voyaient qu'une humiliante dégradation incompatible avec l'honneur français. Un tiersparti s'étonnait et doutait, a Le bâton, disait-il^ » serait humiliant ; mais le sabre est l'arme de » l'honneur , et cette punition militaire n'a rien » de déshonorant; il faut examiner seulement, si 9 elle n'est pas préférable à la prison et à la salle 9 de discipline, qui nuisent à la santé et corromm pent les mœurs. » Enfin on dissertait gravement pour savoir jusqu'à quel point cette punition physique pouvait agir sur les sens du soldat, pour le forcer, par la douleur, à se corriger de ses vices, de sa paresse ou de son insubordination.
Un matin , je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour; j'étais, dès mon enfance, lié d'amitié avec lui. Long-temps, baissant l'étude, il n'avait songé qu'aux plaisirs, au jeu, aux femmes ; mais, depuis peu, l'ardeur militaire s'était emparée de lui: il ne rêvait qu'armes , chevaux , école de théorie , exercices et discipline allemande.
Eor entrant chez moi , il avait l'air profondément sérieu»; il me pria de renvoyer mon valet de chambre. Quand nous fûmes seuls : « Que signi- « fient, lui dis-je , mon cher vicomte^ une visite si » matinale et un si grave début ? Est-il question de -» quelque nouvelle affaire d'honneur ou d'amour?
ia8 MEMOIRES
j» Nunem«nt , dit-il , mais il s'agit d'un objel » très important, et d'une épreuve que je suis al^ » solument résolu de faire; eHe te paraîtra sans » doute bien étrange , mais il me la £giut pour » achever de m'éclairer sur la grande discussion jo qui nous occupe tous. On ne juge bien que ce » qu'on a connu et éprouvé par soi-même. £n te » communiquant mon projet, tu sentiras tout de » suite que c'est à mon meilleur ami seul, que je » pouvais le confier, et que c'est lui seul, qui peut » m'aider à l'exécuter. En deux mots, voici leÊdt: » je veux savoir positivement l'impression que » peuvent faire les coups de plat de sabre sur ub » homme fort, courageux, bien constitué, et jus- » qu'à quel point son opiniâtreté pourrait^ sans » faiblir, supporter ce châtiment; je te prie donc » de m'en frapper jusqu'à ce que je dise, c'est » assez. »
Éclatant de rire à ce propos, je fis l'impossible pour le détourner de ce bizarre dessein , et poift* le convaincre de la folie de sa proposition; mais il n'y eut pas moyen: il insista, me pria, me conjura de lui faire ce plaisir^ avec autant d'instances que s'il eût été question d obtenir de moi le plus grand service.
Enfin j'y consentis, résolu, pour le punir de sa fantaisie , d'y aller bon feu , bon argenL Je me mis donc à l'œuvre; mais, à mon grand étonne-
. -'.ii-.
ou souvziriiis. 129
Vtfisnt, le patient, méditant froidement sur Timpression de chaque coup, et rassemblant tout son courage pour les supporter, ne disait mot et s'efforçait de se montrer impassible ; de sorte que ce ne fut qu'après ra'avoir lai^ répéter une vingtaine de fois cette épreuve, qu'il me dit : « Ami, » cest assez; je suis content, et je comprends à 9 présent que^ pour vaincre beaucoup de défauts, 9 ce remède doit être efficace» » ,
J« Croyais tout fini , et jusque-là cette scène n'avait rien eu pour moi que de plaisant; mais, au moment où j'allais sonner mon valet de chambre afin de m'habiller, le vicomte, en m'arrétant tout à coup, me dit : « Un instant, de grâce, tout » n'est pas achevé ; il est bon aussi que tu fasses » cette épreuve à ton tour. »
Je l'assurai que je n'en avais nulle envie, et qu'elle ne changerait rien à mon opinion, qui était absolument contraire à une innovation si peu française.
« Fort bien , répondit-il ; maïs , si Ce n'est pas p pour toi , c'est pour moi que je te le demande: » je te connais; quoique tu sois un parfait ami, « tu es très gai , un peu railleur , et tu ferais peut- » être, à mes dépens avec tes dames, un récit trè* » plaisant de ce qui vient de se passer entre nous. »
« Mais ma parole ne te suffit-elle-pas ? repris-je. » — Oui , dit-il, sur tout autre point plus sérieux;
! 3o MÉMOIRES
» mais enfin , quand je n'aurais que la peur d'une » indiscrétion, c'est encore trop. Ainsi , au n<Hn » de Tamitié , je t'en conjure , rassnrermoi cpin- » plèteroent à cet égard , en recevant à ton tour D ce que tu m'as bien voulu prêter de si bonne » grâce. D'ailleurs, je te le répète, crois-moi, tu y » gagneras , et tu seras bien aise d'avoir jugé par » toi-même cette nouvelle méthode sur laquelle » on dispute tant. »
Vaincu par ses prières , je lui laissai prendre l'arme fatale ; mais , après le premier coup qu'il m'eut donné , loin d'imiter sa constance obstinée, je me hâtai de m'écrier que c'était assez , et que je me tenais pour suffisamment éclairé sur cette grave question. Ce fut ainsi que se termina cette folle scène. Nous nous embrassâmes en iious séparant, et, quelque envie que j'eusse de raconter le fait , je lui gardai le secret aussi long-temp» qu'il le voulut.
Ce jeune homme , alors si léger , fit depuis une chose très rare et très difficile : à l'âge où l'édu* cation est faite, il était très' peu instruit; maisi enflammé par le désir d'acquérir de la renommée, il refit lui-même son éducation, quitta les plaisirs , les frivolités , s'acharna à l'étude , apprit en quatre années les mathématiques^ le latin , l'his « toi re, plusieurs langues, la logique et la rhéto^ rique ; enfin il se distingua à la tribune , dans
^A •l.AttJ^'J
otr sorrEHi&s. i3i
y et moamt gtorieusement en Améla cbaanp cThoiineur, à Finstant où il ve* prendre à Fabordage un bâtiment anglais»
L'été se passa, pour notre jeunesse, en exercices firéqacnsi, en discussions perpétueUes sur les non» Ycanx systèmes de tactique , en petites guerres et en combats simnlés, et surtout en vœux inquiets et ardens pour une rupture avec TAngleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer ime pratique glorieuse à de firoiâes théories, et contraindre nos pédans et mi« nutieÊÊkJaiseurs à céder la place aux officiers vé^ ritablement militaires et habiles.
Comme c'était pour la liberté que la guerre se firâait alors entre les Américains et les Auglais , celte même liberté s'ofTrait à nous avec tous les attraits de la gloire ; et , tandis que des hommes plus mûrs et les partisans de la philosophie ne voyaient, dans cette grande querelle, qu'une fiivoraMe occasion pour faire adopter leurs principes, pour mettre des limites au pouvoir arbitraire , et pour donner la liberté à la France, eu faisant recouvrer aux peuples des droits qu'ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plus ardens , nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie, que dans l'espoir de guerroyer, de nous distinguer, d'acquérir de rhonneur et des grades ; enfin c'était comme
1 32 liljéMOIRES
paladins que nous nous montrions philosophes» Mais il arriva tout naturellement qu'en nousdé«^ clarant ainsi , par une humeur d'abord purement belliqueuse, les partisans ( t les champions de la liberté, nous finîmes par nous enflammer de très bonne foi pour elle.
Après avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en faveur des nouvelles doctrines, nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient , et les adversaires des prôneurs de l'ancien temps, dont les préjugés , la pédanterie et les vieilles coiftumes nous semblaient alors ridicules.
Nous ne nous lassions pas d'en rire avec Voltaire, d'en gémir avec Rousseau; les discours académiques de Thomas, de D'Alembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination; VEs^ prit des Lois de Montesquieu excitait en nous une profonde admiration , et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples longtemps perdus, ses Lettres Persanes nous rendaient presque honteux des mœurs de notre temps, par la peinture spirituelle et satirique que cet éloquent écrivain en avait faite.
D'ailleurs nous nous ennuyions d'entendre nos vieillards nous donner des leçons sévères, comme si nous ignorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu , souffert et même trop sou-
ou SOUVENIRS. l33
vent ftût de scandaleux, à Tépoque de la régence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV,
Nous étions peu dociles aux prédications et peu touchés des alarmes d'un clergé, honoré certainement par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait compté tant de prélats mondains , tant d'abbés à bonnes fortunes , et surtout un pre^ mier ministre, le cardinal Dubois , dont le nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre, pour le gouvernement et pour la nation.
On avait tant mêlé d'erreurs superstitieuses aux vérités de la religion; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales^ nous mon* traient tant de guerres civiles , tant de massacres inhumains , tant de persécutions , tant de princes déposés , tant de sorciers brûlés par le fanatisme , tant de peuples opprimés par les préjugés, par l'ignorance et par la tyrannie du système iiéodal ; l'expulsion et la spoliation d'un- million de Français , pour cause d'hérésie , étaient si récentes ; les querelles encore existantes contre les jansénistes et les moUnistes, et celles des billets de confession, nous semblaient si ridicules, qu'il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme l'espérance , peut-être trop illusoire , que des hommes de génie nous donnaient alors d'un avenir où la raison, l'humanité, la tolérance et la liberté de^
1 34 HI^MOIRBS
valent régner sur les derniers débris d^ erreurs , des folies et despréjugés qui avaient si long-temps asservi et ensanglanté le monde.
Ce qui aiguillonnait encore notre vive impatience, c'était la comparaison de notre situation présente avec celle des Anglais. Montesquieu nous avait ouvert les yeux sur les avantages des insti* tutions britanniques; les commimi cations entre les deux peuples étaient devenues beaucoup plus fréquentes; la vie brillante, mais frivole de notre noblesse , à la cour et à la ville , ne pouvait plus satisfaire nôtre amour-propre, lorsque nous pensions à la dignité , à Tindépendance , à l'existence utile et unportante d'un pair d'Angleterre, d'un membre de la chambre des communes , et à la liberté, aussi tranquille que fière, de tous les citoyens de la Grande-Bretagne,
Aussi j'ai toujours été surpris que notice gouvernement et nos hommes d'État, au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française, la passion qui s'était tout à coup répandue en France pour les modes anglaises, n'y aient pas vu le désir d'une imitation d'un autre genre, et les germes d^Une grande révobition dans les esprits ; ils ne se doutaient pas qu'en bouleversant dans nos parcs- les allées droites, les carrés symétriques, les arbres taillés en boule et les charmilles uniformes, pour les trau'^forraer en jardins anglais , nous annon*
ot; SOUVENIRS. i35
cions notre désir de nous rapprocher, sur d'autres points, delà nature et de la raison.
Ils ne voyaient pas que les fracs , remplaçant les amples et imposans vétemens de Tand^fine cour, présageaient un penchant général pour l'égalité, et que, ne pouvant encore briller dans des assemblées comme des lords et des députés anglais , nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de nos cirques, par le luxe de nos parcs, et par la rapidité de nos coursiers.
Cependant rien n'était plus facile à deviner, et il suffisait d'entendre parler ceux qui les premiers nous avaient apporté ces modes, le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le marquis de Conflans, et beaucoup d'autres , pour comprendre que ce n'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient borner leurs vœux.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui était jeune à la cour, et les princes mêmes, se laissèrent entraîner par ce torrent. La reine montra le plus grand ennui de l'étiquette, le goût le plus vif pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux ; elle honorait celles-ci de sa présence , et, par là, encourageait la folie des parieurs , qui s'y ruinaient.
Quelques vieux seigneurs blâmaient; il est vrai,
1 36 XiMOIRES
cette manie , mais seulement parce qu'elle était nouvelle. Le bon roi Louis XVI seul la llésap^ proi^vait hautement, non comme iindice d'inno« vatîMi dangereuses, mais comme ua luxe ridicule^ scandaleux, et comme une préférence humiliante^ donnée aux usages d'no pays étrsinger sur ceux du nôtre.
Tandis qu'on faisait à Tenyi , dans ces courses , ries gageures énormes, le roi, pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qu'un écu :.Ia leçon fîit inutile; Topinion était déjà plus forte que Tau-, torité et que l'exemple. Malheureusement, sur tous les points, on sentait trop clairement la violence de l'agitation des flots et la faiblesse du, pilote.
On peut en juger par une anecdote : le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme pour les institutions, les moeurs et les usages de l'Angleterre, par l'éclat de ses aventures galantes ^ par sa philosophie un peu cynique, et p$ir un luxe qui consomma toute sa fgrtune , s'était at-. tiré, par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits y un assez grand nombre de lettres de cachet, qu'iJt appelait un jour plaisamment devant moi sa correspondance ai^ec le roi.
Je me rappelle que , le sachant exilé loin de> ]Paris par une de ces lettres , je le vis se promener
ou sauvBîriRs. lî^
tranquillement dans le lieu où l'on faisait une çour&e , et où se trouvait, comme à l'ordinaire, toute la cour ; je voulus lui faire sentir le danger de son imprudence , il n'en fit que rire. Cette es-, capade ne put être ignorée, et resta cependant impunie. L'arbitraire était plutôt toléré que respecté , et si , au lieu de fermer les yeux sur une telle désobéissance , on eût sévi , je ne sais trop si Topiniop publique, en effervescence ,^ n'aurait pas ^onné à cette affaire beaucoup plus d'éclat et de gi^irité qu'elle n'en avait réellement
Le comte de Lauraguais y depuis duc de Bran^ ça» , et qui vient de mourir à l'âge de quatrevingt-onze ans, a certainement été l'un dea Itiommes les plus singuliers de son temps; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de l'epipreiute d'une grande ori-v ginalité.
Aimant à l'excès le tourbillon et les plaisirs du inonde , il s'adonna aux sciences , et fit en chimie quelques découvertes auxqu/elles il dut son ^ admission dans l'Académie des Sciences. C'est à lui que l'on doit l'art de perfectionner la porcelaine. Il fit des expériences sur l'éther et sur sa niiscibilité dans l'eau, ainsi que des découvertes moins utiles, relativement à la dissolution des diamans. Ces dernières nie profitèrent à personne et contri*.
1 38 MEMOIBES
huèrent à sa ruine. Original et passionné dans ses goûts, on ne saurait dire combien il prodigua d'argent pour acheter des diamans , dont une partie enrichit d'ingrates beautés, et dont l'autre se fondit dans ses fourneaux de porcelaine.
Il fut un des premiers qui , bravant la pédanterie de la magistrature et les superstitions de la Sorbonne , favorisa en France l'inoculation.
Le célèbre grammairien Dumarsais, dont la science honorait sa patrie, languissait dans la pauvreté parce qu'on le croyait janséniste. M. de Lanraguais, en faisant généreusement une pension à cet illustre grammairien , le vengea des persécutions de Rome et de l'injustice de la cbur.
Long-temps on le vit le plus fastueux, le plus magnifique, le plus galant des grands seigneurs; mais plus long-temps encore on le vit, depuis, mal vêtu , mal peigné , et affectant la simplicité du paysan du Danube.
Je me souviens qu'un jour il vint chez moi le matin dans ce costume cynique, mais avec une physionomie rayonnante de plaisir. « Eh! d'où te » vient, lui dis-je, cette joie inaccoutiunée ? — » Mon ami, me répondit-il, je suis le plus heureux » des hommes : me voilà complètement ruiné. — » Ma foi ! repris-je , c'est un étrange bonheur et w pour lequel il y aurait de quoi se pendre. — » Tu te trompes, mon cher, répliqua- t-il; tant
ou SOUTEJVIRS. l3g '
y que je n'ai été que dérangé, je me voyais acca« 3 blé d'affaires , persécuté , ballotté entre la » crainte et l'espérance ; aujourd'hui que je suis » ruiné, je me trouve indépendant, tranquille, » délivré de toute inquiétude et de tous soucis. >»
A l'époque on , par l'effet d'une civilisation concentrée , les règles de ce qu'on appelait alors bon ton et bonne compagnie, obligeaient tout le monde de se soumettre , pour le goût , pour les opinions , pour le langage et pour la manière de vivre , à une monotone uniformité , M. de Lauraguais, secouant ce joug, suivait en tout genre ses Êintaisies, et professait hautement les plus hardis systèmes.
Nos théâtres lui doivent une grande révolution : il nous fit sentir le premier combien il était ridicule , et contraire à l'illusion de la scène , de souffrir que les élégans de la cour et de la ville fussent assis sur des banquettes , des deux côtés du théâtre, en avant des coulisses. D'après ses conseils , les acteurs cessèrent aussi de représenter les personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que nous ne vîmes plus Néron, Brutus , Thésée en habit à grandes basques avec line écharpe et des noeuds d'épaule , Phèdre et Mérope en cheveux bouclés , poudrés , et en robes à grands paniers.
Vivement épris d'une actrïce , mademoiselle
1 4o MÉMOIRES
Arnould, et ennuyé de la présence assidue d^m homme de la cour, le prince p..., très peu spirituel, le comte de Lauraguaîs aUa gravement chez un médecin et lui demanda s'il était possible de mourir d'ennui. « Cet efîet de l'ennui , répondil » le docteur, serait bien étrange et bien rare. p — Je vous demande, reprit le comte, s'il est po»^ » sible. » Le médecin ayant répondu, qu'à la véi rite, im trop long ennui pourrait donner une ma* ladie telle que la consomption , et par là causer la mort du malade , il exigea et paya celte consultation sigi.ée. Delà il se rendit chez un avocat, et lui demanda s'il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein , par quelque moyen que ce fut , de le faire mourir. L'avocat dit que le fait n'était pas douteux, et sur ces in* stances, écrivit et signa cette déclaration. Muni de ces deux pièces, le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait, disait»il, le faire mourir d'ennui , ainsi que mademoiselle Arnoidd. Cette bizarre affaire n'eut aucune suite ; mais , comme on le croit bien , eUe fit beaucoup de bruit.
Pendant la guerre de sept ans, M. de Laura** guais, au milieu d'une bataille sanglante , avait chargé trois fois l'ennemi à la tête du régiment qu'il commandait, et s'était distingué par la plus {roide et la plus brillante intrépidité. Lorsque le
où SOUVEîriKS. i4i
combat eut cessé , rassemblant ses officiers et leur ayant distribué de justes éloges , il leur demanda s'ils étaient satis&its de sa conduite ; on lui répondit par une acclamation unanime. « Je suis » bien aise , reprit le comte , que vous soyez con- » tens de votre colonel; mais moi , je ne le suis 9 nullement du métier que nous faisons , et je U » quitte. » En effet , après la campagne ^ il quitta le service.
A cette occasion il composa les vers suivans , où se mêle à la peinture de son propre caractère, une épigramme un peu vive contre un de ses contemporains , le duc de la Vallière , qui n'eut jamais d'autre activité que celle de Cour-^ tisan.
J'ai va périr Gisors *, et perdre une TÎctoire Où j*ai maoqué ceot fois de p^xir k mon tour; Mcm sang sur mes lauriers coulait à mon retour. Ce qui m'en dégoûta plus qu'on ne saurait croire.
Qn*on en jase tant qu'on voudra :
Apollon peut rayer mon nom de son grimoire ;
Et les neuf filles de Mémoire, Amî, n'en Talent pas une de l'Opéra.
Je ne veux (|oe chasser, rire, chanter et hoire , Ainsi que La Vallière, en cet heureux séjour. Quand on est ridie et duc, et qu'on rampe à la cour,
On a toujours assez de gloire.
Ce fut M, le comte de Lauraguais qui, le pre-
* Le comte de Gisors , fils du maréchal de Belle-Isle , jeune komme de la plus haute espérance.
l4^ MJ^MOIRKS
mier , fit voir aux Parisiens , dans la plaine des Sablons , une course avec des chevaux et des jockeys anglais.
Quand les idées de liberté se propagèrent , le comte de T^auragiiais fut un des partisans les plus zélés des grandes innovations qui se préparaient Il se voyait déjà remplir, dans un parlement français , le rôle des Walpole , des Chatam et des Fox; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d'autres, et ce ne fîit qu'après la restauration qu'il vint siéger k la chambre' des pairs , où son âge avancé ne lui per mit de paraître que peu de temps.
Cependant, dès le moment où la Tille et la cour , contre les anciennes coutumes , s'étaient livrées avec fureur à la discussion des aflBsiires publiques , discussion dont le signal fut donné par la publication toute nouvelle du compte des finances rendu par M. Necker, ouvrage qu on trouvait non-seulement chez tous les hommes d'État, mais dans la poche de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames , M. de Lauragoals, donnant le premier l'exemple d'une opposition hardie, écrivit contre le ministre dès pamphleti sur les finances, composés avec talent, et dont l'originalité satirique lui attira de nouvelles disgrâces et quelques légers supplémens à sa corres' pondance avec le roi.
ou SOUVEICIRS. 143
Si M. de Lauraguais se permettait les libertés les plus étranges en paradoxe , en ironie, en raillerie, surtout lorsqu'il écrivait , d'un autre côté son commerce en société était très agréable et très piquant. Seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu'il voulait dogmatiser en finances et en politique, au milieu d'un monde léger dont Fnsage était de ne pas souffrir, pour l'intiTet de la conversation, qu'on s'appesantit trop sur aucim mjet : car alors, pour plaire, il fallait dans le monde cacher son savoir et tout effleurer.
Parfois M. de lauraguais voulut être poète; nuns'il ne fut pas heureux dans ce genre, qui ne parait que trop facile à beaucoup de gens , et qui demande de longues études, un travail assidu, travail sans lequel on ne produit rien de bon , et qui c^endant doit être si bien caché qu'on ne le sente pas.
Je me souviens qu'un matin , le comte de Lauraguais vint me lire une tragédie de sa composition , et dont Jocaste était le titre. Me demand^uit ensuite mon avis , je m'amusai k lui répondre en plaisantant , ce qui était fort de son* goût, qu'il y avait certainement des beautés dans sa pièce, mais que malheureusement je n*y avais trouvé de bien clair que les vers du àphînx. « C'est, répondit-il , que tu les as mal écoutés. I)
i 44 MiMOlftkS
« levais te prouver le contraire^ repris-je, car
» eu voilà que j'ai retenus :
» Oui , Phorbas à l'instant, dons le temple inspiré^
» M'a révélé ce qu'il ignore encor lui-même.
» — Ah ! qu'a-t- il dit ? Parlez : ma surprise est extrême. •
a Tu es un mauvais railleur, répondit le comte; » ton esprit n'est pas à la hauteur de mon talent » ni du siècle , puisque tu ne vois pas que dans cet » ouvrage je donne à l'Europe le bilan de mon D génie. — Prends garde , lui dis-je , au mot bilan g » il est de mauvais augure. ^
Au fond, M. de Lauraguais^ dont les Mrcatmeii quand il écrivait > semblaient annoncer un esprit méchant, avait le meilleur cœur du monde, était obligeant, serviable, bon ami, prodigue de tout ce qu'il avait , sachant se passer de tout ce qu'il n'avait pas ; nul ne sut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune , et supporter philosophi* quement la pauvreté.
Une de ses maîtresses racontait qu'il Tayait logée dans sa serre-chaude, la nourrissant très mal^ et ne lui donnant presque que des fruits de climats étrangers. Comme elle le lui reprochait : a Peux-tu te plaindre, ingrate , lui disait*il , de » manquer du nécessaire , chose triviale , lorsque » tu jouis abondamment du superflu, que tout le )> monde désire ? »
ou sotivEiriiis. 145
I^ndant quelque tanps il eut de hautes prétentions en métaphysique , et donna un jour rendez-Tous au chevalier de Bouffiers et à moi pour nous expliquer Tobscure doctrine renfermée et cachée dans le livre intitulé : Des erreurs et de la vérité^ ouvrage composé par le cél^re Saint-Martin y chef de la secte des illuminés.
Après l'avoir entendu patiemment disserter deux heures sur ce sujet , Boufflers et moi nous lui dîmes d'un commun accord , que jusqu'à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigmatique , mais que , depuis sa savante explication , nous n'y comprenions plus rien du tout. 11 rit comme nous de sa présomption , de la nôtre et du temps que nous avions perdu.
Telle était la singularité de ce siècle qu'au moment où l'incrédulité était en vogue, où l'on regardait presque tous les liens comme des chaînes , où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes, une grande partie de ces jeunes et nouveaux sages s'engouait , les uns de la manie des ilhuninés, des doctrines de Shwederoburg, de Saint-Martin , de la communication possible entre les hommes et les esprits célestes , tandis que beaucoup d'autres, s'empressant autour du baquet de Mesmer , croyaient à l'efficacité imiver^ j. 10
] 46 MiâlOlBES
selle du magnétisme, étaient persuadés de l'infaillibilité des oracles du somnambulisme , et ne se doutaient pas des rapports qui existaient entra ce baquet magique , dont ils étaient enthousiastes, et le tombeau miraculeux de Paris , dont ils s'étaient tant moqués.
Jamais on ne ml plus de contraste dans les opinions y dans les goûts et dans les moeurs : au sein des académies, on applaudissait les maximes de la philanthropie , les diatribes contre la yaine gloire j les vœux pour la paix perpétuelle ; mais , en sortant, on s'agitait, on intriguait, on déclamait pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe , à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait l'égalité. Jamais il n'jr eut à la cour plus de magnificence , de vanité , et moins de pouvoir. On frondait les puissances de Versailles , et on Caisait sa cour à celles de VEacjr^ clopédie.
Nous préférions un mot d'éloge de D'Akrobert^ de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie, ambition, philoscq^diie, tout était entremêlé et confondu ; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères; les abbés faisaient des vers et des contes licencieux.
On applaudissait à la cour les maximes r^u*
ou SOUVENIRS. l47
blicaines de BruÊus; les monarques se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre soB roi ; enfin on parlait d'indépendance dans les camps , de démocratie chez les nobles y de philos(^hie dans les J^als, de morale dans les boudoirs. Au reste , ce qu'on peut avec raison regretter de cette époque qui ne renaîtra plus, c'était, au milieu de ce conflit entre des opinions ^ des sys« tàaes, des goûts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société , qui en &iuient le diarme.
Toutes ces luttes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s'exerçaient encore qu'en conversations, et ne se traitaient que comme des théories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opinions n'influaient pas sur les sentimens , et où Ton savait aimer toujours ceux qui ne pensai^it pas comme nous!
Je n'oublierai jamais les délicieuses et fré« quentes réunions où se trouvaient ensemble les finanders, les magistrats, les courtisans, les poëtes, les phik>so|Jies les plus aimables et les plus distingués , et ces conversations au MoDt*Parnasse , che2 le comte de Choiseul-Gouifier , où brillaient tour à tour Boufflers , D^le , Rulhière , Saint- Lambert , Chamfort » La Harpe , Marmontel ,
1 48 BIÉMOIHCS
Panchaud , Baynal , l'abbé de Périgord , depuis prince de Talleyrand ; mon frère , Fun des plus aimables hommes de son temps $ M. de Saisseral ; le prince de Ligne , nouveau chevalier de Gram* mont de tous les pays, favori de tous les rois, courtisan de toutes les cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lauzun, qui, cherchant partout la gloire^ n'en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.
Dans quelques autres centres de réunion, on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple , le laborieux , l'éloquent et savant abbé Barthélémy; Malesherbes, l'un des plus populaires des hommes illustres , le plus juste des ministres , le plus intègre des magistrats , le moins flatteur des courtisans ; cet immoitel Malesherbes qui pensait en philosophe, agissait en sage , et charmait par la fécondité de sa mémoire , par la multiplicité de ses anecdotes , ceux qu'il instruisait par la moralité de ses discours et par l'universalité de ses connaissances; le duc de Nivernais , aussi distingué par la délicatesse de son goût et par Furbanité de son ton que par la finesse et les agrémens de son esprit : il savait alUer la noblesse de l'antique cour à l'esprit philosophique de la nouvelle ; il réunissait en lui l'image et l'esprit de deux siècles différens.
ou SOUVENIRS. 149
Chez la princesse de Beauvau , modèle d'ainénité et dart pour soutenir et varier la conversa" tion , on se plaisait à voir la réunion et la représentation de tout ce qu'il y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XY, sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps.
On aiu*ait pu retrouver aussi quelques traces , quelques souvenirs de la vieille époque de la régence chez la maréchale de Luxembourg; mais l'âge, le repentir, et le besoin de la considéra-* tion, effaçant ces vestiges, n'y laissaient presque plus entrevoir que l'importance et la dignité imprimées sur les noms qui rappelaient le règne de Louis XIV.
Je quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusemens de mon âge, pour entendre des entretiens, et pour suivre des sociétés qui formaient à la fois ma raison^ mon esprit et mon goût.
Destiné aux emplois publics par ma position dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l'histoire et de la politique, je sentais combien était précieux pour moi l'avantage de me lier avec tous ceux qu'on pouvait sans vanité regarder comme l'élite des sociétés humaines.
£n effet, on trouvait alors â l'hôtel de La Ao-
l5o MEMOIRES
chefoucauld, chez D'Alenibert, chez madame Geoflrin , les littératetirs , les philosophes les pliis distingués, et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en l'éclairant, et malheureusement aussi ébranler toutes ses bases en voulant lui en donner de nouvelles.
Dans les réunions qui avaient lieu chez mesdames la maréchale de Luxembourg, de La Yallière, à l'hôtel de Choiseul, on revoyait tout ce que le règne de Louis XV avait offert de personnages marquans parleur rang, parleur urbanité, par leur galanterie. Chez madame du Deffant , on était certain de rencontrer les étrangers les phis célèbres, attirés par la curiosité de connaître cette France, ancienne et nouvelle, que, chez eux, ils dénigraient avec pesanteur et accusaient de frivolité, mais qui , dans tous les temps, fut, est et seia l'objet de leur jalousie.
Quoique bien jeune , porté naturellement à la réflexion , je me convainquis bientôt, dans ces écoles brillantes de civilisation, des causes qui donnaient, en Europe^ des avantages presque universels à nos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous les autres pays, en en exceptant l'Angleterre , qui nous dispute cette prééminence.
Ces causes sont les mêmes que ceHes q\TÎ donnent aux historiens de l'antiquité une supériorité évidente sur la plupart des historiens modernes.
oc SOUVENIRS. l5l
Eh eiSet , pomr traiter asvec tes hommes et pour les peindre, il ikttt leâ étudier, les connaître, et cette connaissance profonde ne peut s'acquérir qu'au milieu d'une ciTilisation perfectionnée , et dens ime positioit ou la pratique d^ monde substitue la réalité auit apparences et l'expérience aux systèmes.
Pourquoi trouvons-nous si froids la plupart des historiens de l'Europe moderne ? c'est qu avec beaucoup d'érudition et souvent même d'esprit , leurs récits sont secs , manquent d'intérêt dramatique, et que leurs réflexions, la plupart du temps très lonf ues, ne sont que des lieux ccNtnmuns de morale rebattus à la chaire ou dans lea collèges.
Ce qui &it au contraire que les ouvrages des Xénophon, des Tite-Live, desPolybe, des;Sial'o luste, des Tacite, sont lus avec intérêt, reins avec avidité, et ont traversées siècles, c^est que ces grands écrivains avaient été acteurs dans les scènes qu'ils retraçaient, on dlems des scènes semblables.
Ce n'étaient point des abbés , dès professeurs , de» savant séparés du monde par leurs vœux, par leurs études ou par leur obscurité, cpii répanc&ient de si vives lumières sitr le jeu, des pasaons hummnes : c'étaient des hommes qui les avaient éprouvées et combattues. Ces ilhotres' émvains
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réunissaient le triple avantage d'être à la fob hommes de lettres , hommes du monde et hommes d'État, et^ par là, possédaient le triple mérite de l'art du style d'un littérateur , de la finesse de goût d^un homme de la hante société , et de Tha* bileté d'un politique expérimenté.
Aussi, dans l'Europe nouvelle, on doit remarquer que les hommes dont les écrits politiques ou historiques excitent le plus constamment notre intérêt, sont les écrivains tels que le président de Thou , le duc de SuUy y le cardinal de Relz.
Si Montesquieu n'eût été qvLun savant professeur, son génie ne nous eût donné que des di^ sertations froides sur les lois. Il nous en a donné l'esprit, parce qu'il connaissait le monde , les af- £siires, les hommes de toutes les classes ^ les sociétés de toutes les nuances.
Ce qui fait le charme des Mémoires , écrits même avec le plus de négligence , c'est que ceux qui les ont composés s'y montrent en acteurs plus qu'en auteurs. Cependant, s'ils ont le mérite du naturel , i'art leur manque trop souvent, ainsi que l'impartialité; ils ne vous montrent qu'un coin du tableau et dénué d'ornemens , tandis que , de tous les genres d'éloquence , l'histoire et la politi* que sont ceux où il est le plus nécessaire d'ofirir le mélange indispensable d'élégance , de simpli-
ou soDvsjriRs. i53
cité , de Tariété » de profondeur , de pratique des hommes et d'habitude des affaires.
En Angleterre, les institutions ont été plus ùl- Torahles à ce genre de talent que celles des autres gouvememens , les affaires y sont vraiment publiques , ce sont celles de tous; chacun les connaît, s'y mêle, y prend part; on n'y sépare point la théorie de la pratique; le ciment de la liberté y a établi des liens et des communications entre tous les rangs et toutes les classes : aussi une gloire solide est attachée aux noms des écrivains, des hommes d'État, des orateurs de ce pays, tels que Hume, Clarendon, Littleton, Robertson , Chesterfield, etc.
Nous nous dégagerons comme eux des entraves où nous retenaient le pouvoir féodal, l'autorité arbitraire, les préjugés scolastiques, la superstition, l'éloignement forcé des affaires pour presque toutes les classes de la société, le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres; alors la muse de l'histoire et de la politique reprendra dans notre patrie le rang élevé qui lui est dû.
Ce qu'il y avait au reste de plus singulier et de plus remarquable à l'époque dont je parle , c'est que, à la cour comme à la ville , chez les grands comme chez les bourgeois , parmi les militaires comme parmi les financiers , au sein d'une vaste
1 54 M <iro»is
monarchie , sanctuaire antique des privilèges Wh biliaires, parlementaires, ecclésiastiques; malgré rhabitude d'une longue d3éissance au pouvoir arbitraire , la cause des Américains iasm^éi fixait toutes les attentions, et excitait u» intérêt général.
De toutes parts Topinion pressait le gouverna» ment royal de se déclarer pour la liberté répu« blicaine , et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Les ministres, entrainés pen à peu par le torrent , craignaient cependant encore àt rompre avec les Anglais et d^enfreprendre une «guerre ruineuse ; de p4us ils étaient retenu» pat la sévère probité de Louis XYI , le plus morat àm hommes de son t^mps.
La neutralité paraissait un devoir à ce monarque, parce qu aucune agression anglaise na justifiait à se.^ yeux mie démarche hostile contre la couronne britannique. Ce n^était pas k crainte des frais et des chances de la guerre qui le firap pait : c'était sa conscience qm lui faisait regarder comme une perfidie, la violation des traiféa et de Fétat de paix, sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivale.
Ainsi le gouvernement, froissé entre la volonté du prince et le vœu général , faisait par faîblette ce quMl y a de pire en politicpie : il encourageait secrètement le commerce français à donn«r aux
OV êÔTTTKiriRS. l55
Américainft des secours en armes et en munitions; il accueillait faTorablement , mais mystérieusement, les envoyés américains; il flattait par ses discours Te^oir et Pardeur impatiente d*une jeunesse belliqueuse; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine, et , en même temps, il chargeait notre an^assadeur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renoureler fréquemment Fassurance du maintien de la paix, par l'observation de la plus stricte neutralité.
Par cette conduite peu loyale , il perdait égaler ment les avantages d'un système pacifique, sin-> cère, et ceux d'une guerre déclarée; il s'exposait ma inconvéniens de ces deux partis , parce qn'it s'en savait suivre aucun.
Cependant l'orage croissait ; après quelques rtfv^eps éprouvés par tes Américains, la fortone commençait à se déclarer pour eifx. La passkm de la liberté, l'amour de la patrie triomphaient de tous les obstacles. La tactique et ki disc^ine anglaises n'étonnaient plus ïe courage irrégulier des nouveaux républicaine*. Le congrès , vivante image du sénat antique de Rome , délibérait froi« dément, et faisait de sages lois au milieu du tumulte des armes.
Vainement tm électeur de Tempire germanique fortifia l'armée anglaise par des troupes auxi-
l56 MEMOIRES
liaires , et par un traité honteux , puisqu'il contenait un tarif exact des sommes qu'on devait lui payer pour la mort, pour les mutilations, pour les blessures graves ou légères des sujets et des soldats qu'il vendait.
Le^ armées américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu'une armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyne, s'était vue investie par les milices insurgées, privée de vivres, de communications ^ réduite à l'impossibilité de combattre ou de fuifi et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux pieds de ces cultivateurs pauvres, mais fiers, inex* perts, mais vaillans, et dont elle avait jusque-là tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, ledénûment^ et l'ignorance des évolutions militairei.
Cette victoire fit pencher les balances de la politique ; une prompte renommée répandit dans toute l'Europe l'éclat de ce triomphe. En tout temps le bonheur donne des amis, et l'Amériqu» eut bientôt des alliés.
La . nouvelle de ce succès redoubla notre ardeur et notre impatience. Les ministres pressés par nous et rassurés par la fortune , dissimulèrent moins leur but, et persuadèrent au roi qu'on pouvait, pour l'intérêt de la France, former de& liens de commerce avec les Américains sans rompre avec l'Angleterre.
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En conséquence, ils reçurent plus ouvertement les commissaires de l'Amérique, négocièrent avec eux, et, dans le mois de décembre 1 777 , signèrent ensemble les articles préliminaires d'un traité de commerce et d'amitié.
U en résulta ce qu'ils n'avaient pas prévu, et ce qui pourtant devait nécessairement arriver. Les ministres anglais éclatèrent en reproches contre nous, regardant comme une rupture ouverte ce nouveau lien formé avec leurs provinces rebelles.
Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos intérêts commerciaux et protester de notre amour pour la paix : les Anglais étaient décidés à la guerre; en même temps, se croyant autorisés par notre conduite, qu'ils regardaient comme une agression , à l'oubli et à l'infraction du droit des gens , ils avaient envoyé des ordres secrets à leurs amiraux. Aussi nous sûmes bientôt que, sans aucune déclaration de guerre de leur part et sans aucune hostilité de la nôtre, ils s'étaient emparés sur mer de plusieurs vaisseaux marchands qui nous appartenaient, et qu'ils avaient attaqué dans rinde nos possessions.
Le traité définitif avec l'Amérique fut bientôt conclu. Notre ambassadeur quitta Londres. Chacun courut aux armes. Les désirs de notre ardente jeunesse furent comblés, et la guerre ne
iSS MEMOIRES
tarda pas à éclater dans les deux hémisphères.
il n'était plus question alors de tenter indinduellenient des aventures et de partir comme, volontaires pour TAmérique , puisque la guem retenait chacun de nous sous ses étendarda, et nous faisait espérer des occasions prochaines de nous distinguer en servant notre patrie.
Cependant, comme nous étions trop pressés d'agir pour attendre ces occasions , et que, la guerre contre les Anglais étant essentiellement maritime , on pouvait prévoir facilement c[a*il y aurait peu d'expéditions pour les troupes de terre, et que celles qu'on y emploierait seraient peu nombreuses , je renouvelai mes démarches pour obtenir la permission d'aller rejoindre La Fayette au camp de Washington.
Tout ce qu il m'écrivait sur les mœurs , l'en* thousiasme , la constance et le courage héroiqne des Américains, redoublait mon ardeur pour servir leur cause.
Je suppliai la reine d'appuyer et de Êivoriier ma demande , en lui faiisant observer que j*étais colonel de dragons, que probablement dans œtls guerre on embarquerait peu de cavalerie, et qu'ainsi je pouvais m'absenter de mon r^iment sans nuire au service.
Comme tout sentiment élevé plaisait à oell^ princesse , elle m'approuva; mais, peu de joun
ou SOUVSMIRS. J 5<)
après, elle me dit qqe mon exemple, si on cédait à mes instances > attirerait d'autres demandes pareilles, aurait par là beaucoup d'inconvéniens , jst que le roi ne voulait point que les cbe£i des corps les quittassent.
Je n avais fondé aucun espoir sur Fasâistance de mon père, partisan sévère d'une marche méthodique et d'une stricte discipline ; il se serait opposé à mon dessein plutôt qu'il ne l'aurait fa- Torisé. Il fallut donc me résigner à tout attendre de la fortune, et, dans cette circonstance, elle ne me fut pas Esivorable.
Bientôt cependant on put croire , par des symptômes très marquans, qu'une guerre générale allgit embraser toute l'Europe , et étendre ses ravages dans le monde entier. Les vues ambi*tîeuses de l'impératrice Catherine, et son refus de rendre la Crimée , armaient les Turcs contr'dile. L'électeur palatin mourut; son testament et les prétentions de l'Autriche sur son héritage excitèrent , entre la cour de Vienne et celle de Berlin ^ des contestations pronaptement suivies d'une rupture.
L'Espagne cherchait encore , il est vrai , k nous réconcilier avec les Anglais , par sa médiation ; mais le succès était impossible. On pouvait facilement prévoir déjà que cette puissance serait proroptoment entraînée à £ûre cause commune
]6o MÉMOIRES
avec noiis, pour enlever la domination des mers à notre ancienne rivale.
Enfin la Hollande même , malgré le penchant du stathouder pour l'Angleterre , laissa réveiller chez elle quelque dernier sentiment de liberté, et un parti nombreux s'y montra décidé à forcer son gouvernement de se déclarer pour la cause américaine.
Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l'humanité, notre jeunesse, impatiente de guerre , trouvait de quoi flatter tous ses désirs et nourrir toutes ses espérances.
Il arriva pourtant tout le contraire de ce qu'on prévoyait : l'Océan , l'Amérique et les Indes furent seuls le théâtre d'une guerre vive et réelle. L'incendie qui menaçait le continent européen s'éteignit tout à coup. Les Turcs se résignèrent à leur sort. La Prusse et l'Autriche ne firent qu'une campagne sans résultat La médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différends survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin, que termina une prompte paix conclue à Teschen.
Ainsi , avant l'espace d'une année révolue, TAngleterre seule , avec la faible assistance du Portugal , resta en guerre contre les Américains , les Français , les Espagnols et les Hollandais.
De cette manière, une grande partie de ooslîi»
ou sonvEiriHS. i6r
mées de gloire s'évanouit. Nos marins seuls , ime douzaine de généraux et une vingtaine de régi* mens obtinrent la faveur enviée de combattre sur le continent américain, dans les Antilies , et , en Asie, dans les Indes orientales.
Nous ne. gardâmes qu'un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ^rdeur sollicitait et pressait à grands cris l'exécution , mais que la circonspection de nos ministres n'adopta qu'avec timidité , et ne forma qu'avec cette hésitation et cette lenteur qui ren* dent tout succès impossible.
Nos armées navales étaient nombreuses ; nos marins avaient autant d'instruction que d'intré^ pidité ; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit , et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grands exploits.
L'habileté de M. Necker fournissait au trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. La France trouvait enfin .l'occasion d'abattre la puissance de son étemelle rivale. Four y parvenir, nos forces suffisaient; nos ministres n'étaient pas sans talent, mais le génie leur manqua.
Cependant, par la force des choses, par la constance des Américains, par la bravoure de nos troupes, et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui dirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre fut I. II
l6l Mé&tOIRÊS
glorieux pour nous et désastreux pour les Anglais, puisqu'ils perdirent dans l'autre hémisphère treize grandes provinces.
Noire traité avec les Américains contenait dfes stipulations offensives, dont l'exécution ne devait avoir lieu qu'en cas de rupture avec l'Angleterre. La probité du roi le déterminait, malgré les conseils de ses ministres , à ne point , le premier , prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé , par les fréquens exemples des Anglais, à enfreindre sans scrupule le dqpit des gens ; et, loin de profiter du moment où la Grande-Bretagne n'avait pas encore réuni tous ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce , il attendit qu'elle commit les premières hostilités , se ctx)yant par là moins responsable de toutes les calamités qu'une semblable guerre devait entraîner.
Ce furent en effet les Anglais qui, les premiers, rompirent ouvertement la paix : un de leurs bâtimens de guerre, FÂréthuse^ attaqua une (régale française, la Belle- Poule. M. de la Clocheterie, qui commandait celle-ci, soutint avec éclat l'honneur de notre pavillon. Le combat fut long , opiniâtre et sanglant. UAréthuse^ vaincue, prit la fuite, et le commandant français ramena dans nos ports sa frégate criblée de boulets, et un équi-
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page dont le feu avait moissonné k moitié. Il fut reçu en triomphe par une population immense , qui jouissait avec transport de ce premier et brillant succès , le regardant comme un présage assuré de fortune et de gloire.
Alors Louis XVI consentit à faire agir toutes les forces que son ministère avait armées. Le comte d'£staing, commandant une escadre française, se dirigea sur les côtes de l'Amérique. Son apparition sur ces côtes intimida le général Clinton, qui investissait alors Philadelphie. Ce général se retira du côté de New- York. Les Américains reprirent l'offensive, suivirent l'ennemi dans sa retraite, et liiâ livrèrent, à MonmoutFi, un combat où leurs armes eurent lavantage , sans cependant obtenir im succès décisif.
Un plénipotentiaire français, M. Gérard de Rayneval, embaixjuésur la flotte du comte d'Estaing, avait été envoyé au congrès américain pour reconnaître formellement son indépendance, et former avec Ini les nœuds d'une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington , La Fayette et Sulivan avaient concerté un plan ba-» bilement conçu; leur but était la conquête de Rhode-Island.
Notre amiral dirigea sa flotte vers cette ile$ mais, au lieu d'y faire débarquer ses troupes , comme les Américains l'en pressaient, le désir et l'espoir
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de combattre et de détruire une escadre anglaise qui s'approchait, le firent renoncer à tout autre dessein. Il courut au devant de la flotte ennemie.
Le combat s*engagea; mais un coup de vent terrible sépara les deux armées : les vents et lea flots déchaînés dispersèrent tous leurs vaisseaux , dont une grande partie fut excessivement maltraitée ; deux des nôtres , entièrement dégi*éés et démâtés, se virent, par un étrange caprice du sort, au moment d'être pris par des bâtimens de force inférieure qui les rencontrèrent. Heureusement le comte d'Ëstaing arriva assez à temps pour les délivrer. De son côté , Tescadre anglaise reçut des renforts , et , l'exécution du plan concerté étant ainsi mauquée , le comte d'Estaing changea de direction , et forma d'autres desseins , pour couvrir, par quelqu'action d'éclat, le peu de succès de cette première expédition.
Il était résulté de ce malheur, ou de cette faute, quelques germes de mésintelligence entre les Américains et les Français. Mais, d'un autre côté, Washington en tira habilement un avantage , celui de persuader aux milices américaines que c'était principalement sur leur propre courage, leur constance et leur force, qu'elles devaient compter , sans trop se reposer sur l'assistance, sans doute très utile, mais parfois incertaine, d'alliés éloignés, et qu'il £sillait se mettre en état
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de vaincre sans secours, pour être plus certain d'en recevoir.
A l'autre extrémité du monde , dans les Indes , notre lenteur et la timide circonspection du gouvernement f'-ançais nous causèrent d'immenses préjudices. Une armée navale, envoyée à temps dans ces parages , aurait pu y changer facilement la face des affaires , et y porter un coup fatal à la puissance anglaise ; mais nos ministres , sans prévoyance, n'avaient rien préparé de ce côté, ni pour l'attaque , ni pour la défense.
Nous avions donné secrètement, dans l'Inde , des officiers , des secours et des conseils au fameux Hyder-Ali-Kan, prince indien, qui s'efforçait alors de secouer le joug de l'Angleterre. En encourageant ainsi un ennemi redoutable pour les Anglais, nous devions prévoir qu'ils s'en vengeraient sur notre commerce et sur nos possessions.
Nous fumes punis de cette négligence. Les Anglais attaquèrent Pondichéry , Chandernagor , et bientôt nous perdîmes ces riches comptoirs, sans autre dédommagement que l'honneur, dont le courage héroïque et l'habileté de l'amiral comte de Suffren couvrirent nos armes trois ans après.
Tandis que tous ces grands événemens, précurseurs de tant d'orages, occupaient les ministres de tous les cabinets, et les nouvellistes de toutes
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les classes , depuis les personnages les plus im. portansde la cour jusqu'aux oisifs les plus bavards de la terrasse des Tuileries, de la grande allée du Palais-Royal et des cafés de Paris, im nouveau ' spectacle vint s'emparer de la curiosité des Parisiens et la fixer.
Voltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes, la gloire de son siècle et de la France, se trouvait, depuis un grand nombre d'années, exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses ouvrages, et presque aucun d'eux ne l'avait vu. Ses contemporains étaient pour .ni, si on ose le dire ainsi, comme une sorte de postérité.
L admiration , pour son génie vmiversel, était, dans beaucoup d'esprits, une espèce de culte et d'adoration; ses écrits ornaient toutes les bibliothèques; son nom était présent à toutes les pensées , et ses traits abscns de tous les regards. Son esprit dominait, dirigeait, modifiait tous les esprits de sontenjps; mais, excepté un petit nombre d'hommes <jui avaient été admis à Fcrney dans son sanctuaire philosophique, il régnait, pour le reste de ses concitoyens, comme une puissance invisible.
Jamais peut être aucun mortel n'opéra d'aussi <:rands changemens que lui dans les opinions et dans les mœui*s de son siècle. Jamais aucun che^
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de secte ne combattit et ne vainquit à la fois, sans paraître dans la mêlée, plus d'ennemis qui se croyaient invincibles, plus d'erreurs consacrées parle temps, plus de préjugés enracinés par de vieilles coutumes.
Cependant, sans rang, sans naissance, sans autorité, ses forces ne se composaient que de la clarté de sa raison, de l'éloquence variée de son style, et du charme entraînant de sa grâce ; enfin , pour terrasser les vieux et redoutables colosses contre lesquels il luttait, il ne se servit la plupart du temps , au lieu de massue , que de l'arme légère du ridicule et de l'ironie. Il est vrai que jamais personne ne la mania plus adroitement que lui , et ne fit avec elle des blessures plus profondes et plus incurables.
Profitant de quelques imprudences inexcusables, de quelques écrits contraires aux moeurs, de quelques taches enfin qui ternissaient légèrement le disque de cet astre brillant de notre littérature, le clergé par son influence, quelques vieux parlenientaires enclins à la sévérité, un petit nombre d'anciens courtisans, partisans des antiques abus du pouvoir, avaient obtenu contre lui, non une condamnation ou même un ordre officiel de bannissement , mais des insinuations assez efficapes pour l'obliger à chercher son repos et sa sûreté dans l'exil.
lG8 MÉIIIOIRES
Son retour fut, comme sa disgr&ce, une preuve de la faiblesse de Fautorité. L'opinion philosophique l'emportait tellement alors dans les esprits, et intimidait à tel point^le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays sans le lui permettre. La cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler au devant de lui. Ou ne voulut point lui accorder une légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.
JjSl reine , entraînée par le tourbillon , fit de vaines tentatives pour obtenir du roi la permission d'admettre chez elle cet homme célèbre, objet d'une si universelle admiration. Louis XVI, par scrupule de conscience, crut qu'il ne devait point laisser approcher de lui un écrivain dont les coups téméraires, ne s'arrêtant point aux abus, avaient souvent porté atteinte à des croyances antiques, à des doctrines vénérées. I/enceinte du trône resta donc fermée à celui auquel, dans les transports de son admiration, la nation rendait une sorte de culte.
Les rivaux de ce grand homme furent consternés; le clergé s'indigna, mais se tut; les parlemens gardèrent le silence , et la puissance des philosophes s'accrut par la présence et par le triomphe de leur chef.
Il faut avoir vu à cette époque la joie publique^ l'impatiente curiosité et l'empressement tumul-
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tueux d'une foule admiratrice, pour entendre, pour envisager , et même pour apercevoir ce vieillard célèbre , contemporain de deux siècles , qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de l'autre ; il faut, dis-je, en avoir été témoin pour s'en Élire une juste idée.
C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant ; il disait au peuple , avec autant de raison que d'attendrissement : « Vous voulez donc me j) faire mourir de plaisir? »En effet, la jouissancede si nombreux et de si touchans hommages était au-dessus de ses forces; il y succomba, et l'autel qu'on lui dressait, se changea promptement en tombeau.
Aussi avide d'admirer de près cet homme illustre, mais plus heureux que les autres, sans avoir besoin de percer la foule de tous ceux qui cherchaient à s'approcher de lui , j'eus le bonheur de le voir à mon aise deux ou trois fois chez mes parens, avec lesquels, dans sa jeunesse, il avait eu des liaisons assez intimes.
Ma mère était alors attaquée d'une maladie cruelle qui, depuis deux ans, consumait, dans des douleurs insupportables , ses forces et sa vie. Elle ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de son extrême faiblesse puisqu'im mois après l'époque dont je parle , elle rendit le dernier soupir.
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Elle avait toujours été considérée comme wie des femmes de Paris les plus distinguées , par la finesse , par la justesse de son goût et de son esprit, par la rectitude de sa raison , par Télégance de son langage et de ses manières; remarquable dans sa jeunesse par les agrémens de sa figure, elle passait pour un modèle du meilleur ton et de la plus attrayante urbanité.
Voltaire ne Favait point oubliée; il demanda instamment à la voir, et quoiqu'elle fut à peine eu état de le regarder, de l'entendre et de lui ré"pondre, elle le reçut.
Souvent il nous arrive de nous faire des hommes, des lieux et des choses qu'on n'a pas vus et dont notre imagination n'a été frappée que de loin , ime idée toute différente de la réalité. Je l'avais éprouvé maintes fois; mais lorsque je vis N'oltaire, il me parut absolument tel que je me l'étais représenté.
Sa maigreur me retraçait ses longs travaux ; son costume antique et singulier me rappelait le dernier témoin du siècle de Louis XIV, l'historien de ce siècle, et le peintre immortel de Henri IV* Son œil perçant étincelait de génie et de malice; on y voyait à la fois le pocte tragique, l'auteur iXOUdipe et de Mahomet , le philosophe profond, le conteur malin et ingénieux, l'esprit observateur et satirique du genre humain; son corps
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mince et voûté n'était plus qu'une enveloppe légère , presque transparente , et au travers de laquelle il semblait qu'on vît apparaître son âme et son génie.
J'étais saisi de plaisir et d'admiration , comme quelqu'un à qui il serait permis tout à coup de se transporter dans les temps reculés , et de voir face à face Homère, Platon, Virgile ou Cicéron. Peut-être comprendrait-on difficilement aujourd'hui une telle impression : nous avons vu tant d'événemens , d'hommes et de choses , que nous sommes blasés sur tout; et, pour concevoir ce que j'éprouvais alors, il faudrait être dans l'atmosphère où je vivais : c'était celle de l'exaltation.
Nous ne connaissions pas ces tristes fruits des longs orages et des discordes politiques , l'envie , Tégoïsme, le besoin du repos, l'insouciance produite par la lassitude , la froideur qui suit le triste réveil des illusions déçues. Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnans d'espérance, brùlans d'ardeur pour toutes les gloires , d'enthousiasme pour tous les talens , et bercés par les rêves séduisans d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain, en chassant avec son flambeau les tristes et longues ténèbres qui, depuis tant de siècles , l'avaient retenu dans les chaînes de la su-
in '2 MEMOIRES
perstition et du despotisme. Loin de préyoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversemens de trônes et de principes , nous ne voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l'humanité par le règne de la raison.
Jugez , d'après ces dispositions , quel devait être, sur notre esprit, l'efFet de la vue de l'homme illustre que nos plus grands écrivains et nos plus célèbres philosophes regardaient alors comme leur modèle et comme leur maître !
J'étais tout yeux , tout oreilles en m'approchant de Voltaire, comme si j'attendais à chaque instant qu'il sortît de sa bouche quelque oracle. Cependant ce n'était ni le temps ni le lieu d'en prononcer , quand il eût été Apollon lui-même ; car il se trouvait près du lit d'une mourante, doMt l'aspect ne pouvait inspirer que des idées tristes. Elle ne semblait plus susceptible ni d'admiration ni même de consolations. Néanmoins elle fit un grand effort pour vaincre la nature; ses yeux reprirent quelque éclat, sa voix quelque force.
Voltaire, cherchant avec délicatesse à la distraire du présent par le souvenir du passé, lui fit peu de questions sur son état : il lui ditseulemaat, en peu de mots , qu'ayant été plusieurs fois aussi souffrant , aussi épuisé, il avait cependant, par le même courage qu'elle montrait, triomphé de ses maux et recouvré la santé. « Les médecins , disait-
ou SOUVEIflRS. 173
Y) il., font peu de miracles; mais la nature fait » beaucoup de prodiges , surtout pour ceux à qui 9 elle a donné ce principe vital qui brille encore » dans vos. regards. »
Il lui rappela ensuite beaucoup d'anecdotes de la société dans laquelle ils vivaient ensemble autre- . fois, et il le fit avec une vivacité d'esprit, une fraîcheur de mémoire , une variété de tournures et une abondance de saillies, qui auraient fait oublier son âge, si ses traits et sa voix ne nous avaient pas rappelé qu'il était octogénaire.
Il ne pouvait guérir une malade telle que celle quil'écoutait; mais il la ranima. £lle parut quelques instans ne plus sentir ni sa faiblesse, ni ses souffrances; elle soutint assez vivement la conversation, me fit illusion à moi-même , et me donna ainsi un faible et dernier rayon d'espoir.
Peu de jours après. Voltaire revint encore la voir : comme elle se trouvait par hasard , ce jourlà, un peu plus de force qu'à l'ordinaire, elle prit une part plus active à l'entretien , et reprocha même avec douceur , mais avec assez d'énergie , au vieux philosophe, Fopiniâtreté avec laquelle il s'acharnait, dans ses nombreux écrits, à foudroyer , à ridiculiser l'Église et tous ses membres, enfin la religion même, sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs, d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques.
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« Soyez donc, lui disait^elle, généreux et mo- )) déré nprès la victoire; que pouvez-vous craindre » à présent de tels adversaires? Les fanatiques sont » à terre; ils ne peuvent plus nuire, leur règne » est passe. — Vous êtes dans Terreur, répondit » avec fougue Voltaire ; c'est un feu couvert et » non éteint. Ces fanatiques, ces tartufes sont des )» chiens enragés; on lésa muselés , mais ils con- » servent leurs dents; ils ne mordent plus, il est JD vrai; mais, à la première occasion, si on ne M leur arrache pas ces dents, vous verrez s'ils sau- » ront mordre. »
Le feu de la colère éclatait dans ses yeux, et la passion qui l'animait, lui faisait penlre alors cette décence, cette mesure dans les expressions, que prescrivent la raison comme le bon goût, et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle.
Le désir de voir cet homme extraordinaire avait attiré chez ma mère cinquante ou soixante personnes qui faisaient foule dans son salon, s'entassaient sur plusieurs rangs près de son lit , alongéant le cou, se levant sur la pointe de leiu^ pieds et qui, sans faire le moindre bruit, prêtaient une oreille attentive à tout ce qui sortait de la boQche de Voltaire, tant ils étaient avides de saisir la moindre de ses paroles et le plus léger mourement de sa physionomie.
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lii, je vis à quel point la prévention et l'enthousiasme, même parmi la classe la plus éclairée, ressemblent à la superstition et s'approchent du ridicule. Ma mère, questionnée par Voltaire sur les détails de l'état de sa santé, lui dit que sa souffrance la plus douloureuse était la destruction de son estomac et la diflficulté de trouver un aliment quelconque qu'il pût supporter.
Voltaire la plaignit; et, cherchant à la consoler, il lui raconta qu'il s'était vu, pendant près d'une année, dans la même langueur, qu'on croyait incurable , et que cependant un moyen bien simple l'avait guéri : il consistait à ne prendre pour toute nourriture que des jaunes d'oeufs délayés avec de la farine de pomme de terre et do l'eau.
Certes il ne pouvait être question de saillies ingénieuses ni d'éclairs d'esprit dans un tel sujet d'entretien , et pourtant à peine avait-il prononcé ces derniers mots de jaunes d'œufs et Ae farine de pomme de terre, qu'un de mes voisins, très connu, il est vrai, par son excessive disposition à l'engouement et par la médiocrité de son esprit, fixa sur moi son oeil ardent, et, me pressant vivement le bras , me dit avec un cri d'admiration ; Quel homme ! quel homme ! pas un mot sans un trait!
Vous rirez de cette absurdité qui semble passer
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la vraisemblance 9 et cependant, pour vous convaincre qu'elle n'est pas rare, observez, dans tout pays y dans tout temps , la multitude empressée qui vient entourer non-seulement le siège d'un homme de génie, ou le trône d'un grand roi, mais la chaire d'un prédicateur énergumène, le fauteuil même où joue un prince à peine sorti du berceau, et vous verrez que, pai*mi les nombreux et serviles hommages dictés par la flatterie, il en est beaucoup , et ce sont les plus absurdes, qui sont de bonne foi et qui naissent d'une sorte d'idolâtrie qu'inspire à une foule de gens toute élévation : car ce n'est pas toujours par crainte, mais par sottise, qu'on a fait en tout genre, au propre comme au figuré , tant de demi-dieux.
Jusque là je m'étais tenu modestement, comme je le devais , au dernier rang de ceux qui contemplaient Voltaire ; mais , à la fin de sa seconde visite, lorsqu'il sortit de la cliambre de ma mère et passa dans une autre pièce, je lui fus présenté. Plusieurs de ses amis , le comte d'Argental , le chevalier de Chastellux, le duc de Nivernais, le comte de Guibert, le chevalier de Boufllers , Mar* montel et D'Alembert, qui me jugeaient tous sans doute trop favorablement , lui avaient parlé de moi avec beaucoup d'éloges.
Je ne les devais certainement qu'à imc très grande bienveillance , puisque je n'étais alors
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connu que par quelques productions légères , quelques contes, quelques fables, quelques romances, dont le succès dans la société dépend des caprices de la mode , et n'a souvent pas plus de durée qu elle.
Dans le fond je ne m'étais rendu digne de leur affection, que par l'empressement avec lequel je chercbais assidûment à former mon goût et mon esprit dans leurs entretiens , et à m'éclairer par leurs lumières: ainsi c'était plutôt le zèle d'un disciple que le talent naissant d'un écrivain qu'ils louaient en moi.
Quoi qu'il en soit. Voltaire charma mon amour propre en me parlant avec grâce et finesse de ma passion pour les lettres et de mes premiers essais; il m'encouragea par quelques conseils: « N'ou- » bliez pas, me dit-il , que vous avez mérité le » bien qu'on dit de vous , en mêlant avec soin , » dans les plus légers morceaux de poésie, quel- » ques réalités aux images , un peu de morale aux s> sentimens, quelques grains de philosoph e à la » gaité. Méfiez-vous cependant de votre pencbant » pour la poésie; vous pouvez le suivre, mais non » vous y laisser entraîner. D'après ce qu'on m'a » dit , et dans votre position , vous êtes destiné » à de plus graves occupations. Vous avez bien » fait de commencer à vous exercer en écrivant » des vers : car il est bien difficile que celui qui 1. la
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D ne les a point aimés, et qui n'en connaît ni Fart » ni le charme , puisse jamais parfaitement écrire » en prose. Allez, jeune homme ; recevez les vœux » (l'un vieillard qui vous prédit d'heureux destins; i) mais souvenez-vous (jue la poésie , toute divine » qu'elle est , est ime sirène, m
Je le remerciai de la bénédiction littéraire qu'il me donnait , « me ressouvenant , lui dis-je , en » cette occasion , avec mi vif plaisir , qu'autrefois » les mots de grand poète et de prophète (voies) » étaient sj nonymes. »
Depuis ce moment je ne revis plus Voltaire qu'au Théâtre-Français, le jour de la représentation iV Irène , jour de triomphe qui prouva , par les nombreux applaudissemens donnés à la plus médiocre tragédie, lexcès de l'enthousiasme que son auteur inspirait au public.
On pouvait dire qu'alors il y avait, pendant quelques semaines, deux coui*s en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à Paris : la première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat |>our bien apprécier ses modestes vertus, la proaiière, dis-je, paraissait l'asile paisible d'un saj;e , v.n comparaison de cet hôtel situé sur le (juai dos Tiiéatins, où toute la journée Ton enîoiulait les cris et les acclamations d'une foule
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immense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.
Jusque-là on avait vu des triomphes décernés avec justice aux grands hommes par le gouvernement de leur pays; le triomphe de Voltaire était d'un nouveau genre : il était décerné par l'opinion publique , qui bravait en cette occasion , pour ainsi dire, le pouvoir des magistrats, les foudres de l'Église et l'autorité du monarque.
Le vengeur de Calas , l'apôtre de la liberté , le constant ennemi et l'heureux vainqueur des préjugés et du fanatisme, après soixante ans de guerre , rentrait triompKant dans Paris.
L'Académie-Fiançaise, dans le sein de laquelle il se rendit , alla au devant de lui , et , après cet hommage public qu'aucun prince n'avait jamais reçu, ce prince des lettres présida le sénat litté» raire de la France , et la réunion de tous ces talens divers dans chacun desquels son génie avait éclaté par des chefs-d'œuvre.
Revenu dans sa maison qu'on eût dit alors transformée en palais par sa. présence , assis au milieu d'une sorte de conseil composé des philosophes , des écrivains les plus hardis et les plrs célèbres de ce siècle, ses courtisans étaient les hommes les plus marquans de toutes les classes , les étrangers les plus distingués de tous les pays.
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Il ne manquait à cette sorte de royauté que des gardes, et réellement il lui en aurait fallu pour le mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui , de toutes parts , accourait pour le voir, assiégeait sa porte, l'entourait dès qu'il sortait, et laissait à peine à ses chevaux la possibilité de s'ouvrir un passage.
Son couronnement eut lieu au palais des Tui** leries, dans la salle du Théâtre-Français: on ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous, les bancs, toutes ^es loges, tous les corridors , toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps , la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.
Je n'oublierai jamais cette scène^ et je ne conçois pas comment Voltaire put encore trouver en lui assez de force pour la soutenir. Dès qu'il parut , l'acteur Brizard vint poser sur sa tête une couronne de lauriers qu'il voulut promptement ôter, et que les cris du peuple l'invitaient à garder. Au milieu des plus vives acclamations, on répétait de toutes parts les titres , les noms de tous ses ouvrages.
Long-temps après qu'on eut levé la toile, il fut impossible de commencer la représentation: tout le monde, dans la salle, était trop occupé à voir, à contempler Voltaire, à lui adresser de bruyans
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hommages; chacun enfin était en ce moment trop acteur pour écouter ceux du théâtre.
Dès que la lassitude générale eut permis à ceux-ci d'entrer en scène, ils se virent à tout moment interrompus par la tumultueuse agita* tion des spectateurs, a Jamais, disait avec raison » M. Grimm , en parlant de cette représentation » d'Irène y jamais pièce ne fut phis mal jouée, D plus applaudie et moins écoutée. »
Ix)rsf[u'elle fut finie, on plaça sur Tavant-scène le buste de Voltaire; il était entouré par tous les acteurs de la tragédie, portant encore l'habit de leurs rôles, par les gardes qui figuraient dans la pièce, par la foule de tous ceux des spectateurs qui avaient pu s'introduire sur le théâtre ; et ce qu'il y eut d'assez singulier, c'est que l'acteur qui vint poser une couronne sur le buste de cet opiniâtre ennemi de la superstition, était encore avec le costume d'un moine , celui de Léonce, personnage de la tragédie.
Ce buste resta sur le théâtre pendant tout le temps qu'on joua la petite pièce: c'était Nanine ; on ne l'écouta pas plus et on ne l'applaudit pas moins (\vl Irène. Pour compléter cette glorieuse journée , Voltaire vit entrer dans sa loge un capitaine des gardes d'un de nos princes ; il vint lui dire avec quelle joie ce prince s'associait aux juste;^ hommages rendus à son génie par la F rance.