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le fils du vieillard américain. Les vœux de tous deux pour leur patrie étaient semblables, mais le résultat dans les deux contrées fut très différent. Le vaste Océan , Timmense étendue du continent des États-Unis , l'absence des plus redoutables écueils de tous gouvernemens , c'est-à-dire des classes privilégiées et des prolétaires, protégèrent en Amérique les semences de la liberté , tandis qu'en France elle ne put planter ses faibles racines que sur im terrain inondé de sang , et tourmenté par tous les élémens de la haine et de la discorde.
I^ mort de Voltaire eut le même éclat que sa vie. La fin de Rousseau fut triste , silencieuse. Cet ami de la nature fuyait les hommes, qu'il croyait ses ennemis, et l'homme qui avait répandu tant de lumières dans le monde , disparut dans l'ombre des bois, où il se plaisait à terminer paisiblement une existence douloureuse.
La mort de ces deux chefs de la philosophie moderne excita une joie bien trompeuse parmi leurs adversaires. Ceux-ci crurent un moment avoir triomphé , oubliant sans doute que , si les hommes de génie meurent, leurs pensées sont immortelles.
Au reste, on fut promptement distrait en France de ces événemens si importans pour la répidîlique des lettres, et les événemens de la guerre qui ve-
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nait (l'éclater , occupèrent tous les esprits , parce qu'ils mettaient en jeu tous les intérêts.
A la grande surprise de l'Europe, qui ne croyait pas que notre marine , détruite dans la dernière guerre , pût ressusciter si prompjement, on vit, indépendamment de la flotte de M. d'Estaing envoyée en Amérique , une armée navale de trentedeux vaisseaux et de quinze frégates sortir du port de Brest , sous les ordres du comte d'Orvilliers. Ces trois divisions étaient commandées par les amiraux de Guichen, Duchafaut et Lamotte- Piquet. Celui-ci dirigeait par ses conseils l'ardeur de M. le duc de Chartres, premier prince du sang, embarqué sur son vaisseau.
L'amiral Keppel, à la tête d'une armée non moins forte, vint au-devant des Français. Il connaissait leur bravoure; mais il vit avec étonnement la régularité de notre ordre de bataille, l'habileté de nos manœuvres et les progrès rapides de notre instruction.
J^ bataille fut vive et sanjrlante; beaucoup de vaisseaux éprouvèrent, dans leurs équipages, dans leurs mâtures, dans leurs agrès, des pertes considérables; mais, comme de part et d'autre ^ucun bâtiment ne fut pris, on se sépara sans résultat définitif. L'Angleterre , trop accoutumée aux triomphes maritimes , se crut défaite parce que nous n'avions pas été vaincus , et la France s'at-
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tribua la victoire parce qu'elle n'avait pas reçu d échec.
M. le duc de Chartres , rentré avec la flotte dans le port , revint trop promptement à Pâris^ Dans les prem ^rs momens, il fiit entouré d'éloges; au spectacle on lui jetait des couronnes de lauriers. Partout retentissaient des chants de victoire. La cour et la ville semblaient dans l'ivresse.
Mais bientôt les nouvelles détaillées arrivèrent' l'enthousiasme s'évanouit ; les éloges firent place aux épigrammes. On accusa le comte d'Orvilliers de trop de circonspection; on reprocha au duc de Chartres l'inexécution d'un ordre qui aurait pu lui faire couper la ligne ennemie. On l'irrita , en lui retirant son commandement pour le nommer colonel-général des hussards ; et ce désagrément^ qui lui sembla un afjfront, fut peut-être le germe qui produisit plus tard tant de fautes et de malheurs.
De son côté l'Angleterre mit en jugement les généraux Keppel et Palisser ; mais ce procès fut sans résultat , comme le combat qui y avait donn^ lieu.
Le comte d'Orvilliers et son ennemi reparu* rent encore sur la mer; mais, soit par rinconstance des vents , soit par une erreur des che&i les deux armées semblèrent plutôt s'éviter que ic <*hercher.
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Pendant ce temps notre commerce souffrait, et , comme nos ministres avaient négligé les précautions nécessaires pour le protéger, les Anglais firent beaucoup de prises; de là naquirent des plaintes bruyantes, vives et universelles, de la marine marchande contre la marine royale, préludes des violens débats qui devaient bientôt s'élever , sur terre comme sur l'Océan , entre la démocratie et l'aristocratie. •
Notre amour- propre reçut pourtant quelque dédommagement. Plusieurs de nos frégates se signalèrent dans des combats particuliers , et un officier de marine, M. Fabry, s'empara de plusieurs convois anglais.
A la même époque on faisait filer sur nos côtes un grand nombre de régimens. Ces mouvemens alimentaient nos ardentes espérances ; cependant, en approchant de TOcéan , nous frémissions d'impatience à la vue de cette barrière redoutable qui arrêtait nos pas. Nous avions cru que nos armées navales nous en ouvriraient le passage, mais leur rentrée dans nos ports nous jetait dans le découragement.
C'était un assez singulier contraste alors que de voir, d'un côté, la gjfavité de notre jeunesse , discutant avec' des sages les hautes questions de la philosophie , la sérieuse importance que nous attachions aux moindres événemens de la guerre,
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la force de nos passions pour tout ce qui nous offrait l'image de la gloire ou de la liberté , et ^ d'une autre part, l'insouciance et la frivolité du premier ministre octogénaire qui gouvernait alors l'État.
Au moment où chacun, à la ville comme à la cour, accusait ou défendait, avec le plus de chaleur, la conduite des chefs de nos armées navales, et tandis qu'on s'affligeait profondément du peu de résultat de leurs efforts, M. de Maurepas, plus jeune que nous, plaisantait sur ces graves matières , sujet inépuisable pour lui de jeux de mots et de quolibets.
cf Savez- vous, disait-il, ce que c'est qu'un combat » naval ? Je vais vous le dire : deux escadres sor- » tent de deui ports opposés ; on manœuvre, on )) se rencontre, on se tire des coups de canon, î) on abat quelques mâts, on déchire quelques )) voiles, on tue quelques hommes; on use beau- » coup de poudre et de boulets; puis chacune des » deux armées se retire, prétendant être l'estée » maîtresse du champ de bataille; elles s'attribuent w toutes deux la victoire; on chante de part et » d'autre le Te Deum, et la mer n'en reste pas » moins salée, w Heureusefient les autres ministres traitaient les grandes affaires im peu plus sérieusement.
Toutes mes tentatives pour être employé dans
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<j\ielque expédition demeuraient toujours sans succès, et je me dépitais contre le sort, qui m'obligeait à rester colonel de dragons, dans ime guerre où l'infanterie, seule embarquée, pouvait trouver des occasions de combattre.
Quelques-uns de mes amis , les uns plus âgés que moi, les autres de mon âge, furent plus heureux et excitèrent mon envie: le duc de Lauzun, embarqué avec le marquis de Vaudreuil , descendit en Afrique et, conquit le Sénégal. Arthur et Edouard Dillon, le marquis deCoigny, le vicomte de NoaiJles , servirent sous les ordres de MM. de Bouille et d'Estaing. Le premier s'empara delà Dominique et ensuite de Tile de Sainte- Lucie par surprise/ Le comte de Lamarck, prince d'Aremberg , . fut envoyé avec son régiment dans l'Inde, où il fut blessé.
L'amiral Byron , que le comte d'Estaing s'était vainement efforcé de combattre près de Rhode- Island , étant arrivé dans les Antilles , changea momentanément la fortune, et nous enleva cette même île de Sainte-Lucie dont nous venions de nous rendre maîtres. Mais, quelque temps après, le comte d'Estaing, qui s'était éloigné aloi*s des États-Unis, malgré les instances de Washington, de La Fayette, et les reproches amers du général Sulivan, arriva dans le port de la Martinique.
Delà, fortifié par une escadre et par des troiipes
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qu'on lui avait envoyées de France , il attaqua Sainte-Lucie , mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans l'île, ses vaillans efforts n'eurent pas plus de succès. Il perdit beaucoup de monde , et fut repoussé.
Enfin la fortune , qui jusque-là lui avait été si défavorable , offrit a son courage les moyens de réparer ses revers : il reprit l'offensive , s'empara de Saint-Vincent , et descendit dans File de la Grenade avec trois mille hommes. Le générai Macartney la défendait avec mille hommes d'élite et de nombreuses milices.
La ville de la Grenade était située sur un morne escarpé. M. d'Estaing, marchant sur trois colones y ordonna l'assaut , et , malgré la plus vi« goureuse résistance , emporta de vive force les retranchemens , le morne et la ville.
Le vicomte de Noailles et Edouard Dillon , à la tête de deux de nos colonnes^ se distinguèrent brillamment. M. d'Estaing reçut une blessure, et ne s'arrêta qu'après la victoire. Le comte Edouard Dillon reçut dans ce combat un coup qui lui fracassa le bras.
L'amiral Byron était accouru pour s'exposer à ce triomphe ; mais il arriva trop tard, la Grenade était conquise. M. d'Estaing , remonté sur sa flotte , combattit celle des Anglais , dégréa trois de leurs vaisseaux , et poursuivit l'escadre enne*
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mie^ sans pouvoir l'atteindre, jusqu'au port de rîle de Saint-Christophe , où elle s'était réfugiée.
Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles. Le comte Théodore de Lameth, qui s'était distingué dans cette attaque, apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée , causa autant d'enthousiasme à Paris , qu'autrefois les plus éclatantes victoires en avaient excité.
Pendant ce temps, les Anglais , portant leurs armes dans les provinces méridionales des États- Unis, s'étaient emparés de Savannah, dans la Géorgie. Le comte d'Estaing conçut l'espoir de eur enlever cette importante conquête.
Favorisé dans son débarquement par les 'troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leurs un corps de huit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma la garnison de se rendre.
Le gouverneur anglais, dont les moyens de défense n'étaient pas prêts, feignit de capitider, gagna du temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchemens.
D'Estaing, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d'assaut. Les assaillans et les assiégés déployèrent dans ce combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quel' ques braves Français et Américains franchirent 1, i3
I^ MÉMOUlBt
les retranchemens ; mais la mitraille les moissoniii. Là périt Pulawski , cet intrépide Polonais qui défendait, dans un autre monde, cette même liberté qu'on avait arrachée à sa patrie.
Après plusieurs attaques réitérées sans succès ^ où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d'Estaing, étant blessé, ordonna la retraite, se rembarqua, revint aux Antilles et retourna promptement en France avec un vaisseau , laissant les autres sous les or« dres du comte de Grasse et des généraux Yaudreuil et Lamotte-Piquet.
M. d'Estaing fut honorablement accueilli en France ; l'opinion publique s'y montra juste pour lui , et l'éclat de son courage fit fermer les yeux sur les &utes commises par son impétuosité ; de sorte que, malgré les rigueurs de la fortune, il conserva sa gloire.
M. le comte de Y ergennes, ministre des aflEûres étrangères, obtint cette année d'assez grands succès par la sagesse et par Fhabileté de sa politiqiie. L'Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à notre cause , et l'impératrice de Russie , par une déclaration., de neutralité armée à laquelle accédèrent les rois de Suède et de Danemarck, fil sentir aux Anglais qu'ils étaient en danger de perdre la domination ou plutôt la tyrannie des mers.
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Tous ces événanens militaires et politiques maintenaient dans un grand mouvement l'esprit public : car cet esprit se manifestait alors peutêtre avec plus de chaleur et d'indépendance, qu'il n'en a montré depuis sous des institutions libérales de nom, mais que la passion de chacm# parti , dominant à son tour , n'a jusqu'à présent rendues que trop illusoires.
Nous n'avions, il est vrai, ni élections, ni parlement national : par de vieilles coutuines , lo prince était seul législateur; mais l'autorité trouvait , dans les cours souveraines , dans les ordres privilégiés eux-mêmes, et dans toutes les classes de la société, un point d'honneur et une franchis^ d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l'arbitraire : on était sujet d# droit, mais citoyen de fait.
Chacun s'occupait de la chose publique , et, en voyant à quel point , sous des formes monarchiques, les mœurs étaient devenues républicaines, il ne fut pas di£&cile à Rousseau de prédire l'approche de l'époque des grandes révolutions. Ce célèbre écrivain se montrait par cette prédiction plus clairvoyant que l'impératrice de Russie, que les rois d'Espagne et deFrance, qui ne voyaient, dans cette guerre des Américains insurgés, que l'abaissement de l'Angleterre y sans s'apercevoir que oe jeune aigle de la liberté, pbnant sur un autre
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hémisphère^ ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.
Frédéric lui-même blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais, et approuvait hautement les principes par lesquels le congrès des États-Unis proclamait le droit qu'un peuple avait de se séparer de son gouvernement, lorsque celui-ci, au lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.
L'année 1778 ranima, dès sa naissance , noti-e espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les côtes de l'Océan. On forma deux camps, l'un à Vaussieux en Normandie , l'autre à Paramé en Bretagne : le premier était sous les ordres du maréchal de Broglie, le second sous ceux de M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse, qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées à servir dans ces camps.
On regardait comme le plus grand malheur de rester inactif dans les garnisons , tandis qu'on se préparait à faire une descente en Angleterre. Ce n'était plus pour solliciter des grâces que les appartemens de Versailles se trouvaient remplis de courtisans empressés ; on y rericontrait en foule des solliciteurs, mais c'étaient des solliciteurs de périls et de gloire.
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J'étais du nombre des malheureux qui voyaient leurs régimens condamnés à l'inaction. 11 ne restait qu'une espérance , celle d'entrer dans l'étatraajor des armées des côtes; mais cette voie était étroite , et il fallait beaucoup de faveur pour en profiter.
Le ministre ne savait comment refaser tant de demandes, appuyées si vivement par les personnages les plus puissans et même par la famille royale. On ne pouvait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois disponibles fut complet , à la réserve d'un ou deux , et chacun se les disputait avec acharnement.
Enfin , ce qui prouve quelle était alors la Êublesse de l'autorité contre les plaintes et contre l'ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l'entouraient, c'est qu'ayant, à force de sollicita, lions et avec l'appui de la reine , obtenu de servir au camp de Paramé, en qualité d'aide maréchal général de logis , M. de Maurepas exigea ma parole d'honneur de n'en rien dire, de partir sans bruit et de cacher cette faveur jusqu'au moment où je serais arrivé au quartier-général de M. de Castries.
Je gardai fidèlement ce secret; mais, en arrivant au camp de Paramé, je trouvai que M. de Castries n'était pas lui-même informé de ma noroination ; et comme je n'avais pas les lettres dts
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service qu'on m'avait promises, mon embarras fut grand. M. de Castries m'en tira ; il me permit de prendre l'habit d'aide de camp , et d'en Ëiire le service auprès de lui. Enfin , au bout de quelques jours , je reçus la lettre du ministre et pris l'habit ainsi que les fonctions d'officier de l'état-major.
La fortune trompa notre attente. Au camp de Vaussieux , l'armée n'eut d'autre occupation que celle d'essais infructueux, tentés par M. le mare» chaL de Broglie pour faire réussir un nouveau système de tactique inventé par M. de MesniU Durand, et pour donner l'avantage à ce qu'on appelait V ordre profond^ sur V ordre mince en usage alors dans toutes les armées de l'Europe.
On ne sait pourquoi cet illustre maréchal > ri grand sur les champs de bataille , s'était si opiniâtrément déclaré pour cette nouvelle méthode qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière, et ne présentait pour le dévelopement de ces mêmes colonnes que des moyen* très compliqués. Le maréchal de Rochambeao dit, dans ses Mémoires , que M. le maréchal de Broglie était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour le duc de Choiseul,el par l'espoir d'anéantir l'ordonnance de ce ministre.
Quoi qu'il en soit, M. de Broglie, partageant son armée en deux corps, prît le commandement
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on aoirvEifnis. i^
dé Fun , et, l'organisant suivant les principes de Tordre profond , dirigea plusieurs attaques simulées contre Tautre corps qu'il avait mis sous les ordres de M. de Rochambeau. Ce dernier ma* nœuvrait selon les règles établies par l'ancienne ordonnance.
Cet essai ne fut pas heureux pour M. le maréchal de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre et pendant toutes ces manœuvres , M. de Rochambeau eut un avantage marqué sur son adversaire, par la rapidité et la fiicilité de ses mouvemens.
Ce mauvais succès irrita M. de Broglie^ dont la ténacité déplut à la cour; et, lorsque le camp fut levé y le roi donpa à M. le maréchal de Vaux le commandement des troupes qui restèrent sur les cotes, et qu'on destinait à opérer une descente en Angleterre.
Au camp de Paramé , les essais que nous fîmes du système de M. de Mesnil-Durand nous agitèrent moins , parce que M. de Castries y attachait peu d'importance.
Nos journées se passaient en exercices, en évolutions, en simulacres d'attaque, de défense, de débarquement, de reconnaissances militaires. Ces ombres , ces images de la guerre , nous faisaient attendre avec plus d'impatience ses réalités. Au reste, nos jeux guerriers étaient de véritables
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fêtes : on accourait de toutes les villes pour y assister ; plusieurs belles dames de Paris y vinrent même jouir de ce spectacle.
Kotre brillante jeunesse avait alors beaucoup de vivacité et peu de subordination; on en pourra juger par un seul trait. Pendant une de nos grandes manœuvres, ou avait réservé sur une colline \\n certain nombre de places distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée , donnant le bras à deux dames de la cour récemment arrivées, traversèrent un peu légèrement la foule^ et, pour placer les dames qu'ils conduisaient, s'emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes! une altercation s'en suivit.
Le lendemain , le bruit de cette querelle se répandit dans tout le camp. Or, on avait laissé exister depuis très long-temps un étrange abus dans tous nos corps militaires : c'était une association de jeunes lieutenans et sous-lieu tenans^ nommée la calotte ; elle avait ses assemblées , ses officiers, son général, une police bizarre, mais sévère; elle prétendait ne connaître aucune supériorité, aucune distinction de grades. Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable, ne voulait obéir que sous les armes^ et punissait sans pitié par des cbatimens comiques, tels que la ba^ cule ou les sauts sur la couverte , tous ceux qu'il
ou souvEwms. aoi
lui plaisait de reconnaître coupables d*un délit contre les convenances , contre la politesse et contre sa capricieuse législation.
Dans l'intervalle des exercices , tous les jeunes gens de l'armée se rassemblaient souvent pour jouer aux barres , et attiraient une foulé immense de spectateurs. Un jour, comme on s'était déjà réuni pour commencer ces jeux, deux officiers de mes amis vinrent m'avertir qu'une exécution 'scandaleuse allait avoir lieu, la calotte ay^nt solennellement décidé que les deux colonels dont j'ai parlé plus haut, seraient publiquement bernés pour venger l'offense faite aux dames bretonnes.
Il n'y avait pas une minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à l'instant exécuté. N'ayant alors la possibilité ni le temps de consulter personne, j'ordonnai à des tambours de battre la générale. Aussitôt les jeux cessèrent; le bruit fît place au silence^ le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau, et, en un clin d'œil , on se mit en bataille.
Pendant ce temps, je courus chercher M. de Castries, que je trouvai, comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai la cause : il m'approuva, commanda des manœuvres, et, quand la retraite -fut sonnée, chacun resta persuadé que c'était le général qui
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avait voulu s'assurer de la promptitude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs rangs et leur ordre.
Le lendemain , les hommes sages négocièrent^ les têtes effervescentes se calmèrent , et des orl dres sévères arrêtèrent la licence des tribunaux de la calotte.
Au milieu de nos exercices, de nos fêtes et de nos jeux, distractions impuissantes pour calmer notre impatience , nos esprits n'étaient sérieuse-' ment occupés que d'une seule pensée, d'une seule volonté, celle de voir arriver le moment de notre embarquement, pour nous élancer sur la cale d'Angleterre; toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.
Le général La Fayette, persuadé que cette des* cente devait avoir lieu , avait quitté les drapeaux de Washington pour venir se ranger sous ceux de sa patrie. On lui avait donné l'emploi de major-général de l'armée du maréchal de Broglie.
Au moment d'agir , les cabinets de France et d'Espagne se ressouvinrent, comme par hasardt qu'ils £aiisaient depuis long-temps la guerre sans l'avoir déclarée , et ce fut cette année que leur manifeste parut.
Cependant l'été se passa sans recevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales fit ajour» her le projet de descente; notre camp fut levé;
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je revins à Paris avec les généraux et les états* majors ; et bientôt nous inspirâmes dans toute la capitale le mécontentement qu'excitait en nous, avec raison, le triste dénouement d'une scène ou* verte avec tant d'éclat.
Dès le printemps de l'année suivante, nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp; mais les troupes destinées aux débarquemens étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie.
Le 3 juin 1779, trente-deux vaisseaux français sortirent de Brest, et trente-quatre bàtiméns es» pagnols de Cadix.
L'amiral anglais Charles Hardy ^ commandant une escadre de trente-huit vaisseaux, se hâta inu* tilement de mettre à la voile pour s'opposer à la jonction des flottes alliées. Cette réunion eut lieu le a5 juin. Leurs forces combinées composaient une armée de soixante-six vaisseaux de guerre ^ et d'un grand nombre de frégates, sous les ordres de l'amiral d'Orvilliers et du général espagnol don Gaston. En même temps , nos côtes étaient couvertes de bâtimens de transport , dont la vue nous remplissait d'ardeur et d'espoir.
Jamais*on ne dut se croire plus près d'an noble but , et jamais attente ne fut mieux trompée : l'armée alliée poursuivit l'amiral Hardj sans l'att^tn* dre , et se présenta ensuite devant Plymouth dao»
do4 MEMOIRES *
le dessein de s'en emparer. Un vaisseau anglais de soixante - quatre canons, qui sortait de ce port 9 fut pris par les nôtres.
Les ordres étaient donnés : Tattaque allait com. mencer, lorsqu'un vent furieux s'éleva et dispersa nos bâtimens. L'amiral Hardy , qui jusque-là n'avait osé tenter aucun effort pour secourir la rade de Plymouth , parvint à y rentrer à la faveur de cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé , nos amiraux s'efforcèrent inutilement d'attirer Ilardy au combat ; il se tint constamment à l'abri de nos atteintes.
Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes, et le découragement parmi leurs équipages. Les amiraux d'Orvilliers , Guichen , Gaston et Cordova , s'avouant vaincus non par les ennemis , mais par les élémens , regagnèrent leurs ports respectifs , et firent ainsi , par leur retraite, évanouir toutes nos chimères de combats et de gloire. Nous étions indignés.
Depuis long -temps les étrangers nous accn»
saient d'une excessive légèreté , parce que , dans les circonstances les plus graves, notre opposition et nos reproches contre le gouvernement se 9ianifestaient plutôt par des satires, pai^des bons motS; par des épigrammes et même par des chansons, que par une courageuse résistance. Bbis on aurait du penser que cette apparente légèreté
ou souvErriRS. ^o5
était Tefiet inévitable de la destruction graduelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu absolu^ ne nous laissait plus d'autre arme que celle du ridicule , doïit la puissance est plus grande qu'on ne le croit.
En d'autres pays , on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel ; nonseulement on y rampe avec servilité, mais on y garde un honteux silence. En France , au contraire , si l'on était parvenu par la force à nous empêcher d'agir , jamais au moins il ne fut pos. sible d'enchaîner nos esprits et de leur im^x)ser silence ; de sorte que , si le gouvernement jouissait pleinement de l'autorité d'action , nous savions nous emparer de l'autorité d'opinion , autorité si grande et tellement fortifiée par le point d'honneur , qu'elle fut souvent un contrepoids suffisant pour arrêter l'arbitraire dans sa marche.
Il est vrai que ceux qui osaient ainsi se permettre contre l'autorité de piquantes saillies , en étaient par fois punis par quelques disgrâces, et, comme l'abeille qui laisse son aiguillon dans la plaie, ils souffraient eux-mêmes quelque temps de la blessure qu'il avaient faite.
M. de Maurepas avait été vingt- cinq ans exilé pour une chanson. La même cause empêcha longtemps le chevalier de Boufflers d'obtenir l'avancement qu'il méritait.
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Cependant tous ces inconvéniens disparaûiaient k nos yeux , et nous les bravions pour c^er au plaisir d'attaquer Finjustice , la déraison ou Fi* ueptie du pouvoir , par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune , les sa* Ions étaient nos champs de bataille , et , ne pouvant livrer de combats réguliers , c'était par des escarmouches légères, que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu'éteint.
Au moment où Fopinion générale venait d'ezhs^ler son mécontentement contre la conduite du ministère dans cette campagne, si majestueuse k son début et si ridicule à son dénouement y il avait plu de toutes parts des pamphlets et des épigrammes ; je m'étais permis moi - même , an camp de Paramé , contre le ministre de la marine , quelques couplets qui eurent beaucoup de succès , non parce qu'ils étaient bons , mais parcei qu'ils étaient gais , malins et conformes à Fes* prit du moment On citait alors un mot de M. le duc de Choiseid : il avait dit que les montres de nos ministres retardaient toujours de six mois, et je pris ce mot pour refrain de mes couplets.
Quelques jours après mon retour à Paris , me trouvant à la chasse du roi , ce prince m'a[^la près de lui. On sait que la bonté , et, on peut même le dire , la bonhomie du caractère de et
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monarque , se cachait assez^ ordinairement sous une enveloppe un peu rude, un regard assez dur et un ton très brusque. <c On m'a appris, me ditj» il d'un air qui me parut fort sévère , que vous 3» vous êtes permis de faire des couplets très ma- » lins, très gais, mais un peu scandaleux, et qu'on » ne peut trop avouer. »
ATefforçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d'un camp, d'où j'espérais sortir pour porter ses armes en Angleterre, m'avait mis dans la néces* •ité de chercher quelques distractions à mes ennuis, a £h bien ! reprit-il^ voyons cette chanson ; 9 dites-la-moi. »
J'étais au moment de lui obéir , et de me jeter précisément par là sur l'écueil que je voulais éviter; heureusement une réflexion soudaine m'arrêta fort à propos. « Sire, lui dis-je, j'ai fait mal* » heureusement beaucoup de chansons ; aussi je 9 ne sais pas trop quelle est celle dont votre » majesté veut me parler. — Ce sont, répliqua le • roi , des couplets un peu licencieux sur les ja« 9 loux trompés. »
Alors mon trouble se dissipa ; je lui chantai tout bas ces couplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. U en rit beaucoup, et me laissa fort content de m'étre ainsi tiré , par hasard , d'un pas un peu glissant dans lequel j'a*
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vais Êiilli m'engager , et qui m'aurait probable^ ment attiré le désagrément d'un séjour forcé de deux ou trois mois dans une garnison.
L'année 1780 parut, dès son début, nous an* noncer des événemens plus importans et plus décisifs : le stathouder chercha en vain à calmer le mécontentement qu'inspirait au gouvemement britannique le parti républicain. Les Anglais, menaçant les possessions hollandaises dans llnde» dont ils convoitaient la conquête , forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs en« nemis. Les Espagnols et les Français formèrent le siège de Gibraltar ; mais l'amiral Rodney parvint à ravitailler cette place, malgré les efforts de l'amiral espagnol don Juan de Langara.
Aux Antilles, le comte de Guichen, qui avait remplacé le comte d'Estaing, soutint avec éclat l'honneur de nos armes ; il y commandait vingt* deux vaisseaux. L'amiral Rodney, son adversairei en amena vingt contre lui. Us se livrèrent bataille à trois reprises différentes. Jamais Rodney ne pot couper notre ligne. Les pertes éprouvées de part et d'autre furent à peu près égales. Cependant, dans ces trois combats, les Anglais se virent oblU gés de se retirer , et perdirent un vaisseau de guerre qui avait été criblé de boulets.
Une escadre espagnole vint alors rejoindre la nôtre et lui donner une supériorité incontestable ;
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leur jonction eut lieu entre la Martinique et la Guadeloupe, malgré tous les mouvemens de Rodney.
Le comte de Guichen se croyait déjà certain de conquérir la Jamaïque et d*autres îles; mais jamais lui et don Solano ne purent s'accorder sur leur plan d'attaque.
Les Anglais connaissaient seuls alors ces salutaires précautions, qu'enseigne la science de l'hygiène, poiw conserver la santé des équipages. Nos ministres étaient, à cet égard, dans la plus fatale incurie. Une maladie contagieuse infecta nos flottes , et les mit dans l'impossibilité de former aucune entreprise importante.
Pendant ce temps, les Américains nous adressaient de justes reproches sur l'oubli de nos promesses et sur l'abandon où nous les laissions, dans une crise qui devenait pour eux de plus en plus imminente.
Les suites de notre échec près de Savannah avaient été funestes : lord Cornwallis s'était emparé de la Géorgie et des deux Carolines; bientôt il se rendit maître de Charles town. Le parti des royalistes , qu'on appelait les torys , se relevait.
Les patriotes semblaient consternés. Les levées ne fournissaient plus d'hommes. On crut même im instant que les provinces méridionales allaient tomber sans ressource et sans résistance sous le pouvoir de l'Angleterre.
Heureusement le courage héroïque des femmes de ces contrées releva celui de leurs époux , de leurs pères et de leurs fils ; elles réveillèrent leur patriotisme par leurs prières, par leurs reproches et même par leur exemple.
Bientôt, de toutes parts, on courut aux armes, et les républicains, par un redoublement d'ardeur et de fermeté , se montrèrent si dignes des secours qu'ils demandaient à la France, que notre ministère, sortant de son indolence, se détermina enfin à leur en envoyer.
Dans le nord, Washington, inébranlable au milieu des revers, toujours ferme lorsque tout semblait autour de lui découragé, rassurait le congrès, maintenait la discipline dans son armée, contenait, sans se compromettre, les forces re* doutables de Clinton. La patrie repuisait sans cesse^ dans sa grande âme, le courage et Tardeur nécessaires pour surmonter tant d'obstacles et pom* résister à de si puissans ennemis.
Enfin la fortime vint seconder son génie : il vit arriver sur ces cotes M. de La Luzerne , nommé ministre de France, et M. de La Fayette, qui revenaient, chargés par notre gouvernement d'amioncer au congrès l'arrivée prochaine d'une armée française , commandée par le comte de Rochainbeau.
Cette nouvelle , qui ne se vérifia que cjuelquei
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mois aprèsy changea la face des affaires , et lord Coniwallis , qui en fut instruit par Clinton , se vit tout à coup arrêté dans le cours de ses vastes projets.
M. le chevalier de Ternay , commandant une escadre de sept vaisseaux et un grand nombre de bàtimens marchands, destinés à porter l'armée française en Amérique, mit à la voile de Brest au mois de mai.
La marine, qui avait épuisé tous ses moyens pour envoyer avec M. de Guichen des forces considérables aux Antilles , ne put embarquer les douze mille hommes que commandait M. le comte deRochambeau. Ainsice général ne partit qu'avec une première division composée de six mille hommes. On lui promit que la seconde ne tarderait pas à le suivre ; mais cette promesse ne fut jamais remplie.
L'escadre de M. de Ternay fut retardée dans sa marche par un coup de vent qui dispersa pendant quatre jours son convoi ; il le rallia promptement, et continua sa route.
Au sud des Bermudes, il rencontra six vaisseaux anglais : on se canonna de part et d'autre jusqu'au soir, et M. de Ternay, préférant l'exécution de ses ordres à la médiocre gloire de prendre un vaisseau anglais qui s'était compromis, continua sa marche et arriva sur les côtes de la Virginie.
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Là 9 il sut que Charlestown était pris par les Anglais, que Cornwallis avait reçu cinq mille hommes de renfort, que l'amiral Ârbuthnot croisait dans ces parages et attendait Tescadre de l'amiral Graves qui devait le rejoindre. M. de Ternay s'éloigna de la baie de Chesapeak, et entra le 17 juillet dans le port de Rhode-Island, après soixante-dix jours de navigation.
Depuis l'expédition de M. d'Estaing, les Anglais avaient évacué cette île. L'armée française y débarqua et campa près de New-Port , sa capitale. M. de Rochambeau fit promptement fortifier tous les points sur lesquels les Anglais pouvaient débarquer.
Le général Clinton , renfermé dans New- York, ayant appris l'arrivée de l'armée française, en informa par un prompt avis lord Cornwallis, et cette nouvelle l'arrêta au moment où ce général se croyait sûr de conquérir toute la Virginie.
Le débarquement de l'armée française releva les esf^érances de Washington et du congrès. Le moment était critique: le papier-monnaie américain tombait rapidement ; les levées se Élisaient avec lenteur ; l'esprit de révolte se manifestait dans l'armée, et Washington, qui avait envoyé une partie de s«s troupes dans le midi, se trouvait réduit à la défensive dans les Jerseys.
Bientôt vingt vaisseaux anglais se présentèrent
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pour attiqiier Tescadre française dans son mouillage; mais ils la trouvèrent en si bonne position qu'ils renoncèrent à leur attaque. Clinton s'était embarqué avec dix raille hommes pour descendre à Rhode-Island. Mais l'armée française, renforcée par trois mille Américains que La Fayette et le général Heats lui amenèrent, s'était mise en telle mesure de se défendre , que Clinton ne persista pas dans un projet dont il fut d'ailleurs détourné, en apprenant la marche du général Washington, qui se rapprochait de New- York.
Quelques contestations s'élevèrent entre M. de Rochambeau et les généraux américains : ceux-ci voulaient que l'armée sortît de Rhode-Island pour se réunir à l'armée de Washington, dans le but de faire le siège de New- York.
M. de Rochambeau parvint avec peine à dissua« der Washington d'une entreprise si téméraire, qui assurait la perte de Rhode-Island , sans espoir de succès contre une ville aussi bien fortifiée que New -York, et défendue par quatorze mille hommes.
Ce fut à cette époque qu'on apprit la défaite du général Gates, qui avait été complètement battu à Campden, dans le sud, par lord Cornwallis.
L'amiral Roduey vint bientôt avec toutes ses forces à New - York , tripler celles de Graves.
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Ainsi notre armée resta totalement bloquée à Rhode-Island.
Dans le même temps la trahison d'Arnold éclata : ce général américain , qui s'était précédemment couvert de gloire , vendant alors sa conscience et sa patrie aux Anglais , voulait leur livrer la forteresse de West-Point sur la rivière d'Hudson. Cette place était le dépôt des munitions américaines ^ et on la regardait comme la i^lef des États-Unis.
L'imprudence d'un jeune officier anglais, le major André, découvrit cette intrigue; il fut arrêté et condamné à mort comme espion. Mallieureusement le traître Arnold , instruit à temps , trouva le moyen de s'échapper et de se rendre à New -York , où il offrit aux Anglais son coupable courage et sa perfide épée.
L'amiral Rodney repartit au mois de novembre pour les lies. Arbuthnot, avec douze vaisseaux, continua le blocus de Bhode-Island pendant tout l'hiver.
^ Washington envoya le général Green dans la Virginie , afin d'y rassembler les débris de l'armée de Gates.
Le chevalier de Tcrnay mourut à New-Port, et le chevalier Destouches , le plus ancien après lui, prit le commandement de l'escadre française.
Notre stagnation forcée, et les revers des Américains dans le midi , découragèrent ime grande
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partie de Taraiée de Washington ; elle se mutina ouvertement , et le héros de TAmérique , pour ramener les rebelles à Tordre, déploya un rare mélange de douceur et de fermeté, qui contribua autant à sa gloire que ses plus brillans succès militaires.
Cependant le traître Arnold, à la tête de quelques troupes anglaises , s'embarqua à New- York , descendit en Virginie dans la baie de Chesapeak , et commit dans cette contrée les plus affreux excès. Ses talens militaires , éprouvés plus noblement ailleurs, ne rencontrèrent dans la Virginie que des milices mat organisées qui ne pouvaient lui résister.
Dans Cette détresse, le congrès envoya en France le colonel Lawrens, aide de camp de Washington. Le père de cet officier, après avoir présidé le congrès , avait été pris et renfermé dans la tour de Londres. L'objet de la mission du colonel était d'apprendre à la cour de Versailles l'état critique de sa patrie, et de solliciter pour elle de prompts secours.
Malgré tous les désavantages de la position de l'armée française, le chevalier Destouches, dans l'espoir d'arrêter les funestes opérations d'Arnold en Virginie, forma une petite escadre, composée d'un vaisseau de ligne et de trois firégates, sous le» ordres de M. de Tilly.
ai6 MÉMOIRE»
Celui - ci remplit en partie sa mission : ayant appareillé la nuit secrètement, il arriva à Temboucliure de la rivière Elisabeth, la remonta, fit plusieurs prises , et s'empara du vaisseau le Eomidusj de quarante canons. Un terrible coup de vent, qui survint à cette époque, démâta deux vaisseaux anglais, et en jeta deux autres à la côte.
IVIiVI. de Rochambeau et Destouches , informés de ce désastre, en profitèrent, et, tandis que le général Washington envoyait La Fayette avec mille hommes pour se réunir contre Arnold aux milices de Virginie , M. de Rochambeau chargea M. Destouches de conduire un détachement de la même force, afin de le réunira celui de I^a Fayette pour attaquer Arnold dans Portsmouth. M. de Vioménil commandait cette expédition. Ml Destouches partit avec huit vaisseaux, et rencontra près de la baie de Chesapeak l'escadre anglaise de l'amiral Graves. Les deux armées étaient d'égales forces : le combat s'engagea. Il fut vif et meurtrier. MM. de Marigny et de La Clocheterie s'y distinguèrent Trois vaisseaux anglais et deux français furent totalement dégréés. Le marquis de Laval fut blessé dans cette action. L'escadre anglaise s'éloigna la première du champ de bataille. M. Destouches et M. de Vioménil revinrent à New-Port.
On apprit, quelque temps après , que le général Green, qui se battait vaillamment en Virginie
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contre lord Rawdon et lord Cornwallis, les contenait toujours par d'habiles mouvemens , quoiqu'il eût été trois fois forcé à la retraite dans trois combats où la gloire du vaincu avait égalé celle du vainqueur.
M. de Rochambeau ne tarda pas à recevoir des nouvelles de France, Le ministère était changé : M. de Castries avait le département de la marine, et, peu de temps après, mon père remplaça M. de Moiitbarrey dans celui de la guerre.
M. de la Peyrouse apporta sur une frégate , à M. de Rochambeau , quinze cent mille francs et l'espérance de nouveaux secours.
Dans le midi , la Fayette, réuni en Virginie au baron de Stuben et aux milices virginiennes , har^ cela continuellement l'ennemi, l'attaquant à Timproviste, évitant son atteinte par des retraites habiles , et trouvant moyen de l'arrêter en occupant de fortes positions.
Ce fut alors que les généraux Washington et Rochambeau conçurent le projet de se réunir près de la rivière d'IIudson , de menacer New- York , afin de pouvoir ensuite , si les circonstances le permettaient, marcher au secoui's de la Virginie.
Washington , en attendant le moment propice à l'exécution de ce dessein , envoya le général Vaine , avec la ligne de Peusylvanie , pour renforcer l'armée du général La Fayette.
Au début de cette campagne difficile , Tannée de La Fayette manquait de tout , argent , habits , linge et tentes. Le patriotisme mémorable des dames de Baltimore pourvut à tous ces besoins.
Bientôt on vit arriver à Boston le chef d'escadre Barras , destiné à remplacer le chevalier de Ternay. Il apprit à M. de Rochambeau que M. de SufTren était parti de France pour aller aux Indes, et que M. le comte de Grasse , avec une forte armée , devait se rendre d'abord aux Antilles , et venir ensuite , sur les côtes des Etats ^ Unis , dégager notre escadre que les Anglais bloquaient presque constamment.
Le ministère français laissait au comte de Rochambeau la liberté de combiner avec Washington et le comte de Grasse les expéditions qu'il jugerait convenable de tenter, soit dans le nord, soit dans le sud de l'Amérique. Ainsi , conformément aux dépéclies de M. de Castries et de mon père, il se tint une conférence, à Wether-Fîdd, entre les généraux Rochambeau , Washington , Knox et Chastellux. Une apparition de l'escadre anglaise empêcha le chef d escadre Barras de se trouver à cette conférence.
Washington , soit dans le dessein de tromper Clinton , soit que ce fût réellement son opinion , fit résoudre qu'on se disposerait à attaquer New- York , quoique M. de Rochambeau eût d'abord
proposé de diriger les armées alliées sur la Chesapeak.
On expédia un a^iso à M. de Grasse afin de lui apprendre le plan qu'on venait de former , et pour le prier de coopérer par ses forces à son succès. On verra bientôt que le projet relatif à l'expédition de la Virginie prévalut.
Au moment où M. de Rochambeau et son armée avaient reçu l'ordre de partir pour l'Amérique , le vicomte de Noailles , mon neveu , avait trouvé , par son crédit et par celui de sa famille , le moyen de parvenir à son but ; et , nommé à l'emploi de colonel en second du régiment de Soissonnais , il s'était embarqué à la tète de ce corps pour les États-Unis.
Ainsi, des trois amis qui, les premiers en France, avaient formé le dessein- de combattre pour la cause américaine , je restais le seul que la fortune s'obstinait à enchaîner dans nos garnisons. J'en étais désolé; mais le soudain changement qui s'opéra dans notre gouvernement, vint soutenir mon courage et ressusciter mon espoir.
L'opinion générale s'était si clairement manifestée contre deux de nos ministres , que la cour sentit la nécessité cie choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l'activité qu'elle exigeait. Ce fut dans cette circonstance que le roi confia à mon père le ministère de la
StlO la.ÉAIOlRLS
guerre et donna celui de la marine au marquis de Castries.
La nomination de M. de Castries précéda cependant de quelques mois celle de mon père. On était généralement alors très mécontent de la conduite du prince de Montbarrey et de celle de M. de Sartines.
Celui-ci s'était à la vérité distingué par une grande habileté dans l'administration de la police; mais ce n'était pas une raison pour qu'il devint un bon ministre de la marine, et certes la légèreté seule de M. de Maurepas pouvait expliquer un pareil choix.
Cependant comme il l'avait fait nommer , il le soutint quelque temps contre l'opinion publique. Mais, M. Necker ayant déclaré que l'administration de ce département se trouvait grevée d'une dette de vingt millions , le roi se décida à renvoyer M. de Sartines.
Je ne sais trop par quel motif nos rois n*onl presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine h. un marin ; mais les faits prouvent que chez eux ce préjugé ou ce principe a toujours été constant.
Dans ce temps la reine exerçait une grande influence sur son époux, et cherchait de bonne foi à n'user de son crédit que pour le bien gêné* rai : aussi elle consultait autant qu'elle le pouvait
ou SOUVENIRS. aai
l'opinion publique ; et , malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie , madame de Polignac, son amie, lui disait la vérité , et lui conseillait de ne porter son intérêt que sur des personnes universellement estimées.
La cause en était toute naturelle : madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé les portraits. Elle était sans ambition poiu* sa famille , sans avidité pour ellemême ; les honneurs , qu'elle avait fuis , étaient venus la chercher. Il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère , c'était Marie- Antoinette et non la reine qu'elle aimait; et, dans tous les conseils qu'elle lui donnait, elle n'avait pour but que sa considération et sa gloire.
Les hommes de sa société intime n'étaient exempts ni d'intrigue ni d'ambition ; mais ils n'auraient pas été liés avec elle, s'ils n'eussent été distingués par un honneur déjicat et par des sentimens élevés. Ainsi, par leurs qualités, ils secondaient les vues honnêtes et utiles de madame d# Polignac, tandis que de son côté elle parvenait , par sa douceur et par sa raison , à modérer leur caractère et à retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.
Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas , trop disposé , par son esprit léger et par de vieilles habitudes, à se lais-
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ser plutôt diriger dans ses choix par l'intrigue que par le mérite.
M. de Castries avait inérité et obtenu Testime générale par sa probité , par son instruction , par son activité, par son courage; on le regardait comme un de nos meilleurs officiers généraux; il ne brillait point par un génie vaste et éclatant; mais par une raison ferme, froide, éclairée, qualité bien préférable pour un administrateur à celle d'un esprit plus brillant et moins réglé.
La reine, excitée par son amie, proposa au roi la nomination de M. de Castries. M. Necker seconda puissamment ses vues , et M. de Maurepas, cette fois, leur opposa peu de résistance.
li n'en fut pas de même à l'égard de la nomination de mon père. Le premier ministre, non par force, mais plutôt par faiblesse, soutenait avec ténacité M. le prince de Montbarrey , qui n*avait dû son élévation au ministère de la guerre qu'à l'amitié , aux instances et au crédit de madame de Maurepas.
M. de Montbarrey, officier-général très brave et spirituel, n'aimait point le travail, ne savait point résister aux sollicitations des femmes, et se laissait gouverner par ses bureaux; partout on se plaignait avec raison du relâchement que sa fiû-
blesse souffrait dans la discipline.
Il voidait le bien , mais il n'avait pas la fermeté
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de le faire. Cédant aux iroportunités , aux sollicitations des courtisans, il échouait contre un écueil où se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la justice, l'ordre et la règle 'sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceuxlà mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt privé , les en puniront promptement et se rallieront avec ingratitude à l'opinion publique qui les renversera.
Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Montbarrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas. Mais, si l'on était d'accord à la cour pour l'éloigner, on fut, pendant quelques mois, loin de s'entendre pour lui donner un successeur.
La reine avait su, par les personnes qu'elle consultait , que mon père jouissait dans toute l'armée d'une considération méritée par ses longs services, par ses nombreuses blessures, par son application à étudier, à connaître toutes les parties de l'art de la guerre et de l'administration militaire. On vantait sa justice inflexible, sa modération, son zèle pour la discipline, et son désintéressement.
Il lui manquait, à la vérité, deux qualités bien nécessaires pour arriver à une haute fortune : il n'était ni adroit comme courtisan , ni mobile dans ses principes. Tout intérêt disparaissait à ses yeux
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dès qu'il lui semblait opposé à son devoir; sa franchise était un peu rude : il savait servir et non plaire; c'était en un mot un parfait homme de bien, mais un assez malhabile homme de cour.
Aussi, quoiqu'il fut appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses, et consulté par tous les ministres dans toutes les affaires qui exigeaient de la sagesse et des lumières, on ne pensait plus à lui dès qu'il était question de faveur, et jamais sa modestie ne l'aurait fait arriver ni même songer au ministère.
Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis, qui se trouvaient précisément être ceux de miulamc de Polignac. L'opinion de M. Necker et de M. dcCastries les seconda; tous agirent même long-temps à son insu.
Comme la reine n'avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu'on lui dit de mon père^ assurée qu'elle allait conseiller un bon choix , elle en parla vivement au roi , qui ne cherchait et ne voulait que des hommes capables de réaliser ses sages et vertueuses intentions pour le bonheur de la France.
Dans le premier moment M. de Maurepas fut assez embarrassé sur la conduite qu'il devait tenir : ami intime de ma grand'mère , sa contemporaine, il connaissait mieux qui* personne mon
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ou SOUVENIRS. a a 5 j
père, et ne pouvait en conscience rien objecter I
contre lui. \
Cependant plus cette nomination lui paraissait l
faite pour être approuvée, plus elle rendait cer- I
tain à ses yeux le renvoi de M. de Montbarrey, \
que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste. \
Le hasard le servit mieux que ses réflexions : |
mon père , à peine convalescent d'une longue et ^
violente attaque de goutte, se hâta trop de venir \
remercier la reine des bontés qu'elle lui témoignait. Il se montra donc à la cour, pâle , faible , et pouvant à peine marcher.
M. de Maurepas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait I
donné un conseil ridicule, en l'engageant à confier le ministère, qui exigeait le plus de travail et d'activité , à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.
Le roi le crut, et en parla à la reine avec assez d'humeur. Cette princesse reprocha vivement à madame de Polignac de l'avoir ainsi compromise.
Madame de Polignac était douce , mais fière ; blessée des reproches et du ton de la reine , elle lui offrit sa démission. La reine, qui l'aimait beaucoup, effrayée à la seule idée d'une telle séparation , l'apaisa par les assurances de la plus tendre amitié, écouta ses explications, enfutsatif^ I. ï5
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faite, et persista dans ses démarches pour mon père.
Cependant le roi était irrésolu, et les espérances de M. de Maurepas se relevaient par celte irrésolution. Ce fut M. de Montbarrey qui mit lui-même un terme à cette incertitudie : justement mécontent du rôle peu convenable que l'inopportune protection de madame de Maurepas lui £nsait jouer, il prit un très noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment où Ton s'y attendait le moins, il supplia le roi d'accoter sa démission.
Comme on ignorait cette démarche , on n'eut point le temps d'agir pour en profiter; mais M. de Maurepas, qui ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit au roi de mon père, lui indiqua, je ne sais d'après quel avLs, M. le comte de Vujwégat pour remplacer M. de Montbarrey.
Ce choix assurément n'avait rien que d'honorable : M. de Puységur était un officier général distingué, sage, expérimenté; il était depuis très long-temps lié d'amitié avec mon père. Je me souviens même qu'à cette occasion il vint le trouver, et que tous deux, peu désireux des places, mais très dignes de les occuper, se promirent de laisser faire la fortune, et de n'agir en aucune sorte Tua contre l'autre.
Cependant madame de Polignac , ayant appris par la reine que le roi était disposé à se décider
ou SOUVENlnS. 2^7
4^ j^veur de M. de Puységur , dit à cette princesse qu'il était de so^ iatérét et de sa dignité de ne point laisser, sans motif, le crédit de M. de ^urep^ triompher du sien.
La reine, dont Tamour-propre se sentait blessé, alla >chez le roi , y fit venir en sa présence M. de Maurepas , reprocha à ce ministre de s'être laissé tromper ou d avoir trompé lui-même le roi, en représentant mon père comme infirme et comme incapable par la de soutenir le fardeau du mi-^ nistère.
Elle lui demanda en même temps s'il avait quelque autre motif raisonnable pour s'opposer au conseil qu'elle avait donné. M. de Maurepas em. barrasse ne put rien répondre ; il fit même l'éloge de mon père, et le roi lui donna Tordre de l'informer qu'il était nommé ministre de la guerre.
Tout devait faire présager de grands événemens €t d'heureux succèl^, puisque les affaires étaient confiées à des hommes fermes, actifs, habiles, expérimentés, et animés d'un zèle ardent et sincère pour la patrie comme pour le roi.
D'ailleurs le concert le plus intime existait entre MM. Necker, de Castries, de Vergennes'et mon père. Un seul obstacle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts : c'était l'indolence et la légèreté de M. de Manrepas^ que toute résolution hardie effrayait
Le seul but de ce vieillard insouciant était de passer paisiblement le peu de temps qui lui restait à vivre ; il voulait , pour ainsi dire, afin de n'être agité par aucune inquiétude, que le roi ne régnât qu'au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excité des plaintes et des cabales , tout vaste plan de campagne où Ton n'achète de grands succès que par de grands risques , il aurait désiré qu'on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.
Son indécision entravait les délibérations; les petites intrigues l'occupaient plus que les grands intérêts de l'État. Il ne traitait les matières les plus graves qu'en plaisantant, et le sceptre qu'on lui confiait , ne semblait qu'un hochet fait pour amuser sa vieille enfance.
Au reste son vœu fut accompli : ses derniers jours ne virent point d'orageS. Vers la fin de l'année 1781 , il mourut, ou plutôt s'endormit tran« quillement, laissant ainsi Louis XVI hors de tutelle, libre de suivre des conseils plus fermes et pins utiles.
I^ roi ne nomma point de premier ministre, et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.
Quelques mois auparavant, M. Necker, qui administrait avec habileté les finances, prit une
ou SOUVENIRS. aag
résolution qui fut jugé« grande et utile par les uns, dangereuse et préjudiciable par les autres : il fit imprimer et publier le compte des finances , tel qu'il l'avait rendu au roi.
Cette innovation, sans exemple en France, y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation , étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur l'étendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. C'était pour tous les Français , et même pour les classes les plus éclairées, le véritable arcanum imperii.
Cet appel à l'opinion était un appel à la liberté : dès que le public eut satisfait sa curiosité sur ces grands objets, qu'on avait toujours dérobés à ses* yeux, il discuta, loua, fronda et jugea*
La nation, réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts, ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu'en fait de comptes et d'impôts, elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu'elle avait le droit d'examiner^ d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait.
Cette opinion , rapidement formée , se manifesta graduellement jusqu'à Finstant où, quelques années après , elle éclata avec une violence imprévue.
a3ô MÉMOIKKâ
Le roi , M. Necher et les autres minières ne prévirent point ce résultat d'une démarche qud leur probité et leur amour pour le bien public leur dictaient. Comme il n'entrait dans leur esprit que des idées d'utilité générale , ils ne croyaient rien avoir à cacher : la vertu est comme la vérité, elle aime à se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple, quand on ne s'occupe qu'à le rendre hefireux ?
Guidé par les mêmes motifs et par les mètnes conseils , le roi abolit ki corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les tristei vestiges des siècles de barbarie.
Enfin M. Necker, qui espérait fonder un s^tème de crédit, source inépuisable de richesses^ mais qui ne peut s'établir que par la confiance^ conçut le projet de former dans tout le royanme des administrations provinciales.
C'était le vrai moyen d'accoutumer les propriétaires à connaître la chose publique» et à s*^ intéresser. C'était nous délivrer des inconvénient d'une concentration administrative, injuste quand elle est excessive, et d'autant plus funeste qu'elle paralyse la volonté nationale, qu'elle isole lè gotf^ vernement en le séparant des peuples , qu'elle fiut dépendre les intérêts des communes des caprices des bureaux, et qu'elle veut tout étreindr^s et tout diriger.
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. Certes , si ce plan qu'on a tant attaqué , et qui était si conforme aux paternelles intentions du roi , eût triomphé des obstacles que l'intrigue lui opposa , au lieu de courir imprudemment à une liberté chimérique par les secousses violentes d'une orageuse révolution , l'éducation nationale se serait /iaite gradueUement ; les réformes salutaires seraient arrivées peu à peu ; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au trône des lumières et des appuis ; l'autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé , qui aurait centuplé sa force , et la vraie liberté se ^rait naturalisée chez nous sans efforts, au lieu d'y apparaître comme une puissance hos-* tile qui envahit , qui renverse , qui nivelle, et devant laquelle les anciens pouvoirs , les anciennes supériorités, les antiqnes lois et les vieilles coutumes sont forcés , après un combat court , mais adiamé, de céder ou de périr.
Mais , puisque le sort ne voulait paâ qu'09 suivît avec fermeté ce sage plan, proposé par le ministère et adopté par le roi, il aurait peut-être été à désirer qu'on^'n'en eût pas conçu et émis l'idée : car plus un tel deçsein , qui ne pouvait rester ignoré, était grand, juste, utile, populaire, plus l'opinion pubUque s'irrita contré les intérêts privés qui en empêchèrent le succès, et ce fut ^eut-être
là un des principaux germes des discordes Citales
2 3^ BIKMOIRES
qui s'élevèrent depuis eiitre la classe plébéienne et les premiers ordres de TÉtat.
M. Necker avait, par des moyens simples, donné d'immenses ressources au gouvernement, pour soutenir les dépenses de la guerre sans augmenter les impots, et même, au contraire, en en allégeant le poids; il avait rempli le trésor par des emprunts viagers, dont l'intérêt devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.
C'était bien conduire les affaires, mais mal connaître les hommes. Il ignorait la puissance et le nombre des personnages, tant grands que subalternes , intéressés aux abus. Il l'apprit trop tôt à ses dépens : les intérêts privés remportèrent la victoire sur l'intérêt général. L'État fut sacrifié à la cour , l'économie au luxe , la sagesse à la vanité.
De toutes parts l'orage éclata. Les ennemis de W. Necker profitèrent d'une faute de son amourpr« pre; peu satisfait du titre de directeur général des finances , il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi.
Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tenir le gouvernail de l'État ; les grands s'offensèrent des prétentions d'un simple banquier de Genève. Tous l'accusèrent d'orgueil et d'ambition.
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La confiance du roi fut ébranlée; et, comme son principal défaut était de se trop méfier de ses propres lumières, il crut entendre l'opinion publique en écoutant la voix de la plus grande partie des courtisans qui entouraient son trône. Surmontant ses propres affections, il céda; et M. Necker se vit éloigné des affaires par les mêmes adversaires qui avaient obtenu le sacrifice de M. Turgot , et décidé la retraite de M. de Malesherbes.
Cette disgrâce , dont j'anticipe un peu la date , parce que le cours de mes réflexions m'y entraîne , n'arriva qu'après le succès militaire que l'habileté de ce ministre avait facilité. Sa retraite laissa de longs souvenirs et de longues traces; toutes les branches de l'administration en souffrirent.
Cependant, si Ton perdit ainsi tous les bons résultats qu'on pouvait attendre de l'habileté de M. Necker, on profita quelque temps du bien qu'il avait fait , des ressources qu'il avait créées ; et les autres ministres, qui prirent vainement sa défense, surent tirer un grand parti des moyens pécuniaires qu'il laissait en leur pouvoir.
La campagne de 1781 , qui vit tant de mers couvertes de nos vaisseaux , tant d'îles tombées en notre puissance, et tant de triomphes éclatans remportés par nos armes dans l'Amérique et dans.
934 MESrOIllES
riiide^ sera toujours pour la monarchie une époque mémorable et glorieuse.
Le roi , grâce à l'adresse de M. de Yergennes , était parvenu à former contre l'Angleterre une ligue maritime redoutable. La violence des Anglais y qui avaient insulté la Hollande dans les Antilles, envahi et dévasté les îles de Saint-Eustache, de Saint-Martin et de Saba, réveilla Fesprit public dans les Provinces-'Unies, et cette république prit les armes pour joindre ses forces aux nôtres et venger ses affronts.
L'Espagne nous secourut puissamment dès que nous lui fîmes entrevoir l'espérance de reconquérir les îles Baléares^ Gibraltar, la Floride et la Jamaïque. La neutralité du reste de TEarope^ difficile à obtenir dans tous les temps , était assurée, et même le projet formé par les puissances du Nord de contraindre l'orgueil britannique à respecter les pavillons neutres et à laisser les mers libres , nous donnait quelque espoir d^engager ces puissances, si la guerre se prolongeait, à y prendre dans la suite avec nous une part active.
Tout obstacle politique et financier étant ainsi aplani par M. de Vergennes et par M. Necker, il ne restait plus aux ministres de la guerre et de bt marine qu*à triompher, par leurs combinaisons et par leur activité, des autres di£ScuItés quef
y;f'iiM
ou souvEîîins. a35
BOUS Opposaient les fautes déjà coimnisès par lèurà prédécesseurs , et les immenses ressources de lâ puissance que nous avions à combattre.
Partout la situation de nos affaires présentait un aspect alarmant : nous avons déjà parlé de la détresse des armées américaines dans le nord , dans le midi, et de la situation pénible oh se trouvait M. de Rochambeaii , à la tête de f roupe^ trop peu nombreuses et continuellement falo* quées à New-Port.
Le retour ihopiné du comte de Gtiiehen en Frarice laissait les Antilles à la merci des Anglais. Déjà on les voyait maîtres des îles hollandaises , ainsi que des colonies de Surinam, d'Essequibo et de Demerari.
L'amiral Rodney parcourait sans rivaux la mer. L'intrépide Lamotte - Piquet , commandant utte escadre peu nombreuse^ lui prouva seul alors que le pavillon français existait encore. Ce brave
général , par une attaque heureuse et vive, s'empara d'un convoi qui portait tme partie des trésors arrachés aux Hollandais par Tavidité britannique.
L'Espagne consumait inutilement trop de forces de terre et de mer a« siège de Gibraltar, forteresse imprenable ^ et dont elfe aurait ptL obtenir la restitution, en s'occupant avec nùus de moyens plus efficaces pour attaquer les côtés
s36 MI^MOIRES
de TAngleterre, et pour détruire sa puissance maritime.
L'Inde, abandonnée par nous, tetobait tout entière au pouvoir des Anglais , qui suivaient . avec habileté , dans cette partie du monde , les plans que nous avaient inutilement tracés le génie à la foi sage et hardi de Dupleix et celui de La Bourdonnaye. Hyder-Ali , sans secours, défendait avec opiniâtreté , mais sans succès , soa indépendance.
Tel était alors le triste tableau de notre situation militaire dans les deux mondes. Mais Tactivité des efforts, la justesse des combinaisons, Thabileté des plans, la précision des instructions des nouveaux ministres, l'union intime qui existait en^ tr eiix , l'intrépidité des chefs et le courage des troupes chargées d'exécuter leurs ordres, changèrent, en peu de mois, nos craintes en espérances et nos revers en triomphes.
Des côtes de l'Amérique jusqu'à celles de l'Afrique et aux rivages de l'Inde, la gloire accompagna nos ai*mes. L'Amérique fut délivrée, les colonies hollandaises restituées, plusieurs colonies anglaises conquises , ainsi que la Floride et les lies Baléares, qui furent rendues à l'Kspagne; enfin Ilyder-Ali fut secouru ; nos possessions dans l'Inde rentrèrent en notre pouvoir; Suffren immortalisa son nom et nos armes.
Jir
ou souvîanRs. 187
Le ministère britannique, découragé, laissait tomber de ses mains les rênes du gouvernement, que lui enleva une victorieuse opposition. Les chefs des armées anglaises , réduits à la défensive , se renfermèrent dans les forteresses de Charlestown et de New -York; et deux ans après, malgré une grande victoire navale remportée sur nous par la fortune de Rodney, le gouvernement britan* nique, perdant tout espoir d'enchaîner de nouveau l'Amérique , et voyant nos armées prêtes à enlever le reste de ses possessions dans les Antilles, fut contraint de reconnaître, en 1783, Tindépendance des États-Unis, et Louis XVI fit signer aux Anglais la paix la plus désastreuse pour eux, et la plus glorieuse que depuis long-temps les rois dg France eussent conclue.
Tels furent les heureux résultats d'une guerre si malheureusement commencée, résultats dont l'éclat illustra le règne de Louis XVI , et qui doivent justement consacrer la mémoire des ministres que ce vertueux prince avait honorés de sa confiance.
Il ne suffit point de retracer ici en peu de lignes le tableau de ces briilans succès , et je crois nécessaire de dire quelques mots sur les moyens qu'on prit pour atteindre ce but glorieux. L'objet principal des ministres du roi était d'assurer l'indépendance des États-Unis et d'en-
a 38 AliMOlllES
Iwer ces treize riches proTiiiccs à T Angleterre.
Nous avons déjà dit que M. le comte de Grasse était muni d'instructions qui lui ordonnaient de coopérer , avec ses forces navales et des troupes prises dans les Antilles, aux expéditions que les armées combinées de Washington et de Rocharabeau voudraient entreprendre , soit dans le nord , soit dans le sud de l'Amérique. Ces instructions, le concert intime des deux généraux, l'habileté du plan définitif qu'ils arrêtèrent, et leur rapide exécution, décidèrent et fixèrent la fortune.
C'était une belle et vaste idée que de d^loquer Rhode-Island , de tromper Clinton, de le renfer^ mer ainsi dans New- York, de retenir par la même erreur Comwallis en Virginie, et d'envoyer assec à temps du port de Brest , et ensuite des AntillfB, dans la baie de Chesapeak, une grande armée navale, dans le dessein d'oter à ce même Comwallis tout espoir de retraite et d'embarquement, à Tinstant précis où Washington, Rochambeau et I^ Fayette, réunis, viendraient l'attaquer et le forcer dans ses derniers retranchemens ; mais M vaste plan demiuidait pour son succès un conooors admirable de combinaisons, de rupidité et méaie de fortune: car, dans une pareille opération, combinée de si loin et dont Texéculion partait de tant de points différens, les caprices du sort et l'inconstance des vents pouvaient facilement dé-
ou souvESTiRs. a 39
jouer tous les calculs de la sagesse et tous les efforts du courage.
Enfin, si ce grand projet, qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des
hommes d*un talent supérieur , il fallut , pour le faire réussir , toute l'audace du comte de Grasse , toute l'habileté de Washington soutenue par Inactivité de Barras , par la vaillance de La Fayette , par la sagesse , par l'expérience du comte de Rochambeau, par l'héroïque intrépidité de nos marins et de nos troupes, ainsi que par la valeur des milices américaines, qui combattirent alors conmae de vieux soldats.
Tandis que quarante mille hommes cantonnés sur i;los côtes, et que les flottes espagnole et française, parcourant la Manche , répandaient en Angleterre de vives inquiétudes , et obligeaient le gouvernement britannique à concentrer ses forces navales pour défendre son propre territoire, le comte de Grasse , parti de Brest avec vingt-un vaisseaux, des troupes de débarquement, des munitions abondantes et d'habiles instructions , arrivait à la vue de la Martinique.
L'amiral Hood l'attendait au passage, et, quoique cet amiral n'eût pu réunir sous ses ordres que dix-sept bâtimens de guerre , il attaqua vail* lamment l'armée française, dans l'espoir de s'emparer du convoi qui la suivait : ses efforts furenf
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!l4o M^MOJIIES
vains. II se vit repoussé avec perte, et notre convoi entra tout entier dans le port.
MlM. de Bouille et de Blanchelande s'emparèrent rapidement de l'ile de Tabago. Rodney tenta inutilement de la défendre ; il fut forcé à la retraite, et ramena en Angleterre ses vaisseaux, dont un grand nombre étaient grièvement maltraités.
M. de Grasse s'était ainsi rendu maître de la mer; ayant fait embarquer sur sa flotte un corps de trois mille hommes commandés par M. le marquis de Saint-Simon , il fit voile pour les États-Unis et entra sans obstacle dans la baie de Chesapeak.
L'armée française du nord, conformément aux résolutions prises dans la conférence de Wether- Field, avait quitté New -Port, s'était portée sur les bords de la rivière d'IIudson , et avait ainsi rejoint l'armée américaine. On avait laissé dans Rhodelsland un fort détachement sous les ordres de M. de Choisy. La flotte française y était restée.
Le chef d'escadre qui la commandait, M. de Barras, prouva, dans cette circonstance, qu'il écoutait plus l'intérêt de sa patrie que celui de son ambition. Dans un conseil de guerre tenu à New-Port , il déclara que , bien qu'il fût l'ancien de M. le comte de Grasse, nommé récemment
ou souvEiiifts. 'a4i
Heutenafit-général , dès que celui - ci paraîtrait avec son armée sur ces tôtes>ii itiéttrait à la voile pour servir sous ses ordres , mais qu*après cette campagne il n'en ferait pas une Seconde ; ne voulant plus supporter un pareil désagrément. *
Washington et Rochambeau , réunis , àppriréu ^ que le général Green avait remporté- quelques siic* ces sur lord Rawdon , mais que lord Cornwallis , k la tête de huit mille hommes , serrait de jÉflk le général La Fayette, qui n'avait d'autre r^ source que de se retirer de rivière en rivièrjp;' pour aller au devant du général Vaine, qui lui amenait la ligne de Pensylvanie. Ces nouvelles confirmaient dans son opinion le coiqte de Rochambeau , qui préférait toujours une expédition dans le sud à l'opération commencée contre New- York.
Cependant les deux armées combinées établirent leur camp à Philippsbourg , à trois lieues de Ringsbridge , premier poste des Anglais dans l'ile de New- York. Ce mouvement eut un résultat très avantageux : car Clinton avait reçu de Londres l'ordre de s'embarquer pour descendre sur les côtes de la Pensylvanie ; et l'approche des armées américaine et française Tempêchant de suivre ce projet, le retint dans New- York.
En même temps lord Cornwallis, dans le midi, inquiet de ces nouvelles et n'ayant pu parvenir à 1. i6
!K i4 VÉMOIBES
tié dans le secret des généraux , remplit sa mi^ ston avec une rare intelligence , se fit canonner par les batteries de Clinton, qui, trompé par toutes ces habiles démonstrations , n''envoTa au- €un secours à Cornwallis, et lui écrivit même ]K>ur lui en demander, tandis que les armées alliées s'avançaient à marches forcées vers la Virginie.
T^s deux armées, continuant leur marche, passèrcut la Delaware, traversèrent Philadelphie et défilèrent sous les yeux du congrès. Là, on apprit que Tamiral Hood , arrivé devant New-York , s'était réimi à Tamiral Graves, et Faisait Yoile vers la baie de Chesapeak. Heureusement on sut au même instant que le comte de Grasse Tavait prévenu , et était entré dans cette baie avec vingtsix vaisseaux de guerre.
Les généraux Washington et Rochambeau , ac^ célérant la marche de leurs troupes > prirent les devans et arrivèrent le 1 4 septembre à Williamsbourp, où ils trouvèrent les divisions de La Fayette et de Saint-Simon , qui avaient pris une forte position pour les attendre.
Lord Cornwallis s'était retranché à Glocester et à York. Il avait barré la rivière d'York avec des vaisseaux embossés et quelques bâtimens cou* lés; le sort venait de lui enlever tout espoir de s'embarquer, et d'échapper aux forces redoutables (pii venaient l'assaillir.
ou souYEiurRs. a45
Le 1 4 9 Tannée navale anglaise , forte de vingt vaisseaux, s'étant montrée au cap Charles , M. de Grasse était sorti avec vingt-quatre voiles pour l'attaquer; son avant-garde, commandée par M. de Bougainville, engagea le combat vivement. Après quelques heures de résistance^ la yictoire des Fran. çais fut complète. L'amiral ennemi prit la fuite et se vit obligé de brûler uix de ses vaisseaux ; quatre autres fureixt démâtés.
Pendant cette action , M. de Barras avec son escadre était entré dans la baie, y avait débar«« que l'artillerie de siège , Le détachement de Choisy, et s'était emparé de deux frégates anglaises. M. de Grasse envoya plusieurs bâtimens à Annapolis, d'où ils transportèrent à Jamestown des troupes françaises commandées par M. de Vioménil.
•Toutes les forces combinées étant ainsi réunies. L'investissement d'York fut exécuté par les Français , sans perdre un seul homme. Le 29 , Tannée américaine , ayant traversé des marais , y appuya sa gauche, étendit sa droite jusqu'à la rivière d'York, et compléta ainsi l'investissement.
Le corps de Lauzun et des milices américaines se placèrent sur le chemin de Glocester. Corq^ wallis , quittant son camp de Pigeons-Isie , se r:eiiferma dans Tenceinte des retrancheraens de la ville d'York.
M. de Lauzun, appuyé par quelques milices, attaqua vivement les dragons de Tarlcton, qui furent obligés de se retirer dans la ville; et M. de (Sioisy poussa ses postes avancés jusqu^à un mille de Glocester.
Sur ces entrefaites on apprit qu'Arnold , forcé d'abandonner le sud, avait été envoyé dans le Connectiait, et que là, livrant avec furie cette province , où il était né , aux plus affreux ravages , il avait incendié New-London , percé de son épée le brave colonel Lidger qui lui présentait la sienne pour se rendre, massaci'é la garnison d*un fort dont il s'empara, et brûlé tous les bâtimens de commerce (jui se trouvaient dans le port.
Ce traître méritait , par ces atrocités , la haine et le mépris qu'il inspirait à ses compatriotes. On raconte qu'étant en Virginie, poursuivi assez vivement , il demanda à un soldat américain prisonnier ce que ses concitoyens auraient fait de lui s'ils l'avaient pris : « Nous aurions , lui dit ï> le soldat , séparé de ton corps ta jambe blés- » soc au service de la patrie , et pendu le reste. «
Clinton avait inutilement espéré que le bruit de cette diversion arrêterait les armées alliées dans leur marche. Ce général vit arriver dans le même temps à New- York l'amiral Digby, trois vaisseaux, des troupes de terre, et le prince Guillaume-Henri,
ou SOUVKNIKS. ^47
fils du roi d'Angleterre , nommé gouverneur de Virginie par son père; faisant alors les préparatifs de son embarquement, il conçut le dessein de venir avec son armée et vingt-six vaisseaux secourir Cornwallis; mais on verra qu'il n'était plus temps.
Yorktown, couverte presque totalement par lïn marais, était de plus défendue par des retranchemens palissades que couvraient un ouvrage à cornes et deux redoutes, en avant desquelles se trouvaient de nombreux abattis.
Les premiers jours d'octobre , ce siège mémorable commença; les forces des Américains étaient d'environ neuf mille hommes, et celles des Français de sept mille. Dans la nuit du 6 au 7 d'octobre , la tranchée fut ouverte au-dessus et au-dessous de la rivière d'York.
Les ingénieurs Duportail et de Querenet comi duisaient les travaux de ce siège. M. d'Aboville et le général Knox dirigeaient les artilleries française et américaine. L'armée de Washington défendait la droite de la tranchée , celle de Rochambeau la gauche et le centre. Leurs batteries incendièreat un vaisseau de guerre anglais et trois bâtimens de transport qui avaient mouillé dans le dessein de prendre les tranchées à revers.
Quelques jours après, l'attaque des redoutes fut ordonnée; jamais on ne vit une plus noble ému* lation, plus d'ardeur et de vaillance, plus de dis-
248 MÉMoinfts
cipline, plus de concert et moins de jalousie <pie n'en montrèrent alors les deux années alliées.
Les Américains marchèrent à cet assaut sous le commandement des généraux La Fayette, Lincoln, Lawrens et Hamilton. Les Français s'avancèrent sons les ordres du baron de Vioménil et du raar- ([uis de Saint-Simon.
lÀ , de nouvelles palmes furent cueillies par le duc de Lauzun , qui venait de conquérir le Sén^ gai, par le vicomte de Noailles^ et par Dillon, déjà cité dans la conquête de la Grenade; par le comte (Iharles de Lameth, qui reçut, dans cette brillante journée, deux graves et glorieuses blessures an n)oment où il franchissait le premier les remparts de la redoute anglaise. Revenu en France, on le vit, peu d'années après, se distinguer à la tribune par ses talens, et dans la guerre d'Espagne par sa belle défense de Santogna.
T.^es colonels comte de Deux-Ponts, du Muy, de Custines, méritèrent de justes éloges. Le marquis de Saint-Simon , déjà malade, oublia ses souffrances , ne consulta que son courage et se fit porter à la tête des colonnes. Le comte Guillaume ik's Deux-Ponts fut blessé.
On ne doit pas oublier les noms d'autres braves qui, depuis, éprouvèrent des fortunes si diverses: le duc de Castries , aujourd'hui pair de France; Mathieu Dumas, dont la tribune, Iliis*
ou SOtJTEiriRS. !k^C)
toire et les camps conserveront la mémoire; Alexandi'e Berthier, qui devint plus tard TÉphestion d'un nouvel Alexandre; le fils du général français, le vicomte de Rochambeau, que la mort moissonna siu* un autre champ de bataille , et le général Lauberdière , neveu et aide de camp de M. de Rochambeau. Le chevalier Robert de Leaumont, sous - lieutenant au régiment d'Agénois, montant à l'assaut , reçut deux coups de baïonnette dans la poitrine; le roi récompensa sa bravoure par une pension.
On voyait aussi dans leurs rangs le comte Charles de Damas, aujourd'hui pair et premier gentilhomme de la chambre, le lieutenant- colonel Anselme , qui fit depuis la conquête de Nice , et Miollis^ qui, devenu général , sut, dans nos dernières guerres, se concilier l'affection des peuples conquis.
Les deux redoutes furent emportées presqu'au même instant par les colonnes de M. de Yioménil et de M. de La Fayette. La plupart de ceux qui les défendaient furent tués ou pris.
Les généraux établirent le logement en joignant ces redoutes conquises, par une communication à la droite de la seconde. parallèle. On y plaça de nouvelles batteries qui battaient à ricochet tout l'intérieur de la place.
Dans la nuit du i5 au i6, l'ennemi fit une
25o MÉMOIRES
sortie avec six cents hommes d'élite. N 'ayant pu vaincre la résistance des troupes qui gardaient les redoutes, les Anglais se jetèrent sur une batterie de la seconde parallèle, dont ils encloiièrent quatre pièces.
Mais le chevalier de Chastellux, arrivant alors à la tête d'une réserve, repoussa les assaillans et les força de se retirer en désordre. Le lendcT main, le marquis de Saint-Simon fut blessé dans la tranchée et ne voulut point quitter son poste.
Cornwallis tenta un nouvel effort pour passer la rivière et s'échapper; un orage dispersa une partie de ses bateaux , et le général Choisy força les Anglais à rentrer dans la ville.
Le j 7 , ils commencèrent à parlementer. Le vicomte de Noailles, le colonel Lawrens et M. de Granchain ayant été nommés pour dresser les articles de la capitulation , de concert avec des officiers supérieurs de l'armée anglaise, cette capitulation fut signée le 19 octobre par le général Washington , le comte de Rochambeau et M. de Barras, chargé des pouvoirs du comte de Grasse.
Les prisonniers anglais s'élevèrent au nombre de huit mille hommes. On prit deux cent quatorze pièces de canon et vingt-deux drapeaux. Les troupes anglaises défilèrent entre les deux jirmces alliées, tambour battant^ et portant leurs
ou SOUVENIRS. ' a5i
armes , qu'elles déposèrent ensuite en faisceaux avec leurs drapeaux.
Comme lord Cornwallis était malade, le général O'Hara défila à la tête des Anglj^is et présenta son épée au comte de Rochambeau. Celui-ci lui dit, en montrant le général Washington à la léte de Tannée américaine, que, l'armée française n'étant qu'auxiliaire dans ce pays, c'était au général américain à recevoir son épée et à lui don* ner des ordres.
Le duc de Lauzun et le comte Guillaume de Deux- Ponts furent chargés par M. de Rochambeau de porter la capitulation en France. Le 27 octobre, l'escadre anglaise, forte de vingt-sept vaisseaux,* parut à l'entrée de la baie. Le général Clinton s'y était embarqué avec ses troupes; mais, apprenant que son secours devenait inutile, cette armée gagna le large.
Le 4 novembre , M. le comte de Grasse partit avec la flotte française pour les Antilles , emmenant avec lui M. de Saint-Simon et les troupes qu'il commandait. Le général Washington regagna la rivière d'Hitdson, et les Français restèrent quelque temps en quartier d'hiver à York, Gloccster et Williamsbourg.
L'absence de notre armée navale a'avait point ralenti l'activité de M. de Bouille. Ce général, favorise par l'éloigncment dps forces anglaises, sut
%D:k MÉMOIRE
tirer un grand parti du peu de bâtimeus légers qui étaient restés à sa disposition.
Ayant conçu le projet de reconquérir les iles hollandaises, il ll^xécuta avec autant de bonheur que de rapidité. Après avoir pendant la nuit descendu ses troupes dans Tile de Saint-Eustache, il s'avança 9 au point du jour, pour attaquer la forteresse principale de cette île, dont la garnison était alors, en plaine, occupée à manoeuvrer.
L'avant-garde de M. de Bouille était composée (Vun régiment irlandais au service de France. A la vue des habits rouges de ce régiment, les AngItÎ9 trompés crurent que c'était une troupe de leurs compatriotes, et la laissèrent s'approcher sans méfiance.
Revenus trop tard de leur surprise , ils oombattirent vainement avec courage; de toutes parts ils furent enfoncés , et poursuivis avec tant d'ardeur, que les Français entrèrent péle-méle avec eux dans la forteresse , dont ils se rendirent maîtres. Cette conquête fut promptement suivie de celle des petites iles de Saint-Martin et de Saba. Dans le même temps , le comte de Kersaint s'empara des importantes colonies de Surinam» Demerari et Essequibo.
Dès que M. de Grasse reparut dans les Antilles, il prit avec M. de Bouille la résolution d*attaquer l'île de Saint-Christophe ; en conséquence , il fit
Ot SOUVENIRS. 253
voHe pour cette île et y débarqua ce général , qui investit avec toutes ses troupes la forteresse de Brimstowu-Hill. Mais, dans ce moment, l'infetigable amiral Hood , qu'aucun revers ne pouvait abattre^ parut avec vingt-deux vaisseaux de ligne, ^t provoqua M. de Grasse au combat.
Notre amiral , sortant alors de la rade avec ce* lérité , s'avança dans l'espoir de remporter un nouveau triomphe. Mais l'habile Anglais, se retirant devant lui comme effrayé , sut tout à coup , par une manœuvre adroite, tourner la flotte française, et entrer sans obstacle dans la rade que celle-ci venait de quitter. Là, défendue par deux forts et embossée , l'escadre anglaise brava tran- •quillement nos efforts. Inutilement M. de Grasse l'attaqua deux fois avec opiniâtreté; il ne put forcer la Msjfke anglaise , et , comme il n'avait point de brûlots avec lui , il lui fut impossible de lincendier.
Après ce mauvais succès , M. de Grasse se vit contraint de s'éloigner. Cependant M. de Bouille^ livré à ses propres forces , et sans aucun secours de nos vaisseaux, ne perdit point courage; laissant une partie de ses troupes près de la forteresse, il marcha avec l'autre au devant de quinze cents Anglais que l'amiral Hood avait débarqués.
Au premier choc , il les culbuta et les tailla en pièces; revenant ensuite dans ses lignes, il con^
a54 MEMOIRES
tinua le siège , força la garnison à capituler, resta maître de l'ile et enleva ainsi à lamiral Hood tout espoir (le reprendre cette colonie. Par là, cet amiral f e vit obligé de s'éloigner d!une rade qu il avait défendue «ivec tant de courage.
La fortune semblait s'ctrc décidée en notre faveur^ et cependant nous éprouvâmes dans la suite , par un grand désastre , les tristes cooaéquences de la faute commise par M. de Grasse, en perdant l'occasion de détruire cette esoKire anglaise, sans laquelle Rodney n'aurait jamais pu remporter la fatale victoire que le sort lui réservait.
Cette année se termina glorieusement pour nous et pour nos alliés. Barras s'empara de iile de Montferrat. L'amiral don Solano et le gêné* rai don Galvez firent la conquête de l^FloridCi et se rendirent maîtres de Pensacola. Les Français et les Espagnols réunis attaquèrent les Ues Baléares. Le général anglais Murrey défendit vaillamment Minorque et le fort Saint- Philif^ ; Guichen, Beausset, Lamotte • Piquet œmmandaient notre escadre et don Louis de Coidova l'escadre espagnole.
Le duc de Grillon , digne de son nom-, éuit le général en chef de cette expédition, et, lorsqu'il somma Murrey de ce rendre, celui-ci rejeta sa demande , en lui annonçant qu'il était résolu k
ou SOUVENIRS. 255
imiter le brave Grillon, aïeul de son adversaire, lorsqu'on lui commanda une démarche contraire à rhonneur.
La vaillance des assiégeans et celle de^ assiégés rendirent ce siège mémorable. Murrey ne céda qu'après avoir épuisé toutes ses munitions, et obtint une capitulation honorable.
Ce fut aussi à^cette époque que les Hollandais livrèrent aux Anglais , dans la mer du Nord , le fameux combat de Doggersbank, et disputèrent si vaillamment aux Anglais la victoire, qu'elle resta indécise.
Ce fut le dernier succès de la marine hollandaise expirante, et de la vigueur de cette république, qui, jadis pauvre et opprimée, avait su d'abord conquérir son indépendance , depuis combattre avec égalité l'Angleterre et la France , et qui, parvenue à l'opulence, tomba, par inertie, au rang des puissances du troisième ordre. Autrefois vaisseau amiral de l'Europe , elle ne se montra plus que comme une faible chaloupe, obéissant servilement, et tour à tour, aux signaux des deux grandes puissances maritimes.
Ce tableau rapide des événemens glorieux de cette campagne de 1781, suffit sans doute pour justifier les éloges que reçurent alors, de tous côtés, les ministres de Louis XVI; et, malgré le revers que, l'année suivante, nous firent éprouver
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les caprices des vents ou les fautes de M. dé Grasse , rabattement des Anglais, le peu de fruit qu'ils retirèrent de leur victoire, ainsi que la paix glorieuse à laquelle nous les forçâmes, prouvent assez combien sont peu fondés les reproches qu'un historien moderne adresse à ce sujet au ministère. Il prétend que ce ministère , depuis la disgrâce récente de M. Necker, s'était totalement désuni , que les conseils devenaient plus rares, l'action plus lente, les plans moins bien concertés, et que la nation, lasse de la guerre, ne montra aucune joie pour la naissance d'un dauphin , et reçut avec indifférence la nouvelle de la capitulation de Cornwallis.
Il est constant au contraire que la France entière montra, à l'époque de la naissance du dauphin, une affection pour le roi et pour la reine, qui jamais n'éclata avec des démonstrations k la fois plus vives et plus sincères.
Tous les généraux qui arrivèrent en France, après la prise d'York , ne peuvent avoir ouUié les hommages universels dont ils furent Tobjet, et le noble orgueil que leurs triomphes inspiraient à la France.
Tous ceux qui ont vécu dans ce temps te rappellent encore Tenthousiasme qu'excita le retour de M. de La Fayette, enthousiasme que la reiiift) elle-même partagea. On célébrait alors à Thôteldt
ou souvENJiis. a57
ville une grande fête à l'occasion de la naissance de l'héritier du trône. On y apprit l'arrivée du jeune vainqueur de Comwallis, et madame de La Fayette, qui y assistait, y reçut une marque bien signalée de la faveur royale: car la reine voulut la conduire elle-même , dans sa propre voiture , à l'hôtel de Noailles, où venait de descendre son époux.
U est cependant vrai de dire qu'au milieu de cette joie publique, on ne cachait pas les regrets profonds inspirés par le renvoi de M. Necker ; sa disgrâce à la cour redoublait pour lui la faveur populaire.
M. de Castries et mon père, amis de ce ministre, partageaient la douleur générale; ils déploraient la perte d'un colique vertueux, habile et fécond en ressources; mais ils restèrent constamment unis avec M. de Vergennes. Le même concert, la même activité régnèrent dans leurs opérations; leurs plans furent aussi vastes, combinés avec autant de sagesse et de grandeur que ceux de la dernière campagne : s'ils n'eurent pas le même succès, il serait souverainement injuste, comme on le verra bientôt, d'attribuer ce peu de réussite à d'autres qu'à l'amiral chargé de leur exécution.
Son armée, égale à celle des Anglais, devait se joindre à Saint-Domingue à l'armée navale de don Solanô. Nos troupes, déjà nombreuses, devaient I. 17
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UjS JVILMOIIIKS
y tit>iiver iin renfort de s^ise mille Espagnols. Par là, notre supériorité sur mer était itiecHites* table ; la conquête de la Jamaïque et la ruine to* taie des Anglais dans les Antilles en auraient été les résultats infaillibles.
Cette combinaison , aussi grande que celle qui avait récemment réuni , près de la baie de Che* sajx^k, notre escadre et nos troupes de débarquement àiix armées de Rochambeau , de Washington et de La Fayette , offrait évidemment des cK^tifjftn de succès moins douteuses. Rien ne manqua da la part des ministres; la fortune seule fut incon* stante pour un général qui jusque-là s'était montré assez habile pour la fixer. Le simple rédt des £tits prouvera, mieux que toutes les réflexions, la vérité de ce que je viens d'avancer.
M. de Grasse réunissait sous son pavillon trente* trois vaisseaux de ligne et des troupes nombreuses de débarquement : il reçut des ministres Tordre de se rendre à Saint-Domingue, où il trouverait l'armée navale d'Espagne et seize mille soldais espagnols. Ces forces combinées devaient opérer sans délai une descente à la Jamaïque.
L'amiral Rodney, avec trente-cinq vaisseaux , s'efforça d'empêcher cette jonction, etrenoontns Tarméc française. Te 9 avril 1 7821 , près de la Dominique; elle était suivie d'un nombraux convoL L'amiral anglais s'avança rapidement pour s'ep
ou SOTIVEKIRS. SOQ
emparer ; mais, après un vif combat , son avantgarde fut repoussée avec perte par Favant-garde
française.
M. de Grasse , ayant ainsi sauvé son convoi , continua sa route, sans que Rodney, qui le suivait, put le forcer à s'arrêter. Déjà il était près de la Guadeloupe et hors d'atteinte; la jonction devenait certaine, une grave faute perdit tout. Le la avril, un vaisseau français, le Zélé, ayant par une fausse manoeuvre abordé notre vaisseau amiral , la Fille-de-Paris ^ fut dégréé , et, ne pouvant plus tenir le vent, tomba dans les eaux de farmée anglaise.
Un courage trop bouillant, et la crainte de perdre un vaisseau , firent oublier à M. de Grasse que rien ne devait le détourner de son but principal, sa jonction avec l'armée espagnole. 11 courut sur les Anglais et parvint à dégager h Zélé.
Mais dès-lors la bataille, devenue inéviteble, commença. M. de Grasse se tenait au centre de la ligne ; H. de Yaudreuil commandait notre avantgarde , et BougainviUe notre arrière-garde. Jamais la mer n'avait été le théâtre d'un combat plus important entre deux armées navales plus nombreuses. Le sceptre de l'Océan , -disputé par l'Angleterre et par la France , était le prix offert au vainqueur.
a6o M£HOIB£S
La lutte fut longue et terrible. Des deux côtés un égal courage était dirigé par une égale habileté; pendant la plus grande partie de la journée, toutes les tentatives de Rodney pour forcer notre ligne furent inutiles : déjà la fortune semblait se déclarer pour nous , lorsque tout à coup le vent changea. L'avantgarde française se trouvait alors près des cotes d'une île dont les mornes la mettaient à l'abri de ce vent nouveau. Le calme l'empêcha de continuer ses manœuvres «t d'obéir aux signaux que lui faisait l'amiral.
Rodney profite promptement de cet accident; il coupe notre ligne et y jette le désordre. Alors chacun de nos vaisseaux se trouve à la fois engagé avec plusieurs vaisseaux ennemis ; vainement la vaillance opiniâtre de nos marins lutte contpre le nombre et contre le sort ; deux da nos vaisseaux s'enfoncent dans la mer; d'autres, totalement démâtés et inutilement remorqués par des frégates, tombent au pouvoir de l'ennemi; la Villt^^ Paris ^ foudroyée durant plusieurs heures par trois vaisseaux anglais, était rasée comme un ponton; de tout son équipage, l'amiral seul et deux officiers restaient encore debout sans blessure; enfin, ne pouvant plus opposer aucune résistance, M. de Grasse se rendit.
Cette défaite livra huit de nos vaisseaux aux Anglais : ils y perdirent mille hommes; trois mille
ou SOUVENIRS. u6l
Finançais périrent. La flotte anglaise , quoique victorieuse, avait été si maltraitée qu'elle ne put^ après le combat, ni tenter aucune conquête, ni faire aucune opération importante; ni même s'opposer à la retraite du comte de Vaudreuil , qui ramena dans nos ports une armée navale encore composée de vingt-cinq vaisseaux.
flous et nos alliés nous n'en continuâmes pas moins à garder Tofifensive. L'illustre I>a Peyrouse se porta dans la baie d'Hudson , et leva sur ces côtes de fortes contributions ; les Anglais se virent forcés, dans le sud des États-Unis, d'évacuer Savannah ; ils restèrent timidement renfermés dans les murs de Charlestown et de New- York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Rodney , et dont nous venions de nous emparer.
Nos ministres, loin d'être découragés, pressèrent leui's armemens , formèrent d'autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque, et résolurent d'envoyer des renforts à l'armée de Rochambeau, qui devait ou prendre New- York ou s'embarquer pour aller rejoindre l'armée espa • gnole, afin de forcer l'Angleterre, par la crainte de perdre ses dernières possessions dans les Antilles, à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance de l'Amérique.
Mais , si la défisiite de M. de Grasse ne fut suivie d aucune autre perte pour nous, son funeste résultat fut cependant de nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un moment arrachée à notre étemelle rivale.
Le peuple anglais se montra, dans cette cir« constance, plus juste appréciateur des &its que la nation française : à Paris, on accabla Tamiral vaincu d'épîgrammes , de satires et d'outrages; k Londres^ on plaignit son malheur, on admira son héroïque courage, et, soit justice, soit orgueil ^ on lui rendit des hommages peut-être exagérés.
Au reste , toute la France, loin d'accuser les ministres de ce revers^ s'empressa de seconder leurs effoits. La capitale offrit au roi un vaisseau à trois ponts; plusieurs villes imitèrent cet exen^ pie , et d'innombrables souscriptions fiaicilitèrent les moyens de réparer' promptement nos pertes et de presser vivement la guerre.
Tandis que la France jouissait avec fierté de b gloire acquise par ses armes, du spectacle d'une armée anglaise passant sous les fourches caudines, des conquêtes aussi importantes que nombreuses faites dans les Antilles, de celles du Sénégal et de Minorque; enfin, lorsque tant de succès la main* tenaient au premier rang des puissances européennes, l'opinion publique, agitée au dedans et
on SOUVENIRS. 263
irritée pa? de grandes fisiutes d'administration intérieure, annonçait déjà, par des murmures, par des libelles et par des chansons , une grande et prochaine explosion, et un combat opiniâtre entre Tantique état social et un état nouveau , entre les préjugés et les principes, entre le pouvoir et la liberté.
Telle est Tétrange inconséquence de Tesprit humain : ceux qui gouvernaient la monarchie s'armaient contre un roi pour deux républiques ; ils soutenaient , par les plus pénibles efforts , la cause d'un peuple en insurrection. Toute la jeunesse était excitée par eux à regarder comme des €l)jets dignes de son admiration, les républicains tels que Franklin , Washington , John Adams , Gates et Green ; nos drapeaux conduisaient à la victoire les drapeaux de l'indépendance, et tous nos jeunes ooiulisans, colonnes futures de la vieille aristocratie, couraient, sur les cotes de l'Amérique , puiser les principes de l'égalité^ le mépris des privilèges et la haine contre tout des* potisme, soit ministériel , soit sacerdotal.
£n même temps, par une singulière contradiclion, la cour, inquiète de l'esprit d'opposition qui se manifestait, défendait aux journaux de prononcer le nom de M. Necker, dont le peupU^ insultait publiquement les adversaires, et portail aux nues les partisans. Le baîUi Durollet, ^luteur
u6/{ MEsiroiiiiis
de Topera d'Jphigénie, reçut, au foyer de la Comédie, des affronts sanglans, pour avoir parlé avec mépris du ministre disgracié. A tous les théâtres on saisissait avidement, et avec une sorte de fureur , toutes les paroles qui pouvaient faire allusion à une autorité arbitraire et à un exil injuste.
U Histoire philosophique de l'abbé Ray nal était alors l'objet d'un enthousiasme général ; ce n était pas seulement le mérite réel de cet important ouvrage qu'on admirait, c'étaient les déclamations les plus violentes qu'on y trouvait contre les prêtres, contre le pouvoir monarchique, et contre Tesclavage des nègres. L'auteur ne s'y bornait pas à parler avec éloquence contre une oppression si injuste, contre un trafic si contraire à la religion et à l'humanité; il provoquait, en quelque sorte , ces nègres infortunés k une vengeance, qui, depuis, ne fut que trop générale et trop cruelle.
On aurait dû profiter de ses conseils et réfuter ses erreurs; mais il ne fallait pas proscrire un livre qui était dans toutes les bibliothèques, et auquel la proscription ne faisait que donner, dans Topinion , un nouveau prix. Cependant M. Favocàtgénéral Séguier fit contre ce livre un réquisi* toire fulminant; Fauteur fut décrété de prise de corps, l'ouvrage condamné à être brûlé, et cette
ou souvENins. a65
condamnation devint pour l'abbé Raynal une espèce d'apothéose.
A la même époque , un membre de TAcadémie Française , un de nos meilleurs historiens , Tabbé Millot , vit son Histoire condamnée en Espagne par Finquisition ; le célèbre Olavidès , qui venait de défricher et de civiliser la Sierra- Morena, fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal, parce qu'il avait traduit en espagnol l'ouvrage de l'abbé Raynal. Je me souviens de lui avoir entendu dire, lorsqu'il se fut échappé de son cachot, qu'un des chagrins les plus insupportables de sa captivité avait été de se voir condamné^ pour pénitence , à lire matin et soir les oeuvres de frère Louis de Grenade , et celles d'un autre moine aussi stupide : a £h bien! lui répondis-je, voilà le supplice des anciens renouvelé : vous avez été damnatus ad bestias. »
Aucun service rendu ; aucun rang , auame autorité ne mettait à l'abri de cette tyrannie monacale. T^ conquérant de la Floride, l'amiral Solano , l'éprouva lui-même : on avait trouvé chez lui un exemplaire de V Histoire de Fabbé Raynal ; Taumônier de son vaisseau jeta avec emportement le livre dans la mer , menaça Tamiral des arrêts de l'inquisition , et le contraignit, pour expier sa faute, à faire une pénitence publique. Il était, comme on le voit, difficile de tomber dans des
s U^Ll
>t66 M£MOIfl]:S
contradiction^ plus frappantes, en fiiîfiaBt sentir au peuple , avec amertume , les coups du pouvoir arbitraire, au moment où on l'appelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui venait de s'en affranchir.
Quoique jeune encore , et par conséquent en« traîné par l'esprit de mon temps , ce tourbillon ne fermait pas totalement mes yeux sur les bi« earreries de nos inconséquences ; je me souvient toujours de l'étonnemant avec lequel j'entendw toute la cour , dans la salle de spectacle du châ« teau de Versailles , applaudir avec enthousiasme Brutus^ tragédie de Voltaire, et particulièrement ces deux vers :
Je suis filt de Bintos, et je porte en mon ooeur La liberté grayée et les roit en honviir.
Quand les premières classes d'une monarchie se fanatisent à ce point pour les maximes les plus outrées des républicains , une rév<^ution ne doit être ni éloignée ni imprévue; mais aujourd'hui cependant , les plus ardens ennemis de toute li*^ berté, et les plus zélés défenseurs de l'antique iëtat social , ont oublié complètement k quel point ilf avaient eux-méme poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôt plus possible de l'arrêter.
Tout le conseil du roi n'était pas unanime à
ou soovEirins. 167
regard de ces mesures inconséquentes : le garde des sceaux et le ministre de Paris étaient les seul» qui conseillaient ces rigueurs intempestives; ils luttaient maladroitement contre l'esprit public , combattaient par des ordonnances et par des arrêts , la cause de la liberté, que le gouvernement soutenait par ses armes , et se montraient sem* blables à ces torreadov qui, dans les jeux san«glans de Tfispagne , aiguillonnent long-temps par des blessures légères le taureau, dont ils chan* gent ainsi la colère en furie. Us irritaient par là imprudemment Tc^inion publique , au lieu de fadoudr et de l'éclairer.
Les ministres de la guerre et de la marine gémissaient de oes erreurs , sans y prendre part, et s'occupaient, avec autauit de sagesse que d'activité, à remplir dignement les devoirs que leurs places leur imposaient Notre marine, vaincue et détruite dans la déplorable gueire de sept ans , reparaissait soudainement, aux yeux du monde étonné^ forte, nombreuse, instruite^ disciplinée.
Le géant d'Albion, surpris et ébranlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante^ qui lui disputait avec fierté l'empire des mers.
M. de Ca&tries, habile dans ses plans , actif dans ses travaux , ferme dans ses rés^utions , édairé dans ses choix et Inaccessy^le aux manœuvres de ' l'intrigue , combattait , avec un égal courage , les
a68 uibfOiiiKS
enaeœis de la France et les intrigans de la cour. On doit lui attribuer en grande partie les succès de la campagne de 1781^ et Véclat de ce dernier rayon de gloire qu elle jeta sur le règne de Finfortuné liouis XVI. Il fut parfaitement secondé par mon père. Tous deux, unis par Tamitté la plus . intime , étaient animés du même esprit d'ordre , de justice et de Jiien public. Le devoir était tout pour eux; ils comptaient pour rien la faveur : tous deux voulaient servir dignement le monarque , et se souciaient peu de plaire à ceux cjui préferaient leurs intérêts aux siens.
Comme alors toute la noblesse de France , par coutume et par préjugé, n'avait d'autre carrière que relie des armes, le ministre de la guerre, plus que tout autre, était sans cesse en butte aux manœuvres, aux intrigues, aux sollicitatioiis , aux im|)ortunités des grands et aux caprices de la faveur. Chaque prince voulait hâter Favanoement de ceux qui lui étaient attachés; chacun des grands personnages de l'État poussait vivement la fortune de ses parens et de ses protégés^
La reine elle-même, dont la bonté naturdle savait rarement résister an plaisir d'accorder des grâces, attaquait sans cesse la fermeté du ministre qui voulait maintenir les réglemens, et reprochait quelquefois â mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deux
ou SOUVENIRS. aÔQ
fois , irritée de ses refus , elle employa , pour lui forcer la main , le crédit que la tendresse du roi lui donnait.
Le frère d'un homme revêtu d'une des grandes charges de la cour, s'était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible; l'opinion publique l'avait même plus sévèrement inculpé , lorsqu'il était employé à la tète d'un corps dans la guerre de Corse. Il sollicitait la place d'inspecteur - général ^ fonction alors réputée très Ébportante.
Mon père voulait avec raison la donner à un des officiers-généraux plus anciens et plus esti« mes; mais la reine, qui le protégeait, décida le roi à donner l'ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi , qui la refusa ; et , lorsque le nouvel inspecteur vint , suivant l'usage, remercier le ministre, celui-ci lui répondit «qu'il » ne lui devait aucune reconnaissance, qu'il s'était 10 au contraire opposé de toutes ses forces à une i> faveur peu méritée , et que c'était à la reine ;> seule qu'il devait cette préférence. »
L'humeur de cette princesse fut extrême; elle me fit dire de venir chez elle, me détailla longuement et avec vivacité tous les sujets de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui représentai alors avec force combien il était malheureux
ajO UjiMOIBES
pour les princes de se laisser ainsi tromper ei irriter par les personnes qui les entouraient, et qui cherchaient assidûment à leur £aiire sacrifier Tintérét général aux intérêts privés. « Mon père, » ajoutai-je , n'oubliera jamais , madame, que c'eM 9 à votre majesté qu'il doit son élévation ; mais U » ne croit pouvoir mieux vous marquer sa reooa* » naissance qu'en servant le roi avec conscience » et fidélité. Vous avez une armée pour vous aer- » vîr et non pour vous plaire. Cette armée per* » dra toute émulation, si on continue, oommepÀ D le passé, à préférer le crédit au mérite, et la » naissance aux services. Votre majesté a vu dans » quel état déplorable était réduite cette armée, » il y a peu de temps, par les complaisances et les » faiblesses d'un ministre contre lequel Topiaion » générale s'est si hautement manifestée. Tous les » grands de votre cour voulaient des ccmmiande* » mciis; il n'y avait pas d evéque qui ne prétendit j) Lire nommer quelque colonel, point de jolie 9 femme ou d'abbé qui ne voulût faire quelque » capitaine. Ces abus ont ce se; l'ordre renaît; » l'espérance se ranime, et vousen voyez les heu- » reux fruits par l'ardeur et les succès de nos » troupes dans les deux mondes. Pourquoi souf- » fririez-vous qu'un si grand bien ne fut qu'illu- » soire et de peu de durée?»
a Mais, reprit la reine, je ne demande pas d'in-
017 SOm'XlflRS. %Jt
» justice ) je crois seulementpouv^r feire accorder » des préférences à des militaires qui ont bien » servi , et dont le nom et rattachement méritent I» des égards. Votre père n'en a point pour moi ; » il veut m'ôter tout moyen d'obliger; ses règles p minutieuses, qu'il m'oppose toujours, le font » accuser de dureté et de pédanterie ; c'est une » vraie barre de fer : il ne regarde pas comme un » titre suffisant l'attachement au roi et à la reine. » Je n'ai point cru , en le faisant nommer ministre, » qu'il me contrarierait sans cesse, et me priverait » du plaisir le phis doux pour moi, celui de faire » du bien et de rendre des services aux personnes y> qui le méritent par leur attachement pour » nous. »
<f Mais, madame, répliquai- je, votre majesté a » trop d'esprit pour ne pas sentir que , toutes les » fois que mon père se trouve forcé de contrarier p vos désirs , il éprouve un chagrin extrême; d'ail* » leurs, permettez-moi de vous le dire, les détails » arides de l'administration militaire vous sont » étrangers ; vous seriez fort ennuyée s'il vous fal- » lait connaître toutes les ordonnances et tous I^s » réglemens Êiits pour le bien du service, pour » établir dans l'armée un ordre raisonnable et » même nécessaire. Les réglemens une fois signés » par le roi , le devoir d'un rainisire est de les » exécuter strictement; s'il s'en éteartait , 41 serait
1» coupable, et il n'y aurait plus de règle; la fa- » veur ferait tout , les boas et anciens services » perd raient leur p rix ; l'émulation cesserait d'ezis- » ter dans Farmée ^ et le mécontentement devien- » drait général. »
» Mais qui vous parle, dit vivement la reine, » de violer toutes les ordonnances et de ne suivre )i aucune règle ?» Je me tus , et je souris. « Allons ! » parlez, poursuivit-elle; voulez- vous me donner 3> à entendre que je fais à votre père des recom- » mandations déraisonnables? »
(c Oui , madame , mais sans vous en douter; vous » êtes trompée par ceux qui sollicitent votre pro- » tection; ils se gardent bien de vous dire, les D uns^ qu'ils n'ont pas le temps de service néce^ n saire; d'autres, que leurs négligences ne méri- » tent pas d'avancement ; enfin , la plupart vous » laissent ignorer que leurs concurrens ont des ^) droits meilleurs et plus anciens. >»
a Fort bien , répondit la reine , cela peut arriver » quelquefois; mais pourquoi votre père, au lien » d un refus sec et inconvenant, ne vient-il pas » m'en expliquer les motifs ?» — a II le voudrait » certainement, madame; mais vos occupations ji et les siennes lui en laissent rarement la possi- » biiité. »
a Écoutez, me dit-elle enfin avec la grâce qui » lui était familière^ je veux croire qu'il n a nulle
ou sopvEirms. a 73
» intention de me désobliger; je compte sur sa « reconnaissance, j'estime même sa sévérité un » peu trop rude; je conviens que par facilité je » me laisse aller souvent à des recommandations » pour des personnes dont je ne connais pas bien » les droits : J'aime ^qu on ne me quitte jamais » mécontent. Mais , pour éviter dorénavant toutes » ces tracasseries, il faut, toutes les fois que j'at- » tacherai quelqu'importance et que je mettrai » de l'insistance à une demandie, que votre père » vienne me parler, ou vous charge de m'expli- » quer les raisons qui Tempechent de me satis- » faire; dites-lui que nous sommes raccommodés, » que je lui en veux seulement de l'humeur avec » laquelle il a offert sa démission : ni le roi ni » moi nous ne voulons l'accepter; car nous som- M mes persuadés qu'il ne veut que le bien de notre » service , et qu'il est plus capable que tout autre » de le faire. »
Je fus très content <le porter à mon père ces paroles obligeantes. Il suivit la conduite que la reine avait prescrite; et je dois assurer avec vérité que depuis, lorsque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes, la reine accueillit sans humeur et approuva sans difficulté tous les refus que mon père opposait à l'intrigue, et dont je fus pUisieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut 1. '18
t274 MEMOIRES
ainsi qu'une circonstance, qui d'abord avait paru si contraire à nos intérêts, augmenta l'estime que cette princesse avait pour mon père, et la faveur dont elle daignait m'honorer.
Je me souviens encore d'im autre fait qui |)eut prouver la nécessité où Ton se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recréé, pour M. le prince de Condé, la charge de colonel-général de l'infanterie. Rien de plus naturel que d'en revêtir un prince du sang qui avait su, à la tcte de nos armées , soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire; mais, en même temps ^ il était très politique de ne la rendre qu'honorifique et de la dépouiller du pouvoir réel qu'elle avait eu dans les mains d'hommes tels que le duc d'Épernon , à une époque où subsistaient encore trop de vestiges de l'ancienne anarchie féodale.
Cependant, comme on n'est jamais juste et impartial dans sa propre cause, M. le prince de Coudé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce prince , m'ayant invité à venir chez lui , me dit qu'il savait que j'avais un grand crédit sur l'esprit de mon père, et que je ferais une chose qui lui serait très agréable , si
ou SOUVENIRS. à ^5
j'e^iployai» ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu'on ne pouvait lui refuser sans in« justice.
Je 1 assurai vainement qu'on Tavait induit en erreur, que j étais trop jeune et beaucoup trop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme , sur un esprit aussi éclairé que celui de mon père. « D'ailleurs, ajou^ » tai-je, il faut qu'il ait de bien puissans moti£i N pour s'opposer au désir de votre altesse ; mais » je le connais trop pour ne pas devoir vous dire » que, si, après une mûre réflexion, il trouve de 9 graves inconvéniens au rétablissement des piîn viléges que vous réclamez/ rien au monde, si ce » n'est un ordre spécial du roi, ne fera changer sa $ détermination. »
<( Je vous prie cependant de l'essayer^ répondit p le prince; vous avez heau dire, je sais fort bieq » que votre père a en vous une entière confiance; D je vous offre une oGoasion de m'obliger, ne la » négligez pas: vous êtes colonel; je suis appelé p par mon nom et par mes services au comman^ » ment de nos armées, dès qu'une guerre sérieuse p aura lieu en Europe. Je vous saurai gré du ser* » vice que vous me rendrez , et vous devez ^ntir » de quelle utilité doit être alors , pour un jeune » colonel, la bienveillance d'un chef qui peut a » son gré donner des occasions de se distinguer^
1176 MÉlffOIRKS
» et par là faire acquérir des droits à uq avance- » ment rapidç. »
J'avoue que je me sentis vivement blesksé en voyant que le prince me supposait capable dé chercher^ par des vues d'intérêt personnel, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes ; aussi je me bornai à répondre au prince , que je rendrais un compte fidèle à mon père de l'entretien dont son altesse venait de m'honoi*er. Il me salua sèchement, assez surpris probablement d'une candeur et d^une fierté qu'il n'attendait pas d'un jeune courtisan.
Je me retirai et j'allai retrouver mon père qui m'approuva pleinement. Le prince n'obtint point ce qu'il demandait; le roi résista comme son ministre, et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M. le prince de Condé pour croire, malgré la froideur qu'il me témoigna depuis, qu'il conservât un vrai ressentiment d^une conduite qu'il devait intérieurement estimer.
Je ne citerai plus ici qu'une dernière anecdote relative à l'administration de mon père. Celle-ci est plus importante par ses résultats , puisqu'elle a donné lieu à une fausse opinion, aujourd'hui si répandue j qu'il est peiit-étre impossible de la changer. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au surplus^ ce n'est pas dans r&spoir de détruire complètement celle dont
ou SOUVENIRS. 277
je parle que j'écris ceci ; mais , en racontant les faits exactement tels qu'ils se sont passés^ je croîs remplir mon devoir.
Tout le monde en France a cru et dit que mon père avait, par une ordonnance, exclu tout le tiers- état du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d'officier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiées par le généalogiste de la cour , M. Chérin.
Cette ordonnance a été constamment l'objet, d'abord de vives plaintes, et plus tard de violentes déclamations contre l'orgueil injuste et aristociptique du ministre. Elle fut même généralement considérée, par les hommes les plus sages de toutes les classes, comme une mesure intempestive, inconvenante, totalement opposée à l'esprit du siècle ; enfin , comme une des causes les plus efficaces de ce mécontentement universel qui disposait les esprits à une révolution.
S'il était question, les faits fussent-ils aussi vrais qu'ils sont inexacts , de justifier à cet égard la mémoire de mon père , rien ne serait plus fecile. Je prouverais d'abord qu'il est souverainement m juste de juger les lois et les ordonnances d'un ancien gouvernement monarchique et aristocratique , d'après les principes d*mi gouvernement représentatif et populaire. Les lois doivent être Élites selon la nature des institutions; leur
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but est de les soutenir, de les défendre, de les fortifier , et dans un pays où depuis dix siècles raristocratie , c'est-à-dire la noblesse , avait joui d'une grande partie des droits de la souveraineté, il était très naturel, après avoir perdu successif vement ses plus importans privilèges de fiéodalité et de seigneurie, qu'elle voulût au moins conserver le dernier de tous , celui des armes , qui jamais ne lui avait été contesté.
Mais il ne s'agit point ici d'avoir recours & ce moyen de défense; il toucherait peu de per« sonnes, et je le soutiendrais mal, parce qu'il est contraire à mon opinion personnelle , qui dès ce temps me faisait désirer , dans le but même le plus salutaire à la monarchie , toutes les réformes exigées par les progrès des lumières et de la civilisation : j'étais fermement convaincu que, sans cette sagesse, de grands malheurs et de grandes secousses devenaient inévitables.
La justice que je veux et que je dois rendra à mon père , n^a besoin, pour être évidente , que dû récit fidèle des faits ; ils démontreront d*abonl cpie la fameuse ordonnance qu'on lui reproche, n'a point produit dans les droits des indivklaâ les grands changemens qu'on lui attribue ; et qu'elle n'a fait que modifier les moyens d'eiéciH tion d'un ordre de choses établi précédemment.
J)e plus, on verra clairement, par le méil|€
ou soDVEuriKs. a 79
récit , que cette ordonnance , après de longs débats y a été rendue par la volonté de la majorité du conseil 9 contre l'opinion de mon père, qui s'y est opposé avec force, e.t qui , ea cédant , ainsi que le prescrivait son devoir, a su y insérer, par la rédaction , plusieurs modifications pour en adoucir la rigueur.
J'aurais exposé beaucoup plus tôt ces faits au jour; mais, tant que la toui*mente révolutionnaire a duré, j'ai dû me conformer à la défense expresse de mon père : il ne voulait pas d'une apologie qu'on aurait pu attribuer à la crainte des passions de la multitude. Aujourd'hui , comme on ne peut plus raisonnablement me soupçonner de vouloir flatter la démocratie, en justifiant mon pêne d'une mestire si conforme à l'esprit de l'aristocl'atie , qui reprend actuellement une partie de son ancienne prééminence , je crois pouvoir dire tout ce qui est vrai.
On se rappelle qu'à l'époque où mon père était ministre , l'esprit d'innovation se manifestait partout; et, au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions anglaises , nos militaires , indignés des échecs reçus dans la guerre de sept ans , s'efforçaient de devenir Prussiens, et d'imiter, autant qu'ils le pouvaient, les troupes du grand Frédéric , leur vainqueur.
On ne parlait général^^nent que de réformes ,
a8o MÉMOIRES
que de tactique nouvelle et de suppression d'abus* Le roi , ne voulant ni résister sans prudence , ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits, avait chargé un comité, composé des vingt -quatre inspecteurs d'infanterie et de cavalerie, d'examiner à fond toutes les parties de Tadministration militaire , et de rendre compte de leur travail au ministre , par un rapport que celui-ci devait soumettre , avec son avis , au roi , dans son conseil.
Ce rapport, discuté pendant plusieurs mois, fut remis à mon père. 11 contenait l'analyse des nombreuses réclamations qui affluaient de toutes parts sur l'organisation de notre armée , sur 1a tactique, et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.
Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que, ne pouvant , sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes , ils la voyaient désor^ mais presque fermée pour eux , tant par les êffietB d'une paix de dix années, qui rendait plus rares les vacances des emplois , que par la facilité abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaient , pour être nommé officier, dos certificats de noblesse signés par quatre fgea^ tilshommes.
« Os certificats , disaient-ils , se donnent frè-
ou SOUVENIRS. a8i
» quemment à dôs roturiers par de jeunes gen- » tilshommes obérés, et qui trouvent ainsi le » moyen de se libérer de leurs dettes. Cette j> fraude insupportable, ajoutaient-ilb, prive la » noblesse pauvre de tout moyen d'obtenir des » emplois, que leur enlèvent journellement les » jeunes gens riches du tiers-état. »
Lorsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse. « La fraude dont on se plaint , di- » sait-il , fût-elle aussi fréquente qu'on le suppose, » ne ferait que prouver l'impossibilité de conser- » ver un ordre de choses que tout le monde veut » éluder, parce qu'il n'est plus en harmonie avec » nos mœurs, avec les progrès en instniction et » en richesses d'un tiers-état qui s'offense de cette » humiliation. Comment voulez-vous qu'on sup- » porte l'idée de voir que le fils d'un magistrat j) respectable , d'un négociant estimé , d'un in- » tendant de province, chargé d'une des plus » importantes branches de l'administration, soit 9 condamné à ne pouvoir servir l'État que comme » soldat , ou à ne parvenir au grade d'officier qu'à » un âge avancé, après avoir vieilli dans les rangs » les plus subalternes? Il vaudrait bien mieux atta- » quer le préjuger déraisonnable qui ruine toute 3^ la noblesse, en ne lui pennettant d'autre activité
a8^ MEMOIRES
» que celle des armes ; la loi dont elle rédame j> Texécution tombe en désuétude» parce qu'elle est » contraire aux mœurs du temps; et vainement » voudruit-on la ressusciter, il ne serait ni rai- » sonnable ni juste de vouloir lui rendre de nou- V velles forces; au fond elle est inutile : car, quoi » qu'on en dise, la noblesse sera toujours sûre » par sa position^ par son crédit, d'obtenir la p préférence pour le plus grand nombre des noj» minât ions; et de plus cette loi ressuscitée, sans p satisfaire toute les prétentions des classes pri- » vilégiées , exciterait le mécontentement général » de toutes les autres. »
Certes la raison la plus mûre , Tesprit le plus équitable avaient dicté cet avis; cependant Topi* nion contraire prévalut, et il fut décidé que dorénavant ce serait iM. Ckérin, généalogiste de k cour, qui délivrerait les certificats de noblesse, précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.
Mon père reçut Tordre de faire une ordonnance conforme à cette décision. Il obéit; mais, en la rédigeant, il excepta de robligation des preuves prescrites, les fils de chevaliers de Saint- Ix>uis et les emplois d'ofliciers dans plusienn corps de troupes légères , de sorte que , indépen» damment des moyens d avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la
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guerre , le tiers-état eut peut^tre , depuis cette ordonnance, plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire.
Cependant on fit peu d'attention à ces adou* cissemens; on parut même oublier l'ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin ^ il passa pour constant que c'était mon père qui avait infligé au tiers-état une exclusion humiliante, et son ordonnance devint le but principal vers lequel se dirigèrent tous lei traits de la malveillance et d'une haine déjà trop vive de l'ordre plébéien contre celui de la noblesse: voilà'les faits dans toute leur vérité; l'opinion publique , jusqu'ici trompée , les jugera.
Personne, je crois, n'aurait dû être; plus à l'abri de pareils reproches que mon père : sous des formes sévères, il était humain, généreux; il cherchait partout le mérite, l'encourageait, le défendait contre l'intrigue, et le récompensait ' jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée; jamais son activité ne laissait de lettres convenables sans réponse; jamais il ne fermait foreille aux bon» conseils, ni même aux avis qui pouvaient l'éclairer sur ses fautes.
L'habileté , l'intelligence, Tassiduité à remplir ses devoirs, Ifoncienneté des services^ Icn nombreuses blessures, les actions brillantes étaient les seuls titres valables à ses yeux. Aussi' les vieux officiers.
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les vieux soldats le chérissaient et Tantaient sa bonté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter let siennes : les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline.
L'ordre et l'économie lui donnaient les moyens de multiplier, plus qu'aucun de ses prédécesseurs , les récompenses dues à des services réels. Il trouva même , dans de sages épargnes , la £aicilité de recréer une caisse de pensions en &veur des plus anciens chevaliers de Saint- Ix>uis.
Jusqu'alors nos soldats couchaient trois dans un même lit ; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n'y seraient plus que deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux ; les dépenses de cette partie si impQrtante de l'administration étaient excessives et mal dirigées : d'après les mesures qu'il prit, ces hôpitaux coûtèrent moins , et continrent plus (le malades mieux soignés.
Son onlonnance sur cette matière reçut dans le temps des éloges universels. Par ses soins, Fin* struction des officiers fît de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes, leur exacte discipline, et la régularité de leurs manœuvres. Les commandemens les plus importans furent toujours donnés par lui k des chefs désignés à sa confiance par l'estime publique ; et ceux qui se distinguèrent si éminem-
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ment dans la guerre d'Amérique , rendirent une pleine justice à la sagesse de ses instructions.
Il avait le premier conçu et présenté au roi l'idée de la création du corps de Tartillerie légère et de celui de l'état - major , auxquels depuis nous dûmes une si grande part de notre gloire ; enfin , malgré la difficulté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions militaires , qui , sous tous les autres ministres, s'était annuellement augmenté , ne reçut aucun accroissement pendant son ministère , qui . dura sept années , parce qu'il eut la sage fermeté de ne jamais accorder de pensions nouvelles qu'en exacte proportion avec les extinctions des anciennes.
Telle fut sa vie ministérielle, aussi respectable à la cour qu'elle l'avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte : si l'oubli des méchans est une maxime salutaire , ajoutons-y que tout le monde doit s'unir pour préserver de l'oubli les hommes de bien ; c'est le meilleur moyen d'en augmenter le nombre, malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés, qui sont en butte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations , et perpétuellement entourés de tant d'écueils.
Si mon père, malgré sa justice, rencontrait en-' core des ingrats et cfes roécontens , il Êiut avouer
a8G MÉUOIRES
que j'étais un peu de ce nombre : car , malgré toutes mes sollicitations , ne voulant &ire eu ma £iveur de passe-droits à personne, il m'ayait toujours refusé les moyens de partager en Amérique les palmes cueillies par plusieurs de mes ccmpagnous d'armes.
Enfin cette £;râce tardive me fut accordée; le vicomte de Noailles ayant obtenu , après la prise d' Yorktown y le commandement en chef d'un ré- <;iment qui était en France, je fus nommé à sa place colonel en second du régiment du Soiasonnais; je quittai sans regret les dragons d'Orléans, malgré l'affection que j'avais pour eux, et je reçus Tordre de partir et de m'embarquer pour aller rejoindre mon nouveau corps dans les États-Unis»
Après avoir si longuement et si vivement désiré de combattre , j'espérais faire une campagne vive et brillante, qui termînei'ait la guerre par la prise de New-York , et peut-être ensuite par la conquête de la Jamaïque : car tel était alors le projet des minisires.
Lorsque j'arrivai à Brest, les premiers jours d'avril 1782, j'y trouvai plusieurs frégates qui nous attendaient , ainsi qu'un convoi nombreux de vaisseaux marchands , de bâtimens de trana* port, que nous devions escorter; il y avait aussi dans le même port deux bataillons de recrues destinées à renforcer l'armée de Rocbambeau.
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Je reçus l'ordre d'en prendre le connnandement , de les inspecter et de les dresser à l'exercice jusqu'au inornent du départ. Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuveuse occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.
Une escadre anglaise , informée de nos préparatifs et favorisée par les vents qui nous étaient contraires , nous bloquait et croisait devant la rade, dans l'intention de nous attaquer et de s'emparer de notre convoi.
Nous apprîmes, dans ce moment, la triste nouvelle de la défaite de M. de Grasse , et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mais au contraire un. redoublement d'ardeur. .
Enfin, les vents changèrent et nous donnèrent l'espoir prochain de sortir de ce triste .port où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes l'ordre de laisser à Brest notre convoi et de nous embarquer sur la Gloire j frégate de trente-deux canons, qui en portait de douze.
A l'époque de ce premier embarquement, on plaça avec moi sur la Gloire MM. le duc de Lauzun, le prince de Broglie, fils du maréchal; le baron de Montesquieu, petit-fils de l'auteur de \ Esprit des Lois; le comte dcLoménie, qui depuis périt victime de la révolution ; un officier anglais nommé Sheldon; Polarski, gentilhomme polonais;
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le baron Liliehorn, aide de camp du roi de Suède, et le chevalier Alexandre de Lameth , qui depuis rendit de grands services à son pays ; il y devint célèbre par ses talens , par son habileté administrative, par son caractère, par son noble dévouement à sa patrie, par ses principes constitutionnels, et par les proscriptions qu ils lui attirèrent
De ce moment datèrent son amour pour la liberté et notre amitié, sentimens qui, depuis quarante ans, dans son âme comme dans la mienne, ont conservé toute leur force.
Il était difficile de trouver un compagnon de voyage plus aimable que le duc de Lauzun ; son caractère était facile, son âme généreuse, sa grâce originale et s^ns modèle. Il me montra une courte lettre de M. de Maurepas, auquel il avait vivement recommandé une affaire qui Tintéressait Cette lettre , en quatre lignes , donnait une juste idée du caractère enjoué et de l'humeur légère de ce vieux ministre : <r Je nui pu^ lui disait4l, » panfenir à faire ce que vous désiriez ; vous TiOr » yiez dans cette occasion pour vous que le roi et » moi : voilà ce que c'est que de s'encmiailler. *
Les impressions qu éprouvait alors cette jeu* liesse belliqueuse , s'arrachant avec ardeur à ses foyers , à ses plaisirs , à ses affections , pour chercher^ dans mi autre monde, les travaux et les périls^ étaient dignes d'observation, et auraient
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pu annoncer aux esprits clairvoyans les changeroens grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe.
Ce n'était plus , comme autrefois, des chevaliers cherchant , ainsi que les héros normands ^ à la pointe de Tépée , des aventures et des principautés ; ou des guerriers guidés y comme les croi^ ses y par un pieux £ainatisme; des Anglais et des Français aventureux, ou des Espagnols cupides, qui , altérés de la soif de l'or, couraient ensanglanter et dépeupler un monde découvert par Colomb. Ce n'était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se faisaient les différentes puissances de l'Europe.
Quelques-uns étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d'entre nous se trouvaient animée par d'autres sentimens : l'un très raisonnable et très réfléchi , celui de bien servir son roi et sa patrie, de tout sacrifier sans regret pour remplir envers eux ses devoirs; l'autre plus exalté, un véritable enthousiasme pour la cause de la liberté américaine.
Un autre siècle naissait; tout changeait de mobile et de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans partant pour la guerre a^ nom de la philanthropie , de cette philanthropie 1. 19
12CfO II^MOIAËS
qui devrait la faire détester, et des officiers qui, par l'ordre d'un gouvernement absolu, s'élanraient en Amérique , d'où ils devaient rapporter en France les germes d'une vive passion pour raflVanchissement et pour l'indépendance.
Je ne saurais mieux donner une idée de l'exaltation qui agitait alors nos esprits, qu'en citant quelques passages d'une lettre que j'écrivais à (îctte époque, et qu'après quarante^deux ans, je ne retrouve pas sans quelque plaisir.
(Rade de Bresf, à bord de la Gloite, ce 19 mai 178a.}
et Au sein d'une monarchie absolue , disais-je, 1) on sacrifie tout à la vanité , au désir de la re- » nommée, qu'on nomme amour de la gloire, et » qu'on ne peut appeler amour de la patrie dans w un pays où un petit nombre de personnes , éle- » vées précairement aux grands emplois par la » volonté d'un maître, ont seules part à la légîs- » lation et à l'administration, dans un pays où la » chose publique n'est plus que la chose privée , w où la cour est tout, et la nation rien.
>» L'amour de la vraie gloire ne saiUMit exister « sans philosophie et sîins mœurs publiques; on »» no connaît bien chez nous que l'amour de la ^^ célébrité, qui peut port<»r au mal comme au ï» bien; co n'est point par {\{^s talens, mais par s la\eur qu ou avance : il est plus profitable de s«:
ou SOUVENIRS. ^Ql
fi rendre agréable au pouvoir qu'utile au pays. ïi Aussi , au lieu de vouloir honorer sa patrie par » des vertus, Tenrichir par des monumenset Vé^^ » clairer par des lumières , on n'emploie son acti- Il vite qu'en intrigues. Les ambitieux ne craignent » pas une mauvaise réputation , et n'en cherchent » pas une bonne et solide; tout ce qu'ils désirent, » c'est le bruit et l'éclat, tout ce qu'ils redoutent, » c'est le silence et l'obscurité : étranges égoïstes, » qui vivent toujours dépendans des autres, en » ne croyant vivre que pour eux-mêmes!
)> Si je parais les imiter, cette apparence est D trompeuse : car je poursuis im but tout di£fé- » rent du leur. Quoique jeune, j'ai déjà passé » par beaucoup d'épreuves , et je suis revenu de » beaucoup d'erreurs : le pouvoir arbitraire me » pèse; la liberté pour laquelle je vais combattre, » m'inspire un vif enthousiasme; et jp voudrais » que mon pays pût jouir de celle qui est com- )» patible avec notre monarchie , notre position » et nos mœurs ; mes affections mêmes fortifient » mes opinions actuelles.
» Uni par d'heureux liens avec la petite*fille du » chancelier d'Aguesseau, mon plus vif désir , en » suivant une autre carrière que celle de cet il- D lustre magistrat, est de m'élever à la hauteur » de ses immortels principes de vertu, de justice » et d'amour pour la patrie. En lisant $^ di^cpur»
» et ses écrits, on sent évidemment que ce mi- » nistre d'un monarque absolu ne perdait jamais » de vue Tintérét public , les droits des citoyens , » et les limites prescrites au pouvoir par l'éter- » nelle raison et par les lois fondamentales de V l'État. Ce grand magistrat , si dévoué à son roi , » portait dans les tribunaux , dans la législation » et dans l'administration , toute l'indépendance )» et tontes les vertus républicaines.
» Mon admiration pour un si noble modèle 11 » dissipé dans mon âme les faux attraits d'une » folle ambition , du désir des richesses ; elle me » fait résister au tourbillon du monde. L'opinion » peu éclairée du vulgaire était la dernière idole j> que j'encensais; mais elle s'est enfin montrée » à moi telle qu'elle est, assise sur l'ignorance, y égarée par la fortune, et ne nous présentant » qu'un encensoir de £aux métal , qui ne s'agite 9 que pour honorer le vice brillant , Êivorisé par » les caprices du sort.
» Je n'éprouve plus d'autre passion que celle » de mériter les suffrages de l'opinion publique, » non telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait » être; l'opinion, par exemple, d'un peuple libre « dont un sage serait le législateur. Aussi , en me i* séparant aujourd'hui de tout ce qui m'est cher, » ce n'est pas à un préjugé , c'est à un devoir que )• Je fais ce pénible sacrifice : magistrat, j'aban-
oir souvEJsnns. agS
» donnerais les plus doux loisirs pour me rendre, ï> dès cinq heures , au palais , afin d'y combattre )> l'injustice ; ministre , je m'exposerais à l'exil et D au triste sort qu'éprouve la vérité dans les cours, » pour y défendre la cause des opprimés ; guerrier, » je quitte ma famille et mes foyers, tout ce qui » charme ma vie , pour remplir strictement les D devoirs d^un métier le plus noble de tous, quand >» on l'exerce pour soutenir une juste cause.
» Tels sont les motifs qui me guident; il en est » un surtout plus fort que les autres , c'est celui * de m'élever au niveau de quelques êtres dont je » ne puis lùe rapprocher qu'à force de nobles » sentimens et de vertus. A présent, leur affection » est tout à la fois l'objet de mes regrets et le prix » de mes sacrifices. La seule chose qui me console » de m'en éloigner, c'est de mériter de plus en » plus d'être aimé par eux. »
Enfin le signal du départ fut donné ; un nouveau passager, le vicomte de Vaudreuil, se joignit à nous, et notre frégate mit à la voile le 19 mai 1782, avec une brise assez fraîche pour nous faire espérer d'échapper à la vigilance de la flotte anglaise; mais à peine étions-nous à {rois lieues, qu'une tempête violente nous força de changer de route et de nous enfoncer dans le passage périlleux que l'on nomme le Raz de TuHnguet , lieu fameux par beaucoup de naufragées.
ir . f-Hl^
^94 iiiîiroiiiES
Luttant adroitement contre left vents et les éciieils y nous parvînmes à prendre le large ; alors rapproche de vingt- deux vaisseaux anglais nous contraignit , pour les éviter , de ranger la côte de très-près; et, comme le coup de Tent devenait toujours de plus en plus violent ^ nous fumes en grand danger de tomber sur des écueils appelés les Glenans^ contre lesquels, peu de temps^auparavant, la frégate la Vénus s*était perdue.
Enfin le calme succéda à l'orage; mais la guibre de notre frégate , cédant à l'impétuosité du vent , s'était brisée. Nous nous vîmes donc obligés d'entrer dans la Loire et de relâcher à Paimbœuf. Ainsi la fortune, contraire à nos vœux, semblait se plaire à nous enchaîner sur les rivages de la France.
Jusqu'au 1 5 de juillet , recevant tantôt Tordre de remettre à la voile , et tantôt Tinjonction de retarder notre départ, nous ne fîmes, comme des caboteurs , que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes , de Nantes nous allâmes à Loricnt , et de Lorient enfin nous nous rendîmes à Rochefort, où nous trouvâmes t Aigle y fréâ^ate de quarante canons portant du vingtquatre , et qui devait se rendre en Amérique de conserve avec nous.
M. le baron de Vioménil , IM. le duc de Lauzun ^ qui retournait en Amérique , montèrent à bord
ou çoiiYEKins. agS
de VJigle; MM. de Vauban, .de Melfort, de Talleyrand , de Chainpcenetz y de Fleury, et plufiieurs autres ofËciers s'y embarquèrent également. Le commandant de notre frégate était lis chevallier de Yallongue , ancien officier de la 4i^i^^ royale , qui , malgré sa réputation de bravoure et d'h^dxleté, et ses longs services, n'était encore parvenait qu'au grade de lieutenant de vaissieau.
Le chevalier de La Touche commandait )a frégate V Aigle, C'était un homme instruit , bravje , spirituel , aimable , m^is qui était rentré récemment au service de mer. De nombreux amis et l'appui du dux: d'Orléans avaient accéléré son avancement; il était capitaine de vaisseau , et ce ne fut pas sans un peu d'humeur que M. de Vallongue se vit ainsi contraint dje sei*vir sous les ordres d'un officier moins ancien que lui , et qui était ce qu'on appelait ajbr^ un intrus danf la marine.
M. de La Touche aimait son nouveau métieis et eu remplissait les devoirs avec autant d'intelligenoe que d'honneur. Cependant^ au mom^ent de son départ, ime passion qui dominait chez lui toutes les autres , lui fit commettre une assez grave faute dont le résultat, qui pouvait être beaucoup plus funeste, nous occasionna d'abord d'assez vives contrariétés, et ensuite un malheur q|ii tomba principalement sm* kii.
296 MÉMOIAES
Une femme dont il était violemment épris l'avait suivi de Paris à la Rochelle; les ordonnances ne lui permettaient pas de l'embarquer sur sa frégate , et cependant il ne pouvait se décider à se sépR*er d'elle. On verra bientôt quel fut l'étrange parti qu'il prit pour concilier , autant qu'il le pouvait , son amour et son devoir. Le 1 5 de juillet nous mîmes à la voile, en même temps qu'un convoi marchand assez nombreux escorté par la frégate la Cérès,
Peu de temps après notre départ , au milieu de la nuit , et tandis que nos équipages étaient occupés à manoeuvrer pour résister à un vent contraire qui s'était élevé avec assez de force , la firégate ta Cérès y en virant maladroitement, aborda notre frégate avec une telle violence , que nous crûmes tous être tombés sur un écueil.
Cette secousse ne nous causa auciui dommage; mais la Cérès en éprouva d*assez graves pour être contrainte de nous quitter et de rentrer avec son convoi dans le port. Les jours suivans nous fîmes peu de chemin : il est vrai que le vent était faible. Cependant cette lenteur nous étonnait avec raison , car nous savions que V Aigle était beaucoup meilleure voilièreque nous, et pourtantnousétions sans cesse obligés de diminuer de voiles pour l'attendre et ne pas nous en séparer.
l'infin nous remarquâmes qu'un vaisseau mar-
chand naviguait à la suite de V Aigle. Comme il était impossible qu\m tel navire pût marcher comme un bâtiment de guerre, nous vîmes bientôt j qu'après plusieurs messages de canots et plusieurs pourparlers, le commandant de t Aigle s'était décidé à prendre à la remorque le vaisseau marchand.
Le mystère fut alors éclaîrci , et il nous fut démontré que c'était la maîtresse de M. de La Touche qui retardait sa course , et qu'il voulait ainsi la traîner à sa suite. On peut bien croire que de cette manière notre navigation dut être très lente; nous fumes de plus contrariés par des calmes fréquens, de sorte qu'ayant employé trois semaines pour arriver aux Açores, ayant beaucoup de malades à bord , et craignant de manquer d'eau , M. de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel.
Pendant cet ennuyeux trajet, nous n'eûmes d'autre distraction que la vue successive de plusieurs vaisseaux auxquels nous donnâmes chasse, conformément aux ordres du capitaine La Touche, espérant toujours que nous allions trouver un eniiemi, livrer un combat et remporter une victoire ; mais chaque fois notre espoir fut déçu, et, en approchant de ces bâtimens, nous reconnûmes que c'étaient des neutres ou des alliés.
L'archipel des Açores appartient aux Portu-
198 MÉAIOIAES
gais : ou relâche ordinairement à Payai ; mais Je vent, qui étiit contraire, nous aurait £iit perdre trop de temps, et, nous trouvant près de Tercère, la principale ile des Açores , et dont Angra est la capitale , nous y allâmes , comptant pouvoir y mouiller. Au moment où nous jetions l'ancre, on vint nous avertir que nous étions en danger de perdition , à cause des courans qui nous affide* leraicnt infailliblement à la cote.
Le commandant du port refusa de nous y recevoir , quoiqu'on y vit quelques bâtimens mar^ chands ; cet officier nous fit dire que , le port étant exposé au vent du large , nos frégates u y seraient pas en sûreté; qu'il ne pourrait pas en répondre, et qu'ainsi il valait mieux que ces frégates croisassent devant la rade, pendant qu'elles enverraient chercher , dans leurs dialoupes , les provisions et les rafraichissemcns qui nous seraient nécessaires : ce fut le parti que nous prunes. A l'aspect de ces îles , ainsi qu'à celui des iles du Cap- Vert et des Canaries; à la vue de ces groupes d'amphithéâtres et de montagnes qui s'élèvent isolées au-dessus de la surface du vaste Océan , il ne semble pas possible de douter de Tt^xistence antique d'un continent submergé par imc des grandes révolutions de notre globe. Indépendamment de toutes les observations nonxviles faites à cet égard par nos savans, un coup
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d'eeil suffit pour démontrer que ces archipels sont les sommets de qudlque diaine de montagnes de cet ancien continent, englouti, depuis plusieurs milliers d'années, par les eaux.
Le récit des prêtres égyptiens que Platon nous Il transmis est peut-être exagéré. Il est difficile de croire qu'autrefois les Atlantes aient conquis une partie de l'Europe et de l'Afrique , et que le peuple d'une seule ville, telle qu'Athènes, ait battu, diassé et détruit ces fiers conquérans ; mais, cette exagération à part, on ne peut avoir vu les Açores, et douter de l'existence et de la submersion de l'TVtlantide.
Au milieu des £k>ts d'une mer immense, cet archipel isolé, bravant les ouragans, les volcans Qous-marins et les tremblamens de terre qui semblent le menacer fréquemment d'une nouvelle révolution, élève tranquillement dans les airsses verdoyans amphithéâtres qu'embellit un printemps perpétuel. On y voit les fleurs , on y recueille les fruits de l'Europe, de l'Amérique, de l'Afirique et de l'Asie. Le jasmin, l'oranger, le laurier, Tacacia, (es roses embaument l'air de leurs parftims, et cet air est si pur qu'aucune vermine ne peut y vivre.
Lorsque nous vîmes de loin l'île de Tercère, idle ne se présentait à nos regards que comme une grosse montagne assez noire; maïs, en approchant
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d'Angra, nous jouîmes de la Yue la phis agréaUe. Cette montagne si sombre s'éclaircit; le sommet seul de son pic garde son aridité. De ce pic la montagne s'étend par une pente douce jusqu'à la mer, et présente à l'œil un amphithéâtre magnifique couvert de bois odoriférans , aussi variés par leur forme que par leur couleur. Ces bois se grou* pent pittoresquement , et laissent voir entr'eux des champs et des cultures de toute espèce, qui annoncent l'abondance et promettent le bonheur.
Au bas d\in enfoncement où la mer va perdre sa furie, on aperçoit la ville d'Angra qui s'élèVe majestueusement le long de la montagne. Cette ville est grande et défendue par deux forts, dont les feux se croisent sur l'entrée du port. Plusieurs maisons de plaisance, propres et riantes, lient insensiblement cette ville avec la campagne, et empêchent ainsi que les yeux n'éprouvent une transition trop forte, en passant de la vue des bâtimens réguliers à l'aspect champêtre des vallons.
IjCs Portugais, comme les Espagnols, possèdent des trésoi*s dont ils ne sentent pas la valeur; ik l'atténuent même par les vices de leur administration : contrariant la nature qui leur offre It richesse, ils la refusent par préjugé; par leurs faux calculs, préférant le monopole à la liberté, ils s'appauvrissent en refusant au commerce cette
^ ou souv£iriRs. 3oi
liberté qui peut seule lui donner la vie. Les Portugais visitent et connaissent presque seuls les Àçores.
Les habitans de Tercère, jouissant avec étonnement du plaisir si rare de recevoir des étrangers, m'assurèrent que,depuis soixante ans, ils n'avaient vu à Angra que quelques passagers d'un vaisseau français et deux bâtimens anglais; encore n'y étaient-ils restés, comme nous, que trois ou quatre jours. Les autres nations leur sont totalement inconnues : aussi, pour toute espèce de lumières, ils sont à deux siècles de nous. Leurs vins, leur blé, leurs bestiaux et leurs oranges, n'ont pour débouchés que Lisbonne et les ports du Brésil.
Fayal, dont les côtes sont plus abordables et le port plus large, donne plus souvent asile aux navigateurs que le vent porte dans ces parages. Ils y achètent des vins fameux par leur saveur. On dit que Saint-Michel présente un aspect aussi riant que Tercère ; mais la sérénité des habitans y est troublée par de violentes éruptions volcaniques, et par de fréquens tremblemens de terre. Le nom des îles Graciosa et Flores suffit pour prouver que la nature les a aussi richement dotées; mais elles «ont très petites, et personne n'y relâche.
Vei's le commencement du XVin^ siècle, il arriva dans cet archipel un phénomène qui effraya beaucoup les habitans : près de l'ile de Saint-Mi-
3oa uÉuomA •
chel , une violente éruption volcanique lançd tout à-coup dans les airs une immense quantité de pierres enflammées, et fit ensuite sortir du fcnd de la mer une petite île qui avait environ trois lieues; elle exista trois ans, mais après elle diflp»> rut insensiblement.
La résidence du gouvernement de cet archipd est la ville d'Angr a. Toutes les autres lies y envoieBt des députés pour formel te conseil du gouverneur. Ce gouverneur, lorsque nous y arrivâmes^ était im homme des plus grandes maisons de Porti^aL Ses troupes, peu nombreuses, assez naal ternies, étaient suffisantes pour la défense d'une lie qu'oa n'est point tenté d'attaquer, et ou Ton trouve peu d'endroits propres à un débarquement; d'ailleurs ces points sont suffisamment défendus par des batteries.
Dès que je fus descendu de mon canot , je me rendis chez le consul de France; il se nommait Peyrez. Dans sa jeunesse, se trouvant sans fortune, il avait été en chercher une en Portugal : de là, conduit par des affaires de commerce à Tercère , les charmes d'une olivâtre Teroérienne l'y avaient fixé.
Ce consul , de tous les consuls du monde If moins occupé , fut charmé de revoir des compatriotes. Il nous traita de son mieux, ainsi que la senhora Peyrez , qui ne paraissait pas trop farli<V
ou éôtîvEfffns. 3o3
de voir pour la première fois des hommes afiitre*ment qu'à travers tme jalousie.
Je fis une longue pronïenade avec mon hot^ dans la phis grande partie des vallées de File, promenade fort agréable pour Toeil , mais peu intéressante pour l'esprit ; car rien n'était moins fertile que l'esprit de mon bo» compatriote.
Il avait presqtîe oublié son pays, ignorait ce qui se passait dans les autres, n'armait que sa brune compagne, er n'admirait que son petit pavillon^ qu'il ayîpehtt sa maison de plaisance, et une allée de ctronuiers de cent pas, qui traversait son parc. Sa ferme, composée de neuf arpens, ne lui avait coulé que huit cents livres.
Revenu à bord de ma frégate, assez fatigué de ma course, j étais peu tenté de retourner à Tercère ; mais le duc de Lauzun me fit changer d'avis. « Je vois, me dit- il, que tu t'es peu amusé , et y» c'est ta faute. Pourquoi t'avises-tu aussi de des- 9 cendre chez le consul de France, bon et simple » bourgeois , qui n'admire que son allée de ci- 7> tronniers , ne sait faire qu'un peu de cuisine , p ne vous offre que l'eati de son piilts trop fraîche, » et son lait qui ne Test pas assez ? Je Tai vu comme » toi , mais je me suis bien gardé de lui consacrer » ma journée. J'ai trouvé autre part de meilleurs y> moyens pour chasser l'ennui et satisfaire ma » curiosité. Viens avec moi ; tu connaîtras ce qu'il
3o4 MÉMOIRES
» y a de mieux à Tercère : bonne chère , bon u accueil, un hôte gai, joyeux et empressé de » plaire, des femmes vires et jolies, des religieuses M complaisantes , des pensionnaires coquettes et » tendres , et un évéque qui danse admirablement » \^ fandango. »
ce Tu es fou , lui répondis-je ; et quel est donc » cet homme rare qui t'a montré subitement une » amitié si active et si obligeante? — C'est le » consul d'Angleterre, dit-il. — Eh! tu n'y penses 3) pas, répliquai-je; comment! nous sommes en » guerre avec les Anglais , et c'est chez le consal » de cette nation que tu vas prendre tes ébats!»
(c Attends , reprit-il ; ne porte pas de ju£»énient » téméraire. Mon hôte est à la vérité consul de » l'Angleterre , notre ennemie; mais il cumule les » emplois : il est en même temps consul de l'Es- D pagne , notre alliée , et , pour compléter la sin- » gularité, il n'est ni Anglais ni Espagnol, mais M Français et Provençal. »
c II ne lui manque plus, répondis je, pour réunir » toutes les qualités possibles, que d'être £aimilier » de l'inquisition. — Eh bien ! mon ami , s'écria )) Lauzun en riant , je crois qu'il ne lui manque * rien. — Ah! s'il en est ainsi, repris-je, je n'ai plus V d'objection à te faire. Allons chez cet homme » singulier qui porte tant d'habits et joue tant de y^ rôles. Trois fois heureuse est la pacifique île de
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w Tercère, qui, au milieu des orages effroyables » que la guerre répand sur l'Europe, l'Asie, l'A- » frîque et l'Amérique v n'entend, dans son tran- » quille séjour, que le bruit de ses flots, les sons » de ses guitares, les chants de ses oiseaux, et voit » dans son sein, les consuls de deux puissances » belligérantes non seulement vivant en bonne in- » telligence, mais ne formant qu'une seule et même » personne , et disant probablement fort bien les » affaires de toutes les deux ! »
Nous partîmes donc, Lauzun, le prince de Broglie , le vicomte de Fleiuy et moi , avec deux ou trois de nos autres compagnons d'armes^ et nous fumes introduits chez le consul d'Angleterre, qui tint toutes ses promesses : car il nous donna d'excellent thé, de très bon porter^ des soupers exquis, une société de femmes très aimables , et , comme nous étions curieux de connaître le fandgngo, cette danse célèbre parce qu'elle est la plus gravement indécente et la plus tristement voluptueuse , un jeune Portugais, coadjuteur de l'évêque d'Angra, eut la complaisance, sans se faire trop prier, de la danser en notre présence.
Ce ne fut pas tout : l'obligeant consul nous conduisit le lendemain matin dans im couvent où nous vîmes d'indulgentes nonnes et de^ pensionnaires très jolies. Leur teint un peu basané n'af- £siiblissait point le channe de leurs beaux yeux I. ao
3oG MÉBIOIRES
noirs , de leurs blanches dents et de Télégance de leurs tournures. Leur aspect nous consola des deux redoutables grilles qui séparaient le parloir de l'intérieur du couvent.
La mère abbesse, suivie de sa jeune cohorte, arriva gravement derrière la grille, avec le costume, la taille, la figure que nous présentent les portraits d'abbesses du X 111^ siècle ; rien ne manquait à cette ressemblance , pas même la crosse : car elle en tenait majestueusement une à la main.
Après les premiers coniplimens, et lorsque ces dames furent assises, notre encourageant consul nous dit que suivant Fusage portugais, usage asses étrange, nous pouvions, a la faveur des grilles et malgré la présence de madame Tabbesse avec si crosse , nous montrer aussi galans que nous le voudrions pour son jeune troupeau, parce que, de tout temps, la dévotion et la galanterie régnaient ensemble, sans discorde, dans les cloîtres du chevaleresque Portugal.
Chacun de nous choisit donc l'objet qui frappait le plus doucement ses regards, et qui semblait répondre avec plus d'obligeance à ses œillades. Ainsi nous parlâmes promptement d'amour, mais très-innocemment et très-platoniquement , grâce à la présence des deux grilles et de madame Tab* bosse.
On aura j)cinc à comprendi-e comment, nos
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maîtresses ignorant la langue française, et nous ne sachant pas un mot de la langue portugaise , nous pouvions réciproquement nous entendre; mais rien nVtait iin|>ossible avec notre officieux consul : il se chargea du rôle d'interprète, et nous aplanit ainsi la difficulté première de l'entretien.
Le signal de cette conversation galante fut donné par une jeune pensionnaire, la senhora dona Marin EmegilinaFrancisca Genoveva di Marcellos di CionnîcullodiGarbo. Frappée de la bonne mine, de la physionomie spirituelle et du costume de Lauzun, qui portait l'uniforme de hussard, elle lui jeta, en souriant, une rose à travers la grille, lui demanda son nom, liii présenta un coin de son mouchoir qu'il saisit et qu'elle tendit ensuite , en cherchant à l'attirer à elle : douce vibration qui sembla passer assez vite des mains au cœur.
Nous suivîmes tous avec empressement cet exemple : les mouchoirs voltigèrent rapidement des deux cotés , ainsi que les fleurs ; et , comme nos jeunes Portugaises nous lançaient des regards qui semblaient annoncer l'envie de renverser les grilles, nous nous crûmes obligés de répondre à ces tendres agaceries en leur envoyant des baisei's, non sans crainte cependant de paraître trop téméraires à madame l'abbesse. Mais cette plaisan« terie ne dérangeait rien a sa gravité, et n'effrayait
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point son indulgence. lions continuâmes alors à imprimer ces baisers sur le coin des mouchoirs d«* nos belles, qui, à leur tour, rendaient très obligeamment CCS baisers au bout du moucboïr rcstq dans leurs mains.
Bientôt nous essayâmes de faire im peu de portugais du peu d'italien que nous savions. Cet essai réussit auprès de nos dames, qui nous imitèrent, de sorte que la conversation, plus directe, devint plus vive, quoiqu'à moitié comprise, et laissa quelque repos à notre consulaire interprète, qui en profita pour causer avec madame l'abbesse.
Enfiu, cette bonne abbesse se mêla de L'entretien, et, s'apercevant peut-être que notre joie était tant soit peu mêlée de siiiprise , elle nous dit , par l'entremise du consul , que l'amour pur était fort agréable aux yeux de Dieu. « Ces jeunes x personnes, ajoutait-elle, auxquelles je vous » laisse offrir vos hommages , s'étant exercées k ■ plaire , seront un jour plus aimables pour leurs » maris , et celles qui se consacreront k la vie reli- „ gieuse, ayant exercé la sensibilité de leur âme » et la chaleur de leur imagination, aimeront bien n plus. tendrement la Divinité. D'une autre part, » poursuivait-elle , cette galantei'ie jadis honorée » ne peut être que fort utile à déjeunes guerriers. » Elle vous inspirera l'esprit de la chevalerie; elle X vous excitera à mériter, par de grandes actions.
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» le cœur des belles que Vous aimez , et à honorer » leur choix en vous couvrant de gloire. »
Je ne sais si le consiil traduisait fidèlement; mais la chaleur des regards de madame Tabbesse, sa dignité , son accent et sa crosse , en me faisant admirer son éloquence , me persuadaient que je me trouvais transporté dans quelque vieille île enchantée de l'Arioste, et au bon vieux temps des paladins.
Ainsi ranimé par de tels conseils, je redoublai d'ardeur pour ce jeu galant; et l'interprète de mes feux , le joli mouchoir de la dame de mes pensées, s'agita et voltigea plus que jamais. Elle était moins riche en noms de baptême que ses compagnes : car la maîtresse du prince de firoglle se nommait dona Ëugenia Euphemia Athanasia Marcellina di Antonios di Mello. La mienne s'appelait plus modestement dona Marianna Isabella del Carmo , et , dans ce moment , il m'en aurait peu coûté de soutenir contre tout venant, à grands coups de lance, qu'elle était dé toutes la plus jolie.
Comme la variété est l'âme des pliaisirs , après les œillades , après les messages des mouchoirs et les baisers portés par les airs et peu refroidis par les grilles , nous hasardâmes des billets doux. Ils furent introduits par le complaisant consul. La bonne abbesse , les ayant lus sans quitter sa crosse
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ni sa dignité, permit, en souriant, la libre circulation de ces tendres épîtres et des réponses qu elles nous attiraient.
Je hasardai ime chanson, et le prince de Broglie m'imita. Je ne sais si nos couplets furent embellis ou gâtés par la traduction du consul, mais on parut les trouver charmans.
Le jour baissait : madame Tabbesse donna le signal de la retraite. On se fît de part et d'autre de touclians adieux. Un second rendez-vous fut assigné poia^ le lendemain, et l'on peut croire que nous y fûmes tous très exacts.
£n arrivant au couvent, nous trouvâmes ia grille ornée de (leurs de toute espèce, et nos dames mille fois plus aimables que la veille. Elles nous donnèrent de la musique. La maîtresse du prince de Broglie et celle du duc deLauzmi chan* tèrcnt en duo des airs fort tendres, en s'accom- |)agnant de la guitare.
Pendant ce temps, la maîtresse du vicomte de Fleury et la mienne dansaient avec nous : des doux cotés de la grille , nous figurions de notre mieux les passes, que cette triste grille nous empêchait d'exécuter réellement ; mais co qu'il y avait prut'éîre de plus divertissant, était de voir madame Tabbesse qui battait la mesure avec sa crosse.
Dona Eupliemia nous lit entendre ensuite une
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chanson improvisée et à double sens , faisant allusion à ta Passion et à celle que Lauzun lui inspirait.
Pour vous faire juger de l'esprit inventif et prompt de notre consul , vous saurez qu'au rao-î ment où la distance et l'épaisseur des grilles, s'opposant à nos voeux , avaient arrêté la circulation de nos billets , notre actif interprète , ayant déterré une petite pelle creuse , y embarqua nos lettres qui arrivèrent ainsi doucement à bon port»
On sait qu'en amour , comme en ambition , il est difficile de s'arrêter : la complaisance nous rendit exigeans. Nous demandâmes quelques dons d'amour; nos vœux furent exaucés: nous reçûmes y avec de nouveaux^billets bien tendres , des cheveux, des scapulaires, que nous attachâmes sur nos cœurs.
A notre tour, nous Hmes des préseus : nous envoyâmes des anneaux , des cheveux, Lauzun et le vicomte de Fleury avaient dans leurs poches leurs propres portraits , qui , je ne sais par quel accident , leur avaient été raidus en France au moment de leur départ ; ils en firent hommage à leurs belles.
Je reçus de Marianna Isabella un scapulaire; elle m'assura qu'il me porterait bonheur, et que, tant qu'il resterait à mon cou, je serais à l'abri de tout accident et de toutes maladies. Je lui