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Voulant établir dans nos camps une discipline allemande incompatible avec nos mœurs, il soumit le soldat français a l'humiliante punition des coups de plat de sabre; on obéit avec répugnance et incomplètement. Je me souviens même d'avoir vu à Lille des grenadiers d'un régiment de quatre bataillons répandre au pied de leurs drapeaux des pleurs de rage , et le duc de la Vauguyon, leur colonel, mêler ses larmes aux leurs.
Ce mécontentement devint général. Le ministre fut renversé par l'opinion publique, qui devenait déjà une puissance. Le prince de Montbarrey prit sa place et n'y fit rien d'utile. Sa faiblesse même laissa commettre des déprédations, qu'il ignorait peut-être.
Mon père , comme on le verra bientôt , lui succéda ; mais ce fut dans les dernières années qui précédèrent sa nomination que commencèrent à se manifester toutes les idées de réforme , d'innovation et de perfectionnement qui semblaient être devenues un besoin pour les Français.
Le comte de Guibert, militaire plein de feu, d'âme et de connaissances , brûlant du désir de la gloire dans tous les genres , parvenu très-jeune , par son activité , aux grades supérieurs, et, par ses talents, à l'Académie française, publia un Essai sur la Tactique dont les idées grandes et nouvelles acquirent une rapide célébrité.
Dans le même temps, un major prussien, nommé le baron de Pvrch , vint en France , et offrit au ministre de nous enseigner, dans tous leurs développements, les règles de l'exercice prussien et celles des grandes manœuvres de Frédéric.
A la même époque , un autre officier, nommé le baron de Mesnil-Durand, professant une nouvelle théorie, celle de Y ordre profond, attaqua celle de Y ordre mince , qui était universellement adoptée depuis long temps par les armées européennes; il voulut nous diviser en tiroirs, en manches, en manipules et en tranches.
Tous ces différents systèmes , accueillis par leur nouveauté. devinrent l'objet d'une grande curiosité et même de querelles assez vives ; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu'il donna pour essayer et juger chacune de ces méthodes.
On voit par là qu'une grande fermentation remuait tout , que de grandes disputes s'élevaient de tous côtés sur la philosophie, la religion, le pouvoir, la liberté, la tactique. Eufin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez animée entre les écoles française et italienne , et Paris fut un moment divisé en deux factions acharnées l'une contre l'autre , celle des Gluckistes et celle des Piccinistes.
Il n'était rien qui ne fût remis en question, et c'était par cette agitation de tous genres qu'on préludait aux terribles mouvements qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier.
Lorsqu'on voit régner tant de calme , et , pour ainsi dire , tant de léthargie chez tous les peuples à certaines époques , tandis qu'à d'autres ils s'agitent, ils fermentent et paraissent, pour ainsi dire , en frénésie , on pourrait croire qu'il existe , dans le monde moral , des paralysies et des fièvres ardentes , comme dans le monde physique.
A la lin du dix huitième siècle la France était visiblement tourmentée de cette inquiétude , de ce malaise, de cette ardeur violente , qui précèdent et annoncent les grandes crises morales , religieuses et politiques.
Quand je me rappelle l'incroyable activité d'esprit avec laquelle, de toutes parts, on provoquait, on multiplait , on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et l'importance que chacun y attachait alors, j'en conclus qu'aux yeux de froids spectateurs, avant de devenir aussi dramatiques, aussi tragiques, aussi terribles que nous l'avons été plus tard , nous devions paraître assez fous et passablement ridicules.
Une petite anecdote en pourra donner une idée. Lorsqu'il parut une ordonnance de M. de Saint-dermain qui changeait
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la discipline et infligeait aux soldats français le châtiment des coups de plat de sabre, la cour, la ville et l'année disputaient avec acharnement pour et contre cette innovation : les uns la vantaient, les autres la blâmaient avec emportement; le bourgeois, le militaire, les abbés, les femmes même, chacun dissertait et controversait sur ce sujet.
Tous ceux qui s'étaient engoués de la discipline allemande, avec tout autant de chaleur qu'ils s'étaient précédemment enthousiasmés pour les modes anglaises, soutenaient qu'avec des coups de plat de sabre notre armée égalerait promptement en perfection celle du grand Frédéric ; les autres n'y voyaient qu'une humiliante dégradation incompatible avec l'honneur français. Un tiers parti s'étonnait et doutait. « Le « bâton, disait-il, serait humiliant; mais le sabre est l'arme de « l'honneur, et cette punition militaire n'a rien de déshono- « rant; il faut examiner seulement si elle n'est pas préfé- « rable à la prison et à la salle de discipline , qui nuisent à la « santé et corrompent les mœurs. » Enfin on dissertait gravement pour savoir jusqu'à quel point cette punition physique pouvait agir sur les sens du soldat pour le forcer, par la douleur, à se corriger de ses vices , de sa paresse ou de son insubordination.
Un matin je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour ; j'étais , dès mon enfance, lié d'amitié avec lui. Longtemps, haïssant l'étude, il n'avait songé qu'aux plaisirs , au jeu , aux femmes ; mais , depuis peu , l'ardeur militaire s'était emparée de lui : il ne rêvait qu'armes, chevaux, école de théorie, exercices et discipline allemande.
En entrant chez moi il avait l'air profondément sérieux; il me pria de renvoyer mon valet de chambre. Quand nous fûmes seuls : « Que signifient , lui dis-je , mon cher vicomte , « une visite si. matinale et un si grave début? Est-il question « de quelque nouvelle affaire d'honneur ou d'amour?
« Nullement, dit-il, mais il s'agit d'un objet très-impor- .< tant et d'une épreuve que je suis absolument résolu de faire. « Elle te paraîtra sans doute bien étrange, niais il nie la faut « pour achever de m'éclairer sur la grande discussion qui « nous occupe tous ; on ne juge bien que ce qu'on a connu « et éprouvé par soi-même. En te communiquant mon projet, « tu sentiras tout de suite que c'est à mon meilleur ami « seul que je pouvais les confier, et que c'est lui seul qui « peut m'aide? à l'exécuter. En deux mots, voici le fait : je « veux savoir positivement l'impression que peuvent faire « les coups de plat de sabre sur un homme fort, coura- « geux , bien constitué , et jusqu'à quel point son opiniâtreté « pourrait, sans faiblir, supporter ce châtiment; je te prie « donc de m'en frapper jusqu'à ce que je dise : C'est assez. »
Éclatant de rire à ce propos , je fis l'impossible pour le détourner de ce bizarre dessein et pour le convaincre de la folie de sa proposition ; mais il n'y eut pas moyen. Il insista, me pria , me conjura de lui faire ce plaisir, avec autant d'instances que s'il eût été question d'obtenir de moi le plus grand service.
Enfin j'y consentis , résolu , pour le punir de sa fantaisie , d'y aller bon jeu, bon argent. Je me mis donc à l'œuvre; mais, à mon grand étonncment , le patient , méditant froidement sur l'impression de chaque coup et rassemblant tout son courage pour les supporter, ne disait mot et s'efforçait de se montrer impassible ; de sorte que ce ne fut qu'après m'avoir laissé répéter une vingtaine de fois cette épreuve qu'il me dit : « Ami , c'est « assez; je suis content, et je comprends à présent que, « pour vaincre beaucoup de défauts , ce remède doit être ef- « ficace. »
Je croyais tout fini, et jusque-là cette scène n'avait rien eu pour moi que de plaisant; mais, au moment où j'allais sonner mon valet de chambre afin de m'habillcr, le vicomte, en m'arn'tant tout à coup, me dit : < Un instant, de grâce, tout n'est
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« pas achevé ; il est bon aussi que tu tasses cette épreuve à « tou tour, b
Je l'assurai que je n'en avais nulle envie, et qu'elle ne changerait rien à mon opinion, qui était absolument contraire à une innovation si peu française.
« Fort bien , répondit-il ; mais , si ce n'est pas pour toi, c'est a pour moi que je te le demande. Je te connais ; quoique tu « sois un parfait ami, tu es très-gai, un peu railleur, et « tu ferais peut-être , à mes dépens avec tes daines, un récit « très-plaisant de ce qui vient de se passer entre nous.
« Mais ma parole ne te suffit-elle pas? repris-je. — Oui , « dit-il, sur tout autre point plus sérieux ; mais enfin, quand « je n'aurais que la peur d'une indiscrétion, c'est encore trop. « Ainsi, au nom de l'amitié, je t'en conjure, rassure-moi a complètement à cet égard en recevant à ton tour ce que « tu m'as bien voulu prêter de si bonne grâce. D'ailleurs , je « te le répète , crois-moi , tu y gagneras , et tu seras bien aise « d'avoir jugé par toi-même cette nouvelle méthode sur la- « quelle on dispute tant. »
Vaincu par ses prières je lui laissai prendre l'arme fatale ; mais, après le premier coup qu'il m'eut donné, loin d'imiter sa constance obstinée , je me hâtai de m'écrier que c'était assez, et que je me tenais pour suffisamment éclairé sur cette grave question. Ce fut ainsi que se termina cette folle scène. Nous nous embrassâmes en nous séparant, et, quelque envie que j'eusse de raconter le fait , je lui gardai le secret aussi longtemps qu'il le voulut.
Ce jeune homme , alors si léger, fit depuis une chose trèsrare et très-difficile; à l'âge où l'éducation est faite, il était très-peu instruit; mais, enflammé par le désir d'acquérir de la renommée, il refit lui-même son éducation, quitta les plaisirs, les frivolités , s'acharna à l'étude , apprit en quatre années les mathématiques ,' le latin , l'histoire , plusieurs langues , la logique et la rhétorique ; enfin il se distingua à la tribune , dans
nos camps , et mourut glorieusement en Amérique , au champ d'honneur, à l'instant où il venait de prendre à l'abordage un bâtiment anglais.
L'été se passa , pour notre jeunesse, en exercices fréquents, en discussions perpétuelles sur les nouveaux systèmes de tactique, en petites guerres et en combats simulés, et surtout en vœux inquiets et ardents pour une rupture avec l'Angleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer une pratique glorieuse à de froides théories, et contraindre nos pédants et minutieux faiseurs à céder la place aux officiers véritablement militaires et habiles.
Comme c'était pour la liberté que la guerre se faisait alors entre les Américains et les Anglais , cette même liberté s'offrait à nous avec tous les attraits de la gloire ; et , tandis que des hommes plus murs et les partisans de la philosophie ne voyaient, dans cette grande querelle , qu'une favorable occasion pour faire adopter leurs principes , pour mettre des limites au pouvoir arbitraire et pour donner la liberté à la France , en faisant recouvrer aux peuples des droits qu'ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plus ardents, nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie que dans l'espoir de guerroyer, de nous distinguer, d'acquérir de l'honneur et des grades ; enfin c'était comme paladins que nous nous montrions philosophes
Mais il arriva tout naturellement qu'en nous déclarant ainsi , par une humeur d'abord purement belliqueuse , les partisans et les champions de la liberté , nous finîmes par nous enflammer de très-bonne foi pour elle.
Après avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en laveur des nouvelles doctrines , nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient , el les adversaires des prôneurs de l'ancien temps, dont les préjugés, la pédanterie et les vieilles coutumes nous semblaient alors ridicules.
Nous ne nous lassions pas d'en rire avec Voltaire , d'en gémir avec Rousseau; les discours académiques de Thomas, de d'Alembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination ; YEsprit des Lois de Montesquieu excitait en nous une profonde admiration , et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples longtemps perdus , ses Lettres persanes nous rendaient presque honteux des mœurs de notre temps , par la peinture spirituelle et satirique que cet éloquent écrivain en avait faite.
D'ailleurs nous nous ennuyions d'entendre nos vieillards nous donner des leçons sévères , comme si nous iguorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu , souffert et même trop souvent fait de scandaleux , à l'époque de la Régence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV. Nous étions peu dociles aux prédications et peu touchés des alarmes d'un clergé honoré certainement par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait compté tant de prélats mondains , tant d'abbés à bonnes fortunes , et surtout un premier ministre , le cardinal Dubois , dont le nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre , pour le gouvernement et pour la nation.
On avait tant mêlé d'erreurs superstitieuses aux vérités de la religion ; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales, nous montraient tant de guerres civiles, tant de massacres inhumains , tant de persécutions , tant de princes déposés , tant de sorciers brûlés par le fanatisme , tant de peuples opprimés par les préjugés, par l'ignorance et par la tyrannie du système féodal ; l'expulsion et la spoliation d'un million de Français , pour cause d'hérésie , étaient si récentes ; les querelles encore existantes contre les jansénistes et les molinistes, et celle des billets de confession , nous semblaient si ridicules qu'il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme l'espérance , peut-être trop illusoire , que des hommes de génie nous donnaient alors, d'un avenir où la raison, l'humanité,
la tolérance et la liberté devaient régner sur les derniers débris des erreurs, des folies et des préjugés qui avaient si longtemps asservi et ensanglanté le monde.
Ce qui aiguillonnait encore notre vive impatience, c'était la comparaison de notre situation présente avec celle des Anglais. Montesquieu nous avait ouvert les yeux sur les avantages des institutions britanniques ; les communications entre les deux peuples étaient devenues beaucoup plus fréquentes ; la vie brillante , mais frivole , de notre noblesse , à la cour et à la ville, ne pouvait plus satisfaire notre amour-propre lorsque nous pensions à la dignité, à l'indépendance, à l'existence utile et importante d'un Pair d'Angleterre, d'un membre de la chambre des Communes, et à la liberté, aussi tranquille que fière, de tous les citoyens de la Grande-Bretagne.
Aussi j'ai toujours été surpris que notre gouvernement et nos hommes d'État , au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française , la passion qui s'était tout à coup répandue en France pour les modes anglaises, n'y aient pas vu le désir d'une imitation d'un autre genre et les germes d'une grande révolution dans les esprits ; ils ne se doutaient pas qu'en bouleversant dans nos parcs les allées droites, les carrés symétriques , les arbres taillés en houle et les charmilles uniformes , pour les transformer en jardins anglais, nous annoncions notre désir de nous rapprocher, sur d'autres points , de la nature et de la raison.
Ils ne voyaient pas que les fracs, remplaçant les amples et" imposants vêtements de l'ancienne cour, présageaient un penchant général pour l'égalité, et que, ne pouvant encore briller dans des assemblées comme des lords et des députes anglais , nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de nos cirques , par le luxe de nos parcs et par la rapidité de nos coursiers.
Cependant-rien n'était plus facile à deviner, et il suffisait d'entendre parler eeux qui les premiers nous avaient apporte ces
modes, le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun , le duc de Chartres, le marquis de Confinas , et beaucoup d'autres, pour comprendre que ce c'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient berner leurs vœux.
Quoiqu'il en soit, tout ce qui était jeune à la cour et les princes mêmes se laissèrent entraîner par ce torrent. La reine montra le plus grand ennui de l'étiquette, le gôùt le plus vif pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux ; elle honorait celles-ci de sa présence , et par là encourageait la folie des parieurs , qui s'y ruinaient.
Quelques vieux seigneurs blâmaient, il est vrai, celte manie, mais seulement parce qu'elle était nouvelle. Le boa roi Louis XVI seul la désapprouvait hautemeat, noa comme indice d'innovations daagereuses , mais comme uu luxe ridicule , scaadaleux, et coaime une préférence humiliante doanée aux usages d'uu pays étraager sur ceux du nôtre.
Tandis qu'on faisait à l'envi, dans ces courses, des gageures énormes , le roi , pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qu'un écu : la leçon fut inutile ; l'opinion était déjà plus forte que l'autorité et que l'exemple. Malheureusement, sur tous les points on sentait trop clairement la violence de l'agitation des fiots et la faiblesse du pilote.
On peut en juger par une anecdote. Le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme pour les institutions , les mœurs et les usages de l'Angleterre , par l'éclat de ses aventures galantes, par sa philosophie un peu cynique , et par ua luxe qui consomma toute sa fortuae , s'était attiré , par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits, un assez grand nombre de lettres de cachet, qu'il appelait uu jour plaisamment devant moi sa correspondance avec le roi.
Je me rappelle que , le sachant exilé loin de Paris par une de ces lettres, je le vis se proaiener tranquillement dans le lieu où l'on faisait une course, et où se trouvait , comme à l'ordinaire , toute la cour. Je voulus lui faire sentir le danger de son
imprudence , il n'en fit que rire. Cette escapade ne put être ignorée et resta cependant impunie. L'arbitraire était plutôt toléré que respecté, et si, au lieu de fermer les yeux sur une telle désobéissance, on eût sévi , je ne sais trop si l'opinion publique , en effervescence , n'aurait pas donné à cette affaire beaucoup plus d'éclat et de gravité qu'elle n'en avait réellement.
Le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, et qui vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-onze ans , a certaiuement été l'un des hommes les plus singuliers de son temps ; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de l'empreinte d'une grande originalité.
Aimant à l'excès le tourbillon et les plaisirs du monde, il s'adonna aux sciences , et fit en chimie quelques découvertes auxquelles il dut son admission dans l'Académie des Sciences. (l'est à lui que l'on doit l'art de perfectionner la porcelaine. Il fit des expériences sur l'éther et sur sa miscibilité dans l'eau , ainsi que des découvertes moins utiles , relativement à la dissolution des diamants. Ces dernières ne profitèrent à personne et contribuèrent à sa ruine. Original et passionné dans ses goûts, on ne saurait dire combien il prodigua d'argent pour acheter des diamants , dont une partie enrichit d'ingrates beautés , et dont l'autre se fondit dans ses fourneaux de porcelaine.
11 fut un des premiers qui , bravant la pédanterie de la magistrature et les superstitions de la Sorbonne T favorisa en France l'inoculation.
Le célèbre grammairien Dumarsais , dont la science honorait sa patrie, languissait dans la pauvreté parce qu'on le croyait janséniste. M. de Lauraguais, en faisant généreusement une penson à cet illustre grammairien, le vengea des persécutions de Rome et de l'injustice de la cour.
Longtemps on le vit le plus fastueux, le plus magnifique , le plus galant des grands seigneurs : mais plus longtemps eu-
core on le vit, depuis, niai vêtu, mal peigné, et affectant la simplicité du paysan du Danube.
Je me souviens qu'un jour il vint chez moi le matin dans ce costume cynique , mais avec une physionomie rayonnante de plaisir. « Eh! d'où te vient, luidis-je, cette joie inaccou- « tumée? — Mon ami, me répondit-il, je suis le plus heureux « des hommes : me voilà complètement ruiné. — Ma foi ! « repris-je , c'est un étrange bonheur et pour lequel il y au- « rait de quoi se pendre. — Tu te trompes , mon cher, répli- « qua-t-il ; tant que je n'ai été que dérangé, je me voyais accablé « d'affaires, persécuté, ballotté entre la crainte et l'espérance ; « aujourd'hui que je suis ruiné, je me trouve indépendant , « tranquille, délivré de toute inquiétude et de tous soucis. »
A l'époque où , par l'effet d'une civilisation concentrée , les règles de ce qu'on appelait alors bon ton et bonne compagnie obligeaient tout le monde de se soumettre , pour le goût , pour les opinions, pour le langage et pour la manière de vivre, à une monotone uniformité, M. de Lauraguais, secouant ce joug, suivait en tout genre ses fantaisies et professait hautement les plus hardis systèmes.
Nos théâtres lui doivent une grande révolution : il nous lit sentir le premier combien il était ridicule et contraire à l'illusion de la scène de souffrir que les élégants de la cour et de la ville fussent assis sur des banquettes, des deux côtés du théâtre, en avant des coulisses. D'après ses conseils les acteurs cessèrent aussi de représenter les personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que nous ne vîmes plus Néron, Brutus, Thésée en habit à grandes basques avec une écharpê et des nœuds d'épaule, Phèdre et Mérope en cheveux bouclés, poudrés, et enrobes à grands paniers.
Vivement épris d'une actrice, mademoiselle Arnould, et ennuyé de la présence assidue d'un homme de la cour, le prince D..., très-peu spirituel, le comte de Lauraguais alla gravement chez un médecin et lui demanda s'il était possible
de mourir d'ennui. « Cet effet de l'ennui , répondit le docteur, « serait bien étrange et bien rare. — Je vous demande , re- « prit le comte, s'il est possible. » Le médecin ayant répondu qu'à la vérité un trop long ennui pourrait donner une maladie telle que la consomption , et par là causer la mort du malade, il exigea et paya cette consultation signée. De là il se rendit chez un avocat, et lui demanda s'il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein , par quelque moyen que ce fut, de le faire mourir L'avocat dit que le fait n'était pas douteux , et, sur ces instances, écrivit et signa cette déclaration. Muni de ces deux pièces, le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait, disait-il, le faire mourir d'ennui, ainsi que mademoiselle Arnould. Cette bizarre affaire n'eut aucune suite ; mais, comme on le croit bien , elle fit beaucoup de bruit.
Pendant la guerre de Sept- Ans , M. de Lauraguais, au milieu d'une bataille sanglante , avait chargé trois fois l'ennemi à la tête du régiment qu'il commandait et s'était distingué par la plus froide et la plus brillante intrépidité. Lorsque le combat eut cessé , rassemblant ses officiers et leur ayant distribué de justes éloges . il leur demanda s'ils étaient satisfaits de sa conduite ; on lui répondit par une acclamation unanime. « Je suis « bien aise , reprit le comte , que vous soyez contents de votre « colonel; mais moi je ne le suis nullement du métier que « nous faisons, et je le quitte. » En effet, après la campagne il quitta le service.
A cette occasion il composa les vers suivants, où se mêle à la peinture de son propre caractère une épigramme un peu vive contre un de ses contemporains , le duc de la Vallière qui n'eut jamais d'autre activité que celle de courtisan.
J'ai vu périr Gisors (i) et perdre une victoire Où j'ai manqué cent fois de périr à mon tour;
(1) Le comte de Gisors, (ils du maréchal de Bellc-Isle, jeune homme de la plus haute espérance.
Mon sang sur mes lauriers coulait à mon retour, Ce qui m'en dégoûta plus qu'on ne saurait croire.
Qu'on en jase tant qu'on voudra :
Apollon peut rayer mon nom de son grimoire,
Et les neuf lilles de Mémoire , Ami, n'en valent pas une de l'Opéra.
Je ne veux que chasser, rire, chanter et boire, Ainsi que la Vallière, en cet heureux séjour. Quand on est riche et duc , et qu'on rampe à la cour,
On a toujours assez de gloire.
Ce fut M. le comte de Lauraguais qui , le premier, fit voir aux Parisiens, dans la plaine des Sablons, une course avec des chevaux, et des jockeys anglais.
Quand les idées de liberté se propagèrent , le comte de Lauraguais fut un des partisans les plus zélés des grandes innovations qui se préparaient. 11 se voyait déjà remplir, dans un parlement français, le rôle des Walpole, des Chatam et des Fox; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d'autres , et ce ne fut qu'après la Restauration qu'il vint siéger à la chambre des Pairs , où son âge avancé ne lui permit de paraître que peu de temps.
Cependant , dès le moment où la ville et la cour, contre les anciennes coutumes , s'étaient livrées avec fureur à la discussion des affaires publiques , discussion dont le signal fut donné par la publication toute nouvelle du compte des finances rendu par M. Necker, ouvrage qu'on trouvait non-seulement chez tous les hommes d'État, mais dans la poche de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames , M. de Lauraguais , donnant le premier l'exemple d'une opposition hardie, écrivit contre le ministre des pamphlets sur les finances , composés avec talent, et dont l'originalité satirique lui attira de nouvelles disgrâces et quelques légers suppléments à sa correspoiidance avec le roi.
Si M. de Lauraguais se permettait les libertés les plus
étranges eu paradoxe , eu ironie, en raillerie, surtout lorsqu'il écrivait , d'un autre côté son commerce en société était trèsagréable et très-piquant ; seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu'il voulait dogmatiser en flnauces et en politique, au milieu d'un mor.de léger dout l'usage était de ne pas souffrir, pour l'intérêt de la conversation , qu'on s'appesantît trop sur aucun sujet; car alors, pour plaire, il fallait dans le inonde cacher son savoir et tout effleurer.
Parfois M. de Lauraguais voulut être poète; mais il ne fut pas heureux dans ce genre , qui ne parait que trop facile à beaucoup de gens, et qui demande de longues études, un travail assidu, travail sans lequel on ne produit rien de bon, et qui cependant doit être si bien caché qu'on ne le sente pas.
Je me souviens qu'un matin le comte de Lauraguais vint me lire une tragédie de sa composition, et dont Jocaste était le titre. Me demandant ensuite mon avis, je m'amusai à lui répondre en plaisantant, ce qui était fort de son goût, qu'il y avait certainement des beautés dans sa pièce , mais que malheureusement je n'y avais trouvé de bien clair que les vers du Sphinx. « C'est , répondit-if, que tu les as mal écoutés.
« — Je vais te prouver le contraire, repris-je, car en voilà que j'ai retenus :
« Oui, Phorbas à l'instant, dans le temple inspiré ,
« .M'a révélé ce qu'il ignore encor lui-même.
« — Ah qu'a t-il dit? Parlez : ma surprise est extrême ! »
« — Tu es un mauvais railleur, répondit le comte ; ton esprit « n'est pas à la hauteur de mon talent ni du siècle, puisque tu « ne vois pas que dans cet ouvrage je donne à l'Europe le « bilan de mon génie. — Prends garde, lui dis-je , au mot » bilan; il est de mauvais augure. »
Au fond, M. de Lauraguais, dont les sarcasmes, quand il écrivait , semblaient annoncer un esprit méchant, avait le meilleur cœur du monde , était obligeant , serviable , bon ami , pro-
digue de tout ce qu'il avait, sachant se passer de tout ce qu'il n'avait pas Nul ne sut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune et supporter philosophiquement la pauvreté.
Une de ses maîtresses racontait qu'il l'avait logée dans sa serre-chaude , la nourrissant très-mal. et ne lui donnant presque que des fruits de climats étrangers. Comme elle le lui reprochait : « Peux-tu te plaindre, ingrate, lui disait-il, de manquer « du nécessaire , chose triviale , lorsque tu jouis abondamment « du superflu, que tout le monde désire? »
Pendant quelque temps il eut de hautes prétentions en métaphysique, et donna un jour rendez-vous au chevalier de Boufflers et à moi pour nous expliquer l'obscure doctrine renfermée et cachée dans le livre intitulé : des Erreurs et de la J'érilé , ouvrage composé par le célèbre Saint-Martin , chef de la secte des illuminés.
Après l'avoir entendu patiemment disserter deux heures sur ce sujet , Boufflers et moi nous lui dîmes d'un commun accord que jusqu'à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigmatique, mais que, depuis sa savante explication, nous n'y comprenions plus rien du tout. 11 rit comme nous de sa présomption , de la nôtre et du temps que nous avions perdu.
Telle était la singularité de ce siècle qu'au moment où l'incrédulité était en vogue , où l'on regardait presque tous les liens comme des chaînes , où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes , une grande partie de ces jeunes et nouveaux sages s'engouait , les uns de la manie des illuminés , des doctrines de Swedenborg, de Saint-Martin, de la communication possible entre les hommes et les esprits célestes, tandis que beaucoup d'autres, s'empressant autour du baquet de Mesmer, croyaient à l'efficacité universelle du magnétisme , étaient persuadés de l'infaillibilité des oracles du somnambulisme, et ne se doutaient pasdes rapports qui existaient entre ce baquet magique, dont ils étaient
enthousiastes, et le tombeau miraculeux de Paris, dont ils s'étaient tant moqués.
Jamais on ne vit plus de contraste dans les opinions , dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies on applaudissait les maximes de la philanthropie , les diatribes contre la vaine gloire , les vœux pour la paix perpétuelle ; mais en sortant on s'agitait , on intriguait , on déclamait pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'efforçait d'éclipser les autres par son luxe à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait l'égalité. Jamais il n'y eut à la cour plus de magnificence, de vanité, et moins de pouvoir. On frondait les puissances de Versailles , et on faisait sa cour à celles de Y Encyclopédie.
Nous préférions un mot d'éloge de d'Alembert , de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie , ambition , philosophie, tout était entremêlé et confondu ; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères ; les abbés faisaient des vers et des contes licencieux.
On applaudissait h la cour les maximes républicaines de Brutus; les monarques se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre son roi ; enfin on parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie chez les nobles , de philosophie dans les bals, de morale dans les boudoirs.
Au reste, ce qu'on peut avec raison regretter de cette époque, qui ne renaîtra plus, c'était, au milieu de ce conflit entre des opinions, des systèmes, des goûts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société qui en faisaient le charme.
Toutes ces luttes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s'exerçaient encore qu'en conversations et ne se traitaient que comme des théories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opinions n'influaient pas sur les sentiments, et où l'on savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous !
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Je n'oublierai jamais les délicieuses et fréquentes réunions où se trouvaient ensemble les financiers, les magistrats, les courtisans , les poètes , les philosophes les plus aimables et les plus distingués , et ces conversations au Mont Parnasse , chez le comte de Choiseul-Gouflier, où brillaient tour à tour Bouf- (lers, Delille, Rulhière, Saint- Lambert, Chamfort , la Harpe, Marmontel , Pauchaud, Raynal ; l'abbé de Périgord , depuis prince de Talleyrand ; mon frère, l'un des plus aimables hommes de son temps; 31. de Saisseval ; le prince de Ligne, nouveau chevalier de Grammont de tous les pays , favori de tous les rois, courtisan de toutes les cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lauzun, qui, cherchant partout la gloire, n'en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.
Dans quelques autres centres de réunion on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple , le laborieux, l'éloquent et savant abbé Barthélémy ; Malesherbes, l'un des plus populaires des hommes illustres, le plus juste des ministres, le plus intègre des magistrats , le moins flatteur des courtisans , cet immortel Malesherbes, qui pensait en philosophe, agissait eu sage, et charmait par la fécondité de sa mémoire , par la multiplicité de ses anecdotes , ceux qu'il instruisait par la moralité de ses discours et par l'universalité de ses connaissances; le duc de Nivernais , aussi distingué par la délicatesse de son goût et par l'urbanité de son ton que par la iinesse et les agréments de son esprit ; il savait allier la noblesse de l'antique cour à l'esprit phdosophique de la nouvelle ; il réunissait en lui l'image et l'esprit de deux siècles différents.
Chez la princesse de Beauveau , modèle d'aménité et d'art pour soutenir et varier la conversation , on se plaisait à voir la réunion et la représentation de tout ce qu'il y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XV , sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps.
On aurait pu retrouver aussi quelques traces , quelques souvenirs de la vieille époque de la Régence chez la maréchale de Luxembourg; mais l'âge, le repentir et le hesoin de la considération , effaçant ces vestiges , n'y laissaient presque plus entrevoir que l'importance et la dignité imprimées sur les noms qui rappelaient le règne de Louis XIV.
Te quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusements de mon âge pour entendre des entretiens et pour suivre des sociétés qui formaient à la fois ma raison x mon esprit et mon goût.
Destiné aux emplois publics par ma position dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l'histoire et de la politique , je sentais combien était précieux pour moi l'avantage de me lier avec tous ceux qu'on pouvait sans vanité regarder comme l'élite des sociétés humaines.
En effet , on trouvait alors à l'hôtel de La Rochefoucauld , chez d'Alembert , chez madame Geoffrin, les littérateurs , les philosophes les plus distingués , et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en l'éclairant , et malheureusement aussi ébranler toutes ses bases en voulant lui en donner de nouvelles.
Dans les réunions qui avaient lieu chez mesdames la maréchale de Luxembourg , de la Vallière , à l'hôtel de Choiseui , on revoyait tout ce que le règne de Louis XV avait offert de personnages marquants par ieurrang, par leur urbanité, par leur galanterie. Chez madame du Deffaut on était certain de rencontrer les étrangers les plus célèbres, attirés par la curiosité de connaître celte France, ancienne et nouvelle, que chez eux ils dénigraient avec pesanteur et accusaient de frivolité , mais qui , dans tous les temps , fut , est et sera l'objet de leur jalousie
Quoique bien jeune, porté naturellement à la réflexion, je me convainquis bientôt, dans ces écoles brillantes de civilisation , des causes qui donnaient , en Europe , des avantages presque
«BUOTHfcÇA »9rtavi»«s'<«
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universels à uos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous les autres pays , eu en exceptant l'Angleterre , qui nous dispute; cette prééminence.
Ces causes sont les mêmes que celles qui donnent aux historiens de l'antiquité une supériorité évidente sur la plupart des historiens modernes. En effet, pour traiter avec les hommes et pour les peindre , il faut les étudier, les connaître , et cette connaissance profonde ne peut s'acquérir qu'au milieu d'une civilisation perfectionnée, et dans une position où la pratique du monde substitue la réalité aux apparences et l'expérience aux systèmes.
Pourquoi trouvons-nous si froids la plupart des historiens de l'Europe moderne ? C'est que, avec beaucoup d'érudition et souvent même d'esprit, leurs récits sont secs, manquent d'intérêt dramatique, et que leurs réflexions, la plupart du temps trèslongues, ne sont que des lieux communs de morale rebattus à la chaire ou dans les collèges.
Ce qui fait au contraire que les ouvrages des Xénophon , des Tite-Live , des Polybe , des Salluste , des Tacite , sont lus avec intérêt, relus avec avidité, et ont traversé les siècles, c'est que ces grands écrivains avaient été acteurs dans les scènes qu'ils retraçaient ou dans des scènes semblables.
Ce n'étaient point des abbés , des professeurs , des savants séparés du monde par leurs vœux, par leurs études ou par leur obscurité , qui répandaient de si vives lumières sur le jeu des passions humaines; c'étaient des hommes qui les avaient éprouvées et combattues. Ces illustres écrivains réunissaient le triple avantage d'être à la fois hommes de lettres, hommes du monde et hommes d'État, et par là possédaient le triple mérite de l'art du style d'un littérateur, de la finesse de goût d'un homme de la haute société, et de l'habileté d'un politique expérimenté.
Aussi , dans l'Europe nouvelle , on doit remarquer que les hommes dont les écrits politiques ou historiques excitent le
nu comte de slgur. 10!
plus constamment notre intérêt sont les écrivains tels que le président de Thou , le duc de Sully, le cardinal de Retz.
Si Montesquieu n'eût été qu'un savant pofesseur,son génie ne nous eût donne que des dissertations froides sur les lois. Il nous en a donné l'esprit parce qu'il connaissait le monde, les affaires, les hommes de toutes les classes , les sociétés de toutes les nuances.
Ce qui fait le charme des Mémoires , écrits môme avec le plus de négligence , c'est que ceux qui les ont composés s'y montrent en acteurs plus qu'en auteurs. Cependant , s'ils ont le mérite du naturel, l'art leur manque trop souvent, ainsi que l'impartialité; ils ne vous montrent qu'un coin du tableau et dénué d'ornements, tandis que, de tous les genres d'éloquence, l'histoire et la politique sont ceux où il est le plus nécessaire d'offrir le mélange indispensable d'élégance , de simplicité, de variété , de profondeur, de pratique des hommes et d'habitude des affaires.
En Angleterre les institutions ont été plus favorables à ce genre de talent que celles des autres gouvernements ; les affaires y sont vraiment publiques , ce sont celles de tous ; chacun les connaît , s'y mêle , y prend part; on n'y sépare point la théorie de la pratique ; le ciment de la liberté y a établi des liens et des communications entre tous les rangs et toutes les classes; aussi une gloire solide est attachée aux noms des écrivains, des hommes d'État, des orateurs de ce pays , tels que Hume, Clarendon , Littleton , Robertson , Chesterfield , etc.
Aous nous dégagerons comme eux des entraves où nous retenaient le pouvoir féodal , l'autorité arbitraire , les préjugés scolastiques , la superstition, l'éloignement foret' des affaires pour presque toutes les classes de la société , le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres; alors la muse de l'histoire et de la politique reprendra dans notre patrie !e rang élevé qui lui est dû.
Ce qu'il y avait au reste de plus singulier et de plus reniai
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quable à l'époque dont je parle , c'est que , à la cour comme à la ville, chez les grands comme chez les bourgeois , parmi les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste monarchie, sanctuaire antique des privilèges nobiliaires, parlementaires, ecclésiastiques, malgré l'habitude d'une longue obéissance au pouvoir arbitraire , la cause des Américains insurges fixait toutes les attentions et excitait un intérêt général.
De toutes parts l'opinion pressait le gouvernement royal de se déclarer pour la liberté républicaine et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Les ministres, entraînés peu à peu par le torrent, craignaient cependant encore de rompre avec les Anglais et d'entreprendre une guerre ruineuse ; de plus ils étaient retenus par la sévère probité de Louis XVI , le plus moral des hommes de son temps.
La neutralité paraissait un devoir à ce monarque, parce qu'aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre la couronne britannique. Ce n'était pas la crainle des frais et des chances de la guerre qui le frappait : c'était sa conscience qui lui faisait regarder comme une perfidie la violation des traités et de l'état de paix, sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivale.
Ainsi le gouvernement , froissé entre la volonté du prince et le vœu général , faisait par faiblesse ce qu'il y a de pire en politique : il encourageait secrètement le commerce français à donner aux Américains des secours en armes et en munitions ; il accueillait favorablement, mais mystérieusement, les envoyés américains; il flattait par ses discours l'espoir et l'ardeur impatiente d'une jeunesse belliqueuse; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine, et en même temps il chargeait notre ambassadeur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renouveler fréquemment l'assurance du maintien de la paix, par l'observation delà plus stricte neutralité.
Par cette conduite peu loyale il perdait également les avan-
tages d'un système pacifique sincère et ceux d'une guerre déclarée; il s'exposait aux inconvénients de ces deux partis, parce qu'il n'en savait suivre aucun.
Cependant l'orage croissait; après quelques revers éprouvés par les Américains, la fortune commençait à se déclarer pour eux. La passion de la liberté , l'amour de la patrie triomphaient de tous les obstacles. La tactique et la discipline anglaises n'étonnaient plus le courage irrégulier des nouveaux républicains. Le Congrès, vivante image du sénat antique de Rome, délibérait froidement et faisait de sages lois au milieu du tumulte des armes.
Vainement un électeur de Fempire germanique fortifia l'armée anglaise par des troupes auxiliaires et par un traité honteux , puisqu'il contenait un tarif exact des sommes qu'on devait lui payer pour la mort, pour les mutilations, pour les blessures graves ou légères des sujets et des soldats qu'il vendait.
Les armées américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu'une armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyne , s'était vue investie par les milices insurgées, privée de vivres, de communications, réduite à l'impossibilité de combattre ou de fuir, et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux pieds de ces cultivateurs pauvres, mais fiers, inexperts, mais vaillants, et dont elle avait jusque-là tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, le dénûment, et l'ignorance des évolutions militaires.
Cette victoire fit pencher les balances de la politique ; une prompte renommée répandit dans toute l'Kurope l'éclat de ce triomphe. En tout temps le bonheur donne des amis, et l'Amérique eut bientôt des alliés.
La nouvelle de ee sucées redoubla notre ardeur et notre impatience, l.es ministres, presses par nous et rassurés par la fortune , dissimulèrent moins leur luit, et persuadèrent au roi qu'on pouvait, pour l'intérêt de la France, former des liens de commerce avec les Américains sans rompre avec I' Angleterre.
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En conséquence ils reçurenl plus ouvertement les commissaires de l'Amérique, négocièrent avec eux , et, dans le mois de décembre 1777, signèreut ensemble les articles préliminaires d'un traité de commerce et d'amitié.
Il en résulta ce qu'ils n'avaient pas prévu et ce qui pourtant devait nécessairement arriver : les ministres anglais éclatèrent en reproches contre nous, regardant comme une rupture ouverte ce nouveau lien formé avec leurs provinces rebelles.
Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos intérêts commerciaux et protester de notre amour pour la paix : les Anglais étaient décidés à la guerre ; en même temps , se croyant autorisés par notre conduite , qu'ils regardaient comme une agression , à l'oubli et à l'infraction du droit des gens , ils avaient envoyé des ordres secrets à leurs amiraux. Aussi nous sûmes bientôt que , sans aucune déclaration de guerre de leur part et sans aucune hostilité de la nôtre , ils s'étaient emparés sur mer de plusieurs vaisseaux marchands qui nous appartenaient et qu'ils avaient attaqué dans l'Inde nos possessions.
Le traité définitif avec l'Amérique fut bientôt conclu. Notre ambassadeur quitta Londres. Chacun courut aux armes. Les désirs de notre ardente jeunesse furent comblés, et la guerre ne tarda pas à éclater dans les deux hémisphères.
Il n'était plus question alors de tenter individuellement des aventures et de partir comme volontaires pour l'Amérique , puisque la guerre retenait chacun de nous sous ses étendards et nous faisait espérer des occasions prochaines de nous distinguer en servant notre patrie.
Cependant, comme nous étions trop pressés d'agir pour attendre ces occasions , et que , la guerre contre les Anglais étant essentiellement maritime , on pouvait prévoir facilement qu'il y aurait peu d'expéditions pour les troupes de terre , et que celles qu'on y emploierait seraient peu nombreuses , jd renouvelai mes démarches pour obtenir la permission d'aller rejoindre Lafayette au camp de Washington.
Tout ce qu'il m'écrivait sur les mœurs , l'enthousiasme , la constance et le courage héroïque des Américains redoublait mon ardeur pour servir leur cause.
Je suppliai la reine d'appuyer et de favoriser ma demande en lui faisant observer que j'étais colonel de dragons, que probablement dans cette guerre on embarquerait peu de cavalerie , et qu'ainsi je pouvais m'absenter de mon régiment sans nuire au service.
Comme tout sentiment élevé plaisait à cette princesse , elle m'approuva; mais, peu de jours après, elle me dit que mon exemple, si on cédait à mes instances, attirerait d'autres demandes pareilles , aurait par là beaucoup d'inconvénients , et que le roi ne voulait point que les chefs des corps les quittassent.
Je n'avais fondé aucun espoir sur l'assistance de mon père , partisan sévère d'une marche méthodique et d'une stricte discipline : il se serait opposé à mon dessein plutôt qu'il ne l'aurait favorisé. Il fallut donc me résigner à tout attendre de la fortune , et , dans cette circonstance , elle ne me fut pas favorable.
Bientôt cependant on put croire , par des symptômes trèsmarquants , qu'une guerre générale allait embraser toute l'Europe et étendre ses ravages dans le monde entier. Les vues ambitieuses de l'impératrice Catherine et son refus de rendre la Crimée armaient les Turcs contre elle. L'électeur palatin mourut ; son testament et les prétentions de l'Autriche sur son héritage excitèrent , entre la cour de Vienne et celle de Berlin , des contestations promptemeut suivies d'une rupture.
L'Espagne cherchait encore , il est vrai , à nous réconcilier avec les Anglais par sa médiation; mais le sucées était impossible. On pouvait facilement prévoir déjà que cette puissance serait promptement entraînée à faire cause commune avec nous , pour enlever la domination des mers à notre ancienne rivale.
Enfin la Hollande même, maigre le penchant du statbouder
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pour l'Angleterre , laissa réveiller chez elle quelque dernier sentiment de liberté, et un parti nombreux s'y montra décide à forcer son gouvernement de se déclarer pour la cause américaine.
Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l'humanité, notre jeunesse, impatiente de guerre, trouvait de quoi flatter tousses désirs et nourrir toutes ses espérances.
Il arriva pourtant tout le contraire de ce qu'on prévoyait : l'Océan, l'Amérique et les Indes furent seuls le théâtre d'une guerre vive et réelle. L'incendie qui menaçait le continent européen s'éteignit tout à coup : les Turcs se résignèrent à leur sort; la Prusse et l'Autriche ne firent qu'une campagne sans résultat ; la médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différends survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin, que termina une prompte paix conclue à Teschen.
Ainsi, avant l'espace d'une année révolue, l'Angleterre seule, avec la faible assistance du Portugal , resta en guerre contre les Américains , les Français, les Espagnols et les Hollandais.
De cette manière une grande partie de nos fumées de gloire s'évanouit. Nos marins seuls , une douzaine de généraux et une a ingtaine de régiments obtinrent la faveur enviée de combattre sur le continent américain , dans les Antilles , et , en Asie, dans les Indes orientales.
Nous ne gardâmes qu'un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ardeur sollicitait et pressait à grands cris l'exécution, mais que la circonspection de nos ministres n'adopta qu'avec timidité et ne forma qu'avec cette hésitation et cette lenteur qui rendent tout succès impossible.
Nos armées navales étaient nombreuses ; nos marins avaient autant d'instruction que d'intrépidité ; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grands exploits.
L'habileté de M. ISecker fournissait au Trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. La France trouvait enlin l'occasion d'abattre la puissance de son éternelle rivale. Pour y parvenir nos forces suffisaient; nos ministres n'étaient pas sans talent, mais le génie leur manqua.
Cependant , par la force des choses , par la constance des Américains, par la bravoure de nos troupes, et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui dirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre fut glorieux, pour nous et désastreux pour les Anglais , puisqu'ils perdirent dans l'autre hémisphère treize grandes provinces.
IN'otre traité avec les Américains contenait des stipulations offensives dont l'exécution ne devait avoir lieu qu'eu cas de rupture avec l'Angleterre. La probité du roi le déterminait , malgré les conseils de ses ministres , à ne point , le premier, prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé, par les fréquents exemples des Anglais, à enfreindre sans scrupule le droit des gens , et , loiu de profiter du moment où la Grande-Bretagne n'avait pas encore réuni tous ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce , il attendit qu'elle commît les premières hostilités , se croyant par là moins responsable de toutes les calamités qu'une semblable guerre devait entraîner.
Ce furent en effet les Anglais qui , les premiers, rompirent ouvertement la paix ■ un de leurs bâtiments de guerre, l Arcthuse, attaqua une frégate française, la Belle- Poule. M. de la Clocheterie , qui commandait celle-ci , soutint avec éclat l'honneur de notre pavillon. Le combat fut long , opiniâtre et sanglant. CAréthuse, vaincue, prit la fuite , et le commandant français ramena dans nos ports sa frégate criblée de boulets et un équipage dont le feu avait moissonné la moitié. Il fut reçu en triomphe par une population immense, qui jouissait avec transport de ce premier et brillant succès , le regardant comme un présage assuré de fortune et de gloire.
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Alors Louis XVI consentit à faire agir toutes les forces que son ministère ;i\ait armées. Le comte d'Estaing, commandant
une escadre française, se dirigea vers les côtes de l'Amérique. Son apparition sur ces côtes intimida le général Clinton, qui investissait alors Philadelphie; ce général se retira du côté de New-York. Les Américains reprirent l'offensive, suivirent l'ennemi dans sa retraite, et lui livrèrent, à Monmouth, un combat où leurs armes eurent l'avantage, sans cependant obtenir un s::ccès décisif.
Un plénipotentiaire français, 31. Gérard de Rayneval, embarqué sur la flotte du comte d'Estaing, avait été envoyé au Congrès américain pour reconnaître formellement son indépendanc3 et. former avec lui les nœuds d'une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington, Lafayette et Sullivan avaient concerté un plan habilement conçu; leur but était la conquête de Rhode-Island.
Notre amiral dirigea sa flotte vers cette île ; mais, au lieu d'y faire débarquer ses troupes , comme les Américains l'en pressaient , le désir et l'espoir de combattre et de détruire une escadre anglaise qui s'approchait le firent renoncer à tout autre dessein. Il courut au-devant de la flotte ennemie.
Le combat s'engagea , mais un coup de vent terrible sépara les deux armées ; les vents et les flots déchaînés dispersèrent tous leurs vaisseaux , dont une grande partie fut excessivement maltraitée ; deux des nôtres , entièrement dégréés et démâtés , se virent, par un étrange caprice du sort, au moment d'être pris par des bâtiments de force inférieure qui les rencontrèrent. Heureusement le comte d'Estaing* arriva assez à temps pour les délivrer. De son côté l'escadre anglaise reçut des renforts , et, l'exécution du plan concerté étant ainsi manquée , le comte d'Estaing changea de direction et forma d'autres desseins, pour couvrir, par quelque action d'éclat, le peu de succès de cette première expédition.
Il était résulté de ce malheur, ou de cette faute , quelques
DU COJ11E DE SEGUK. 10'J
germes de mésintelligence entre les Américains et les Français; mais, d'un autre cote, A\ ashington en tira habilement un avantage , celui de persuader aux milices américaines que c'était principalement sur leur propre courage, leur constance et leur force, qu'elles devaient compter, sans trop se reposer sur l'assistance, sans doute très-utile, mais parfois incertaine, d'alliés éloignes , et qu'il fallait se mettre eu état de vaincre sans secours, pour être plus certain d'en recevoir.
A l'autre extrémité du monde, dans les Indes , notre lenteur et la timide circonspection du gouvernement français nous causèrent d'immenses préjudices. Une armée navale envoyée à temps dans ces parages aurait pu y changer facilement la face des affaires et y porter un coup fatal à la puissance anglaise ; mais nos ministres , sans prévoyance , n'avaient rien préparé de ce côte , ni pour l'attaque , ni pour la défense.
Nous avions donné secrètement, dans l'Inde, des officiers, des secours et des conseils au fameux Hyder-Ali-Kan , prince indien, qui s'efforçait alors de secouer le joug de l'Angleterre. En encourageant ainsi uu ennemi redoutable pour les Anglais , nous devions prévoir qu'ils s'en vengeraient sur notre commerce et sur nos possessions.
Nous lûmes punis de cette négligence. Les Anglais attaquèrent Pondichéry, Chandernagor, et bientôt nous perdîmes ces riches comptoirs , sans autre dédommagement que l'honneur dont le courage héroïque et l'habileté de l'amiral comte de Suffren couvrirent nos armes trois ans après.
Tandis que tous ces grands événements , précurseurs de tant d'orages , occupaient les ministres de tous les cabinets et les nouvellistes de toutes les classes , depuis les personnages les plus importants de la cour jusqu'aux oisifs les plus bavards de la terrasse des Tuileries, de la grande allée du Palais-Royal et des cafés de Paris, un nouveau spectacle vint s'emparer de la curiosité des Parisiens et la fixer.
Voltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes ,
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la gloire de sou siècle et de la France , se trouvait , depuis uu grand nombre d'années, exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses ouvrages, et presque aucun d'eux ne l'avait vu. Ses contemporains étaient pour lui , si on ose le dire ainsi, comme une sorte de postérité.
L'admiration pour son génie universel était, dans beaucoup d'esprits , une espèce de culte et d'adoration ; ses écrits ornaient toutes les bibliotbèques ; son nom était présent à toutes les pensées , et ses traits absents de tous les regards. Son esprit dominait, dirigeait, modifiait tous les esprits de son temps ; mais, excepté un petit nombre d'hommes qui avaient été admis à Ferney dans son sanctuaire philosophique, il régnait, pour le reste de ses concitoyens , comme une puissance invisible.
Jamais peut-être aucun mortel n'opéra d'aussi grands changements que lui dans les opinions et dans les moeurs de son siècle. Jamais aucun chef de secte ne combattit et ne vainquit à la fois , sans paraître dans la mêlée , plus d'ennemis qui se croyaient invincibles , plus d'erreurs consacrées par le temps , plus de préjugés enracinés par de vieilles coutumes.
Cependant , sans rang , sans naissance , sans autorité , ses forces ne se composaient que de la clarté de sa raison , de l'éloquence variée de son style et du charme entraînant de sa grâce. Enfin , pour terrasser les vieux et redoutables colosses contre lesquels il luttait, il ne se servit, la plupart du temps, au lieu de massue, que de l'arme légère du ridicule et de l'ironie. Il est vrai que jamais personne ne la mania plus adroitement que lui , et ne fit avec elle des blessures plus profondes et plus incurables.
Profitant de quelques imprudences inexcusables , de quelques écrits contraires aux mœurs, de quelques taches enfin qui ternissaient légèrement le disque de cet astre brillant de notre littérature, le clergé par son influence, quelques vieux parlementaires enclins à la sévérité, un petit nombre d'anciens courtisans , partisans des antiques abus du pouvoir, avaient obtenu contre lui , non une condamnation ou même un ordre officiel
de bannissement, mais des insinuations assez efficaces pour l'obliger à chercher son repos et sa sûreté dans l'exil.
Son retour fut , comme sa disgrâce , une preuve de la faiblesse de l'autorité. L'opinion philosophique l'emportait tellement alors dans les esprits et intimidait à tel point le pouvoir qu'on le laissa revenir dans son pays sans le lui permettre. La cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler au-devant de lui. On ne voulut point lui accorder une légère grâce, et on le laissa jouir d'un triomphe éclatant.
La reine, entraînée par le tourbillon, lit de vaines tentatives pour obtenir du roi la permission d'admettre chez elle cet homme célèbre, objetd'une siuniverselleadmiration ; LouisXVI, par scrupule de conscience , crut qu'il ne devait point laisser approcher de lui un écrivain dont les coups téméraires , ne s'arrètaut point aux abus , avaient souvent porté atteinte à des croyances antiques , à des doctrines vénérées. L'enceinte du trône resta donc fermée à celui auquel , dans les transports de son admiration , la nation rendait une sorte de culte.
Les rivaux de ce grand homme furent consternés ; le clergé s'indigna , mais se tut ; les parlements gardèrent le silence , et In puissance des philosophes s'accrut par la présence et par le triomphe de leur chef.
Il faut avoir vu à cette époque la joie publique , l'impatiente curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice, pour entendre , pour envisager, et même pour apercevoir ce vieillard célèbre, contemporain de deux siècles , qui avait hérite de l'éclat de l'un et fait la gloire de l'autre ; il faut, dis-je, en avoir été témoin pour s'en faire une juste idée.
C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant ; il disait au peuple , avec autant de raison que d'attendrissement : « Vous voulez donc me faire mourir de plaisir? » En effet, la jouissance de si nombreux et de si touchants hommages «'tait au-dessus de ses forces; il y succomba, et l'autel qu'on lui dressait se changea promptement en tombeau.
Aussi avide d'admirer de près cet homme illustre, mais, plus heureux que les autres , sans avoir besoin de percer la foule de tous ceux qui cherchaient à s'approcher de lui , j'eus le bonheur de le voir à mon aise deux ou trois l'ois chez mes parents, avec lesquels , dans sa jeunesse, il avait eu des liaisons assez intimes.
Ma mère était alors attaquée d'une maladie cruelle qui, depuis deux ans, consumait, dans des douleurs insupportables, ses forces et sa vie. Elle ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de son extrême faiblesse puisqu'un mois après l'époque dont je parle elle rendit le dernier soupir.
Elle avait toujours été considérée comme une des femmes de Paris les plus distinguées par la finesse , par la justesse de son goût et de son esprit, par la rectitude de sa raison, par l'élégance de son langage et de ses manières. Remarquable dans sa jeunesse par les agréments de la figure , elle passait pour un modèle du meilleur ton et de la plus attrayante urbanité.
Voltaire ne l'avait point oubliée ; il demanda instamment à la voir, et, quoiqu'elle tut à peine en état de le regarder, de l'entendre et de lui répondre , elle le reçut.
Souvent il nous arrive de nous faire des hommes , des lieux et des choses qu'on n'a pas vus, et dont notre imagination n'a été frappée que de loin , une idée toute différente de la réalité. Je l'avais éprouvé maintes fois ; mais, lorsque je vis Voltaire, il me parut absolument tel que je me l'étais représenté.
Sa maigreur me retraçait ses longs travaux ; son costume antique et singulier me rappelait le dernier témoin du siècle de Louis XIV, l'historien de ce siècle et le peintre immorte! de Henri IV. Sou œil perçant étincelait de génie et de malice ; on y voyait à la fois le poète tragique , l'auteur à1 Œdipe et de Mahomet, le philosophe profond, le conteur malin et ingénieux , l'esprit observateur et satirique du genre humain. Son corps mince et voûté n'était plus qu'une enveloppe légère ,
presque transparente, et au travers de laquelle il semblait qu'on \it apparaître son âme et son génie.
J'étais saisi de plaisir et d'admiration , comme quelqu'un à qui il serait permis tout à eoup de se transporter dans les temps reculés et de voir face à face Homère , Platon , Virgile ou Cicéron. Peut-être comprendra-t-on difficilement aujourd'hui une telle impression : nous avons vu tant d'événements , d'hommes et de choses, que nous sommes blasés sur tout, et, pour concevoir ce que j'éprouvais alors, il faudrait être dans l'atmosphère où je vivais : c'était celle de l'exaltation.
Nous ne connaissions pas ces tristes fruits des longs orages et des discordes politiques , l'envie , l'égoïsme , le besoin du repos, l'insouciance produite par la lassitude , la froideur qui suit le triste réveil des illusions déçues. Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnants d'espérance, brûlants d'ardeur pour toutes les gloires, d'enthousiasme pour tous les talents , et bercés par les rêves séduisants d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain en chassant avec son flambeau les tristes et longues ténèbres qui , depuis tant de siècles , l'avaient retenu dans les chaînes de la superstition et du despotisme. Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversements de trônes et de principes , nous ne voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l'humanité par le règne de la raison.
Jugez , d'après ces dispositions , quel devait être sur notre esprit l'effet de la vue de l'homme illustre que nos plus grands écrivains et nos plus célèbres philosophes regardaient alors comme leur modèle ri comme leur maître !
J'étais tout yeux, tout oreilles, en m'approchant de Voltaire, comme si j'attendais à chaque instant qu'il sortît de sa bouche quelque oracle. Cependanl ce n'était ni le temps ni le lieu d'en prononcer, quand il eût été Apollon lui-même ; car il se trourail prèsdulii d'une mourante , donl l'aspect ne pouvait inspirer
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que des idées tristes. Elle ne semblait plus susceptible ni d'admiration ni même de consolations. Néanmoins elle lit un grand effort pour vaincre la nature ; ses yeux reprirent quel» que éclat, sa voix quelque force.
Voltaire, cherchant avec délicatesse à la distraire du présent par le souvenir du passé , lui fit peu de questions sur sou état , il lui dit seulement, en peu de mots, qu'avant été plusieurs fois aussi souffrant, aussi épuisé, il avait cependant, par le même courage qu'elle montrait , triomphé de ses maux et recouvré la santé « Les médecins, disait-il , font peu de miracles; mais « la nature fait beaucoup de prodiges , surtout pour ceux à qui « elle a donné ce principe vital qui brille encore dans vos re- « gards. »
Il lui rappela ensuite beaucoup d'anecdotes de la société dans, laquelle ils vivaient ensemble autrefois, et il le fit avec une vivacité d'esprit , une fraîcheur de mémoire , une variété de tournures et une abondance de saillies qui auraient fait oublier son âge , si ses traits et sa voix ne nous avaient pas rappelé qu'il était octogénaire.
Il ne pouvait guérir une malade telle que celle qui l'écoutait , mais il la ranima. Elle parut quelques instants ne plus sentir ni sa faiblesse, ni ses souffrances ; elle soutint assez vivement la conversation , me fit illusion à moi-même , et me donna ainsi un faible et dernier rayon d'espoir.
Peu de jours après , Voltaire revint encore la voir. Comme elle se trouvait par hasard, ce jour-là, un peu plus de force qu'à l'ordinaire , elle prit une part plus active à l'entretien , et reprocha même avec douceur, mais avec assez d'énergie , au vieux philosophe, l'opiniâtreté avec laquelle il s'acharnait, dans ses nombreux écrits , à foudroyer, à ridiculiser l'Église et tous ses membres, enfin la religion même , sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs , d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques.
« Soyez donc, lui disait-elle, généreux et modéré après la vie-
« toire. Que pouvez- vous craindre à présent de tels adversaires? « Les fanatiques sont à terre ; ils ne peuvent plus nuire ; leur <- règne est passé. — Vous êtes dans l'erreur, répondit avec « fougue Voltaire ; c'est un feu couvert, et non éteint. Ces fana- « tiques , ces tartufes sont des chiens enragés ; on les a muselés , « mais ils conservent leurs dents; ils ne mordent plus, il est « vrai ; mais, à la première occasion, si on ne leur arrache pas « ces dents, vous verrez s'ils sauront mordre. »
Le feu de la colère éclatait dans ses yeux , et la passion qui l'animait lui faisait perdre alors cette décence, cette mesure dans les expressions que prescrivent la raison comme le bon goût, et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle.
Le désir de voir cet homme extraordinaire avait attiré chez ma mère cinquante ou soixante personnes qui faisaient foule dans son salon , s'entassaient sur plusieurs rangs près de son lit , allongeant le con, se levant sur la pointe de leurs pieds , et qui, sans faire le moindre bruit, prêtaient une oreille attentive à tout ce qui sortait de la bouche de Voltaire, tant ils étaient avides de saisir la moindre de ses paroles et le plus léger mouvement de sa physionomie.
Là je vis à quel point la prévention et l'enthousiasme, même parmi la classe la plus éclairée, ressemblent à la superstition et s'approchent du ridicule. Ma mère , questionnée par Voltaire sur les détails de l'état de sa santé , lui dit que sa souffrance la plus douloureuse était la destruction de son estomac et la difficulté de trouver un aliment quelconque qu'il pût supporter.
Voltaire la plaignit, et , cherchant à la consoler, il lui raconta qu'il s'était vu , pendant près d'une année , dans la même langueur, qu'on croyait incurable, et que cependant un moyen bien simple l'avail guéri : il consistait à ne prendre pour toute nourriture que des jaunes d'oeufs délayés avec de la farine de pomme de terre et de l'eau.
Certes il ne pouvait être question île saillies ingénieuses m
d'éclairs d'esprit dans un tel sujet d'entretien , et pourtant à peine, avait-il prononcé ces derniers mots dejaioies d'œufs et de farine de pomme de terre qu'un de mes voisins, trèsconnu , il est vrai , par son excessive disposition à l'engouement et par la médiocrité de son esprit , fixa sur moi son œil ardent , et, me pressant vivement le liras, me dit avec un cri d'admiration : Quel homme ! quel homme ! /'as un mot sans un trait!
Vous rirez de cette absurdité, qui semble passer la vraisemblance, et cependant, pour vous convaincre qu'elle n'est pas rare , observez , dans tout pays, dans tout temps, la multitude empressée qui vient entourer non-seulement le siège d'un homme de génie ou le trône d'un grand roi , mais la chaire d'un prédicateur énergumène , le fauteuil même où joue un prince à peine sorti du berceau, et vous verrez que , parmi les nombreux et serviles hommages dictés par la flatterie , il en est beaucoup , et ce sont les plus absurdes , qui sont de bonne foi et qui naissent d'une sorte d'idolâtrie qu'inspire ta une foule de gens toute élévation ; car ce n'est pas toujours par crainte , mais par sottise, qu'on a fait en tout genre, au propre comme au figuré , tant de demi-dieux.
Jusque-là je m'étais tenu modestement, comme je le devais, au dernier rang de ceux qui contemplaient Voltaire ; mais, à la fin de sa seconde visite , lorsqu'il sortit de la chambre de ma mère et passa dans une autre pièce, je lui fus présenté. Plusieurs de ses amis , le comte d'Argental , le chevalier de Cbaslellux , le duc de Nivernais, le comte de Guibert , le chevalier de Boufflers , Marmontel et d'Alembcrt, qui me jugeaient tous sans doute trop favorablement , lui avaient parlé de moi avec beaucoup d'éloges.
Je ne les devais certainement qu'à une très-grande bienveillance , puisque je n'étais alors connu que par quelques productions légères , quelques contes , quelques fables , quelques romances , dont le succès dans la société dépend des caprices de la mode et n'a souvent pas plus de durée qu'elle.
Dans le fond je ne m'étais rendu digne de leur affection que par l'empressement avec lequel je cherchais assidûment à former mon goût et mon esprit dans leurs entretiens et à m'éclairer par leurs lumières ; ainsi c'était plutôt le zèle d'un disciple que le talent naissant d'un écrivain qu'ils louaient en moi.
Quoi qu'il en soit , Voltaire charma mon amour-propre en me parlant avec grâce et finesse de ma passion pour les lettres et de mes premiers essais ; il m'encouragea par quelques conseils. « IN'ouhliez pas , me dit-il, que vous avez mérité le bien « qu'on dit de vous en mêlant avec soin , dans les plus légers « morceaux de poésie , quelques réalités aux images , un peu « de morale au sentiment, quelques grains de philosophie à « la gaieté. Méfiez-vous cependant de votre penchant pour la « poésie; vous pouvez le suivre, mais non vous y laisser en- « traîner. D'après ce qu'on m'a dit, et dans votre position , « vous êtes destiné à de plus graves occupations. Vous avez « bien fait de commencer à vous exercer en écrivant des vers , « car il est bien difficile que celui qui ne les a point aimés, et « qui n'en connaît ni l'art ni le charme, puisse jamais parfaite- « ment écrire en prose. Allez, jeune homme; recevez les « vœux d'un vieillard qui vous prédit d'heureux destins ; mais « souvenez-vous que la poésie , toute divine qu'elle est , est une « sirène. »
Je le remerciai de la bénédiction littéraire qu'il me donnait, « me ressouvenant , lui dis-je , en cette occasion , avec un vif « plaisir, qu'autrefois les mots de grand poète et de prophète « {va te s) étaient synonymes. »
Depuis ce moment je ne revis plus Voltaire qu'au Théâtre- Français, le jour de la représentation à' Irène , pur de triomphe qui prouva , par les nombreux applaudissements donnés à la plus médiocre tragédie , l'excès de l'enthousiasme que son auteur inspirait au public.
On pouvait dire qu'alors il y avait . pendant quelques se-
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maines , deux cours en Franco , celle du roi à \ ersailles et celle de Voltaire à Paris : la première, où le bon roi Louis XVI , sans faste , vivait avec simplicité , ne levant qu'à la reforme des abus et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pour bien apprécier ses modestes vertus; la première, dis-je , paraissait l'asile paisible d'un sage , en comparaison de cet hôtel situé sur le quai des Tbéatins , où toute la journée l'on entendait les cris et les acclamations d'une foule immense et idolâtre , qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.
Jusque-là on avait vu des triomphes décernés avec justice aux grands hommes par le gouvernement de leur pays; le triomphe de Voltaire était d'un nouveau genre : il était décerné par l'opinion publique, qui bravait en cette occasion, pour ainsi dire, le pouvoir des magistrats, les foudres de l'Église et l'autorité du monarque
Le vengeur de Calas , l'apôtre de la liberté , le constant ennemi et l'heureux vainqueur des préjugés et du fanatisme , après soixante ans de guerre , rentrait triomphant dans Paris.
L'Académie française , dans le sein de laquelle il se rendit , alla au-devant de lui , et , après cet hommage public qu'aucun prince n'avait jamais reçu , ce prince des lettres présida le sénat littéraire de la France , et la réunion de tous ces talents divers dans chacun desquels son génie avait éclaté par des chefsd'œuvre.
Revenu dans sa maison, qu'on eût dit alors transformée en palais par sa présence , assis au milieu d'une sorte de conseil composé des philosophes , des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce siècle , ses courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes les classes , les étrangers les plus distingués de tous les pays.
Il ne manquait à cette sorte de royauté que des gardes , et réellement il lui en aurait fallu pour le mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui , de toutes parts, acepu-
mit pour le voir, assiégeait sa porte , l'entourait des qu'il sortait, et laissait à peine à ses chevaux la possibilité de s'ouvrir un passage.
Son couronnement eut lieu au palais des Tuileries, dans la salle du Théâtre-Français. On ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à (lots pressés tous les bancs , toutes les loges , tous les corridors , toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.
Je n'oublierai jamais cette scène , et je ne conçois pas comment Voltaire put encore trouver en lui assez de force pour la soutenir. Dès qu'il parut , l'acteur Brizard vint poser sur sa tête une couronne de lauriers qu'il voulut promptement ôter, et que les cris du peuple l'invitaient à garder. Au milieu des plus vives acclamations, on répétait de toutes parts les titres, les noms de tous ses ouvrages.
Longtemps après qu'on eut levé la toile, il fut impossible de commencer la représentation ; tout le monde , dans la salle , était trop occupé à voir, à contempler Voltaire, à lui adresser de bruyants hommages; chacun enfin était en ce moment trop acteur pour écouter ceux du théâtre.
Dès que la lassitude générale eut permis à ceux-ci d'entrer en scène , ils se virent à tout moment interrompus par la tumultueuse agitation des spectateurs. « Jamais, disait avec « raisonM. Grimm en parlant de cette représentation d' Irène, « jamais pièce ne fut plus mal jouée , plus applaudie et moins « écoutée. »
Lorsqu'elle fut finie, on plaça sur l'avant-scène le buste de Voltaire; il était entoure par tous les acteurs de la tragédie, portant encore l'habit de leurs rôles, par les gardes qui figuraient dans la pièce, par la foule de tous ceux des spectateurs qui avaient pu s'introduire sur le théâtre; el , ce qu'il y eut d'assez singulier, c'est que l'acteur qui \int poser une couronne
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sur le buste de cet opiniâtre ennemi de la superstition était encore avec le costume d'un moine , celui de Léonce , personnage de la tragédie.
Ce buste resta sur le théâtre pendant tout le temps qu'on joua la petite pièce : c'était Nanine; on ne 1 écouta pas plus et on ne l'applaudit pas moins qa Irène. Pour compléter cette glorieuse journée, Voltaire vit entrer dans sa loge un capitaine des gardes d'un de nos princes; il vint lui dire avec quelle joie ce prince s associait aux justes hommagesrendusàsongeuie par la France.
Il s'en était peu fallu, quelques jours auparavant, qu'une mort imprévue ne privât Voltaire de cet éclatant triomphe : une hémorragie violente l'avait mis en grand danger.
Le clergé , qui n'osait plus le combattre , avait espéré le convertir. D'abord Voltaire céda, reçut l'abbé Gauthier, se confessa, et écrivit une profession de foi qui ne satisfit pas pleinement les prêtres et qui mécontenta beaucoup les philosophes.
Échappé au péril , il oublia ses craintes et sa prudence. Quelques semaines après , retombé plus gravement malade , il refusa de voir aucun prêtre , et termina , avec une apparente insensibilité, une si longue vie, agitée par tant de travaux, par tant d'orages , et rayonnante de tant de gloire.
Ceux qui n'avaient pas eu le pouvoir de s'opposer à son triomphe lui refusèrent une place au milieu des tombeaux du peuple parisien. L'un de ses parents, conseiller au parlement , enleva son corps et le porta rapidement dans l'abbaye de Scellières , où il fut inhumé avant que le curé du lieu eut reçu la défense de lui domier la sépulture , défense qui lui arriva trois heures trop tard Sans le zèle de cet ami , les restes mortels de l'un de nos plus grands hommes , et de celui dont la gloire remplissait le monde ,.n'auraient pas obtenu quelques pieds de terre pour les couvrir.
Malgré tous les efforts du clergé , des magistrats et de l'au-
torite , qui défendirent pour quelque temps au théâtre de jouer les pièces de Voltaire et aux journaux de parler de sa mort. Paris fut inonde d'un déluge de vers, de pamphlets et d'épigrammes , seules armes dont l'opinion pût se servir pour venger cet outrage fait à la mémoire d'un homme qui avait illustré sa patrie et son siècle.
De tous ces écrits, celui qui me frappa le plus alors fut une pièce de vers composée par la marquise de Boufflers , mère de ce chevalier de Boufflers, le Chaulieu et l'Anacréon de notre temps.
Dieu fait bien ce qu'il fait : la Fontaine l'a dit; Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre, Voltaire eût conservé ses sens et son esprit; Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athène eût adoré la Grèce , Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir, Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir, Et monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui , vous avez raison , Monsieur de Saint-Sulpice : Eli! pourquoi l'enterrer? Ycst-il pas immortel? A ce divin génie on peut, sans injustice, Refuser un tombeau , mais non pas un autel.
Madame de Boufflers, par un de ces vers en parlant des Césars, faisait allusion à l'empereur Joseph II.
Ce monarque était venu l'année précédente en France, sous le nom de comte de Falkenstein; il avait étonné la cour par la simplicité de ses manières , les philosophes et les savants par son instruction , le peuple par son affabilité. Moins il montrait de morgue , plus on lui trouvait de grandeur et de vraie dignité. Sa popularité faisait, avec l'étiquette un peu orientale de notre cour, un contraste qui n'échappait pas à l'opinion publique. Il se montrait favorable aux opinions nouvelles, autaut qu'ennemi des vieilles routines et de la superstition.
lui lui le prince disparaissait tellement sous l'apparence d'un sage qui voyage pour recueillir des lumières que les amis ardents de la révolution américaine furent tentés de le croire démocrate comme eux. Une femme, passionnée pour cette cause , le pressa un jour étourdiment de dire son avis sur la lutte établie entre le roi d'Angleterre et les provinces en insurrection, a Madame, répondit-il un peu sèchement, mon « rôle est d'être royaliste. >>
Ce monarque, dont je pus alors très-rarement m'approcher, mais que depuis j'eus l'occasion de voir en Russie fréquemment , offrait en sa personne un mélange assez bizarre d'ambition belliqueuse, de prétentions à la philosophie , de penchant pour les innovations et de jalousie pour son autorité. Si nos princes, mal conseillés , risquèrent leur trône en voulant trop résister au torrent de l'esprit du siècle , Joseph , pour avoir voulu le devancer, perdit momentanément une partie de-ses États.
Au reste l'empereur, qui s'était fait admirer et chérir à Paris , ne porta pas le même esprit et ne fit pas la même impression dans nos provinces. La beauté de nos ports , la foice de notre marine , la richesse de nos villes de commerce et l'activité de nos manufactures excitèrent sa jalousie ; il ne sut pas la dissimuler. Enfin, passant près de Ferney, il dédaigna de voir Voltaire. On blâma également , avec raison , et l'indifférence de la puissance pour le génie , et la faiblesse du grand poète et du philosophe , dont l'amour-propre parut trop sensible à cette légère blessure.
La même année qui nous enleva Voltaire vit aussi périr Rousseau. Ces deux flambeaux s'éteignirent presque à la fois , et ils disparurent de la terre au moment où leurs doctrines, mal interprétées par les passions de leurs disciples et de leurs ennemis , allaient ébranler l'Europe jusque dans ses fondements.
Voltaire avait, vu à Paris le célèbre Franklin jouir de son triomphe. Le vieillard français bénit le fils du vieillard américain. Les vœux de tous deux pour leur patrie étaient sembla-
Lies, mais le résultat dans les deux contrées fut très-différent. Le vaste Océan , l'immense étendue du continent des États- Unis , l'absence des plus redoutables écueils de tous gouvernements, c'est-à-dire des classes privilégiées et des prolétaires , protégèrent en Amérique les semences de la liberté, tandis qu'en France elle ne put planter ses faibles racines que sur un terrain inondé de sang et tourmenté par tous les éléments de la haine et de la discorde.
La mort de Voltaire eut le même éclat que sa vie; la (in de Rousseau fut triste , silencieuse. Cet ami de la nature fuyait les hommes , qu'il croyait ses ennemis , et l'homme qui avait répandu tant de lumières dans le monde disparut dans l'ombre des bois , où il se plaisait à terminer paisiblement une existence douloureuse.
La mort de ces deux chefs de la philosophie moderne excita une joie bien trompeuse parmi leurs adversaires. Ceux-ci crurent un moment avoir triomphé , oubliant sans doute que , si les hommes de génie meurent , leurs pensées sont immortelles.
Au reste on fut promptement distrait en France de ces événements si importants pour la république des lettres, et les événements de la guerre qui venait d'éclater occupèrent tous les esprits , parce qu'ils mettaient en jeu tous les intérêts.
A la grande surprise de l'Europe , qui ne croyait pas que notre marine , détruite dans la dernière guerre , pût ressusciter si promptement, on vit, indépendamment de la flotte de M. d'Estaing envoyée en Amérique, une armée navale de trente-deux vaisseaux et de quinze frégates sortir du port de Brest , sous les ordres du comte d'Orvilliers. Ces trois divisions étaient commandées par les amiraux de Guichen , Duchafaut et Lamotte-Piquet. Celui-ci dirigeait par ses conseils l'ardeur de M. le duc de Chartres, premier prince du sang , embarqué sur son vaisseau.
L'amiral Keppel , à la tête d'une année non moins forte , vint au-devant des Français. Il connaissait leur bravoure ; mais il
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vit avec étonnemcnt la régularité de notre ordre de bataille, l'habileté de nos manœuvres et les progrès rapides de notre instruction.
La bataille fut vive et sanglante; beaucoup de vaisseaux éprouvèrent, dans leurs équipages, dans leurs mâtures, dans leurs agrès , des pertes considérables ; mais , comme de part et d'autre aucun bâtiment ne fut pris , on se sépara sans résultat définitif. L'Angleterre , trop accoutumée aux triomphes maritimes , se crut défaite parce que nous n'avions pas été vaincus , et la France s'attribua la victoire parce qu'elle n'avait pas reçu d'échec.
M. le duc de Chartres, rentré avec la flotte dans le port, revint trop promptement à Taris. Dans les premiers moments il fat entouré d'éloges ; au spectacle on lui jetait des couronnes de lauriers. Partout retentissaient des cbants de victoire. La cour et la ville semblaient dans l'ivresse.
Mais bientôtlesnouvellesdétailléesarrivèrent : l'enthousiasme s'évanouit ; les éloges firent place aux épigrammes. On accusa le comte d'Orvilliers de trop de circonspection ; on reprocha au duc de Chartres l'inexécution d'un ordre qui aurait pu lui faire couper la ligne ennemie. On l'irrita en lui retirant son commandement pour le nommer colonel général des hussards , et ce désagrément , qui lui sembla un affront , fut peut-être le germe qui produisit plus tard tant de fautes et de malheurs.
De son côté l'Angleterre mit en jugement les généraux Kcppel et Palisser; mais ce procès fut sans résultat, comme le combat qui y avait donné lieu.
Le comte d'Orvilliers et son ennemi reparurent encore sur la mer ; mais , soit par l'inconstance des vents , soit par une, erreur des chefs, les deux armées semblèrent plutôt s'éviter que se chercher.
Pendant ce temps notre commerce souffrait , et , comme nos ministres avaient négligé les précautions nécessaires pour le protéger, les Anglais firent beaucoup de prises ; de là naquirent
des plaintes bruyantes, vives et universelles, de la marine marchande contre la marine royale, préludes des violents débats qui devaient bientôt s'élever, sur terre comme sur l'Océan , entre la démocratie et l'aristocratie.
Notre amour-propre reçut pourtant quelque dédommagement. Plusieurs de nos frégates se signalèrent dans des combats particuliers, et un officier de marine , M. Fabry, s'empara de plusieurs convois anglais.
A la même époque ou faisait filer sur nos côtes un grand nombre de régiments. Ces mouvements alimentaient nos ardentes espérances ; cependant, en approchant de l'Océan , nous frémissions d'impatience à la vue de cette barrière redoutable qui arrêtait nos pas. Nous avions cru que nos armées navales nous en ouvriraient le passage , mais leur rentrée dans nos ports nous jetait dans le découragement.
C'était un assez singulier contraste alors que de voir, d'un côté , la gravité de notre jeunesse , discutant avec des sages les hautes questions delà philosophie, la sérieuse importance que nous attachions aux moindres événements de la guerre , la force de nos passions pour tout ce qui nous offrait l'image de la gloire ou de la liberté , et , d'une autre part, l'insouciance et la frivolité du premier ministre octogénaire qui gouvernait alors l'État.
Au moment où chacun , à la ville comme à la cour, accusait ou défendait, avec le plus de chaleur, la conduite des chefs de nos armées navales, et tandis qu'on s'affligeait profondément du peu de résultat de leurs efforts , M. de Maurepas , plus jeune que nous , plaisantait sur ces graves matières , sujet inépuisable pour lui de jeux de mots et de quolibets.
« Savcz-vous , disait-il , ce que c'est qu'un combat naval ? « Je vais vous le dire. Deux escadres sortent de deux ports « opposés; on manœuvre, on se rencontre, on se tire des coups '< de canon, on abat quelques mats, on déchire quelques voiles, « on tue quelques hommes, on use beaucoup de poudre et de « boulets; puis chacune des deux armées se retire , prétcndanl
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« être restée maîtresse du champ de bataille ; elles s'attribuent « toutes deux la victoire ; on chante de part et d'autre le Te « Deam, et la mer n'en reste pas moins salée. » Heureusement les autres ministres traitaient les grandes affaires un peu plus sérieusement.
Toutes mes tentatives pour être employé dans quelque expédition demeuraient toujours sans succès, et je me dépitais contre le sort qui m'obligeait à rester colonel de dragons dans une guerre où l'infanterie, seule embarquée, pouvait trouver des occasions de combattre.
Quelques-uns de mes amis, les uns plus âgés que moi, les autres de mon âge, furent plus heureux et excitèrent mon envie : le duc de Lauzun , embarqué avec le marquis de Vaudreuil , descendit en Afrique et conquit le Sénégal. Arthur et Edouard Dillon , le marquis de Coigny, le vicomte de Noaillcs servirent sous les ordres de MM. de Bouille et d'Estaing. Le premier s'empara de la Dominique et ensuite de l'île de Sainte- Lucie par surprise. Le comte de Lamarck, prince d'Aremberg, fut envoyé avec son régiment dans l'Inde , où il fut blessé.
L'amiral Byron, que le comte d'Estaing s'était vainement efforcé de combattre près de Rhode-Island , étant arrivé dans les Antilles, changea momentanément la fortune, et nous enleva cette même île de Sainte-Lucie dont nous venions de nous rendre maîtres. Mais, quelque temps après, le comte d'Estaing, qui s'était éloigné alors des Etats-Unis, malgré les instances de Washington, deLafayette, et les reproches amers du général Sulivan , arriva dans le port de la Martinique.
De là, fortifié par une escadre et par des troupes qu'on lui avait envoyées de France, il attaqua Sainte-Lucie, mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans l'île, ses vaillants efforts n'eurent pas plus de succès. II perdit beaucoup de monde et fut repoussé.
Enfin la fortune, qui jusque-là lui avait été si défavorable, offrit à sou courage les moyens de réparer ses revers; il reprit
l'offensive, s'empara de Saint- Vincent, et descendit dans l'île de la Grenade avec trois mille hommes. Le général Macartney la défendait avec mille hommes d'élite et de nombreuses milices.
La ville de la Grenade était située sur un morne escarpé ; M. d'Estaing, marchant sur trois colonnes, ordonna l'assaut, et, malgré la plus vigoureuse résistance , emporta de vive force les retranchements , le morne et la ville.
Le vicomte de Noailles et Edouard Dillon, à la tête de deux de nos colonnes, se distinguèrent brillamment. M. d'Estaing reçut une blessure et ne s'arrêta qu'après la victoire. Le comte Edouard Dillon reçut dans ce combat un coup qui lui fracassa le bras.
L'amiral Tîyron était accouru pour s'opposer à ce triomphe ; mais il arriva trop tard : la Grenade était conquise. M. d'Estaing, remonté sur sa flotte, combattit celle des Anglais, dégréa trois de leurs vaisseaux, et poursuivit l'escadre ennemie, suis pouvoir l'atteindre, jusqu'au port de l'île de Saint-Christophe , où elle s'était réfugiée.
Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles. Le comte Théodore deLamcth, qui s'était distingué dans cette attaque, apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée, causa autant d'enthousiasme à Paris qu'autrefois les plus éclatantes victoires en avaient excité.
Pendant ce temps les Anglais, portant leurs armes dans les provinces méridionales des États-Unis, s'étaient emparés de Savannah, dans la Géorgie. Le comte d'Estaing conçut l'espoir de leur enlever cette importante conquête.
favorisé dans son débarquement par les troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leurs i\n corps de huit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma ia garnison de se rendre.
Le gouverneur anglais, dont les moyens de défense n'étaient
pas prêts, feignit de capituler, gagna du temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchements.
D'Estaing, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d'assaut. Les assaillants et les assiégés déployèrent dans ce combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quelques braves Français et Américains franchirent les retranchements; mais la mitraille les moissonna. La périt Pula\vski,cet intrépide Polonais qui défendait, dans un autre monde, cette même liberté qu'on avait arrachée à sa patrie.
Après plusieurs attaques réitérées sans succès, où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d'Estaing, étant blessé , ordonna la retraite, se rembarqua, revint aux Antilles et retourna promptement en France avec un vaisseau , laissant les autres sous les ordres du comte de Grasse et des généraux Vaudreuil et Lamotte-Piquet.
M. d'Estaing fut honorablement accueilli en France ; l'opinion publique s'y montra juste pour lui, et l'éclat de son courage fit fermer les yeux sur les fautes commises par son impétuosité ; de sorte que , malgré les rigueurs de la fortune , il conserva sa gloire.
M. le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères obtint cette année d'assez grands succès par la sagesse et par l'habileté de sa politique. L'Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à notre cause , et l'impératrice de Russie, par une déclaration de neutralité armée à laquelle accédèrent les rois de Suède et de Danemark, fit sentir aux Anglais qu'ils étaient en danger de perdre la domination ou plutôt la tyrannie des mers.
Tous ces événements militaires et politiques maintenaient dans un grand mouvement l'esprit public ; car cet esprit se manifestait alors peut-être avec plus de chaleur et d'indépendance qu'il n'en a montré depuis sous des institutions libérales de nom, mais que la passion de chaque parti , dominant à son tour, n'a jusqu'à présent rendues que trop illusoires.
Nous n'avions, il est vrai, ni élections, ni parlement national : par de vieilles coutumes, le prince était seul législateur; mais l'autorité trouvait , dans les cours souveraines , dans les ordres privilégiés eux-mêmes , et dans toutes les classes de la socicié , un point d'honneur et une franchise d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l'arbitraire. On était sujet de droit , mais citoyen de fait.
Chacun s'occupait de la chose publique , et , en voyant à quel point , sous des formes monarchiques , les mœurs étaient devenues républicaines, il ne fut pas difficile à Rousseau de prédire l'approche de l'époque des grandes révolutions. Ce célèbre écrivain se montrait par cette prédiction plus clairvoyant que l'impératrice de Russie, que les rois d'Espagne et de France, qui ne voyaient, dans cette guerre des Américains insurgés, que l'abaissement de l'Angleterre , sans s'apercevoir que ce jeune aigle delà liberté, planant sur un a^itre hémisphère , ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.
Frédéric lui-même blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais , et approuvait hautement les principes par lesquels le Congrès des États-Unis proclamait le droit qu'un peuple avait de se séparer de son gouvernement lorsque celui-ci, au lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.
L'année 1 778 ranima , dès sa naissance , notre espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les côtes de l'Océan. On forma deux camps, l'un à Vaussieux en Normandie, l'autre à Paramé en Bretagne ; le premier était sous les ordres du maréchal de Broglie, le second sous ceux de M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse, qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées a servir dans ces camps.
On regardait comme le plus grand malheur de rester inactif dans les garnisons, tandis qu'on se préparait à faire une descente
en Angleterre. Ce n'était plus pour solliciter des grâces que les appartements de Versailles se trouvaient remplis de courtisans empressés; on y rencontrait en foule des solliciteurs, mais c'étaient des solliciteurs de périls et de gloire.
J'étais du nombre des malheureux qui voyaient leurs régiments condamnés à l'inaction. Il ne restait qu'une espérance , celle d'entrer dans l'état-major des armées des côtes ; mais cette voie était étroite, et il fallait beaucoup de faveur pour en profiter.
Le ministre ne savait comment refuser tant de demandes , appuyées si vivement par les personnages les plus puissants et même par la famille royale. On ne pouvait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois disponibles fut complet , à la réserve d'un ou deux , et chacun se les disputait avec acharnement.
Enfin, ce qui prouve quelle était alors la faiblesse de l'autorité contre les plaintes et contre l'ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l'entouraient , c'est qu'ayant , à force de sollicitations et avec l'appui de la reine , obtenu de servir au camp deParamé, en qualité d'aide-maréchal général de logis, M de Maurepas exigea ma parole d'honneur de n'en rien dire , de partir sans bruit et de cacher cette faveur jusqu'au moment où je serais arrivé au quartier général de M. de Castries.
Je gardai fidèlement ce secret ; mais , en arrivant au camp de Paramé , je trouvai que M. de Castries n'était pas lui-même informé de ma nomination , et , comme je n'avais pas les lettres de service qu'on m'avait promises, mon embarras fut grand, M. de Castries m'en tira ; il me permit de prendre l'habit d'aide de camp et d'en faire le service auprès de lui. Enfin , au bout de quelques jours , je reçus la lettre du ministre et pris l'habit ainsi que les fonctions d'officier de l'état-major.
La fortune trompa notre attente. Au camp de Vaussieux, l'armée n'eut d'autre occupation que celle d'essais infructueux tentés par M. le maréchal de Broglie pour faire réussir un nou-
veau système de tactique inventé par M. de Mcsnil-Durand , et pour donner l'avantage à ce qu'on appelait Y ordre profond sur Y ordre mince, en usage alors dans toutes les armées de l'Europe.
On ne sait pourquoi cet illustre maréchal , si grand sur les champs de bataille , s'était si opiniâtrement déclaré pour cette nouvelle méthode , qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière, et ne présentait pour le développement de ces mêmes colonnes que des moyens très-compliqués. Le maréchal de Rochambeau dit, dans ses Mémoires, que M. le maréchal de Broglie était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour le duc de Choiseul et par l'espoir d'anéantir l'ordonnance de ce ministre.
Quoi qu'il en soit, M. de Broglie, partageant son armée en deux corps , prit le commandement de l'un , et , l'organisant suivant les principes de l'ordre profond , dirigea plusieurs attaques simulées contre l'autre corps, qu'il avait mis sous les ordres de M. de Rochambeau. Ce dernier manœuvrait selon les règles établies par l'ancienne ordonnance.
Cet essai ne fut pas heureux pour M. le maréchal de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre , et pendant toutes ces manœuvres, M. de Rochambeau eut un avantage marqué sur son adversaire par la rapidité et la facilité de ses mouvements.
Ce mauvais succès irrita M. de Broglie , dont la ténacité déplut à la cour, et, lorsque le camp fut levé, le roi donna à M. le maréchal de Vaux le commandement des troupes qui restèrent sur les côtes et qu'on destinait à opérer une descente en Angleterre.
Au camp de Paramé, les essais que nous fîmes du système de M. de Mesnil-Durand nous agitèrent moins, parce que M. de Castries y attachait peu d'importance.
Nos journées se passaient en exercices, en évolutions, en simulacres d'attaque , de défense, de débarquement, de reconnaissances militaires. Ces ombres, ces images de la guerre nous
faisaient attendre avec plus d'impatience ses réalités. Au reste, nos jeux guerriers étaient de véritables l'êtes ; on accourait de toutes les villes pour y assister; plusieurs belles daines de Paris y vinrent même jouir de ce spectacle.
Notre brillante jeunesse avait alors beaucoup de vivacité et peu de subordination; on en pourra juger par un seul trait. Pendant une de nos grandes manœuvres , on avait réservé sur une colline un certain nombre de places distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée , donnant le bras à deux dames de la cour récemment arrivées , traversèrent un peu légèrement la foule , et , pour placer les dames qu'ils conduisaient, s'emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes. Une altercation s'en suivit.
Le lendemain , le bruit de cette querelle se répandit dans tout le camp. Or on avait laissé exister depuis très-longtemps un étrange abus dans tous nos corps militaires : c'était une association de jeunes lieutenants et sous-lieutenants , nommée la calotte ; elle avait ses assemblées , ses officiers , son général , une police bizarre , mais sévère ; elle prétendait ne connaître aucune supériorité, aucune distinction de grades. Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable, ne voulait obéir que sous les armes , et punissait sans pitié par des châtiments comiques, tels que la bascule ou les sauts sur la couverte , tous ceux qu'il lui plaisait de reconnaître coupables d'un délit contre les convenances , contre la politesse et contre sa capricieuse législation.
Dans l'intervalle des exercices, tous les jeunes gens de l'armée se rassemblaient souvent pour jouer aux barres et attiraient une foule immense de spectateurs. Un jour, comme on s'était déjà réuni pour commencer ces jeux , deux officiers de mes amis vinrent m'avertir qu'une exécution scandaleuse allait avoir lieu, la calotte ayant solennellement décidé que les deux colonels dont j'ai parlé plus haut seraient publiquement bernés pour venger l'offense faite aux dames bretonnes.
Il n'y avait pas uue minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à l'instant exécuté. N'ayant alors la possibilité ni le temps de consulter persoime , j'ordonnai à des tambours de battre la générale. Aussitôt les jeux cessèrent, le bruit fit place au silence, le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau , et en un clin d'œil on se mit en bataille.
Pendant ce temps je courus chercher M. de Castries, que je trouvai, comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai la cause ; il m'approuva , commanda des manœuvres , et , quand la retraite fut sonnée, chacun resta persuadé que c'était le général qui avait voulu s'assurer de la promptitude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs rangs et leur ordre.
Le lendemain , les hommes sages négocièrent ; les tètes effervescentes se calmèrent , et des ordres sévères arrêtèrent la licence des tribunaux de la calotte.
Au milieu de nos exercices , de nos fêtes et de nos jeux , distractions impuissantes pour calmer notre impatience, nos esprits n'étaient sérieusement occupés que d'une seule pensée, d'une seule volonté, celle de voir arriver le moment de notre embarquement , pour nous élancer sur la côte d'Angleterre. Toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.
Le général Lafayctte , persuadé que cette descente devait avoir lieu, avait quitté les drapeaux de Washington pour venir se rauger sous ceux de sa patrie. On lui avait donné l'emploi de major général de l'armée du maréchal de Broglie.
Au moment d'agir, les cabinets de France et d'Espagne S3 ressouvinrent , comme par hasard , qu'ils faisaient depuis longtemps la guerre sans l'avoir déclarée , et ce fut cette année que leur manifeste parut.
Cependant l'été se passa sans reeevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales lit ajourner le projet de <|r.-
cente. Notre camp fut levé. Je revins à Paris avec les généraux. et les états-majors , et bientôt nous inspirâmes dans toute la capitale le mécontentement qu'excitait en nous , avec raison , le triste dénouement d'une scène ouverte avec tant d'éclat.
Dès le printemps de l'année suivante nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp; mais les troupes destinées aux débarquements étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie.
Le 3 juin 1779, trente-deux vaisseaux français sortirent de Brest et trente-quatre bâtiments espagnols de Cadix.
L'amiral anglais Charles Hardy, commandant une escadre de trente-huit vaisseaux, se hâta inutilement de mettre à la voile pour s'opposer à la jonction des flottes alliées ; cette réunion eut lieu le 25 juin. Leurs forces combinées composaient une armée de soixante-six vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de frégates , sous les ordres de l'amiral d'Orvilliers et du général espagnol don Gaston. En même temps nos côtes étaient couvertes de bâtiments de transport , dont la vue nous remplissait d'ardeur et d'espoir.
Jamais on ne dut se croire plus près d'un noble but , et jamais attente ne fut mieux trompée : l'armée alliée poursuivit l'amiral Hardy sans l'atteindre , et se présenta ensuite devant Plymouth dans le dessein de s'en emparer. Un vaisseau anglais de soixante-quatre canons, qui sortait de ce port, fut pris par les nôtres.
Les ordres étaient donnés , l'attaque allait commencer, lorsqu'un vent furieux s'éleva et dispersa nos bâtiments. L'amiral Hardy, qui jusque-là n'avait osé tenter aucun effort pour secourir la rade de Plymouth , parvint à y rentrer à la faveur de cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé, nos amiraux s'efforcèrent inutilement d'attirer Hardy au combat ; il se tint constamment à l'abri de nos atteintes.
Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes et le découragement parmi leurs équipages. Les ami-
raux d'Orvilliers , Guichen , Gaston et Cordova , s'avouant vaincus non par les ennemis , mais par les éléments , regagnèrent leurs ports respectifs, et firent ainsi,' par leur retraite, évanouir toutes nos chimères de combats et de gloire. Nous étions indignés.
Depuis longtemps les étrangers nous accusaient d'une excessive légèreté, parce que , dans les circonstances les plus graves, notre opposition et nos reproches contre le gouvernement se manifestaient plutôt par des satires , par des bons mots , par des épigrammes et même par des chansons , que par une courageuse résistance; mais on aurait dû penser que cette apparente légèreté était l'effet inévitable de la destruction graduelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu absolu, ne nous laissait plus d'autre arme que celle du ridicule , dont la puissance est plus grande qu'on ne le croit.
En d'autres pays on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel; non-seulement on y rampe avec servilité, mais on y garde un honteux silence. Eu France, au contraire , si l'on était parvenu par la force à nous empêcher d'agir, jamais au moins il ne fut possible d'enchaîner nos esprits et de leur imposer silence ; de sorte que , si le gouvernement jouissait pleinement de l'autorité d'action, nous savions nous emparer de l'autorité d'opinion , autorité si grande et tellement fortifiée par le point d'honneur qu'elle fut souvent un contrepoids suffisant pour arrêter l'arbitraire dans sa marche.
Il est vrai que ceux qui osaient ainsi se permettre contre l'autorité de piquantes saillies en étaient parfois punis par quelques disgrâces, et, comme l'abeille qui laisse son aiguillon dans la plaie, ils souffraient eux-mêmes quelque temps de la blessure qu'ils avaient faite.
M. de Maurepas avait été vingt-cinq ans exilé pour une chanson; la même cause empêcha longtemps le chevalier de Boulflers d'obtenir l'avancement qu'il méritait.
Cependant tous ces inconvénients disparaissaient à nos veux
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et nous les bravions pour céder au plaisir d'attaquer l'injustice, la déraison ou l'ineptie du pouvoir, par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune les salons étaient nos champs de bataille , et , ne pouvant livrer de combats réguliers, c'était par des escarmouches légères que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu'éteint.
Au moment où l'opinion générale venait d'exhaler son mécontentement contre la conduite du ministère dans cette campagne , si majestueuse à son début et si ridicule à son dénouement , il avait plu de toutes parts des pamphlets et des épigrammes; je m'étais permis moi-même, au camp de Paramé, contre le ministre de la marine, quelques couplets qui eurent beaucoup de succès , non parce qu'ils étaient bons , mais parce qu'ils étaient gais , malins et conformes à l'esprit du moment. On citait alors un mot de M. le duc de Choiseul ; il avait dit que les montres de nos ministres retardaient toujours de six mois , et je pris ce mot pour refrain de mes couplets.
Quelques jours après mon retour à Paris , me trouvant à la chasse du roi , ce prince m'appela près de lui. On sait que la bonté, et , on peut même le dire , la bonhomie du caractère de ce monarque, se cachait assez ordinairement sous une enveloppe un peu rude , un regard assez dur et un ton trèsbrusque. « On m'a appris , me dit-il d'un air qui me parut fort « sévère, que vous vous êtes permis de faire des couplets très- « malins, très-gais, mais un peu scandaleux, et qu'on ne peut « trop avouer. »
M'efforçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d'un camp, d'où j'espérais sortir pour porter ses armes en Angleterre , m'avait mis dans la nécessité de chercher quelques distractions à mes ennuis. « Eh bien ! reprit-il, voyons cette chanson; dites-la-moi. »
j'étais au moment de lui obéir et de me jeter précisément
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par là sur recueil que je voulais éviter ; heureusement une réflexion soudaine m'arrêta fort à propos. « Sire , lui dis-je , « j'ai l'ait malheureusement beaucoup de chansons; aussi je « ne sais pas trop quelle est celle dont Votre Majesté veut me « parler. — Ce sont, répliqua le roi, des couplets un peu « licencieux sur les jaloux trompés. »
Alors mon trouble se dissipa; je lui chantai tout bas ces c tuplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. Il en rit beaucoup , et me laissa fort content de m'êtrc ainsi tiré, par hasard , d'un pas un peu glissant dans lequel j'avais failli il/engager, et qui m'aurait probablement attiré le désagrément d'an séjour forcé de deux ou trois mois dans une garnison.
L'année 1780 parut, dès son début, nous annoncer des événements plus importants et plus décisifs. Le stathouder chercha en vain à calmer le mécontentement qu'inspirait au gouvernement britannique le parti républicain. Les Anglais , menaçant les possessions hollandaises dans l'Inde , dont ils convoitaient la conquête , forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs ennemis. Les Espagnols et les Français formèrent le siège de Gibraltar; mais l'amiral Rodney parvint à ravitailler cette place, malgré les efforts de L'amiral espagnol don Juan de Laugara.
Aux Antilles, le comte de Guichen , qui avait remplacé le comte d'Estaing, soutint avec éclat l'honneur de nos armes. Il y commandait vingt-deux vaisseaux; l'amiral Rodney, son adversaire, en amena vingt contre lui. Ils se livrèrent bataille à trois reprises différentes Jamais Rodney ne put couper notre ligne. Les pertes éprouvées de part et d'autre lurent à peu près égales; cependant, dansées trois combats, les Anglais se virent obligés de se retirer, et perdirent un vaisseau de guerre qui avait été crible de boulets.
Lue escadre espagnole vint alors rejoindre la nôtre et lui donner une supériorité incontestable; leur jonction eut lieu
entre la Martinique et la Guadeloupe, malgré tous les mouvements de Rodney.
Le comte de Guichen se croyait déjà certain de conquérir la Jamaïque et d'autres îles ; mais jamais lui et don Solano ne purent s'accorder sur leur plan d'attaque.
Les Anglais connaissaient seuls alors ces salutaires précautions qu'enseigne la science de l'hygiène pour conserver la santé des équipages. Nos ministres étaient, à cet égard, dans la plus fatale incurie. Une maladie contagieuse infecta nos flottes et les mit dans l'impossibilité de former aucune entreprise importante.
Pendant ce temps les Américains nous adressaient de justes reproches sur l'oubli de nos promesses et sur l'abandon où nous les laissions , dans une crise qui devenait pour eux de plus en plus imminente.
Des trois amis qui , les premiers en France , avaient formé le dessein de combattre pour la cause américaine , je restais le seul que la fortune s'obstinait à enchaîner dans nos garnisons. J'en étais désolé ; mais le soudain changement qui s'opéra dans notre gouvernement vint soutenir mon courage et ressusciter mon espoir.
L'opinion générale s'était si clairement manifestée contre deux de nos ministres que la cour sentit la nécessité de choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l'activité qu'elle exigeait. Ce fut dans cette circonstance que le roi confia à mon père le ministère de la guerre et donna celui de la marine au marquis de Castries.
La nomination de M. de Castries précéda cependant de quelques mois celle de mon père. On était généralement alors très-mécontent de la conduite du prince de Montbarrey et de celle de M. de Sartines.
Celui-ci s'était à la vérité distingué par une grande habileté, dans l'administration de la police; mais ce n'était pas une raison pour qu'il devînt un bon ministre de la marine, et certes
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la légèreté seule de M. de Maurepas pouvait expliquer un pareil choix.
Cependant , comme il l'avait fait nommer, il le soutint quelque temps contre l'opinion publique ; mais, M. Necfeer ayant déclaré que l'administration de ce département se trouvait grevée d'une dette de vingt millions, le roi se décida à renvoyer M. de Sartines.
Je in- sais trop par quel motif nos rois n'ont presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine à un marin; mais les faits prouvent que chez eux ce préjugé ou ce principe a toujours été constant.
Dans ce temps la reine exerçait une graude influence sur son épouv et cherchait de bonne foi à n'user de son crédit que pour le bien général; aussi elle consultait autant qu'elle le pouvait l'opinion publique, et, malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie , madame de Polignac , son amie, lui disait la vérité et lui conseillait de ne porter son intérêt que sur des personnes universellement estimées.
La cause en était toute naturelle. Madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé les portraits ; elle était sans ambition pour sa famille, sans avidité pour elle-même; les honneurs, qu'elle avait fuis, étaient venus la chercher : il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère, c'était Marie- Antoinette , et non ia reine qu'elle aimait, et, dans tous les conseils qu'elle lui donnait, elle n'avait pour but que sa considération et sa gloire.
Les hommes de sa société intime n'étaient exempts ni d'intrigue ni d'ambition; mais ils n'auraient pas été lies avec elle s'ils n'eussent été distingués par un honneur délicat et par des sentiments élevés, \insi parleurs qualités ils secondaient les Mies honnêtes et miles de madame de Polignac, tandis que de son côte elle parvenait, par sa douceur et par sa raison, à modérer leur caractère et a retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.