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Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas, trop disposé, par son esprit léger et par de vieilles habitudes , à se laisser plutôt diriger dans ses choix par l'intrigue que par le mérite.
M. de Castries avait mérité et obtenu l'estime générale par sa probité , par son instruction , par son activité, par son courage ; on le regardait comme un de nos meilleurs officiers généraux. Il ne brillait point par un génie vaste et éclatant, mais par une raison ferme, froide , éclairée , qualité bien préférable pour un administrateur à celle d'un esprit plus brillant et moins réglé- La reine , excitée par son amie , proposa au roi la nomina • tiondeM. deCastries. M. Necker seconda puissamment ses vues, et M. de Maurepas, cette fois, leur opposa peu de résistance.
Il n'en fut pas de même à l'égard de la nomination de mon père. Le premier ministre, non par force, mais plutôt par faiblesse, soutenait avec ténacité M. le prince de Montbarrey, qui n'avait du son élévation au ministère de la guerre qu'à l'amitié , aux instances et au crédit de madame de Maurepas.
M. de Montbarrey, officier général très-brave et spirituel , n'aimait point le travail, ne savait point résister aux sollicitations des femmes et se laissait gouverner par ses bureaux. Partout on se plaignait avec raison du relâchement que sa faiblesse souffrait dans la discipline.
Il voulait le bien , mais il n'avait pas la fermeté de le faire. Cédant aux importunités, aux sollicitations des courtisans, il échouait contre un écueil où se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la justice, l'ordre et la règle sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceux-là mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier l'intérêt général à l'intérêt privé les en puniront promptement et se rallieront avec ingratitude à l'opinion publique qui les renversera.
Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Mont-
barrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas. Mais, si Fou était d'accord à la cour pour l'éloigner, on fut , pendant quelques mois , loin de s'entendre pour lui donner un successeur.
La reine avait su, par les personnes quelle consultait, que mon père jouissait dans toute l'armée d'une considération méritée par ses longs services , par ses nombreuses blessures , par son application à étudier, à connaître toutes les parties de l'art de la guerre et de l'administration militaire. On vantait sa justice inflexible, sa modération, son zèle pour la discipline et son désintéressement.
11 lui manquait, à la vérité, deux qualités bien nécessaires pour arriver à une haute fortune : il n'était ni adroit comme courtisan, ni mobile dans ses principes. Tout intérêt disparaissait à ses yeux dès qu'il lui semblait opposé à son devoir ; sa francbise était un peu rude : il savait servir et non plaire ; c'était en un mot un parfait homme de bien , mais un assez malhabile homme de cour.
Aussi , quoiqu'il fût appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses et consulté par tous les ministres dans toutes les affaires qui exigeaient de la sagesse et des lumières, on ne pensait plus à lui dès qu'il était question de faveur, et jamais sa modestie ne l'aurait fait arriver ni même songer au ministère. Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis , qui se trouvaient précisément être ceux de madame de Polignac. L'opinion de M. Necker et de M. de Castries les seconda ; tous agirent même longtemps à son insu.
Comme la reine n avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu'on lui dit de mon père, assurée qu'elle allait conseiller un bon choix, elle en parla vivement au roi, qui ne cherchait et ne voulait que des hommes capables «le réaliser ses sages et vertueuses intentions pour le bonheur de la France.
Dans le premier moment M. de Maurepas fut assez embarrassé sur la conduite qu'il devait tenir; ami intime de ma
grand'mère , sa contemporaine , il connaissait mieux que personne mon père et ne pouvait en conscience rien objecter contre lui.
Cependant plus cette nomination lui paraissait faite pour être approuvée , plus elle rendait certain à ses yeux le renvoi de M. de Montbarrey, que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste.
Le hasard le servit mieux que ses réflexions. Mon père , à peine convalescent d'une longue et violente attaque de goutte, se hâta trop de venir remercier la reine des bontés qu'elle lui témoignait. Il se montra donc à la cour, pâle , faible et pouvant à peine marcher.
M. de Maurepas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait donné un conseil ridicule en l'engageant à confier le ministère qui exigeait le plus de travail et d'activité à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.
Le roi le crut et en parla à la reine avec assez d'humeur. Cette princesse reprocha vivement à madame de Polignac de l'avoir ainsi compromise.
Madame de Polignac était douce , mais fière ; blessée des reproches et du ton de la reine, elle lui offrit sa démission. La reine , qui l'aimait beaucoup , effrayée à la seule idée d'une telle séparation , l'apaisa par les assurances de la plus tendre amitié , écouta ses explications , en fut satisfaite , et persista dans ses démarches pour mon père.
Cependant le roi était irrésolu , et les espérances de M. de Maurepas se relevaient par cette irrésolution. Ce fut M. de Montbarrey qui mit lui-même un terme à cette incertitude. Justement mécontent du rôle peu convenable que l'inopportune protection de madame de Maurepas lui faisait jouer, il prit un très-noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment où l'on s'y attendait le moins, il supplia le roi d'accepter sa démission.
Comme on ignorait cette démarche , on n'eut point le temps d'agir pour en profiter; mais M. de Maurepas, qui ne pouvait revenir sur ce qu'il avait dit au roi de mon père, lui indiqua , je ne sais d'après quel avis, M. le comte de Puységur pour remplacer M. de Moutbarrev.
Ce choix assurément n'avait rien que d'honorable ; M. de Puységur était un officier général distingué , sage , expérimenté ; il était depuis très-longtemps lié d'amitié avec mon père. Je me souviens même qu'à cette occasion il vint le trouver, et que tous deux , peu désireux des places , mais très-dignes de les occuper, se promirent de laisser faire la fortune et de n'agir en aucune sorte l'un contre l'autre.
Cependant madame de Polignac , ayant appris par la reine que le roi était disposé à se décider en faveur de M. de Puyseçur, dit à cette princesse qu'il était de son intérêt et de sa dignité de ne point laisser, sans motif, le crédit de M. de Maurepas triompher du sien.
La reine, dontl'amour-propre se sentait blessé, alla chez le roi , y fit venir en sa présence M. de Maurepas, reprocha à ce ministre de s'être laissé tromper ou d'avoir trompé lui-même le roi en représentant mon père comme infirme et comme incapable par là de soutenir le fardeau du ministère.
Elle lui demanda en même temps s'il avait quelque autre motif raisonnable pour s'opposer au conseil qu'elle avait donné. M. de Maurepas embarrassé ne put rien répondre; il fit même l'éloge de mon père , et le roi lui donna l'ordre de l'informer qu'il était nommé ministre de la guerre.
Tout devait faire présager de grands événements et d'heureux succès , puisque les affaires étaient confiées à des hommes fermes, actifs, habiles, expérimentés, et animés d'un zèle ardent et sincère pour la patrie comme pour le roi.
D'ailleurs le concert le plus intime existait entre MM. Necker, de Castries, de Vergennes et mon père. Un seul obstacle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts : c'était l'indo-
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lenceet la légèreté de M. de Maurepas, que toute resolution hardie effrayait.
Le seul but de ce vieillard insouciant étaitde passer paisiblement le peu de temps qui lui restait à vivre; il voulait, pour ainsi dire , alin de n'être agité par aucune inquiétude , que le roi ne régnât qu'au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excité des plaintes et des cabales, tout vaste plan de campagne où l'on n'achète de grands succès que par de grands risques , il aurait désiré qu'on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.
Son indécision entravait les délibérations. Les petites intrigues l'occupaient plus que les grands intérêts de l'État. Il ne traitait les matières les plus graves qu'en plaisantant, et le sceptre qu'on lui confiait ne semblait qu'un hochet fait pour amuser sa vieille enfance.
Au reste son vœu fut accompli : ses derniers jours ne virent point d'orages. Vers la fin de l'année 1781 il mourut, ou plutôt s'endormit tranquillement, laissant ainsi Louis XVI hors de tutelle, libre de suivre des conseils plus fermes et plus utiles.
Le roi ne nomma point de premier ministre et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.
Quelques mois auparavant , M. Necker, qui administrait avec habileté les finances, prit une résolution qui fut jugée grande et utile par les uns, dangereuse et préjudiciable par les autres : il fit imprimer et publier le compte des finances, tel qu'il l'avait rendu au roi.
Cette innovation , sans exemple en France , y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation , étrangère à ses propres affaires , était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes , sur ses dépenses , sur ses dettes , sur l'étendue de ses -besoins et sur celle de ses ressources. C'était pour tous les Français , et même pour les classes les plus éclairées, le véritable arcetnum imperii.
Cet appel à l'opinion était un appel à la liberté. Des que le public eut satisfait sa curiosité sur ces grands objets, qu'on avait toujours dérobés à ses yeux, il discuta , loua , fronda et jugea.
La nation , réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts , ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu'en fait de comptes et d'impôts elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu'elle avait le droit d'examiner, d'accorder ou de refuser les charges qu'on lui imposait.
Cette opinion, rapidement formée, se manifesta graduellement jusqu'à l'instant où , quelques années après , elle éclata avec une violence imprévue.
Le roi , M. Necker et les autres miuistres ne prévirent point ce résultat d'une démarche que leur probité et leur amour pour le bien public leur dictaient. Comme il n'entrait dans leur esprit que des idées d'utilité générale , ils croyaient ne rien avoir à cacher ; la vertu est comme la vérité : elle aime à se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple , quand on ne s'occupe qu'à le rendre heureux?
Guidé par les mêmes motifs et par les mêmes conseils , le roi abolit la corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les tristes vestiges des siècles de la barbarie.
Enfin M. IVecker, qui espérait fonder un système de crédit , source inépuisable de richesses , mais qui ne peut s'établir que par la confiance, conçut le projet de former dans tout le royaume des administrations provinciales.
C'était le vrai moyen d'accoutumer les propriétaires à connaître la cbose publique et à s'y intéresser; c'était nous délivrer des inconvénients d'une concentration administrative injuste quand elle est excessive , et d'autant plus funeste qu'elle paralyse la volonté nationale , qu'elle isole le gouvernement en le séparant des peuples, qu'elle fait dépendre les intérêts des communes des caprices des bureaux, et qu'elle veut tout étreindre et tout diriger.
Certes, siée plan, qu'on a tant attaqué et qui était si conforme
aux paternelles intentions du roi, etlt triomphé des obstacles que l'intrigue lui opposa , au lieu de courir imprudemment à une liberté chimérique par les secousses violentes d'une ora* geuse révolution, l'éducation nationale se serait faite graduellement; les réformes salutaires seraient arrivées peu à peu ; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au trône des lumières et des appuis; l'autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé, qui aurait centuplé sa force , et la vraie liberté se serait naturalisée chez nous sans efforts, au lieu d'y apparaître comme une puissance hostile qui envahit , qui renverse , qui nivelle , et devant laquelle les anciens pouvoirs , les anciennes supériorités , les antiques lois et les vieilles coutumes sont forcés , après un combat court , mais acharné, de céder ou de périr.
Mais, puisque le sort ne voulait pas qu'on suivît avec fermeté ce sage plan , proposé par le ministère et adopté par le roi , il aurait peut-être été à désirer qu'on n'en eût pas conçu et émis l'idée ; car plus un tel dessein , qui ne pouvait rester ignoré , était grand, juste, utile, populaire, plus l'opinion publique s'irrita contre les intérêts privés qui en empêchèrent le succès ; et ce fut peut-être là un des principaux germes des discordes fatales qui s'élevèrent depuis entre la classe plébéienne et les premiers ordres de l'État .
M. Necker avait , par des moyens simples , donné d'immenses ressources au gouvernement pour soutenir les dépenses de la guerre sans augmenter les impôts, et même, au contraire, en en allégeant le poids ; il avait rempli le trésor par des emprunts viagers , dont l'intérêt devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.
C'était bien conduire les affaires , mais mal connaître les hommes. Il ignorait la puissance et le nombre des personnages, tant grands que subalternes, intéressés aux abus ; il l'apprit trop tôt à ses dépens : les intérêts privés remportèrent la victoire
sur l'intérêt général. L'État fut sacrifié a la cour, l'économie au luxe , la sagesse à la vanité.
De toutes parts l'orage éclata. Les ennemis Je M. Decker l>rofltèrcnt d'une faute de son amour-propre ; peu satisfait du titre de directeur général des finances , il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi.
Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tenir le gouvernail de l'État, les grands s'offensèrent des prétentions d'un simple banquier de Genève. Tous l'accusèrent d'orgueil et d'ambition.
La conlianee du roi fut ébranlée, et, comme son principal défaut était de se trop méfier de ses propres lumières, il crut entendre l'opinion publique en écoutant la voix delà plus grande partie des courtisans qui entouraient son trône. Surmontant ses propres affections, il céda , et M. Neeker se vit éloigné des affaires par les mêmes adversaires qui avaient obtenu le sacrifice de M. Turgot et décidé la retraite de M. de Malesherbes.
Cette disgrâce, dont j'anticipe un peu la date parce que le cours de mes réflexions m'y entraîne , n'arriva qu'après le succès militaire que l'habileté de ce ministre avait facilité. Sa îetraite laissa de longs souvenirs et de longues traces,- toutes les branches de l'administration en souffrirent.
Cependant, si l'on perdit ainsi tous les bons résultats qu'on pouvait attendre de l'habileté de M. Neeker, on profita quelque temps du bien qu'il avait fait, des ressources qu'il avait créées, et les autres ministres, qui prirent vainement sa défense, surent tirer un grand parti des moyens pécuniaires qu'il laissait en leur pouvoir.
La campagne de 1781 , qui vit tant de mers couvertes de nos vaisseaux , tant d'îles tombées en notre puissance, et tant de triomphes éclatants remportés par nos armes dans l'Amérique et dans l'Inde , sera toujours pour la monarchie une époque mémorable et glorieuse.
Apres ia bataille navale que perdit RI.de Grasse contre
l'amiral Rodney, nous et nos alliés nous n'en continuâmes pas moins à garder l'offensive. L'illustre La Peyrouse se porta dans la baie d'Hudson et leva sur ces côtes de fortes contributions. Les Anglais se virent forcés, dans le sud des États-Unis, d'évacuer Savannah ; ils restèrent timidement renfermés dans les murs de Charlestown et de New-York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Rodney et dont nous venions de nous emparer.
Nos ministres , loin d'être découragés , pressèrent leurs armements , formèrent d'autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque , et résolurent d'envoyer des renforts à l'armée de Rochambeau , qui devait ou prendre New-York ou s'embarquer pour aller rejoindre l'armée espagnole, afin de forcer l'Angleterre , par la crainte de perdre ses dernières possessions dans les Antilles , à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance de l'Amérique.
Mais, si la défaite de M. de Grasse ne fut suivie d'aucune autre perte pour nous , son funeste résultat fut cependant de nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un moment arrachée à notre éternelle rivale.
Le peuple anglais se montra , dans cette circonstance , plus juste appréciateur des faits que la nation française : à Paris , on accabla l'amiral vaincu d'épigrammes , de satires et d'outrages ; à Londres , on plaignit son malheur, on admira son héroïque courage, et, soit justice, soit orgueil , on lui rendit des hommages peut-être exagérés.
Au reste , toute la France , loin d'accuser les ministres de ce revers, s'empressa de seconder leurs efforts. La capitale offrit au roi un vaisseau à trois ponts; plusieurs villes imitèrent cet exemple, et d'innombrables souscriptions facilitèrent les moyens de réparer promptement nos pertes et de presser vivement la guerre.
Tandis que la France jouissait avec fierté de la gloire acquise
par ses armes, du spectacle d'une année anglaise passant sous les Fourches caudines, des conquêtes aussi importantes que nombreuses faites dans les Antilles, de celle du Sénégal et de Minorque ; enfin , lorsque tant de succès la maintenaient au premier rang des puissances européennes, l'opinion publique, agitée au dedans et irritée par de grandes fautes d'administration intérieure , annonçait déjà , par des murmures , par des libelles et par des cbansons , une grande et prochaine explosion, et un combat opiuiàtre entre l'antique état social et un état nouveau, entre les préjugés et les principes, entre le pouvoir et la liberté.
Telle est l'étrange inconséquence de l'esprit humain : ceux qui gouvernaient la monarchie s'armaient contre un roi pour deux républiques ; ils soutenaient , par les plus pénibles efforts , la cause d'un peuple en insurrection. Toute la jeunesse était excitée par eux à regarder comme des objets dignes de son admiration des républicains tels que Franklin , Washington, John Adams, Gates et Green ; nos drapeaux conduisaient à la victoire les drapeaux de l'indépendance , et tous nos jeunes courtisans , colonnes futures de la vieille aristocratie , couraient , sur les côtes de l'Amérique , puiser les principes de l'égalité , le mépris des privilèges et la haine contre tout despotisme , soit ministériel , soit sacerdotal.
Eu même temps , par une singulière contradiction , la cour, inquiète de l'esprit d'opposition qui se manifestait, défendait aux journaux de prononcer le nom de M. Ncckcr, dont le peuple insultait publiquement les adversaires et portait aux nues les partisans. Le bailli Durollet, auteur de l'opéra d' Iphiyénie , reçut, au foyer de la Comédie, des affronts sanglants, pour avoir parle avec mépris du ministre disgracié. A tous I* -s théâtres on saisissait avidement, et avec une sorte de fureur, toutes les paroles qui pouvaient faire allusion a une autorité arbitraire et à un exil injuste
1/ Histoire philosophique de l'abbé R lynal était .dors l'objet
d'un enthousiasme général ; ce n'était pas seulement le mérite réel de cet important ouvrage qu'on admirait , c'étaient les déclamations les plus violentes qu'on y trouvait contre les prêtres, contre le pouvoir monarchique et contre l'esclavage des nègres. L'auteur ne s'y bornait pas à parler avec éloquence contre une oppression si injuste , contre un trafic si contraire à la religion et à l'humanité; il provoquait, en quelque sorte, ces nègres infortunés à une vengeance qui, depuis, ne fut que trop générale et trop cruelle.
On aurait dû profiter de ses conseils et réfuter ses erreurs; mais il ne fallait pas proscrire un livre qui était dans toutes les bibliothèques , et auquel la proscription ne faisait que donner dans l'opinion un nouveau prix. Cependant M. l'avocat général Séguier fit contre ce livre un réquisitoire fulminant ; l'auteur fut décrété de prise de corps, l'ouvrage condamné à être brûlé, et cette condamnation devint pour l'abbé Raynal une espèce d'apothéose.
A la même époque, un membre de l'Académie française, un de nos meilleurs historiens, l'abbé Millot, vit son Histoire condamnée en Espagne par l'Inquisition; le célèbre Olavidès, qui venait de défricher et de civiliser la Sierra Moréna , fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal parce qu'il avait traduit en espagnol l'ouvrage de l'abbé Raynal. Je me souviens de lui avoir entendu dire , lorsqu'il se fut échappé de son cachot, qu'un des chagrins les plus insupportables de sa captivité avait été de se voir condamné , pour pénitence , à lire matin et soir les œuvres de frère Louis de Grenade et celles d'un autre moine aussi stupide. « Eh bien ! lui répondis-je , voilà le supplice des anciens renouvelé : vous avez été damnât us ad bestias. »
Aucun service rendu , aucun rang , aucune autorité ne mettait à l'abri de cette tyrannie monacale. Le conquérant de la Floride , l'amiral Solano , l'éprouva lui-même. On avait trouvé chez lui un exemplaire de Y Histoire de l'abbé Raynal ; l'aumônier de son vaisseau jeta avec emportement le livre dans la
nier, menaça l'amiral des arrêts de l'Inquisition, et le contraignit, pour expier sa faute, à faire une pénitence publique. Il était, comme on le voit, difficile de tomber dans des contradictions plus frappantes, en faisant sentir au peuple avec amertume les coups du pouvoir arbitraire , au moment où on l'appelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui venait de s'en affranchir.
Quoique jeune encore , et par conséquent entraîné par l'esprit de mon temps, ce tourbillon ne fermait pas totalement mes yeux sur les bizarreries de nos inconséquences ; je me souviens toujours de rétonnement avec lequel j'entendis toute la cour, dans la salle de spectacle du château de Versailles, applaudir avec enthousiasme Brutus , tragédie de Voltaire, et particulièrement ces deux vers :
Je suis fils de Brulus, et je porte en moi» ceeur La liberté gravée et les rois en horreur.
Quand les premières classes d'une monarchie se fanatisent à ce point pour les maximes les plus outrées des républicains, une révolution ne doit être ni éloignée ni imprévue; mais aujourd'hui cependant les plus ardents ennemis de toute liberté et les plus zélés défenseurs de l'antique état social ont oublie complètement à quel point ils avaient eux-mêmes poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôt plus possible de l'arrêter.
Tout le conseil du roi n'était pas unanime à l'égard de ces mesures inconséquentes; le garde des sceaux et le ministre de Paris étaient les seuls qui conseillassent ces rigueurs intempestives; ils luttaient maladroitement contre l'esprit public, combattaient par des ordonnances et par des arrêts la cause de la liberté , que le gouvernement soutenait par ses .innés. et se montraient semblables a ces toreado) s qui , dans les jeux sanglants de l'Espagne, aiguillonnent longtemps par (bs blessures légères le taureau . dont ils changent ainsi la colère eu
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furie. Ils irritaient par la imprudemment l'opinion publique, au lieu de l'adoucir et de l'éclairer.
Les ministres de la guerre et de la marine gémissaient de ces erreurs, sans y prendre part, et s'occupaient, avec autant de sagesse que d'activité, à remplir dignement les devoirs que leurs places leur imposaient. Notre marine , vaincue et détruite dans la déplorable guerre de Sept-Ans , reparaissait soudainement, aux yeux du monde étonné, forte, nombreuse , instruite, disciplinée.
Le géant d'Albion, surpris et ébranlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante , qui lui disputait avec ûertc l'empire de mers.
M. de Castries , habile dans ses plans , actif dans ses travaux , ferme dans ses résolutions, éclairé dans ses choix et inaccessible, aux manœuvres de l'intrigue , combattait , avec un égal courage , les ennemis de la France et les intrigants de la cour. On doit lui attribuer en grande partie les succès de la campagne de 1781 et l'éclat de ce dernier rayon de gloire qu'elle jeta sur le règne de l'infortuné Louis XVI. Il fut parfaitement secondé par mon père. Tous deux , unis par l'amitié la plus intime, étaient animés du même esprit d'ordre , de justice et de bien public. Le devoir était tout pour eux; ils comptaient pour rien la faveur ; tous deux voulaient servir dignement le monarque et se souciaient peu de plaire à ceux qui préféraient leurs intérêts aux siens.
Comme alors toute la noblesse de France, par coutume et par préjugé , n'avait d'autre carrière que celle des armes , le ministre de la guerre, plus que tout autre, était sans cesse en butte aux manœuvres, aux intrigues, aux sollicitations, aux importunités des grands et aux caprices de la faveur. Chaque prince voulait hâter l'avancement de ceux qui lui étaient attachés; chacun des grands personnages de l'Etat poussait vivement la fortune de ses parents et de ses protégés.
La reine elle-même , dont la bouté naturelle savait rarement
résister au plaisir d'accorder des grâces, attaquait sans cesse la fermeté du ministre qui voulait maintenir les règlements , et reprochait quelquefois à mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deux fois, irritée de ses refus, elle employa, pour lui forcer la main , le crédit que la tendresse du roi lui donnait.
Le frère d'un homme revêtu d'une des grandes charges de la cour s'était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible ; l'opinion publique l'avait même plus sévèment inculpé lorsqu'il était employé à la tête d'un corps dans la guerre de Corse. Il sollicitait la place d'inspecteur général , fonction alors réputée très- importante.
Mon père voulait avec raison la donner à un des officiera généraux plus anciens et plus estimés ; mais la reine , qui le protégeait , décida le roi à donner l'ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi, qui la refusa, et, lorsque le nouvel inspecteur vint , suivant l'usage , remercier le ministre , celuici lui répondit « qu'il ne lui devait aucune reconnaissance, qu'il « s'était au contraire opposé de toutes ses forces à une faveur « peu méritée , et que c'était à la reine seule qu'il devait cette « préférence. »
L'humeur de cette princesse fut extrême ; elle me fit dire de venir chez elle, me détailla longuement et avec vivacité tous les sujets de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui réprésentai alors avec force combien i! était malheureux pour les princes de se laisser ainsi tromper et irriter par les personnes qui les entouraient, et qui cherchaient assidûment à leur faire sacrifier l'intérêt général aux intérêt privés. « Mon père, ajoutai- * je, n'oubliera jamais, Madame, que c'est à Votre Majesté « qu'il doit son élévation ; mais il ne croit pouvoir mieux vous « marquer sa reconnaissance qu'en servant le roi avec cons- « cience et fidélité. Vous avez une armée pour vous servir et « non pour vous plaire. Cette armée perdra toute émulation ,
« si on continue , comme par le passé , à préférer le crédit au « mérite et la naissance aux services. Votre .Majesté a vu dans « quel état déplorable était réduite cette armée , il y a peu de « temps, par les complaisances et les faiblesses d'un ministre « contre lequel l'opinion générale s'est si hautement manifestée. « Tous les grands de votre cour voulaient des commandements ; « il n'y avait pas d'évêque qui ne prétendît faire nommer quel- « que colonel , point de jolie femme ou d'abbé qui ne voulût « faire quelque capitaine. Ces abus ont cessé ; l'ordre renaît , « l'espérance se ranime, et vous en voyez les heureux fruits « par l'ardeur et les succès dé nos troupes dans les deux « mondes. Pourquoi souffririez-vous qu'un si grand bien ne « fût qu'illusoire et de peu de durée?
« — Mais , reprit la reine , je ne demande pas d'injustice ; je « crois seulement pouvoir faire accorder des préférences à des « militaires qui ont bien servi, et dont le nom et l'attachement « méritent des égards. Votre père n'en a point pour moi ; il « veut m'ôter tout moyen d'obliger; ses règles minutieuses, « qu'il m'oppose toujours , le font accuser de dureté et de pé- « danterie ; c'est une vraie barre de fer ; il ne regarde pas comme « un titre suffisant l'attachement au roi et à la reine. Je n'ai « point cru, en le faisant nommer ministre, qu'il me contra- « rierait sans cesse et me priverait du plaisir le plus doux « pour moi , celui de faire du bien et de rendre des services aux « personnes qui le méritent par leur attachement pour nous. »
« — Mais, Madame, répliquai-je, Votre Majesté a trop d'esprit « pour ne pas sentir que, toutes les fois que mon père se trouve « forcé de contrarier vos désirs, il éprouve un chagrin extrême. « D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, les détails arides de « l'administration militaire vous sont étrangers; vous seriez « fort ennuyée s'il vous fallait connaître toutes les ordonnances « et tous les règlements faits pour le bien du service, pour éta- « blir dans l'armée un ordre raisonnable et même nécessaire. « Les règlements une fois signés par le roi , le devoir d'un
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« ministre est de les exécuter strictement; s'il s'en écartait , il « serait coupable, et il n'y aurait plus de règle ; la laveur ferait « tout ; les bons et anciens services perdraient leur prix ; l'ému- « lation cesserait d'exister dans l'armée, et le mécontentement « deviendrait général.
« — Mais qui vous parle, dit vivement la reine, de violer toutes « les ordonnances et de ne suivre aucune règle? » Je me tus et je souris. « Allons! parlez, poursuivit-elle. Voulez-vous me « donner à entendre que je fais à votre père des recommanda- « tions déraisonnables ? »
« — Oui , Madame , mais sans vous en douter. Vous êtes .< trompée par ceux qui sollicitent votre protection; ils se gar- « dent bien de vous dire . les uns qu'ils n'ont pas le temps de « service nécessaire , d'autres que leurs négligences ne méri- « tentpas d'avancement; enfin la plupart vous laissent ignorer « que leurs concurrents ont des droits meilleurs et plus anciens.
« — Fort bien, répondit la reine , cela peut arriver quelque- « fois ; mais pourquoi votre père, au lieu d'un refus sec et in- « convenant, ne vient-il pas m'en expliquer les motifs? « — Il le voudrait certainement , Madame ; mais vos occupa- « tions et les siennes lui en laissent rarement la possibilité.
« — Écoutez, me dit-elle enfin avec la grâce qui lui était fami- « Hère, je veux croire qu'il n'a nulle intention de me désobliger; « je compte sur sa reconnaissance, j'estime même sa sévérité " un peu trop rude ; je conviens que par facilité je me laisse « aller souvent à des recommandations pour des personnes « dont je ne connais pas bien les droits -.faime qu'on ne me « quitte jamais mécontent. Mais, pour éviter dorénavant toutes « ces tracasseries, il faut, toutes les fois que j'attacherai quel- « (pic importance et que je mettrai de l'insistance à une de- ■ mande, que votre père vienne me parler ou vous charge de « m'expliquer les raisons qui l'empêchent de me Satisfaire. « Dites-lui que nous sommes raccommodés, que je lui en veux « seulement de l'humeur avec laquelle il a offert sa démission.
« Ni le roi ni moi nous ne voulons l'accepter ; car nous som- « mes persuadés qu'il ne veut que le bien de notre service et « qu'il est plus capable que tout autre de le faire. »
Je fus très-content de porter à mon père ces paroles obligeantes. Il suivit la conduite que la reine avait prescrite , et je puis assurer avec vérité que depuis, lorsque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes, la reine accueillit sans humeur et approuva sans difficulté tous les refus que mon père opposait à l'intrigue et dont je fus plusieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut ainsi qu'une circonstance qui d'abord avait paru si contraire à nos intérêts augmenta l'estime que cette princesse avait pour mon père et la faveur dont elle daignait m'honorer.
Je me souviens encore d'un autre fait qui peut prouver la nécessité où l'on se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recréé, pour M. le prince de Condé, la charge de colonel général de l'infanterie. Rien de plus naturel que d'en revêtir un prince du sang qui avait -su, à la tête de nos armées, soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire ; mais, en même temps, il était très- politique de ne la rendre qu'honorifique et de la dépouiller du pouvoir réel qu'elle avait eu dans les mains d'hommes tels que le duc d'Épernon, à une époque où subsistaient encore trop de vestiges de l'ancienne anarchie féodale.
Cependant, comme on n'est jamais juste et impartial dans sa propre cause, M. le prince de Condé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce prince, m'ayant invité à venir chez lui, me dit qu'il savait que j'avais un grand crédit sur l'esprit de mon père, et que je ferais une chose qui lui serait très-agréable si j'employais ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu'on ne pouvait lui refuser sans injustice.
Je l'assurai vainement qu'on l'avait induit en erreur, que j'étais trop jeune et beaucoup trop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme, sur un esprit aussi éclairé que celui de mon père. « D'ailleurs, ajoutai-je, il « faut qu'il ait de bien puissants motifs pour s'opposer au désir « de Votre Altesse ; mais je le connais trop pour ne pas devoir « vous dire que, si, après une mûre réflexion , il trouve de « graves inconvénients au rétablissement des privilèges que « vous réclamez, rien au monde, si ce n'est un ordre spécial « du roi , ne fera changer sa détermination.
« —Je vous prie cependant de l'essayer, répondit le prince. « Vous avez beau dire, je sais fort bien que votre père a en vous « une entière confiance. Je vous offre une occasion de m'obliger, « ne la négligez pas. Vous êtes colonel ; je suis appelé par mon « nom et par mes services au commandemnent de nos armées, « dès qu'une guerre sérieuseaura lieu en Europe. Je vous saurai « gré du service que vous me rendrez, et vous devez sentir de « quelle utilité doit être alors, pour un jeune colonel, la bienveil- « lance d'un chef qui peut à son gré donner des occasions de « se distinguer, et par là faire acquérir des droits à un avance- « ment rapide. »
J'avoue que je me sentis vivement blessé en voyant que le prince me supposait capable de chercher, par des vues d'intérêt personnel, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes ; aussi je me bornai à répondre au prince que je rendrais un compte fidèle à mon père de l'entretien dont Son Altesse venait de m'honorer. Il me salua sèchement, assez surpris probablement d'une candeur et d'une fierté qu'il n'attendait pas d'un jeune courtisan.
Je me retirai et j'allai retrouver mon père , qui m'approuva pleinement. Le prince n'obtint pointée qu'il demandait ; le roi résista comme son ministre, et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M. le prince de Condé pour croire, malgré In froideur qu'il nie témoigna depuis, qu'il conservât un
vrai ressentiment d'une conduite qu'il devait intérieurement estimer.
Je ne citerai plus ici qu'une dernière anecdote relative à l'administration de mon père. Celle-ci est plus importante par ses résultats, puisqu'elle a donné lieu à une fausse opinion, aujourd'hui si répandue qu'il est peut-être impossible de la changer. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au surplus, ce n'est pas dans l'espoir de détruire complètement celle dont je parle que j'écris ceci -, mais , en racontant les faits exactement tels qu'ils se sont passés, je. crois remplir mon devoir.
Tout le monde en France a cru et dit que mon père avait, par une ordonnance , exclu tout le tiers-éUit du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d'officier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiées par le généalogiste de la cour, M. Chérin.
Cette ordonnance a été constamment l'objet d'abord de vives plaintes, et plus tard de violentes déclamations contre l'orgueil injuste et aristocratique du ministre.
La justice que je veux et que je dois rendre à mon pèro n'a besoin, pour être évidente, que du récit fidèle des faits.
On se rappelle que , à l'époque où mon père était ministre, l'esprit d'innovation se manifestait partout , et, au moment où nos citadins se passionnaient, pour les institutions anglaises, nos militaires, indignés des échecs reçus dans la guerre de Sept- Ans, s'efforçaient de devenir Prussiens, et d'imiter, autant qu'ils lo pouvaient, les troupes du grand Frédéric , leur vainqueur.
On ne parlait généralement que de réformes, que de tactique nouvelle et de suppression d'abus. Le roi, ne voulant ni résister sans prudence , ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits , avait chargé un comité, composé des vingt-quatre ins>. pecteurs d'infanterie et de cavalarie, d'examiner à fond toutes les parties de l'administration militaire, et de rendre compte do leur travail au ministre , par un rapport que celui-ci devait soumettre, avec son avis , au roi , dans son conseil.
Ce rapport, discute pendant plusieurs mois, fut remis à mon père. Il contenait l'analyse des nombreuses réclamations qui affluaient de toutes parts sur l'organisation de uotre armée, sur la tactique , et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.
Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que, ne pouvant, sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes, ils la voyaient désormais presque fermée pour eux , tant par les effets d'une paix de dix années, qui rendait plus rares les vacances des emplois, que par la facilité abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaieuit, pour être nommé officier, des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes.
« Ces certificats, disaient-il, se donnent fréquemment à des « roturiers par déjeunes gentilshommes obérés et qui trouvent « ainsi le moyen de se libérer de leurs dettes. Cette fraude in- « supportable, ajoutaient-ils, pri've la noblesse pauvre de tout « moyen d'obtenir des emplois , que leur enlèvent journelle- « ment les jeunes gens riches du tiers-état. »
Lorsque mon père porta ce rapport au conseil , il combattit avec chaleur l'opinion des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse. « La fraude dont on « se plaint, disait-il , fût-elle aussi fréquente qu'on le suppose, « uc ferait que prouver l'impossibilité de conserver un ordre « de choses que tout le monde veut éluder, parce qu'il n'est « plus en harmonie avec nos mœurs , avec les progrès en ins- « truction et en richesses d'un tiers-état qui s'offense de cette. « humiliation. Comment voulez-vous qu'on supporte l'idée de « voir que le fils d'un magistrat respectable, d'un négociant « estimé, d'un intendant de province, chargé d'une des plus « importantes branches de l'administration , soit condamné à « ne pouvoir servir l'État que comme soldat, ou à ne parvenir « au grade d'officier qu'à un àgc avancé, après avoir vieilli
« dans les rangs les plus subalternes ? Il vaudrait bien mieux « attaquer le préjuger déraisonnable qui ruine toute la noblesse « en ne lui permettant d'autre activité que celle des armes. La « loi dont elle réclame l'exécution tombe en désuétude parce « qu'elle est contraire aux mœurs du temps; et vainement « voudrait-on la ressusciter : il ne serait ni raisonnable nijuste « de vouloir lui rendre de nouvelles forces. Au fond elle est « inutile ; car, quoi qu'on en dise , la noblesse sera toujours « sûre, par sa position, par son crédit, d'obtenir la préférence « pour le plus grand nombre des nominations; et de plus cette <• loi ressuscitée , sans satisfaire toutes les prétentions des clas- « ses privilégiées, exciterait le mécontentement général de « toutes les autres. »
Certes la raison la plus mûre, l'esprit le plus équitable avaient dicté cet avis ; cependant l'opinion contraire prévalut , et il fut décidé que dorénavant ce serait M. Chérin, généalogiste de la cour, qui délivrerait les certificats de noblesse précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.
Mon père reçut l'ordre de faire une ordonnance conforme à cette décision. Il obéit; mais en la rédigeant il excepta de l'obligation des preuves prescrites les fils de chevaliers de Saint-Louis et les emplois d'officiers dans plusieurs corps de troupes légères, de sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la guerre , le tiers-état eut peut-être , depuis cette ordonnance , plus de facilité qu'auparavant pour entrer dans la carrière militaire.
Cependant on fit peu d'attention à ces adoucissements; on parut même oublier l'ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin il passa pour constant que c'était mou père qui avait infligé au tiers-état une exclusion humiliante , et son ordonnance devint le but principal vers lequel se dirigèrent tous les traits de la malveillance et d'une haine déjà trop vive de l'ordre plébéien contre celui de la no-
Messe. Voilà les faits dans toute leur vérité; l'opinion publique, jusqu'ici trompée, les jugera.
Fersonne , je crois, n'aurait dû être plus à l'abri de pareils reproches que mon père; sous des formes sévères il était humain, généreux; il cherchait partout le mérite, l'encourageait, le défendait contre l'intrigue et le récompensait. Jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée ; jamais son activité ne laissait de lettres convenables sans réponse ; jamais il ne fermait l'oreille aux bons conseils , ni même aux avis qui pouvaient l'éclairer sur ses fautes.
L'habileté , l'intelligence , l'assiduité à remplir ses devoirs , l'ancienneté des services, les nombreuses blessures , les actions brillantes étaient les seuls titres valables à ses yeux. -Aussi les vieux officiers, les vieux soldats le chérissaient et vantaient sa bouté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter les siennes ; les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline.
L'ordre et l'économie lui donnaient les moyens de multiplier, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, les récompenses dues à des services réels. Il trouva même , dans de sages épargnes , la facilité de recréer une caisse de pensions en faveur des plus anciens chevaliers de Saint-Louis.
Jusqu'alors nos soldats couchaient trois dans un même lit; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n'y seraient plus que deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux; les dépenses de cette partie si importante de l'administration étaient excessives et mal dirigées : d'après les mesures qu'il prit , ces hôpitaux coûtèrent moins et continrent plus de malades mieux soignés.
Son ordonnance sur cette matière reçut dans le temps des éloges universels. Par ses soins l'instruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes, leur exacte discipline et la régularité
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de leurs manœuvres. Les commandements les plus importants lurent toujours donnés par lui a des chefs désignés a sa confiance par l'estime publique, et ceux qui se distinguèrent si éminemment dans la guerre d'Amérique rendirent une pleine justice à la sagesse de ses instructions.
Il avait le premier conçu et présenté au roi l'idée de la création du corps de l'artillerie légère et de celui de l'état-major, auxquels depuis nous dûmes une si grande part de notre gloire. Enfin, malgré la difficulté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions militaires , qui , sous tous les autres ministres, s'était annuellement augmenté, ne reçut aucun accroissement pendant son ministère, qui dura sept années , parce qu'il eut la sage fermeté de ne jamais accorder de pensions nouvelles qu'eu exacte proportion avec les extinctions des anciennes.
Telle fut sa vie ministérielle , aussi respectable à la cour qu'elle l'avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte. Si l'oubli des méchants est une maxime salutaire, ajoutons-y que tout le monde doit s'unir pour préserver de l'oubli les hommes de bien ; c'est le meilleur moyen d'en augmenter le nombre , malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés, qui sont en butte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations, et perpétuellement entourés de tant d'écueils.
Si mon père, malgré sa justice, rencontrait encore des ingrats et des mécontents, il faut avouer que j'étais un peu de ce nombre; car, malgré toutes mes sollicitations, ne voulant faire en ma faveur de passe-droits à personne , il m'avait toujours refusé les moyens de partager en Amérique les palmes cueillies par plusieurs de mes compagnons d'armes.
Enfin cette grâce tardive me fut accordée; le vicomte de Noailles ayant obtenu , après la prise d'Yorktown , le commandement en chef d'un régiment qui était en France, je fus nommé à sa place colonel en second du régiment du Soisson-
nais. Je quittai sans regret les dragons d'Orléans, malgré l'affection que j'avais pour eux, et je reçus Tordre de partir et de m'embarquer pour aller rejoindre mon nouveau corps dans les États-Unis.
Après avoir si longuement et si vivement désiré de combattre , j'espérais faire une campagne vive et brillante , qui terminerait la guerre par la prise de New-York et peut-être ensuite par la complète de la Jamaïque; car tel était alors le projet des ministres.
Lorsque j'arrivai à Brest, dans les premiers jours d'avril 1 782 , j'y trouvai plusieurs frégates qui nous attendaient, ainsi qu'un convoi nombreux de vaisseaux marchands, de bâtiments de transport, que nous devions escorter. II y avait aussi dans le même port deux bataillons de recrues destinées à renforcer l'armée de Rochambeau.
Je reçus Tordre d'en prendre le commandement, de les inspecter et de les dresser à l'exercice jusqu'au moment du départ Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuyeuse occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.
I He escadre anglaise, informée de nos préparatifs et favorisée par les vents qui nous étaient contraires , nous Moquait et croisait devant la rade , dans l'intention de nous attaquer et de s'emparer de notre convoi.
Nous apprîmes dans ce moment la triste nouvelle de la défaite de M. de Grasse, et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mais au contraire un redoublement d'ardeur.
Enfin les vents changèrent et nous donnèrent l'espoir prochain de sortir de ce triste port, où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes Tordre de laisser à lirest notre convoi et de nous embarquer sur la Gloire, frégate de trente deux canons qui en portait de douze.
A l'époque de ce premier embarquement , on plaça avec
Mil UEHOIBES
moi sur la Gloire MM. le duc de Lauzun ; le prince de Rroglie, (ils du maréchal; le baron de .Montesquieu, petit-fils de l'auteur de ['Esprit des Lois; le comte de Loméuie , qui depuis périt victime de la Révolution ; un officier anglais nommé Slieldon; Polarski , gentilhomme polonais ; le baron Liliehorn , aide de camp du roi de Suède , et le chevalier Alexandre de Lameth, qui depuis rendit de grands services à son pays. Il y devint célèbre par ses talents , par son habileté administrative , par son caractère , par son noble dévouement à sa patrie , par ses principes constitutionnels et par les proscriptions qu'ils lui attirèrent.
De ce moment datèrent son amour pour la liberté et notre amitié , sentiments qui , depuis quarante ans , dans son âme comme dans la mienne, ont conservé toute leur force.
Il était difficile de trouver un compagnon de voyage plus aimable que le duc de Lauzun; son caractère était facile, son âme généreuse , sa grâce originale et sans modèle. 11 me montra une courte lettre de 31. de Maurepas , auquel il avait vivement recommandé une affaire qui l'intéressait. Cette lettre , en quatre lignes , donnait une juste idée du caractère enjoué et de Thumeur légère de ce vieux ministre. « Je n'ai pu, lui « disait-i!, parvenir à faire ce que vous désiriez, fous na- « viez dans cette occasion pour vous que le roi et moi : « Voilà ce que c'est que de s'encanailler. »
Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, s'arrachant avec ardeur à ses foyers , à ses plaisirs , à ses affections, pour chercher, dans un autre monde, les travaux et les périls , étaient dignes d'observation et auraient pu annoncer aux esprits clairvoyants les changements grands et prochains qui devaient s'opérer en Europe.
Ce n'était plus, comme autrefois , des chevaliers cherchant , ainsi que les héros normands, à la pointe de l'épée, des aventures et des principautés, ou des guerriers guidés, comme les croises , par un pieuv fanatisme ; des Anglais et des Français
aventureux, ou des Espagnols cupides, qui, altérés de la soit* de l'or, couraient ensanglanter et dépeupler un inonde découvert par Colomb. Ce n'était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se faisaient les différentes puissances de l'Europe.
Quelques-uns étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d'entre nous se trouvaient animés par d'autres sentiments : l'un , très-raisonnable et très-réflécbi , celui de bien servir son roi et sa patrie , de tout sacrifier sans regret pour remplir envers eux ses devoirs ; l'autre, plus exalté, un véritable entbousiasme pour la cause de la liberté américaine.
Un autre siècle naissait ; tout changeait de mobile et de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans partant pour la guerre au nom de la philanthropie , de cette philanthropie qui devrait la faire détester, et des officiers qui, par l'ordre d'un gouvernement absolu, s'élançaient eu Amérique d'où ils devaient rapporter en France les germes d'une vive passion pour l'affranchissement et pour l'indépendance.
Je ne saurais mieux donner une idée de l'exaltation qui agitait alors nos esprits qu'en citant quelques passages d'une lettre que j'écrivais à cette époque, et qu'après quarante-deux aus je ne retrouve pas sans quelque plaisir.
Rade de Brest, à bord de la Gloire, ce 1 9 mai 17S2.
■ Au sein d'une monarchie absolue, disais- je , on sacrilie « tout à la vanité, au désir de la renommée, qu'on nomme « amour de la gloire , et qu'on ne peut appeler amour de la « patrie dans un pays où un petit nombre de personnes , éle- « vées précairement aux grands emplois par la volonté d'un « maître, ont seuls part à la législation et à l'administra- « tion, dans an pays où la chose publique n'est plus que
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« la chose privée, où la cour est tout et la natiou rien « L'amour de la vraie gloire ne saurait exister sans philo- « sophie et sans mœurs publiques. On ne connaît bien chez « nous que l'amour de la célébrité, qui peut porter au mal « comme au bien. Ce n'est point par des talents, mais par « faveur qu'on avance : il est plus profitable de se rendre « agréable au pouvoir qu'utile au pays. Aussi, au lieu de « vouloir honorer sa patrie par des vertus , l'enrichir par des « monuments et l'éclairer par des lumières, on n'emploie son « activité qu'en intrigues. Les ambitieux ne craignent pas « une mauvaise réputation et n'en cherchent pas une bonne « et solide ; tout ce qu'ils désirent , c'est le bruit et l'éclat ; tout •< ce qu'ils redoutent , c'est le silence et l'obscurité. Étranges « égoïstes, qui vivent toujours dépendants des autres, en ne « croyant vivre que pour eux-mêmes !
« Si je parais les imiter, cette apparence est trompeuse , « car je poursuis un but tout différent du leur. Quoique jeune, « j'ai déjà passé par beaucoup d'épreuves et je suis revenu « de beaucoup d'erreurs. Le pouvoir arbitraire me pèse ; la « liberté, pour laquelle je vais combattre, m'inspire un vif « enthousiasme, et je voudrais que mon pays pût jouir de celle « qui est compatible avec notre monarchie , notre position et « nos mœurs.
« Mes affections mêmes fortifient mes opinions actuelles. « Uni par d'heureux liens avec la petite-fille du chancelier « d'Aguesseau , mon plus vif désir, en suivant une autre « carrière que celle de cet illustre magistrat , est de m'élever « à la hauteur de ses immortels principes de vertu , de justice « et d'amour pour la patrie. En lisant ses discours et ses écrits, « on sent évidemment que ce ministre d'un monarque absolu « ne perdait jamais de vue l'intérêt public , les droits des ci- « toyens, et les limites prescrites au pouvoir par l'éternelle raison « et par les lois fondamentales de l'État. Ce grand magistrat , » si dévoué à son roi, portait dans les tribunaux, dans la lé-
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« gislation et dans l'administration , tonte l'indépendance et « toutes les vertus républicaines.
« Mon admiration pour un si noble modèle a dissipé dans « mon Ame les faux attraits d'une folle ambition , du désir des « riebesses; elle me fait résisterait tourbillon du monde. L'o- « pinion peu éclairée du vulgaire était la dernière idole que « j'encensais ; mais elle s'est enfin montrée à moi telle qu'elle « est, assise sur l'ignorance, égarée par la fortune, et ne nous « présentant qu'un encensoir de faux métal , qui ne s'agite que « pour honorer le vice brillant, favorisé par les caprices du « sort.
« Je n'éprouve plus d'autre passion que celle de mériter les « suffrages de l'opinion publique , non telle qu'elle est, mais « telle qu'elle devrait être; l'opinion, par exemple, d'un peuple « libre dont un sage serait le législateur. Aussi , en me se* « parant aujourd'hui de tout ce qui m'est cher, ce n'est pas un « préjugé , c'est à un devoir que je fais ce pénible sacrifice : « magistrat , j'abandonnerais les plus doux loisirs pour me « rendre dès cinq heures au palais , afin d'y combattre l'injus- « tice; ministre , je m'exposerais à l'exil et au triste sort qu'é- « prouve la vérité dans les cours pour y défendre la cause des « opprimés ; guerrier, je quitte ma famille et mes foyers , tout « ce qui charme ma vie , pour remplir strictement les devoirs « d'un métier le plus noble de tous quand on l'exerce pour « soutenir une juste cause.
« Tels sont les motifs qui me guident. Il en est un surtout plus « fort que les autres : c'est celui de m'élever au niveau de quel- « ques êtres dont je ne puis me rappocher qu'à force de nobles « sentiments et de vertus. A présent leur affection est tout à « la fois l'objet de mes regrets et le prix de mes sacrifices. T.a « seule chose qui me console de m'en éloigner, c'est de mériter <■ de plus en plus d'être aimé par eux. »
Enfin le signal du départ fut donné; un nouveau passager, le vicomte de Vnudreuil, se joignit à nous , et notre frégate mit
à la voile le 19 mai 1782 , avec une brise assez fraîche pour nous faire espérer d'échapper à la vigilance de la flotte anglaise ; mais à peine étions-nous à trois lieues qu'une tempête violente nous força de changer de route et de nous enfoncer dans le passage périlleux que l'on nomme le Raz de Tulinguet , lieu fameux par beaucoup de naufrages.
Luttant adroitement contre les vents et les écueils , nous parvînmes à prendre le large ; alors l'approche de vingt-deux vaisseaux anglais nous contraignit , pour les éviter, de ranger la côte de très-près , et , comme le coup de vent devenait toujours de plus en plus violent, nous fûmes eu grand danger de tomber sur des écueils appelés les Glenans , contre lesquels , peu de temps auparavant , la frégate la Vénus s'était perdue.
Enfin le calme succéda à l'orage ; mais la guibre de notre frégate, cédant à l'impétuosité du vent, s'était brisée. Nous nous vîmes donc obligés d'entrer dans la Loire et de relâcher à Paimbœuf. Ainsi la fortune , contraire à nos vœux , semblait se plaire à nous enchaîner sur les rivages de la France.
Jusqu'au 15 de juillet , recevant tantôt l'ordre de remettre à la voile et tantôt l'injonction de retarder notre départ , nous ne fîmes , comme des caboteurs , que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes, de Nantes nous allâmes à Lorient, et de Lorient enfin nous nous rendîmes à Rochefort, où nous trouvâmes £ Aigle , frégate de quarante canons portant du vingt-quatre , et qui devait se rendre en Amérique de conserve avec nous.
M. le baron de "Vioménil , M. le duc de Lauzun , qui retournait en Amérique, montèrent abord de l'Aigle; MM. de Vauban, de Melfort, de Talleyrand, de Champcenetz, de Fleurv et plusieurs autres officiers s'y embarquèrent également. Le commandant de notre frégate était le chevalier de Vallongue , ancien officier de la marine royale , qui , malgré sa réputation de bravoure et d'habileté et ses longs services , n'était encore parvenu qu'au grade de lieutenant de vaisseau.
Le chevalier de La Louche commandait la frégate L'Aigle. C'était un homme instruit , brave, spirituel , aimable , mais qui était entré récemment au service de mer. De nombreux amis et l'appui du duc d'Orléans avaient accéléré sou avancement ; il était capitaine de vaisseau, et ce ne fut pas sans un peu d'humeur que M. de Vallongue se vit ainsi contraint de servir sous les ordres d'un officier moins ancien que lui , et qui était ce qu'on appelait alors un intrus dans la marine.
M. de La Louche aimait son nouveau métier et en remplissait les devoirs avec autant d'intelligence que d'honneur. Cependant, au moment de son départ, une passion qui dominait chez lui toutes les autres lui fit commettre une assez grave faute dont le résultat , qui pouvait être beaucoup plus funeste , nous occasionna d'abord d'assez vives contrariétés et ensuite un malheur qui tomba principalement sur lui.
Une femme dont il était violemment épris l'avait suivi de Paris à la Rochelle ; les ordonnances ne lui permettaient pas de l'embarquer sur sa frégate , et cependant il ne pouvait se décider à se séparer d'elle. On verra bientôt quel fut l'étrange parti qu'il prit pour concilier, autant qu'il le pouvait, son amour et son devoir. Le 15 de juillet nous mîmes à la voile en même temps qu'un convoi marchand assez nombreux, escorté par la frégate la Cérès.
Peu de temps après notre départ, au milieu de la nuit , et tandis que nos équipages étaient occupés à manœuvrer pour résister à un vent contraire qui s'était élevé avec assez de force, l;i Frégate la Cérès, en virant maladroitement, aborda notre frégate avec uni' telle violence que nous crûmes tous être tombés sur un écueil.
Cette secousse ne nous causa aucun dommage ; niais la Cérès en éprouva d'assez graves pour être contrainte de nous quitter et de rentrer avec son convoi dans le port. Ces jours suivants nous limes peu de chemin; il est vrai que le vent était faible. Cependant cette lenteur muis étonnait a\er raison, car nous sa-
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vions que t Aigle était beaucoup meilleure voilière que nous , et pourtant nous étions sans cesse obligés de diminuer de voiles pour l'attendre et ne pas nous en séparer.
Enfin nous remarquâmes qu'un vaisseau marchand naviguait à la suite de F Aigle. Comme il était impossible qu'un tel navire pût marcher comme un bâtiment de guerre, nous vîmes bientôt qu'après plusieurs messages de canots et plusieurs pourparlers le commandant de l'Aigle s'était décidé à prendre à la remorque le vaisseau marchand.
Le mystère fut alors éclairci, et il nous fut démontré que c'était la maîtresse de M. de La Touche qui retardait sa course et qu'il voulait ainsi la traîner à sa suite. On peut bien croire que de cette manière notre navigation dut être très-lente ; nous fûmes de plus contrariés par des calmes fréquents , de sorte qu'ayant employé trois semaines pour arriver aux Açores , ayant beaucoup de malades à bord et craignant de manquer d'eau, M. de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel.
Pendant cet ennuyeux trajet , nous n'eûmes d'autre distraction que la vue successive de plusieurs vaisseaux auxquels nous donnâmes chasse, conformément aux ordres du capitaine La Touche, espérant toujours que nous allions trouver un ennemi, livrer un combat et remporter une victoire ; mais chaque fois notre espoir fut déçu , et en approchant de ces bâtiments nous reconnûmes que c'étaient des neutres ou des alliés.
L'archipel des Açores appartient aux Portugais. On relâche ordinairement à Fayal ; mais le vent , qui était contraire , nous aurait fait perdre trop de temps, et, nous trouvant près de Tercère, la principale île des Açores , et dont Angra est la capitale, nous y allâmes , comptant pouvoir y mouiller. Au moment où nous jetions l'ancre , on vint nous avertir que nous étions en danger de perdition, à cause des courants qui nous affaleraient infailliblement à la côte.
Le commandant du port refusa de nous y recevoir, quoiqu'on
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y vit quelques bâtiments marchands; cet officier nous fit dire que, le port étant exposé au vent du large , nos frégates n'y seraient pas en sûreté, qu'il ne pourrait pas en répondre, et qu'ainsi il valait mieux que ces frégates croisassent devant la rade pendant qu'elles enverraient chercher, dans leurs chaloupes , les provisions et les rafraîchissements qui nous seraient nécessaires. Ce fut le parti que nous prîmes.
A l'aspect de ces îles, ainsi qu'à celui des îles du Cap- Vert et des Canaries , à la vue de ces groupes d'amphithéâtres et de montagnes qui s'élèvent isolées au-dessus de la surface du vaste Océan , il ne semble pas possible de douter de l'existence antique d'un continent submergé par une des grandes révolutions de notre globe. Indépendamment de toutes les observations nouvelles faites à cet égard par nos savants , un coup d'œil suffit pour démontrer que ces archipels sont les sommets de quelque chaîne de montagnes de cet ancien continent, englouti, depuis plusieurs milliers d'années, par les eaux.
Le récit des prêtres égyptiens, que Platon nous a transmis, est peut-être exagéré. Il est difficile de croire qu'autrefois les Atlantes aient conquis une partie de l'Europe et de l'Afrique , et que le peuple d'une seule ville telle qu'Athènes ait battu , chassé et détruit ces fiers conquérants ; mais, cette exagération à part, on ne peut avoir vu les Açores et douter de l'existence et de la submersion de l'Atlantide.
Au milieu des flots d'une mer immense, cet archipel isolé, bravant les ouragans , les volcans sous-marins et les tremblements de terre qui semblent le menacer fréquemment d'une nouvelle révolution , élève tranquillement dans les airs ses verdoyants amphithéâtres qu'embellit un printemps perpétuel. On y voit les fleurs, ou y recueille les fruits de l'Europe, de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie. Le jasmin, l'oranger, le laurier, l'acacia , les roses embaument l'air de leurs parfums , et cet air est si pur qu'aucune vermine ne peut y vivre.
Lorsque nous vîmes de loin l'île de Tercère , elle ne se pré-
sentait à nos regards que comme une grosse montagne assez noire ; mais , en approchant d'Angra, nous jouîmes de la vue la plus agréable. Cette montagne si sombre s'éclaircit ; le sommet seul de son pic garde son aridité. De ce pic la montagne s'étend par une pente douce jusqu'à la mer, et présente à l'œil un amphithéâtre magnifique couvert de bois odoriférants, aussi variés par leur forme que par leur couleur. Ces bois se groupent pittoresquement, et laissent voir entre eux des champs et des cultures de toute espèce , qui annoncent l'abondance et promettent le bonheur.
Au bas d'un enfoncement où la mer va perdre sa furie , on aperçoit la ville d'Angra, qui s'élève majestueusement le long de la montagne. Cette ville est grande et défendue par deux forts dont les feux se croisent sur l'entrée du port. Plusieurs maisons de plaisance, propres et riantes , lient insensiblement cette ville avec la campagne, et empêchent ainsi que les yeux n'éprouvent une transition trop forte en passant de la vue des bâtiments réguliers à l'aspect champêtre des vallons.
Les Portugais , comme les Espagnols , possèdent des trésors dont ils ne sentent pas la valeur; ils l'atténuent même par les vices de leur administration. Contrariant la nature qui leur offre la richesse , ils la refusent par préjugé ; par leurs faux calculs, préférant le monopole à ,1a liberté, ils s'appauvrissent en refusant au commerce cette liberté qui peut seule lui donner la vie. Les Portugais visitent et connaissent presque seuls les Açores.
Les habitants de Tercère, jouissant avec étonnement du plaisir si rare de recevoir des étrangers , m'assurèrent que , depuis soixante ans , ils n'avaient vu à Angra que quelques passagers d'un vaisseau français et deux bâtiments anglais ; encore n'y étaient-ils restés, comme nous, que trois ou quatre jours. Les autres nations leur sont totalement inconnues ; aussi, pour toute espèce de lumières , ils sont à deux siècles de nous. Leurs vins , leur blé , leurs bestiaux et leurs oranges n'ont pour débouchés que Lisbonne et les ports du Brésil .
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Fayal, dont les cotes sont plus abordables et le port plus large, donne plus souvent asile aux navigateurs que le vent porte dans ces parages. Ils y achètent des vins fameux par leur saveur. On dit que Saint-Michel présente un aspect aussi riant que Tercère; mais la sérénité des habitants y est troublée par de violentes éruptions volcaniques et par de fréquents tremblements de terre. Le nom des îles Graciosa et Flores suffit pour prouver que la nature les a aussi richement dotées ; mais elles sont très-petites, et personne n'y relâche.
Vers le commencement du dix-huitième siècle, il arriva dans cet archipel un phénomène qui effraya beaucoup les habitants : près de l'île de Saint-Michel , une violente éruption volcanique lança tout à coup dans les airs une immense quantité de pierres enflammées; et fit ensuite sortir du fond de la mer une petite île qui avait environ trois lieues ; elle exista trois ans , mais après elle disparut insensiblement.
La résidence du gouvernement de cet archipel est la ville d'Angra; toutes les autres îles y envoient des députés pour former le conseil du gouverneur. Ce gouverneur, lorsque nous y arrivâmes, était un homme des plus grandes maisons de Portugal. Ses troupes, peu nombreuses , assez mal tenues, étaient suffisantes pour la défense d'une île qu'où n'est point tente d'attaquer et où l'on trouve peu d'endroits propres à un débarquement; d'ailleurs ces points sont suffisamment défendus par des batteries.
Dès que je fus descendu de mon canot , je me rendis chez le consul de France; il se nommait Peyrez. Dans sa jeunesse , se trouvant sans fortune , il avait été en chercher une en Portugal; de là, conduit par des affaires de commerce à Tercère, les charmes d'une olivâtre Tercérienne l'y avaient fixé.
Ce consul, de tous les consuls du monde le moins occupé , fut charmé de revoir des compatriotes. Il nous traita de son mieux, ainsi que la senhora Peyrez, qui ne paraissait pas trop