MÉMOIfitS
lâchée de voir pouf la première lois des hommes autrement qu'à travers une jalousie.
Je lis une longue promenade avec mon hôte dans la plus grande partie des vallées de l'île , promenade fort agréable pour l'oeil, mais peu intéressante pour l'esprit, car rien n'était moins fertile que l'esprit de mon bon compatriote.
11 avait presque oublié son pays , ignorait ce qui se passait dans les autres, n'aimait que sa brune compagne et n'admirait que son petit pavillon , qu'il appelait sa maison de plaisance , et une allée de citronniers de cent pas , qui traversait sou parc. Sa ferme, composée de neuf arpents, ne lui avait coûté que huit cents livres,
Revenu à bord de ma frégate , assez fatigué de ma course, j'étais peu tenté de retourner à Tercère ; mais le duc de Lauzun me fit changer d'avis. « Je vois , me dit-il , que tu t'es peu « amusé, et c'est ta faute. Pourquoi t'avises-tu aussi de des- « cendre chez le consul de France, bon et simple bourgeois, « qui n'admire que son allée de citronniers , ne sait faire qu'un « peu de cuisine , ne vous offre que l'eau de son puits trop « fraîche et son lait qui ne l'est pas assez? Je l'ai vu comme « toi , mais je me suis bien gardé de lui consacrer ma journée, « J'ai trouvé autre part de meilleurs moyens pour chasser l'ennui « et satisfaire ma curiosité. Viens avec moi ; tu connaîtras ce « qu'il y a de mieux à Tercère : bonne cbère , bon accueil , « un hôte gai , joyeux et empressé de plaire , des femmes vives « et jolies , des religieuses complaisantes , des pensionnaires « coquettes et tendres , et un évéque qui danse admirablement « le fandango.
a — Tu es fou, lui répondis-je. Et quel est donc cet homme « rare qui t'a montré subitement une amitié si active et si ob- « figeante? — C'est le consul d'Angleterre, dit-il. — Eh ! tu <■ n'y penses pas , répliquai-je. Comment! nous sommes en <> guerre avec les Anglais, et c'est chez le consul de cette nation « que tu vas prendre tes ébats !
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« — Attends, reprit-il ; ne porte pas de jugement téméraire. « Mon hôte est à la vérité consul de l'Angleterre, notre en- « nemie; mais il cumule les emplois; il est en même temps « consul de l'Espagne , notre alliée , et , pour compléter la « singularité, il n'est ni Anglais, ni Espagnol, mais Français et « Provençal.
«< — Il ne lui manque plus, répondisse, pour réunir toutes les « qualités possibles, que d'être familier de l'Inquisition, — Eh « bien ! mon ami , s'écria Lauzun en riant , je crois qu'il ne lui « manque rien. — Ah! s'il en est ainsi, repris-je , je n'ai plus « d'objection à te faire. Allons chez cet homme singulier, qui « porte tant d'habits et joue tant de rôles. Trois fois heureuse « est la pacifique Ile de Tercère , qui -, au milieu des orages ef- « froyables que la guerre répand sur l'Europe , l'Asie , l'Afrique n et l'Amérique , n'entend , dans son tranquille séjour, que le '■ bruit de ses flots , les sons de ses guitares , les chants de « ses oiseaux , et voit dans son sein les consuls de deux puis- <• sances belligérantes non=-seulement vivant en bonne intelli- « gence , mais ne formant qu'une seule et même personne , « et faisant probablement fort bien les affaires de toutes les « deux ! »
Nous partîmes donc, Lauzun , le prince de Broglie, le vi* comte de Fleury et moi . avec deux ou trois de nos autres compagnons d'armes , et nous fumes introduits chez le consul d'Angleterre, qui tint toutes ses promesses ; car il nous donna d'excellent thé, de tres-bon porter, des soupers exquis, une société de femmes très-aimables , et, comme nous étions curieux de connaître le fandango, cette danse célèbre parce qu'elle est la plus gravement indécente et la plus tristement voluptueuse, un jeune Portugais, coadjuteur de l'évêque d'Angra , eut la Complaisance , sans se faire trop prier, de la danser en notre présence.
Ce ne fut pas tout; l'obligeant consul nous conduisit le lendemain matin dans un couvent où nous vîmes d'indulgentes
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nonnos et des pensionnaires très-jolies. I -cur teint un pou basané n'affaiblissait point le charme de leurs beaux yeux noirs, de leurs blanches dents et de l'élégance de leurs tournures. Leur aspect nous consola des deux redoutables grilles qui séparaient le parloir de l'intérienr du couvent.
La mère abbesse, suivie de sa jeune cohorte, arriva gravement derrière la grille , avec le costume, la taille, la figure que nous présentent les portraits d'abbesse du treizième siècle. Rien ne manquait à cette ressemblance, pas même la crosse, car elle en tenait majestueusement une à la main.
Après les premiers compliments , et lorsque ces dames furent assises, notre encourageant consul nous dit que, suivant l'usage portugais, usage assez étrange, nous pouvions, à la faveur des grilles et malgré la présence de madame l'abbesse avec sa crosse, nous montrer aussi galants que nous le voudrions pour son jeune troupeau , parce que , de tout temps , la dévotion et la galanterie régnaient ensemble, sans discorde, dans les cloîtres du chevaleresque Portugal.
Chacun de nous choisit donc l'objet qui frappait le plus doucement ses regards et qui semblait répondre avec plus d'obligeance à ses œillades. Ainsi nous parlâmes promptement d'amour, mais très-innocemment et très-platoniquement, grâce à la présence des deux grilles et de madame l'abbesse.
On aura peine à comprendre comment , nos maîtresses iguorant la langue française et nous ne sachant pas un mot de la langue portugaise, nous p-ouvions réciproquement nous entendre ; mais rien n'était impossible avec notre officieux consul : il se chargea du rôle d'interprète et nous aplanit ainsi la difficulté première de l'entretien.
Le signal de cette conversation galante fut donné par une jeune pensionnaire, la senhora dona Maria-Emegilina-Francisca Genoveva di Marcellos di Connicullo di Garbo. Frappée de la bonne mine , de la physionomie spirituelle et du costume de L.iuzun, qui portait l'uniforme de hussard, elle lui jeta, en sou-
riant, une rose à travers la grille, lui demanda son nom, lui présenta un coin de son mouchoir qu'il saisit et qu'elle tendit ensuite , en cherchant à l'attirer à elle : douce vibration qui sembla passer assez vite des mains au cœur.
Nous suivîmes tous avec empressement cet exemple ; les mouchoirs voltigèrent rapidement des deux eôtés , ainsi que les fleurs, et, comme nos jeunes Portugaises nous lançaient des regards qui semblaient annoncer l'envie de renverser les grilles, nous nous crûmes obligés de répondre à ces tendres agaceries eu leur envoyant des baisers, non sans crainte cependant de paraître trop téméraires à madame l'abbesse. Mais cette plaisanterie ne dérangeait rien à sa gravité et n'effrayait point son indulgence. Xous continuâmes alors à imprimer ces baisers sur le coin des mouchoirs de nos belles , qui, à leur tour, rendaient très-obligeamment ces baisers au bout du mouchoir reste dans leurs mains.
Bientôt nous essayâmes de faire un peu de portugais du peu d'italien que nous savions. Cet essai réussit auprès de nos dames, qui nous imitèrent, de sorte que la conversation, plus directe, devint plus vive, quoiqu'à moitié comprise, et laissa quelque repos à notre consulaire interprète , qui en profita pour causer avec madame l'abbesse.
Enfin cette bonne abbesse se mêla de l'entretien, et, s'apercevant peut-être que notre joie était tant soit peu mêlée de surprise , elle nous dit , par l'entremise du consul , que l'amour pur était fort agréable aux yeux de Dieu. « Ces jeunes per- « sonnes, ajoutait-elle, auxquelles je vous laisse offrir vos « hommages, s'etant exercées à plaire, seront un jour plus « aimables pour leurs maris, et celles qui se consacreront a « la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité de leur àme et « la chaleur de leur imagination, aimeront bien plus tendre- « ment la Divinité. D'une autre part, poursuivait-elle, cette « galanterie jadis honorée ne peut être que fort utile a de jeunes « guerriers; elle vous inspirera l'esprit de la chevalerie; elle
« vous excitera à mériter, par de grandes actions , le cœur « des belles que vous aimez, et à honorer leur choix en vous « couvrant de gloire. »
Je ne sais si le consul traduisait fidèlement ; mais la chaleur des regards de madame l'abbesse , sa dignité , son accent et sa crosse, eu me faisant admirer son éloquence, me persuadaient que je me trouvais transporté dans quelque vieille île enchantée de l'Arioste et au bon vieux temps des paladins.
Ainsi ranimé par de tels conseils , je redoublai d'ardeur pour ce jeu galant , et l'interprète de mes feux , le joli mouchoir de la dame de mes pensées, s'agita et voltigea plus que jamais. Elle était moins riche en noms de baptême que ses compagnes, car la maîtresse du prince de Broglie se nommait dona Eugenia*Euphemia-Athanasia-Marcellina di Antonios di Mello. La mienne s'appelait plus modestement doua Marianna-Isabelladel Carmo, et, dans ce moment, il m'en aurait peu coûté de soutenir contre tout venant, a grands coups de lance, qu'elle était de toutes la plus jolie.
Comme la variété est l'âme des plaisirs, après les œillades, après les messages des mouchoirs et les baisers portés par les airs et un peu refroidis par les grilles, nous hasardâmes des bil* lets doux. Ils furent introduits par le complaisant consul. La bonne abbesse, les ayant lus sans quitter sa crosse ni sa dignité, permit en souriant la libre circulation de ces tendres épîtres et des réponses qu'elles nous attiraient.
Je hasardai une chanson, et le prince de Broglie m'imita. Je ne sais si nos couplets furent embellis ou gâtés par la traduction du consul , mais on parut les trouver charmants.
Le jour baissait; madame l'abbesse donna le signal de la retraite. On se fit de part et d'autre de touchants adieux. Un second rendez-vous fut assigné pour le lendemain, et l'on peut croire que nous y fûmes tous très- exacts.
En arrivant au couvent nous trouvâmes la grille ornée de fleurs de toute espèce , et nos dames mille fois plus aimables
qje la veille. Elles nous donnèrent de la musique. La maîtresse du prince de Broglîe et celle du duc de Lauzun chantèrent eu duo des airs fort tendres , en s'accoinpagnant de la guitare.
Pendant ce temps, la maîtresse du vicomte de Fleury et la mienne dansaient avec nous. Des deux côtés de la grille nous figurions de notre mieux les passes , que celte triste grille nous empêchait d'exécuter réellement; mais ce qu'il y avait peut-être de plus divertissant était de voir madame l'abbesse qui battait la mesure avec sa crosse.
Dona Euphemia nous fit entendre ensuite une chanson improvisée et à double sens , faisant allusion à la Passion et à celle que Lauzun lui inspirait.
Pour vous faire juger de l'esprit inventif et prompt de notre consul, vous saurez que, au moment où la distance et l'épaisseur des grilles , s'opposant à nos vœux , avaient arrêté la circulation de nos billets , notre actif interprète , ayant déterré une petite pelle creuse , y embarqua nos lettres, qui arrivèrent ainsi doucement à bon port.
On sait qu'en amour, comme en ambition , il est difficile de s'arrêter ; la complaisance nous rendit exigeants. jNous demandâmes quelque* dons d'amour; nos vœux furent exaucés : nous reçûmes, avec de nouveaux billets bien tendres, des cheveux , des scapulaires, que nous attachâmes sur nos cœurs.
A notre tour nous fîmes des présents ; nous envoyâmes des anneaux , des cheveux. Lauzun et le vicomte de Fleury avaient dans leurs poches leurs propres portraits , qui , je ne sais par quel accident , leur avaient été rendus en France au moment de leur départ ; ils en firent hommage à leurs belles.
Je reçus de Marianna-Isabella un scapulaire ; elle m'assura qu'il me porterait bonheur, et que , tant qu'il resterait à mon cou, je serais à l'abri de tout accident et de toutes maladies. Je lui promis de ne jamais m'en séparer; mais sa prophétie ne se vérifia point, car, peu de jours après, la fièvre me prit, et
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je fis naufrage sur les côtes d'Amérique, où je perdis tous mes bagages.
Nos amours platoniques du parloir inspirèrent nous dit-on , quelque inquiétude dans la ville ; les frères, les oncles, les galants s'alarmèrent. Le bruit se répandit qu'au millieu de ces jeux nous avions eu la témérité de demander furtivement à nos jeunes pensionnaires le moyen de nous entretenir ensemble sans grille , et de francbir la nuit les murs du jardin. Je ne sais ce qui aurait pu en arriver, et si notre petit roman ne se serait pas terminé, à l'antique mode espagnole et portugaise, par quelques sérénades troublées et par quelques coups d'épée; ce qui est certain, c'est que nous aperçûmes, en nous retirant, plusieurs hommes à grands manteaux et à larges chapeaux rabattus qui semblaient nous épier.
Quoi qu'il en soit , le vent qui s'élevait ou la prudence de M. de La Touche dissipa promptement toute espérance et toute inquiétude. Le signal du départ fut donné; trois coups de canon nous rappelèrent à bord , et nous n'eûmes que le temps de revenir dire adieu à nos belles , que nous trouvâmes inconsolables.
Les grilles du parloir étaient attristées par des guirlandes de scabieuses, que nos jeunes dames appelaient fleurs du regret, ou , dans leur langue , seudades. La bonne abbesse avait la larme à l'œil; je crois même que, pour la première fois de sa vie , elle laissa tomber sa crosse. Chacune de nos jeunes senhora nous fit présent d'une pensée , que nous attachâmes à nos cocardes, et d'un mouchoir, qu'elles mouillèrent de leurs larmes. Enfin nous partîmes avec leur image dans le cœur.
Notre aimable couvent, qui n'aurait peut-être pas été déplacé à côté des anciens temples d'Amathonte et de Gnide, m'a jusqu'à présent un peu distrait du tableau politique et moral de Tercère et d'Angra ; mais, au fond, il est si peu intéressant qu'une esquisse en quatre lignes suffira.
Si la nature a fait de Tercère un paradis terrestre , en dépit
d'elle les moines , une ignorante administration et le pouvoir arbitraire eu ont fait un pauvre , triste et ennuyeux séjour.
Sur dix ou douze mille habitants on y compte six ou sept cents religieux ou religieuses. La dévotion s'y mêle au libertinage d'une manière aussi indécente que ridicule , et rien n'est plus commun que d'y voir, dans la soirée , les agaceries et les propos lascifs des courtisanes interrompus par des génuflexions et de nombreux signes de croix lorsqu'on sonne V Angélus. Il y a dans cette colonie des inquisiteurs; ou m'a assuré qu'ils ne brûlaient personne et qu'ils se contentaient d'emprisonner les pécheurs et de confisquer leurs biens.
Je ne sais pas si les Portugais d'Angra méritent leur vieille réputation et si on y trouve beaucoup de jaloux ; mais à toutes les fenêtres on n'aperçoit que des jalousies presque toujours en mouvement pour vous annoncer qu'il y a derrière elles des femmes qui aiment à voir et qui désireraient être vues.
Toutes les causes sont portées à un tribunal qu'on dit assez juste ; il est présidé par le gouverneur lorsqu'il s'agit d'affaires importantes. Nous allâmes chez ce gouverneur, que nous ne pûmes voir parce qu'il était malade. Si je ne me rappelle pas ses noms, c'est qu'il en avait dix ou douze. Monsieur son fils , don Joseph Mendoça , nous reçut à sa place , avec toutes les étiquettes du vieux temps , dans un palais assez gothique.
Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette audience , ce fut la frugalité des légers rafraîchissements qu'il nous offrit, la sécheresse de son entretien , l'étrange naïveté de ses questions et la bizarrerie de son accoutrement. 11 était paré d'un vieil habit écarlate râpé , galonné d'or, et d'un énorme chapeau non moins magnifiquement bordé. Une veste à grandes basques , d'une couleur bleu tendre , et une culotte jaune complétaient sa toilette. 11 ressemblait plutôt a un acteur d'opéra-buffa qu'a un gouverneur de colonie.
Une seconde visite ne nous parut pas nécessaire; mais il fut invité a dîner par M. de la Touche. Il vint a bord de l'Aigle t. i. 16
el parut s'y amuser. Il nous montra quelque instruction enveloppée dans un baragouin presque inintelligible et qu'il croyait français. Au reste , comme il était jeune et jovial , il réjouit beaucoup l'équipage en faisant l'exercice d'une manière assez gauche , et nous étourdit d'une façon presque insupportable en prenant un tambour qu'il battit impitoyablement avec deux de ses courtisans pendant une demi-heure , assurant que c'était l'instrument qu'il aimait le mieux. Le dénoûment de sa petite campagne maritime ne fut pas heureux ; car, en nous quittant , effrayé par un roulis violent, il posa maladroitement sa main sur le bord du canot, qui, venant alors à heurter rudement l'escalier de la frégate , lui écrasa le pouce.
Nous ne pensâmes pas longtemps à ce pauvre gouverneur ; mais , après avoir perdu de vue l'archipel des Açores, nous rêvions encore souvent à madame l'abbesse et à son joli troupeau.
Les scènes galantes du parloir d'Angra que je viens de retracer fidèlement , et dont le prince de Broglie fit aussi une petite relation que j'ai vue, frappèrent tellement l'imagination du duc de Lauzun qu'elles échauffèrent sa verve et qu'il en fit le sujet d'un petit drame héroï-comique , dont le titre était le Duc de Marlborough.
Nous comptions continuer à cingler vers le midi pour chercher les vents alizés , et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes M. de la Touche diriger notre marche vers le nordouest. Psous ne tardâmes pas à savoir la cause de cette soudaine résolution.
Indépendamment des deux millions cinq cent mille livres que l Aigle portait en Amérique, M. de la Touche était chargé de dépèches qu'il ne devait ouvrir qu'à la hauteur des Açores. Or jugez quels durent être son repentir et son inquiétude, lorsqu'en ouvrant ces dépêches il lut l'ordre de faire la plus grande diligence , d'éviter tout combat et toute poursuite qui aurait pu le retarder, parce que ces dépêches
contenaient le plan des opérations d'une nouvelle campagne , et qu'on voulait que ce plan parvînt sous le plus bref délai au comte de Roehambeau. ainsi qu'au chef de nos forces navales, le marquis de Vaudreuil , qui nous attendait dans un des ports de l'Amérique septentrionale.
Honteux trop tardivement d'avoir navigué avec tant de lenteur pour remorquer le vaisseau marchand qui portait sa maîtresse et d'avoir donné chasse sans nécessité à tous les bâtiments qu'il avait aperçus , M. de la Touche crut réparer le temps perdu en se dirigeant par le plus court chemin vers les côtes américaines. L'événement prouva qu'il se trompait, car le vaisseau marchand, qu'il abandonna , ayant poursuivi sa route jusqu'aux Canaries , où il trouva les vents alizés, arriva , favorisé par eux , le même jour que nous à l'embouchure de la Delaware.
Des calmes , trop fréquents dans cette saison , nous Grent perdre plus de quinze jours. Dans le reste de notre traversée nous évitâmes avec soin tout ce qui pouvait ralentir notre course.
Nous ne fîmes qu'une seule prise , qui passait si près de nous que nous ne pûmes nous empêcher de profiter de cette occasion : c'était un pauvre petit bâtiment anglais qui n'avait d'autre chargement que des pommes et des fruits; mais, au milieu d'une longue navigation, privés d'eau et de rafraîchissements, une telle prise semble un trésor.
Tous les soirs de très-bonne heure nous éteignions nos feux, pour qu'aucun navire ne nous aperçût; car nous étions avertis qu'une escadre anglaise devait chercher à s'opposer à notre marche et à intercepter les deux millions dont nous étions chargés. Cependant ces précautions ne purent, comme on va le voir, nous empêcher de soutenir un combat très- vif avec un vaisseau de guerre, combat mémorable et qui Ot beaucoup d'honneur aux commandants de nos frégates , ainsi qu'à nos équipages.
Ps'ous étions à la hauteur des Bermudes lorsqu'au milieu
de la nuit du 4 au 5 septembre nous entendîmes sur la mer quelques cris plaintifs ; c'était la voix d'un homme qui nageait et se débattait contre les flots. Il faisait partie de l'équipage de l'Aigle. Étant monté sur une vergue , un roulis l'avait fait tomber dans l'eau sans que sescompagoons s'en fussent aperçus. Par un bonheur très-rare, nous nous trouvions alors si directement dans les eaux de l'Aigle que nous passâmes près de cet infortuné. Aussitôt, ayant fait allumer des fanaux, nous mîmes un canot à la mer et nous parvînmes à sauver ce malheureux matelot.
Nos feux s'éteignirent de nouveau , et tout rentrait dans le calme ainsi que dans l'obscurité lorsque l'officier de quart nous avertit qu'au travers des ombres de la nuit il apercevait un bâtiment qui arrivait sur nous et qui déjà s'en trouvait trèsproche.
Aussitôt on sonna le branle-bas, Nous nous levâmes , nous nous armâmes précipitamment; en moins de trois minutes les hamacs , les meubles s'enlevèrent , les cloisons sautèrent , les batteries se nettoyèrent ; chacun courut à son poste , et tout fut prêt en cas de combat.
Cette diligence en effet était très-nécessaire. L'obscurité était si épaisse qu'on ne distingua bien ce bâtiment qu'au moment où il fut à portée de fusil de nous. Il régnait peu de vent; mais, comme ce bâtiment et notre frégate couraient à bord opposé , la distance qui nous séparait diminuait à chaque instant.
Nous n'avions à bord de la Gloire que de mauvaises lunettes de nuit. Ainsi, jugeant mal les dimensions du vaisseau qui venait à nous, nous le prîmes d'abord pour un navire marchand. Cependant l'Aigle, qui était au vent à nous et qui avait de meilleures lunettes, s'approcha, et M. de la Touche nous cria de nous éloigner, parce que ce bâtiment était un vaisseau de guerre. Le bruit des flots nous empêcha de distinguer ses paroles.
Cependant le navire qui venait sur nous tira , pour nous
héler, un coup de canon à boulet ; il était déjà tard pour profiter de l'avantage du vent et pour nous éloigner ; d'ailleurs le navire inconnu , étant alors par notre travers et nous tirant un second coup de canon , nous empêcha de continuer notre conversation avec l'Aigle. Nous ne nous occupâmes qu'à répondre par des coups de canon à ceux qu'on nous avait tirés.
Dans le même temps F Aigle, qui croyait que nous avions entendu son avertissement, tenait le vent et s'était déjà considérablement éloigné; mais, s'apercevant enfin que nous ne le suivions pas, M. de la Touche fit tirer cinq coups de canon, qui étaient le signal convenu pour le ralliement. Dans ce moment, le bâtiment qui nous approchait ayant illuminé une de ses batteries , nous vîmes clairement que c'était au moins une frégate.
Notre commandant se trouvait dans une position très-critique : en n'obéissant pas à l'ordre de ralliement il courait risque d'être accusé d'avoir méconnu par jalousie l'autorité de M. de la Touche , son chef; mais pour exécuter cet ordre il fallait présenter l'arrière au bâtiment qui nous avait hélés et s'exposer au feu de toute sa batterie .
Cependant M. de Yallongue se décida à obéir, en disant que cet acte de soumission pourrait nous coûter cher. En effet, après avoir viré de bord, nous eûmes à peine présenté la poupe à l'ennemi que nous reçûmes toute sa bordée de l'arrière à l'avant, ce qui nous causa de grandes pertes.
Rien n'était plus pressé que de sortir d'une si mauvaise position : c'est ce que nous fîmes avec beaucoup de célérité , grâce à un officier de la marine marchande, M. Gandeau, qui servait comme lieutenant à notre bord. Voyant que M. de Yallongue était embarrassé et hésitait, il commanda une manœuvre qui nniis lit arriver tout plat sur l'arriére de l'ennemi, et alors nous lui rendîmes la bordée qu'il nous avait lancée, et avec tant de bonheur que nous vîmes quelques instants le feu à son bord.
M. de Val longue , par une générosité qui nous charma , embrassa le lieutenant, le remercia, et lui déclara que, pendant toute la durée de ce combat , il ne donnerait pas un seul ordre sans le consulter.
Dès que le navire ennemi eut reçu notre gaillarde réponse , il vira aussi sur tribord, de manière que nous nous trouvâmes bord à bord, courant dans la même direction et à une portée de pistolet.
Le feu continua; mais alors, l'ennemi ayant démasqué sa seconde batterie , nous vîmes que nous avions affaire à un bâtiment de soixante-quatorze canons : c'était l'Hector, pris sur nous dans la défaite de M. de Grasse. Auprès de ce vaisseau , en vérité, notre petite frégate ne paraissait qu'un esquif; déjà ses boulets de trente-six nous perçaieut de bord en bord.
M. de Vallongue , croyant sa perte infaillible , voulut au moins l'honorer par une téméraire intrépidité ; avec un portevoix il cria au capitaine du vaisseau qu'avant de continuer à s'égorger il fallait savoir si on était ami ou ennemi.
En conséquence il demanda si le vaisseau était anglais ou français, et, le capitaine de l Hector ayant répondu qu'il était anglais, M. de Vallongue lui cria audacieusement : Strike ijour colour, amenez votre pavillon. — Yes, yes, fil do, oui, oui, répondit ironiquement le capitaine, je vais le faire ; et une terrible bordée compléta sa réponse. Nous ripostâmes , et l'affaire continua vivement.
Dès le commencement du combat, f Aigle, qui s'était décidé à nous secourir, arriva , vent arrière , sur nous , mais lentement, à cause du peu de vent; de sorte qu'avant sa jonction nous avions soutenu trois quarts d'heure le feu ennemi.
Dès que nous vîmes arriver cette frégate nous lui finies place , et nous nous éloignâmes pour tâcher de réparer les dommages des boulets ennemis , qui nous faisaient faire eau en plusieurs endroits.
V Aigle combattit à son tour vaillamment , et de si près que
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les canouniers dos deux bords se battaient à coups de refouloir. Une vergue du vaisseau s'accrocha à une vergue de la frégate , et dans cet instant le baron de Vioménil , ainsi que les officiers qui étaient avec lui , crièrent à l'abordage avec tant d'audace et d'ardeur que le capitaine ennemi coupa les câbles qui l'attachaient à V Aigle.
Ce capitaine avait, dit-on, été blessé par notre feu; d'ailleurs son équipage était faible. Le vaisseau avait beaucoup de malades et portait un assez grand nombre de prisonniers français.
L'aigle , étant dégagé , fit feu si heureusement qu'un de ses boulets de vingt-quatre brisa le gouvernail de l'Hector. Dès ce moment, L'Aigle, s'étant placé à une plus grande distance, continua à le cauonner dans sa hanche.
Pendant ce temps , revenant au combat et ayant passé par le travers de V Hector et reçu sa bordée , comme nous vîmes qu'il ne pouvait plus manœuvrer, nous nous postâmes eu arrière de lui , et nous le canonnàmes à notre aise de la poupe h la proue , tandis qu'il ne pouvait plus nous répondre que par deux petits canons de retraite.
Ainsi favorisés par le sort nous espérions nous rendre maîtres de l'Hector; mais, au point du jour, ayant vu à l'horizon beaucoup de voiles, nous déployâmes toutes les nôtres et nous nous éloignâmes. Nous sûmes depuis que l Hector, accueilli par une tempête , avait coulé bas quelque temps après, et qu'un bâtiment américain , qui se trouvait heureusement à sa portée, avait sauvé le capitaine et une partie de son équipage.
On trouve dans les Annales de la Marine une relation de oe combat ; il y est cité comme un des plus glorieux pour le pavillon français. M. de la Touche fut comblé d'éloges , et M. de Vallongue reçut le brevet de capitaine de vaisseau.
La perte des deux frégates consistait en trente ou quarante tués et environ cent blessés. La Gloire était assez endommagée et faisait eau ; la pompe jouait souvent ; mais heureusement le reste de notre navigation fut court
Il est impossible de montrer plus d'ardeur, de courage et de discipline , que n'en déployèrent nos équipages dans ce combat. Le prince de Broglie parut, par son intrépidité, digue de son père. On ne pouvait rien voir de plus remarquable que le sangfroid , la bravoure et la gaieté calme d'Alexandre de Lameth. Tous les officiers déterre qui se trouvaient à bord contribuèrent , par leurs discours et par leur exemple , à soutenir et à enflammer le courage des canonuiers et des matelots dans les moments les plus périlleux de cette affaire.
Au milieu de cette confusion de feux et d'obscurité , de silence et décris, d'agitation des vagues, de l'éclat tonnant des coups de canon, du sifflement des balles de fusils tirés des hunes , des plaintes des blessés , du bruit que faisaient en tombant les vergues , les cordages et les poulies brisées , on retrouvait encore toute la gaieté française.
Alexandre de Lameth et moi nous étions debout sur le banc de quart au moment du plus grand feu de l'ennemi. En passant devant nous M. de Vallongue tomba jusqu'à la moitié du corps dans l'écoutille , que par mégarde on avait laissée ouverte ; croyant qu'il était atteint et coupé en deux par la bordée anglaise , nous nous précipitâmes en bas du banc pour le secourir, et , après l'avoir relevé , nous nous félicitâmes mutuellement de le trouver sain et sauf.
Près de nous se trouvait le baron de Montesquieu ; depuis quelque temps nous nous amusions à le plaisanter relativement au mot de Liaisons dangereuses qu'il nous avait entendu prononcer, et, malgré toutes ses questions et ses instances, nous n'avions jamais voulu lui expliquer que c'était le litre d'un roman nouveau , alors fort à la mode en France.
Dans le moment où nous étions tous en groupe , une bordée de C Hector lança sur nous un boulet ramé : on sait que cet instrument meurtrier se compose de deux boulets joints par une barre de fer. Ce boulet ramé vint avec violence briser une partie du banc de quart, d'où nous venions de descendre. Le comte
de Loménie, qui était alors à côté de Montesquieu , le lui montrant , lui dit froidement : « Tu veux savoir ce que c'est que « les liaisons dangereuses? Eli bien! regarde , les voilà ! »
Autant nous avions été attristés jusque-là par la lenteur de notre navigation , autant désormais l'heureuse issue de notre combat et l'approche du terme de notre voyage nous rendaient joyeux. Le 11 septembre nous découvrîmes la terre; nous n'en étions qu'à cinq lieues. La côte était , en cet endroit , fort basse , et nous ne distinguâmes d'abord que quelques arbres qui semblaient sortir de l'eau.
Nous reconnûmes bientôt le cap James , qui forme la pointe sud de l'entrée de la baie de la Delaware , et nous nous dirigeâmes avec difficulté vers cette baie , parce qu'elle nous restait au nord-ouest , d'où précisément le vent venait. Cependant nous nous croyions au moment d'atteindre notre but , et nous ne prévoyions pas qu'il nous faudrait échouer au port. En approchant de la baie , nous aperçûmes une corvette qui en sortait , et , au large sous le vent , nous vîmes plusieurs gros bâtiments que nous jugeâmes bâtiments de guerre anglais.
La corvette , qui était aussi anglaise , nous prit apparemment pour des frégates de sa nation qu'elle avait quittées la veille; elle vint à nous avec une imprudente confiance et ne nous fit que d'assez près ses signaux de reconnaissance.
Bientôt elle s'aperçut aisément par les nôtres que nous étions ennemis et elle se mit à fuir ; mais il était trop tard : en voulant éviter l'approche de la Gloire , qui la chassait , elle se vit forcée de passer à portée de l Aigle, qui la canonna vivement. Après quelques boulets échangés elle se rendit ; mais , comme la mer était très-grosse , nous perdîmes deux heures à l'amariner, et ce retard nous devint funeste.
L'escadre ennemie , qui était au large , se trouvait contrariée par le vent et ne pouvait secourir à temps la corvette. Cependant , après avoir amariné notre prise , nous continuâmes notre route vers la baie, mais lentement : car nous n'avions pas de
pilote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquemment de place, on ne peut hasarder d'y entrer sans être dirigé par des marins qui la pratiquent journellement.
Ces difficultés décidèrent M. de la Touche à mouiller le soir en dehors du cap James et à envoyer un canot à terre pour chercher un pilote ; mais le sort, qui jusque-là nous avait si bien servis , se déclara contre nous. Le vent devint violent , le ciel s'obscurcit , la mer se démonta , et les vagues submergèrent notre canot. L'officier qui le commandait et deux matelots gagnèrent la côte à la nage ; le reste de ce petit équipage périt.
Nous ignorions ce malheur, et M. de la Touche , craignant que la cause qui retardait le retour du canot ne fut l'épaisse obscurité de la nuit et l'embarras où il pouvait se trouver pour rejoindre la frégate , alluma des feux et tira des fusées.
Cette imprudence apprit à l'escadre ennemie que nous n'étions pas encore entrés dans la Delaware. Pour comble de malheur, le vent changea ; il vint du large , et fut par conséquent très-favorable aux Anglais pour les faire arriver sur nous.
En effet, au point du jour nous vîmes deux vaisseaux de guerre et plusieurs frégates qui s'approchai int à toutes voiles ; alors nous coupâmes promptement nos cables , nous primes chasse , et nous entrâmes ainsi forcément sans pilote dans la rivière.
Les bancs de sable partagent le lit en quatre ou cinq canaux ; pour y naviguer heureusement il aurait fallu prendre d'abord la partie du sud près du rivage , traverser ensuite diagonalement la rivière du sud au nord-ouest entre deux bancs , et nous nous serions trouvés , près de la rive nord , dans un fort bon chenal , où nous aurions navigué sans risque jusqu'à Philadelphie. Mais c'est ce que nous ne pouvions savoir, étant sans pilote et ne pouvant voir les bancs qui étaient cachés sous l'eau.
Nous nous engageâmes donc dans le milieu de la rivière, espérant y trouver plus d'eau qu'ailleurs , et ce fut malheureusement le mauvais chenal que nous choisîmes. La crainte d'échouer
nous contraignit à marcher lentement , la sonde à la main et avec très-peu de voiles.
Les Anglais, au contraire, qui avaient à bord des pilotes, nous suivaient rapidement, gagnaient à chaque instant sur nous , et nous voyions à toute minute leurs bâtiments grossir et la distance qui nous séparait s'effacer. C'était comme un véritable cauchemar.
V Aigle toucha d'abord sur un banc , et , après quelques efforts, se releva. Au moment où nous passions près de lui, M. de la Touche nous ordonna, lorsque nous échouerions, de couper nos nuits, de couler bas notre frégate, et de sauver dans notre chaloupe et nos canots le plus de monde que nous pourrions.
Cependant les Anglais n'étaient plus qu'à deux portées de canon de nous. Déjà , dans cette position désespérée , nous projetions de nous embosser et de nous préparer à un combat trop inégal, dont l'issue n'était pas douteuse, puisque nous avions affaire à sept ou huit bâtiments ennemis , parmi lesquels on comptait des vaisseaux de ligne. Le prince Williams d'Angleterre se trouvait à bord de l'un d'eux.
Nous avions allumé nos mèches ; la consternation se répandait dans nos équipages , lorsque soudain nous vîmes les vaisseaux anglais, qui jusque-là nous avaient suivis sans crainte d'échouer, puisque nous leur servions , pour ainsi dire , de pilotes ; lorsque , dis-je , nous vîmes cette escadre virer de bord et s'éloigner de nous. Deux de leurs gros bâtiments , qui tiraient beaucoup d'eau, avaient touché , et l'amiral Elphingston, leur commandant , n'osa pas s'enfoncer plus avant dans ce dangereux canal.
Rassurés par la cessation de leur poursuite et voyant que la corvette que nous avions prise marchait devant nous sans trouver d'obstacle qui l'arrêtât, nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes à six ou sept portées de canon des Anglais , nous jetâmes l'ancre , et de leur côté les ennemis en firent autant.
Alors les chefs de terre et de mer qui étaient a bord de dos frégates se réunirent sur l'Aigle et tinrent conseil. Les uns étaient d'avis de s'embosser et de périr en combattant ; les autres, de poursuivre encore notre route, dans l'espoir qu'au moins quelqu'un de nos bâtiments parviendrait à franchir les obstacles qui nous arrêtaient.
Dans ce moment , l'officier de notre canot submergé , l'intrépide M. Gandeau , nous amena de la côte deux pilotes américains ; mais les lumières de ces deux hommes , qui nous auraient comblés de joie deux heures plus tôt , nous ôtèrent alors toute espérance. Après avoir observé notre position, ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toujours en se rétrécissant , et que nous trouverions fermé plus loin par un banc de sable impossible à passer; ils ajoutèrent que, pour regagner le bon chenal, il nous faudrait descendre la rivière précisément jusqu'à l'endroit où les Anglais étaient mouillés.
Alors on décida que les officiers de terre s'embarqueraient sur des canots avec les dépêches. Enfin M. de la Touche et M. de Vallongue résolurent de s'enfoncer dans la rivière le plus avant possible , et , quand on ne pourrait aller plus loin , de s'embosser et de vendre chèrement leur vie et leurs frégates à l'ennemi.
On délibérait encore quand tout à coup nous vîmes l'escadre anglaise couverte de voiles et ses frégates s'approcher de nous assez rapidement ; aussitôt nous levâmes l'ancre et nous recommençâmes à marcher. Une demi-heure après , ayant vu le baron de Vioménil , le marquis de Laval , le duc de Lauzun , le comte Bozon de Talleyrand , MM. de Chabannes , de Fleury , de Melfortet quatre soldats descendre de /' Aigle et s'embarquer dans un canot , je les imitai et je descendis dans un autre canot avec MM. de Broglie, de Lameth, de Montesquieu, de Vaudreuil, de Loménie et nos autres passagers, de sorte qu'en une heure nous traversâmes la rivière et nous débarquâmes sur la rive
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droite , sentant peu le bonheur de nous trouver à terre tant nous étions inquiets à la vue de nos frégates , qui de plus en plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter et les Anglais qui s'approchaient pour les détruire.
Nous avions encore dans ce moment d'autres sujets de contrariété; nous nous trouvions à terre, à la vérité , et touchant ce sol dont tant d'accidents nous avaient éloignés; mais nous nous y trouvions sans bagages, sans domestiques, sans portemanteaux et sans autres chemises que celle que nous portions sur le corps ; d'ailleurs nous descendions sur une côte inconnue pour nous , et que nous savions habitée par un grand nombre de partisans de la cause anglaise , que l'on nommait alors torys ou loyalistes.
Le terrain qui se déployait devant nous n'offrait à nos regards que des bois épais et des marais dangereux. Nqus n'avions point de chevaux; depuis vingt-quatre heures, la chasse que nous donnaient les Anglais et notre pénible marche au milieu des écueils ne nous avaient permis ni de manger ni de dormir. Cependant, quoique accablés de lassitude, sans perdre un seul instant , nous nous mîmes en route en suivant le premier sentier frayé que nous aperçûmes.
Après avoir erré quelque temps dans les bois , nous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation , et nous arrivâmes dans la maison d'un Américain nommé M. Mandlaw.
M. le baron de Vioménil et les autres passagers de t Aigle nous y joignirent promptement; là notre hôte nous apprit que nous étions dans un petit canton de l'État de Maryland.
Notre premier soin fut de renvoyer à nos frégates leurs canots et quelques provisions. M. de Vioménil écrivit à M. de la Touche; il le priait de lui faire passer, la nuit , sur une chaloupe, l'argent destiné à l'armée, et il l'assurait, ainsi que M. de Vallongue , que nous allions employer tous nos soins pour leurdépêcher des bateaux , afin qu'ils eussent la possibilité, en cas de
désastre, de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.
MM. de Vioménil, de Lava], de Lauzuu et quatre soldats attendirent dans la maison de M. Mandlaw la réponse des commandants des frégates , afin d'être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu'ils arriveraient.
MM. deLoménie, de Chabaunes,deMelfort, de Talleyrand et de Fleury furent envoyés sur différents points, avec l'ordre de prendre des informations le long de la côte et de se pourvoir de bœufs ainsi que de charrettes.
MM. de Lameth , de Broglie et moi , ainsi que les autres passagers de la Gloire, nous partîmes avec un nègre pour chercher et retenir des bateaux dans une petite rivière qui se jette dans la Delaware , et qu'on disait située à trois milles de l'endroit où nous étions débarqués.
Mais notre conducteur nous fit faire à pied , et fort vite, au moins huit milles à travers les bois et les marais , et ce ne fut qu'au bout de deux heures que nous arrivâmes à la taverne d'un Américain nommé M. Pedikies, peu distante de la petite rivière. Il nous accueillit froidement, nous montra peu de confiance, et ce ne fut qu'après beaucoup de promesses, et en lui donnant quelque argent et des billets tirés sur les commandants de nos frégates , que nous déterminâmes le maître de la maison à décider les patrons de plusieurs bateaux à remplir notre intention.
Ils partirent en emportant notre argent et descendirent la rivière ; mais la vue des frégates anglaises les effraya , et ils ne voulurent ou ne purent exécuter leur promesse.
Après tant de fatigues , un morceau de bœuf rôti et une jatto àegrog, boisson composée de rhum et d'eau, me parurent, avec un méchant lit , les délices du paradis de Mahomet. Cependant ces délices et notre sommeil furent courts ; l'inquiétude nous réveilla, et, de très-grand matin, nous nous dispersâmes pour chercher des chevaux afin de rejoindre notre général.
Plus nous mettions de chaleur à trouver des montures , plus on affectait de froideur pour nous en offrir, afin de nous les faire payer plus cher.
Le prinee de Broglie réussit le premier ; il partit et s'égara , je crois, en route. Une demi-heure après , ayant enfiu acheté un coursier, je perdis aussi mon chemin , et j'arrivai sur le bord de la Delaware , dans un endroit fort marécageux , où mon cheval s'enfonçait jusqu'aux sangles.
Je ne sais trop comment j'aurais pu m'en tirer si je n'eusse rencontré un jeune Américain à cheval , qui voulut bien me servir de guidé. Il me dit qu'une troupe d'Anglais venait de descendre à terre , ce qui me donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses compagnons.
Mon cheval était vigoureux , et je crus pouvoir, avec son secours , approfondir la vérité de cette nouvelle , quitte à piquer des deux si le bruit répandu était vrai et si je rencontrais quelques pelotons en habit rouge.
En conséquence, mon guide et moi nous rentrâmes dans le bois, eu nous dirigeant vers la maison de M. Mandlaw.
A trois milles de là, ayant eutendu quelques bruits de pas et d'armes , nous nous cachâmes derrière des buissons épais pour nous assurer de la cause de ce bruit. Bientôt nous aperçûmes le baron de Vioménil à pied , avec ses aides de camp et quatre soldats ; ils s'avançaient , suivant une charrette qui portait les tonnes d'or débarquées de nos frégates.
Je me rendis aussitôt auprès de lui ; il nie raconta qu'à la pointe du jour, s'étaut porté sur la rivière , il avait vu arriver la chaloupe et l'argent qu'il attendait , mais qu'en même temps il avait découvert une autre chaloupe pleiue d'habits rouges et de fusils , qui accourait pour empêcher le débarquement.
Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près , il était parvenu à faire débarquer et charger deux tonnes d'or. Notre chaloupe , avec quelques coups tirés d'un pierrier, intimidait et arrêtait l'ennemi ; mais soudain deux autres cha-
loupes anglaises, pleines de gens armés, s'avançant encore pour attaquer la nôtre , celle-ci s'était vue obligée de jeter dans l'eau les tonnes d'argent et de se sauver (1).
Pour lui , ayant placé l'or sur une charrette , il s'était mis en route pour la ville de Douvres , où Lauzun , Laval et les autres passagers devaient le rejoindre par des sentiers différents. Lauzun s'était mis en marche le premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d'escorte qu'il pourrait réunir.
Je suivis le général jusqu'à peu de distance de Douvres , et je revins en arrière pour chercher mes compagnons , afin de leur apprendre ce que m'avait dit le général et la probabilité d'un débarquement des soldats anglais.
En peu de temps nous nous trouvâmes réunis ; notre cavalcade, renforcée par MM. de Langeron et de Talleyrand, reprit avec moi la route de Douvres.
Nous regagnâmes bientôt la charrette précieuse qui portait notre or ; mais le général n'y était plus ; un de ses aides de camp me dit que M. le baron de Yioménil ayant appris , par deux officiers du bord de L'Aigle, nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu et qu'il était possible , à la marée basse , de repêcher nos tonnes d'argent , qu'on avait jetées dans un endroit peu profond , il était retourné à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques officiers , lais-
(l) Les deux millions cinq centmille francs furent sauvés par le courage et le sang-froid des hommes de la chaloupe de l'Aigle, qui se trouvaient en ce moment être de dix-huit marins et cinq officiers , dont trois de l'artillerie, M. le marquis de Macmahon et l'officier de marine. La conduite qu'ils ont tenue dans cette circonstance est d'autant plus remarquahle et digne d'éloges qu'ils avaient à combattre des forces trois fois supérieures aux leurs. M. le maréchal de Ségur, à qui on en rendit compte, écrivit, au nom de Sa Majesté, au lieutenant-colonel baron de Yerlon et aux deux autres officiers d'artillerie qui étaient avec lui, pour leur témoigner toute sa satisfaction sur ce brillant fait d'armes, trop peu connu.
snnt aux autres , ainsi qu'à nous , l'ordre d'escorter notre or jusqu'à Douvres.
Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauzun en avait déjà fait partir des charrettes , et rassemblait quelques milices que Montesquieu fut chargé de conduire au général.
A minuit M. de Vioménil nous rejoignit avec ses charrettes. Malgré l'excès de la chaleur et de ses fatigues , il avait réussi avec M. de Laval à faire repêcher l'argent. Aiusi nous retrouvâmes notre trésor, et , quoique nous fussions nus comme des vers , sans équipages et sans valets , nous nous serions estimés les plus heureux du monde sans la situation déplorable et le péril extrême de nos frégates.
Le lendemain matin nous apprîmes assez vaguement que deux de nos bâtiments étaient hors de danger, mais que l'Aigle avait été obligé de se rendre après un combat d'une heure contre les frégates anglaises, dont nous avions entendu toute la nuit les coups de canon.
Le général me chargea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de la Luzerne , dans la ville de Philadelphie , et de lui remettre les dépêches que la cour adressait à ce ministre. Je portais aussi les dépêches de mon père pour M. de Rochambeau , mais M. de Vioménil me dit de les garder et d'attendre avec elles, à Philadelphie, qu'il m'envoyât les autres lettres destinées pour l'armée.
J'arrivai à Philadelphie avec l'intention et l'espoir de m'y reposer au moins huit jours, espérance qui fut déçue comme toutes les autres ; car le sort semblait avoir décidé que , guerrier, je ferais une longue campagne sans batailles ; qu'officier de terre , je n'assisterais qu'à un combat de mer; que, courant après l'ennemi, je le trouverais en retraite et renfermé dans des forteresses inabordables, et que, voyageur, je serais forcé de toujours courir d'un lieu à un autre, du nord au midi et de la zone froide à la zone torride, sans pouvoir m'arrêter dans
aucun des endroits qui pouvaient le plus exciter ma curiosité.
J'eus à peine vingt-quatre heures pour entrevoir la ville qui était alors la capitale des États-Unis et la résidence de leur gouvernement. A la vue de Philadelphie il était difficile de ne pas pressentir les grandes et prospères destinées de l'Amérique.
Cette ville, dont le nom signifie la ville des frères, est située sur la rive ouest de la Delaware , à deux petites lieues du confinent de ce fleuve et de la rivière de Schuylkill. Elle contenait alors cent mille habitants. Ses rues larges de soixante pieds et tirées au cordeau , ses beaux trottoirs, la propreté et l'élégance simple ^le ses maisons frappent agréablement les regards , malgré l'irrégularité des divers petits quais que chaque négociant a construits selon sa fautaisie sur le bord du fleuve , à la porte de son magasin, avec des enfoncements pour y mettre ses vaisseaux à l'abri de la débâcle des glaces. Cette partie est basse , malsaine et humide.
Penn, fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan immense et régulier. Les rêves de cet homme de bien n'ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politiques; mais son nom vivra toujours , car il fut le seul Européen qui fonda légalement un État en Amérique , et qui ne le cimenta pas du sang des infortunés peuples de cet hémisphère.
Sa secte , simple , morale et pacifique , celle des frères, qu'on a vainement voulu rendre ridicules en les appelant qita~ kers ou Irembleurs , subsiste encore comme le monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué , sans aucun mélange et sans aucun préjugé, la morale évangé* lique et la charité chrétienne dans toute leur simplicité et dans toute leur pureté. L'intérêt même de leur défense ne pourrait les contraindre à répandre le sang , et celui de leur fortune ne pourrait les obliger à profaner le nom de Dieu par un serment.
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Ce n'est pas l'architecture des monuments de Philadelphie, ce sont de grands souvenirs qui attireut sur eux la curiosité et commandent le respect. Toute la ville elle-même est un noble temple élevé à la tolérance , car on y voit en grand nombre des catholiques , des presbytériens , des calvinistes , des luthériens , des unitaires , des anabaptistes , des méthodistes et des quakers , qui professent chacun leur culte en pleine liberté et vivent entre eux dans un parfait accord.
Je m'informai avec soin de l'état des fortifications de cette place et des moyens qu'on avait pris pour la défense de la Delaware, rivière que les bâtiments de guerre les plus légers ne pouvaient remonter que jusqu'à Trenton; mais cette partie de mes observations, importante alors puisque la paix n'était pas faite et que la lutte existait encore entre trois millions d'Américains divisés et les forces colossales de la Grande- Bretagne, n'a plus d'intérêt aujourd'hui.
L'Amérique, libre depuis quarante ans, florissante par de sages lois, puissante par une population de dix millions d'habitants, défendue au besoin par tous, et montrant déjà à l'Europe étonnée une marine respectable, ne craint plus de voir un ennemi téméraire aborder ses côtes, remonter ses fleuves et menacer ses cités.
Le besoin du repos, la curiosité, l'aimable obligeance de mon hôte m'inspiraient un juste désir de prolonger mon séjour à Philadelphie; mais à peine avais-je dormi quelques heures, bercé par de douces espérances, qu'un officier, envoyé par M. le baron de Vioménfl,me réveilla et m'apporta l'ordre de partir sur-le-champ pour les États du Nord, afin de porter les dépêches de ma cour aux généraux llochambeau et Washington, campés alors près de la rivière d'Hudson.
J'Obéis, fort contrarie d'entreprendre seul un si long voyage, sans valets, sans effets , et même sans linge; mais, au moment où j'allais me mettre en route, un de mes gens, débarqué de In Gloire, accourut à moi en me criant que la frégate et une.
200 HBHOIBES
partie de mes équipages étaient Bauvées ; il ue m'apportait cependant qu'un léger porte-manteau que je plaçai avec mon domestique sur mon suki, et je me mis en chemin, monté sur un assez bon cheval.
Je passai , non sans un vif regret de ne pouvoir m'arréter, près de ce champ fameux de Germanstown , où l'armée américaine, commandée par Washington, prouva, en attaquant et en combattant vaillamment les Anglais, qu'elle n'était pas abattue par la défaite de Brandy-Wine , et que , si l'on pouvait vaincre quelquefois l'Amérique, il était impossible de la subjuguer.
Je trouvai partout , dans tous les bourgs , dans toutes les villes, dans toutes les maisons particulières où je m'arrêtai, la même simplicité de mœurs , la même urbanité , la même hospitalité , le même zèle pour la cause commune , et le même empressement pour me faciliter les moyens d'arriver promptement à ma destination.
A chaque pas sur ma route j'éprouvais deux impressions contraires , l'une produite par le spectacle des beautés d'une nature sauvage, et l'autre par la fertilité , la variété d'une culture industrieuse et d'un monde civilisé. Tantôt, seul au milieu de ces immenses forêts , de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha , et dont plusieurs , succombant sous le poids des siècles , n'attestent plus leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière , je me transportais en idée au moment où les premiers navigateurs européens portaient leurs pas sur cet hémisphère inconnu. Tantôt j'admirais de jolis vallons cultivés avec soin , des prés sur lesquels erraient de nombreux troupeaux, des maisons propres, élégantes , peintes en diverses couleurs, entourées de petits jardins et de jolies barrières ; plus loin , après d'autres masses de bois , des bourgs bieu peuples , des villes où tout vous rappelle la civilisation perfectionnée , des écoles , des temples, des universités ; nulle part l'indigence et la grossièreté ; partout la
fertilité, l'aisance, l'urbanité; chez tous les individus cette fierté modeste et tranquille de l'homme indépendant , qui ne voit au-dessus de lui que les lois, et qui ne eonnait ni la vanité, ni les préjugés, ni la servilité de nos sociétés européennes. Tel est le tableau qui, pendant tout mon voyage, surprit et fixa mon attention.
Là nulle profession utile n'est ridiculisée ni méprisée , et , dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux. L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profession à lui; chacun y est ou marchand, ou cultivateur, ou artisan; les moins aisés sont domestiques, ouvriers ou matelots. Loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de l'Europe , ceux-ci méritent les égards qu'on a pour eux , et qu'ils exigent par la décence de leur ton et de leur conduite.
Dans les premiers moments j'étais un peu surpris , en entrant dans une taverne, de la voir tenue par un capitaine, par un major, par un colonel, qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais , de l'exploitation de ses terres, de la vente de ses fruits et de ses denrées.
J'étais encore plus étonné lorsque , après avoir répondu aux questions de quelques-uns sur ma famille, et leur ayant dit que mon père était général et ministre , ils me demandaient quelle était sa profession ou son métier.
Je trouvais partout des chambres propres, des tables bien servies, une chère abondante, mais saine et simple, des boissons un peu trop fortes de rhum et de cannelle , un café trop faible et du thé excellent. Deux choses seulement me choquèrent plus qu'on ne peut le dire : l'une était l'habitude, au moment des toasts , de faire circuler autour de la table un grand bol de punch dans lequel chaque convive était successivement obligé de boire, et l'autre de voir, lorsqu'on était couché, un nouvel arrivant venir sans façon partager vos draps et voire lit. Relativement à ce dernier usage , je me montrai un peu
rebelle, et j'obtins, sans trop de peine, d'en être dispensé.
Je m'arrêtai peu d'heures dans les jolies villes de Trentou et de Princctown, que j'aurais vivement désiré connaître plus en détail , ear ces deux villes rappelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington , de Lafayette et d'un grand nombre de guerriers qui avaient su forcer les Anglais , malgré leur tactique et leur nombre, à estimer ce peuple insurgé, pour lequel ils avaient affecté un si injuste mépris, et à reconnaître que l'amour ardent d'une sage liberté est de toutes les puissances la plus redoutable.
A trois lieues de Pompton je faillis , par une singulière méprise , tomber avec mes dépêches dans les mains de nos ennemis , ce qui aurait été , dans ma carrière , un étrange et malheureux début. L'armée française avait, peu de temps avant , suivi la route que je parcourais , et cette route était encore jalonnée pour la commodité des malades , des traîneurs et des bagages que , dans une si longue marche , elle avait laissés derrière elle.
J'étais seul avec mon domestique et sans guide; à un embranchement de chemins , quelques jalons placés sur une route à l'est, par mégarde ou par perfidie, me trompèrent, et je suivis un chemin qui m'éloignait de mon but. Après avoir marché plusieurs heures , je m'étonnais de ne point encore apercevoir Pompton. Enfin j'entrevis une maison isolée, à la porte de laquelle une vieille femme était assise et filait ; je m'approchai d'elle et je lui demandai si je serais bientôt à Pompton. Elle rit et me dit : « Vous n'êtes pas sur la route , et vous « voilà à six milles d'Élisabethtown, où se trouve un régiment « de dragons anglais. »
A ces mots , comme on peut le croire, je retournai promptement sur mes pas , fort heureux d'avoir évité cette mésaventure et les patrouilles anglaises. Je ne pus arriver à Pompton que fort avant dans la nuit.
Peu de temps avant d'y entrer je rencontrai un pauvre Fran-
çais , lieutenant d'infanterie , convalescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigues, je l'invitai à monter sur mon sufci.
Toutes les tavernes de Pompton étaient encombrées de voyageurs ; daus la dernière où je me présentai, on me dit que toutes les chambres étaient occupées par un employé aux vivres de notre armée. Je résolus de lui demander de m'en céder une partie ; mais la sotte vanité de cet individu amena entre nous un dialogue assez comique.
L'officier que j'avais recueilli imposait peu avec sa physionomie paie et ses vêtements pleins de poussière. Pour moi je portais sur mon habit une simple redingote blanche, sans aucune marque de grade.
Monsieur l'employé aux vivres nous reçut très-incivilement sans se lever, et nous répondit que nous pouvions chercher ailleurs un logement et qu'il n'y avait point de place pour nous.
Comme je lui répliquais avec vivacité pour lui faire sentir son impolitesse, ma redingote, s'ouvrant un peu, lui laissa apercevoir un bout d'épaulette qui adoucit son ton , sans cependant abaisser sa fierté.
« Je suis fâché , me dit-il , de ne pas vous recevoir mieux ; « mais mes commis et moi nous n'avons ici que ce qui nous « est nécessaire. A un mille hors de la ville vous trouverez , « je crois, une taverne où vous pourrez vous loger.
« — Cette course , lui répondis-je , serait , après une si forte « journée et si tard , un peu fatigante , surtout pour ce pauvre « officier malade, que moi, colonel , j'ai cru devoir traiter un .< pou plus honnêtement qu'il ne l'est par vous. »
A ce mot de colonel ,mion employé , changeant subitement de physionomie m'adresse en balbutiant quelques excuses, et cependant , encore entêté , il me propose de me donner une place dans sa chambre et de conduire lui-même mon officier à l'auberge éloignée qu'il m'a indiquée.
Alors, me laissant aller à une juste colère : « En vérité, « Monsieur, lui dis-je, c'est par trop d'inconvenance. Vous « avez été brutal pour des compatriotes que vous croyiez su- « balternes , un peu leste pour deux ofliciers , et assez peu res- « pectueux vis-à-vis d'un colonel : il faut vous en punir. Oui, « Monsieur, je suis colonel et fils du ministre de la guerre. « Vous n'avez qu'un seul moyen pour m'empêcher de rendre « compte à M. de Rochambeau de votre insolente conduite : « je ne vous avais demandé qu'une de vosebambres , à présent « je les veux toutes. Sortez d'ici sur-le-cbamp avec vos commis, « et cherchez un autre gite. »
Aussi humble qu'il s'était montré vaniteux , il obéit sans murmurer. Mon pauvre officier fut bien logé, bien couché, et tel fut le dénoûment de cette petite scène de comédie.
Peu de temps après j'arrivai sur les bords de la rivière d'Hudson, à Stoney-Point , poste élevé et important, où se distingua brillamment le major français Fleury, lorsque les Américains le prirent d'assaut.
Nous ne nous faisons point d'idée, en Europe, d'un fleuve aussi large, aussi magnifique que celui de l'Hudson. Les vaisseaux de guerre le remontent; c'est une véritable mer qui coule entre deux vastes forêts âgées de plusieurs siècles , et dont l'aspect imposant jette le voyageur dans la plus profonde méditation.
Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Kings-Ferry, j'aperçus peu d'heures après , avec une joie indicible, les tentes du camp américain; je le traversai, et, après avoir fait quelques milles, j'arrivai à Piskill, le 26 septembre, au quartier général du comte de Rochambeau. Je lui remis les dépêches de mon père , ainsi que celles de M. de Vioménil , et ce respectable général, me serrant dans ses bras, m'accueillit avec la même tendresse qu'il aurait pu montrer à son fils.
Après avoir rempli ce premier devoir, je me rendis aux tentes du régiment de Soissonnais , commandé par le comte de Sam*-
Maimc , qui depuis prit le nom de comte du Muy , fit avec vaillance plusieurs campagnes dans la guerre de la Révolution, et, après la Restauration, fut nommé membre de la chambre des Pairs.
Le régiment ayant pris les armes , je fus reçu , suivant les usages militaires , colonel en second de ce corps ; on m'y accueillit d'autant mieux que mon nom rappelait à ces guerriers de glorieux souvenirs ; car, par un singulier hasard , le régiment de Soissonnais , s'appelant autrefois régiment de Ségur, avait brillamment contribué aux victoires de Lawfeld et de Rocoux. Mon père le commandait alors, et ce fut en marchant à sa tête qu'il reçut dans l'une de ces actions une balle qui lui traversa la poitrine, et dans l'autre un coup de fusil qui lui fracassa le bras. Les mêmes hommes n'existaient plus ; mais cette tradition militaire vivait, et ils me reçurent moins en chef ordinaire qu'en enfant du corps.
Un ancien officier me cita même obligeamment , devant tous ses camarades , ces vers tirés d'une épître de Voltaire à madame la duchesse du Maine, sur la victoire de Lawfeld , en 1747 :
Anges des deux , puissances immortelles, Qui présidez à nos jours passagers, Sauvez Lautrec au milieu des dangers , Mettez Ségur à l'ombre de vos ailes.
Déjà Rocoux vit déchirer son flanc :
Ayez pitié de cet âge si tendre; Ne versez pas les restes de ce sang Que pour Louis il brille de répandre.
Comme j'étais arrivé en véritable naufragé, c'est-à-dire n'apportant rien que mon uniforme et mon épëe, le comte de Saint- Maime , en bon frère d'armes , partagea cordialement avec moi tout ce qu'il possédait ; grâce à lui il ne me manqua rien en tentes, en équipages, (liions finies table commune, à laquelle, tout le reste de cette campagne, nous invitâmes quotidienne-
ment les officiers de notre corps; car de longues marches, du nord au sud et du sud au nord des États-Unis , avaient usé tous leurs modestes équipages.
Trouvant les armées combinées près de New- York, j'avais espéré que nous entreprendrions le siège de cette place importante; mais cet espoir ne se réalisa pas. Peu de jours après nous allâmes occuper un autre camp, celui de Crampont, entre la rivière du nord et celle de Croton. Là je cessai de vivre d'emprunt ; mes gens et mes équipages , débarqués de la Gloire , m'arrivèrentet effacèrent ainsi les traces de ma mésaventureuse entrée dans la Delaware.
La vie des camps, lorsqu'on ne se bat point , est'à la fois active et oisive , ce qui plaît à beaucoup de gens ; car on y tue le temps sans l'employer, on s'y fatigue beaucoup sans rien faire. Les jeunes militaires iustruits y oublient ce qu'ils ont appris et n'y apprennent rien de ce qu'ils ne savent pas.
Habitué à m'occuper, loin d'en avoir le loisir, j'étais forcé , après les exercices , de courir successivement chez tous nos généraux , dont les quarti ers étaient assez éloignés les uns des autres , ou bien je me voyais chez moi livré à tous les visiteurs ; car les tentes n'ont point de clef, et les importuns n'ont pas de mesure. Je n'étais libre qu'à l'arrivée de la nuit, et je retrouvais alors avec délices quelques heures pour penser et pour lire.
Les grenadiers du régiment de Soissonnais me donnèrent une marque d'affection aussi touchante que neuve et dont je garde un doux souvenir. Profitant d'un jour où j'étais de service et envoyé en reconnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement qu'à mon retour dans le camp , à l'entrée de la nuit, j'aperçus, près de ma canonnière , la tente ronde qui me servait de cabinet illuminée , ornée de feuillages , et dans l'intérieur je vis une petite cheminée très-bien construite , une sorte de parquet fort bien fait , une table commode et de larges ta»blettes suspendues aux parois de la tente, et sur lesquelles tous mes livres étaient rangés avec ordre. Ces braves gens jouissaient
de ma surprise, et, lorsque je les remerciai , ils me répondirent : « Vous partagez de si bon cœur nos travaux que nous « nous plaisous à contribuer aux vôtres ; nous voulons vous « prouver combien nous aimons un cbcf qui nous soigne et qui « nous aime. »
Je profitai de quelques jours de loisir pour aller visiter le fort de West-Point , et je ne pris pour compagnon dans cette course que M. Duplessis-Mauduit , officier d'artillerie, qui s'était rendu célèbre par plusieurs actions d'intrépidité que les plus braves Romains n'auraient pas désavouées.
Son caractère paraissait aussi original que sa valeur était brillante. Dans sa jeunesse , ayant eu une dispute et fait un pari d'un éeu sur la vraie position de l'armée des Athéniens et de celle des Perses à la bataille de Platée , comme il était à la fois pauvre et entêté, voulant absolument vérifier le fait en question , mais sans se ruiner, il entreprit et acheva à pied un voyage en Grèce.
On le vit toujours, en Amérique, en avant de tous dans les attaques, le premier dans les assauts et le dernier dans les retraites. Chargé une fois de reconnaître le camp retranché des ennemis , il s'en approcha seul hardiment, couvert des ombres de la nuit, se traîna à terre, sur le ventre , jusqu'au pied des palissades , en arracha quelques-unes , et ne revint au camp américain qu'après avoir pénétré dans les retranchements anglais qu'il devait reconnaître.
Cet officier portait jusqu'à l'excès l'amour de la liberté et de l'égalité ; il se fâchait lorsqu'on le nommait monsieur, et voulait qu'on l'appelât tout simplement Thomas Duplessis-Mauduit. Sa vie fut courte et sa fin malheureuse : employé à Saint-Domingue , il se jeta au milieu d'une émeute pour l'apaiser, et fut assassiné par les nègres dont il voulait réprimer la furie.
La forteresse de West-Point , située sur un mont escarpé , au pied duquel coule la rivière du Nord ou d'IIudson, était doublement fortifiée par la nature, par l'art, et regardée
comme inexpugnable. Ce fut ce poste important , appelé à juste titre la clef des États-unis, que le traître Arnold voulut livrer aux Anglais.
Depuis la découverte de sa trahison et sa fuite on avait conlié le commandement de cette place au général Knox , autrefois libraire, et qui s'éleva au plus haut grade par un rare mérite; c'était un des officiers les plus instruits et les plus braves de l' Amérique. Il m'accueillit avec cordialité et me fit voir tous ses moyens de défense. J'ai rencontré dans mes voyages peu d'hommes dont la conversation fut à la fois plus agréable et plus instructive.
C'est à West-Point plus qu'en tout autre endroit qu'on est saisi d'étonnement à l'aspect de cette rivière du Nord , dont la largeur est d'une lieue, que des bâtiments de guerre remontent jusqu'à Albany , et qui coule entre deux chaînes de montagnes alors inhabitées , couvertes de pins , d'antiques chênes et de noirs cyprès.
Cette vue âpre et sauvage m'inspirait des pensées tristes et profondes, et, comme on le dit à présent, romantiques ; elles étaient animées par l'entretien de Mauduit, qui me rappelait les divers événements dont ce lieu avait été le théâtre, et tous les combats que depuis cinq ans la liberté y avait livrés contre les forces redoutables de ses ennemis.
J'avoue qu'en regardant ces masses gigantesques de rochers , ces abîmes sans fond et ces immenses forêts, je n'imaginais pas comment les Anglais avaient pu si longtemps conserver l'espoir chimérique de subjuguer un peuple défendu par ces inexpugnables remparts et enflammé par l'amour de l'indépendance.
Un de mes plus pressants désirs était de voir le héros de l'Amérique , le général Washington; il était alors campé à peu de distance de nous ; M. le comte de Rochambeau eut la bonté de me présenter à lui. Trop souvent la réalité est bien au-dessous de l'imagination , et l'admiration diminue en voyant de trop près celui qui en a été l'objet; mais à la vue du général Was-
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hington je trouvai un parfait accord entre l'impression que me Taisait son aspect et l'idée que je m'en étais formée.
Son extérieur annonçait presque son histoire : simplicité , grandeur, dignité, calme, bonté , fermeté , c'étaient les empreintes de sa physionomie , de son maintien , comme celles de son caractère. Sa taille était noble , élevée ; l'expression de ses traits, douce, bienveillante; son sourire, agréable; ses manières, simples sans familiarité.
Il n'étalait point le faste d'un général de nos monarchies ; tout annonçait en lui le héros d'une république ; il inspirait plutôt qu'il ne commandait le respect, et dans les yeux de tous ceux qui l'entouraient on voyait une affection vraie et cette confiance entière en un chef sur lequel ils semblaient fonder exclusivement leur sécurité. Son quartier, un peu séparé de son camp , présentait l'image de l'ordre qui régnait dans sa vie , dans ses mœurs et dans sa conduite.
.Te m'étais attendu à voir dans son camp populaire des soldats mal tenus , des officiers sans instruction, des républicains privés de cette urbanité si commune dans nos vieux pays civilisés. Je me souvenais de ces premiers moments de leur révolution , où des laboureurs, des artisans, qui n'avaient jamais manié de fusil , avaient couru sans ordre , au nom de la patrie , combattre les phalanges britanniques , ne présentant à leurs regards étonnés que des masses d'hommes rustiques , qui ne portaient d'autres signes militaires qu'un bonnet sur lequel était écrit le mot liberté.
On peut donc juger combien je fus surpris de trouver une armée disciplinée, où tout offrait l'image de l'ordre, de la raison, de l'instruction et de l'expérience. T,cs généraux , leurs aides de camp et les autres officiers montraient dans leur maintien , dans leurs discours , un ton noble, décent, et cette bienveillance naturelle qui me paraît aussi préférable à la politesse qu'une physionomie douce l'est à un masque qu'on s'est efforcé de rendre gracieux
2iO MÉMOIBES
Cette dignité de chaque individu, cette fierté que leur inspiraient l'amour de la liberté et le sentiment de l'égalité , n'avaient pas été de légers obstacles pour le chef qui devait s'élever au-dessus d'eux sans leur inspirer de jalousie et soumettre leur indépendance à la discipline sans exciter leur mécontentement,
Tout autre que "Washington y aurait échoué; il suffit, pour apprécier son génie et sa sagesse, de dire que, au milieu des orages d'une révolution , il a commandé sept ans l'armée d'un peuple libre sans donner de crainte à sa patrie et sans inspirer de méfiance au Congrès.
Dans toutes les circonstances on le vit réunir en sa faveur les suffrages des riches et des pauvres , des magistrats et des guerriers ; enfin il est peut-être le seul homme qui ait conduit et terminé une longue guerre civile sans s'être exposé à un reproche mérité. Comme chacun savait qu'il comptait pour rien son intérêt privé et que l'intérêt général était son seul but, il a joui de son vivant de ces hommages unanimes que les contemporains refusent ordinairement aux plus grands hommes et qu'ils ne doivent attendre que de la postérité. On aurait dit que l'envie, le voyant si hautement élevé dans l'opinion universelle , s'était découragée et désarmée, parce qu'elle n'avait aucun espoir que ses traits pussent l'atteindre.
Le général "Washington , à l'époque où je le vis, était âgé de quarante*neuf ans ; il s'efforçait modestement d'éviter les hommages qu'on se plaisait à lui rendre ; jamais cependant personne ne sut mieux les accueillir et y répondre. 11 écoutait avec une obligeante attention ceux qui lui parlaient, et sa physionomie leur avait repondu avant ses paroles.
Il fit, très-jeune , ses premières armes contre la France , sur les frontières du Canada, à la tète des milices \ iraniennes. Revenu chez lui , cet. homme , qui devait jouer un si grand rôle dans sa patrie , resta longtemps inactif dans ses foyers , paraissant préférer un repos philosophique aux agitations des affaires publiques.
Exempt d'ambition, il prit peu départ aux premiers événements qui signalèrent l'insurrection américaine; mais, dès que la guerre fut irrévocablement déclarée , comme l'État et l'armée avaient besoin d'un chef, tous les regards se portèrent sur Washington, dont la sagesse était généralement estimée ; d'ailleurs , dans une contrée où la paix régnait depuis si longtemps , il était peut-être alors le seul homme qui eût quelque idée et quelque souvenir de la guerre.
Animé de l'amour le plus pur et le plus désintéressé pour sa patrie, il refusa de recevoir le traitement qu'on lui assignait comme général en chef, et ce fut presque malgré lui que l'État se chargea de payer les frais de sa table. Cette table était tous les jours de trente couverts. Ces repas, qui, suivant l'usage des Anglais et des Américains , duraient plusieurs heures , se terminaient par de nombreux toasts ; les plus usités s'adressaient à l'indépendance des États-Unis, au roi et à la reine de France, aux succès des armées alliées; après ceux-ci venaient les toasts particuliers , ou , comme on le disait en Amérique , toasts de sentiments.
Presque toujours, lorsque la table était desservie et qu'il n'y restait plus que des bouteilles et du fromage, la réunion se prolongeait jusqu'à la nuit. Cependant la tempérance était une des vertus de Washington ; en prolongeant ainsi son dîner il n'avait qu'un but réel , le plaisir de se livrer aux douceurs d'une conversation qui le distrayait de ses soucis et le reposait de ses fatigues.
Le général Washington m'accueillit avec bonté; il me parla de la reconnaissance que son pays conserverait toujours pour le roi de France et pour sa généreuse assistance. Il me fit les plus grands éloges de la sagesse, de l'habileté du gênerai comte de Rochambeau . dont il s'honorait, disait-il , d'avoir mérite et obtenu l'amitié; il loua vivement la bravoure et la discipline <le notre année; enfin i! m'adressa particulièrement des paroles 1res obligeantes relativement à mon père, à ses longs services,
à ses nombreuses blessures , dignes ornements , disait-il , d'un ministre de la guerre.
Nous espérions toujours que les Anglais , honteux de leur inaction , cesseraient de se tenir enfermés dans leurs retranchements de New-York et qu'ils en sortiraient pour se mesurer avec nous; mais , découragés par leurs revers , ils demeurèrent immobiles et se contentèrent de bloquer, autant qu'ils le pouvaient , les ports , pour intercepter les renforts et les nouvelles que nous attendions d'Europe.
Notre impatience de combattre était secondée par le baron de Vioménil , dont l'humeur était bouillante et le courage téméraire; il voulait à toute force que nos deux armées attaquassent vivement New- York ; mais la forte position de cette place , son escarpement, ses nombreux retranchements à plusieurs étages et défendus par de fortes batteries , les secours et les rafraîchissements qu'on y recevait continuellement par la mer, enfin l'impossibilité de l'investir totalement auraient suffi pour empêcher le général Washington et le comte de Rochambeau de hasarder une entreprise qui aurait coûté tant d'hommes sans nécessité , au moment où les Anglais , s'avouant pour ainsi dire vaincus, prouvaient évidemment qu'ils avaient renoncé à l'espoir de ravir aux États-Unis leur indépendance.
D'ailleurs les ordres que j'avais apportés à M. le comte de Rochambeau lui avaient prescrit un autre plan , qui devait être exécuté à moins d'en être empêché par des circonstances imprévues ; et , comme on le verra bientôt , c'était aux Antilles que notre gouvernement voulait porter les coups décisifs qui devaient forcer l'Angleterre à terminer cette lutte sanglante et à conclure la paix.
Le camp français de Crampont était situé à quinze milles ou cinq lieues du camp américain. Nous y restâmes trois semaines, après lesquelles le bruit commença à se répandre dans l'armée que nous devions bientôt quitter les États-Unis et nous embarquer à Boston sur une escadre commandée par
M. de Vaudreuil. Cette séparation contrariait extrêmement Washington et l'armée américaine. Cependant les résultats de cette mesure et la promptitude de la paix justifièrent pleinement, l'année suivante, la sagesse du plan conçu par le ministère français.
Le 22 octobre nous nous mimes en route , et , après une semaine de marche , nous arrivâmes dans la plaine de Harford , l'une des plus grandes villes du Connecticut. Nous y séjournâmes quatre jours. Là M. de Rochambeau nous apprit officiellement que , si un mouvement imprévu des Anglais ne s'opposait à ses desseins, il comptait retourner immédiatement en France avec une partie de son état-major, et que nous serions dorénavant sous les ordres de M. le baron de Vioménil.
Nous apprîmes en même temps que l'escadre de M. de Vaudreuil n'était pas encore prête à nous recevoir, et que cet amiral désirait que nous n'arrivassions à Boston qu'au moment où ses préparatifs seraient achevés. Ainsi nous nous vîmes destinés à rester longtemps campés , et à faire ensuite do pénibles marches dans une saison dont la rigueur prématurée commençait à se faire assez fortement sentir; car déjà la neige tombait avec abondance comme en hiver.
Le 4 novembre l'armée partit pour Providence. Comme nous nous étions éloignés de l'ennemi et que notre présence au camp n'était pas indispensable, nous demandâmes, le prince de Broglie et moi , à M. de Rochambeau , la permission de faire une course à New-London , lieu devenu fameux par les perfides et les sanguinaires vengeances d'Arnold , et de visiter aussi Rhodc-Island, où nos troupes avaient séjourné si longtemps avant de commencer leur glorieuse campagne. MM. de Vauban, de Champcenetz , de Chabanes et Bozon de Talloyrnnd-Périgord nous accompagnèrent dans ce petit voyage.
Le pays que nous traversâmes offrit à nos regards des situations riches et variées , une population nombreuse, active , industrieuse , payée de ses travaux par l'aisance; partout des
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champs bien cultivés, des rues régulières et des maisons propres , des villes qui devaient être bientôt des cités et des villages qui ressemblaient déjà à de petites villes.
New-London , par sa position sur la Tamise , à un quart de lieue de son embouchure dans la mer, avait été , dit-on , fort commerçante et fort riche; mais, lorsque nous la vîmes, le traître Arnold l'avait dévastée, brûlée, et nous marchions sur les débris de ses maisons et de ses magasins incendiés. Les deux rives de la Tamise étaient défendues par deux forts, dont l'un paraissait encore eu assez bon état et contenait une artillerie suffisante.
Nous partîmes ensuite pour New-Port , et nous fîmes cinquante milles par une détestable route ; c'était le premier mauvais chemin que j'eusse rencontré dans les États-Unis. Après avoir passé deux ferrys, dont le second sépare le continent de Rhode-Island, nous arrivâmes dans cette île. J'étais destiné à trouver toujours sur l'eau les périls que je cherchais vainement sur terre : notre barque échoua rudement et fut au moment de chavirer; de prompts secours nous tirèrent d'affaire.
Il nous fut facile , en voyant New-Port , de concevoir les regrets de l'armée française lorsqu'elle quitta cette jolie ville , où elle avait fait un si long séjour. D'autres parties de l'Amérique n'étaient encore belles qu'en espérance ; mais la prospérité de Rhode-Island était déjà complète; l'industrie, la culture , l'activité du commerce n'y laissaient rien à désirer.
La ville de New-Port , bien bâtie , bien alignée , contenait une population nombreuse dont l'aisance annonçait le, bonheur ; on y formait des réunions charmantes d'hommes modestes, éclairés, et de jolies femmes dont les talents embellissaient les charmes. Les noms et les grâces de miss Champlain, des deux miss Hunter et de plusieurs autres sont restés gravés dans le souvenir de tous les officiers français.
Je leur rendis, comme mes compagnons, de justes hommages. Cependant mes visites les plus longues eurent pour
DU COMTE DE SÉGUH. 2lO
objet un vieillard fort silencieux, qui découvrait peu ses pensées et jamais sa tête; sa gravité, ses monosyllabes disaient assez à la première vue que c'était un quaker. Pourtant il faut avouer que , malgré toute ma considération pour sa vertu , notre première entrevue aurait peut-être été la dernière si tout à coup, une porte s'étant ouverte, je n'avais vu apparaître dans son salon un être qui semblait tenir plus de la nymphe que de la femme.
Jamais on ne réunit tant de grâces à tant de simplicité , tant d'élégance à tant de décence C'était Polly Leiton , la fille démon grave trembleur. Sa robe était blanche comme elle; la mousseline de son ample fichu , la batiste envieuse qui me laissait à peine apercevoir ses blonds cheveux , enfin les simples atours d'une vierge pieuse semblaient s'efforcer en vain de nous voiler la taille la plus fine et de nous cacher les attraits les plus séduisants.
Ses yeux paraissaient réfléchir, comme deux miroirs , la douceur d'une âme pure et tendre. Elle nous accueillit avec une confiante naïveté qui me charmait, et le tutoiement que sa secte lui prescrivait donnait à notre nouvelle connaissance l'air d'une ancienne amitié. Je doute qu'aucun chef-d'œuvre de l'art pût éclipser ce chef-d'œuvre de la nature : c'était le nom que lui donnait le prince de Broglie .
Dans nos entretiens elle m'étonnait par la candeur originale de ses questions. « Tu n'as donc en Europe , me disait-elle, « ni femme, ni enfants, puisque tu quittes ton pays pour venir « si loin faire le vilain métier de la guerre?
« — Mais c'est pour vos intérêts, lui répondisse, que je m'é- « Joigne de tout ce qui m'est cher, et c'est pour défendre votre « liberté que je viens me battre contre les Anglais.
« — Les Anglais, reprit-elle, ils ne t'ont point fait de mal ; et « notre liberté, que t'importe? Il ne faut jamais se mêler des « affaires d'autrui , à moins que ce ne soit pour les paccorn» « moder et pour empêcher de répandre le sang.
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« — Mais, répliquai-je, mou roi m'a ordonné de porter ici ses « armes contre vos ennemis et les siens. — Eh bien! dit-elle, « ton roi te commande une chose injuste, inhumaine , contraire « à ce que Dieu ordonne. Il faut obéir à ton Dieu et désobéir « à ton roi ; car il n'est roi que pour conserver et non pour « détruire. Je suis bien sûre que ta femme, si elle a bon cœur, « est de mon avis. »
Que pouvais-je répondre à cet ange? car, en vérité, je fus tenté de croire que c'en était un. Ce qui est certain, c'est que, si je n'avais pas été marié et heureux , tout en venant défendre la liberté des Américains, j'aurais perdu la mienne aux pieds de Polly Leiton.
L'impression que m'avait faite cette charmante personne était d'une nature si différente de celle qu'on éprouve dans le brillant tourbillon du monde qu'elle devait m'éloiguer, au moins momentanément, de toute idée de concerts, de bals et de fêtes II n'en fut rien : mais j'échappai aux plaisirs par des études. Partout où les hommes civilisés se montrent les hommes sauvages disparaissent. Pour ceux-ci la civilisation , loin d'avoir des attraits , est un joug insupportable et dont ils ont horreur.
On a vainement recueilli et élevé avec soin, dans les collèges anglais ou américains , plusieurs enfants sauvages abandonnés par leurs parents ; et , quoiqu'on leur eût fait connaître les éléments des sciences , des arts ; quoiqu'ils eussent été vêtus , nourris comme les Européens , et qu'ils eussent joui de toutes les commodités de la vie sociale , dès qu'ayant atteint l'âge de la force ils avaient trouvé une occasion de s'échapper, tous étaient retournés avec une impatiente ardeur dans les forêts , dans les cabanes de leurs pères , pour y goûter les charmes d'une liberté orageuse et d'une vie errante , qu'ils préfèrent à tout. Aucune liberté ne- leur paraît mériter ce nom dès qu'on la restreint par des limites.
Cependant quelques centaines d'individus de la nation des JNa-
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ragansets, par des causes que j'ignore, étaient restes dans le lieu de leur naissance , au moment du départ de leurs compatriotes. Peu à peu leur village, placé jadis au milieu de bois épais, s'était vu environné de champs cultivés, de bourgs peuples, de villes commerçantes, de sorte qu'au centre d'une province américaine, riche et industrieuse, cette pauvre tribu indienne s'offrait aux regards étonnés comme une oasis sauvage , placée au milieu du plus florissant tableau de civilisation.
Ces Indiens, isolés par leurs mœurs dans ce magnifique entourage, étaient restés inviolablement attachés aux usages, au culte et à la manière de vivre de leurnatiou. Ou ne remarquait en eux aucun progrès. Rien n'était changé dans la misérable construction de leurs cabanes , dans la forme de leurs vêtements ou plutôt de leurs couvertures ; ils conservaient les mêmes habitudes, le même langage; mais leur population diminuait chaque année, et peut-être aujourd'hui n'en reste-t-il aucune trace.
M. de Rochambeau , voulant, jusqu'au dernier moment, prouver, par les détails de sa conduite comme par les grands services qu'il avait rendus , combien il désirait conserver l'affection des Américains et emporter leurs regrets , donna , dans la ville de Providence , de fréquentes assemblées et des bals nombreux où l'on accourait de dix lieues à la ronde.
Je ne me rappelle point avoir vu réunis , dans aucun autre lieu, plus de gaieté et moins de confusion, plus de jolies femmes et de bons ménages, plus de grâce et moins de coquetterie, un mélange plus complet de personnes de toutes classes , entre lesquelles une égale décence ne laissait apercevoir aucune différence choquante. Cette décence , cet ordre , cette liberté sage, cette félicité de la nouvelle republique, si mure dès son berceau, étaient le sujet continuel de ma surprise et l'objet de mes entretiens fréquents avec le chevalier de Chastellux.
Tout , dans la fondation de ces'riches colonies , dans leur révolution , dans leur législation , offrait une espèce de phéno-
mène dont l'histoire ne donne point d'exemple, et qu'il faut expliquer par des causes toutes différentes de celles qui ont amené la naissance , la formation et les progrès de. tous les gouvernements connus.
Par un hasard étonnant, la nouvelle république de l'Amérique du Nord, fondée dans son origine , non par la conquête, mais par les transactions du pacifique Penn, n'a eu à combattre , à vaincre, aucun de ces obstacles. Les législateurs , travaillant dans un siècle de lumières, sans se voir obligés de triompher d'un pouvoir militaire, de limiter une autorité absolue , de dépouiller un clergé dominant de sa puissance , une noblesse de ses droits , une foule de familles de leurs fortunes, et de construire leur nouvel édifice sur des débris cimentés de sang , ont pu fonder leurs institutions sur les principes de la raison, de la complète liberté, de l'égalité politique ; aucun vieux préjugé , aucun fantôme antique ne se plaçait entre eux et la lumière de la vérité. Un seul effort, une seule guerre , pour secouer le joug de la mère-patrie, a suffi pour les affranchir de toute gêne ; et leurs lois , faites uniquement dans le but de l'intérêt général , ont été tracées sur une table rase , sans être arrêtées par nul esprit de classes , de sectes , de partis ou d'intérêts privés.
Tout se réunit comme par prodige pour favoriser cette nouvelle législation , et ce qui semblait même un écueil se trouva servir d'aide et d'appui. D'abord la grandeur immense de cette partie du continent américain , loin d'embarrasser les fondateurs de la république , les seconda merveilleusement ; car cette terre, qui n'avait à l'ouest de limites que l'océan Pacifique et de voisin que le Kamtschatka , n'étant habitée que par de faibles tribus indienues, permettait aux Américains civilisés l'occupation facile d'un territoire presque sans bornes.
11 en résulta l'effet le plus heureux pour la morale de ce nouveau peuplé. Ce qui est dangereux en tout pays, c'est la misère et l'oisiveté forcée d'une foule de prolétaires; or dans
les États-Unis on n'a point à craindre ce fléau, puisqu'il y a partout plus de terres que d'hommes, et que tous ceux qui veulent et savent travailler trouvent des moyens d'exister et même de s'enrichir, sans être jamais tentés d'avoir recours pour vivre aux filouteries, au vol , à l'assassinat ou à la révolte.
Ce fut de cette sorte que se formèrent aux principes de justice , de raison , de tolérance et d'une vraie liberté , les esprits d'une nation qui n'avait à craindre ni le fanatisme religieux . ni l'orgueil (l'une classe privilégiée , ni la turbulence d'une populace oisive et malheureuse; et, tous jouissant des mêmes droits , l'intérêt général n'y fut plus distinct pour eux de l'intérêt privé.
Dans cette heureuse situation , les défrichements se multiplièrent , l'aisance se répandit , et la population s'accrut si rapidement que le gouvernement britannique en prit ombrage et se servit injustement de son pouvoir pour arrêter cette prospérité croissante. Il défendit de multiplier les établissements qui se formaient loin des côtes , il gêna le commerce par de fiscales restrictions , et plusieurs gouverneurs de province commencèrent même à persécuter quelques sectes , ennemies du culte anglican. Les Américains se plaignirent vivement à Londres et furent mal accueillis. La fiscalité appesantit de plus en plus son joug. On continua à humilier ees hommes fiers en déportant en Amérique des gens sans aveu ou des coupables condamnés par les tribunaux. Les aetes du parlement relatifs au thé et au timbre achevèrent d'aigrir les esprits. Plusieurs colons distingués par leur mérite furent envoyés à Londres et y firent entendre non d'humbles doléances, niais le langage d'hommes libres qui connaissaient leurs droits et qui sentaient leur force.
Malgré les sages avis d'une opposition éclairée , le ministère anglais ne répondit aux Américains que par des menaces et par des mesures violentes. Ils se soulevèrent ; le cri de liberté
s'éleva do toutes parts ; on courut aux armes, la révolution éclata, et l'indépendance fut déclarée.
Au milieu des orages de la guerre il fallait décider si on aurait une monarchie, si on formerait plusieurs républiques ou si on les unirait toutes par un lien commun. Ce fut alors qu'on recueillit les heureux fruits de tous les germes de prospérité et d'harmonie que j'ai mentionnés plus haut. Tandis qu'on se battait avec. courage contre un ennemi superbe et puissant, chacun des treize États lit tranquillement sa constitution, et nomma de sages députés qui se réunirent en congrès. Partout les assemblées furent pacifiques , les délibérations mûres et sages. Un lien commun rendit la confédération puissante, et la législation particulière de chaque État garantit sa liberté locale.
Peu de changements s'introduisirent dans les lois civiles et dans les mœurs; le gouvernement seul fut changé. Un président élu pour peu d'années , sans gardes, sans privilèges, soumis à la justice comme tous les citoyens et responsable comme les ministres qu'il nommait, exerça le pouvoir exécutif, mais seulement pour les objets relatifs à la politique extérieure, au commère maritime et à la défense générale des républiques fédérées. Son autorité, bornée à peu d'années , était surveiHée par un sénat qt par une chambre de députés représentant les treize États qui les avaient élus. Ainsi tout ce que peuvent exiger l'ordre public, la complète liberté et la sûreté de la confédération, se trouva établi par une merveilleuse prudence qui prévoyait et réglait même d'avance le mode des changements que le temps et l'expérience pourraient forcer de faire à la constitution.
Enfin , au grand étonnement de toutes les nations , et même des sages de chaque pays , on vit s'élever, dans cette Amérique naguère si peu connue, un phénomène, un édifice politique dont les plus ingénieuses utopies n'avaient point encore donné d'idées. Le seul danger qui pourrait menacer dans l'avenir cette heureuse république, formée alors par trois mil-
lions d'habitants et qui compte aujourd'hui dix millions de citoyens, c'est l'excessive richesse que son commerce lui promet et le luxe corrupteur qui peut en être la suite.
Au moment où nous quittions le camp de Crampout, M. le comte de Rochambeau marchait à la tête de nos colonnes , entouré de son brillant état-major. Un Américain s'approche de lui, lui met doucement la main sur l'épaule, en lui montrant un papier qu'd tenait, et lui dit : « Au nom de la loi, « vous êtes mon prisonnier ! » Plusieurs jeunes officiers s'indignaient de cette audace; mais le général, leur faisant signe de se contenir dit en souriant à l'Américain : « Emmenez* « moi, si vous le pouvez. — ÎS'on, lui répond l'Américain; « j'ai rempli mon devoir, et Votre Excellence peut continuer sa « route si elle veut s'opposer à la justice; je ne demande « alors qu'à me retirer librement. Des soldats de la brigade « de Soissonnais ont brûlé plusieurs arbres pour allumer leurs « feux. Le propriétaire de ce bois réclame une indemnité ; il « a obtenu contre vous un décret, et je viens de l'exécuter. »
A ces paroles, qu'un aide de camp du général traduisit, M. de Rochambeau, appelant M. de Villcmanzy, aujourd'hui pair de France , alors intendant de l'armée , le prit pour caution et lui ordonna de terminer cette affaire en payant ce qui serait convenable, si l'indemnité qu'il avait déjà offerte n'était pas jugée suffisante.
L'Américain se retira ; le général et son armée , arrêtés ainsi par un huissier, continuèrent leur marche , et un jugement arbitral fixa à deux mille francs , c'est-à-dire à un taux au-dessous de celui proposé par le général, l'indemnité que l'injuste propriétaire prétendait élever jusqu'à quinze mille. Celui-ci même se vit condamne aux dépens.
Enfin le moment de notre départ arriva. Toute incertitude a l'égard du général Clinton ayant cessé, et M. de Vaudreuil ayant écrit que son escadre (Hait prête à nous recevoir, M. de Rochambeau , avec le chevalier de Chastcllux et une partie de
son état-maj >r, se sépara de nous après avoir remis le commandement de l'armée au baron de Vioménil , qui no.us donna l'ordre de lever le camp de Providence le Pr décembre, et de nous mettre en marche pour Boston.
Le comte Bozon de Talleyrand-Périgord , frère du prince de Talleyrand, et très-jeune alors, était aide de camp de M. de Chastellux , qui voulait le ramener en France , parce que ses parents le lui avaient confié , et qu'il ne voulait pas , en changeant sa destination, se rendre responsable, à leur égard, des accidents et des chances de la guerre. Bozon était justement désolé de n'avoir fait ainsi , pour son début militaire , qu'une courte apparition à l'armée. Il supplia vainement tous nos généraux de le prendre avec eux, et dans son désespoir il vint me trouver ; je le plaignis , mais sans vouloir lui donner d'avis. « Ce n'est point un conseil que je viens vous demander, me dit-il , c'est du secret et du secours ; ma résolution est prise, je ne suivrai point M. de Chastellux en France. On i ne veut m'emmeuer ni comme officier ni comme aide de camp; eh bien ! je me fais soldat, je vous choisis pour chef; la grâce que je vous demande est de me donner un uniforme et de me cacher dans les rangs de votre régiment. » La résolution de ce preux de dix-huit ans me plut. M. de Saint-Maime , mon colonel commandant, était parti pour Boston et me laissait le commandement du corps. Je donnai à Bozon un de mes uniformes , des épaulettes de laine , un bonnet de grenadier et le nom de Fa-de-bon-cœur.
Cependant, an moment où M. de Rochambeau s'éloignait de nous , je lui avouai confidentiellement ce que j'avais fait, Il me dit que , ne devant pas , comme général , nous approuver, il garderait le silence et fermerait les yeux sur une démarche qui lui paraissait, comme soldat, noble et louable. Ainsi Bozon, ou plutôt fra-de-bon-cœur, grenadier volontaire , se mit en route le sac sur le dos et le fusil sur l'épaule. La rigueur du froid rendit notre marche pénible. J'étais de
plus obligé à une stricte surveillance le jour et la nuit. La perspective du bonheur que la liberté offrait aux soldats dans <v pays avait inspiré à un grand nombre d'entre eux le désir de quitter leurs drapeaux et de rester en Amérique. Aussi dans plusieurs corps la désertion fut assez nombreuse ; mais , grâce a la fortune et à notre vigilance , le régiment de Soissonnais perdit peu d'hommes.
Avant d'entrer dans Boston , nos troupes firent en plein champ une si prompte et si belle toilette qu'il eût été impossible de croire que cette armée , venant de Yorktown , avait parcouru plusieurs centaines de lieues et supporté toutes les intempéries d'un automne pluvieux et d'un hiver précoce.
Jamais on ne vit, dans aucune revue de parade, des troupes mieux tenues, plus propres et plus brillantes. Une grande partie de la population de la ville venait au-devant de nous. Les dames se tenaient aux fenêtres et nous saluaient par de vifs applaudissements. IVotre séjour fut marqué par des fêtes continuelles, par des festins, par des bals qui ne laissaient pas un jour vide; on y voyait éclater, avec sincérité, les sentiments opposés, de joie pour le triomphe des armées alliées, et de tristesse causée par notre départ.
A la première revue , nos généraux remarquèrent facilement Bozon sous le bonnet de l'a-de-bon-cœur et feignirent de ne pas le reconnaître ; mais bientôt on ne parla dans toute la ville que du zèle belliqueux de mon jeune soldat, et Va-de-bon- cœur eut l'honneur d'être invité à tous les repas s^ lennels que les magistrats , que les autorités de Boston donnèrent aux généraux et aux officiers supérieurs de l'armée. Enfin on décida que, pendant toute cette campagne, Bozon ne me quitterait pas , et ferait près de moi le service d'un aide de camp , jusqu'au moment où l'un de nos généraux pourrait le prendre en cette qualité avec lui.
J'étais logé à l'extrémité de la ville , dans uue jolie maison appartenant au capitaine Philipps. Cet officier, violemment
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maltraité par les Anglais, croyait apparemment qu'une manière de Se venger d'eux était d'accueillir parfaitement un Français. J'y fus reçu comme un membre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.
La flotte de M. de Vaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-viugts canons , de sept de soixante-quatorze , et de deux frégates de trente-deux. Leurs noms étaient le Triomphant , la Couronne, le Duc de Bourgogne , l'Hercule, le Souverain, le Neptune, la Bourgogne , le Northumberland, le Brave, le Citoyen, l'Amazone et la Néréide.
Je m'embarquai à bord du Souverain , dont le capitaine se nommait le commandeur de Glandevez , officier respectable par son âge, son habileté et sa bravoure. Un esprit orné , une piété douce, un caractère calme ot bienveillant le faisaient généralement aimer par ses chefs , par ses égaux et par ses inférieurs
Nous étions quarantesleux officiers sur ce vaisseau ; mais , comme je m'y trouvais le seul qui fut colonel , j'eus l'avantage d'être logé dans la chambre du conseil , d'avoir un lit commode et l'espace nécessaire pour travailler.
Le fidèle. Bozon avait un hamac près de moi , et un sort favorable plaça sur le même bâtiment deux de mes intimes amis , Alexandre de Lameth et M. Linch , officier de l'état major.
Le 24 décembre nous mîmes à la voile. C'était avec le cœur serré que je m'éloignais de cette Amérique du Nord.
Je ne puis mieux rendre l'impression que j'éprouvais qu'en citant les paroles d'une lettre que j'écrivais au moment où je quittai cette terre fortunée. « Je vais , disais-je , mettre « à la voile aujourd'hui; je m'éloigne avec un regret infini « d'un pays où l'on est , sans obstacle et sans inconvénient, « ce qu'on devrait être partout , sincère et libre. Les intérêts « privés s'y trouvent tous confondus dans l'intérêt général ; « on y vit pour soi ; on y est vêtu selon sa commodité , et non
« selon la mode. On y pense , on y dit , on y fait ce qu'on veut ; « rien n'y forée de suivre les caprices de la fortune ou du pou- « voir. La loi protège votre volonté contre toutes les autres. « Rien ne vous oblige d'y être ni faux , ni bas , ni flatteur. On « peut s'y montrer, à son gré , simple , original , solitaire , « répandu dans les sociétés. On peut y vivre en voyageur, « en politique , en littérateur, en marcband. On ne gêne point « vos occupations , on ne tourmente point votre oisiveté. Per- « sonne ne se choque de la singularité de vos manières ou de vos « goûts; on n'y connaît de joug que celui d'un petit nombre de « lois justes et égales pour tout le monde. Dès qu'où y respecte a ces lois et les mœurs, on vit heureux, honoré , tranquille , « tandis qu'en d'autres pays le moyen de se mettre à la mode , « ou de faire fortune , est souvent de braver ces mœurs et ces <■ lois. Enfin je n'ai vu partout , dans cet Eldorado politique , « que confiance publique, hospitalité franche et naïve cordialité. « Les filles y sont doucement coquettes pour trouver des maris, « les femmes y sont sages pour conserver les leurs, et le désordre « dont on rit à Paris sous le nom de galanterie fait frémir ici « sous le nom d'adultère.
« Au milieu des orages d'une guerre civile, les Américains « soupçonnent si peu les hommes d'une immoralité dont ils « ne se font pas d'idée que , dans leurs petites maisons isolées, « au milieu d'immenses forêts , leurs portes ignorent les ver- « roux et ne se ferment que par des loquets. Les étrangers « qu'ils logent , ainsi que leurs valets , trouvent leurs armoires « et leurs commodes ouvertes , quoique remplies de leur « argent et de leurs effets. Loin de soupçonner qu'on puisse a violer les droits de l'hospitalité, ils laissent leurs hôtes se « promener seuls des journées entières avec leurs filles de seize « ans, dont la pudeur est la seule défense, et dont la familia- « rite naïve, attestant l'innocence, se fait respecter par les « cœurs les plus corrompus. On me dira peut-être que l'Amé- « rique ne gardera pas toujours des vertus si simples et des