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.< mœurs si pures; mais, ne les gardât-elle qu'un siècle, « n'est-ce donc rien qu'un siècle de bonheur ! »
Séparés de notre flotte par un coup de vent, nos capitaines ouvrirent les paquets qu'ils ne devaient décacheter qu'en cas de séparation. On y apprit que le port de Porto- Cabello, sur la côte de Caracas , et qui se trouvait au vent à nous à trente lieues de distance , était le lieu de notre destination.
Là nous devions attendre le comte d'Estaing, qui devait venir de Cadix avec une armée navale française , et l'amiral espagnol don Solano , qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction faite, les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.
Le rendez-vous était on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais, qui nous attendaient à Saint-Domingue; mais ce rendez- vous mystérieux l'était trop pour nous : car, par une négligence inconcevable, aucun de nos capitaines n'avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages , et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porto-Cabello.
Cependant un pilote du Souverain possédait par hasard une vieille carte imparfaite , mais qui nous fut d'un grand secours.
Le continent méridional de l'Amérique offre aux voyageurs qui y abordent un aspect bien différent de celui que présentent les côtes du continent du nord. En approchant de la Delaware je voyais un rivage uni , plat ; de loin les arbres semblaient sortir de la mer, et , en descendant à terre , la température , les végétaux , la culture , la construction des maisons , le costume, les mœurs des habitants , l'activité des cultivateurs , l'industrie des commerçants , la beauté des chemins , l'élégance des villes et la propreté des villages , pouvaient faire croire qu'on n'était pas sorti d'Europe et qu'on se trouvait au milieu d'une province d'Angleterre.
En abordant , au contraire , le continent méridional , les regards sont frappés d'un tout autre spectacle; à une très-
grande distance on voit la terre , mais pour l'apercevoir il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordillères, les gigantesques montagnes de Sainte-Marthe , de Valence, de Caracas , ont à peu près une demi-lieue de hauteur.
Ces rocs sourcilleux , ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent pour en défendre l'approche contre l'avarice européenne et pour lui cacher ses inépuisables mines d'or, d'argent et de diamant , funestes trésors qui excitèrent la cupidité de tant d'aventuriers , la rivalité de tant de puissances , et qui firent de l'Amérique un théâtre sanglant , où des peuples entiers , moissonnés , devinrent les victimes d'une farouche hypocrisie.
Là le fanatisme et la soif de l'or tuaient pour convertir, ravageaient pour s'enrichir, dépeuplaient pour dominer, et , l'Évangile d'un Dieu de paix à la main , allumaient partout des bûchers sur lesquels, malgré les vertueux efforts de Las Casas, on immola, comme au temps des faux dieux, une foule de victimes humaines.
Les révolutions de l'antiquité ne furent que des jeux en comparaison des révolutions qui renversèrent l'empire pacifique des Incas; dans celle-ci des peuples entiers périrent et disparurent.
Plus on approche des côtes de ce continent, plus la masse sombre de ces hautes montagnes semble répandre ses ombres sur la mer et des pensées mélancoliques dans l'âme. Leurs enfoncements surtout , c'est-à-dire leurs golfes , présentent à l'œil un espace si noir que l'on croirait, en y entrant, pénétrer dans le royaume des mânes ; aussi jamais aucun nom ne fut plus justement appliqué que celui du golfe Triste que l'on donne au golfe de Porto-Cabello.
Ce ne fut qu'au moment où nous touchâmes presque à la côte que nous vîmes le rivage et ces montagnes s'éclaircir peu à peu, et que nous pûmes distinguer des arbres, des champs, des
chemins et des maisons , enfin tout ce qui annonce une terre habitée.
Le port où nous entrâmes est vaste , sûr, commode ; les vaisseaux y mouillent tout près du rivage. On nous avertit de nous méGer des poissons qu'on peut y pêcher en grande quantité, parce qu'il existe des fonds de cuivre qui rendent la chair de ces poissons souvent dangereuse.
Les grands avantages que ce port et sa rade offraient au commerce ont pu seuls déterminer les Espagnols à y fonder un établissement ; car près de Porto-Cabello se trouvent des marais salants dont les vapeurs pestilentielles sont continuellement portées sur la ville par le vent qui , dans ces parages , vient constamment de l'est ; aussi ces vapeurs , échauffées par la réverbération des montagnes situées à dix degrés de la ligne et par un ardent soleil que ne tempère aucun nuage , rendent ce rivage encore plus meurtrier que celui de Cayenne.
Peu de personnes osent affronter ce danger et fixer leur habitation à Porto-Cabello , dont la population se renouvelle tous les sept ans. Les habitants de la plaine n'y viennent que pour des affaires de commerce et y font peu de séjour. Plusieurs y meurent promptement ; les autres, pour la plupart , retournent chez eux avec la fièvre. Les mois de juin , juillet , août et septembre , sont ceux où la mortalité est la plus fréquente ; les maladies alors y sont violentes , accompagnées de bubons , et prennent un caractère vraiment pestilentiel.
Cependant la nature ne demanderait à l'homme que quelques travaux pour lui offrir sans danger, sur ce rivage , d'inépuisables richesses ; hors des marais la terre est d'une rare et merveilleuse fécondité ; on y cultive avec succès et sans peine l'indigo, le cacao, le coton, le maïs ; les arbres y portent d'excellents fruits ; le bananier , l'oranger y croissent d'eux-mêmes , ainsi que les ananas et les patates , de sorte qu'en desséchant les marais Porto-Cabello deviendrait le centre de l'un des plus beaux et des plus riches établissements du monde.
Cette ville est située sur le bord d'une petite rivière dont l'eau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et trèsmal bâties, s'élèvent eu amphithéâtre par une pente douce jusqu'au pied d'une montagne très-escarpée.
Nous étions tous forts attristés en nous voyant arrêtés sur ces cotes à demi barbares. La chaleur insupportable du climat, Pair infect que nous respirions , la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait, enfin la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habitants nous auraient fait regarder ce séjour comme une véritable prison ; heureusement cet exil fut adouci par les soins d'un Espagnol du plus grand mérite , le colonel don Pedro de Nava , vice-gouverneur de la province de Caracas.
Il s'était rendu exprès à Porto-Cabello pour nous recevoir, et sou obligeante activité pourvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de l'armée. Il était secondé par un administrateur intelligent; aussi, malgré la longueur des distances, la difficulté des communications et la privation de presque tous les moyens de transport , dans un pays où l'on ne connaissait de voitures que des mulets et de routes que des ravins , tout arriva à temps , et jamais nos marins et nos soldats ne se virent plus complètement approvisionnés de tout ce qui pouvait leur être nécessaire.
Indépendamment de ces généreux procédés , don Pedro de Nava nous ouvrit sa maison, dont il faisait avec noblesse les honneurs; il était instruit, prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sa nation ; ses opinions étaient tolérantes, ses pensées justes, ses sentiments élevés. Il gémissait de l'état déplorable de cette partie du monde, que la nature avait créée riche, mais que l'ignorance, l'arbitraire et l'Inquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.
Un homme comme Pedro de Nava, s'il eût été le maître, aurait rendu ces magnifiques provinces aussi heureuses, aussi
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peuplées et plus opulentes que les États-Unis; mais il ne pouvait qu'obéir, et la prison ou le supplice serait devenu pour lui Tunique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir cette civilisation portée au plus haut degré dans le Nord, et nous la retrouvions dans son enfance au milieu d'une contrée conquise, et possédée depuis près de trois siècles par l'Espagne.
Malgré les prévenances et les attentions obligeantes de don Pedro de Nava, nous voyions avec chagrin notre séjour se prolonger dans ce triste lieu , où la santé ne trouvait pas de préservatif contre la contagion , ni l'esprit contre l'ennui ; car la chaleur excessive permettait rarement de se livrer aux exercices ou à l'étude.
Je ne sortais qu'à six heures du matin pour aller dans les bois, avec l'espoir de tuer quelques chats-tigres; mais j'en vis peu et de loin. En revanche je tuai plusieurs serpents, quelques singes, et un grand nombre de perruches et de perroquets.
On m'avait donné un singe singulier ; il était de la plus haute espèce; sa taille s'élevait à cinq pieds environ; son poil brun tirait sur le rouge , et cette couleur était encore plus remarquable par le contraste d'une épaisse barbe noire qui descendait sur sa poitrine. Je croyais le ramener en France , mais il fut impossible de l'apprivoiser : cet animal, attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu'il faillit dévorer un de mes gens qui lui apportait à manger. Bozon et moi nous nous vîmes forcés de le tuer à coups de pistolet.
Dès neuf heures j'étais obligé de rentrer. L'excessive chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos ; les soirées seules invitaient à sortir par une fraîcheur attrayante, mais pernicieuse; car elle était jointe à une forte humidité, principale cause des maux qui font périr dans la zone torride tant d'Européens.
Nous attendions à Porto-Cabello, avec une vive impatience ,
l'armée navale de M. d'Estaing, qui devait sortir de Cadix, et don Solano, que nous avions cru prêt à mettre a la voile de la Havane ; mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de l'un ni de l'autre.
Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendezvous mystérieux , car il était généralement peu connu ; aussi les Anglais, après nous avoir vus leur échapper en passant entre leurs flottes, près de Porto-Rico et de Saint-Domingue, furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus et dans quelle baie du continent nous étions mouillés.
Cependant les maladies commençaient à se répandre parmi nos troupes; quelques ofGciers et un assez grand nombre de soldats succombèrent à ce fléau destructeur. Notre général, le baron de Yioménil, fut atteint de la fièvre, et ses jambes étaient couvertes de bubons. Champcenetz et Alexandre de Lameth payèrent un tribut à ce redoutable climat.
A mon tour je fus atteint par une fièvre violente. Comme je n'avais pas une grande confiance dans les remèdes de nos chirurgiens d'Europe, dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente, je tentai de me guérir moi-même ; je me mis jusqu'au cou dans un tonneau rempli d'eau fraîche, et j'y restai quelques heures. Cette témérité me réussit; ma lièvre chaude disparut.
Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro, nous conseilla de franchir les montagnes, de chercher dans la plaine un air plus pur, et de profiter de notre inaction pour aller à Caracas , belle et riche ville, capitale de cette province. « Je ne vous engage point, me dit-il en souriant, à demander « au gouverneur général la permission de faire ce voyage; il « éprouverait presque un égal embarras pour vous la refuser « ou pour vous l'accorder ; sa réponse pourrait se faire atten- <" dre. Le cabinet espagnol n'aime point que les étrangers con- « naissent l'intérieur de ce pays. Partez donc sans ces forma- « lités. Le gouverneur est un homme très-aimable ; il vous
« accueillera bien , et les habitants ainsi que les dames deCa- « racas vous recevront avec enthousiasme. »
Nous profitâmes de cet avis. Alexandre de Lameth fut le plus expéditif et le plus audacieux; au lieu de prendre la route connue de Valence ou de se rendre à la G navra par mer, il traversa, de l'ouest à l'est, le milieu des montagnes, par des sentiers presque impraticable, en bravant des dangers de tout genre que peu d'habitants du pays osaient même affronter.
La ville de Valence est située dans une plaine unie, agréable et fertile; des brises assez régulières y rendent supportable une excessive chaleur. On comptait à peu près douze mille habitants dans Valence. Elle avait une garnison de cinq cents hommes ; un évêque, un gouverneur y résidaient ; on y voyait une grande quantité de couvents, une foule de moines, presque point de commerce, des rues malpropres, des maisons mal bâties et de magnifiques églises. Les habitants étaient généralement pauvres ; les prélats , les chanoines et les couvents trèsriches.
C'est pour sortir d'un tel état de choses que les peuples, après d'inutiles plaintes et réclamations, se sont armés, et que la révolution a éclaté.
Nous fîmes peu de séjour à Valence. L'évêque nous évita , nous croyant, je pense, hérétiques. Le gouverneur nous fit un accueil cérémonieux, mais froid ; les habitants se montraient tristes et taciturnes. Rien donc n'excitant notre intérêt ou notre curiosité, nous continuâmes notre route.
A l'aide d'un interprète je demandai à l'Indien chez lequel je logeais dans Guacara pourquoi, près de son village, on ne voyait d'autre culture que quelques plants de maïs. » A quoi « nous servirait, me répondit-il, de travailler ? Une cabane « de troncs d'arbres et de feuilles de bananier nous suffisent « pour maison, meubles et lits. La chaleur nous rend tout vê- « tement inutile; la terre nous offre en abondance des fruits « et du gibier. Si nous cultivions les champs, nous ne saurions
« à qui vendre leurs produits. Cepeudaut le gouvernement es- « pagnol nous imposerait alors un tribut, et, comme nous ne « pourrions le payer, ou nous condamnerait à travailler aux « mines ou à pécher l'or dans les rivières. »
Le prince de Broglie, à son retour, me dit que, dans un bourg plus considérable, nommé Cumana, et où je ne m'arrêtai point, il avait causé par interprète avec le cacique ou le chef des Indiens libres de cette province. Ils y vivent, disait-il, absolument suivant leurs anciens usages , gouvernés par leur propre chef, dont l'autorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différends.
Ce cacique prétendait que, pendant quelque temps, le gouvernement espagnol lui avait marqué beaucoup de considération, mais que, depuis, il avait perdu son crédit, et que , malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sur les terres accordées à ses sujets, de sorte que la population de ces pauvres indigènes diminuait graduellement. Il est probable, d'après ces faits, que les restes de cette population, qui s'éclaircissait déjà il y a quarante ans, se seront depuis totalement éteints, ou qu'elle aura fui de ce séjour d'oppression.
Tsous continuâmes à marcher tantôt dans des solitudes et des forêts qui rappelaient l'époque de la découverte de l'Amérique, tantôt dans des plaines où quelques habitations et des champs cultivés indiquaient une civilisation commencée. Nous arrivâmes à Maracay, petite ville assez jolie. Ses habitants nous firent un accueil gracieux, et un capitaine de milices, nommé don Félix, nous donna un très-bon souper où assistèrent plusieurs femmes d'une beauté remarquable.
Don Félix, lieutenant de roi à Maracay, était un homme instruit, aimable; il parlait bien français; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injuste et oppressive de l'administration; il s'emporta surtout contre l'avarice, la fiscalité et la dureté de l'inteudaut de la province.
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« Cet homme, disait-il, prive le commerce de tout débouché, « l'agriculture de toute activité, les propriétaires de toute sé- « curité; les emplois ne sont donnés qu'à des Espagnols; les « créoles sont vexés, ruinés. Aussi, croyez- moi, la fcrmen- « tation sourde qui existe partout ne tardera pas à se mani- « fester. II ne faut qu'un homme de caractère, qu'un chef, « pour qu'elle éclate , et je prévois que mon pays sera iné- « vitablement en proie à toutes les calamités d'une guerre ci- « vile. Il y a peu d'années, un cacique, Tupac-Amarou, de la « race des Incas, s'est révolté ; il avait armé vingt mille hommes « dans le Pérou. On eut beaucoup de peine à étouffer cette << insurrection. Dans plusieurs autres lieux on assure qu'il existe « des troubles que fomentent déjà des créoles ; mais l'autorité « empêche la circulation de toute nouvelle alarmante. »
Nous quittâmes avec regret un hôte dont l'entretien était aussi intéressant qu'instructif, et nous nous mîmes en route pour Vittoria. A quelque distance de Maracay on voit le lac de Valence , l'un des plus pittoresques peut-être qui existent dans le monde, quoiqu'il soit bien moins grand que le lac de Maracaïbo. Le long de ses rivages on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations. Je suis persuadé qu'un jour, sous l'égide d'une liberté protectrice , ce lac et ses bords deviendront une des merveilles de cet hémisphère.
Nous traversions le canton le plus fertile de la province ; nulle autre part nous n'avions vu un si grand nombre d'habitations, de cafeieries et de plantations de cacao ou d'indigo. Dans les intervalles assez grands qui les séparaient, nous marchions , à l'abri du soleil , sous des bois un peu sauvages , mais qui nous charmaient par la variété des arbres , la vivacité des couleurs de leurs fruits , le parfum que répandaient leurs fleurs, et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieux était arrosé par une petite rivière tellement serpentante que nous fumes obligés de la traverser sept ou huit fois.
Au milieu do la journée, dans le plus fort de la chaleur, nous passâmes près d'une maison isolée , entourée de plantations de divers genres et cultivées avec soiu. Je ne fus pas peu surpris lorsqu'un homme qui se tenait sur le pas de la porte de cette maison nous invita poliment et en très-bon français à y entrer.
Comment s'attendre à trouver là un compatriote ? C'en était un rependant ; né à Bayonne , il s'était embarqué sur un vaisseau marchand qui avait péri sur la côte de Caracas. Ayant sauvé son argent et quelques effets, il avait voulu voyager dans l'intérieur de ces provinces.
Arrivé dans le lieu où nous nous trouvions, il était devenu épris d'une fdle indienne et s'était marié avec elle. Se faisant agriculteur, maçon, architecte, il s'était créé une jolie habitation , une nombreuse famille , et , par souvenir des habitudes de son pays et de la profession de son père, il avait mis une enseigne à sa maison et se disait aubergiste , quoiqu'il ne vit peut-être pas quatre voyageurs par an lui demander l'hospitalité.
Ayant fait ainsi un assez bon dîner à la française et ne pouvant tirer que peu de parti de l'entretien de notre hôte , dont l'esprit avait pris toute l'indolence des indigènes , nous remontâmes sur nos mules, et nous arrivâmes le soir à Vittoria , l'une des plus jolies villes de ces contrées, et qui est distante de Maracay d'environ douze lieues. Trois mille habitants composaient sa population; on y voyait régner une activité de commerce trèsrare alors dans cette partie du monde.
Le lieutenant de roi qui commandait dans cette ville s'appelait M. Prudon. Comme il aimait beaucoup à causer et en trouvait peu l'occasion , notre apparition fut une fête pour lui, aussi nous fit-il avec beaucoup d'obligeance les honneurs de sa ville.
Son instruction était assez étendue, son humeur confiante son caractère assez frondeur. En quelques heures il nous apprit
plus de chose sur la situation de son pays qu'un long voyage n'aurait pu nous en faire connaître.
Son humeur faisait un parfait contraste avec celle de don Félix , que nous venions de quitter; celui-ci gémissait , comme Heraclite , des ténèbres répandues par l'Inquisition , de l'oppression sous laquelle languissait sa patrie , et des orages futurs qui la menaçaient; M. Prudon, au contraire, en vrai Démocrite, se moquait de la superstition , tournait en ridicule l'ineptie des gouvernants , et nous assurait en riant qu'une révolution pareille à celle des États-Unis était prochaine et inévitable.
Ayant séjourné vingt-quatre heures à Vittoria , nous en partîmes pour nous rendre à Caracas, qui en est éloigné de quatorze lieues. Tsous fîmes cette route en deux jours. Ou devrait croire qu'en approchant de la capitale d'un pays , on y trouvera à chaque pas la nature embellie par l'art , qu'on y verra plus d'habitations , plus de culture , plus de commerce , enfin plus de vie et de civilisation; nous éprouvâmes tout le contraire.
Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo , en café, etc., et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup plus escarpées et dans des forêts bien plus sauvages que celles qu'il nous avait fallu franchir pour arriver de Porto-Cabello à Valence. La route était seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse.
Dans les vallons nous succombions sous le poids de la chaleur; élevés sur les monts nous éprouvions un froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. La nuit, c'était une telle humidité qu'en tordant nos couvertures elles répandaient de l'eau en abondance. Ces montagnes sont de très-peu moins hautes que les imposantes Cordillères, dont elies sont une branche.
Pendant les ténèbres on se sentait attristé par les hurlements des tigres, des lions, et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçants d'une foule innombrables d'aras , de
perroquets et de perruches , qui saluaient le soleil et lui rendaient sauvagement hommage par les concerts les plus discordants .
Pendant notre route nous fûmes étonnés d'entendre les cris féroces d'un animal qui semblait s'approcher rapidement de nous Notre guide nous dit avec effroi que c'était un tigre ; alors, malgré ses conseils , nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit.
Désoteux, qui seul avait des pistolets, entra dans le fourré; l'animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu'il manqua.
Je ne fis pas d'autre rencontre dans ces forêts que celle d'un serpeut énorme de l'espèce des boas; il dormait au soleil sur des broussailles. Je l'avais pris d'abord pour un énorme tronc d'arbre renversé : et je ne pus me défendre d'un soudain tressaillement lorsque , au moment où ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montrant une tète hideuse , et s'éloigna de moi avec rapidité , en poussant un affreux sifflement.
Il y a encore une autre espèce d'animaux dans ce pays dont l'aspect est horrible : ce sont de gigantesques chauves-souris , plus larges qu'un chapeau espagnol , et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres masques de nos diables de l'Opéra. On les nomme vampires, et le vulgaire croit que, lorsqu'elles trouvent un homme endormi , elles sucent tout son sang avec tant d'adresse qu'elles ne le réveillent pas.
Après une journée des plus fatigantes, étant loin de toute habitation, nous demandâmes asile à une veille femme indienne, qui nous conduisit dans sa case , vraie demeure de sauvage ou de sorcière. Cette femme s'efforça de nous traiter de sou mieux; mais elle nous présenta des perroquets cuits dans un mauvais chocolat, et d'autres mets si dégoûtants que ne nous pûmes vaincre notre répugnance .
Apres avoir mal dormi, comme gens qui ont l'estomac
creux, nous reprîmes notre chemin. Il nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommée San-Pedro , redescendre dans une profonde vallée , et passer à gué plusieurs torrents ; enliu , ayant gravi une dernière montagne , nous descendîmes par une douce pente dans la délicieuse vallée de Caracas.
Cette vallée, défendue des vents ardents du midi par de hautes montagnes, est ouverte à celui de l'est, qui y apporte une douce fraîcheur. Rarement le thermomètre y monte au delà de vingt-quatre degrés, et souvent on l'y voit au-dessous de vingt.
Aussi , dans ce lieu charmant , les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse On y recueille toutes les productions de la zone torride et l'on peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au nord des champs où naissent l'indigotier, la canne à sucre , l'oranger et le citronnier, on trouve dans quelques jardins du blé , des poiriers et des pommiers.
Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide , qui rend les prés toujours frais , les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une foule de colibris qui réfléchissent sur leur joli plumage toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent.
Un grand nombre de maisons élégantes sont éparses ou groupées au milieu de ces prairies ; leurs clos , dont la culture est soignée, sont entourés de haies odoriférantes. Là on respire un air pur, embaumé ; là il semble que l'existence prend une nouvelle activité pour nous faire jouir des plus douces sensations de la vie. Enfin, si on n'y rencontrait pas des moines inquisiteurs , des alguazils farouches , quelques tigres , et des employés d'un intendant général avide , j'aurais presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre , et que , par une obligeante distraction , l'ange qui défend sa porte avec une épée flamboyante nous en avait permis l'entrée. .
La ville de Caracas s'offrit à nos yeux avec assez de majesté pour terminer noblement ce tableau ; elle nous parut grande ,
propre, élégante et bien bâtie. Je crois qu'on évaluait sa population alors à vingt mille habitants; mais on assure que, depuis, un désastreux tremblement de terre et les fureurs des guerres civiles ont fait disparaître cette prospérité, qu'une sage liberté et une administration éclairée pourront seules faire renaître.
Désoteux y était arrivé avant nous; plusieurs ofliciers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait , et la courtoisie espagnole fit à notre petite cavalcade une trèsgalante réception. Chacun s'empressait à l'envi de nous offrir sa maison ; les dames , ouvrant leurs jalousies , nous saluaient de leurs balcons ; enlin nous étions accueillis comme les romanciers prétendent qu'on accueillait autrefois les paladins dans les châteaux où ils venaient se reposer de leurs courses aventureuses.
Le gouverneur général de la province , don Fernand Gonzalez , ayant su que j'étais le fils du ministre de la guerre du roi de France , eut la bonté de me donner un logement dans son palais , et , pendant notre séjour, il y reçut le matin et le soir tous nos compagnos d'armes avec la plus grande urbanité et une magnificence vraiment castillane.
Ce gouverneur me présenta dans les sociétés les plus distinguées de la ville; nous y vîmes des hommes un peu trop graves et taciturnes , mais , en revanche , une grande quantité de dames aussi remarquables par la beauté de leurs traits , par la richesse de leur parure, par l'élégance de leurs manières et par leurs talents pour la danse et pour la musique , que par la vivacité d'une coquetterie qui savait très-bien allier la gaieté à la décence.
Mes compagnons de voyage se sont rappelé longtemps les charmes de Belina Aristeguitta et de ses sœurs Panscbitta , Rossa, Thérésa. Quant à moi, je fus singulièrement frappé de la ressemblance extrême de l'une de ces dames, nommée Rapbaellita Erménégilde , avec la comtesse Jules de Polignac.
Le trop fameux général Miranda , que le général comte de
Valence accusa depuis de nous avoir fait perdre la bataille de Nerwinde, déjà presque gagnée par la vaillance de M. le duc de Chartres , aujourd'hui duc d'Orléans, était de la famille des Aristeguitta. Proscrit par le gouvernement espagnol, il lui chercha longtemps des ennemis dans toute l'Europe et entretenait d'intimes intelligences avec des Anglais qui l'aidaient à féconder en Amérique les germes d'une révolution.
Nous étions arrivés à Caracas à la fin du carnaval; aussi la semaine que nous y passâmes ne fut qu'une série continuelle de fêtes, de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode , dans cette ville , un jeu aussi plaisant que singulier ; cavaliers et dames , filles et garçons , jeunes et vieux , tous ne sortaient de chez eux, pendant les jours, gras, que les poches remplies d'anis, et dès qu'on se rencontrait on s'en lançait à l'envi des poignées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles, qui n'excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.
C'était sûrement la plus douce et la plus innocente des guerres; cependant, comme il n'en peut point exister sans événements un peu marquants, voici celui dont je fus témoin. Nous étions un jour invités à un grand diner chez le trésorier général; plusieurs révérends Pères inquisiteurs honoraient ce repas de leur présence , faisant fête aux vins et prenant de bonne grâce leur part à la gaieté des convives. Au dessert , madame la trésorière donne le signal du combat ; de tous côtés les anis volent : le rire éclate ; mais soudain l'un des inquisiteurs, poussant trop loin sa grosse gaieté et trouvant les anis trop légers, lance au milieu de ce frêle tourbillon une grosse amande.
Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval , qui , n'aimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries , riposte par un boulet de vingt-quatre, c'est-à-dire par une grosse orange , qui vient sans respect frapper le révérend Père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames si signent, les jeux cessent, le dîner finit; mais le révérend Père, affectant une gaieté que démentait sa physionomie, rassura
tout le monde en recommençant les jeux si gravement interrompus. Je crois que , si nous n'avions pas eu sur cette côte , dans un port voisin, cinq mille amis armés, le Père inquisiteur, moins indulgent, aurait fort bien pu offrir à Laval, pour quelque temps , un de ces logements sombres et frais dont il avait grand nombre à sa disposition.
Le gouverneur, don Fernand Gonzalez, se mêlait souvent à nos danses , à nos concerts , mais en conservant toujours sa dignité ; ses manières étaient fort nobles ; son esprit était cultivé, son caractère humain, affable et généreux. Accessible à tout le monde, il donnait audience à tous ceux qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté et y faisait droit , autant que cela lui était possible. Il connaissait parfaitement les vices de l'administration coloniale , et , si son autorité eût eu plus de latitude, tout aurait bientôt pris, dans ces provinces, une face nouvelle et prospère ; mais il ne lui était pas permis d'arrêter l'intendant dans ses opérations fiscales et de gêner l'Inquisition dans les mesures sévères qu'elle prenait pour éteindre toute lumière naissante et pour empêcher tout progrès en civilisation.
Je lui demandai si cette Inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu'on le disait. « TS'en doutez point , me répondit- « il. Pour vous en donner une idée, il vous suffira de savoir « que je suis obligé , par mes instructions , de prêter main-forte « à ce tribunal et de mettre à sa disposition les troupes que je « commande, toutes les fois que j'en suis requis , et sans qu'il « me soit permis de m'informer du motif ou de l'objet de « cette réquisition. Au reste, ce fameux tribunal, tant re- « douté, ne verse plus de sang comme autrefois; il châtie « même beaucoup moins qu'on ne le pense-, mais il menace « et il effraye, et, s'il ne fait pas beaucoup de mal, il empêche « au moins de faire beaucoup de bien. »
Dans la suite de ces entretiens le gouverneur m'apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait (rétro
délivrée d'un fléau terrible ; il régnait , de temps immémorial , sur ce continent , une maladie cruelle , contagieuse et réputée incurable ; on l'appelait la lèpre de Càrthayène. Dès qu'un individu était attaqué de ce mal horrible, qui couvrait la peau d'ulcères , détruisait le sens du tact et conduisait par des douleurs insupportables à une mort lente , tout le monde fuyait ce malheureux, chacun évitait avec horreur son approche. Toute pitié cessait pour lui ; l'amitié l'abandonnait : la terreur étouffait même la voix de la nature ; il n'avait d'asile que les léproseries , hôpitaux infects , où ses souffrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons d'infortune.
Don Fernand Gonzalez me dit que récemment , dans la province de Guatimala, une vieille négresse, chassée inhumainement d'une habitation , parce qu'elle était atteinte de la lèpre , ayant été rencontrée par une tribu sauvage dans les bois où elle errait, elle avait vu avec surprise ces hommes s'approcher d'elle sans crainte et l'emmener avec eux. Arrivée dans leurs cabanes , ils la traitèrent , la guérirent ; mais 'ils la retinrent en servitude , pour qu'elle n apprit point aux Européens le secret de sa guérison.
Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine , la pauvre négresse , s'étant échappée pendant le tumulte , avait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.
Son retour et sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure à un miracle ; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l'avaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines , un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard, disait-elle, était fort commun partout.
La nouvelle de cette aventure s'étant promptement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol , on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard que peu à peu les léproseries s'étaient vidées et que la contagion avait presque totalement disparu. Le gouverneur me fit voir deux
de ces lézards ; j'en mangeai même quelques morceaux ; sa propriété est , au bout de peu de jours, de donner des sueurs et des salivations si fortes qu'elles emportent le mal en peu de temps.
A mon retour en France je communiquai ce fait à plusieurs médecins , et , ce qui est pénible à dire , c'est qu'ils reçurent avec indifférence cet avis , et qu'ils négligèrent de prendre des informations sur un remède si efficace , et que le gouverneur assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats hydropiques.
Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant général don Joseph d'Avalos , vrai tyran de cette colonie ; il achetait , au nom du roi , toutes les marchandises venant d'Europe , en fixait le prix à son gré , et faisait confisquer toutes celles qu'on ne voulait pas vendre par son entremise ; il fixait de même, par un rigoureux tarif, les droits d'exportation des denrées coloniales , faisait payer dix pour cent pour l'entrée dans le port , indépendamment de cinq pour cent d'impôt sur la récolte. En outre , tout bâtiment chargé de cacao , allant en Espagne, était tenu de porter une certaine quantité defanëgues pour le compte du roi, ou, pour mieux dire, de l'intendant, qui faisait ainsi cet énorme gain sans aucun déboursé.
De tels moyens pour grossir rapidement sa fortune étaient odieux et pourtant concevables; mais ce qui ne l'est pas , c'est l'absurde fantaisie de cet intendant , qui défendait la culture du coton dans un pays où il vient presque naturellement. Par le même caprice , tandis que dans cette contrée les bœufs étaient si communs qu'un propriétaire , sans être très-riche , les comptait par milliers dans ses possessious , Joseph d'Avalos en défendait l'exportation sous les peines les plus sévères. Aussi cet intendant était parvenu à réunir toutes les opinions en une seule ; il n'y avait qu'une voix sur son compte : tout le monde le détestait.
Avant de quitter Caracas je voulus me donner la satïsfac-
tion de causer avec un des inquisiteurs , qui savait un peu le français et qui paraissait plus communicatif que ses confrères. Je lui parlai de l'état florissant dans lequel j'avais laissé les peuples de l'Amérique du l\ord. « Comment, lui dis-je, souf- « frez-vous que vos provinces , découvertes depuis si long- « temps , soient si Tort en arrière des colonies anglaises pour « la civilisation? Entre vos villes on trouve des déserts, les « animaux sauvages s'y multiplient plus tranquillement que « les hommes. La nature vous verse ici tous ses trésors; pour- « quoi les enfouir?
« — Vous m'avez répondu vous-même, reprit le moine, en « me citant les républiques américaines. Nos provinces nous « rapportent suffisamment de richesses et nous restent sou- « mises; si nous étions assez fous pour laisser ces richesses et « la population s'accroître, bientôt nos colonies nous échap- « peraieut et deviendraient indépendantes.
« — A merveille , lui répliquai-je avec indignation; il ne me « reste plus , mon révérend Père , qu'un seul conseil à vous « offrir, celui de faire tuer la moitié de tous les enfants qui « naîtront. Vous n'avez pas, je crois , d'autre moyen de « vaincre une nature qui tôt ou tard sera plus forte que vous. » Là , comme on le croira facilement , finit notre entretien.
Après avoir passé une semaine dans cette ville et dans cette vallée charmantes , pour lesquelles le Ciel s'est montré, si prodigue et l'administation si avare, l'imagination encore pleine des charmes des belles Espagnoles , du bruit de leurs castagnettes , du son de leurs guitares et des accents de leurs jolies voix , je partis pour me rendre au port de la Guayra , où je trouvai un canot de mon vaisseau le Souverain , qui était venu m'attendre et qui devait me conduire le long de la côte à Porto-Cabello.
Bozon et Champcenetz prirent le même parti, ainsi que Matthieu Dumas , qui avait obligeamment tracé pour moi le plan détaillé et très-curieux de notre route de Porto-Cabello à Caracas.
Le port de la Guayra et celui de Porto-Cabello étaient alors les deux seuls où il fût permis aux colons , par le terrible d'Avalos, de porter leurs denrées; niais les habitants échappaient à cette tyrannie en se rendant la nuit dans de petites anses où des contrebandiers de Curaçao les attendaient.
Ces contrebandiers étaient hollandais et bien armés ; l'intendant envoyait contre eux de petits bâtiments nommés bélandres et des soldats. C'était une petite guerre continuelle ; la ruse y triomphait de la force.
Ce commerce interlope fit la fortune de la colonie hollandaise de Curaçao et donna aux créoles du continent quelques moyens de soustraire une partie de leurs richesses à l'impitoyable avidité de don Joseph d'Avalos.
La rade de la Guayra est commode , sûre , et la ville est défendue par des forts très-bien construits ; la route de Caracas à cette ville est roide, escarpée , difficile, mais cependant beaucoup plus praticable que tous les autres chemins déjà suivis par nous dans ces montagnes.
Le canot où nous nous embarquâmes était suivi par un autre canot sur lequel étaient montés M. Linch, officier de notre état-major, et le comte Christiern de Deux-Ponts , colonel d'un régiment de quatre bataillons, qui portait son nom.
Un vent frais et favorable nous faisait espérer une courte navigation, lorsqu'à dix lieues de la Guayra nous aperçûmes une frégate qui venait sur nous. Rien ne nous faisait distinguer si elle était anglaise ou française; dans cette incertitude nous crûmes plus prudent d'éviter cette rencontre. Quoique la frégate nous hélât, nous serrâmes la côte de près, évitant avec soin les brisants, et nous fûmes ainsi bientôt hors de toute atteinte.
Le canot qui nous suivait ne nous imita point ; l'officier qui le commandait continua sa marche sans crainte , parce qu'il regardait la frégate comme amie ; il fut étrangement surpris lorsqu'un ou deux boulets, qui passèrent près du canot, iuvi-
lèrent impérieusement nos pauvres compagnons à se rendre à bord du bâtiment de guerre.
C'était une frégate anglaise, commandée par un jeune capitaine nommé Nelson, (fui depuis ne devint que trop célèbre par la destruction de notre armée navale sur la côte d'Egypte et par d'autres éclatantes victoires.
Mon ami Linch, dans ce moment critique, était fort inquiet, parce que la loi anglaise punit de mort tous ceux qui , étant nés en Angleterre, sont pris en portant les armes contre elle. Il pria donc très-instamment le comte de Deux-Ponts de ne rien laisser échapper qui pût apprendre aux officiers de la frégate, qu'il était né dans les îles Britanniques.
Nelson reçut ces deux officiers avec tant de politesse , les traita si bien et leur fit faire si bonne chère que, malgré leur chagrin, ils prirent assez promptement le parti de se résigner de bonne grâce à leur sort,
Or il arriva que, tenant table longtemps et trouvant le via bon, ils en goûtèrent un peu trop, espérant sans doute que ses fumées étourdiraient leur tristesse. Le remède produisit son effet; la conversation s'anima, la gaieté devint confiante.
Après divers propos, on parla de l'Angleterre et de Londres ; Nelson fit , je ne sais par quel hasard , une ou deux méprises sur quelques noms de rues et sur remplacement de quelques édifices; Linch voulu le redresser; on discuta , on disputa. Tout à coup Nelson dit à son interlocuteur, en le regardant avec une sorte de malice : « Ce qui m'étonne , Monsieur, c'est « que vous parlez anglais et que vous connaissez Londres tout <> aussi bien que moi;
« — - Rien n'est moins étonnant , s'écria le comte de Deux* « Ponts, un peu échauffe par le diner : car mon ami est né à Londres. » Linch frémit de tout son corps; mais Nelson ne parut point avoir entendu ces paroles indiscrètes , et il changea de conversation , continuant a l'aire à ses hôtes l'accueil le plus gracieux .
I»l COMTE DE SÉGUB. 247
Le lendemain , prenant à part ses deux prisonniers, il leur dit avec une rare obligeance : «Je conçois combien il est pénible « pour le colonel d'un régiment, pour un offieier de l'état- « major de l'armée française , de se voir, peut-être au moment « d'une expédition, prives de leur liberté par un hasard imprévu. « D'un autre côté , autant je me croirais honoré de vous avoir « faits prisonniers à la suite d'un combat, autant il est peu « flatteur pour mou amour^propre de m'être emparé d'un canot « et de deux officiers qui se promenaient. Voici donc la résolu- « tiou que j'ai prise. J'ai reçu l'ordre d'aller reconnaître , le plus « près possible , dans la rade de Porto-Cabello , votre escadre « qui y est mouillée ; je vais l'exécuter. Si l'on me donne chasse « et que ce soit le vaisseau la Couronne qu'on envoie à ma « poursuite, je vous emmène avec moi sans perdre de temps; « car ce vaisseau est si bon voilier que je ne pourrais lui échapper. « Tout autre m'inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, je vous « promets de laisser à votre disposition une petite bélandre es- « pagnole que j'ai prise récemment, ainsi que deux matelots "■ qui vous conduiront dans le port et vous rendront à vos dra- « peaux. »
En effet, étant entré peu de temps après dans la rade, comme on ne s'attendait pas à cette visite et qu'une partie des équipages et des officiers étaient à terre , Nelson eut tout le temps d'examiner et de compter à son gré les bâtiments de notre armée navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate la Cérês , que M. de Vaudreuil envoya à la poursuite du bâtiment ennemi , pût mettre à la voile.
Nelson tint sa parole; le comte de Deux-Ponts etLinch descendirent tranquillement sur l'esquif espagnol et nous rejoignirent, à notre grande surprise comme à leur grande joie.
A mon arrivée a Porto-Cabello, j'avais instruit nos généraux de la rencontre que nous axions faite (l'une frégate inconnue; dès que cette frégate parul à la vue du port, j'obtins la permission de mouler a bord de la Cérès, qui devait la poursuivre et
la combattre ; Alexandre de Lamcth et Bozon s'y embarquèrent aussi.
Mais, avant de parler de cette course , je ne veux pas quitter mon ami Lineh sans raconter uue anecdote qui donnera tout à la fois uue idée de sa bravoure singulière et de l'originalité de son caractère. Linch , après avoir fait la guerre dans l'Inde , servit , avant d'être employé à l'armée de Rochambeau , sous les ordres du comte d'Estaing; il se distingua particulièrement au siège trop mémorable de Savannah. M. d'Estaing, dans le moment le plus critique de cette sanglante affaire , étant à la tête de la colonne de droite , charge Lineh de porter un ordre très-urgent à la troisième coloune, celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retranchements ennemis ; de part et d'autre on faisait un feu terrible. Linch , au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonnes , s'avance froidement au milieu de cette grêle de balles , de boulets , de mitraille, que les Français et les Anglais se lançaient mutuellement. En vain M. d'Estaing et ceux qui l'entouraient crient à Linch de prendre uue autre direction; il continue samarcbe, exécute son ordre , et revient par le même chemin , c'est-à-dire sous une voûte de feu, où l'on croyait à tous moments qu'il allait tomber en pièces.
« Morbleu ! lui dit le général en le voyant arriver sain et « sauf, il faut que vous ayez le diable au corps. Eh ! pourquoi « donc avez-vous pris ce chemin où vous deviez mille fois périr? « — Parce que c'était le plus court, » répondit Linch. Après ce peu de mots il alla tout aussi froidement se mêler au groupe le plus ardent de ceux qui montaient à l'assaut.
Linch fut depuis lieutenaut général , il commandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmes aux Prussiens sur les hauteurs de Valmy.
Je reviens à la Cérès. Nous eûmes beau forcer de voiles et poursuivre longtemps Nelson , son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile et nous trouvant près
de Curaçao , nous voulûmes nous y rafraîchir ; mais un courant rapide, nous entraînant , nous fit échouer sur un banc de sable, à l'entrée du port. Quelques bâtiments hollandais vinrent à notre secours et nous relevèrent.
Nous restâmes deux jours dans cette île; j'en parlerai peu ; elle n'offre rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile ; mais l'industrie hollandaise en a fait une riche colonie. Le commerce iuterlope qu'elle faisait avec le continent y portait tous les trésors que les colons espagnols , opprimés , pouvaient dérober à la surveillance de leur tyranuique administration.
Là nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis , et que l'armée navale de M.d'Estaing, quittant enfin Cadix, devait bientôt se réuuir à nous , ainsi que l'escadre espagnole de la Havane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto-Cabello.
J'y trouvai des lettres de France ; mon père me mandait que le roi m'avait nommé colonel commandant du régiment de Belzunce-dragons , qui prenait dès ce moment le nom de Ségur. Cette nouvelle m'aurait donné une vive satisfaction en tout autre temps; mais, à la veille d'une expédition pour conquérir la Jamaïque, je ne pouvais supporter l'idée de quitter l'armée , et je résolus d'y rester.
La réunion prochaine de tant de forces et les conséquences d'une vaste combinaison qui allait exposer les possessions anglaises, dans les Antilles, au péril le plus imminent , furent sans doute un des plus puissants motifs qui déterminèrent le ministère britannique à conclure la paix et à reconnaître l'indépendance américaine.
Peu de jours après notre retour à Porto-Cabello, la frégate r.indromaque nous apporta de France la nouvelle que celte paix glorieuse était signée. Bientôt nous mîmes à la voile pour nous rendre au Cap- Français , dans l'île de Saint-Domingue. M. de Vaudreuil voulut que je m'embarquasse avec lui sur le vaisseau amiral le IS'orlhumberland.
Nous partîmes le 3 avril 178:5. En m'éloignant de ce beau continent j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas et qu'il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et de prospérité. L'événement a justifié cette prévision. La république de Colombie s'est formée au milieu des orages ; le courage a triomphé de la force , et la patience, des obstacles.
Puisse cette nouvelle république, après ses triomphes, jouir intérieurement du bonheur qui ne peut naître que de l'ordre et du respect des lois ! Puisse-t-elle , imitant les États-Unis , se souvenir toujours que la liberté a plus à craindre, partout, les passions de ceux qui la servent que celles des ennemis qui l'attaquent !
Le vent était si frais que nous filions douze nœuds par heure, c'est-à-dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés, et, la sonde ne leur faisant point reconnaître le voisinage de la côte que leur point indiquait, ils croyaient que les courants nous avaient entraînés dans la Manche.
Cependant M. de Vaudreuil, par prudence, nous faisait courir la nuit des bordées au fîirge. Il avait raison, car un matin, au moment où le jour paraissait, j'entendis M. de Médiue, capitaine de notre vaisseau , s'écrier : « Je vois des brisants à tra- « vers les brouillards. »
M. de l'Aiguille, officier d'un mérite supérieur, mais dont la jeunesse était parfois un peu trop confiante, répondit en souriant : « Ces brisants n'existent que dans votre lunette.
« — Jeune homme, répliqua avec colère notre vieux capitaine, « vous êtes major général de l'escadre ; vous pouvez lui donner « les ordres que vous voudrez. Quant à moi , je sais ce que je « dois faire, et, quoique M. le marquis de Vaudreuil soit à « mon bord, c'est moi qui réponds de mon vaisseau. Eu con- « séquence, je vais donner l'ordre de virer sur-le-champ , car « il n'y a pas une minute à perdre. »
En effet il donna cet ordre , et , tandis que la manœuvre
s'exécutait , le brouillard se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cents toises de nous les roches des Saints, ou les vagues, frappant avec furie , élevaient leurs gerbes écumantes à vingt pieds de hauteur et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement l'escadre imita le mouvement de notre vaisseau. Alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade de Brest.
Descendu à terre, je reçus la nouvelle de la nomination de mon père au grade de maréchal de France. J'appris aussi , non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre, car il occupait ce poste depuis plus de deux ans , et je n'ignorais pas que, de toutes les existences humaines , la vie ministérielle est la plus orageuse, la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.
On ressent une joie bien vive lorsque, après de longues traversées , on touche d'un pied la terre en repoussant de l'autre le canot qui nous a portés. Je trouve la constance des marins aussi surprenante qu'admirable , et j'ai peine à concevoir l'impatient désir que la plupart d'entre eux éprouvent , après quelques moments de relâche , de se lancer de nouveau sur le perfide Océan. Il semble que ce soit pour eux une passion , un besoin continuel d'agitations et d'émotions.
Pour moi, je ne connais aucun métier plus capable d'aigrir le caractère et de le rendre brusque et chagrin. On y vit dans un état presque perpétuel de contrariété ; veut-on aller au nord : le vent vous pousse au sud ; désire-t-ou dîner : la tourmente ébraole votre table , renverse vos plats ; si l'on marche il faut se tenir péniblement en équilibre pour résister au tangage et au roulis.
Jamais un moment de solitude , point de portes pour échapper au bruit et aux importuns , point d'asile pour le travail et pour la rêverie. Si l'espoir de dormir vous console, les cris des matelots , le changement bruyant des manœuvres , les virements
de bord, les secousses violentes du bâtiment, le mugissement dos vagues vous réveillent à chaque instant. Enfin, ayant à redouter également l'air, qui peut vous emporter, la terre, où l'on craint d'échouer, une mer sans Tond, qui menace de vous engloutir, ne voyant au-dessus, au-dessous et autour de vous, que le ciel et l'eau, vous êtes encore exposé aux périls du feu, que vous bravez sur un bâtiment de bois qui porte un magasin de poudre.
La gloire même est plus soumise sur la mer que partout ailleurs aux caprices du sort, et, pour déjouer les calculs du plus habile et du plus brave capitaine , il suffit d'un calme imprévu , d'une saute de vent , d'une voile déchirée et d'un mât brisé.
Payons donc à nos intrépides marins un juste et triple hommage; ce n'est pas, comme sur terre, au prix seul de leur sang qu'ils acquièrent des lauriers : c'est en s'exilant presque perpétuellement de leurs foyers , en sacrifiant à leurs devoirs tous les plaisirs de famille , de société , tous les plus doux sentiments de la nature; c'est en triomphant non-seulement de leurs ennemis , mais de tous les éléments , qu'ils méritent la palme glorieuse que leur doit une patrie reconnaissante.
Moi qui partageais, comme voyageur, leurs périls , sans espoir de partager leur gloire , je ne saurais exprimer le plaisir que je ressentis en m'élançant sur la terre, en revoyant ma patrie , et en montant dans la voiture qui devait me faire retrouver en peu de jours tous les objets de mon affection. Tout était délices pour moi : l'aspect des champs , la vue des arbres et de la verdure , la pureté de l'air, la fraîcheur des aliments et l'absence de cette eau fétide qui, pendant une longue navigation, peut seule étancher notre soif en révoltant nos sens.
A quelques lieues de Brest, ayant quitté ma voiture pour gravir à pied une montagne assez longue et pour jouir enfin du plaisir de me promener sur un terrain solide , je fus tout
à coup témoin d'une autre joie qui se manifestait par les plus broyants transports.
J'avais pris sur mon habitation de Saint-Domingue et amené avec moi en Franee un jeune nègre nommé Aza, âgé de treize a quatorze ans : Tout à coup je le vois sauter, danser, chanter et rire aux éclats. « Quelle est donc, Aza , lui dis-je , la cause « de ces folies? >» Alors le négrillon, continuant ses gambades, me dit en me montrant avec sa main des paysans qui bêchaient un champ : « Maître moi, maître moi, mirez là-bas , « li blancs travailler, li blancs travailler, travailler comme nous! »
Cette joie si vive me fit tristement rêver au sort d'une race d'hommes accoutumés, par l'esclavage, à regarder des hommes d'une autre couleur comme une race d'une nature différente de la leur et presque comme des dieux, mais comme des dieux méchants. Le temps a marché : les nègres d'Haïti sont libres; nous ne sommes plus à leurs yeux que des hommes, et ces nègres indépendants ne travaillent plus que pour eux.
Te repris ma course. Les postillons, bien payés, semblaient voler, et mon impatience me faisait croire qu'ils allaient au pas; enfin j'arrivai à Versailles , où je me retrouvai, avec un ravissement qu'on sent, mais qu'on n'exprime pas, dans les bras d'un père vénéré et d'une famille chérie , dont , un mois auparavant , j'étais séparé par un immense abîme.
A la cour comme à Paris , tout est soumis à la mode : cette folle puissance élevé ou abaisse passagèrement la valeur de chaque individu, non selon son mérite, mais suivant la plus petite circonstance qui attire sur lui ou en éloigne l'attention.
Dans ce moment un jeune colonel revenu d'Amérique, et témoin des triomphes d'une république nouvelle , devenait un objet de curiosité et de bienveillance. La position de mon père rendait pour moi cette distinction momentanée plus remarquable.
Peu d'heures après mon arrivée , la reine eut la bonté de me
faire dire de venir la voir chez madame la duchesse de l'olignac , où elle dînait. Elle ajouta à cette faveur, lorsque je fus près d'elle, les paroles les plus obligeantes sur le compte qu'on lui avait rendu de ma conduite , paroles auxquelles la grâce qui lui était naturelle attachait un nouveau prix. Elle me parla des succès de nos armées sur terre et sur mer, et des avantages d'une paix glorieuse pour la France, avec la lierté et le sentiment d'une reine, et d'une reine française.
Quelques jours après , M. le comte de Yergennes m'entretint longtemps de la situation intérieure des États-TJnis et de l'esprit public de ce pays. Sa prévision sur les destinées futures de cette nouvelle république et sur l'influence que pourraient en ressentir bien d'autres contrées était claire , sage , profonde : les événements l'ont prouvé et le prouvent de plus en plus.
Cependant , en me parlant avec éloges de mes dépêches , que mon père lui avait lues , je vis qu'il ne partageait pas mon opinion sur la probabilité d'une prochaine révolution dans l'Amérique espagnole ; il croyait qu'elle en serait garantie par l'ignorance des habitants de ces grandes colonies et par la puissance du clergé.
Je m'aperçus, dès ce premier entretien , qu'il avait formé le dessein de me faire entrer dans la carrière diplomatique , soit que , par une prévention favorable , il crût pouvoir m'y employer utilement, soit qu'il voulut , par ce moyen , réparer envers mon père quelques torts qui avaient précédemment mis entre eux un refroidissement momentané.
M. de Yergennes était un homme instruit , adroit , sage dans sa politique , modeste dans son extérieur, simple dans sou langage ; mais qu'elle est la sagesse qui peut constamment éviter toute tentation? Il avait eu des vues ambitieuses dont se seraient blessés ses collègues : tout s'arrangea.
L'habile politique de M. de Yergennes avait eu un plein succès ; la sagesse de ses mesures avait contribué à la pacification de la Russie et de la Turquie , de la Prusse et de l'Au-
DU COMTE DE SE(iUR. 255
triche , et prévenu ainsi une guerre continentale dans laquelle nous nous serions vus entraînés.
Ayant trouvé le moyen de déjouer les efforts du cabinet britannique, une ligue puissante s'était formée sous notre direction en faveur de la république des États-Unis , tandis que , pour soutenir cette redoutable lutte , l'Angleterre , dépourvue d'alliés, s'était vue réduite à ses propres forces. Enfin une paix honorable venait de couronner des travaux glorieux; elle enlevait treize grandes provinces à notre éternelle rivale , rendait à nos alliés des villes , des colonies , des îles qu'ils avaient perdues , nous faisait reprendre une grande influence en Europe , et nous replaçait au rang dont la faiblesse du règne de Louis XV nous avait fait descendre. Louis XVI jouissait par là d'une prééminence conforme à son caractère vertueux, celle d'un monarque modéré, puissant et pacificateur.
Peu de semaines après , le roi , travaillant avec mon père, fit une promotion de dix maréchaux de France , dans laquelle les deux ministres de la guerre et de la marine étaient compris; le roi voulut seulement que cette promotion restât quelque temps secrète.
La fin du dix -huitième siècle voyait germer les semences d'une guerre fatale entre la philosophie et le clergé , entre la noblesse et le peuple, entre le pouvoir et la liberté, entre l'ancien ordre social et un ordre social tout nouveau. Les premières hostilités s'annonçaient par les vives remontrances de grands corps de magistrature , et par la faveur que l'opinion publique accordait aux arrêts, aux discours et à tous les écrits de ceux qui frondaient le gouvernement.
Dans cette disposition, M. de Calonne , nommé ministre , devait nécessairement plairea la cour, qui, jugeant du présent par le passé , comptait sur son dévouement. En même temps il devait, par les mêmes motifs , exciter la méfiance du parti parlementaire et philosophique, contre lequel, pour ainsi dire, il avait fait ses premières armes.
25G MÉMOIBES
M. de Calonne connaissait sa position, mais rien ne l'effrayait ; se fiant sur son adresse, il espéra conserver ses partisans, ramener ses ennemis, réunir tous les suffrages, et il faut convenir qu'à sou début le succès parut justifier cet espoir. 11 aplanit les premiers obstacles, et fit facilement face aux premiers besoins. 11 montra le trésor plein à ceux qui l'avaient laissé vide , et l'arriéré fut soldé. Saint-Cloud et Rambouillet furent acbetés et payés. La monnaie fut refondue. Un emprunt de cent vingt millions répandit partout l'apparence de la richesse et de la prospérité.
Aux yeux fascinés par de telles illusions , les périls de l'État, qu'elles aggravaient réellement, furent déguisés et disparurent. Il semblait qu'où fût sous le charme d'un enchanteur; les louanges ne tarissaient pas. A la cour surtout, les amis du ministre étaient dans l'enthousiasme ; l'un d'eux , M. le baron de Talleyrand, disait un jour à M. de la Fayette : « J'étais per- « suadé que le bien de l'État serait l'ouvrage de cet homme- « là ; mais je n'aurais jamais cru qu'il le fit si vite. »
Ce qui doit paraître plus surprenant, c'est que M. de Vergennes , homme d'État , dont la circonspection , la gravité , l'expérience , la simplicité presque bourgeoise de mœurs et de langage contrastaient si fortement avec la légèreté , l'audace , la vivacité et l'élégance des formes de M. de Calonne, que M. de Vergennes , dis-je, fut séduit, entraîné comme un autre, et partagea pleinement la confiance présomptueuse du nouveau contrôleur général.
Quoi qu'il en soit, l'argent venant de reparaître, les plaintes ayant cessé , les félicitations générales et la joie universelle ayant remplacé les sinistres présages et les cris de détresse, je trouvai , à mon retour, la cour et la société de Paris plus brillante que jamais, la France fière de ses victoires, satisfaite de la paix, et le royaume avec un aspect si florissant, qu'à moins d'être doué du triste don de prophétie , il était impossible.d'entrevoir l'abîme prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait.
Non contents de nous laisser bercer par les rêves de cette félicité trompeuse , notre imagination nous emportait de chimères en chimères. Ce n'était pas assez d'avoir vengé nos affronts , d'avoir rendu le nord de l'Amérique indépendant, et d'avoir repris en Europe par les armes notre rang et notre prépondérance ; fiers de notre siècle, de sa philosophie et des découvertes dues à son génie, nous crûmes un moment, en suivant les traces hardies de Montgolfier, de Charles et de Robert , conquérir l'empire des airs , en même temps que la baguette semi-magique de Mesmer nous inspirait l'espoir de trouver un remède universel pour guérir tous les maux de l'humanité.
En vérité , quand je me rappelle cette époque de songes décevants et de savantes folies , je compare l'état où nous nous trouvions alors à celui d'une personne placée sur le haut d'une tour, et dont les vertiges , produits par la vue d'un immense horizon, précèdent de peu d'instant la plus effroyable chute.
Au reste, ce qu'on voyait, non de chimérique, mais de très-réel, c'était l'étonnante activité de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la navigation, les progrès rapides de notre littérature, de notre philosophie, de nos connaissances en physique, en mécanique, en chimie, enfin de tout ce qui peut perfectionner la civilisation d'un peuple, en multipliant ses jouissances.
L'adversité est sévère, méfiante et chagrine : le bonheur rend indulgent cl confiant ; aussi, à cette époque de prospérité, on laissait parmi nous un libre cours a tous les écrits réformateurs, à tous les projets d'innovation, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marchera la perfection, sans s'embarrasser des obstacles el - mis les craindre. Nous étions fiers d'être Français, el plus encore d'être Français du dix -huitième siècle , que nous regardions comme l'âge d'or, ramené sur la terre par la nouvelle philosophie.
2S8 MÉM01RFS
Le bandeau des illusions couvrait tout, même le front royal. Frédéric le Crawl et Catherine II ne suivaient pas à la vérité bien franchement les conseils de nos Platons modernes , mais ils les louaient et les consultaient. Joseph II , sans les consulter, adoptait leurs doctrines et marchait plus vite qu'eux. Il tentait imprudemment ce que les philosophes ne faisaient que projeter.
Depuis mon retour en France, je jouissais plus rarement qu'autrefois de la vie active et brillante de Paris. Mon père , me retenant à Versailles, m'enchaînait à son ministère , où j'étais contraint à un travail journalier et assidu.
Je me souviens qu'animé du désir de réformes et d'innovations qui étaient à la mode en ce temps , je parlai très-vivement à mon père du froid accueil qu'il faisait , disait-on , au plus grand nombre de ceux qui lui présentaient des projets, et je m'étendis avec complaisance, à cette occasion, en lieux communs philosophiques , sur la difficulté de faire parvenir la vérité aux palais des rois et dans les cabinets de leurs ministres.
Mon père sourit, ne me répondit rien, et m'envoya le lendemain l'ordre de prendre dans ses bureaux tous les mémoires et projets qui lui étaient adressés pour des réformes et de nouveaux systèmes de tactique ou d'administration. J'en fus d'abord très-content ; mais je ne tardai pas à sentir que ce que j'avais regardé comme un plaisir était une utile leçon et une punition assez sévère.
En effet, on ne saurait donner une idée de la foule de platitudes, de sottises , de tristes folies, contenues dans les innombrables dossiers dont l'analyse m'était imposée. Faisant contre fortune bon cœur, je parus prendre assez fièrement mon parti. Je profitai, d'un air triomphant, de cinq ou six mémoires utiles, composés par des hommes instruits et sages ; mais je m'aperçus que mon père les connaissait avant moi, car il s'entretenait fréquemment avec les hommes habiles qui pouvaient l'éclaîrer : ainsi ma présomption, vaincue dans son dernier retranchement,
demanda grâce , et je fus débarrassé de mon fardeau ; on m'en dédommagea même en me confiant des travaux plus importants et plus secrets.
Je reçus alors , ainsi que tous les colonels français qui avaient fait la guerre dans les États-Unis, l'autorisation de porter la décoration de l'association américaine de Cincinnatus, que nous envoyait l'illustre général Washington*.
Ce général eu iuforma M. le comte de Roehambeau parla lettre suivante datée du 29 octobre 1783 : « Monsieur, les of- « ficiers de l'armée américaine, dans le dessein de perpétuer « cette amitié mutuelle qui a été formée durant le temps du « danger et de la détresse commune , et pour d'autres desseins « mentionnés dans l'institution , se sont, avant leur séparation, « associés dans une société d'amis, sous le nom de Cincinna- « tus ; et, m'ayant bonoré de l'office de leur président général, « c'est une partie de mon devoir bien agréable de vous informer « que la société s'est fait l'bonneur de vous considérer, ainsi que « les généraux et les colonels de l'armée que vous comman- « diez en Amérique, comme membres de la société.
« Le major l'Enfant, qui aura l'honneur de vous remettre « cette lettre , est chargé , par la société, de l'exécution de « ses ordres en France , et il est également chargé de vous « remettre une des premières marques qui seront faites. II Test « aussi de vous délivrer les ordres pour les gentilshommes de « votre armée ci-devant mentionnés, que je prends la liberté « de vous prier de leur présenter au nom de la société. Aus- « sitôt que le diplôme sera fait, j'aurai l'honneur de vous l'a» « dresser. »
Cette décoration était un aigle d'or suspendu à un ruban bleu bordé de blanc : d'un côté Cincinnatus était représenté quittant ses rustiques foyers pour prendre ses armes comme dictateur; de l'autre, on le voyait déposant son glaive , son bouclier, et reprenant sa charrue.
Une telle décoration, si nouvelle , si républicaine , en brillant
au milieu de la capitale d'une grande monarchie, pouvait donner beaucoup à penser; mais nul n'y songeait. Quelque évidente que lût l'impression produite par la vue de ce signe de liberté , nous n'étions occupés que du plaisir de montrer sur notre poitrine cette palme guerrière et de fixer sur nous , dans les promenades publiques , les regards d'une foule d'oisifs que la moindre nouveauté attire et rassemble.
A leurs yeux cette décoration ne paraissait qu'un nouvel ordre de chevalerie ; et, par routine, confondant les institutions démocratiques avec les distinctions aristocratiques , on donnait vulgairement , à la ville comme à la cour, à cet emblème de l'égalité et de la liberté le nom d'ordre, de sorte qu'on l'appelait assez ridiculement Y ordre de Cincinnatus.
Ce qu'il y eut même de plaisant , c'est qu'un colonel , homme très- distingué par sa naissance , excellent officier, mais dont l'instruction avait été négligée , et qui se faisait remarquer par des fautes de langue très-comiques, me dit, quand je fus nommé commandeur de Saint-Lazare et chevalier de Saint-Louis '• « Te voilà , mon ami , bien riche en saints , car tu en as trois : « saint Louis, saint Lazare et saint Cinnatus. Mais pour ce « dernier saint , je me donne au diable si je sais où nos amis « de l'Amérique ont été le déterrer. » Or notez que lui-même avait été en Amérique , et venait de recevoir cette décoration.
Tandis qu'un gouvernement monarchique , en Europe , adoptait ainsi sans nulle crainte , au sein de son armée, ce signe mémoratif du triomphe d'un peuple contre un roi, cette institution produisait en Amérique un effet tout contraire. La liberté au berceau est pour le moins aussi jalouse que l'amour naissant. Une distinction quelconque choquait les amis de l'égalité , et les guerriers américains , qui venaient de verser leur sang pour fonder et défendre la république , excitèrent la méfiance des républicains , leurs compatriotes , dès qu'ils osèrent se distinguer d'eux par un simple ruban.
11 est vrai que les membres de l'association des Cincinnati
avaient commis une faute : désirant perpétuer avec leurs noms le souvenir de leurs travaux et de leurs exploits , ils annonçaient que cette décoration serait héréditaire dans leurs familles. Partout l'alarme se répandit ; on croyait voir, dans ce mouvement de fierté militaire, une pensée vaniteuse et le germe dangereux d'une noblesse future.
Vainement, pour rassurer l'opinion , on invoquait la décoration elle-même , qui retraçait visiblement aux militaires le devoir de renoncer à toute autorité , à tout commandement , et de rentrer, comme Cincinnatus , dans les rangs des simples citoyens , après avoir rendu à la patrie les services exigés par elle : l'impression était faite et ne pouvait s'effacer. 11 fut officiellement défendu d'établir aucune distinction héréditaire.
L'association subsista cependant , et subsiste encore aujourd'hui , mais comme simple confrérie, comme un souvenir de la fraternité d'armes établie pendant la guerre de l'Indépendance. Les membres de cette association qui vivent encore , craignant d'inspirer même l'ombre d'un soupçon à leurs concitoyens , ne portent cette décoration qu'une ou deux fois par an , dans les jours consacrés à la commémoration de celui où l'indépendance fut proclamée. Au reste , toute méfiance a disparu, etdéjà même une nouvelle ville , fondée sur les bords de l'Ohio , et dont la population s'élève à quatorze mille âmes , porte le nom de ville des Cincinnati.
Je retrouvai avec plaisir dans Paris un de nos compagnons d'armes , le duc de Lauzun , qui depuis , portant le nom de duc de Biron , combattit pour la république française , comme il avait combattu pour la république américaine , et vit ses services payés par la féroce ingratitude de la Convention , qui l'envoya à l'échafaud.
Son caractère offrait le mélange singulier de l'ambition et de l'amour du plaisir, de la bravoure et de la mollesse, des formes d'un courtisan français et des habitudes indépendantes d'un pair d'Angleterre. Galant comme un héros de roman, il au-
rait voulu aussi être uu héros d'histoire , mais la fortune le trahit ; il était d'ailleurs un peu trop léger pour la fixer.
La bonté de son cœur, l'aménité de son caractère le rendaient tout à fait déplacé dans un temps de violence et de passions brutales. Dans d'autres circonstances il se serait vu , pour atteindre à la gloire, secondé par la juste affection des soldats. Nul ne la méritait mieux que lui ; un trait suffira pour le peindre.
En Amérique , près d' Yorktown, ayant, à la tête de sa légion chargé et culbuté les dragons de Tarleton , comme ceux-ci reçurent un renfort , il fut obligé de se retirer. Dans sa retraite , restant à la queue de sa colonne , il s'aperçut qu'un de ses hussards , demeuré en arrière , était entouré par trois dragons anglais qui le sabraient. Aussitôt Lauzun s'élance sur eux, en tue un , blesse l'autre , et met en fuite le troisième. Le hussard , délivré , mais criblé de blessures , rejoignit sa troupe.
Tout le monde ignorait cette action brillante et généreuse. Le même sentiment qui inspire de telles actions porte à les taire : le hasard découvrit celle-ci. Peu de jours après , Lauzun , faisant comme colonel de jour la visite de l'hôpital , fut appelé par un hussard presque mourant. Ce soldat puisant dans sa reconnaissance un reste de force , serre les mains de son colonel , les mouille de larmes , et raconte à tous ceux qui entouraient son lit ce que son libérateur avait fait pour le sauver.
Une âme si noble méritait bien ce léger tribut d'éloges ; on lui a rendu un funeste service en imprimant ses Mémoires. Ses bonnes qualités n'auraient pas été ternies par les torts qu'on lui reproche , si , en s' entourant d'autres amis , il eût mieux su apprécier une femme augélique que le sort lui avait donnée. Mais cet esprit original et indépendant regardait la bonne compagnie , qui le gênait , comme une entrave à sa liberté : sentiment dangereux ; car il porte à éviter ce qui nous contient ; et , chose bien étrange , cet homme spirituel ne pouvait s'accoutumer à la très-spirituelle, mais un peu dominante société des amies de la duchesse de Lauzun.
Cependant on peut assurer qu'il était difficile de rencontrer en aucun lieu de l'Europe une société plus aimable , plus vive , plus animée, et d'un goût aussi délicat que celle des princesses de Poix , de Bouillon et d'Hénin. On y voyait réuni tout ce qui peut plaire. C'était l'image d'une ancienne cour rajeunie par des grâces nouvelles.
J'employais avec ardeur le peu de jours de loisir que me laissait mon père , à parcourir de nouveau , dans Paris , ces cercles nombreux et variés de tous rangs , qui offraient tant de jouissances diverses à l'esprit. Cependant , attiré par une juste curiosité à l'Académie française , une de ses séances pour la première fois m'attrista : Lemierre y lisait quelques fragments de sa tragédie de Barneivelt. Eu entendant les rudes accents de ce poète , par lesquels je me sentais cahoté comme un voyageur dans un mauvais coche , je craignis un moment de voir notre langue redevenir celtique et barbare.
Lemierre n'était pas sans talent; on trouvait dans ses ouvrages d'intéressantes situations , une verve assez vive et de nobles pensées ; mais jamais homme ne fut plus malheureux en consonnes ; elles se rencontraient et se choquaient dans ses vers si bizarrement qu'on pouvait douter quelquefois si c'était du français qu'on entendait.
11 suffit d'en rappeler un exemple assez connu : voulant peiudre ces lanternes magiques portées sur les épaules de ceux qui les montrent , ou sur de petites roues , il s'exprimait ainsi :
Opéra sur roulette et qu'on porte à dos d'hommes.
Ne semblerait-il pas que c'est un vers latin qu'on entend?
L'idée la plus claire se trouvait , dans ce poète , obscurcie par les formes dans lesquelles il l'enveloppait; on en trouvera la preuve dans ces quatre vers qu'il avait composés sur Henri IV :
Élevé loin des cours et le malheur pour maître, Plus tard il devint roi, plus il lut fait pour l'être.
Souverain par le droit, par le cœur citoyen,
Il fut son propre ouvrage, et nous-mêmes le sien.
Malheureusement ces tournures et ces ellipses étranges , dont on riait alors, trouvent aujourd'hui trop d'imitateurs. Quelques jeunes écrivains > que la nature a doués d'un vrai talent, prétendent que la langue n'est pas et ne peut être fixée. Ils essayent de donner à la nôtre la rapidité et les inversions de la langue latine , quoique contraires à son essence ; et , voulant former une école nouvelle, ils bravent les règles, et comptent pour peu de chose la clarté , premier mérite du style. Qu'ils prennent garde de ressembler un jour au bon roi Shahabaham , qui disait si naïvement : « Vous ne me comprenez pas , mais cela m'est « égalje me comprends bien moi-même. »
Je me dédommageai bientôt des vers de Lemierre en écoutant, dans plusieurs maisons, notre Virgile français, l'abbé Delille , si fécond en chefs -d'œuvre , et qui donnait à tous les objets qu'il voulait peindre, tant d'âme, de grâce et d'harmonie.
Ce poète, émule d'Homère et aveugle comme lui, ne laissait jamais lire ses vers inédits : il les déclamait, et craignait cependant encore qu'on ne les retînt , qu'on ne les copiât , et qu'un plagiaire ne s'en enrichît. Un jour, madame la baronne Dubourg, sonamie, femme très-aimable, voulut lui faire la petite malice d'en écrire quelques-uns tandis qu'il les récitait. A cet effet , elle prit une plume de corbeau très-fine et commença. Tout semblait réussir à son gré , lorsque le malin poète, entendant le léger frottement de cette plume sur le papier, s'arrête et s'écrie :
Et tandis que je lis mes chefs-d'œuvre divers, Le cor!>eau devient pie et me vole mes vers !
Nous perdîmes, cette même année, un illustre académicien , un grand géomètre , un philosophe profond, un écrivain noble,
énergique, rapide , ingénieux, piquant, franc sans rudesse , désintéressé sans affectation : D'AIembert mourut.
La fortune ne pouvait l'éblouir : recevant modestement les plus magnifiques offres de l'impératrice Catherine II pour se charger de l'éducation de son fils , il les avait refusées sans orgueil , n'alléguant d'autre motif d'un tel refus que son amour pour son pays, dont il ne voulait pas s'éloigner.
C'était chez ce secrétaire perpétuel de l'Académie que se réunissaient fréquemment les hommes de la cour les plus instruits, les savants, les hommes de lettres, les artistes célèbres et tous les partisans de cette nouvelle philosophie dont il semblait, depuis la mort de Voltaire, tenir le sceptre.
D'AIembert se faisait estimer par son désintéressement, par sa probité, par la fierté de son caractère. Sa conversation, très-instructive, était souvent aiguisée par un sel plus satirique qu'attique ; onydémêlaitun léger fond d'amertume, trop ordinaire aux hommes que leurs talents auraient pu placer dans les premiers rangs de l'état social, et que leur naissance classe dans des rangs inférieurs.
La gloire même, quand on l'obtient , n'efface jamais complètement ce sentiment de susceptibilité, germe trop fécond de la discorde qui a existé de tout temps entre les patriciens et les plébéiens. Le vice radical des uns est un ridicule dédain, celui des autres une envie non moins ridicule; car enfin, entre les avantages d'une noblesse due au hasard et ceux d'une élévation due au talent et au mérite personnel , ce sont certainement les derniers qui devraient être un objet d'emie.
On ne saurait croire combien, dans ce moment de guerre contre les préjugés, de passion pour le bien général, d'ardeur pour une perfectibilité peut-être chimérique , de tendance à ramener sur un vieux monde l'égalité primitive; combien, dis-je, les modernes philosophes faisaient d'accueil aux jeunes nobles qui se montraient disposés à devenir leurs disciples , et à quel point ils trouvaient naturellement le secret d'exalter nos âmes
et notre imagination par l'encouragement de leurs éloges. Ces hommes, consultés, respectés comme des oracles par l'Europe savante, distribuaient en quelque sorte la renommée, et notre présomption nous élevait incroyablement dans notre propre opinion, lorsque nous étions loués par eux.
Pour en donner un exemple utile à d'autres amours propres, bien que. ce soit peut-être à mes dépens, je dirai que rien dans ma vie ne me flatta plus vivement qu'une lettre de D'Alembert que j'ai conservée. Elle était écrite par lui au chevalier de Chastellux , qui lui avait montré un de mes premiers essais en littérature.
Voici cette lettre : « Je suis enchanté , mon cher ami, de « l'écrit que vous m'avez prêté ; il est plein d'intérêt, de sensibilité, d'honnêteté, et, ce qui est rare à cet âge , de philo- < sophie et de goût. L'auteur mérite que tous les honnêtes gens l'aiment, l'estiment et s'intéressent à lui . Quelle distance de lui à presque tous les jeunes gens de son état ! Je l'aime et le respecte sans le connaître , et , grâce au sentiment de vertu dont il me paraît pénétré , je crois n'avoir pas besoin de faire pour lui la prière de Cicéron pour César dans Rome sauvée :
« Dieux , ne corrompez pas cette âme généreuse.
« Bonjour, mon cher et illustre ami et confrère ; je vous « embrasse aussi tendrement que je vous aime.
« Ce mardi, 1er décembre 1778. »
Mesmer et son baquet magique occupaient alors tout Paris.
Mon dessein n'est pas d'entrer dans la discussion d'un sys~ tème pour et contre lequel on a tant écrit; il me suffira sans doute de dire que.j'ai vu , en assistant à un grand nombre d'expériences , des impressions et des effets très-réels , très-extraordinaires, dont la cause seulement ne m'a jamais été suffi' samment expliquée.
On ne tarda pas dans Paris à s'occuper d'une lutte plus grave que celle des adversaires de Mesmer contre sou système et ses disciples. Uu autre semi-magicien , M. de Calonue, vit le voile des illusions qu'il étendait sur nous menacé par les traits de lumière que lançait du foud de sa retraite un homme d'État célèbre et disgracié.
Le fameux ouvrage de M. Necker sur l'administration des finances parut : c'était la première fois peut-être qu'il était arrivé de reucontrer ce mélange de morale et de calculs, de nobles pensées et de chiffres , de maximes philosophiques et de comptes de recettes et de dépenses. Ce livre eut un succès aussi général que rapide.
. Jusque-là cet arc-anum imperii, ce sanctuaire qui recelait dans son ombre les mystères de l'homme d'État, les vrais et secrets éléments de la forée ou de la faiblesse d'un gouvernement , avait été comme impénétrable. On n'osait , on ne désirait pas même approcher d'un lieu si inconnu, si sec , si aride , et les Français , peu disposés à se livrer aux études d'une matière qui intéressait si faiblement l'âme et l'esprit , laissaient , sans s'en inquiéter , administrer leurs finances avec une insouciance pareitle à celle d'un enfant pour les livres de comptes de l'intendant de sa famille.
M. Necker opéra par son livre une véritable révolution ; il eut des lecteurs dans les salons, dans les boudoirs comme dans les cabinets. Ce fut uu pas très-notable vers la liberté ; car elle commence à naître dès que les finances et la législation , cessant d'être l'affaire privée des gouvernants, deviennent l'affaire publique, rexpublica.
Les admirateurs de cet ouvrage non-seulement furent nombreux; mais, ce qui est plus rare , ils furent constants, ce qui venait surtout du mérite personnel de son auteur. On n'admirC longtemps un homme public que lorsqu'on lui suppose un noble et grand caractère.
M. de Calonne se défendit avec des armes plus brillantes
que fortes ; la partie n'était pas égale : il ne faisait qu'un replâtrage bien verni, tandis que son rival enseignait l'art de rebâtir solidement l'édifice financier; les paroles de l'un ne donnaient que des espérances trompeuses ; l'écrit composé par l'autre était fécond en principes et en vérités.
Quoique la jeunesse ne restât plus indifférente à ces importants débats, la politique, et celle surtout qui nous offrait encore quelques chances de guerre , plaisait davantage à nos esprits , et fixait principalement notre ardente imagination. On parlait déjà de différends assez sérieux qui s'élevaient entre la cour de Vienne et la république des Provinces-Unies. On disait que la guerre en serait peut-être ie résultat, et que la France ne pourrait éviter d'y être entraînée.
Les hommes clairvoyants et mûrs s'en alarmaient ; la jeunesse militaire en était charmée; et, lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais , je le trouvai rempli d'ardeur : chacun croyait qu'avant un an nous serions en campagne.
Tous les corps qui n'avaient pu être employés ni dans l'Amérique ni dans l'Inde brûlaient du désir de sortir d'une inaction qui durait depuis vingt ans ; inaction aussi insupportable pour les Français qu'elle l'était autrefois, selon les anciens auteurs, pour les Germains et pour les Francs. La paix est le rêve des sages ; la guerre est l'histoiredes hommes. La jeunesse écoute avec tristesse celui qui prétend la mener au bonheur par la raison ; elle suit avec un invincible attrait ceux qui, tout en l'égarant, l'entraînent à la gloire.
De retour à Paris, j'appris de mon père qu'une nouvelle carrière devait s'ouvrir devant moi. M. de Vergennes l'avait pressé de me faire entrer dans la diplomatie ; il me destinait , dès mon début , à l'un des postes alors les plus importants, celui de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire du roi à la cour de Russie.
Dans le premier moment, cette proposition me satisfit moins qu'elle ne me surprit . Mon amour-propre pouvait bien être
flatté de voir qu'un ministre si universellement estimé conçût une opinion assez avantageuse de mon esprit et de ma prudence pour me confier une telle mission , dans des circonstances où Ton aurait dû ne la donner qu'à un homme plus mûr et d'un talent éprouvé.
Mais un instant de réflexion suffisait pour comprimer ce mouvement de vanité; je me rappelai que je vivais dans une monarchie , que j'étais fils d'un ministre , et que dans les cours la position fait tout. Trop souvent on y cherche, non l'homme propre à quelque graud emploi, mais l'emploi qui convient à l'homme en faveur.
Je crois que M. de Vergennes pensait du bien de moi ; mais , ce qui me paraissait plus certain , c'est qu'il voulait obliger mon père, et espérait que tous deux nous poumons lui être utiles.
Quoi qu'il en soit , je ne vis d'abord dans ce changement de carrière qu'un dérangement complet dans ma vie , dans mes projets, dans mes goûts, dans mes études, un long éloignement de mon pays, et un fardeau qui, tout en comprimant ma liberté, serait peut-être disproportionné à mes forces; car je n'étais nullement préparé à paraître avec succès sur une scène où devaient se traiter et se discuter les plus grands intérêts de l'Europe.
Il fallait quitter l'épée pour la plume , la philosophie pour la politique , la franchise pour l'adresse , l'enjouement pour la gravite, les plaisirs pour les alfaires , et travailler en conscience au maintien de la paix, tandis qu'alors je désirais ardemment la guerre, objet très-naturel des vœux d'un jeune colonel.
Je confiai cà mon père tout ce que j'éprouvais à cet égard ; mais il me blâma complètement. « Vous ne quitterez point « l'état militaire, me dit-il; beaucoup d'exemples doivent vous « apprendre que chez nous la carrière des armes et celle de la « politique ne sont point nécessairement séparées. » Et il me cita MM de Belle-Islc , de Yillars, de Richelieu, et beaucoup d'autres.
« D'ailleurs, ajoutait-il, pour arriver un jour au conseil et « aux places les plus éminentes de l'administration , on marche « lentement par les emplois militaires; car on y est dans une « foule qu'on a peine à percer, tandis que, dans les ambas- « sades , on peut s'élever très-vite , n'ayant à lutter qu'avec un « petit nombre de rivaux. Au lieu des détails d'un régiment, « vous allez, dès votre début , être chargé des grandes affaires « du gouvernement , des premiers intérêts de notre politique ; « c'est passer en un instant de la jeunesse à la maturité , et « d'un rang ordinaire dans la société à celui d'un homme « d'État. »
Mon respect pour ses lumières et mon habitude de lui obéir me décidèrent , plus que ses raisonnements, à me résigner. Ce mot peut paraître singulier ; c'était pourtant une vraie résignation , puisqu'elle contrariait tous mes penchants.
Au reste , ma nomination n'était pas encore aussi certaine que mon père l'avait cru : l'ambassade de Russie était désirée et demandée par le comte Louis de Narbonne , homme trèsremarquable par sa grâce et par son esprit. Madame Adélaïde , tante du roi , et dont M. de Narbonne était le chevalier d'honneur, appuyait avec chaleur ses démarches , et son crédit sur l'esprit de Louis XYI rendait le choix très-incertain.
Cependant, après quelques irrésolutions, la reine secondant les vues de M. de Vergeunes, parla en ma faveur, et je fus nommé. Dès ce moment, changeant avec regret toutes mes habitudes, allant rarement à Paris , me fixant à Versailles, je me livrai assidûment, dans les bureaux des affaires étrangères, aux études qui m'étaient nécessaires pour justifier, par quelque mérite réel , la préférence qui m'était donnée.
Un de mes premiers soins fut de demander des conseils à l'un des collègues de mon père , M. le baron de Breteuil , alors ministre de Paris. Il avait été successivementministre de France à Pétersbourg, ensuite ambassadeur à Naples, à la Haye, et enfin à Vienne. La reine lui donnait un grande part dans sa
confiance ; ce qui fut un pou plus tard, à l'époque de l'affaire du collier, un vrai malheur pour elle.
M. de Breteuil savait parfaitement représenter et tenir un grand état sans déranger sa fortune : connaissant Part de marcher d'un pas ferme sur le terrain glissant de la cour, il imposait au public par son ton tranchant, et plaisait aux princes en cachant son adresse sous les formes d'un apparente brusquerie.
La lecture des correspondances me fut plus utile que sa conversation. Vingt années , qui s'étaient écoulées depuis sa mission à Petersbourg, avaient effacé de son souvenir une partie des faits qui auraient pu m'ètre utiles. L'infidélité de sa mémoire me surprit un jour étrangement : je m'entretenais avec lui de la révolution qui avait détrôné Pierre IlIetcourounéCatherinelI; alors il se complut à m'en raconter tous les détails comme l'aurait fait un témoin oculaire , à me peindre les différents personnages de cette scène tragique , et à me démontrer que , sans ses conseils , le dénoûment de ce drame , qui n'était d'abord qu'une intrigue déjeunes gens, aurait été très-funeste a l'impératrice; enfin, à l'entendre, il avait tout prévu, tout surveillé.
Or, jugez de mon étonnement ! je venais le matin même de lire la correspondance ministérielle de cette époque , et voici ce que j'y avais vu : au moment où les Orloff et les autres conjurés méditaient leur entreprise, comme ils manquaient d'argent, ils engagèrent Catherine à faire des démarches pour obtenir de M, de Breteuil , ministre de France, quelques moyens de crédit.
Ce ministre s'y refusa , regardant comme une folie les projets qu'on lui laissait entrevoir; son erreur même sur ce point fut telle , que , loin de prévoir le grand événement qui se préparait, et profitant d'un congé qu'il avait obtenu, il partit pour revenir en France.
H était a Vienne lorsqu'il apprit la révolution de Petersbourg ;
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et eu même temps un courrier de Versailles lui apporta l'ordre un peu sévère de retourner sur-le-champ en Russie , où , comme on le croit bien, il ne trouva pas l'impératrice disposée très-favorablement pour lui : elle ne pouvait oublier qu'il avait refusé de la secourir dans sa détresse. Cependant , comme il avait été dans la confidence de ses sentiments pour le comte Poniatowski et de ses chagrins , il continua à en être assez bien traité.
Voyez comme la mémoire se plie aux fantaisies de l'amourpropre : M. de Breteuil ne pouvait ignorer que j'avais tous les jours sa correspondance sous les yeux; mais de bonne foi, brouillant ses souvenirs de vingt ans , et ne gardant que ceux qui lui étaient agréables , il ne se rappelait , pour le moment, que les idées qu'il avait eues de la légèreté des intrigues qui précédèrent la conspiration , et peut-être quelques sages avis qu'après son retour en Russie il s'était vu à portée de donner aux ministres de la nouvelle cour. On se doute bien que je ne lui fis point sentir la contradiction de ses paroles avec les faits.
Je me souviens d'une autre anecdote , dans un genre tout différent, qui pourra donner une juste idée du gouvernement ottoman , des mœurs turques , et do l'impossibilité où ce peuple barbare se trouve de s'arrêter dans sa décadence , de sortir de ses ténèbres et de se relever de ses ruines.
Lorsque je travaillais dans les bureaux des affaires étrangères, j'y rencontrai plusieurs fois un jeune Turc, nommé Isaac Bey. Il était instruit, toléraut, spirituel. Contre l'antique coutume de ses compatriotes, il avait voyagé en Russie, en Prusse, en Autriche , en France ; il savait parler les langues de de tous ces pays , et avait étudié l'histoire politique et militaire de ces différentes contrées. Ses connaissances étaient étendues et variées ; il avait acquis des idées assez justes sur les intérêts , les forces et la tactique des nations européennes.
Etonné de ce phénomène, un jour je le félicitais sur ses progrès et sur les avantages qu'il pouvait tirer de ses travaux. « Vous
« allez, lui disais-je, rendre les plus grands services à votre « pays. Les Turcs n'ont rien perdu de leur antique bravoure ; « leurs revers ne viennent que de leur ignorance ; et avec leurs « forces innombrables il ne leur faudrait , pour résister au « colosse moscovite qui les menace , que de l'instruction , de » la discipline , enfin la volonté de ne plus rester en arrière des « autres peuples , de les combattre avec des armes pareilles aux « leurs, et de s'enrichir de leur art et de leurs inventions. « Vous les instruirez , et votre patrie vous devra peut-être sa « régénération. »
« Vous êtes dans l'erreur, me répondit , avec un fin sourire , « mon jeune musulman ; c'est pour moi-même , c'est pour ma « propre satisfaction que je voyage et que j'étudie. Mais, de a retour à Constantinople , j'aurai très-grand soin de cacher ce « que je sais ; de mépriser en apparence les arts et les con- « naissances des Chrétiens, qui, selon nous, viennent des dé- « mons ; de suivre en tout nos absurdes coutumes ; en un « mot , je serai tout aussi bête et tout aussi ignorant que mes « compatriotes , car autrement je ne conserverais pas huit « jours ma tête sur mes épaules. » On m'a dit , qu'Isaac Bey avait tenu sa promesse et gardé sa tête.
D'après ce fait , faut-il s'étonner si une poignée de Grecs , animés par le désespoir et lâchement abandonnés par tous les princes chrétiens, détruit les nombreuses armées du Grand Seigneur, incendie les flottes formidables de trois capitanspachas, et fait trembler sur ses vieux gonds la Sublime Porte? Après avoir lu avec soin les dépêches de mes prédécesseurs , ainsi que la correspondance ministérielle relative aux affaires de Vienne , de Constantinople, de Stockholm , de Copenhague , de Berlin et de la Haye , je résolus de faire un voyage à Londres, espérant apprendre de notre ambassadeur. M. d' \dliémar, tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir relativement aux affaires que j'allais traiter en Russie, et aux intérêts du cabinet britaunique dans cet empire . où les Anglais avaient .
depuis plusieurs années, acquis à nos dépens une fâcheuse prépondérance.
Je restai six semaines en Angleterre , logé chez M. d'Adhémar, qui répondit complètement à mes espérances.
Tout fier que j'étais du triomphe récent que nos armes venaient de remporter sur celles de nos rivaux , en leur enlevant treize riches provinces , j'avoue que je ne pus voir sans un étonnemont mêlé de regrets la supériorité qu'un long usage de raison publique et de liberté donnait à cette monarchie constitutionnelle sur notre monarchie presque absolue.
L'activité du commerce, la perfection de l'agriculture, l'indépendance des citoyens, sur le front desquels on croit voir écrit qu'ils n'obéissent qu'aux lois , tous les prodiges d'une industrie sans entraves et d'un patriotisme qui sait faire de tous les intérêts privés un faisceau uni indissolublement par le lien de l'intérêt général , les ressources sans bornes que leur donne un crédit fondé sur la bonne foi , affermi par l'inviolabilité des droits de chacun , et garanti par la fixité des institutions , tout cet ensemble surprenant me faisait envier pour mon pays ce système légal et cette heureuse combinaison de royauté , d'aristocratie et de démocratie , qui avait élevé une île de peu d'étendue sous un ciel rigoureux, une île à peine connue des Romains au rang de l'une des plus riches, des plus heureuses , des plus fortes , des plus libres et des plus redoutables puissance de l'Europe .
Tout m'y démontrait la vérité de ce vers de Lemierre :
Le trident de Neptume est le sceptre du monde;
vers cependant incomplet : car il faudrait y ajouter cette explication nécessaire, que ce trident ne doit sa force qu'à la liberté du peuple qui le tient ; placez-le dans les mains d'un sultan , et ce trident sera brisé par le choc de quelques chaloupes grecques.
Pendant mon séjour en Angleterre, je fus admis dans la société du prince de Galles, aujourd'hui roi. Ce jeune prince était l'un des plus aimables et des plus beaux hommes de son temps. Son penchant pour l'opposition, la vivacité de ses goûts pour les plaisirs , et le choix de ses amis , ne pouvaient alors faire préjuger le système qu'il a suivi, les principes qu'il a soutenus , les liaisons qu'il a formées depuis qu'il a exercé la régence et porté la couroune. On l'a dit souvent avec raison : rien n'est moins ressemblant à l'héritier présomptif d'un trône que cet héritier devenu roi ; c'est la même personne , et ce sont deux hommes très-différents.
Ce fut cette année 1 784 , que Monsieur, frère du roi , et depuis Louis XV11I , me nomma et me reçut commandeur de l'ordre royal de Saint-Lazare et de Notre-Dame du xMont-Carmel , dont il était grand maître.
Ce prince , en me donnant ce nouveau témoignage de ses anciennes bontés , montra qu'il conservait toutes ses idées favorites relativement à nos antiques coutumes chevaleresques ; et dans ma réception, qui eut lieu avec éclata l'École militaire, on remplit toutes les formalités en usage dans les siècles de la chevalerie.
Je fis, une demi-heure seulement à la vérité, la veillée d'armes. J'entrai dans la chapelle en habit blanc ; je reçus l'accolade ; j6 prêtai l'ancien serment; on me ceignit l'épée, on me chaussa les éperons dorés ; je me revêtis d'un magnifique manteau ; et ce fut , je crois , la dernière fois qu'une cérémonie si féodale eut lieu dans cette ville où la féodalité devait être si prochainement renversée et abolie par une révolution que tout semblait annoncer, et que personne cependant ne prévoyait.
Avant de m'éloigner de la France , je vis fréquemment le baron de Grimm, Allemand très-spirituel, correspondant habituel de l'impératrice Catherine. Cette liaison me fut trèsutile : M. de Grimm me donna beaucoup de détails sur une cour qu'il m'était si important de connaître , et , comme il
se prit pour moi d'une vive amitié , ses lettres et les éloges qu'il m'y donnait disposèrent l'impératrice favorablement pour moi, et contribuèrent beaucoup à l'accueil qu'elle me fit.
Tout succès politique devient facile dans une cour, lorsque le négociateur plaît au souverain : une prévention contraire multiplie devant lui tous les obstacles , une prévention favorable les aplanit ; il en sera toujours ainsi , car les affaires dépendent des hommes plus que les hommes ne dépendent des affaires. Il faut étudier la politique, puisqu'elle gouverne le monde ; mais il faut encore plus étudier à fond le monde , puisque ce sera toujours lui qui influera sur la politique.
Le même désir de m' entourer des lumières qui pouvaient éclairer ma marche dans une carrière si nouvelle pour moi me conduisit encore chez un homme d'État dont on vantait les talents et la longue expérience. Il était fort lié avec mes parents, et notre cour vivait avec la sienne dans une intime union de famille et d'amitié.
C'était le fameux comte d'Aranda , ambassadeur d'Espagne en France : il avait acquis une grande renommée par la fermeté , les secrets et la rapidité avec lesquels , bravant tous les vieux préjugés et déjouant toutes les intrigues, dans le même jour, et à la Ibis , il avait fait fermer, en Espagne , tous les couvents de jésuites, et complété ainsi la destruction imprévue de cet ordre puissant.
Le comte d'Aranda portait sur sa physionomie , dans son maintien , dans son langage et dans toutes ses manières , une grande empreinte d'originalité. Sa vivacité était grave, sa gravité ironique et presque satirique. Il avait une habitude ou un tic étrange et même un peu ridicule; car, presqu'à chaque phrase , il ajoutait ces mots : Entendez-vous ? comprenez-vous1?
J'allai le voir; j'invoquai les bontés qu'il m'avait toujours témoignées ; je lui montrai mon inquiétude relativement à la nouvelle carrière où j'entrais, mon vif désir d'y réussir, et l'espérance que je concevrais s'il consentait à m'écbirer par
ses conseils, et à mo faire ainsi recueillir, par d'utiles leçons, une partie des fruits de sa longue expérience.
« Ah! me dit-il en souriant, vous êtes effrayé des études « qu'exige la diplomatie? Entendez-vous? comprenez-vous? « Vous croyez devoir longtemps sécher sur des cartes , des « diplômes et de vieux livres? vous voulez que je vous donne « des leçons sur la politique ? Eh bien , j'y consens : nous « commencerons quand vous voudrez. Entendez-vous? coni' « prenez-vous ? Tenez , venez chez moi demain à midi , et « je vous promets qu'en peu de. temps vous saurez toute la « politique de l'Europe. Entendez-vous? comprenez-vous? »
Je le remerciai , et le lendemain je fus ponctuel au rendezvous; je le trouvai assis dans un fauteuil devant un grand bureau, sur lequel était étendue la carte de l'Europe.
« Asseyez-vous, me dit-il, et commençons. Le but de la « politique est , comme vous le savez , de connaître la force , « les moyens, les intérêts, les droits, les craintes et les espé- « rances des différentes puissances , afin de nous mettre en « garde contre elles , et de pouvoir à propos les concilier, les « désunir, les combattre , ou nous lier avec elles , suivant ce « qu'exigent nos propres avantages et notre sûreté. Entendez- « vous? comprenez-vous? »
« A merveille! répondis-je; mais c'est là précisément ce « qui présente à mes yeux de grandes études à faire et de <- grandes difficultés à vaincre.
« Point du tout , dit-il , vous vous trompez , et , en peu « de moments, vous allez être au fait de tout : regardez « cette carte ; vous y voyez tous les États européens , grands ou «< petits, n'importe, leur étendue, leurs limites. Examinez bien ; « vous verrez qu'aucun de ces pays ne nous présente une en- « ceinte bien régulière , un carré complet , un parallélo- « gramme régulier, un cercle parfait. On y remarque toujours « quelques saillies , quelques renfoncements , quelques brèches, ■ quelques échanerures Entendez-vous? comprenez-vous?
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« Voyez ce colosse de Russie : au midi , la Crimée est une « presqu'île qui s'avance dans la mer Isoire , et qui appartenait « aux Turcs; la Moldavie et la Valachie sont des saiilies, et « ont des côtes sur la mer Noire, qui conviendraient assez « au cadre moscovite , surtout si, en tirant vers le nord , on y « joignait la Pologne : regardez encore vers le nord ; là est la « Finlande, hérissée de rochers; elle appartient à la Suède, « et cependant elle est bien près de Pétersbourg. fous entendez? « Passons à présent en Suède : voyez- vous la IVorwége? « c'est une large bande tenant naturellement au territoire « suédois. Eh bien , elle est dans la dépendance du Danemark. « Comprenez-vous1?
« Voyageons en Prusse : remarquez comme ce royaume est « long , frêle , étroit ; que d'échancrures il faudrait remplir « pour l'élargir du côté de la Saxe, de la Silésie, et puis « sur les rives du Rhin ! Entendez-vous? Et l'Autriche , qu'en " dirons-nous? Elle possède les Pays-Bas, qui sont pourtant « séparés d'elle par l'Allemagne , tandis qu'elle est tout près « de la Bavière qui ne lui appartient pas. Entendez-vous. ? <• comprenez- vous? Vous retrouvez cette Autriche au milieu « de l'Italie; mais comme c'est loin de son cadre! comme « Venise et le Piémont le rempliraient bien !
« Allons , je crois pour une fois en avoir dit assez. Entendez- « vous? comprenez-vous? Vous sentez bien à présent que « toutes ces puissances veulent conserver leurs saillies , rem- « plir leurs échancrures, et s'arrondir enfin suivant l'occasion. « Eh bien , mon cher, une leçon suffit ; car voilà toute la « politique. Entendez-vous? comprenez-vous? »
« Ah! répliquai- je , j'entends et je comprends d'autant « mieux , que je jette à présent mes regards sur l'Espagne , p et que je vois à sa partie occidentale une longue et belle lisière ou échancrure, nommée le Portugal , et qui convien- « drait, je crois, parfaitement au cadre espagnol. » « Je vois que vous entendez, que vous comprenez, me repli'
« qua le comte d'Aranda. Vous voilà tout aussi savant que nous « dans la diplomatie. Adieu; marchez gaiement, hardiment, et « vous prospérerez. Fous entendez? vous comprenez? Ainsi se termina ce bref et bizarre cours de politique.
l'eu de jours après , ma vivacité , très-peu diplomatique encore , dut causer quelques inquiétudes à M. de Vergennes sur la prudence du jeune négociateur auquel il venait de confier une importante mission.
Ce ministre m'apprit qu'il allait me donner un secrétaire de légation de son choix ; mais , avant qu'il me l'eût nommé , je me hâtai de lui en proposer moi-même un dont je connaissais l'instruction, les talents et le caractère.
M. de Vergennes, très-surpris , me dit qu'un tel choix ne me regardait pas , et que je devais recevoir, sans difficulté , celui qu'on jugerait convenable de me donner.
« C'est ce que je ne ferai point , monsieur le comte , répon- « dis-je ; je ne puis accorder ma confiance à une personne « que je ne connaîtrais pas. — Cependant, répliqua ce mi- « nistre, il vous faudra bien obéir à l'ordre du roi.
« Oui , répondis-je , j'obéirai , je recevrai ce secrétaire ; il « aura chez moi logement , voiture r table , tout ce que la « convenance exige; mais je ne lui montrerai pas un porte- " feuille , et ne lui laisserai lire ni écrire aucune dépêche.
« Ou vous méjugez en état de traiter les affaires dont vous « me chargez , ou vous ne m'en croyez pas capable. Dans « le premier cas , laissez-moi faire mon travail comme je l'en- « tends; dans le second, faites révoquer par le roi ma nomi- « nation.
« Je ne veux point , dans mon début , être compté parmi « les ambassadeurs qui n'ont que le titre de leur place , et dont « le secrétaire d'ambassade remplit réellement les fonctions. « Je n'aurai point sous mes ordres un coopérateur nommé « maître moi . et qui abuserait probablement d'une confiance « qu'il ne me devrait pas.
« Responsable seul du travail dont on me charge , je dois « le faire seul , ou ne me faire seconder que par un homme « dont je connais parfaitement la sagesse , la douceur et la fran- « chise. Je vous ai dit avec respect ce que je pense , et ma « résolution sur ce point est inébranlable. »
Le ministre aurait pu justement s'irriter de ma présomptueuse résistance; mais je ne sais comment il se fit qu'elle lui plut; et, après m'avoir fait plusieurs questions sur la personne que je lui proposais, il l'accepta et la fit nommer par le roi
C'était le chevalier Charrette de La Colinière , capitaine de cavalerie. Sa conduite répondit à mon attente; et bien que la nature l'eût maltraité dans ses formes extérieures , son caractère liant , la justesse de son esprit , sa discrétion et sa loyauté le firent parfaitement réussir à la cour de Russie.
Au mois de décembre 1784, ayant reçu de M. de Vergennes des instructions amples et détaillées , de M. de Castries et de mon père les plus sages conseils , du ministre des finances les compliments les plus flatteurs et les présages les plus encourageants, enfin de précieux témoignages de bonté du roi et de la reine, je fis, avec un bien vif regret, mes adieux à mes dragons, à mes foyers , à ma famille.
Mon frère obtint le régiment que je commandais. Je conservai le grade et l'uniforme de colonel à la suite de ce corps , avec la promesse de ne point perdre mes droits à l'avancement militaire.
Mon père , d'après les ordres du roi , me reçut chevalier de Saint-Louis, et je partis pour la Russie , accompagné par madame de Ségur, qui me conduisit jusqu'à Forbach. Je me séparai d'elle, et je me rendis en peu d'heures à la cour du duc de Deux-Ponts.
Ce prince me fit l'honneur de me donner un appartement dans le château qu'il occupait. Il était aimé et respecté dans son petit État, qu'il gouvernait avec sagesse.
Cependant le peuple murmurait de l'abandon où il laissait
la duchesse sa femme : tandis qu'elle végétait tristement dans une petite ville où elle n'avait pour ressource que la société des dames de son service , et un petit nombre de courtisans qui ennoblissaient ce titre en s'éloignant de la faveur, elle entendait, de cette humble vallée , le bruit des fêtes , des concerts où brillait, au sommet de la montagne dans le château ducal , une favorite qui usurpait arrogamment sa place.
Un maître de poste allemand , que j'avais fait causer, m'exprima naïvement sa pensée à ce sujet , et me dit en parlant de la dame et de la princesse : « C'est le monde renversé : l'une est « logée trop haut et l'autre trop bas. »
A Berliu, où j'arrivai promptement, M. d'Esterno me présenta à tous les princes de la famille royale , aux ministres du roi , MM. les comtes Finck , de Hardenberg et de Schulemburg. Ceux-ci me dirent que , le roi étant à Postdam, il fallait que je lui écrivisse directement pour demander à Sa Majesté la faveur d'une audience particulière : ce que je fis sans tarder, car j'éprouvais le plus vif désir de voir ce monarque célèbre, tout à la fois guerrier, littérateur, conquérant, législateur, philosophent qui, pendant tout le cours de son règne, sut, dans les succès comme dans les revers, maîtriser la fortune et développer une politique aussi vaste que son génie.
Son aide de camp , M. de Goltz , m'écrivit par son ordre que Sa Majesté me recevrait le lendemain à sept heures du matin : ce qui ne me surprit point; car les hommes de cette trempe , ennemis du repos , ont des nuits courtes et de longs jours.
Pour peu qu'on ait quelque habitude du monde, quelque élévation dans la pensée , on peut parler à un roi sans aucun embarras; mais ou n'aborde pas un grand homme sans quelque crainte ; d'ailleurs Frédéric dans sa vie privée était assez inégal, passablement capricieux , sujet à prévention , fréquemment railleur, souvent épigrammatique contre les Français , fort attrayant pour le voyageur qu'il voulait favoriser, malicieusement piquant pour celui contre lequel il était prévenu, ou contre ceux
qui , sans le savoir, avaient mal choisi leur moment pour l'approcher.
Heureusement les circonstances m'étaient favorables ; il avait de l'humeur contre la Russie; l'alliance de cet empire avec l'Autriche l'inquiétait ; il était irrité du projet d'échange de la Bavière , proposé par les deux cours impériales ; l'indifférence de l'Angleterre dans la querelle des Hollandais contre l'empereur lui déplaisait; nos succès dans la guerre de l'Indépendance et l'obstacle que nous venions d'opposer à l'ambition de Joseph II en soutenant les Hollandais contre ce prince, lui avaient inspiré le désir et rendu l'espoir de renouer avec la France ses anciennes liaisons , et de nous séparer ainsi peu à peu de l'Autriche, dont l'union avec nous avait failli consommer sa ruine. En conséquence il était disposé à bien traiter les Français et surtout à bien accueillir un ministre chargé d'une mission importante dans le Nord. ■
Voilà sans doute ce qui me valut alors un accueil plein de bonté, une longue audience, et un entretien prolongé dans lequel il montra cette grâce et je pourrais presque dire cette coquetterie d'esprit qu'il savait mieux que personne employer lorsqu'il daignait vouloir plaire, et qu'il lui prenait envie d'augmenter le nombre de ses admirateurs.
Nul ne sut jamais aussi bien que lui tour à tour flatter, tourmenter, caresser et pincer l'amour-propre de son prochain. Voltaire eu avait fait la double épreuve, il avait senti alternativement la patte de velours du chat et la griffe du lion.
Le caractère bien connu de ce prince lit que Walpole mystifia facilement Jean- Jacques Rousseau en lui adressant une fausse lettre de Frédéric , terminée par ces mots : « Si ces avantages « que je vous propose ne vous suffisent pas , et s'il faut à votre « imagination des malheurs célèbres , je suis roi , et je ne vous « en laisserai pas manquer. »
Au commencement delà guerre de Sept aus, un ambassadeur d'Angleterre , qui résidait près de lui , et dont il aimait l'esprit
et l'entretien, vint lui apprendre que le duc de Richelieu, à la tête des Français, s'était emparé de l'île de Minorque efdu fort Saint-Philippe. « Cette nouvelle, Sire, lui dit-il, est triste, mais « non décourageante; nous hâtons de nouveaux armements, et « tout doit faire espérer qu'avec l'aide de Dieu , nous répare- « rons cet échec par de prompts succès. »
« Dieu? dites-vous , lui répliqua Frédéric avec un ton où « le sarcasme se mêlait à l'humeur; je ne le croyais pas au « nombre' de vos alliés. — C'est pourtant , reprit l'ambassa- « deur piqué et voulant faire allusion aux subsides anglais que « recevait le roi, c'est pourtant le seul qui ne nous coûte rien. — « Aussi , répliqua le malin monarque , vous voyez qu'il vous « en donne pour votre argent. »
Quelquefois il se plaisait à embarrasser la personne qui lui parlait , en lui adressant une question peu obligeante ; mais aussi il ne s'irritait point d'une repartie piquante. Un jour, voyant venir son médecin , il lui dit : « Parlons franchement, « docteur ; combien avez-vous tué d'hommes pendant votre « vie? — Sire, répondit le médecin, à peu près trois cent mille « de moins que Votre -Majesté. »
La première t'ois qu'il vit le marquis de Lucchesini, Italien très-spirituel , qui fut depuis admis dans son intimité, et devint plus tard ministre de son successeur, il lui dit : « Voit-on « encore , .Monsieur, beaucoup de marquis italiens voyager « partout et faire dans toutes les cours le métier d'espions? — <> Sire , répondit M. de Lucchesîni, on en verra peut-être tant « qu'il se trouvera des princes allemands assez plats pour dé- « corer de leurs ordres des hommes qu'ils chargent d'un rôle « si vil. » Parla, le marquis faisait allusionà un espion italien , auquel un empereur d'Allemagne avait accorde la décoration de la Toison d'or. Frédéric regarda avec surprise le marquis, le traita bien des ce moment, el le pril en amitié
An ment de paraître à un cercle, un jour de gala, un vint
l'avertir que deux daines se disputaient le pas près d'une porte
avec une vivacité et une opiniâtreté scandaleuse. • Apprenez- « leur, dit le roi , que celle dont le mari occupe le plus haut « emploi doit passer la première. — Elles le savent , répond « le chambellan , mais leurs maris ont le même grade. — Eh « bien , la préséance est pour le plus ancien. — Mais ils sont « de la même promotion. — Alors, reprend le monarque im- « patienté , dites-leur de ma part que la plus sotte passe La « première. »
Comme le petit nombre de princes que leur génie place à une grande élévation , il se montrait insensible aux libelles , aux propos méchants ou séditieux , et méprisait tous ces traits de malignité qui , lancés de trop bas , ne pouvaient atteindre si haut.
Un jour, à Postdam, il entend de son cabinet un assez grand bruit qui éclatait dans la rue : il appelle un officier, et veut qu'il s'informe de la cause de ce tumulte. L'officier part, revient et lui dit qu'on a attaché sur la muraille un placard trèsinjurieux pour Sa Majesté ; que , ce placard étant placé trèshaut, une foule nombreuse de curieux se presse et s'étouffe à l'envi pour le lire. « Mais la garde, ajoute-t-il , va bientôt la « disperser. — IN'en faites rien, répondit le roi ; descendez ce « placard plus bas afin qu'on le lise à son aise. » L'ordre fut exécuté; peu de minutes après on ne parla plus du placard, mais on parla toujours de l'esprit du monarque.
Si ce prince éclairé méprisait les rumeurs d'une tourbe ignorante, non-seulement il appréciait, il désirait les suffrages des hommes détalent, mais même il les regardait comme les dispensateurs de la renommée ; son ambition les courtisait ; leur génie lui semblait une puissance, et il la flattait.
« Je suis, écrivait-il à Voltaire, comme le Prométhée de la « fable; je dérobe quelquefois de votre feu divin dont j'anime « mes faibles productions. Mais la différence qu'il y a entre « cette fable et la vérité , c'est que l'âme de Voltaire , beau- « coup plus grande et plus magnanime que celle du roi des
« dieux, ne me condamne point au supplice que souffrit l'au- « teur du céleste larcin. »
Ce qui parait encore plus singulier, c'est que le poète philosophe, qui reprochait alors à Frédéric sa passion pour la guerre , répondait familièrement à ces hommages de l'écrivain couronné :
Chaque esprit a son caractère : Je conçois qu'on ait du plaisir A savoir, comme vous, saisir L'art de tuer et l'art de plaire.
JS'ul ne récompensa mieux les grands services ; mais nul aussi ne se moqua plus constamment de la vanité des personnes qui tenaient de leur naissance ou de sa faveur un rang élevé. « Une « funeste contagion , écrivait ce prince, suite trop fréquente « de la guerre, désolait Breslaw; on y enterrait cent vingt per- « sonnes par jour. Une grande dame dit alors : Dieu merci, « la liante classe est épargnée; ce n'est que le peuple qui « meurt. Voilà ce que pensent les gens en place , qui se croient « pétris de molécules plus précieuses que ce qui fait la compo- « sition du peuple qu'ils oppriment. Cela a été ainsi de tout « temps ; l'allure des grandes monarchies est la même; il n'y « a guère que ceux qui ont souffert l'oppression qui la con- « naissent et qui la détestent. Ces enfants de la fortune qu'elle « a engourdis dans la prospérité , pensent que les plaintes du « peuple sont exagération , que les injustices sont des mé- « prises, et pourvu que le premier ressort aille, il importe peu « du reste. »
Cependant Frédéric , philosophe dans ses écrits , était arbitraire dans sa conduite. L'esprit humain n'est que contrastes-, il semble justifier le système manichéen des deux principes. Frédéric, étant jeune, avait composé V Anti-Machiavel, et le. premier acte de son règne fut un acte de politique machiavélique. Une guerre déclarée sans motif, une rapide invasion de la Si-
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lésfe et cinq batailles gagnées annoncèrent à la fois à l'Europe un ambitieux et un héros.
Dès que ses alliés ne lui furent plus utiles, il les abandonna. Peu de temps après il envahit la Bohême ; Vienne le crut à ses portes. Cependant il fut trahi par la fortune, par ce sort capricieux qui gouverne tout, et qu'il appelait si philosophiquement lui-même Sa Majesté le Hasard; mais son génie sut réparer ses revers par d'éclatants triomphes qu'une paix glorieuse couronna.
Enfin la France, la Russie et l'Autriche conjurèrent sa perte : ce fut une guerre de géants. Il vit les Russes entrer dans sa capitale ; nouvel Horace , blessé, pressé , poursuivi par ses trois formidables ennemis, il se retourne sur eux, les bat l'un après l'autre , et dicte la paix aux fiers potentats qui , se croyant certains de sa ruine , avaient d'avance partagé ses États.
Plus que libéral avec les encyclopédistes^ et irréligieux à l'excès avec Voltaire, protecteur des jésuites dans un pays protestant, magnifique envers les hommes de talent, dont pourtant il se montrait jaloux, il régnait en desposte, et cependant réglait son pouvoir par la justice.
Les soldats l'aimaient malgré sa sévérité , car ils lui devaient leur gloire; les peuples lui pardonnaient la pesanteur des impôts dont il les chargeait, parce qu'il vivait sans faste , et employait le produit des tributs à étendre son territoire, à favoriser les progrès de l'industrie et à secourir la pauvreté laborieuse.
Les sujets supportent patiemment le joug des lois, même de celles à la confection desquelles ils n'ont pas contribué , lorsque leur souverain s'y soumet le premier. L'intérêt général était le guide de ce grand roi ; la loi qu'il avait faite devenait son maître. Tout le monde sait l'anecdote du meunier de Sans-Souci. On aime la puissance qui s'arrête devant la justice , on révère le trône qui respecte les tribunaux ; la justice est une sorte de dédommagement de la privation de la liberté ; elle donne
au peuple une félicité réelle ; mais viagère : car tout meurt avec un grand homme ; et , s'il n'a pas fondé d'institutions fortes pour asseoir son trône et la prospérité publique sur des bases solides et durables, il ne laisse après lui qu'un grand souvenir.
On conçoit sans peine l'émotion que pouvait inspirer à un jeune débutant dans la carrière politique l'audience accordée par un monarque si imposant et si célèbre. Je savais d'ailleurs que malgré son penchant naturel pour les Français, il partageait l'opinion fausse , mais généralement répandue par nos rivaux sur notre prétendue légèreté , erreur que les sombres scènes du drame tragique de notre révolution n'ont pu encore totalement dissiper.
Aussi se plaisait-il à raconter souvent un trait échappé à un de nos compatriotes, spirituel, savant, et admis dans son intimité ; c'était le marquis d'Argeus. Un jour, à l'un de ces dîners où le roi, pour rendre la conversation plus libre, permettait une entière familiarité, Frédéric s'amusa à demander à ses convives ce que chacun d'eux ferait s'il était à sa place. Les uns répondirent qu'ils feraient telles ou telles conquêtes ; les autres , telles réformes , telles ou telles institutions. « Et vous, « marquis d'Argens? dit le roi. — Moi , Sire ? répondit le mar- « quis; ma foi, je vendrais mon royaume, et j'achèterais une <■ bonne terre en France pour en manger les revenus à Pa- « ris. — En vérité , reprit Frédéric , voilà un propos bien « Français ! »
En arrivant le lendemain à Postdam à l'heure indiquée, je pus croire un instant que ce n'était pas un grand monarque, mais un simple colonel auquel j'allais rendre visite. Il n'y avait a sa porte qu'un soldat en faction. Après avoir passé un corridor, je me trouvai dans une grande saille où M deGotz, aide de camp du roi , était seul assis près du feu.
Il se leva, ot me dit qu'il allait avertir le roi que j'étais là. Je lui demandai s'il y avait quelque étiquette particulière à obser»
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ver à ma présentation, « Etiquette? dit-il en riant ; ah ! nous ne « connaissons guère ici ce mot-là. Si le roi veut vous recevoir « comme la plupart des étrangers, il sortira de son cabinet « dont vous voyez d'ici la porte, et viendra vous parler dans « ce salon. Si, relativement à votre caractère de ministre, il « croit devoir vous recevoir dans son cabinet, il nous appellera « tous deux. Enfin, si son dessein est de vous traiter avec une « distinction particulière, vous resterez seul avec lui. » Après ce peu de mots , il entra chez le roi, et revint presque aussitôt causer avec moi.
Au bout d'un quart d'heure, je vis la porte s'entr'ouvrir, et le roi nous fit sigue de venir. Mais, à peine fûmes-nous entrés, que ce prince dit à M. de Goltz de sortir. Ainsi je me trouvai, non sans un peu d'embarras, tête à tête avec ce grand homme qui remplissait l'univers de son nom glorieux.
Je remerciai Sa Majesté de la bonté qu'elle avait eue de m'acorder si promptement une audience, et de satisfaire le désir impatient que j'avais de présenter mes hommages à un monarque dont l'Europe révérait le génie, et dont l'amitié était précieuse au roi mon maître.
Frédéric après m'avoir répondu qu'il désirait sincèrement entretenir et même resserrer les liens d'amitié qui existaient entre Louis XVI et lui, me demanda en détail des nouvelles du roi, de la reine, des princes, de leur famille. Il me dit : « J'ai lou- « jours aimé la France, le caractère des Français, leur langue , « leurs arts, leur littérature , et je vous vois avec plaisir chez « moi. Votre père m'esteonnu depuis longtemps de réputation ; « c'est un honnête homme et un brave militaire, qui a gagné « son bâton de maréchal par ses actions et par ses blessures.
« Je vois que vous portez la décoration de Cincinnatus. Vous « avez fait la guerre en Amérique ; votre jeunesse est toujours « belliqueuse. Cependant, depuis 17G3, vous auriez dû oublier « la guerre ; une si longue paix peut amollir. Comment avez- « vous pu si loin, et dans un pays où la civilisation commence,
« oublier les délices de Paris et vous passer de luxe, de bals, de « parfums, de poudre ? »
Assez piqué de ces mots tant soit peu désobligeants, je l'interrompis, et, reprenant le mot poudre, que je feignis d'entendre autrement, je lui dis : « Sire, nous n'avons pas malbeureusement trouvé l'occasion d'en brûler autant que nous l'aurions voulu ; après trois courtes campagnes, les Anglais , en se renfermant dans leurs forteresses et en se résignant à la paix, nous ont privés trop tôt de ce plaisir. »
« Ah! reprit en souriant le roi, je vous l'ai dit, personne ne rend plus de justice que moi à l'ardeur de votre nation pour la guerre. Il n'est point de peuple plus brillant ; il réussit dans tout ce qu'il veut faire ; mais vous savez bien qu'on l'a toujours accusé d'être un peu léger et inconstant : il est mobile comme son imagination, y
« Sire , répondis-je , nul n'est exempt d'imperfections , pas même les plus grands hommes. Si Votre Majesté me permet de le dire, n'avons-nous pas eu quelquefois nousmêmes à nous plaindre de son inconstance lorsque nous étions ses alliés ? la gloire seule vous a trouvé toujours fidèle. »
Comme ma repartie avait été provoquée par ses malins sarcasmes, elle ne lui déplut pas ; au contraire, il rit, et ses yeux bleus, qui étaient tour à tour si malins, si pénétrants, et on dit même quelquefois si sévères , prirent tout à coup une singulière expression de douceur et de bienveillance.
J'examinais avec une vive curiosité cet homme , grand de génie, petit de sature, voûté et comme courbé sous le poids de ses lauriers et de ses longs travaux. Son habit bleu, usé comme son corps, ses longues bottes qui montaient au-dessus deses genoux, sa reste g mverte de tabac, formaient un ensemble bizarre et cependant imposant : on voyait au feu deses regards que l'âme n'avait pas vieilli ; malgré sa tenue d'invalide, on sentait qu'il pouvait encore combattre comme un jeune soldat ; en T. i- 25
dépit de sa petite taille, l'esprit le voyait plus grand que tous les uutres hommes.
« Savez-vous , me dit-il , que le règne de votre jeune roi « commence bien ? Il a trompé mes craintes et passé mes es- •< pérances : j'avais eu peur que le fds du Dauphin ne se laissât « gouverner par des prêtres , par quelque cardinal comme « Fleury, et que les Welches (ainsi vous appelait Voltaire) ne « s'affaissassent sous leur triste discipline ; mais il a osé prendre « un ministre protestant, que j'avais cru qu'il garderait plus long - « temps; il a suivi les conseils de tolérance de M. de Males- « herbes ; il a profité des fautes des Anglais pour leur enlever « treize provinces ; il vient récemment de protéger la Hollande, « etd'opposer une digue aux projets de l'Autriche. Celle-ci n'est « pas légère, et sa constance dans ses vues pourrait bien en- « core nous donner d'autres occupations. »
Changeant subitement de conversation, il me demanda des nouvelles de notre littérature , me parla des ouvrages les plus marquants avec autant de justesse que d'esprit, traita assez mal l'abbé Raynal , qu'il avait cependant accueilli avec faveur, me questionna sur ce que j'en pensais , et parut assez content en me voyant rendre justice aux bons principes consignés dans son livre, et blâmer les déclamations qui le déparent
« Ces philosophes, reprit le roi , ont fait beaucoup de bien , « et nous ont tirés de la barbarie. Ils ont presque anéanti la « sottise des préjugés et la honteuse folie des superstitions ; mais « ils connaissent peu les hommes, et croient à tort qu'on gou- « verne aussi facilement qu'on écrit. Ils ne conçoivent pas qu'un « prince, philosophe par inclination, soit forcé d'être politique « par devoir et guerrier par nécessité ; leur paix perpétuelle est >< un rêve comme la perfection. Leur chef est mort ; c'est une « grande perte : d'ici à longtemps, personne, chez vous ni <> ailleurs, ne remplacera Voltaire. »
« Je suis charmé, Sire, lui dis-je, pour la mémoire de cet « immortel écrivain, que vous rendiez à son ombre une faveur
« .qu'il avait peut-être mérité de perdre, mais qui lui avait laissé « sûrement de douloureux regrets. »
« Oui, j'ai eu à m'en plaindre, répliqua le roi ; mais nous nous « étions réconciliés. J'ai oublié ses torts, je ne me souviens que « du plaisir et du bien que m'ont fait ses ouvrages. Vous allez « voir en Russie sa grande admiratrice ; elle payait ses hom- « mages un peu adulateurs et ses sarcasmes contre les Turcs « par de douces et piquantes cajoleries. Elle ne m'a pas si bien « traité, moi, et une seule visite de l'empereur m'a enlevé son « amitié ; au reste, j'aurais tort d'en être surpris : les femmes « sont capricieuses comme la fortune, et d'ailleurs celle-ci ne « s'est jamais trop piquée de fidélité; ce n'est point par cette « vertu qu'elle est célèbre. »
Le voyant en si belle humeur, je hasardai quelques mots sur l'ambition de cette princesse, qui avait aimé, élevé, couronné, subjugué et dépouillé le roi de Pologne. Je sentis bien vite que , dans cet instant , je manquais un peu de tact : Frédéric avait ses raisons pour glisser légèrement sur la position de Stanislas et sur le démembrement de sa couronne ; mais il revint sur le compte de l'impératrice, et, comme il était très-caustique contre les personnes dont il croyait avoir à se plaindre, il me raconta plusieurs anecdotes piquantes sur la santé de Catherine, sur sa cour et sur ses favoris.
Je lut dis que j'étais fort curieux de connaître une princesse si célèbre, à laquelle on ne pouvait refuser du génie , puisque, étant femme et étrangère, elle avait su régner tranquillement sur une cour féconde en orages, conquérir l'affection d'une population immense sortant h peine des ténèbres, étouffer sans cruauté plusieurs conjurations , triompher des Ottomans , brûler leur flotte près du Bosphore, et faire rechercher son alliance par les plus grands souverains de l'Europe. « Il est 1,1- « cheux , ajoutai-je, qu'un règne , si éclatant à beaucoup d'é-
■ gards, ait commencé par une scène, par une catastrophe si
■ tragique. »
« Ah ! me répondit le roi, sur ce point, quoique nous soyons « à présent à peu pies brouillés, je dois lui rendre justice ; on « est à ce sujet dans l'erreur ; on ne peut imputer justement à « l'impératrice ni l'honneur, ni le crime de cette révolution; « elle était jeune, faible, isolée , étrangère, à la veille d'être ré- « pudiée , enfermée. Les Orlolï ont tout fait ; la princesse « d'Aschkoff n'a été là que la mouche vaniteuse du coche, Ru- « Ihière s'est trompé.
« Catherine ne pouvait encore rien conduire ; elle s'est jetée « dans les bras de ceux qui voulaient la sauver. Leur conjura- « tion était folle et mal ourdie ; le manque de courage de « Pierre III , malgré les conseils du brave Munich, l'a perdu • « il s'est laissé détrôner comme un enfant qu'on envoie cou- « cher.
« Catherine, couronnée et libre, a cru, comme une jeune « femme sans expérience , que tout était fini ; un ennemi si « pusillanime ne lui paraissait pas dangereux. Mais les Orloff, « plus audacieux et plus clairvoyants, ne voulant pas qu'on fît « contre eux de ce prince un étendard, l'ont abattu.
« L'impératrice ignorait ce forfait, et l'apprit avec un désespoir « qui n'était pas feint; elle pressentait justement le jugement « que tout le monde porte aujourd'hui contre elle ; car l'erreur « de ce jugement est et doit être ineffaçable, puisque, dans sa « position, elle a recueilli les fruits de cet attentat, et s'est vue « obligée, pour avoir des appuis , non-seulement de ménager, « mais même de conserver près d'elle les auteurs du crime, « puisqu'eux seuls avaient pu la sauver. »
« Je vous conseille , pour approfondir ce fait, de voir un .< vieillard très-estimable qui est, je crois, à présent à IMittau ; « c'est M. deKaiserling. Il a tout vu, tout su; il a été à cette « époque l'intime confident des chagrins secrets de l'impéra- « trice. »
« Votre opinion, Sire, lui dis-je, est d'un grand poids et « me soulage ; car il m'en coûtait d'admirer une souveraine
« montée au trône par des degrés si sanglants. On me l'a « taut vantée; je voyais avec peine une telle tache dans la lu- « miére du Nord, ainsi que l'appelaient Voltaire et d'Alem- « bert. »
« C'était une flagornerie un peu forte , reprit le roi , lors- « qu'ils disaient que c'était du Nord que nous venait aujour- -i dlmi la lumière. — Sire, répliquai-je , Berlin est cependant " dans le Nord. » Il me fit une mine gracieuse , et me dit : « Quelle route prenez-vous pour aller à Pétersbourg : est-ce « la plus courte? — Non, Sire , répondis -je ; je veux passer « par Varsovie pour voir la Pologne. »
« C'est un pays curieux, ajouta le roi, pays libre où la « nation est esclave , république avec un roi , vaste contrée <• presque sans population , aimant , faisant la guerre depuis « plusieurs siècles avec gloire , sans places fortes , et n'ayant « pour armée qu'une pospolite ardente, mais indisciplinée, « toujours divisée en factions , eu confédérations, et tellement « enthousiaste d'une liberté sans règle , que , dans leurs diètes, « le veto d'un Polonais suffit pour paralyser la volonté générale, « Les Polonais sont vaillants ; leur humeur est chevaleresque ; « mais ils sont inconstants , légers , à peu d'exceptions près ; « les femmes y montrent seules une étonnante fermeté de ca- « ractère; ces femmes sont vraiment des hommes. »
A l'appui de ces dernières paroles, le roi me raconta plusieurs traits surprenants de l'intrépidité , de la constance , de l'héroïsme de plusieurs dames polonaises. Ensuite il me fit un signe de tête pour me congédier; mais, me rappelant bientôt, il me dit : « Je vous prie de vouloir bien vous charger d'un paquet « pour mon ministre à Pétersbourg, le comte de Coèrtz. » Je l'assurai que je m'acquitterais de sa commission avec exactitude.
« Ecoutez, contiuua-t-il , je m'intéresse à votre succès en « Russie. L'impératrice est depuis longtemps assez mal avec « votre cour, et vous rencontrerez dans votre mission des obs-
« tacles assez difficiles à aplanir. Il est de mou intérêt, et je « désire que votre cabinet reprenne, comme il le souhaite, quel- « que influence à Pétersbourg , et y contre-balance celle de « l'Autriche ; sur ce point nos intérêts sont communs.
« Vous allez , je l'espère , former quelques liaisons avec mon « ministre : le comte de Goërtz est un homme d'esprit , ex- « périmenté , et qui me sert avec zèle depuis longtemps. Mais, « comme c'est pendant sa mission que l'impératrice a changé « de système , et que le crédit de l'empereur près d'elle a rem- « placé le mien , vous trouverez le comte de Goërtz , dont le « caractère est très-ardent , fort irrité , fort mécontent , et un « peu trop disposé à adopter comme vraies toutes les nou- « velles que lui débitent les frondeurs et tous ceux qui « sont maltraités par l'impératrice. Tenez-vous en garde contre « son exagération. C'est un conseil que je trouve utile de vous « donner pour votre direction , et qui importe au succès que je « vous souhaite. »
Je le remerciai de cette preuve de bonté , qui me surprit , mais cependant beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire ; car, depuis 'l'affaire de Hollande , notre cabinet , refroidi pour celui de Vienne , tendait peu à peu à changer de système politique et à se rapprocher secrètement de la Prusse. J'avais même , dans mes instructions , l'ordre de vivre avec le comte de Cobentzel , ambassadeur d'Autriche , dans une intimité trèsgrande en apparence , mais de montrer en secret une confiance plus réelle au ministre de Prusse.
Le roi, en me congédiant, me dit : « Adieu, monsieur « de Ségur : je suis bien aise de vous avoir connu ; et , lors- « que après votre mission vous retournerez en France , si je « vis encore, revenez par Berlin, restez-y longtemps : je vous « reverrai avec un véritable plaisir. » '
Cette longue audience me valut un redoublement d'obligeance de tous les grands personnages qui habitaient Berlin , où je restai encore plusieurs jours.
.l'avais beaucoup connu à Paris le Prince Henri de Prusse, digne frère du grand Frédéric ; il était arrivé en France précédé par une glorieuse renommée que lui avaient méritée de brillants exploits.
Vaillant guerrier, habile général, profond politique, ami de la justice, des sciences, des lettres, des arts, protecteur des faibles, secourable aux infortunés , son nom inspirait un juste respect, La simplicité de ses manières , l'urbanité de son langage , l'aménité de son caractère lui attiraient l'affection. La petitesse de sa taille , l'irrégularité de ses yeux , les désagréments de sa figure, qui choquaient au premier abord, s'oubliaient très-vite en causant avec lui, l'esprit ennoblissait le corps , et bientôt on ne voyait plus en lui que le grand homme et l'homme aimable.
Pendant son séjour à Paris , il conquit des admirateurs dans toutes les classes de la société : les savants consultaient ses lumières , les artistes son goût , les politiques et les militaires son expérience; les poètes briguaient son suffrage, et lui prodiguaient leur encens.
Au nombre des personnes de la société la mieux choisie, il distingua particulièrement une femme très-aimable , la comtesse de Sabran, et l'un de mes plus intimes amis •> le célèbre chevalier de Boufflers , qui depuis , pendant les orages de la révolution, trouva un asile dans son palais, et lui resta dévoué toute sa vie.
Je me rappelle qu'un jour ce prince , assistant à une représentation de l'opéra de Castor et Pollux, qu'on donnait pour lui , et se trouvant placé à côté de Boufflers et du jeune Élzéar de Sabran , dont on vantait alors l'esprit précoce , ce prince s'amusait à questionner cet enfant, et lui disait : « Expliquez- « moi donc ce que c'est que ce Castor et ce Pollux que vous « regardez avec tant d'attention? — Ce sont , répondit Élzéar, « deux frères jumeaux sortis du même œuf. — Mais, vous- « même, dit Le prince, vous êtes sorti d'un œuf. » Alors l'en-
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fianl , surpris mais doucement soufflé par Boufflers , répliqua par cet impromptu :
« Ma naissance n'a rien de neuf, « J'ui suivi la commune règle.
» Mais c'est vous qui sortez d'un oeuf j « Car vous êtes un aigle. »
Ce prince , après ma présentation , daigna m'admettre dans sa plus familière intimité. 11 me faisait presque tous les jours dîner chez lui , et se plaisait à me raconter tout ce qu'il avait vu et entendu en France. « Ce qui m'a le plus surpris , me <» dit-il une fois , c'est votre roi ; je m'en était fait une tout « autre idée ; on m'avait dit que son éducation avait été très- « négligée, qu'il ne savait rien, et qu'il avait peu d'esprit. » Je fus tout étonné, en causant avec lui , de voir qu'il savait « très-bien l'histoire , la géographie , qu'il avait des idées fort « justes en politique , que le bonheur de son peuple l'occupait « entièrement , et qu'il était rempli de sens , ce qui vaut mieux « pour un prince que le bel esprit ; mais il m'a paru qu'il se dé- « liait trop de lui-même , tandis qu'il est peut-être de tout son ■< conseil celui qu'il devrait le plus souvent consulter. S'il ac- « quiert un peu de force , il sera un excellent roi. Quant à la « reine , j'éviterai d'en parler, car elle ne m'a pas trop bien « traité : on la dit aimable ; mais Dieu veuille , pour la France «< et pour nous , qu'elle soit un peu moins Autrichienne ! »
Je lui répondis qu'à cet égard il devait être pleinement rassure par la noble conduite que cette princesse venait de tenir récemment à l'occasion de l'affaire de Hollande.
Il me parla beaucoup ensuite de la Russie et de Catherine II. « Elle jette un grand éclat, me dit-il; on la vante, on l'im- « mortalise de son vivant. Ailleurs elle brillerait sans doute « beaucoup moins ; mais dans son pays elle a plus d'esprit « que tout ce qui l'entoure:, on est grand à bon marché sur « un pareil trône : elle n'a pour voisins que des Chinois dont
« un désert la sépare, des Tartares sans civilisation, des Turcs « imbéciles , un roi de Suède pauvre et qui n'a qu'une poignée « de soldats à lui opposer, enfin des Polonais braves , mais « divisés, et dont les troupes, comme le gouvernement, sont <- en pleine anarchie. Diderot a dit que la Russie était un co- « losse aux pieds d'argile ; mais ce colosse immense et qu'on ne « peut attaquer parce qu'il est couvert d'une cuirasse de glace, « a les bras bien longs. Il peut s'étendre et frapper où il veut; « ses moyens et ses forces , quand il les connaîtra bien et « saura les employer, pourront être funestes à l'Allemagne. »
« 11 me paraît déjà , Monseigneur, lui répondis-je , que son « ambition connaît peu de bornes : après avoir conquis la Li- « vonie , détruit les Zaporaviens , chassé les Tartares de Cri- « mée , enlevé un grand territoire aux Turcs , et partagé ré- « cemment la Pologne , il semble nous annoncer une nou- «« velle et fatale invasion des peuples du Nord dans l'Occident. »
« Ah ! pour le partage de la Pologne , répliqua le prince , «■ l'impératrice n'en a pas l'honneur, car je puis dire qu'il est « mon ouvrage. J'avais été faire un voyage à Pétersbourg ; à « mon retour, je dis au roi mon frère : Ne seriez-vous pas a bien étonné et bien content si je vous faisais tout à coup « possesseur d'une grande partie de la Pologne? »
« Surpris, oui, répondit mon frère, mais content , point « du tout; car il me faudrait , pour faire cette conquête et « pour la garder, soutenir encore une guerre terrible contre « la Russie , contre l'Autriche , et peut être contre la France. « J'ai risqué une fois celte grande laite , qui a failli me « perdre. Tenons-nous-en là; nous avons assez de gloire; « nous sommes vieux , et il nous faut du repos.
« Alors, pour dissiper ses craintes, je lui racontai que, « m'entretenant un jour avec Catherine II, comme elle me par- « lait de l'esprit turbulent des Polonais, de leur anarchie , de « leurs factions , qui , tôt ou lard , feraient de leur pays un ■< théâtre de guerre, où les puissances qui les entourent se-
298 HÉMOIBES
«< raient inévitablement entraînées, je conçus et lui présentai n l'idée d'un partage auquel l'Autriche devait naturellement « consentir sans peine, puisqu'il l'agrandirait.
« Ce projet frappa vivement l'impératrice : C'est un trait « de lumière, dit-elle ; et si le roi votre frère adopte ce projet, « étant d'accord tous deux, nous n'avons rien à craindre , « ou l'Autriche coopérera à ce partage, ou nous saurons « sa?is peine la forcer à le souffrir.
« Ainsi, ajoutai-je, Sire, vous voyez qu'un tel agrandis- « sèment ne dépend plus que de votre volonté. Mon frère « m'embrassa , me remercia , entra promptement en négoeia- « tion avec Catherine et la cour de Vienne. L'empereur hésita, « sonda les dispositions de la France ; mais , voyant que la fai- « blesse du cabinet de Louis XV ne lui laissait aucun espoir de « secours , il céda et prit doucement son lot. Ainsi , sans guer- « royer, sans perdre de sang ni d'argent, grâce à moi, la « Prusse s'agrandit et la Pologne fut partagée. »
Ce prince, voyant mon étonnement, crut que mon silence venait de mou admiration ; mais, trop jeune et trop nouveau diplomate, je ne pus me permettre des louanges qui répugnaient à ma conscience. Je continuai à me taire , ne jugeant pas convenable de choquer sans nécessité, par ma désapprobation, un personnage si supérieur à moi par son rang et par son expérience.
Cependant le prince, lisant apparemment dans mes yeux une partie de ce que je pensais , me dit de parler à cœur ouvert , et de lui faire connaître franchement mon opinion sur ce qu'il venait de me raconter.
Je résistai et j'alléguai vainement mon âge, mon inexpérience, mon respect et la crainte de lui déplaire ; mais , pressé de nouveau, je lui dis enfin : « Eh bien! Monseigneur, vous voulez « savoir absolument ce que je pense? le voici : la Pologne était « indépendante, inoffensive; vous n'aviez aucun grief contre elle; « son seul tort a été sa faiblesse ; ce démembrement est un « grand et premier acte d'injustice dont les suites me semblent
incalculables. Que ne doit-on pas craindre pour l'Europe et « pour le bonheur de l'humanité, si désormais les souverains « qui la gouvernent remplacent le droit des gens par le droit « de convenance ! »
Le prince sourit ; mais ce sourire me semblait tant soit peu forcé. Il me congédia plus tôt que de coutume ; le jour suivant il ne me vit point. Mais le surlendemain , l'humeur du prince étant passée, la bienveillance du philosophe reparut. Il me fit venir de bonne heure chez lui, voulut me lire quelques-uns de ses ouvrages , et , par là , me mit à une épreuve non moins délicate que la première.
Psul ne doit sortir de sa sphère ; souvent on se rapetisse en se déplaçant. Les muses n'avaient point, comme 1a gloire, prodigué leurs faveurs au prince Henri. J'entendis avec une sorte de souffrance la lecture qu'il me fit d'un opéra et d'une comédie. Ses plans étaient mal conçus , son style incorrect et lourd , on ne trouvait dans ses pièces nul intérêt ; et , chose étrange , les idées eu étaient très-communes.
Cependant , moins candide que la première fois, et n'ignorant pas que l'amour-propre des auteurs est encore plus irascible que celui des princes et des conquérants , je me gardai bien de laisser voir l'ennui profond que j'avais éprouvé. Mais, comme il n'était pas en moi de dire ce qui était absolument contraire à ce que je pensais, au lieu de louanges , je m'étendis en vifs et prolongés remercîments de l'extrême bouté du prince, qui l'avait porte à me faire jouir ainsi du fruit de ses loisirs.
Il m'écoutait avec l'air d'un homme qui attend encore autre chose, et mon trouble allait croissant ; heureusement une visite mit fin a mon embarras, de manière que je sortis sans trop de gaucherie d'un pas si glissant et si difficile.
Deux jours après, ayant reçu le paquet dont le roi m'avait dit qu'il me chargerait, et qui était, ainsi que je l'appris depuis, un nouveau chiffre, je pris congé de la famille royale, et je partis pour Varsovie
En traversant la partie orientale des Etats du roi de Prusse , il semble qu'on quitte le théâtre où règne une nature embellie parles efforts de l'art et d'une civilisation perfectionnée. L'œil est déjà attristé par des sables arides , par de vastes forêts.
Mais, dès qu'on entre en Pologne, on croit sortir entièrement de l'Europe , et les regards sont frappés d'un spectacle nouveau : une immenses contrée, presque totalement couverte de sapins toujours verts, mais toujours tristes, coupée à de grandes distances par quelques plaines cultivées , semblables aux îles éparses sur l'Océan ; une population pauvre , esclave ; de sales villages ; des chaumières peu différentes des huttes sauvages ; tout ferait penser qu'on a reculé de dix siècles , et qu'on se retrouve au milieu de ces hordes des Huns, des Scythes , des Venètes , des Slaves et des Sarmates , dont les flots , roulant sans cesse l'un sur l'autre , se répandaient successivement en Europe, en chassant devant eux les Bulgares, les Goths , les Scandinaves , les Bourguignons , et toutes ces tribus belliqueuses qui écrasèrent de leur poids les derniers débris de l'empire romain.
Cependant, au sein de ces froides et agrestes contrées, apparaissent quelques grandes villes , riches et populeuses , autour desquelles s'élèvent à de grandes distances des châteaux habités par une noblesse polie, belliqueuse, libre, fière et chevaleresque.
Là les siècles féodaux revivent ; là retentissent les cris d'honneur, de liberté ; là le voyageur, reçu avec une antique et généreuse hospitalité , trouve , dans de vastes salles , des preux courtois, des dames remplies de grâces, dont l'âme élevée et le caractère romanesque mêlent à leurs doux attraits je ne sais quoi d'héroïque. Ou dirait, à les voir et à les entendre, qu'elles vont tout à l'heure présider un tournois, soutenir un siège, animer leurs époux, leurs amants, les guider aux combats , les parer- d'écharpes brillantes , et les couronner après la
victoire, au chant des bardes, au sou des harpes, ou bien aux douv accents des troubadours.
Tout est contraste dans ce pays : des déserts et des palais , l'esclavage des paysans, la turbulente liberté des nobles , qui formaient seuls depuis longtemps la véritable nation polonaise, une grande richesse en blé , peu d'argent et presque point de commerce, si ce n'est par une foule active de juifs avides que le prince Potemkin nommait plaisamment la navigation de la Pologne.
Dans presque tous les châteaux , le luxe d'une grande fortune mal administrée et s'écroulant sous le poids de dettes usuraires; un grand nombre de domestiques et de chevaux, et presque pas de meubles ; un luxe oriental, et aucune des commodités de la vie ; une table somptueuse ouverte à tous les voyageurs , et point de lit dans les appartements , hors ceux du maître et de la maîtresse du logis; une vie presque totalement employée en courses et en voyages , mais avec la triste nécessité de tout porter avec soi ; car sur toutes les routes , excepté dans quelques grandes villes , il n'existe point d'auberges.
Une constante passion pour la guerre , et l'aversion de la discipline , une crainte fondée et continuelle des puissants oppresseurs qui les entourent , aucuns soins et aucuns sacrifices pour garantir les frontières en les couvrant de forteresses.
Les arts , l'esprit , la grâce , la littérature , tous les charmes de la vie sociale, rivalisant à Varsovie avec la sociabilité de Vienne , de Londres et de Paris ; mais , dans les provinces , des mœurs encore sarmates; enfin un mélange inconcevable de siècles anciens et de siècles modernes, d'esprit monarchique et d'esprit républicain , d'orgueil féodal et d'égalité , de pauvreté et de richesses , de sages discours dans les diètes et de sabres tirés pour fermer la discussion , de patriotisme ardent et d'appels trop fréquents faits, par l'esprit de faction, à l'influence étrangère.
Telle était ta Pologne , et telles étaient les réflexions qui m'occupaient, lorsqu'en sortant de la solitude d'une vaste forêt de cyprès et de pins , où l'on pouvait se croire à l'extrémité du monde, Varsovie s'offrit à mes regards avec l'éclat de la capitale d'un grand royaume.
Eu y entrant j'y remarquai pourtant encore de singuliers contrastes : des hôtels magnifiques et des maisons mesquines, des palais et des baraques ; enfin , pour achever le tableau, je vis , en arrivant chez madame la princesse de Nassau , qui m'avait offert un logement, et dans une superbe position qui dominait La Vistule , une sorte de palais dont une moitié brillait d'une noble élégance, tandis que l'autre n'était qu'un amas de décombres et de ruines, tristes restes d'un incendie.
Après avoir lu beaucoup de livres d'histoire et de voyages , il faudrait encore, pour so faire une idée juste des institutions d'un pays , de sa statistique , des mœurs de ses habitants, de leurs lois , de leur caractère national, un long séjour et des liaisons avec un grand nombre d'hommes de différentes classes et de différentes opinions. Autrement on tombe nécessairement dans l'erreur selon les diverses positions , préventions ou passions qui peuvent avoir dicté les renseignements insuffisants qu'on a recueillis.
Mais, pour connaître seulement les usages, l'esprit, les mœurs de la société brillante d'une capitale, les intrigues, les faiblesses , les aventures des personnages le plus eu vogue , il suffit de vivre quelques semaines dans l'intimité d'une femme aimable et spirituelle ; cependant , quelque bonue foi qu'elle veuille y mettre , on court le risque de voir un peu exagérer les défauts des femmes qui sont jolies , et le mérite de celles qui ne le sont pas.
En peu de jours la conversation de madame de Nassau m'ins» truisit à cet égard plus complètement qu'un long voyage n'au» rait pu le faire , et la cour de Pologne me fut presque tout aussi connue que celle de Versailles.
1)11 COMTE D!C SEGl il 303
Le surlendemain de mon arrivée , je fus présente au roi en audience particulière par M. le comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie. L' accueil que me lit ce monarque me parut non moins singulier qu'aimable. « Ah! monsieur de Ségur, « me dit-il dès qu'il me vit , je puis vous assurer que c'est avec « le plus grand plaisir que je vous revois. »
Ces paroles m'étonnèrent tellement que je crus avoir mal entendu; et, comme ma physionomie ainsi que mon silence peignaient assez ma surprise, le roi répéta : « Oui je vous revois avec un vrai plaisir. — Mais , Sire , répondis-je , Votre Majesté « doit trouver mon étonnement très- naturel. Celui qui aurait « eu le bonheur de vous voir une fois ne pourrait assurément « pas l'avoir oublié, et il est très-certain que jamais jusqu'à ce « jour je n'ai paru aux yeux de Votre Majesté. »
« Vous êtes dans l'erreur, reprit en souriant Stanislas , et je « pourrais même vous accuser d'ingratitude ; car le premier « jour où je vous vis , je vous embrassai très-cordialement et « comme je le fais à présent. » Aces mots il me fit l'honneur d'approcher sa joue de la mienne.
« Sirj, répliquai-je, je l'avoue, la plaisanterie que me fait « Votre Majesté , et qui est sans doute très-obligeante, sera, « tant que vous ne daignerez pas me l'expliquer, une véritable « énigme pour moi. »
« Écoutez , me dit alors ce prince , vous savez que je n'ai pas « toujours été roi de Pologne ; il y a trente ans que je me nom- « mais Poniatowski. J'ai voyagé, je suis resté assez longtemps « en France. Votre père et la marquise sa femme me reee- « vaient habituellement chez eux , je vivais dans leur intimité. « Peu de jours avant mon départ de Paris , je venais dire adieu « à votre père; je trouve sa porte fermée ; j'insiste pour qu'on « l'ouvre ; on me répond que votre mère est accouchée dans '" la matinée , et que M. de Ségur est auprès d'elle. Je dis que « c'est un motif de [dus pour que je le voie et que je lui fasse « mon compliment. J'entre; votre père me mène dans le ca-
« binet où l'on vous avait porté , et j'embrasse le nouveau-né. « Vous voyez bien qu'il est très-vrai que vous êtes pour moi « une ancienne connaissance , et qu'il est en même temps très- « naturel que cette connaissance n'ait pas laissé de trace dans « votre souvenir ; car, depuis ce temps , nous sommes tous les « deux un peu changés. »
Après m'avoir questionné obligeamment sur ma famille et sur celles dont les noms restaient gravés dans sa mémoire , il me congédia ; mais , depuis cette audience, je le vis presque tous les jours en société très-peu nombreuse, tantôt dans son palais , tantôt chez madame de Cracovie sa sœur; enlin chez madame de Nassau, où il vint plusieurs fois passer la soirée.
Je trouvai sa conversation instructive, agréable, légère et variée , heureuse en transitions ; il effleurait tout , n'approfondissait rien , soit pour ne pas embarrasser ses interlocuteurs, soit pour ne pas s'embarrasser lui-même , mais surtout pour plaire : car la conversation ne ressemble pas aux livres ; elle devient lourde et languissante dès qu'on s'y permet de graves réflexions et de longues tirades.
Plaire était le but constant, le mérite principal et le grand art de ce prince : ses entretiens , dans le petit cercle où je le voyais, roulèrent presqu'entièrement sur la littérature française. Il lut avec un vrai talent quelques morceaux des poèmes de notre Virgile français, l'abbé Delille, quelques scènes d'une tragédie nouvelle de La Harpe , et une ou deux fables de Florian.
Il exigea de moi la lecture de quelques-unes de mes faibles productions, que l'indiscrétion de la princesse de Nassau lui avait fait sans doute connaître , et dont une spirituelle et belle dame polonaise, la comtesse Potocka , que j'avais vue plusieurs années en France , lui avait parlé avec plus de bienveillance que de justice.
Le roi me fit aussi beaucoup de questions sur la guerre d'Amérique et sur les caractères des personnages qui s'y étaient
le plus distingués , tels que Washington , La Fayette et Kochambeau; mais en général il évita toute conversation politique.
Je regardai cette réserve comme une obligeance; car le cabiuetde Versailles, depuis 1773, abandonnant la Pologne à ses spoliateurs , et n'y pouvant plus exercer aucune influence , y rendait notre position presque embarrassante.
En admirant d'un côté les qualités personnelles d'un roi dont la société avait tant de charme, et en songeant d'une autre part aux fautes , aux malheurs et au sort futur de ce monarque, dépouillé des deux tiers de ses États et dominé par ses puissants voisins, je me disais : Quelle méprise du sort, et pourquoi a-t-il voulu, par un funeste caprice, faire du particulier le plus aimable, de l'homme de cour le plus brillant, le plus infortuné des rois '.La singularité de son éducation eut une grande influence sur la bizarrerie de sa destinée.
Poniatowski , père de Stanislas , était un noble Lithuanien : d'abord il suivit avec éclat les drapeaux du fameux roi de Suède Charles XII ; après la mort de ce monarque , s'étant réconcilié avec le roi Auguste, il le servit avec la même fidélité qu'il avait précédemment montrée au héros suédois.
La mère de Stanislas était une princesse Czatorinska , dont l'origine illustre remontait aux Jagellons. Cette noble Polonaise , fière , romanesque et superstitieuse, ayant fait tirer l'horoscope de son fils par un Italien, dont le charlatanisme passait à ses veux pour une science profonde , l'astrologue lui prédit qu'un jour cet enfant parviendrait au trône.
Dès lors elle éleva son fils pour le rôle brillant qui lui était promis, fit passer sa conviction dans son jeune esprit, exalta son imagination , et s'efforça de lui donner les talents et les vertus nécessaires au monarque d'un pays libre , qui devait à la fois se montrer, suivant les circonstances, sévère et conciliant, majestueux et populaire , orateur et guerrier ; mais la nature ne seconda qu'en partie les vues de l'héroïne polonaise.
Poniatowski prit facilement et presque théâtralement le main-
tien, la marche, le ton, la dignité d'un prince. Les progrès de son instruction lurent rapides; il apprit promptement sept langues, qu'il parlait avec une égale facilité ; il se distingua de tous ses compagnons par son adresse dans les exercices militaires. De bonne heure on remarqua en lui une éloquence naturelle, mais une éloquence plus touchante que forte et plus élégante qu'énergique.
La sévérité de sa mère ne pouvait vainere ses penchants : elle voulait qu'il ne s'occupât que de politique ; il était sans cesse entraîné par le plus vif amour pour les arts , pour les lettres et surtout pour la poésie.
Inutilement on avait prétendu l'astreindre à une grande sévérité de mœurs ; les charmes de la beauté , et les succès qu'il dut bientôt aux agréments de sa figure et de son esprit, le portèrent irrésistiblement à la galanterie.
Son père espérait en faire un sage austère et un homme d'Etat: il ne devint qu'un littérateur instruit, un courtisan spirituel , un orateur agréable et un brillant chevalier.
Il s'élevait au-dessus de presque tous ces compatriotes par la beauté de sa figure, la noblesse de sa taille, l'élégance de sfs formes et la grâce de son esprit. Lorsque je le vis , il avait encore conservé une partie de sa beauté , une taille majestueuse , un regard rempli de finesse et de douceur, un son de voix qui allait à l'âme, et le sourire le plus attrayant.
Aimant à voyager,, comme la plupart de ses compatriotes , il parcourut l'Allemagne , et séjourna longtemps en France, L'urbanité de ses manières , la culture soignée de son esprit , son amour pour les lettres et pour les arts , le firent également bien accueillir par les princes , par les personnes de la plus brillante société, par les poètes , par les savants et parles artistes.
Comme il aimait beaucoup tous les plaisirs et ne possédait qu'une fortune médiocre, il contracta des dettes à Paris, et ses créanciers le firent mettre en prison ; il dut sa liberté à la généïesitédela femme du chef opulentd'une manufacture déglaces.
C'était madame Geoftriii, qui devi.it , depuis, célèbre sans autres moyens qu'une lionne table, uu noble caractère , un esprit naturel très-piquant , caché sous une enveloppe simple et modeste , et par des liaisons intimes avec tout ce que la cour et la ville contenaient de personnages distingués. Sa maison était Un rendez-vous où se réunissaient les Français et les étrangers les plus considérables par leur rang ou par leur réputation ; ils venaient y recevoir des leçons de goût et entendre des vérités utiles, dites avec une franchise très-originale.
La bienfaitrice du comte Ponatowski fut, quelques années après , fort étonnée d'apprendre que le captif qu'elle avait tiré de prison était devenu roi. Stanislas , pour acquitter la dette de Poniatowski , lui témoigna constamment la plus vive reconnaissance, entretint avec elle une correspondance habituelle, l'invita à venir le voir en Pologne , et l'accueillit avec la tendresse qu'il aurait pu montrer à une mère et à une amie.
Lorsqu'il avait quitté la France pour se rendre en Angleterre , il s'y était lié avec un noble anglais, qui , récemment nommé ambassadeur à Pétershourg , lui proposa de l'accompagner en Piussie. Sa beauté, son esprit et son audace lui valurent promptementune brillante conquête. Il plut à la grande duchesse Catherine ; la jalousie du grand-duc les sépara ; mais, dès que cette princesse fut montée sur le trône, elle voulut donuer celui de Pologne au jeune Polonais qui l'avait charmée. Il aurait pu difficilement l'emporter sur ses rivaux dans un temps ordinaire; mais les démarches actives de l'amhassadeur russe Kaiserling, et le voisinage de cinquante mille hommes, commandés par le maréchai Romanzoff, triomphèrent de toute opposition, de sorte que Poniatowski se vit proclamé roi, sous le nom de Stanislas- Auguste, parla diète de Wola, le 7 septembre 17G4.
Sur un autre trône moins entouré d'orages, Stanislas-Auguste, par sa douceur, par sa prudence, par la bienveillance qui lui était naturelle, et par son amour pour la justice, aurait
régné paisiblement et joui de cette gloire pure, seule et noble ambition des bons rois ; mais Stanislas savait plaire et ne savait pas commander ; son caractère aimable et liant , auquel il devait, comme particulier, des succès brillants, devint, lorsqu'il fut couronné, la cause de ses malheurs.
Il vivait dans un temps de troubles, et gouvernait un peuple divisé en factions irréconciliables qu'il espéra vainement adoucir, tandis qu'il fallait les comprimer. Au lieu de parler aux passions le langage de l'autorité , il leur parlait celui de la raison, qu'elles n'entendent jamais. Une lettre touchante et élégamment écrite lai semblait plus propre à ramener des esprits aliénés et des caractères ardents , qu'une ordonnance ou qu'une loi sage et sévère.
Évitant avec soin la guerre, même la plus juste , il ne saisit aucune des occasions que la fortune lui présenta pour acquérir, par les armes, une gloire nécessaire à un prince sorti du rang des citoyens, et qui veut imposer l'obéissance à des nobles tiers de leur illustration, et dont la plupart avaient été si longtemps non-seulement ses égaux, mais ses supérieurs.
Bientôt des troubles religieux éclatèrent; on éloigna des diètes les dissidents. Ceux-ci, réclamant leurs droits de suffrage garantis par le traité d'Oliva, implorèrent l'appui de Catherine II , dont le roi de Pologne n'était à leurs yeux que le lieutenant couronné.
En 17GG une diète fut convoquée, et devint promptement orageuse. Les ministres d'Angleterre et de Prusse écrivirent et agirent en faveur des dissidents. Le roi inclinait pour eux. Dès que les évéques catholiques et leurs partisans s'en aperçurent, ils l'accusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l'État.
L'approche d'une armée russe, qui parut sous les murs de Varsovie , donna des forces à cette accusation ; elle exaspéra les esprits. Les catholiques prirent les armes et se formèrent eu confédération sous l'étendard de la Vierge. Le douzième siècle
et les sanglantes querelles des Albigeois semblaient renaître. La croix brillait sur les habits des confédérés.
Quatre de leurs ehefs firent serment d'enlever ou de tuer Stanislas ; à la tête de quarante dragons déguisés en paysans, ils osèrent tenter cette téméraire entreprise, et leur audace réussit. Au milieu de la nuit, embusqués dans une rue de Varsovie, ils attendirent, attaquèrent la voiture du roi, et dispersèrent son escorte.
Ce prince voulait se sauver, mais les conjurés le saisirent. L'un d'eux lui tira un coup de pistolet, dont la flamme brûla ses cheveux ; un autre lui fit, d'un coup de sabre , une profonde blessure sur la tête ; et tous, l'ayant porté sur un cheval , l'entraînèrent rapidement hors de la capitale.
Le temps était orageux et l'obscurité profonde : ils s'égarèrent au point , qu'après plusieurs heures de marche, ils s'aperçurent, aux premiers rayons du jour, qu'ils étaient revenus près de Varsovie ; la frayeur les saisit, ils s'enfuirent.
Un seul, uomméKosinski, resta près de Stanislas; tous deux se trouvaient à pied, leurs chevaux étant accablés de lassitude. Voyant alors le visage du monarque inondé de sang , la pitié entra dans le cœur de ce conjuré. Le roi s'en aperçut , profita de son émotion avec une grande présence d'esprit; et, avec cette touchante éloquence qui était une de ses plus brillantes qualités , il lui reprocha doucement son attentat , lui prouva victorieusement qu'on ne pouvait être lié par uu serment coupable, le conjura de réparer son crime par un noble et grand service ; enfin il attendrit et fléchit ce fougueux caractère.
Cependant Kosinski lui dit : « Je me sens disposé à vous « sauver la vie ; mais si je cède a ce sentiment, si je vous ra- « mène à Varsovie, ma mort ne sera-t-elle pas le châtiment « de ma faiblesse? »Le roi lui jura sur son honneur qu'il le garantirait de tout péril, et son assassin y- tombant à ses pieds, s'abandonna totalement à sa magnanimité.
Stanislas écrivit au gouverneur de Varsovie, qui bientôt lui
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envoya des gardes ; sous leur escorte, il fut reconduit à son palais. Kosinski obtint sa grâce , et s'exila en Italie, où il jouît le reste de ses jours d'une pension annuelle que Stanislas lui avait assurée.
Les périls qu'avait courus ce prince, son courage et sa délivrance presque miraculeuse, lui rendirent pour quelque temps l'affection de ses sujets ; mais les troubles se renouvelèrent , s'animèrent; les trois grandes puissances qui entouraient la Pologne en profitèrent pour satisfaire une injuste ambition.
Le roi aurait eu besoin, pour résister à des forces si colossales , d'une énergie héroïque qui lui manquait, et de ce génie qui peut seul trouver de grandes ressources dans un si grand péril. Le crime politique fut consommé, et le premier partage de la Pologne eut lieu en 1773.
Ainsi, lorsque j'arrivai à Varsovie , le roi ne régnait plus que sur un pays démembré et sur une nation humiliée, ou plutôt c'était Catherine qui régnait ; son ambassadeur, le comte de Stackelberg, moins altier cependant que son prédécesseur le prince Repnin, dédaignait de couvrir d'un voile modeste sa toute-puissance. Stanislas n'avait plus que la décoration d'un roi; il obéissait aux ordres que son impérieuse protectrice lui dictait, et la cour de l'ambassadeur était plus brillante et plus nombreuse que la sienne.
L'indépendance était perdue , et le joug était trop pesant pour qu'aucun courage pût le secouer. Tous les braves Polonais laissaient voir sur leur visage la profonde indignation qui les pénétrait. De quelque rang qu'ils fussent, le nom d'un Russe, pronoucé devant eux, les faisait rougir de honte, tressaillir de colère, et leur sang fermentait dans leurs veines.
Aussi, quelques années après, au premier rayon d'espoir qui parut luire à leurs yeux, tous coururent aux armes et attaquèrent intrépidement les redoutables armées de leurs puissants oppresseurs. Mais cet effort généreux ne fit briller que peu de moments le feu mourant de la liberté. Le nombre et la
tactique triomphèrent d'un courage désespère; c'était la seule arme qui leur restât. La Pologne fut encore partagée , et Stanislas descendit du trône. Il aurait fallu pour sauver ce trône un héros des beaux temps de l'histoire, et Stanislas- Auguste n'était qu'un paladin brillant de l'époque de la chevalerie.
La cour et toute la société de Varsovie, au moment de mou arrivée , étaient très-agitées , non par une grande querelle politique, mais par une intrigue trop petite et trop fastidieuse pour en parler avec détail ! il s'agissait d'un complot pour empoisonner le prince Czatorinslu.
Le roi de Prusse et ses ministres m'en avaient parlé comme d'une tentative ridicule, imaginée par des intrigants, avec l'intention de compromettre dans cette affaire Stanislas- Auguste.
Ce bruit sans fondement avait pris quelque importance par la faute du roi , qui montra dans cette circonstance trop d'indécision et de faiblesse , et encore plus par la chaleur inconsidérée, par l'opiniâtreté déplacée du parti de l'opposition, qui employait indistinctement tous les moyens qui s'offraieut à lui pour aigrir l'esprit public contre le roi.
Il aurait fallu, dès le premier moment, chasser de la ville l'accusatrice et les deux accusés. En évitant ainsi les suites d'une querelle aussi indécente, onne pouvait se tromper, puisque la punition n'aurait porté que sur une femme de mauvaise vie et sur deux hommes sans aveu ; mais on en Ct un procès qui devait être jugé prochainement. Depuis j'ai su que l'accusation avait paru dénuée non-seulement de toutes preuves, mais même de tous graves indices.
Les partisans des Potocki et dos Czatorinski n'en avaient pas moins profité pour discréditer le roi dans l'esprit de sa nation, soit en faisant soupçonner sa vertu, soit en faisant mépriser sa faiblesse. L'empereur Joseph II voulait d'abord intervenir dans cette affaire , et inviter l'impératrice à se joindre à
lui ; mais le comte de Stackelberg l'en avait détourné, en lui remontrant combien les noms de deux grands souverains figureraient peu décemment dans cette misérable intrigue.
11 me parut utile, relativement aux succès que je désirais obtenir en Russie , de répondre avec empressement aux prévenances obligeantes que m'avait faites l'ambassadeur de Catherine à Varsovie. C'était un homme d'esprit et d'expérience. L'impératrice lui avait prouvé sa confiance en lui donnant une mission si importante , qui, sous le titre d' ambassadeur, le faisait réellement gouverneur de la Pologne.
Cependant , comme sous différents prétextes, redoutant ses talents et son influence, les ministres de sa souveraine le tenaient toujours éloigné d'elle, je le trouvai d'abord un peu animé contre eux.
Il m'invitait sans cesse à venir chez lui , s'enfermait souvent plusieurs heures avec moi , et me montrait dans ses entretiens une confiance qui m'était fort profitable , mais dont l'étendue me surprenait singulièrement.
Je n'aurais pas espéré obtenir d'un ancien et intime ami des renseignements plus détaillés et plus utiles que ceux qu'il me donna sur les personnages les plus distingués, les plus influents de la cour de Russie, et même sur le caractère de l'impératrice.
Il me fit particulièrement connaître les qualités, les défauts, les faiblesses du prince Potemkin tout-puissant alors près de sa souveraine; et il me peignit tous les membres du ministère avec des traits piquants, originaux et propres à me faire croire que ces portraits étaient ressemblants , quoiqu'un peu chargés.
Tout ce qu'il me dit me prouva que je rencontrerais dans ma mission les obstacles que j'avais prévus, mais que j'y trouverais aussi des ressources auxquelles je ne m'attendais pas.
Cet ambassadeur me parla sans trop de déguisement du rôle qu'il jouait en Pologne, rôle peu différent de celui des maires du palais de nos anciens rois francs. Son autorité n'avait de bor-
nés que celle que daignait y mettre la douceur de son caractère ; il n'écrasait pas cette malheureuse nation, mais il l'empêchait de se relever, maintenait son impuissance, fomentait ses divisions, et favorisait avec soin la prolongation de son anarchie.
Tel était le malheureux secret de sa mission, et le système constant des trois cours co-partageantes. C'était à cette seule condition que l'empereur et le roi de Prusse consentaient à laisser à l'impératrice l'honneur de gouverner la république, afin de la dédommager, par là , du lot trop faible qu'elle avait reçu dans le traité de partage.
Ainsi on encourageait la licence des Polonais pour enchaîner leur liberté; on leur permettait de disputer contre une ombre de royauté, pourvu qu'ils se soumissent à la tyrannie qui était a leurs portes ; et cet infortuné pays, avec toutes les charges d'un grand royaume et toute la faiblesse d'une petite république, acquérant de jour en jour un nouveau degré de fermentation, et perdant à chaque instant quelques parties de sou énergie , restait toujours , pour les trois puissances qui l'opprimaient , une proie aussi tentante que facile.
Ce système injuste devait nécessairement dans la suite devenir un sujet de discorde entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, gu plus vraisemblablement l'objet d'un nouveau et complet partage; car, pour éviter l'un ou l'autre de ces dénoùments, il aurait fallu que les puissances qui avaient démembré, la Pologne donnassent à ce qui restait de cette république quelque vie et quelque consistance; par là , elles auraient à la fois assuré leur repos et adouci ce qu'il y avait d'injuste et d'odieux dans leur usurpation.
L'ambassadeur avait trop d'esprit pour ne pas convenir avec moi qu'en ôtanttout moyen de défense à la république , les trois puissances laissaient à leur ambition un appâl dont il leur serait bien difficile de se défendre, ce qu'elles avaient pris leur faisant désirer plus vivement ce qu'elles avaient encore à prendre.
Voyant que M. de Stackelberg, loin de s'envelopper dans <v
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voile mystérieux et diplomatique, dont tant de pédants et d'hommes médiocres s'entourent avec soin pour cacher la rxv titesse et souvent la nullité de ce qu'il renferme, voyant, dis-je, que cet ambassadeur cherchait lui-même à prolonger nos entretiens, et me répondait avec une franchise presque entière sur tous les points les plus délicats de la politique de cette époque, je hasardai de lui parler d'un projet d'échange de la Bavière contre les Pays-Bas : on m'avait annoncé ce projet.
« .Te puis vous assurer, me répondit-il , qu'on regarde à « Pétersbourg cet arrangement comme inadmissible et chimé- « rique ; mais cependant l'impératrice n'a pas cru pouvoir re- « fuser à l'empereur son allié , et dont elle a beaucoup à se « louer , un service plus apparent que réel , puisqu'il ne con- « siste qu'à sonder sur cet objet les intentions de la France et « celles du duc de Deux-Ponts. Il est vrai que le jeune comte « de Romanzoff a serré un peu précipitamment la mesure, « et dépassé de beaucoup ses instructions. De là cette inquié- « tude exagérée du duc, et naturelle à son caractère; de là « les alarmes de la cour de Berlin , qui , toujours prompte à « craindre et à s'irriter, avait reçu cette nouvelle avec une cha- « leur extraordinaire ; mais l'impératrice s'est empressée de « dissiper ses craintes. »
Peu de jours après, le chargé d'affaires de Berlin, M. Bucholtz , me parla dans le même sens de cet échange. Au reste, l'ambassadeur me laissa plus d'une fois entrevoir que , malgré l'amitié de Catherine II pour l'empereur Joseph, elle commençait à être tant soit peu lasse et embarrassée de la variété , de la multiplicité , de la succession rapide des projets et des prétentions de son allié.
D'un autre côté , l'empereur parlait quelquefois avec une ironie assez amère de l'administration et de la politique de Catherine; ainsi , ces prétendus liens qu'on disait serrés indissolublement par une amitié réciproque et personnelle , n'étaient que politiques, et ne devaient avoir de durée que celle de l'h>
térêt commun , mais précaire , qui les avait fait contracter.
Tous les renseignements que me donnèrent les Polonais distingués et les agents inférieurs que la France entretenait alors à Varsovie, se réunissaient pour me prouver que M. de Stackelberg avait été franc et sans déguisement avec moi.
Un de nos agents était M. Bonueau, homme de sens, estime, mais peu répandu ; l'autre, M. Aubcr, fréquentait les plus brillantes sociétés. Le roi le traitait à merveille, et partout j'entendais son éloge.
La cour de France , en tolérant honteusement le partage de la Pologne , s'y voyait nécessairement privée de toute influence, et ne pouvait décemment y envoyer des négociateurs revêtus d'un titre plus relevé que celui de chargé d'affaires , d'agent ou de consul.
Ceux-ci travaillaient à obtenir la liberté du passage des denrées de Pologne par le Dniester, pour favoriser les efforts d'un négociant distingué de Marseille , M. Anthoine , dont le noble et utile but était d'ouvrir à la France, a la Russie, à la Pologne, un nouveau débouché, une nouvelle voie de commerce qui devait vivifier, multiplier nos relations, et enrichir les provinces méridionales de ces trois pays.
M. de Stackelberg se montrait favorable à leurs vues; j'excitai sa bienveillance, et , entrant alors dans mes idées , il m'indiqua les moyens de persuader au comte de "YYoronzoff d'adopter un système de commerce moins exclusif pour les Anglais , moins fiscal et plus éclairé.
La sœur du roi , madame de Craco\ic, femme aussi distinguée par ses vertus que par l'aménité de son caractère, me conseillait, et me pressait de retarder mon départ pour Saint-Pétersbourg parce qu'il tombait de la neige et qu'elle prévoyait que sous peu de joursles chemins seraient impraticables. « Attendez , me disait-elle , que le traînage soit établi; alors vous regagnerez promptement le temps que vous nous aurez donné. »
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La nécessité d'arriver au terme de mon voyage , après de si longs séjours à Mayencc , à Berlin , à Varsovie, ne me permit point de suivre cet avis , dont je ne tardai pas à reconnaître la sagesse. Ma première journée se passa sans accidents; la seconde fut difficile , la troisième on ne voyait plus de routes , la terre était couverte de quatre pieds de neige.
Cette neige s'entassait dans les villages jusqu'à la hauteur des portes , de manière qu'on n'apercevait que les toits de ces hameaux qui , de loin , ressemblaient à des tentes éparses dans la plaine. Tous nos efforts parvenaient à peine à faire marcher de temps en temps au pas nos chevaux, et à les retirer des trous où ils tombaient fréquemment. Il fallut s'arrêter dans un trèspetit village , et y laisser mes trois voitures.
J'achetai des traîneaux de paysan , et je déterminai à force d'argent un courrier russe , qui passait dans cet endroit , à me céder son kibitki. Malgré la légèreté de ces traîneaux , comme la neige ne s'affermissait pas , j'arrivai très-difficilement à Bia- Iystock.
Je m'établis de mon mieux dans une mauvaise auberge, où, suivant l'usage polonais , il ne manquait aux voyageurs que ce qui leur est le plus nécessaire pour la nourriture et pour le sommeil. Mais j'étais à peine depuis un quart d'heure dans ce triste réduit , lorsqu'un officier polonais entra dans ma chambre , et me dit que madame de Cracovie , au service de laquelle il était attaché , lui avait envoyé l'ordre de m'inviter à loger dans son château , où elle avait tout fait préparer pour me recevoir.
Jamais plus obligeante invitation ne vint plus à propos. Je suivis mon guide, et je me rendis dans cette demeure vraiment digne de la sœur d'un roi. Je trouvai ce château vaste , noble , complètement et magnifiquement meublé. Ma suite s'y logea; et, à ma grande surprise, je vis que, par l'attention la plus délicate , la comtesse y "avait envoyé maître d'hôtel , cuisiniers , valets de chambre , et un grand nombre de domestiques qui vinrent prendre mes ordres.
Je reçus d'elle aussi une lettre , par laquelle elle mettait son château à ma disposition , en rae priant d'y séjourner tout lé temps queje voudrais, et d'y donner l'hospitalité aux Voyageurs, que quelques accidents pourraient mettre dans le cas de s'y arrêter.
Me voilà donc transformé en magnat polonais, et jamais chevalier errant ne trouva dans ses aventures plus noble gîte et accueil plus courtois. Il n'y manquait que la dame du lieu, dont il m'était impossible de ne pas regretter vivement l'absence.
La neige continuait toujours à tomber en abondance , et à rendre les chemins impraticables ; ainsi je restai plusieurs jours à Bialvstock, où vinrent se réfugier plusieurs seigneurs polonais et quelques dames , arrêtés comme moi par cette froide tourmente.
Averti de leur arrivée par le majordome de madame de Cracovie, je remplis ses hospitalières intentions; je les invitai à venir au château, dont je leur fis de mou mieux les hon-.ieurs : de sorte que pendant une semaine, au lieu d'être en prison dans ma petite auberge enfumée je vécus en maguifique palatiu , tenant bonne table, avec une société aimable et polie, employant alternativement mes soirées à causer, à jouer, à faire de la musique et à danser.
Cependant un vent du nord très-froid s'éleva ; la neige s'affermit; le traînage commença à s'établir ; ce fut pour moi le signal du départ ; je remontai sur mes traîneaux , et je continuai mon voyage, emportant avec moi le souvenir ineffaçable du château de Bialvstock, des bontés de madame de Cracovic, et de sa gracieuse hospitalité.
Le chemin n'était encore praticable que pour de légers traîneaux. Un de mes gens, resté avec mes voitures, devait, aussitôt qu'il le pourrait , me les ramener à Pétcrsbourg; mais il était écrit que je serais puni de n'avoir pas écouté les sages con* seils qu'on m'avait donnés. La neigo et le feu se réunirent pour m'infliger ce châtiment ; l'une avait emprisonné mes voitures.
l'autre les incendia dans le lieu où je les avais déposées ; j'en reçus la nouvelle en Russie.
Rien ne m'arriva de remarquable jusqu'à Riga, ville forte, populeuse, commerçante, et qui ressemble plus à une ville allemande ou suédoise qu'à une ville moscovite ; je n'y restai que quelques heures , et je parcourus avec rapidité les deux cents lieues qui la séparent de Pétersbourg.
Je trouvai une route superbe , traversant quelques jolies villes et de nombreux villages, partout des postes bien servies et des auberges très-commodes. Sous un ciel âpre , malgré les rigueurs d'un froid qui s'élevait à vingt-cinq degrés, on reconnaissait à chaque pas les signes de la force, delà puissance, et les traces du génie de Pierre le Grand. Son heureuse audace, changeant ces froides Contrées en riches provinces et triomphant de la nature, était parvenue à répandre sur ces glaces éternelles la chaleur fécondante de la civilisation.
Enfin j'aperçus avec autant de plaisir que d'admiration, aux lieux où l'on n'avait vu jadis que de vastes, incultes et fétides marais, les nobles édifices de cette cité dont Pierre avait posé les premiers fondements, et qui,*en moins d'un siècle, était devenue une des plus riches et des plus brillantes capitales de l'Europe.
J'arrivai le 10 mars 1785 dans l'hôtel que M. de La Colinière avait loué pour moi ; je m'occupai avec lui, sans tarder, des démarches à faire pour hâter le moment où je verrais cette femme extraordinaire , ' cette célèbre Catherine que le prince de Ligne appelait, dans son style piquant et original, Catherine le Grand.
Après avoir demandé au vice-chaucelier, M. le comte Ostermann, l'heure à laquelle il pourrait me recevoir, je lui portai une dépèche dont M. de Vergennes m'avait chargé pour lui, et je le priai d'obtenir de J'impératrice l'audience dans laquelle je devais présenter mes lettres de créance à Sa Majesté.
Cette princesse me fit dire que le surlendemain elle me re-
eevraft. .Mais elle était alors souffrante ; son indisposition se prolongea, et mou audience fut retardée de huit à dix jours : ainsi j'eus, plus que je ne le voulais, le temps de me reposer, et de m'entretenir avec .M. de La Coliuiere, sur l'état des affaires et sur les différents personnages de ce grand théâtre où j'allais bientôt débuter.
M . de La Colinière m'apprit que l'incommodité dont se plaignait impératrice, et qui retardait mon audience , avait pour cause un vif chagrin : elle venait de perdre son aide de camp , M. de Landskoy; de tous ses favoris, c'était peut-être celui qui lui avait inspiré le plus d'affection. Il la méritait, disait-on, par un sentiment sincère , fidèle et dégagé d'ambition ; enfin il lui avait persuade, maigre la distance des rangs et la différence des âges , que c'était Catherine et non l'impératrice qu'il aimait.
Ge que j'avais su des grandes qualités de cette princesse, ce que m'en avait dit Frédéric lui-même, redoublait mou désir de la connaître personnellement ; cependant , sou premier pas pour monter au trône refroidissait parfois mon enthousiasme : mais, indépendamment de l'incertitude de plusieurs persounes dignes de foi, sur la part réelle que Catherine avait prise à la dernière scène de cette castastrophe, j'ai toujours pensé qu'on peut, sans blesser la morale , lorsqu'on juge les grands hommes et les monarques célèbres , mettre dans la balance où Ton pèse leurs actions , le poids des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient, ot faire ainsi de leurs qualités et de leur défauts une part convenable a leur époque, a leur position, et aux mœurs des peuples qu'ils gouvernaient.
Or personne n'ignore que non-seulement la Russie était restée plus longtemps que toutes les autres contrées de l'Europe plongée dans les ténèbres ; mais que pendant la durée du dixseptième siècle, et même jusqu'au règne de Pierre 111, l'empreinte des moeurs barbares . loin d'être effacées se lisait en caractères de sang sur les marches du trône des czars.
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Ces princes, à peine sortis du joug des Tartares, devinrent, en brisant leurs chaînes, des despotes sanguinaires. Chacun d'eux semblait ne pouvoir monter au rang suprême qu'en foulant aux pieds le corps de sou prédécesseur.
Ivan IVtua un de ses fds et mourut dans un cloître. FœdorIcr ne régna qu'après avoir immolé Démétrius. Un faux Démétrius, le moine Otrépiew, étrangla et détrôna Fœdor II. Wassily, qui lui devait la vie, l'immola à son tour. Ce même Wassily finit ses jours dans un couvent.
Alors le sceptre des czars passa dans les mains de Michel Romanoff : ce prince, originaire de Prusse, fut la tige de la dynastie actuelle. Alexis, son fds, lui succéda ; il fut le père de Fœdor III, d'Ivan et de Pierre. Fœdor mourut sans enfants , et laissa à ses frères un trône qui excita entre eux la discorde. Ivan ne conserva bientôt que le titre de czar , et céda le sceptre à sou immortel frère Pierre 1er.
Ce monarque , puissant à la guerre , profond en politique , était doué d'un vaste génie. Mais , comme il le dit avec franchise , réformateur de son empire , il ne put se réformer luimême. Cruel dans sa cour, barbare au sein de sa famille, il condamna à mort son fds Alexis ; et , donnant l'ordre de massacrer huit mille slrélitz qui composaient sa garde, il encouragea lui-même à cette boucherie, par son exemple, ses stupides bourreaux.
Pierre, ayant répudié sa première femme Eudoxie, épousa Catherine Ire, née dans la classe la plus inférieure, et sortie des bras de plusieurs amants ; il mourut. Catherine, usurpant les droits du fds d'Alexis , s'empara du sceptre -, elle le destinait, en mourant, à sa fdle aînée. Mais Menzicoff plaça sur le trône le grand-duc , fds du malheureux Alexis, et qui prit le nom de Pierre II. Son règne fut court; Anne, duchesse de Courlande, lui succéda, et, dominée par son favori Biren , couvrit les échafauds de victimes , et peupla la Sibérie d'exilés.
Dans sos derniers moments, elle avait légué son pouvoir à un enfant , nommé Ivan , descendant du frère de Pierre le Grand, par sa mère, la duchesse de Brunswick ; mais une autre princesse, descendante de Pierre le Grand, Elisabeth, arracha le jeune Ivan de son berceau, renferma dans une forteresse, et se fit proclamer impératrice.
Après vingt ans de règne, Elisabeth, au lieu de terminer les malheurs d'Ivan et de lui rendre le trône, y appela son neveu, le duc de Holstein-Gottorp,qui régna sous le nom de Pierre III, et fut bientôt renversé de ce trône par son épouse Catherine II, au moment où il voulait la répudier et la faire languir dans une captivité sans terme.
Après avoir tracé à regret ce rapide et terrible tableau , détournons-en nos regards pour voir par quelles grandes qualités, par quels talents, par quelle élévation de caractère et par quelle fortune , Catherine II , législatrice de son empire, parvint à couvrir de palmes et de lauriers la première et triste page de son histoire.
En peu de mots essayons d'esquisser l'ensemble d'une vie si célèbre, qui n'a point manqué de censeurs austères , mais qui mérite aussi les justes éloges de la postérité ; car la souveraine d'un grand empire , quelques reproches qu'on puisse faire à sa politique ambitieuse , est encore digne d'être louée, lorsque la voix de tout uu peuple proclame qu'elle est aimée. « Catherine, fille du prince d'Anhalt-Zerbst, portait dans sou enfance les noms de Sophie-Auguste-Dorothée d'Anhalt. Elle prit celui de Catherine en embrassant la religion grecque, lorsqu'elle épousa son cousiu Charles-Frédéric. , duc de Holstein- Gottorp, que l'impératrice Elisabeth venait dedésiguer pour son héritier, et dénommer grand-duc de Russie.
Jamais union ne fut plus mal assortie; la nature , avare de ses dons pour le jeune grand-duc, en avait été prodigue en faveur de Catherine. Il semblait que par un étrange caprice, le sort eut voulu donner au mari la pusillanimité, l'inconséquence
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la déraison d'un être destiné à servir, et à sa femme l'esprit, le courage et la fermeté d'un homme né pour gouverner. Aussi l'un se montra sur le trône et en disparut comme une ombre, tandis que l'autre s'y maintint avec éclat.
Le génie de Catherine était vaste, son esprit fin ; on voyait en elle un mélange étonnant des qualités qu'on trouve le plus rarement réunies. Trop sensible aux plaisirs, et cependant assidue au travail, elle était naturelle dans sa vie privée, dissimulée dans sa politique ; son ambition ne connaissait point de bornes , mais elle la dirigeait avec prudence. Constante non dans ses passions, mais dans ses amitiés, elle s'était fait en administration et en politique-dos principes fixes ; jamais elle n'abandonna ni un ami ni un projet.
Majestueuse eu public , bonne et même familière en société, sa gravité conservait de l'enjouement; sa gaieté, de la décence. Avec une âme élevée, elle ne montrait qu'une imagination médiocre ; sa conversation même semblait peu brillante , hors les cas très-rares où elle se laissait aller à parler d'histoire et de politique : alors son caractère donnait de l'éclat à ses paroles; c'était une reine imposante et une particulière aimable.
La majesté de son front et le port de sa tête , ainsi que la fierté de son regard et la dignité de son maintien , paraissaient, grandir sa taille naturellement peu élevée. Elle avait le nez aquiliu , la bouche gracieuse , des yeux bleus et des sourcils noirs , un regard très-doux quand elle le voulait , et un sourire attrayant.
Pour déguiser l'embonpoint que l'âge , qui efface toutes les grâces , avait amené , elle portait une robe ample avec de larges manches, habillement presque semblable à l'ancien habit moscovite. La blancheur et l'éclat de son teint furent les attraits qu'elle conserva le plus longtemps.
Trop entraînée par d'autres penchants , elle avait au moins la vertu de la sobriété, et quelques voyageurs satiriques ont commis une grossière erreur eu affirmant qu'elle buvait beaucoup de
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vin : ils ignoraient qu'habituellement la liqueur vermeille quj remplaiasait son verre n'était que de l'eau de groseille.
Cette princesse ne soupait jamais; elle se levait à six heures du matin, et faisait elle-même son feu. Elle travaillait d'abord avec son lieutenant de police et ensuite avec ses ministres.
Rarement à sa table , servie comme celle d'un particulier, on voyait plus de huit convives. Là , comme aux dîners de Frédéric , l'étiquette était proscrite et la liberté permise,
Philosophe par opinion, elle se montrait religieuse par politique ; jamais personne ne sut avec une aussi inconcevable facilité passer des plaisirs aux affaires; jamais on ne la vit entraînée par les uns au delà de sa volonté ou de ses intérêts , ni absorbée par les autres au point d'en paraître moins aimable. Dictant elle-même à ses ministres les dépêches les plus importantes, ils ne furent réellement que ses secrétaires, et son conseil n'était éclairé et dirigé que par elle.
Catherine, jeune, étrangère, soudainement transplantée dans un empire dont il lui fallait étudier à la fois la langue , les lois et les mœurs , avait vu l'aurore de sa destinée entourée des plus sombres nuages. Unie à un prince qui , loin de l'aimer, sentait avec jalousie sa supériorité ; dépendante d'une impératrice dont le caractère indolent, voluptueux et méfiant, ne lui offrait que des écueils au lieu de protection, elle ne voyait devant elle de perspective que la captivité , l'exil ou la mort ; car la nature lui avait donné trop d'esprit , trop de talent et, trop de fierté, pour qu'une tranquille obscurité dans la disgrâce pût être son partage.
On connaît les événements qui rélevèrent au trône. Elle avait fait des guerres heureuses et d'utiles conquêtes lorsque j'arrivai à la cour.
Aspirant à tous les genres de gloire, et voulant aussi cueillir quelques palmes sur le Parnasse, elle composa dans ses loisirs plusieurs comédies.
L'abbé Chappc , en publiant son f'oyage en Sibérie, avait
amèrement décrié les mœurs de la nation russe et le gouvernement de Catherine; elle le réfuta par un livre auquel elle donna le titre S Antidote.
Il est peu de personnes qui n'aient lu avec plaisir les lettres spirituelles qu'elle écrivait à Voltaire et au prince de Ligne.
On vit avec un double étonnement cette fière autocratrice , invoquant la philosophie , appeler d'Alembert en Russie , pour lui confier l'éducation de l'héritier du trône, et le philosophe refuser cette occasion de propager ses principes par l'influence d'un tel élève.
Diderot , au contraire , vint avec orgueil à la cour de Catherine ; elle admira son esprit , mais elle rejeta ses doctrines, dont la théorie était spécieuse et la pratique impossible.
L'impératrice, dirigeant elle-même avec soin l'éducation de ses petits-fils , Alexandre et Constantin, composa pour eux des Contes moraux et un Abrégé de l'histoire des premiers temps de la Russie , qui sera bientôt connu en France , traduit et inséré dans un ouvrage que mon fils , le général Philippe de Ségur, se propose de publier, et dans lequel il retracera ces époques reculées des annales russes.
Catherine , avant de terminer son règne , changea en ville plus de trois cents bourgs, et compléta l'organisation administrative et judiciaire de toutes les provinces de l'empire. Sa cour fut le rendez-vous de tous les princes et de tous les personnages célèbres de son siècle.
Avant elle , Pétersbourg , dans son horizon de glace , était un point presque inaperçu et qui semblait tenir à l'Asie ; sous son règne , la Russie devint européenne ; Pétersbourg brilla entre les capitales du monde civilisé , et le trône des czars s'éleva au premier rang des trônes les plus puissants et les plus respectés.
Telle était l'illustre souveraine près de laquelle j'étais accrédité : il est facile de juger, d'après cette courte esquisse , de l'émotion avec .laquelle j'attendais le jour où je devais être
;idmis en présence d'une princesse si extraordinaire et d'une femme si célèbre.
J'obtins enfin mon audience , et peu s'en fallut que mon début ne devînt malencontreux. J'avais, conformément à l'usage , donné au vice-chancelier la copie du discours que je devais prononcer ; arrivé au palais impérial , le comte de Cobentzel , ambassadeur d'Autriche , vint me trouver dans le cabinet où j'attendais le moment d'être présenté.
Sa conversation vive , animée , et l'importance de quelques affaires dont il me parla , m'occupèrent assez pour me distraire complètement, de sorte que, à l'instant où l'on m'avertit que l'impératrice allait me recevoir, je m'aperçus que j'avais totalement oublié le discours que je devais lui adresser.
Je cherchais vainement à me le rappeler en traversant les appartements quand tout à coup on ouvrit la porte de celui où se tenait l'impératrice. Elle était richement parée et debout , la main appuyée sur une colonne ; son air majestueux , la dignité de son maintien , la fierté de son regard , sa pose un peu théâtrale , en me frappant de surprise, achevèrent de troubler ma mémoire.
Heureusement , au lieu de tenter des efforts inutiles pour la réveiller, je pris soudainement le parti d'improviser un discours dans lequel il ne se trouvait peut-être pas deux mots de celui qui avait été communiqué à l'impératrice et pour lequel elle avait préparé sa réponse.
Une légère surprise se peignit sur ses traits ; ce qui ne l'empêcha pas de me répondre sur-le-champ avec autant d'affabilité que de grâce , en ajoutant même à sa réponse quelques paroles personnellement obligeantes pour moi.
Ayant ensuite reçu et remis au vice-chancelier ma lettre de créance, elle m'adressa différentes questions sur la cour de France et sur mon voyage à Berlin et à Varsovie. Elle me parla aussi de M. Grimm et de ses lettres, dans le dessein probable de me laisser entrevoir les dispositions favorables que t. i. 28
cette correspondance lui avait inspirées relativement au nouveau ministre de France accrédité près d'elle.
Depuis , lorsque cette princesse m'eut admis dans son intimité , elle me rappela cette audience. « Que vous est-il doue « arrivé , me dit-elle , Monsieur le Comte , la première fois que « je vous ai vu , et par quelle fantaisie avez-vous soudainement « changé le discours que vous deviez m'adresser? ce qui m'a « surprise et forcée à changer aussi ma réponse.
Je lui avouai que je m'étais senti un moment troublé en présence de tant de gloire et de majesté. « Mais , Madame , ajoutai- « je, je pensai promptement que cet embarras, très-simple « pour un particulier, n'était nullement convenable à un repré- « sentant du roi de France. Ce fut ce qui me décida, au lieu de « tourmenter ma mémoire, à vous exprimer, dans les termes « qui vinrent les premiers à mon esprit , les sentiments de mon « souverain pour Votre Majesté et ceux que m'inspiraient votre « renommée et votre personne.
« — Vous avez bien fait , me répondit-elle. Chacun a ses dé- « fauts; moi, je suis très-sujette à prévention; je me souviens « qu'un de vos prédécesseurs , le jour où il me fut présenté , <> se troubla tellement qu'il ne put me dire que ces mots : Le
« roi mon maître J'attendais le reste; il redit encore :
« Le roi mon maître et n'alla pas plus loin. Enfin, la
« troisième fois , venant à son secours , je lui dis que depuis « longtemps je connaissais l'amitié du roi son maître pour moi. « Tout le monde m'a assuré que c'était un homme d'esprit, et « cependant sa timidité me laissa toujours contre lui une pré- « vention injuste , et que je me reproche , comme vous le « voyez, un peu tardivement. »
Le même jour je fus présenté un graud-duc Paul Pétrowitz, a la grande-duchesse et à leur Gis le grand-duc Alexandre , depuis empereur, qui vient de mourir après un règue glorieux. C'était la première fois que ce prince , âgé de sept ans , recevait un ambassadeur et écoutait une harangue. J'ai toujours trouvé
très-ridicule l'usage d'adresser de graves paroles à un enfant ; aussi je ne lui dis que quelques mots sur son éducation et sur les espérances qu'on en concevait.
Un de nos célèbres magistrats fit un jour beaucoup mieux ; je crois que c'était M. de Malesher-bes. Chargé, à la tête d'une cour souveraine, de haranguer un Dauphin au berceau, et qui , loin de pouvoir entendre une parole, ne savait encore que crier et pleurer pour exprimer ses désirs et ses douleurs , il lui dit seulement : « Puisse , Monseigneur, Votre Altesse P«.oyale , « pour le bonheur de la France et le sien, se montrer toujours « aussi insensible et sourde au langage de la flatterie qu'elle « l'est aujourd'bui au discours que j'ai l'honneur de prononcer « devant elle! »
L'accueil du grand-due Paul et de la grande-duchesse .fut obligeant pour moi. Les hommages qu'ils avaient reçus en France récemment les disposaient favorablement pour tout Français , et , lorsqu'ils m'admirent plus particulièrement dans leur société , je fus à portée de connaître toutes les qualités rares qui , à cette époque , leur méritaient l'affection générale.
J'ai dit leur société , parce qu'en effet , si l'on en excepte les jours de représentation , leur cercle, quoique assez nombreux , semblait, surtout à la campagne, plutôt une aimable société qu'une cour gênante. Jamais famille particulière ne fit avec plus d'aisance, de grâce, de simplicité, les honneurs de sa maison; dîners, bals, spectacles et fêtes, tout y était marqué à l'empreinte de la plus noble décence , du meilleur ton et du goût le plus délicat.
T«a grande-duchesse, majestueuse, affable et naturelle, belle sans coquetterie, aimable sans apprêt, donnait l'idée de la vertu parée. Paul cherchait à plaire; il était instruit; on remarquait en lui une grande vivacité d'esprit et une noble élévation dans le caractère.
Mais bientôt, et sans qu'il fût nécessaire d'une longue observation u on apercevait dans toute sa personne , principalement
lorsqu'il parlait de sa position présente et future , une inquiétude , une mobilité, une méfiance, une susceptibilité extrêmes, enfin ces bizarreries qui dans la suite furent les causes de ses fautes , de ses injustices et de ses malheurs.
Dans tout autre rang où ce prince se fût trouvé placé, il aurait pu faire des heureux et l'être lui-même ; mais , pour un tel homme , le trône , et surtout celui de Russie , ne devait être qu'un écueil redoutable , sur lequel il ne pouvait monter sans s'attendre à en être bientôt et violemment précipité.
Sujet à l'engouement , il se passionnait pour quelqu'un avec une singulière promptitude, l'abandonnant et l'oubliant ensuite avec une égale facilité. L'histoire de tous les czars détrônés ou immolés était pour lui une idée fixe et toujours présente à sa pensée. Ce souvenir revenait comme un fantôme qui , l'assiégeant sans cesse , troublait les lumières de son esprit et offusquait sa raison.
Avant de commencer le cours de mes négociations , et n'ayant d'ailleurs pour le moment aucune affaire urgente à traiter, je m'appliquai exclusivement à connaître les personnages les plus influents de la cour et à étudier les mœurs ainsi que les usages des habitants de cette capitale du Nord , si récemment créée , si peu connue encore par la plupart de mes compatiotes, et dans laquelle je me trouvais transplanté pour plusieurs années.
Assez de voyageurs et d'auteurs de dictionnaires ont décrit et détaillé les palais, les temples, les nombreux canaux, les riches édifices de cette cité , étonnant monument du triomphe remporté par un homme de génie sur la nature.
Tous ont dépeint la beauté de la Neva, la richesse de ses quais de granit, l'imposant coup d'œil du port de Cronstadt, la triste magnificence du palais et des jardins de Pétershoff , situés sur les bords de la mer de Finlande, et qui inspirent aux voyageurs une double mélancolie, en les portant à méditer à la fois sur les orages d'une vaste mer remplie d'écueils et sur ceux
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qui entourent un despotisme sans limites et un trône colossal sans barrière ; car, maigre tous les prestiges du luxe et des arts. là où on ne voit aucune borne à l'autorité, il ne peut exister, de quelque beau nom qu'on les décore , qu'un maître et d«s esclaves.
Un grand et bon prince peut répandre sur un tel empire quelques rayons de lumière et de bonheur ; mais ce prince , ainsi que le disait l'empereur Alexandre à madame de Staël , n'est lui-même qu'un accident heureux.
La route qui conduit de Pétershoff à Pétersbourg offre un aspect plus riant ; elle est bordée des deux côtés par d'élégantes maisons de plaisance, par de beaux jardins, où la noblesse de la capitale vient chaque année, pendant les chaleurs passagères d'un été trop court , se faire illusion sur les rigueurs de cet âpre climat, illusion favorisée par la verdure constante des arbres et des gazons, dont un sol primitivement marécageux entretient la fraîcheur jusqu'au moment où l'impitoyable neige vient les ensevelir.
L'aspect de Pétersbourg frappe l'esprit d'un double étonuement; il y trouve réunis l'âge de la barbarie et celui de la civilisation , le dixième et le dix-huitième siècles , les mœurs de l'Asie et celles de l'Europe , des Scythes grossiers et des Européens polis, une noblesse brillante , fière, et un peuple plongé dans la servitude.
D'un côté des modes élégantes , des habits magnifiques, des repas somptueux , des fêtes splendides , des théâtres pareils à ceux qui embellissent et animent les sociétés choisies de Paris et de Londres; de l'autre des marchands en costume asiatique, des cochers , des domestiques , des paysans vêtus de peaux de mouton , et portant de longues barbes et des bonnets fourrés , de longs gants de peau sans doigts , et des haches suspendues à une large ceinture de cuir.
Cet habillement , et les épaisses bandes de laine qui forment autour de leurs pieds et de leurs jambes une espèce de cothurne
grossier , font revivre à vos yeux ces Scythes , ces Daces , ces Roxolans, ces Goths, jadis l'effroi du monde romain. Toutes ces figures demi-sauvages que l'on voit à Rome sur les bas-reliefs de la colonne Trajane semblent renaître et s'animera vos regards.
On entend encore cette même langue , ces mêmes cris qui , tant de fois retentissant dans les échos du mont Hémus et dans ceux des Alpes , avaient fait souvent reculer les légions des Césars de Rome et deRyzance ; mais, en même temps, lorsque, en conduisant leurs barques ou leurs voitures , ils frappent les airs de leur chant assez mélodieux, quoique monotone et presque plaintif, on s'aperçoit que ce n'est plus dans le pays des Scythes indépendants qu'on se promène ; mais dans celui des Moscovites, dont une longue servitude , d'abord sous les ïartares et ensuite sous les boïards russes, a courbé la tête et abattu la fierté, sans cependant détruire leur vigueur antique et leur bravoure native.
Quand on entre dans leurs maisons, hors des villes , on reconnaît la simplicité des vieilles mœurs rustiques; l'agreste bâtiment est composé de troncs d'arbre couchés et croisés les uns sur les autres ; une petite lucarne sert de fenêtre; un large poêle 1-emplit la chambre étroite , qui n'a d'autres meubles que des bancs de bois.
En évidence se trouve l'image d'un saint bizarrement et grossièrement peinte ou sculptée au milieu d'un large cadre de métal ; c'est à cette image qu'avant de saluer le maître du logis on doit rendre un premier hommage.
Le gruau , quelques viandes rôties , voilà leurs mets habituels ; l'hydromel ou un peu de farine fermentée dans l'eau avec de la menthe , telle est leur boisson. Malheureusement ils y ajoutent trop souvent de grands gobelets d'eau-de-vie de grains, dont un palais européen ne pourrait soutenir l'âpreté.
Les marchands des villes , quand ils sont devenus riches , étalent quelquefois à leur table un luxe sans goût et sans mesure ; ils vous servent d'effroyables piles de viande , de volailles, de poissons , d'œufs, de pâtisseries entassées sans ordre, of-
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fertes aux convives avec importunité, et capables parleur masse d'effrayer les estomacs les plus intrépides.
Le mobile qui aiguillonne et vivifie tout, l'amour-propre, le désir de s*élever et de s'enrichir pour multiplier leurs jouissances, manquant presque généralement à tous les serfs de ce vaste empire , rien n'est plus uniforme que leur vie, plus simple que leurs mœurs, plus borné que leurs besoins, plus constant que leurs habitudes.
Chez eux toujours le lendemain ressemble à la veille ; rien ne varie ; leurs femmes mêmes, avec leur parure orientale et le vermillon dont elles couvrent leurs joues, parce que chez eux le mot kramoy, rouge, signifie beauté, portent encore aux jours de fêtes les mêmes voiles galonnés et les mêmes bonnets tissus en petites perles dont elles ont hérité de leurs mères et qui paraient leurs bisaïeules.
Le peuple russe, végétant dans l'esclavage, ne connaît pas le bonheur moral , mais il jouit d'une sorte de bonheur matériel ; car ces pauvres serfs , certains d'être toujours nourris , logés , chauffés par le produit de leur travail ou par leurs seigneurs, et étant à l'abri de tous besoins, n'éprouvent jamais le tourment de la misère ou l'effroi d'y tomber ; funeste plaie des peuples policés, mille fois plus heureux cependant, parce qu'ils sont libres.
Les seigneurs, en Russie, ont sur leurs serfs une autorité de droit presque sans limites, mais il est juste de dire que de fait presque tous usent de ce pouvoir avec une extrême modération; par l'adoucissement graduel des mœurs, l'esclavage des paysans redevient peu à peu ce qu'était autrefois en Europe la servitude de la glèbe. Chacun paye une redevance modique pour la terre qu'on lui donne à cultiver, et la répartition de ce tribut est réglée dans chaque village par des vieillard-; choisis entre les pères de famille (1).
;i on sait dans quelles vues bienfaisantes l'empereur Alexandre, en 1858-,
Si l'on cesse d'observer cette innombrable classe de la population moscovite, qui n'a point encore fait un pas hors des ténèbres du moyen âge, et si, franchissant plusieurs siècles, on tourne ses regards vers la partie noble, riche et polie de la nation russe , un tout autre spectacle frappe et fixe l'attention.
Ici je dois avertir que je trace l'esquisse de la société russe telle qu'elle était il y a quarante ans. Depuis cette époque tout a changé ; les progrès eu tout genre ont été rapides, et toute cette jeunesse, que les armes et le désir de s'instruire ont poussée et répandue dans toutes les villes et les cours de l'Europe, prouve à quel point les arts , l'urbanité, le goût, les lettres se sont perfectionnés dans un empire qui passait encore , dans les premiers temps du règne de Louis XV , pour inculte et barbare.
Au moment où j'arrivai à Pétersbourg, il restait dans cette capitale , sous les formes extérieures d'une civilisation européenne , beaucoup de vestiges des temps antérieurs , et , au milieu d'une élite peu nombreuse de seigneurs et de dames qui s'étaient instruits , qui avaient voyagé , et ne se montraient sur aucun point inférieurs aux personnes les plus aimables dos cours les plus brillantes, on en voyait encore plusieurs, et c'étaient les plus âgés, dont l'accent, la physionomie, les habitudes, l'ignorance et l'entretien stérile tenaient plus à l'époque des boïards et des czars qu'à celle de Catherine II.
Cependant ce n'était qu'après quelque examen qu'on pouvait faire cette distinction ; à la superficie cette différence n'était pas sensible ; depuis un demi-siècle tous s'étaient habitués à
veut affranchir les paysans russes de l'esclavage dans lequel ils vivaient. L'Europe suit d'un œil attentif le développement des mesures adoptées pour parvenir à ce grand résultat. Tous les hommes éclairés le hâtent de leurs vœux; ils héniront le prince absolu qui rend à la liberté tant de millions d'hommes, tandis que sur un autre continent, des États différents appesantissent, au lieu de les briser, les fers de leurs esclaves.
( Note du nouvel éditeur.)
copier les étrangers, à se vêtir, à se loger, à se meubler, à se nourrir, à s'aborder, à se saluer, à faire les honneurs d'un bal et d'un dîner, comme les Français, les Anglais et les Allemands. Tout ce qu'exigent la politesse et la décence était déjà parfaitement imité. La conversation seule et la connaissance de quelques détails intérieurs marquaient la séparation du Moscovite autique et du Russe moderne.
Les femmes avaient devancé les hommes dans cette marche progressive ; on voyait déjà un grand nombre de dames élégantes, de jeunes filles remarquables par leurs grâces, parlant également bien quatre ou cinq langues, jouant de plusieurs instruments, et familières avec les ouvrages des poètes et des romanciers les plus célèbres en France, en Italie, en Angleterre, tandis que, hors une centaine d'hommes de la cour, tels que les Romanzoff, lesRazoumowski, les Strogonoff, les Schouwaloff, les AVoronzoff, les Kourakin, les Galitzin, les Dolgorouki, etc., la plupart se montraient peu.communicatifs, taciturnes, cependant polis , mais graves et froids, et, en apparence au moins, assez étrangers à tout ce qui existait hors de leur pays.
Au reste , les usages introduits par Catherine rendaient alors la vie de Pétersbourg et la société si agréables qu'elles n'ont pu que perdre aux changements amenés par le temps. Hors les jours de gala, les dîners, les bals, les cercles, loin de ressembler à ce qu'on appelle aujourd'hui des raouts , vrai chaos où siègent le désordre et l'ennui , étaient peu nombreux , bien choisis et sans mélange.
La parure , qui ressemblait à celle des personnes de la cour de Versailles, était, à la vérité, moins commode que les fracs, les bottes et les chapeaux ronds ; mais elle contribuait à entretenir la décence, la galanterie , la noblesse des manières et l'urbanité.
Comme les repas avaient lieu de bonne heure, les après-midi étaient consacrées à remplir des devoirs de société et à entretenir par des visites régulières l'activité de petits cercles où
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l'esprit et le goût se formaient par une conversation douce , agréable et variée. Là je reconnaissais en quelque sorte l'image de ceux où j'éprouvais tant de charme à Paris.
Ce qui me paraissait seulement trop magnifique et fatigant, c'était le grand nombre de fêtes obligées non-seulement à la cour, mais dans la société. L'usage était de célébrer le jour de naissance et le jour de patron de chaque individu que l'on connaissait; y manquer eût été une impolitesse. Celui qu'on fêtait n'invitait personne, mais sa porte était ouverte, et tous ceux qui avaient quelques liaisons avec lui y accouraient en foule.
On voit par là combien, pour conserver un tel usage, il fallait que les grands seigneurs russes possédassent de richesses , étant presque contraints de tenir si souvent chez eux une sorte de cour plénière.
Un autre genre de luxe fort incommode pour la noblesse , et qui doit un jour la ruiner si elle n'y met ordre, c'est le nombre prodigieux de domestiques qu'elle nourrit. Ces domestiques, tirés de la classe des paysans, regardent le service de la maison comme une sorte d'élévation et de faveur ; ainsi , par un étrange préjugé , car les serfs ont aussi les leurs, ils se croiraient punis et presque dégradés si on les renvoyait aux champs.
Or les hommes et les femmes de cette condition se marient dans la maison , et la peuplent tellement qu'il n'est pas rare de voir un grand seigneur chargé de quatre ou cinq cents domestiques de tout âge et de tout sexe, qu'il se croit obligé de garder, quoiqu'il ne puisse les occuper à rien.
Je ne fus pas moins surpris d'un autre usage introduit par la vanité : toute personne au-dessus du rang de colonel devait avoir, suivant son grade , sa voiture attelée de quatre ou six chevaux , conduite par un cocher à longue barbe et en robe , avec deux postillons.
Le premier jour que je m'y conformai , ayant à faire une
visite chez une dame habitant l'hôtel qui touchait au mien , mon postillon était déjà entré sous sa porte que ma voiture était encore sous la mienne.
L'hiver on ôte les roues des voitures; on place celles-ci sur des patins égaux en hauteur aux roues > et, comme les rues sont larges, couvertes de trois ou quatre pieds de neige bien battue et ressemblant au sable le plus uni , le plus ferme et le plus fin , rien n'égale la rapidité avec laquelle on court, ou plutôt on glisse , en parcourant cette belle ville.
J'ai déjà parlé de la modération avec laquelle les seigneurs russes exerçaient sur leurs paysans esclaves une autorité qui légalement n'a point de limites. Pendant mon long séjour en Russie, plusieurs exemples d'attachement de ces paysans à leurs seigneurs me prouvèrent qu'à cet égard on ne m'avait pas trompé.
Entre cent traits de ce genre dont je pourrais me servir, je me bornerai à citer celui-ci. Le grand-chambellan, comte Schouwaloff, ayant contracté une dette assez considérable, se voyait obligé , pour la payer, de vendre une terre qu'il possédait à trois ou quatre cents werstes de la capitale.
Un matin , en se levant, il entend un grand bruit dans sa cour ; une foule de paysans rassemblés causaient ce tumulte ; il les fait venir et s'informe du motif qui les amène.
« Ou nous a appris, disent ces bonnes gens , que vous étiez « dans la nécessité de vendre , pour rétablir vos affaires , la « terre que nous habitons. Tranquilles et contents sous votre « autorité, heureux par vous et reconnaissants , nous ne vou- « Ions pas perdre un si bon seigueur. Ainsi, après nous être « cotisés, nous sommes venus avec empressement vous ap- « porter la somme dont vous avez besoin et que nous vous « supplions d'accepter. »
Le comte, après quelque résistance, reçut leur don, et goûta la douce satisfaction de voir le bien qu'il avait fait récompensé par une si touchante gratitude.
Cependant ces peuples n'en sont pas moins à plaindre, puisque leur destinée dépend des chances capricieuses du sort, qui leur donne à son gré un bon ou mauvais maître. Cette vérité n'a pas besoin de preuves, et pourtant je ne puis in empêcher de citer à cet égard une anecdote qui me fit douloureusement sentir à quel degré de malheur le pouvoir sans bornes d'un maître qui se livre à ses passions peut réduire l'innocence , la faiblesse et la vertu , qui ne trouvent aucun appui dans la loi.
Ce fait d'ailleurs fera connaître le danger que peuvent courir, dans un pays où la servitude est établie , les personnes mêmes qui , nées étrangères et libres , mais obscures , s'y trouvent, par des circonstances malheureuses , réduites à l'état de domesticité , et peuvent inopinément se voir confondues avec les esclaves les plus opprimés , sans que leur faible voix puisse faire entendre leurs plaintes à quelque protecteur puissant.
Marie-Félicité Le Riche , fille jeune , jolie et sensible, avait suivi en Russie son père, qu'un jeune seigneur russe y avait appelé pour le mettre à la tête d'une manufacture. Cette entreprise n'eut pas de succès; le vieillard ruiné se vit bientôt hors d'état de pourvoir à sa subsistance et à celle de sa fille.
Marie était devenue éprise d'un jeune ouvrier ; mais en même temps elle avait inspiré une vive passion à l'officier russe dans la dépendance duquel elle se trouvait. Cet homme , n'écoutant que ses désirs, engagea facilement le père de Marie à refuser la main de sa fille à son amant , qui ne possédait rien ; en même temps il dit à ce vieillard qu'une de ses parentes désirait avoir près d'elle une jeune personne, et que cette place avantageuse conviendrait à sa fille. L'infortuné père accepta cette offre avec reconnaissance.
Marie, séparée de son amant , partit pour Pétersbourg , et fut placée , sous la surveillance d'une vieille intrigante , dans un petit logement où on lui accordait tout ce qu'elle désirait , hors
la liberté , la protection qu'elle avait espérée , et les moyens de voir son amant ou de correspondre avec lui.
Marie , à l'âge de l'espérance , se résignait et attendait tout du temps ; mais il combla bientôt ses malheurs. Son prétendu bienfaiteur arrive , cesse tout déguisement et ne laisse voir en lui qu'un vil corrupteur. Elle résiste avec la double force de l'amour et de la vertu.
Convaincu de l'inutilité de tous moyens de séduction tant que la jeune fille conservera quelque espoir d'être un jour à celui qu'elle aime, le ravisseur la trompe en lui faisant parvenir la fausse nouvelle de la mort de son amant. Elle tombe dans la stupeur et le désespoir.
Son persécuteur en profite , l'outrage , consomme avec violence son crime et l'abandonne lâchement. L'infortunée succombe et perd la raison ; la pitié de quelques voisins charitables la plaça dans un hospice.
Deux ans s'étaient passés depuis cet événement lorsqu'on me fit voir cette déplorable victime du crime et de l'amour. Pâle , languissante , égarée , on reconnaissait encore en elle quelques traces de beauté. Aucun son ne sortait de sa bouche; elle ne trouvait d'accents pour exprimer sa douleur. Toujours les yeux fixes, la main appuyée sur son cœur, elle restait dans la même consternation , dans la même surprise , dans le même silence , dans la même attitude qu'au moment où elle avait appris la mort de l'objet de son affection. Son corps seul paraissait vivre ; son âme cherchait ailleurs l'être qui aurait fait le charme de sa vie.
Jamais un si douloureux spectacle ne s'effacera de ma mémoire. M. d'Aguesseau, mon beau- frère , qui se trouvait à Pétersbourg et qui fut attendri comme moi à la vue de cette jeune fille , traça l'esquisse de sa figure. Je possède encore ce dessin , qui me rappelle souvent la touchante Marie et ses infortunes.
L'habitude d'ordonner, sans formes, des châtiments, qui
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sont aussitôt infligés que commandés, pour des fautes condamnées sans examen et sans appel par un maître absolu , entraîne, delà part même des maîtres les moins durs, d'étranges méprises.
En voici une dont le dénoûmcnt fut assez ridicule, grâce au personnage qui s'en trouvait l'objet, quoique le commencement en eût été fort triste et presque cruel.
Un matin je vois arriver cliez moi, avec précipitation, un homme troublé, agité à la fois par la crainte, par la douleur, par la colère. Ses cheveux étaient hérissés , ses yeux rouges et remplis de larmes, sa voix tremblante, ses habits en désordre. C'était un Français.
Dès que je lui eus demandé la cause de son trouble et de son chagrin • « Monsieur le Comte , me dit-il , j'implore la protec- « tion de Votre Excellence contre un acte affreux d'injustice et « de violence; on vient, par ordre d'un seigneur puissant, « de m'outrager sans sujet et de me faire donner cent coups « de fouet.
« — Un tel traitement , lui dis-je , serait inexcusable quand « même une faute grave l'aurait attiré; s'il n'a pas de motif, « comme vous le prétendez , il est inexplicable et tout à fait « invraisemblable. Mais qui peut avoir donné un tel ordre?
« — C'est, me répondit le plaignant, Son Excellence M. le « comte de Bruce , gouverneur de la ville. — Vous êtes fou , « repris-je; il est impossible qu'un homme aussi estimable, « aussi éclairé, aussi généralement estimé que l'est M. le comte « de Bruce, se soit permis, à l'égard d'un Français, une telle « violence , à moins que vous ne l'ayez personnellemffh atta- « que et insulté.
« — Hélas! Monsieur, répliqua le plaiguant, je n'ai jamais « connu M. le comte de Bruce. Je suis cuisinier ; ayant appris « que monsieur le gouverneur en voulait un , je me suis pré- « sente à son hôtel ; on m'a fait monter dans son appartement. « Dès qu'on m'a annoncé à Son Excellence , elle a ordonné
« qu'on me donnât cent coups de fouet , ce qui , sur-le- champ , « a été exécuté. Mon aventure peut vous paraître invraisem- « blable ; mais elle n'est que trop réelle , et mes épaules peuvent « au besoin me servir de preuves.
« — Écoutez , lui dis-je enfin , si , contre toute apparence , « vous avez dit vrai, j'obtiendrai réparation de votre injure, et « je ne souffrirai pas qu'on traite ainsi mes compatriotes, que « mon devoir est de protéger. Mais, songez-y bien, si vous « m'avez fait un conte , je saurai vous faire repentir de votre « imposture. Portez vous-même au gouverneur la lettre que je « vais lui écrire ; un de mes gens vous accompagnera. »
En effet , j'écrivis sur-le-champ au comte de Bruce pour l'informer de l'étrange dénonciation qui venait de m'être faite. Je lui disais que, bien qu'il me fût impossible d'y ajouter foi, l'obligation de protéger les Français me faisait un devoir de lui demander l'explication d'un fait si singulier, puisque enfin il était possible que quelque agent subalterne eût abusé indignement de son nom pour commettre cet acte de violence. Je le prévenais que j'attendais impatiemment sa réponse, afln de prendre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti et pour lui faire rendre une prompte justice si , contre toute apparence , il avait dit la vérité.
Deux heures se passèrent sans qu'aucune réponse ne me parvînt. Je commençais à m'impatienter; je me disposais à sortir pour chercher moi-même l'éclaircissement que j'avais demandé, lorsque je vis soudain reparaître mon homme, qui véritablement ne semblait plus le même; son air était calme, sa bouche riante; la gaieté brillait dans ses yeux.
« Eh bien ! lui dis-je, m'apportez-vous une réponse? — -Sou, « Monsieur ; Son Excellence va bientôt vous la faire elle-même ; « mais je n'ai plus aucun sujet de me plaindre ; je suis con- « tent, très-content; tout ceci n'est qu'un quiproquo. Il ne me « reste qu'à vous remercier de vos bontés.
« — Comment ! repris-je, est-ce que les cent coups de fouet ne
« vous restent plus? — Si fait, Monsieur, ils restent sur mes « épaules, et très-bien gravés ; mais, ma loi! on les a parfaite- « tement pansés , et de manière à me faire prendre mon parti « assez doucement. Tout m'a été expliqué; voici le fait : « M. le comte de Bruce avait pour cuisinier un Russe , né « dans ses terres ; cet homme , peu de jours avant mon aven- « ture , avait déserté , et, dit-on, volé. Son Excellence, en « ordonnant de courir à sa recherche , s'était proposé de le « faire châtier dès qu'on le lui ramènerait.
>< Or c'est dans ces circonstances que je me présentai pour « occuper la place vacante. Quand on ouvrit la porte du cabinet « de monsieur le gouverneur, il était assis à sou bureau , très- « occupé et me tournant le dos. Le domestique qui me pré- « cédait dit en entrant : Monseigneur, voilà le cuisinier. A « l'instant SonExcellence, sans se retourner, répondit: Eh bien! « qu'on le mène dans la cottr, et qu'on lui donne cent coups « de fouet, comme je F ai ordonné. Aussitôt le domestique « referme la porte , me saisit , m'entraîne et appelle ses ca- « marades , qui sans pitié , comme je vous l'ai dit , appliquent , « sur le dos d'un pauvre cuisinier français , les coups destinés à « celui du cuisinier russe déserteur.
« Son Excellence , en me plaignant avec bonté , a bien voulu « m'expliquer elle-même cette méprise , et a terminé ses paroles « consolantes par le don de cette grande bourse pleine d'or que « voici. » Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais m'empêcher de trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée.
Tous ces effets, tantôt cruels, tantôt bizarres, rarement plaisants, d'un pouvoir dont rien n'arrête ou ne suspend au moins l'action , sont les conséquences inévitables de l'absence de toute institution et de toute garantie. Dans un pays où l'obéissance est passive et la remontrance interdite , le prince ou le maître le plus juste et le plus sage doit trembler des suites d'une volonté irréfléchie ou d'un ordre donné avec trop de précipitation.
En voici nue preuve qui paraîtra peut-être un peu folle ; mais c'est uu fait que m'out attesté plusieurs Russes, et qu'un de mes honorables collègues, qui siège aujourd'hui à la chambre des Pairs , a souvent en Russie entendu raconter comme moi. Or notez que ce fait s'est, disait-on, passé sous le règne de Catherine II, qui certes a été et est encore citée, par tous les habitants de son vaste empire, comme un modèle de raison, de prudence . de douceur et de bonté.
Un étranger très-riche , nommé Suderland , était banquier de la cour et naturalisé en Russie; il jouissait, auprès de l'impératrice, d'une assez grande faveur. Un matin on lui annonce que sa maison est entourée de gardes et que le maître de police demande à lui parler.
Cet officier, nommé Reliew, entra avec l'air consterné.
« Monsieur Suderland , dit-il, je me vois , avec un vrai cha- « grin , chargé , par ma gracieuse souveraine , d'exécuter un « ordre dont la sévérité m'effraye , m'afflige , et j'ignore par « quelle faute ou par quel délit vous avez excité à ce poiut le « ressentiment de Sa Majesté.
« — Moi ! Monsieur, répondit le banquier, je l'ignore autant « et plus que vous; ma surprise surpasse la vôtre. Mais, enfin , « quel est cet ordre ?
« — Monsieur, reprend l'officier, en vérité le courage me « manque pour vous le faire connaître.
« — Eh quoi! aurais-je perdu la confiance de l'impératrice?
« — Si ce n'était que cela , vous ne me verriez pas si désolé. « La confiance peut revenir ; une place peut être rendue.
« — Eh bien! s'agit-il de me renvoyer dans mon pays?
« — Ce serait une contrariété ; mais avec vos richesses ou « est bien partout.
« — Ah! mon Dieu! s'écrie Suderland tremblant, est-il « question de m'exiler en Sibérie ?
« — Hélas! on en revient.
« — De me jeter en prison?
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« — Si ce n'était que cela, on en sort.
« — Bonté divine ! voudrait-on me knouter?
« — Ce supplice est affreux, mais il ne tue pas.
« ' — Eh quoi ! dit le banquier en sanglotant , ma vie est-elle « en péril? L'impératrice , si bonne , si clémente , qui me par- « lait si doucement encore il y a deux jours, elle voudrait! . . « Mais je ne puis le croire. Ah ! de grâce , achevez ! La mort « serait moins cruelle que cette attente insupportable.
« — Eh bien ! mon cher, dit enfin l'officier de police avec « une voix lamentable , ma gracieuse souveraine m'a donné « l'ordre de vous faire empailler.
« — Empailler! s'écrie Suderland en regardant fixement « son interlocuteur ; mais vous avez perdu la raison ou l'im- « pératrice n'aurait pas conservé la sienne; enfin vous n'auriez « pas reçu un pareil ordre sans en faire sentir la barbarie et « l'extravagance.
« — Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce qu'ordinairement « nous n'osons jamais tenter ; j'ai marqué ma surprise , ma « douleur; j'allais hasarder d'humbles remontrances; mais « mon auguste souveraine , d'un ton irrité , en me reprochant « mon hésitation , m'a commandé de sortir et d'exécuter sur- « le-chainp l'ordre qu'elle m'avait donné, en ajoutant ces « paroles qui retentissent encore à mon oreille : Allez1, et o n'oubliez pas que votre devoir est de voxis acquitter sans « murmure des conquissions dont je daigne vous charger. » Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement , le désespoir du pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa douleur, le maître de police lui dit qu'il lui donne un quart d'heure pour mettre ordre à ses affaires.
Alors Suderland le prie , le conjure, le presse longtemps en vain de lui laisser écrire un billet à l'impératrice pour implorer sa pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède en tremblant à ses prières , se charge de sou billet , sort , et ,
n'osant aller au palais , se rend précipitamment chez le comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maître de police est devenu i'ou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder chez l'impératrice. Introduit chez cette princesse , il lui expose le fait.
Catherine, en entendant cet étrange récit, s'écrie : « Juste « ciel! quelle horreur! En vérité , Reliew a perdu la tète. « Comte, partez, courez, et ordonnez à cet insensé d'aller « tout de suite délivrer mou pauvre banquier de ses folles ter- « reurs et de le mettre en liberté. »
Le comte sort , exécute l'ordre , revient , et trouve avec surprise Catherine riant aux éclats. « Te vois à présent, dit-elle , « la cause d'une scène aussi burlesque qu'inconcevable. J'avais « depuis quelques années unjoli chien que j'aimais beaucoup , et « je lui avais donné le nom de Suderland , parce que c'était « celui d'un Anglais qui m'en avait fait présent. Ce chien vieut « de mourir ; j'ai ordonné à Reliew de le faire empailler, et, « comme il hésitait, je me suis mis en colère contre lui, pen- « sant que , par une vanité sotte, il croyait une telle commis- « sion au-dessous de sa dignité. Voilà le mot de cette ridicule « énigme. »
Ce fait ou ce conte paraîtra sans doute plaisant; mais ce qui ne l'est pas , c'est le sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue, quelque absurde que puisse être son objet.
Au reste, et je crois juste de le répéter, les mœurs publiques, les sages intentions de Catherine et celles de ses deux successeurs, ont déjà, pour la civilisation, fait la moitié de l'ouvrage qu'on aurait pu attendre d'une bonne législation.
Pendant un séjour de cinq ans en Russie, je n'ai pas entendu parler d'un trait de tyrannie et de cruauté. Les paysans , à la vérité, vivent esclaves, mais ils sont traités avec douceur. On ne rencontre dans l'empire aucun mendiant ; s; l'on en trouvait ,
ils seraient renvoyés à leurs seigneurs, qui sont obligés de les nourrir ; et ces seigneurs eux-mêmes , quoique soumis à un pouvoir absolu , jouissent, par leur rang et par l'opinion , d'une considération peu différente de celle qui leur appartient dans les autres monarchies non constitutionnelles de l'Europe.
Us doivent à Catherine une organisation qui régularise dans chaque province leurs assemblées et leur donne même le droit d'élire leurs présidents et leurs juges. Tous les emplois civils et militaires sont dans leurs mains ; mais ce qui leur manque seulement, c'est un ciment légal qui garantisse à la fois la sécurité du trône , les prérogatives de la noblesse et l'adoucissement graduel de l'existence du peuple.
Tous les étrangers , dans leurs récits , ont peint avec de vives couleurs les tristes effets du gouvernement despotique des Russes , et cependant il est juste d'avouer qu'à cette époque nous n'avions pas complètement le droit de déclamer ainsi contre le pouvoir arbitraire qui pesait sur la Moscovie. Ne voyait-on pas encore chez nous , dans ce temps , Vincennes, la Bastille, Pierre-en-Scize et les lettres de cachet? Sous Louis XVI on faisait peu d'usage de ces lettres, mais pendant le règne de Louis XV, chez son ministre le comte de Saint-Florentin, on les prodiguait et même on les vendait.
Voltaire s'était vu renfermé à la Bastille ; M. de Maurepas avait subi un exil de vingt-cinq ans. Le moindre caprice d'un commis envoyait sans formes à Cayenne les citoyens qui lui déplaisaient. Je me rappelle , à ce propos , que dans mon enfance on m'a raconté la triste aventure d'une jeune bouquetière , remarquable par sa beauté; elle s'appelait Jeanneton.
Un jour M. le chevalier de Coigny la rencontre, éblouissante de fraîcheur et brillante de gaieté ; il l'interroge sur la cause de cette vive satisfaction. « Je suis bien heureuse, dit-elle; mon « mari est un grondeur, un brutal ; il m'obsédait ; j'ai été chez « M. le comte de Saint-Florentin ; madame S***, qui jouit de « ses bonnes grâces, m'a fort bien accueillie , et , pour dix
« louis, je viens d'obtenir une lettre de cachet qui me délivre « de mon jaloux. »
Deux ans après, M. de Coigny rencontre la même Jeanneton, mais triste, maigre, pâle, jaune, les yeux battus. « Eh! ma « pauvre Jeanneton, Iui-dit-il, qu'êtes-vous donc devenue? « On ne vous rencontre nulle part , et, ma foi ! j'ai eu peine à « vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de cette fraîcheur et de « cette joie qui me charmaient la dernière fois que je vous ai « vue?
« — Hélas ! Monsieur, répondit-elle , j'étais bien sotte de « me réjouir. Mon vilain mari , ayant eu la même idée que « moi, était allé de sou côté chez le ministre , et le même jour, « par la même entremise , avait acheté un ordre pour m'en- « fermer, de sorte qu'il eu a coûté vingt louis à notre pauvre « ménage pour nous faire réciproquement jeter en prison. » La morale de ceci est qu'un voyageur, avant de critiquer avec trop d'amertume les abus qui le frappent dans les lieux qu'il parcourt , doit se retourner prudemment et regarder en arrière, pour voir s'il n'a pas laissé , dans son propre pays , des abus tout aussi déplorables ou ridicules que ceux qui le choquent ailleurs. En frondant les autres, songez, vous, Prussiens, à Spandaw; Autrichiens, au Mongatsch (eu Hongrie ) et à Olmutz ; Romains , au château Saint- Ange ; Espagnols , à l'Inquisition; Hollandais, à Batavia; Français, à Cayenne, à la Bastille ; vous-mêmes , Anglais , à la tyrannique presse des matelots ; vous tous , enfin , à cette traite des nègres qu'après tant de révolutions , à la honte de l'humanité , il est encore si difficile d'abolir complètement.
La Russie a d'ailleurs un droit réel à la bienveillance des étrangers : nulle part ils ne trouvent une plus courtoise hospipatilité. Jamais je n'oublierai l'accueil, non-seulement obligeant , mais cordial , qu'on me fit dans les brillantes sociétés de Pétcrsbourg. En peu de temps les liaisons que je formai avec des hommes d'un vrai mérite et les femmes les plus
aimables purent me faire oublier que là j'étais un étranger. Aussi , malgré le temps , la distance et les vicissitudes des événements qui ont porté les armes françaises à Moscou et les armes russes à Paris , je ne puis penser aux jours heureux que j'ai passés dans ce pays qu'avec une émotion qui tient un peu de celle qu'on éprouve quand on est éloigné de sa propre patrie.
Il était difficile de trouver plus de douceur et de raison que n'en montrait la comtesse Soltikoff; rien ne surpassait en franche et naturelle bonté les comtesses Ostermann , Tchernicheff, Pouskin , madame Divoff; à Paris on aurait admiré la grâce et les charmes de la princesse Dolgorouki et de sa mère , madame la princesse Bariatiuski , de mademoiselle Tchernichcff , de la charmante comtesse Skawronski , qui aurait pu servir de modèle à un artiste pour peindre la tête de l'Amour.
Les jeunes Narischkîn , la comtesse Razournowski , plus âgée, un essaim de demoiselles d'honneur, ornement du palais de l'impératrice , attiraient les regards , les louanges et les hommages. On ne quittait pas sans regret les entretiens spirituels de la comtesse Schouwaloff, la conversation originale et piquante de madame Zagreski.
Les comtes P».omauzoff, Soltikoff , Strogonoff; André Razoumowski, si célèbre par des succès brillants en politique et en galanterie; André Schouwaloff, que son Épltre à Nikon a classé en France au rang de nos poètes les plus gracieux ; le comte de Woronzoff et son frère , habiles l'un en administration et l'autre en diplomatie ; le comte Bezborodko , qui , sous une enveloppe assez épaisse, cachait l'esprit le plus délié; le prince Repnin , à la fois courtisan poli et brave général ; le loyal Miehelson , vainqueur de Pugatcheff ; le maréchal Romanzoff , immortalisé par ses victoires ; Souworoff même , dont les lauriers nombreux couvraient les défauts bizarres , les manières grotesques et les caprices presque extravagants ; enfin un grand nombre de jeunes colonels et de généraux , qui an-
noncaient déjà à la Russie que sa gloire et sa civilisation ne recuieraient plus, m'inspiraient tour à tour une juste estime et un attrait fort naturel.
J'aurais pu ajouter à cette liste beaucoup de noms , comme ceux de Galitzin, Kourakin Cacheloff, etc., si le cadre d'un récit trop rapide me le permettait ; mais je ne passerai pas sous silence la vieille comtesse Romanzoff, mère du maréchal et alors presque centenaire. Son corps paralysé marquait seul sa vieillesse ; sa tête était pleine de vie; son esprit , de gaieté ; son imagination, de jeunesse. Comme elle avait beaucoup de mémoire , sa conversation était aussi attrayante et instructive qu'une histoire bien écrite. Elle avait vu poser la première pierre de Pétersbourg ; ainsi ses mots : Vieille comme les rues, n'auraient point été pour elle une locution exagérée.
Elle avait assisté , en France , aiiMiner de Louis XIV, et elle me dépeignait sa figure, ses manières, sa physionomie, et l'habillement de madame de Maintenon , comme si elle venait de les voir la veille. Elle me donnait des détails curieux sur la vie du fameux duc de Marlborough , qu'elle avait visité dans son camp.
Un autre jour elle me retraçait le tableau fidèle de la cour de la reine Anne d'Angleterre , qui l'avait comblée de faveurs; eniin elle se plaisait dans ses récits à me faire entendre que Pierre le Grand avait été amoureux d'elle , et me laissait même douter si elle avait été rebelle à ses vœux.
Mais, de tous les personnages, celui qui me frappa le plus et qu'il était le plus important pour moi de bien connaître , c'était le célèbre prince Potemkin, tout-puissant alors sur le cœur et l'esprit de l'impératrice. En traçant son portrait on est certain qu'il ne pourra point être confondu avec d'autres, car jamais peut-être on ne vit dans une cour, clans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus sauvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux . un général plus audacieux et plus indécis. Toute sa personne offrait l'ensemble
le plus original par un inconcevable mélange de grandeur et de petitesse , de paresse et d'activité , d'audace et de timidité , d'ambition et d'insouciance.
Partout un tel homme eût été remarquable par sa singularité; mais, hors de la Russie, et sans les circonstances extraordinaires qui lui concilièrent la bienveillance d'une grande souveraine , de Catherine II , non-seulement il n'aurait pu acquérir une grande renommée et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent , mais il ne serait même peut-être jamais parvenu à un grade un peu avancé. Ses bizarreries et les inconséquences de son esprit l'auraient arrêté dès les premiers pas d'une carrière quelconque , soit militaire , soit civile.
La fortune des hommes célèbres tient plus qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque , peut réussir mieux que certain mérite , tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent autant qu'un défaut et même qu'un vice.
Le prince Potemkin avait dix-huit ans lorsque Catherine détrôna Pierre III. Épris des charmes de cette princesse, il s'arma l'un des premiers pour sa défense ; mais , comme il n'était alors que sous-officier, ce zèle pouvait n'être pas distingué dans la foule.
Un heureux hasard fixa sur lui l'attention. Catherine, tenant à la main une épée , voulait avoir une dragonne ; Potemkin s'approche et lui offre la sienne , elle l'accepte. Il veut respectueusement s'éloigner ; mais son cheval , accoutumé à l'escadron , s'obstine à rester près du cheval de l'impératrice.
Cette opiniâtreté la fait sourire ; elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier, qui , malgré lui , se serre si près d'elle ; elle lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien lui plaisent également; elle s'informe de sa famille, l'élève au grade d'officier, et bientôt lui donne une place de gentilhomme de la chambre dans son palais.
Ainsi ce fut l'entêtement d'un cheval rétif qui le jeta dans la
carrière des honneurs , de la richesse et du pouvoir. Il m'a raconté lui-même cette anecdote.
Potemkin joignait le don d'une heureuse mémoire à celui d'un esprit naturel, vif, prompt et mobile; mais en même temps le sort lui avait donné un caractère indolent et enclin au repos.
Ennemi de toute gène, et cependant insatiable de volupté, de pouvoir et d'opulence, voulant jouir de tous les genres de gloire, la fortune le fatiguait en l'entraînant; elle contrariait sa paresse, et pourtant jamais elle n'allait aussi vite et aussi loin que ses vagues et impatients désirs le demandaient. On pouvait rendre un tel homme riche et puisssant , mais il était impossible d'en faire un homme heureux.
Son coeur était bon , son esprit caustique ; à la fois avare et magnifique , il prodiguait des bienfaits et payait rafement ses dettes. Le monde l'ennuyait ; il y semblait déplacé et se plaisait néanmoins à tenir une espèce de cour.
Caressant dans l'intimité , il se montrait , en public , hautain et presque inabordable; mais, au fond, il ne gênait les autres que parce qu'il était gêné lui-même. Il avait une sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou vaincre par un ton froid et orgueilleux.
Le vrai secret pour gagner promptement son amitié était de ne pas le craindre, de l'aborder familièrement, de lui parler le premier, et de lui éviter tout embarras eu se mettant promptement à l'aise avec lui.
Quoiqu'il eût été élevé à l'université , il avait moins acquis de connaissances par les livres que par les hommes; sa paresse fuyait l'étude, et la curiosité lui faisait chercher partout des lumières.
C'était le plus grand questionneur qu'il y eût au monde. Comme son autorité mettait à sa disposition des hommes de tout rang, de toute classe et de toute profession, il s'était tellement instruit en causant el en questionnant que son esprit,
riche de tout ce que sa mémoire avait retenu , étonnait souvent , quand on lui parlait , non-seulement les politiques et les militaires , mais les voyageurs , les savants , les littérateurs , les artistes et même les artisans.
Ce qu'il aimait surtout , c'était la théologie ; car, bien qu'il fût mondain , ambitieux et voluptueux , il était non-seulement croyant, mais superstitieux. Je l'ai vu souvent passer une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des robes pour ses nièces , des mitres et des habits pontificaux pour des prêtres. On était certain de fixer son attention et de le distraire de toute autre occupation en lui parlant des querelles de l'Église grecque et de l'Église latine, des conciles de Nicée, de Chalcédoine et de Florence.
Dans ses rêves pour l'avenir il passait tour à tour du désir d'être duc de Courlande ou roi de Pologne à celui d'être fondateur d'un ordre religieux , ou même simple moine. Ennuyé de ce qu'il possédait, envieux de ce qu'il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoûté de tout , c'était un vrai favori de la fortune , mobile , inconstant et capricieux comme elle.
Un usage singulier qui existe dans presque toutes les capitales de l'Europe, excepté Paris et Londres, c'est que les ambassadeurs et ministres étrangers, qu'on y appelle, je ne sais pourquoi , le corps diplomatique , puisque de tous les corps du monde c'est celui dont les membres sont le plus séparés , divisés entre eux et sans aucun lien commun , c'est que , dis-je, ces étrangers font, pour ainsi dire , les honneurs de la ville où ils résident , et ordinairement ce sont eux , plus que les grands seigneurs du pays , qui animent la société par une représentation habituelle , par des repas splendides , des fêtes brillantes et des bals nombreux.
A l'époque où je me trouvais h Pétersbourg, le corps diplomatique était composé de personnes très-distinguées par différents genres de mérite et d'esprit ; elles répandaient dans les cercles de Pétersbourg beaucoup d'activité et d'agrément.
L'ambassadeur d'Autriche , le comte de Cobentzel , fort connu depuis à Paris sous le règue de Napoléon, faisait publier une laideur peu commune par des manières obligeantes , une conversation vive et une gaieté inaltérable.
Le ministre de Prusse , le comte de Goërtz , plus sérieux , mais peut-être encore plus vif, se faisait estimer et aimer par sa franchise et par une ardeur qui empêchait sa profonde instruction de paraître pédante. Ses entretiens animés intéressaient toujours et ne languissaient jamais.
M. Fitz-Herbert , aujourd'hui lord Saint -Hélens, joignait à la mélancolie d'une âme sensible et aux distractions singulières d'un caractère vraiment britannique tous les charmes de l'esprit le plus orné. Négociateur habile et fin, constant dans ses sentiments , loyal et généreux dans ses procédés , je n'ai point rencontré d'ami plus aimable et de rival plus redoutable. Politiquement nous avons tous deux cherché plusieurs années à nous contrecarrer, mais socialement nous vivions dans une union intime qui surprit également les Russes et ses compatriotes ainsi que les miens.
Le baron de Nolken, ministre de Suède, et M. de Saint-Saphorin, ministre de Danemark Jouissaient aussi, par leur caractère doux, liant, et par des connaissances variées , d'une estime générale.
Le ministre de Naples, duc de Serra-Capriola , nous plaisait à tous par sa bonhomie et sa vive gaieté ; il avait une femme très-belle, que l'àpreté du climat lui enleva ; pour lui il le supporta mieux, et s'y habitua tellement qu'il se fixa en Russie, où il épousa la fille du prince AVesemski , l'un des personnages les plus importants de la cour de Catherine.
Je ne dirai rien de l'ambassadeur de Hollande, le baron de Wassenaer; sa mission n'eut ni durée ni éclat, et finit par un mariage brusquement manqué, dont les circonstances furent passablement scandaleuses.
Je rencontrai encore, dès mon début à la cour de Russie,
d'ennuyeuses difficultés d'étiquette qui m'avaient déjà contrarié à Mayence. M. de Vcrgennes m'avait assuré que le pêle-mêle était établi à Pétersbourg; M. de la Colinière m'apprit qu'en effet l'impératrice l'avait ainsi décidé , mais que dans la réalité il n'existait pas.
Tous les dimanches cette princesse , en revenant de la messe, trouvait, en entrant dans ses appartements, les membres du corps diplomatique rangés en haie et sur deux lignes. Or, soit par une ancienne habitude , soit par une singulière indifférence de la part de mes prédécesseurs , après les deux ambassadeurs d'Autriche et de Hollande , qui se plaçaient avec raison les premiers , constamment le ministre d'Angleterre occupait la première place et celui de France la seconde.
Ne voulant pas laisser subsister cet usage inconvenant, et, d'un autre côté , craignant , d'après l'aventure de Mayence , de confirmer dans l'esprit de l'impératrice la fausse idée qu'on lui avait donnée de ma présomption et de ma susceptibilité , je ne vis , pour éviter ou de déplaire à une cour que je voulais rapprocher de la mienne , ou de montrer une condescendance déplacée , d'autre moyen que d'avoir recours à l'adresse.
En conséquence , le premier jour d'audience publique , j'eus soin de me rendre de très-bonne heure au palais ; mais je trouvai , malgré ma diligence , la première place déjà prise par M. Fitz-Herbert. Une très-jolie et très-aimable dame de Paris m'avait prié de lui remettre une lettre ; je choisis ce moment pour m'acquitter de mon galant message. Au nom de la dame, il prit avec vivacité la lettre et s'éloigna pour la lire; moi je pris alors sa place , qu'il ne me redemanda point , puisqu'il n'avait pour lui que l'usage, et non le droit.
Le dimanche d'après , je fus si diligent que je trouvai cette même place vide ; enfin , le troisième jour d'audience , voyant que le ministre de Suède et plusieurs autres se rangeaient pour me laisser passer, je leur dis : « Non , Messieurs ; vous « êtes arrivés avant moi , je ne me placerai qu'après vous ; il
« faut que le pêle-mêle soit établi comme on l'a ordonne, « et il l'est aujourd'hui complètement. » Depuis ce moment aucune difficulté de ce genre ne viut entraver ma marche et m'ennuyer.
J'avais employé une quinzaine de jours à me mettre au fait des usages de la société de Pétersbourg et à faire connaissance avec les personnes qui la composaient. Je commençai donc à m'occuper des affaires que j'étais chargé de traiter ; elles n'étaient , dans ces premiers moments , ni très-nombreuses, ni très-importantes. La froideur qui existait entre nos cours ne nous donnait alors aucune influence en Russie; chacun connaissait les préventions de Catherine contre le cabinet de Versailles. Ses ministres , et les courtisans qui jouissaient de quelque faveur auprès d'elle, usaient avec moi, dans leurs relations et dans leurs entretiens, d'une réserve assez décourageante.
Pour juger notre situation politique dans ce pays, il suffira de donner une idée des instructions que j'avais reçues de M. le comte de Vergennes, au moment de mon départ. « Eu « travaillant, me disait ce ministre, à rédiger cette instruc- « tion , et en relisant celles qui avaient été données à vos deux « derniers prédécesseurs, j'ai vu avec peine qu'aucune de leurs « dispositions ne peut s'appliquer au moment présent. ?y"otre « opposition aux projets de l'impératrice contre l'empire otto- « man a changé totalement les relations du roi de France avec « cette princesse.
« Tant que le comte Panin avait conserve quelque influence « sur l'esprit de Catherine II, ce ministre sage et conciliant « était parvenu à vaincre la répugnance que l'impératrice - éprouvait pour la France ; aussi , peudant son ministère , « cherchant à nous rapprocher de la Russie , nous avions « contribué à rétablir la paix entre elle et les Turcs. Catherine « nous avait vus encourager l'établissement de son système de « neutralité armée, titre de gloire pour elle. Déjà les Anglais
« perdaient, a Pétcrsbourg , de leur influence, et craignaient « de ne pas y conserver longtemps leurs privilèges exclusifs « de commerce.
« Mais, depuis la disgrâce et la mort du comte Panin, la di- « rection des grandes affairesa été confiée au prince Potcmkin -, « ce prince ardent et ambitieux s'est entièrement dévoué aux « partis anglais et autrichien , dans l'espoir de triompher avec « leur appui des obstacles que rencontraient les vues de l'im- « pératrice contre l'empire ottoman.
« Nous sommes, il est vrai aussi , continuait M. de Ver- « gennes, alliés de l'Autriche; mais vingt-huit ans d'expé- « rience nous prouvent que notre alliance avec la cour de « Vienne n'a jamais pu détourner les ministres autrichiens « de l'ancienne habitude de nous contrecarrer partout.
« Le comte de Cobentzel a suivi cet exemple jusqu'à l'in- « décence , favorisant en tout l'Angleterre et dissimulant ses « torts les plus évidents. Enfin , quoique Catherine ait aban- « donné le roi de Prusse pour se lier à l'empereur notre allié, « ce qui semblait devoir la rapprocher de nous , on voit les ca- « binets de Vienne et de Pétcrsbourg nous traiter aussi hostile- « ment que si nous avions formé contre eux une alliance avec « les Prussiens.
« Cependant le roi avait poussé la condescendance jusqu'au « point de reconnaître , peut-être trop facilement , l'envahisse- « ment de la Crimée , enlevée aux musulmans , et sa réunion à « l'empire de Russie ; mais cette complaisance ne nous a valu « que quelques froids remercînients , et nous n'avons pas pu « même obtenir du cabinet russe une satisfaction longtemps « réclamée pour des griefs assez importants dont nous deman- « dons vainement une juste réparation.
« C'est dans ces dispositions, me disait le ministre, que « vous trouverez Catherine II. On craint que, dans la que- « relie qui vient de s'élever entre la Hollande et Joseph II , elle « ne prenne parti pour l'empereur. Son but probable est d'agir
<■ de sorte qu'on se concertant avec I' Vugleterrc les llollan- « dais se voient réduits à implorer sa protection , tandis que « l'empereur croira lui devoir les sacrifices qu'elle dictera à « cette république.
« Enfin je suis persuadé que toute démarche pour nous con- « cilier l'amitié de l'impératrice serait inutile , et que , tant « qu'elle existera , la conduite du roi vis-à-vis d'elle doit se « borner à de simples égards.
« Cependant je vous invite à chercher les moyens de vous « rendre personnellement agréable à cette princesse et à ceux « qui ont le plus d'influence sur elle.
« Nous n'entrevoyons aucun espoir de faire un traité de « commerce avec la Russie ; mais si , contre toute probabi- « lité , quelques circonstances imprévues plus favorables se « présentaient , profitez de l'occasion qu'elles pourraient faire « naître, et attachez-vous surtout à prouver aux ministres « russes combien le privilège accordé aux Anglais est onéreux « à la Russie , tandis que nous , plus modérés dans nos désirs , « nous ne demandons que l'égalité de traitement avec toutes « les autres puissances commerçantes. »
M. de Vergennes me conseillait de mettre beaucoup de réserve dans ma conduite à l'égard du grand-duc et de la grandeduchesse , afin de ne pas déplaire à l'impératrice et d'éviter tout ce qui pouvait compromettre ces princes. Il pensait que le seul objet important de ma mission serait de découvrir les vrais projets de Catherine, de connaître la nature, retendue de ses liaisons avec l'empereur et l'Angleterre, et de pénétrer ses dispositions à l'égard de la Suéde, ainsi que ses démarches pour acquérir de l'influence à Naples. Je devais surtout distinguer avec soin les apparences des realités, les menaces des actions, et lesïauv' bruits des préparatifs véritables.
Le ministre , supposant que le but principal de l'impératrice eiui le renversement de la puissance ottomane et le rétablissement de l'empire grec, m'ordonnait , pour l'aire taire les échos
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de la flatterie qui lui prédisaient le rapide et facile succès d'unesi colossale entreprise, d'employer tous les moyens qui me paraîtraient convenables pour prouver aux ministres russes que cette révolution rencontrerait , de la part des grandes puissances européennes, d'invincibles obstacles.
Passant à de moindres objets , le ministre me prescrivait de rendre politesse pour politesse à M. le comte de Cobeutzel , mais sans confiance, tandis que je devais en montrer une réelle au ministre de Prusse. Au reste , il me recommandait de ménager soigneusement les ministres des puissances amies , et même de ne pas négliger l'occasion de former quelques liaisons avec ceux des puissances malveillantes. De plus , il m'était enjoint de correspondre avec les ambassadeurs et ministres du roi à Constantinople , à Berlin , à Vienne, à Stockholm et à Copenhague , pour les informer de tout ce qui pouvait leur être utile.
On voit par l'esquisse de ces instructions qu'elles me laissaient peu d'espoir de quelques succès marquants ; mon rôle semblait devoir se borner à celui d'observateur attentif dans une cour sur laquelle nous n'avions aucune influence , et la seule affaire réelle dont je me trouvais chargé était d'obtenir, après plusieurs années de tentatives inutiles, une juste satisfaction pour des négociants de Marseille dont les corsaires russes avaient pris et pillé les bâtiments pendant la guerre de Turquie.
11 ne me fut pas difficile de connaître les dispositions de la plupart des ministres : les comtes Bezborodko , Ostermann et Woronzoff ne dissimulaient pas leur penchant pour les Anglais ; aussi mes soins pour former quelques liaisons avec eux ne me valurent qu'un accueil cérémonieux et des politesses froides.
D'ailleurs le désir et la nécessité de plaire à leur souveraine les avaient habitués à régler leur conduite sur la sienne, à lui prouver qu'en politique, comme en toute autre chose , ils par-
tageaieut ses préventions favorables ou contraires , et, comme les courtisans exagèrent presque toujours ce qu'ils imitent, leur bienveillance ou leur malveillance se manifestait d'une manière beaucoup plus prononcée que celle de l'impératrice.
Aussi, cette princesse traitant avec faveur l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Angleterre , ces ministres vivaient avec eux dans une étroite intimité, et, comme ils n'ignoraient pas l'éloignement de Catherine II pour notre cour et l'humeur (pie lui donnaient la conduite du roi de Prusse et ses sarcasmes, nous les trouvions, M. le comte de Goertz et moi , trop peu communicatifs et beaucoup plus disposés à nous nuire qu'à nous obliger.
Une partie de la société suivait leur exemple. Cependant on trouvait à Pétersbourg un assez grand nombre de personnes, et surtout de dames , qui préféraient les Français aux autres étrangers , et qui désiraient un rapprochement entre la Russie et la France.
Cette disposition était pour moi plus agréable qu'utile , car sur ce point Pétersbourg était loin de ressembler à Paris. Jamais dans les salons on ne parlait politique, même pour louer le gouvernement. La crainte avait donné l'habitude de la prudence ; les frondeurs de la capitale n'émettaient leurs opinions que dans les confidences d'une intime amitié ou d'une liaisou plus tendre ; ceux que cette contrainte gênait se retiraient à Moscou , que l'on ne pouvait pas appeler cependant le foyer de l'opposition, car il n'en existe pas dans un pays absolu , mais qui était réellement la capitale des mécontents.
De tous les ministres , celui dont il m'aurait été le plus utile de me rapprocher, c'était le prince Potemkin ; par malheur il paraissait de tous le plus difficile à guérir de ses préventions contre la France.
Entièrement opposé au système du comte Panin, partageant et enflammant les désirs ambitieux de Catherine II , il nous regardait comme un obstacle à ses vues et nous haïssait
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comme les protecteurs des Turcs , des Polonais et des Suédois.
Il ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient, a nos dépens et à ceux de la Prusse, lui concilier la confiance, l'affection et l'appui des cabinets de Vienne et de Londres. Aussi toutes les froideurs étaient pour nous , et toutes les faveurs pour le comte de Cobentzel et M. Fitz- Herbert, de même que pour les voyageurs et les négociants de leurs nations.
Ces obstacles ne me découragèrent point. On m'avait fait connaître à fond le caractère , les qualités et les défauts de ce ministre ; j'essayai de mettre ces connaissances à profit , et ce fut avec succès , quoique mes premières démarches près de lui semblassent devoir produire un effet tout contraire.
Ce prince, ministre de la guerre, chef de l'armée, gouverneur des nouvelles provinces méridionales conquises par les armes russes , supérieur en crédit à tous ses collègues , enfin tout-puissant par la confiance presque illimitée que lui accordait l'impératrice , était courtisé et flatté par toute la noblesse , et même par les plus grands seigneurs , avec des formes qui ne se rencontrent que dans un pays soumis à un gouvernement absolu , où l'obéissance est passive et la déférence sans dignité.
Aussi , quoique le prince Potemkin affectât , en quelques occasions solennelles et les jours de fêtes, de se montrer richement paré, couvert de décorations, et de prendre le langage , le maintien, les manières d'un grand seigneur de la cour de Louis XIV, dans sa vie intérieure et habituelle, dépouillant tout masque , toute gêne , en véritable enfant gâté par la fortune, il recevait sans distinction tous ceux qui, venant le voir, le trouvaient avec une tenue et des formes asiatiques qu'on attribuait faussement à une hauteur excessive.
En le voyant les cheveux épars , vêtu d'une robe de chambre ou d'une fourrure et d'un pantalon, n'ayant pour chaussure que des pantoufles , enfin montrant son large cou tout nu et restant indolemment étendu sur un sofa, ou aurait cru être ad-
mis à l'audience d'unpaèha de Perse ou de Turquie; mats,
chacun le considérant comme le dispensateur de toutes les grâces, tous s'étaient accoutumés à se prêter à ses plus bizarres Fantaisies.
La plupart des ministres étrangers , découragés par sa froideur et le croyant inabordable , ne le voyaient que les jours où il se montrait en public ; Fitz-Herbert et Cobentzel seuls étaient admis dans son intimité.
Le ministre anglais , accoutumé par les usages de son pays à ne jamais s'étonner de l'originalité , ne contrariait point les habitudes du prince ; mais en même temps il savait , avec un tact sur et un esprit Gn , se rendre familier sans inconvenance et conserver sa dignité là où elle semblait étrangère.
11 n'en était pas de même du comte de Cobentzel; quoique spirituel , et , malgré le caractère dont il était revêtu , croyant en politique tout moyen convenable pourvu qu'il réussît, il surpassait en complaisance et en déférence les courtisans les plus dociles et les plus dévoués.
Il m'aurait été difficile de l'imiter, et d'ailleurs plus nous étions loin d'être considérés comme amis , plus il me semblait nécessaire de nous faire traiter avec de justes égards ; car c'est des personnes dont on n'est point aimé qu'il importe le plus de se faire respecter : l'absence de toute gêne est ridicule quand elle n'est pas justifiée par l'intimité.
.l'avais écrit au priuce Potemkin pour lui demander une audience ; le jour fixé , j'arrive à l'heure prescrite. Je me fais annoncer, et je m'assieds dans un salon où se tenaient comme moi plusieurs seigneurs russes et le comte de Cobentzel.
J'attendais avec quelque impatience ; mais, au bout d'un quart d'heure, ne voyant point la porte s'ouvrir, je me fis annoncer de nouveau. Comme on me dit que le peinte ne pouvait pas encore me recevoir, je répondis que je n'avais pas le temps d'attendre. F.n même temps je sortis, à la grande surprise des personnes qui m'entouraient, et. je rentrai tranquLHeme.nl chez moi.
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Le lendemain je reçus un billet du prince Potemkin, qui
s'excusait de son inexactitude et me priait d'accepter un autre rendez- vous. Je retournai donc chez lui , et, cette fois , j'étais à peine arrivé que je vis le prince , paré , poudré et revêtu d'un habit brodé sur toutes les tailles, venir au-devant de moi; il me conduisit dans son cabinet. Là, après les compliments d'usage et quelques questions insignifiantes qui décelaient assez sa gêne habituelle, comme je voulais me retirer, il me pria de rester. Ayant cherché quelques instants un sujet d'entretien , comme il était grand interrogateur, il me demanda, avec un intérêt assez vif , des détails sur la guerre d'Amérique , sur les principaux événements de cette grande lutte , et sur ce qu'on devait penser des destinées futures de la nouvelle république des États-Unis.
Je vis qu'il ne croyait pas que des institutions républicaines pussent avoir une longue durée dans un pays si vaste ; son esprit, accoutumé à la domination absolue, ne pouvait admettre la possibilité de l'union de l'ordre et de la liberté- Son imagination mobile passait prompt ement des affaires les plus importances aux objets du plus faible intérêt; aussi, comme il aimait beaucoup les décorations, ayant pris, regardé et retourné plusieurs fois celle de Cincinnatus,- que je portais, il voulut savoir si c'était un ordre , une association , une confrérie ; par qui elle avait été fondée ; quels étaient ses règlements ; et alors , se trouvant sur le terrain qu'il aimait, il me parla , je crois, pendant une heure à peu près, des différents ordres de Russie et d'une partie de ceux de l'Europe.
Cet entretien n'avait assurément rien d'important; mais la longueur de cette première audience était si contraire à ses habitudes qu'on en parla beaucoup dans la ville et surtout parmi les membres du corps diplomatique , dont la coutume est partout , à la moindre nouveauté , de s'épuiser en conjectures qui les trompent plus souvent qu'elles ne les éclairent. Au reste,
ils ne tardèrent pas a trouver l'occasion d'en faire de plus justes et de mieux fondées.
Il existait alors dans Pétersbourg une maison qui certes ne ressemblait à aucune autre : c'était celle du grand-écuyer Narischkin , homme très-riche, portant un nom illustré par des alliances avec la famille impériale. La nature l'avait doué d'un esprit médiocre, d'une très-grande gaieté, d'une bonhomie sans égale, d'une santé ferme et d'une incomparable originalité.
Il était, non pas en crédit , mais plutôt en grande faveur près de Catherine II; elle s'amusait de ses bizarreries, riait de ses bouffonnes plaisanteries et du décousu de sa vie. Comme il ne gênait personne et divertissait tout le monde , on lui passait tout, et il avait le droit de faire et de dire ce qui n'aurait jamais été permis à aucun autre.
Du matin au soir on entendait dans sa maison les accents de la joie , les rires de la folie, les sons des instruments, le bruit des festins; on y mangeait, on y riait, ou y chantait, on y dansait toute la journée ; on y accourait sans invitation , ou en sortait sans compliment; toute contrainte en était bannie. C'était le foyer de tous les plaisirs , et l'on pouvait même presque dire le rendez-vous de tous les amants; car là , au milieu de la confusion d'une foule joyeuse et bruyante , les a parte, les entretiens secrets étaient cent fois plus faciles que dans les cercles et les bals où régnait l'étiquette. Partout ailleurs chacun voyait l'attention des autres fixée sur lui; mais chez M. de Narisçhkin le bruit étourdissait la curiosité, endormait la critique, et la foule servait de voile au mystère.
J'allais très-souvent dans cet amusant panorama , ainsi que les autres membres du corps diplomatique. Le prince Potemkin , qu'on ne voyait presque nulle part ailleurs, venait fréquemment chez le grand-écuyer, parce que c'était le seul endroit où il n'éprouvait point de gène et n'en causait pas.
Un motif de plus l'y conduisait : il était épris de l'une des filles de M. Narischkio; sa singulière et familière assiduité ne
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permettait à personne d'en douter ; car, au milieu de tout le monde , lui seul semblait toujours être en tête-à-tête. La publicité de cette liaison prouvait qu'il n'existait plus de sentiment de la même nature entre Catherine et lui.
De son côté cette princesse dissimulait peu son penchant pour un nouveau favori , M. Yermoloff , et , comme cependant le prince conservait le même crédit , on pouvait presque dire le même empire sur l'esprit de sa souveraine , on croyait assez généralement qu'un lien secret d'un autre genre et plus indissoluble l'unissait à elle.
La table où s'asseyaient pour souper les convives très-nombreux du grand-écuyer ne pouvait convenir au prince Potemkin; aussi se faisait-il servir à part , dans un cabinet, un souper auquel il invitait cinq ou six personnes babituellement admises dans son intimité.
Je ne tardai pas à être de ce nombre ; mais ce ne fut qu'au moment où nous nous fûmes dégagés tous deux des obstacles qu'opposaient à ce rapprochement, d'une part son habitude de manquer aux formes d'usage, et de l'autre le parti bien décidé que j'avais pris d'exiger tous les égards convenables au caractère dont j'étais revêtu.
Un jour, par exemple, il m'avait invité à un grand dîner; tous les convives s'y rendirent , ainsi que moi , en habit paré , tandis que lui , sans se gêner , nous reçut n'ayant pour vêtement qu'une redingote fourrée. Je ne parus pas m'en apercevoir, parce qu'à ma grande surprise personne ne s'en montra étonné; mais, peu de jours après, l'ayant à mon tour invité à dîner chez moi, je lui rendis la pareille, après avoir fait comprendre à mes convives bien choisis la cause de ce manque de formalité.
Le prince jugea facilement le motif qui me dictait cette conduite ; aussi , depuis, il prit toujours avec moi le ton que je désirais. Son caractère m'était connu : la condescendance à ses caprices, tout en lui plaisant, excitait ses superbes dédains,
tandis que, tout on le gênant, une résistance décente attirait son estime.
Avant un mois, la froideur que prolongeait entre nous cette nécessité d'égards réciproques se dissipa, et cette glace se fondit tout à coup. Un soir, se promenant avec moi dans les appartements de M. Narischkin, je fis tomber la conversation sur deux sujets d'un genre très-opposé, mais que je savais plus propres que tous autres à fixer son attention.
Je lui parlai d'abord des nouvelles conquêtes de l'impératrice, des provinces méridionales dont le gouvernement lui était confié, de la prospérité dont elles me semblaient susceptibles, et du noble dessein qu'on lui attribuait de rendre un jour le commerce du sud de l'empire aussi florissant que celui du nord. Comme c'était en effet alors un des principaux objets de son ambition, il se livra avec tant de feu à cet entretien qu'il le prolongea plus que je ne l'espérais.
Ensuite , venant naturellement à parler de la mer Noire , de l'Archipel , de la Grèce, il ne me fut pas difficile, en évitant toute question politique, de l'amener à son sujet favori, c'està-dire à la discussion des causes de la séparation des Églises grecque et latine ; et alors , m'entraînant dans un cabinet où il s'assit avec moi , il se complut à me déployer sa vaste érudition sur les antiques et fameux débats des papes et des patriarches , des conciles partiels et des conciles œcuméniques , enfin sur toutes ces querelles ; tantôt graves, tantôt ridicules, et trop souvent sanglantes, auxquelles l'aveugle esprit des peuples s'était livré avec un tel fanatisme que la chute même de l'empire grec et l'embrasement do Constantinople par les Turcs n'avaient pu les en distraire, et qu'elles éclataient encore au milieu du carnage et au bruit des murs écroulés de la capitale.
Cette conversation fut si longue qu'elle nous occupa une grande partie do la nuit. Dès cet instant le prince, dont j'avais saisi le faible , sembla ne pouvoir presque plus se passer de
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moi. Fréquemment il m'invitait à venir conférer avec lui sur divers objets, et le plus sou vent sur des Mémoires que lui adressaieut quelques négociants français , relativement aux communications commerciales possibles et utiles à établir entre Kerson et Marseille.
Résolu de bannir toute contrainte de nos entretiens , il m'écrivit ira jour qu'il désirait me parler de quelques affaires, mais qu'il en était empêché par des douleurs qui ne lui permettaient ni de se lever ni de s'habiller. Je lui répondis que, sans tarder, j'irais chez lui , et que je le priais de ne se gêner en aucune manière pour cette entrevue.
Eu effet je le trouvai couché sur son lit, vêtu seulement d'une robe de chambre et d'un pantalon. Apres m'avoir adressé quelques excuses il me dit, sans préambule : « Mon cher Comte, « je me sens une vraie amitié pour vous, et, si vous en avez « aussi un peu pour moi , mettons de côté toute gêne , toute « cérémonie , et vivons tous deux eu amis. »
Alors je m'assis familièrement sur le pied de son lit et je lui pris la main en lui disant : « .T'y consens de tout mon cœur, « mon cher Prince. Une nouvelle connaissance exige des « formes ; mais, une fois le mot d'amitié prononcé , il ne peut « plus rien exister en particulier de ce qui gène et de ce qui « ennuie. »
L'intimité, la familiarité si imprévues, qui s'établissaient soudainement entre le principal ministre de Catherine et l'envoyé d'une cour contre laquelle ses préventions étaient connues , surprirent étrangement tout le monde.
Le corps diplomatique surtout ne savait que penser d'un tel rapprochement. L'inquiet et ardent comte de Goërtz s'efforçait vainement d'en deviner la cause et le but. En vain je lui dis franchement la vérité ; il ne voulait pas me croire , ne pouvant se persuader que le schisme grec, et quelques affaires de marchands pussent être les objets réels de conférences si longues et si fréquentes. Enfin il s obstinait à penser qu'il était
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question de quelques négociations importantes , et contraires aux intérêts de la Prusse , entre l'Autriche , la France et la Russie.
La surprise et les conjectures de tous ceux qui cherchaient un mystère là où il n'en existait pas s'accrurent bientôt rapidement.
Le prince Potemkin avait probablement communiqué à l'impératrice l'opinion favorable qu'il s'était faite de moi. De jour en jour l'accueil que je reçus de cette princesse devint plus gracieux , plus aimable. La froideur de ses ministres à mon égard cessa; les courtisans les imitèrent, et, quoiqu'au fond l'éloignement politique du cabinet de Pétersbourg pour le nôtre restât le même, il était difficile que la société ne s'y trompât point envoyant le ministre de France recherché, vanté, fêté autant que l'avaient été, jusqu'à ce jour exclusivement, les représentants des cours amies, MM. de Cobentzel et Fitz-Herbert.
Je ne tardai pas à éprouver l'effet de ce changement de dispositions, d'abord pour quelques petites affaires, et ensuite pour de beaucoup plus importantes. Quelque temps avant mon arrivée en Russie , trois Français en avaient été brusquement chassés sans que le ministre en informât M. de La Colinièrc , alors chargé d'affaires ; il s'était plaint , comme il le devait, de ce manque d'égards, mais cependant avec ménagement , parce qu'il n'ignorait pas les justes motifs qui avaient dicté cet acte de rigueur. La réponse des ministres avait été vague et peu satisfaisante ; car alors , dans toutes les occasions, il semblait qu'on se fit un plaisir de nous désobliger.
Il est vrai que depuis très-longtemps on voyait abonder en Russie un grand nombre de Français peu recommandables, parmi lesquels se trouvaient même des femmes galantes, des aventuriers, des femmes de chambre , des domestiques, déguisant leur ancien état avec adresse et leur ignorance sous les formes d'un langage assez poli; maison ne pouvait en accuser notre gouvernement : tous ces gens-là . n'étant point
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recommandes , n'avaient d'autres papiers que des passe-ports, que nulle part on ne refuse aux personnes des classes les plus inférieures quand elles ne sont accusées d'aucun délit, et que, sous prétexte de se livrer à quelques petites branches de commerce, elles ne sortent de leur pays que pour chercher ailleurs, par leur travail , des moyens d'existence.
Les Russes auraient dû plutôt s'accuser eux-mêmes de la facilité inconcevable avec laquelle ils accueillaient dans leurs maisons des individus dont aucune attestation recommaudahle ne leur garantissait les talents et la probité , et leur donnaient même des places de confiance.
C'était surtout une chose curieuse et souvent plaisante que de voir quels étranges personnages , dans plusieurs maisons à Pétersbourg , et principalement dans les provinces, on acceptait comme outchitel , c'est-à-dire gouverneurs et gouvernantes d'enfants.
Lorsque parfois on s'apercevait de ces méprises, et qu'ils étaient renvoyés, emprisonnés ou bannis, ils se seraient en vain adressés au ministre français, qui ne prenait ou ne devait prendre aucun intérêt à eux.
Mais il n'en était pas de même des trois Français qui venaient d'être récemment expulsés; tous trois étaient des hommes connus, recommandés, et l'un d'eux même, neveu du duc de G , avait été présenté à la cour.
Un de ces Français, fort vif et fort étourdi , avait, dans un mouvement décolère , insulté et frappé un de ses compatriotes, qui s'en était bassement vengé par une délation tout à fait étrangère à la querelle , délation que l'homme de qualité dont je viens de parler avait eu la coupable faiblesse de signer.
L'impératrice , informée , par le maître de police , de la violence de l'un de ces étrangers et de la fausseté de la dénonciation signée par les deux autres, avait ordonné qu'on les renvoyât tous trois hors de la Russie.
Cette décision sévère était juste, et je n'aurais rien trouve à
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dire si on n eût pas refusé hautainement à M. de La Colinière de lui en expliquer les motifs. Je crus donc convenable de représenter aux ministres de Catherine l'inconvenance d'un pareil procédé , contraire aux égards réciproques que se devaient nos deux cours pour maintenir l'harmonie qui existait entre elles, et j'exigeai que la note qui contenait ma plainte lût mise sous les yeux de l'impératrice.
Peu de jours après, cette princesse, me donnant une pleine satisfaction, ordonna au vice-chancelier de m'expliquer les raisons qui justifiaient sa rigueur, et de m'assurer que dorénavant on ne donnerait aucun ordre semblable sans m'en prévenir. En effet, depuis ce moment, je n'eus qu'à me louer de l'exactitude avec laquelle l'assurance que je venais de recevoir fut réalisée.
A ce propos, pour donner une idée de l'imprudence avec laquelle les habitants de Pétersbourg , les plus hospitaliers du monde , recevaient sans examen les étrangers, je vais raconter une anecdote relative à un aventurier aussi adroit qu'effronté.
Ce hardi fripon avait pris , si ma mémoire ne me trompe pas , le nom de comte de Verneml. 11 paraissait assez riche et voyageait depuis quelques années. N'ayant point eu d'abord , disaitil , le projet de venir en Russie , il n'était muni d'aucune lettre pour notre légation ; il n'en montrait que d'insignifiantes , supposées ou écrites à lui par quelques dames allemandes ou polonaises.
Comme il s'exprimait bien, avait de la grâce, racontait avec gaieté, chantait et s'accompagnait agréablement, il trouva moyen à Pétersbourg, ainsi qu'on me l'a raconté , d'être admis dans plusieurs brillantes sociétés.
Pendant quelque temps tout lui réussit ; ses sucées allaient croissant; mais bientôt on s'aperçut, dans une maison, de la disparition de quelques couverts; dans d'autres, de plusieurs montres: ailleurs, de tabatières et de bijoux précieux.
Comme c'était précisément dans toutes les maisons où le
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galant escroc venait habituellemeûl que ces différents objets disparaissaient successivement , les soupçons s'éveillèrent , se communiquèrent; notre homme fut dénoncé; on voulut l'arrêter, mais il était parti.
Or il faut savoir qu'en Russie , dans ce pays soumis a un pouvoir absolu , on jouissait cependant d'une liberté refusée à beaucoup de nations libres : on n'y exigeait de passe-ports qu'aux frontières, pour entrer dans l'empire ou pour en sortir; mais , tant qu'on restait sur cet immense territoire moscovite , chacun pouvait à son gré , sans être retardé ou arrêté, voyager librement depuis les bords de la mer Baltique jusqu'à ceux de la mer Noire et depuis le Borysthène et la Dwina jusqu'au fleuve Amour, qui sépare la Chine de la Russie, et jusqu'au Kamtschatka. Seulement, lorsqu'on voulait se rendre de Pétersbourg dans un pays étranger, il fallait demander huit jours d'avance un passe-port , alin que la demande de ce passe-port , étant affichée , avertît les créanciers pour les garantir de toute surprise.
On conçoit bien qu'il était impossible au prétendu comte de remplir ces formalités; aussi s'enpassa-t-il, et , sans trop savoir comment il se tirerait d'affaire , il arriva sans aucun papier à la frontière. Là il se fait descendre dans une auberge, sort à pied , se promène dans la ville et se rend intrépidement chez le gouverneur. Il se nomme et demande à lui parler.
Un valet de chambre lui dit que son excellence se lève, s'habille et le prie d'attendre. Au bout de quelques minutes, le comte feint ['impatience et la colère, crie Jure, tempête contre l'impolitesse du gouverneur, et dit, dans les termes les plus injurieux , qu'il n'aurait pas quitté la Pologne s'il avait cru ne trouver en Bussie qu'un peuple barbare , des valets insolents et des gouverneurs de province sans éducation.
Le valet de chambre rentre précipitamment chez son excellence , l'informe de l'emportement de l'étranger, des injures qu'il lui prodigue Le gouverneur, irrité , ordonne à ses gens de
DU COMTE DE SÉGUR. 3f>9
saisir l'insolent voyageur, de l'embarquer sur-le-champ dans un kibitka et de le jeter hors de la frontière sur ce territoire polonais qu'il regrettait tant.
L'ordre est exécuté ; mais trois heures après arrive , par un courrier, une dépèche de Pétersbourg qui ordonnait trop tard au gouverneur d'arrêter le subtil escroc.
Revenons à la politique. Je cherchais activement , comme on me l'avait ordonné, à m'assurer des vues réelles du gouvernement russe relativement aux affaires qui alors intéressaient le plus notre cour.
Tout ce que m'avait dit M. de Stackelberg à Varsovie se confirmait de point en point , et ce qui me revenait par les voies les plus sûres de différents côtés me prouvait que l'impératrice, malgré l'intérêt apparent qu'elle avait paru prendre à l'échange proposé de la Bavière, était loin de désirer pour l'Autriche un agrandissement qui l'empêcherait elle-même d'obtenir dans l'empire germairique l'influence qu'elle souhaitait.
Il n'en était pas de même de la querelle existante entre loseph II et la Hollande; le prince Potemkin désirait sa prolongation parce qu'il espérait qu'elle lui donnerait les moyens de réaliser ses projets de conquêtes en Turquie, prévoyant avec raison que la France , une fois en guerre avec l'empereur, ne pourrait plus s'opposer aux vues ambitieuses de Catherine sur l'Orient.
Bientôt on apprit que par ses ordres on armait, dans les ports de la mer >"oire , cinq vaisseaux de ligne et dix-huit frégates. Cette princesse commençait à prendre quelque humeur contre les Anglais; le cabinet britannique n'entrait pas dans son système politique, comme elle l'avait espéré; M. Pitt montrait personnellement de fortes préventions contre elle; il n'était point disposé à souffrir la domination d'une grande puissance maritime dans le Levant, et d'ailleurs l'impératrice, par sa proclamation des principes de la neutralité armée , avait jeté des semences de discorde entre l'Angleterre et la Russie.
Déjà les Anglais manifestaient la crainte de ne pas conserver
les privilèges de commerce dont ils jouissaient exclusivement dans l'empire russe. Pour éloigner ce danger le ministre d'Angleterre redoublait d'activité ; les nombreux négociants de cette nation , prodiguant d'un côté les présents, les actes de complaisance , trouvaient le moyen de faire grossir à Pétersbourg les tableaux d'exportation et d'atténuer ceux d'importation. D'un autre côté ils menaçaient les ministres et les négociants russes, dans le cas où on prolongerait leurs inquiétudes, de ralentir leurs opérations et de laisser ainsi sans débouchés les productions russes.
Le commerce anglais était véritablement devenu à Pétersbourg une colonie redoutable; les commerçants de cette nation , prodigieusement enrichis par leur industrie active, par leurs habiles spéculations, et secondés par la sagesse constante de leur gouvernement, qui, loin d'être aveuglé par des intérêts privés, ne prend jamais pour guide et pour but que l'intérêt général , avaient tellement multiplié leurs établissements et leurs maisons qu'ils occupaient à Pétersbourg tout un quartier, qu'on nommait la ligne anglaise.
Unis par un intérêt commun, ils avaient des assemblées régulières, des syndics, de sages règlements, et en toute occasion se secouraient mutuellement ; ils réglaient d'accord les opérations générales de l'année , fixaient le prix des marchandises et presque le cours du change ; de plus ils accordaient aux Russes dix-huit mois de crédit pour tout ce qu'ils leur vendaient, et leur payaient comptant les chanvres , les mâtures, les suifs , les cires et les cuirs qu'ils leur achetaient.
Telle était la puissance que je devais combattre dans un pays où nous n'avions que quelques négociants isolés et une seule forte maison , celle de Raimbert , dont l'habileté laborieuse résistait péniblement à des attaques et à des entraves de tout genre.
Les Russes croyaient ne pouvoir se passer des Anglais pour consommer leurs productions et trouvaient peu d'avantages
dans des relations commerciales avec la France, qui, leur achetant peu , leur vendait beaucoup et cher.
Voulant profiter delà suspension des achats de chanvres de nos rivaux, suspension qu'ils annonçaient dans le dessein d'effrayer la Russie, j'écrivis à nos ministres pour les engager à faire des demandes un peu considérables d'approvisionnements ; mais on ne suivit ce conseil que faiblement et tardivement.
Les négociants de la ligne anglaise nous attaquaient chez nous-mêmes; leurs offres officieuses séduisaient des maisons de Nantes et de Bordeaux, qui, effrayées des difficultés de la navigation et de celle des douanes, chargeaient les Anglais et les Hollandais de porter nos denrées en Russie sur leurs vaisseaux.
Nous fournissions presque seuls cet empire de café , de sucre et devins; mais, par un effet de notre insouciance, les étrangers, nous enlevant une partie de ce gain que nous pouvions faire nous-mêmes et en entier, alimentaient ainsi une foule de matelots employés après contre nous. Ce commerce leur occupait annuellement deux mille navires , tandis que les ports de la Russie ne voyaient habituellement entrer dans leur enceinte qu'une vingtaine de navires français.
Les avantages de cette position rendaient l'Angleterre souvent si exigeante que le comte Woronzoff en montrait quelque humeur; plusieurs propos qui lui échappèrent me l'indiquaient ; mais trop de liens l'arrêtaient encore ; j'attendis d'autres circonstances pour l'attaquer sur ce point.
Il m'était plus facile d'aborder à cet égard le prince Potemkin , dont les Anglais contrariaient ouvertement les vues relativement au commerce qu'il voulait établir entre Kerson et Marseille.
Chaque jour l'impératrice me traitait de mieux eu mieux ; dans un grand bal chez le maréchal Razoumowki , après m'avoir admis à sa partie , elle me parla longtemps et me montra une bienveillance particulière.
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Ainsi encouragé et marchant avec plus d'assurance, je rae plaignis vivement aux comtes Bezborodko et Ostermann du retard inconvenant de la satisfaction due au pavillon français et aux négociants de Marseille; je développai de nouveau nos griefs en démontrant la justice de nos réclamations, et je m'attachai surtout à leur faire sentir que le refus d'une juste réparation, ou la prolongation d'un retard qui équivaudrait à un refus, démentirait les nobles principes proclamés par l'impératrice à l'époque de la neutralité armée.
Les ministres me répondirent par des excuses vagues sur la distance des lieux, sur la difiiculté d'obtenir des éclaircissements exacts , des évaluations précises , et sur les obstacles suscités par des généraux négligents; ils finissaient cependant par des promesses d'un jugement prompt, promesses faites cent fois à mes prédécesseurs, et sans qu'aucun effet les eût suivies.
J'écrivis à M. de Vergennes et lui proposai , pour faire cesser ce déni de justice, de prendre des mesures vigoureuses et de menacer même de représailles, à moins que, pour compenser une si longue injustice, on ne consentît à nous dédommager par les avantages que pourrait nous offrir un traité de commerce.
J'eus même soin de faire entrevoir aux ministres russes à cet égard mon opinion personnelle , et depuis je sus que la fermeté de mon langage, loin de choquer l'impératrice, lui avait plu , ainsi que la connaissance du caractère de cette princesse me l'avait fait espérer.
Les rapports plus fréquents que ma nouvelle position me permettait d'établir entre les ministres russes et moi, ainsi que quelques liaisons formées avec des personnes qui jouissaient de leur confiance , me mirent à portée de connaître leurs sentiments, qu'ils prenaient grand soin de déguiser.
Us ne partageaient pas les vues politiques du prince Potemkin, qu'ils n'aimaient point. Leurs vœux secrets étaient pour la paix ; la guerre et les conquêtes ne leur offraient aucun avantage per-
soimel ; ils y voyaient chacun , au contraire , des embarras pour leurs départements et des chances funestes pour l'empire.
Woronzoff craignait la stagnation ducommerce, qui devaiten être la suite ; Bezborodko, de nombreux obstacles dans sa marche diplomatique ; tous, un accroissement de pouvoir pour le prince Potemkin. La noblesse , peu tentée de la conquête de quelques déserts, redoutait les nouvelles charges que l'augmentation nécessaire de l'armée ferait peser sur elle. Quelques généraux et les jeunes militaires désiraient seuls une guerre qui leur promettait de la gloire et de l'avancement.
Cependant, hors ceux-ci, tous dissimulaient leurs opinions, dans la crainte de perdre la bienveillance de l'impératrice. Ce motif empêchait les conseillers de cette princesse de lui parler franchement des dangers où pouvait la précipiter le projet, chimérique alors, du rétablissement d'un empire grec.
Aussi je m'aperçus promptement que, tout en montrant extérieurement beaucoup plus de bienveillance à MM. de Cobentzel et Fitz-Herbert qu'à moi , les ministres voyaient sans peine mon intimité avec le prince Potemkin, étant persuadés que, suivant le système politique de ma cour, je ne profiterais de cette liaison que pour calmer son ardeur et le ramener, autant que je le pourrais, à des vues plus pacifiques, en ouvrant ses yeux sur les efforts réunis que plusieurs grandes puissances opposeraient à des desseins d'agrandissement qui compromettraient la tranquillité générale de l'Europe.
Le ministre de Prusse aurait dû me seconder, sinon par des démarches que sa position ne lui permettait pas, du moins par de sages conseils et d'utiles informations ; mais son caractère me le rendait plus nuisible qu'utile. Vérifiant par son ardeur et ses inquiétudes tout ce que Frédéric m'en avait dit, il adoptait sans examen les plus fausses nouvelles que lui débitaient les frondeurs et les mécontents , et, loin de voir avec plaisir mon intimité avec le prince Potemkin, il en concevait d'injustes soupçons, et se persuadait que nous allions sacrifier la Hollande à
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l'empereur, les Turcs à Catherine ; enfin il attendait à chaque instant le signal d'une guerre général.
D'un autre côté le prince Potemkin, interprétant trop favorablement pour ses desseins politiques le désir que je lui montrais d'un rapprochement entre la France et la Russie, concevait l'espoir de nous entraîner dans son système, et m'insinuait de temps à autre quelques idées de partage des vastes contrées possédées ou plutôt dévastées par les musulmans.
Un tel plan était trop contraire aux vues pacifiques du roi pour que j'y prêtasse l'oreille, et, au lieu de lui répondre sérieusement, je feignis de regarder ces demi-ouvertures comme des plaisanteries. Je détournai , mais sans le choquer, son attention et notre entretien sur un autre objet qui ne l'intéressait pas moins vivement , c'est-à-dire sur les moyens de donner la vie au commerce méridional de la Russie ; car, devenu pour ainsi dire maître du sud de l'empire , il se montrait jaloux du nord et ne se dissimulait pas une vérité incontestable : c'est que seuls nous pouvions ouvrir des déboucbés aux productions de ce territoire immense , mais à peu près désert , que sa souveraine le chargeait de peupler, de civiliser, d'enrichir et d'administrer.
De jour en jour il m'en parlait avec plus de feu , de confiance et d'abaudon ; enfin il me mit même bientôt à portée de conclure, si je l'avais voulu, une convention séparée relativement au commerce des provinces méridionales de la Russie et des nôtres.
Plus il m'y paraissait disposé , plus je persistais à refuser toute idée d'un traité partiel. M. de Vergennes était trop habile pour y consentir ; car, si nous avions donné dans ce piège, nous nous serions ôté l'espoir d'un traité général.
Le prince , satisfait sur les intérêts de ses provinces , se serait peu soucié de celles du nord, m'aurait froidement secondé, et, privé de cet appui, il me serait devenu impossible de triompher des obstacles presque insurmontables que m'opposaient
l'adresse de M. Fitz-Herbcrt et l'activité de la ligne anglaise. La France serait restée dans une très-fausse position, écartée des mers du nord par les privilèges exclusifs des Anglais et accueillie seulement dans le sud où tout était encore à naître.
Mais, en faisant au contraire dépendre l'accomplissement des vœux du prince pour ses gouvernements d'un rapprochement entier avec nous et d'un traité de commerce complet, j'étais certain qu'à la première circonstance favorable il nous aiderait de tout son crédit.
« Puisque vous reconnaissez, lui disais-je, les avantages d'une « concurrence universelle et les abus des privilèges exclusifs , « ne souffrez pas plus longtemps que d'autres nations conser- « vent un monopole qui force la Russie , ainsi que nous, d'a- « cheter de la seconde main ce que nous pouvons échanger « directement.
« Nous ne souhaitons que l'établissement, par une conven- « tion formelle et générale, d'une égalité de droits et de traite- « ments qui encourage nos commerçants , en leur garantissant <■ l'impartialité des jugements, la punition des fraudes , la li- « berté de payer les droits en monnaie du pays, et qui les dé- « livre des entraves que leur oppose la supériorité funeste d'une « nation exelusivement/avorisée.
« — Mais comment voulez-vous , répondait le prince , que « nous résistions aux représentations nombreuses et constantes « de nos négociants et de nos propriétaires? Les immenses con- « sommations des Anglais et la rareté des vôtres leur font croire « qu'un traité avec la France est pour eux plus onéreux qu'u- « lile,ct qu'ils ne trouveraient plus de débouchés pour leurs « productions si nous rompions les nœuds qui nous unissent à « l'Angleterre.
« Le gouvernement britannique protège , favorise , \ ivilie son « commerce et le notre; votre cabinet, à cet égard, se montre « inactif, insouciant ; vos négociants sont timides ; ils ne hasar-
<•• dent rion. Vous n'avez ici qu'une maison un peu solide ; notre « peuple connaît à peine vos commerçants. »
Je m'efforçai alors de lui prouver que cette prétendue nullité de notre commerce en Russie n'était que l'effet inévitable de la défaveur avec laquelle il y était traité. « Il faudrait, ajoutai-je, « que nos négociants fussent fous pour hasarder des opérations « dans un pays dont le gouvernement assure à leurs rivaux , « sur toutes les marchandises, dans ses tarifs, un avantage de « douze et demi pour cent.
« Par cette injuste faveur, qui vous nuit autant qu'à nous, « vous imitez le Portugal , et vous vous placez vous-mêmes, « vis-à-vis de l'Angleterre , dans la position d'une colonie à « l'égard de sa métropole. Les privilèges que vous lui accordez « vous mettent tellement dans sa dépendance que déjà vous « convenez que vos propriétaires et vos négociants ne croient « plus pouvoir se passer d'elle.
« Mais osez lever cette fatale barrière, et vous verrez bientôt « quels avantages vous donnera la concurrence de tous les « peuples qui viendront acheter vos productions. Notre com- « merce, que vous croyez à tort si indolent, se montre actif et « florissant dans l'Inde, dans l'Amérique , dans l'Afrique , dans « tous les ports de l'Europe, excepté dans les vôtres, où il ne lan- « guit que par l'effet de votre législation commerciale, qui l'en « écarte. »
Le prince parut piqué de cette réponse; il était ébranlé, mais non pas encore convaincu. Cependant nous convînmes de conférer sur cet objet plus amplement et secrètement, car les circonstances n'étaient pas encore mûres ; d'un autre côté je ne devais pas hasarder des démarches officielles qui auraient pu, en se trouvant mal accueillies, compromettre la dignité du roi.
A tout événement j'écrivis à M. de Vergennes les détails de ces entretiens, et, pour éviter, en cas de succès, de me voir pris au dépourvu , je lui demandai provisoirement de me faire, connaître si , en supposant qu'on eût l'intention de faire un