‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes par m. le comte de SégurChapitre 7 sur 9 · I)!I COMTE I>F. SÉGUR · texte numérisé non relu

I)!I COMTE I>F. SÉGUR

traite, te roi voudrait accédera la neutralité armée, diminuer les droits sur les cuirs de Russie , affranchir le pavillon russe à Marseille du droit de 20 pour 100, faire annuellement u\\ achat considérable de mâtures, de chanvres et de salaisons pour la marine royale; si nos fermiers généraux consentiraient à prendre une certaine quantité de tabac d'Ukraine avec sûreté contre les fraudes ; enfin si la stipulation entre les Russes et les Français de se traiter réciproquement comme les nations les plus favorisées paraîtrait à Sa Majesté suffisante pour m'autoriscr à conclure une convention qui n'était pas encore tout à fait probable, mais que je croyais pouvoir cesser de regarder comme impossible.

Vers la fin du mois d'avril 1785 je demandai à l'impératrice une audience pour lui présenter une lettre du roi qui lui faisait part de la naissance du duc de Normandie, enfant infortuné qui, né sur le second degré du trône, ne monta au premier, après la mort de son frère, que pour se voir promptement précipité dans une infâme prison, où la mort moissonna cette fleur à peine éclose. L'impératrice, dans cette audienee, me donna de nouvelles marques de bonté et m'honora d'un assez long entretien.

Peu de jours après, le vice-chancelier me dit de sa part qu'elle voulait que, dans son empire, les Français fussent traités comme ses propres sujets, que c'était à regret qu'elle en avait puni trois avec rigueur , et que dorénavant , dans le cas où une si triste nécessité se représenterait, j'en serais immédiatement prévenu.

Dans le même temps on apprit que les Turcs venaient de faire , du côté de Silistrie , et aussi vers l'Ukraine , quelques mouvements qui inquiétaient les Russes et excitaient les justes plaintes de l'Autriche.

Le comte Ostermann m'en parla avec un peu d'humeur, et me dit que l'activité de ces barbares ne laissait que trop voir comment le ministère ottoman était conseillé i / aiguillonné. Je

t'assurai que la politique de notre gouvernement, loyale et modératrice, loin de vouloir aiguillonner personne, n'avait pour but que d'arrêter dans leur marebe ceux qui voulaient s'agrandir et troubler par là le repos de l'Europe.

« Je veux le croire, répondit le vice-chancelier; car nous ne « pourrions pas comprendre pourquoi la France voudrait ins- « truire, discipliner et rendre redoutables, en Europe, des « barbares qui en ont été si longtemps l'effroi. »

Je répliquai en riant que, dans leur état de faiblesse , nos vœux pour eux se bornaient à leur garantir un repos qu'on ne pourrait troubler sans exciter parmi les puissances européennes de fâcheuses discordes.

Les paroles du comte Ostermann n'avaient à la vérité pas plus de poids que son crédit ; mais bientôt le prince Potemkin me tint le même langage. « Comment, me dit-il, vous autres « Français , si brillants, si polis, si aimables, persistez-vous à « vous déclarer les protecteurs de la barbarie et de la peste ? « Qu'en pensez-vous vous-même? Si vous aviez de pareils « voisins , qui chaque année vous menaçassent de leurs ineur- « sions, de leur contagion, de leurs pillages, et de l'enlèvement « de quelques centaines de chrétieus qu'ils font esclaves, trou- <• veriez-vous bon que notre gouvernement vous empêchât de « les chasser ? »

Cherchant alors à concilier mes devoirs et mon opinion personnelle, je lui répondis qu'il serait certainement désirable qu'on put , sur tout le globe , dissiper les ténèbres , anéantir la barbarie et répandre la civilisation. « Mais l'ignorance et la « peste, ajoutai-je, ne sont pas les seuls fléaux du monde; j'en « connais deux non moins dangereux : c'est l'ambition et la « soif des conquêtes. Si toutes les grandes puissances euro- « péennes voulaient, d'un commun accord , et sans qu'aucune « tendît à s'agrandir, marcher à un but moral et rendre à « l'ancienne civilisation les côtes d'Afrique , les repaires de « Tunis et d'Alger, les contrées , si florissantes autrefois, que

« dévastent et stérilisent aujourd'hui, en Asie et en Europe, « les farouches mahométans , rien assurément ne serait plus « digne d'éloges. Mais il n'en est pas ainsi ; la paix perpétuelle « de l'abbé de Saint-Pierre n'est pas plus chimérique qu'un tel « accord, et ce n'est que pour ne pas exposer l'équilibre euro- « péen aux plus funestes commotions que mon gouverne- « ment travaille à garantir le repos des Turcs.

« — Qu'ils se tiennent donc tranquilles, reprit le prince. Mon « système, à moi, quand je vois des voisins inquiets faire des « préparatifs menaçants, c'est de les prévenir, de les attaquer et « de les affaiblir au moins pour vingt ans. »

La réplique m'aurait paru bonne si elle eût été sincère; mais n'oublions pas qu'à cette époque, non contents d'être maîtres de la Crimée, les Russes, franchissant le Caucase et paraissant vouloir tourner l'empire turc par la Géorgie, donnaient des inquiétudes très-fondées au ministère ottoman.

Au reste , comme on reçut bientôt par Vienne la nouvelle des conférences tenues à Paris pour conclure la paix entre la Hollande et l'Autriche, la probabilité de la guerre cessant d'exister, d'un côté les inquiétudes du roi de Prusse se calmèrent, et de l'autre l'espérance que pouvait concevoir Catherine d'exécuter sans obstacles ses vues de conquêtes sur les Turcs se dissipa ou s'éloigna.

Depuis ce moment, dans nos entretiens, qui se répétaient fréquemment, le prince Potemkin me montrait plus de crainte que de désir de la guerre. 11 m'avait dit que l'armée russe s'élevait à deux cent trente mille hommes de troupes régulières et a trois cent mille d'irrégulières; mais je savais par des voies assez sures que cette armée se trouvait loin d'être complète ; la discipline et l'instruction y étaient négligées ; l'indolence du prince permettait aux colonels de s'enrichir; ceux-ci ne prenaient même pas grand soin de s'en cacher, et le chef d'un régiment de cavalerie trouvait très-naturel et très-légitime un gain annuel de vingt ou vingt-cinq mille roubles.

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Un autre obstacle semblait devoir calmer l'ambition de Catherine : le commerce et l'agriculture n'étant pas encore en grande activité , les revenus de l'impératrice se trouvaient peu considérables, et cette année même la Russie ouvrit en Hollande un emprunt qui ne fut pas rempli.

Sur ces entrefaites M. le maréchal de Castries m'annonça l'arrivée prochaine à Cronstadt d'une frégate et de plusieurs gabares royales chargées d'acheter en Russie et de transporter en France des approvisionnements maritimes.

C'était pour moi un nouveau sujet de discussions et de difficultés; car, l'année précédente, d'autres gabares, étant venues à Riga, avaient refusé d'acquitter les droits exigés et étaient parties fièrement sans les payer ; mais , malgré la résistance du consul , on avait contraint les négociants français à solder cette dette.

Les autres nations ne chargent des marchandises que sur des vaisseaux marchands. îsous prétendions à tort que nos gabares, qui en portaient, pussent jouir des exemptions qui n'appartiennent réellement qu'aux bâtiments de guerre.

M. de Vergennes, par des motifs qui tenaient aux circonstances, me recommandait d'éviter, autant que je le pourrais, d'avoir avec le prince Potemkin des entretiens relatifs à la politique-, il désirait qu'ils n'eussent pour objet que les intérêts de commerce; mais il était impossible de m'arrêter dans cette étroite limite : un de ces sujets me conduisait inévitablement à l'autre.

En effet , me plaignant un jour au prince de la froideur que les autres ministres me montraient relativement à nos affaires de commerce : « Cette froideur, me dit-il, vient deleurincer- « titude sur la siucérité de votre désir d'un rapprochement « avec nous ; car ils prétendent savoir positivement que vous a excitez les Turcs à la guerre.

« — Nous ne les excitons pas, répondis-je, mais nous perdrions « toute influence si , connaissant vos mouvements du côte du

« Caucase et de la Géorgie, ainsi que l'activité de vos arme- « monts et le langage hostile de vos consuls dans l'Archipel, <> nous conseillions à la Porte de ne point songer à sa défense « et de s'en reposer aveuglément sur vos assurances pacili- « ques.

« — T. es projets qu'on nous suppose, reprit le prince, sont des « chimères. Te sais qu'on répand de faux bruits sur un nouvel « empire grec , sur le nom et la destinée future du jeune Cons- « tantin. On me croit affamé de conquêtes, instigateur conti- « nuel de guerre, enfin un vrai boute-feu; il n'en est rien.

« Je n'ignore pas qu'une révolution telle que la destruction * de l'empire ottoman ébranlerait l'Europe et serait insensée. « D'ailleurs , si nous la projetions , ne chercherions-nous pas à « nous entendre sur ce point avec la France? Mais, soyez-en « certain, nous ne voulons à présent que la paix. Pouvez-vous « en dire autant , vous qui donnez des secours aux Turcs avant « qu'on les attaque? N'avez-vous pas récemment envoyé à « Constantinople un ingénieur et des officiers français , dont « le langage ne respire que la guerre ?

« — Les alarmes, répliquai-je , que répandent vos établisse- <• ments en Crimée, et l'armement d'une escadre qui, en « trente-six heures , pourrait paraître devant Constantinople , « ainsi que vos entreprises en Asie , placent naturellement « un roi allié des Turcs dans la nécessité de leur conseiller « des mesures qui les mettent sur un pied défensif respec- « table.

«. — Eh bien! me dit le prince , je suis prêt à vous signer, si « vous le voulez , que nous n'attaquerons pas les Turcs ; mais , « songez-y bien, s'ils nous attaquent, nous pousserons la « guerre et nos armes aussi loin que possible.

« — Alors, repris-je, si la paix est votre seul but, vous avez « un moyen certain de l'assurer en vous rapprochant de nous; a car le poids de nos doux empires serait suffisant pour main- « tenir constamment l'Europe en repos. »

Tandis que je m'efforçais, suivant mes instructions, do faire entrevoir aux ministres de Catherine les obstacles insurmontables que cette princesse rencontrerait avant de s'emparer de Consuintinople, le prince Potemkin, tout en m'assurant que sa souveraine ne désirait pas la guerre, cherchait à me prouver que, si elle était contrainte à la faire , ses succès seraient aussi rapides que faciles.

« Vous voulez , me disait-il, protéger un empire à l'agonie , « un faible colosse qui tombe en ruines. Les Turcs , corrompus , « amollis, peuvent assassiner, piller, mais ils ne savent plus « combattre; nous n'avons plus besoin d'art pour les vaincre: « depuis quarante ans , dans chaque guerre , ils répètent les « mêmes fautes suivies des mêmes revers. Le passé n'a point « de lumières pour eux; leur superstitieux orgueil attribue « constamment nos victoires au démon , dont nous recevons , « disent-ils , notre science , nos inventions , notre tactique , « et Allah seul, qui punit leurs péchés, est, à leur avis, la « cause de leurs défaites.

« Au signal de la guerre nous les voyons accourir en foule « d'Asie , marchant sans ordre et consommant en un mois les « subsistances et approvisionnements amassés pour six. Cou- « vrant la terre de cinq cent mille combattants, ils s'avancent « comme un torrent débordé ; nous marchons contre eux avec « une armée de quarante ou cinquante mille soldats partagés « en trois ou quatre carrés hérissés de canons , et dont notre « cavalerie remplit les intervalles.

« Ces barbares font retentir l'air de leurs cris ; ils fondent « sur nous en formant une espèce de triangle dont la pointe « se compose des plus braves d'entre eux, enivrés d'opium ; les « autres rangs , jusqu'à la base , sont garnis par les moins in- « trépides et graduellement par les plus pusillanimes.

« Nous les laissons approcher à portée de fusil ; alors quel- « ques décharges à mitraille portent le désordre et la terreur " dans cette masse informe; leurs preneurs d'opium , fanati-

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« ques dévoués à la mort , viennent seuls sabrer nos canons et « périr sous nos baïonnettes.

« Dès qu'ils sont tombés , le reste fuit et se disperse. Notre « cavalerie s'élance , les poursuit , en l'ait un affreux carnage , « entre pêle-mêle avec eux dans leur camp et s'en empare. <( Leurs débris épouvantés se sauvent derrière les murs de leurs « villes , où la peste les attend et souvent les décime avant « que nous prenions d'assaut ces forteresses.

« Le tableau d'une seule campagne suffit pour les décrire « toutes, car dans toutes ils montrent la même pusillanimité, « la même ignorance , et nous en triomphons par les mêmes « manœuvres. Ils ne sont réellement braves qu'à l'abri de leurs « remparts; mais, encore, que de sottises ne commettent-ils « pas pendant la durée d'un siège ! Us font de fréquentes sorties, « et, au lieu de chercher les moyens de nous tromper, leur « stupidité nous sert d'espion et nous instruit de tous leurs « projets.

« D'abord nous sommes certains que, suivant leur routine, « ils nous attaqueront à minuit; de plus, pendant le jour, ils « ont grand soin de placer sur la muraille, du côté de la porte « par laquelle ils doivent sortir, autant de queues de cheval « qu'il y aura de détachements commandés pour la sortie. « Ainsi nous savons d'avance l'heure de leur attaque, le nombre « de leurs combattants, la porte par laquelle ils passeront, le « chemin qu'ils doivent suivre pour nous attaquer et pour « nous surprendre. »

Il y avait sans doute quelque exagération dans ce récit dénigrant, mais le fond en était vrai. L'ingénieur Lafitte, envoyé à Constantinoplc par mou père pour donner quelque instruction et quelques moyens de défense aux Turcs , racontait , en m'écrivant, des traits fort étranges de leur imbécillité.

Envoyé parles ministres de la Porte sur les bords de la mer Noire pour les mettre à l'abri d'un débarquement sur les points où ce débarquement aurait été le plus facile. M. Lafitte vou-

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lait ;ivoc raison placer convenablement ses batteries au sommet d'une pente qui s'étendait jusqu'au rivage; jamais il ne put y faire consentir le pacha qui commandait dans ce poste.

Ce pacha, ignorant et entêté, devant, suivant l'usage des Turcs, faire sur ses propres fonds la dépense de ces travaux, et voulant économiser le plus possible les frais de transport, ordonna impérieusement à M. Lafitte de construire ses redoutes et de placer ses batteries fort loin de la mer, sur un terrain plat d'où l'on ne découvrait rien.

Vainement l'officier français lui lit remarquer que les ennemis débarqueraient sans être aperçus et marcheraient contre lui à l'abri de toute atteinte , garantis par le rideau qui les couvrait. « Allez toujours , lui dit le pacha fataliste; placez vos « canons comme je vous le prescris ; tout dépend d'Allah , et , « s'il le veut , votre artillerie tuera tout aussi bien l'ennemi « d'ici que d'un autre endroit. »

L'impératrice , encouragée par la faiblesse stupide de tels ennemis , n'était retenue dans ses projets de conquête que par la crainte d'attirer sur elle les armes de la Prusse , de la Suède, les escadres de la France et probablement celles de l'Angleterre; ainsi je la crus de bonne foi , au moins pour le moment, dans ses démonstrations pacifiques.

Ce fut à cette époque, dans le mois de mai 1785, qu'elle publia sa fameuse ordonnance sur la noblesse. Je ralentirais trop ma inarche si je plaçais ici l'analyse de cette loi ; ce que j'y trouvai de plus extraordinaire , c'est que , l'ukase divisant cet ordre en six classes, la noblesse ancienne se trouvait rangée dans la sixième; celle des provinces conquises, dans la quatrième ; la noblesse donnée par diplôme , dans la première et la seconde classe, pour prouver apparemment que l'illustration acquise par des actions était préférée à l'ancienneté des titres.

La même ordonnance permettait aux nobles de commercer, d'établir des fabriques ; elle les autorisait à se former en assemblées et à adresser des représentations au souverain.

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Vers ce même temps je reçus de l'impératrice une marque de faveur à laquelle j'étais loin de m'attendra : elle me proposa de l'accompagner dans un voyage qu'elle voulait faire immédiatement dans l'intérieur de l'empire pour visiter les travaux ordonnés par elle , afin de surmonter les obstacles que des cataractes opposaient à la navigation d'un canal qui joint la mer Caspienne à la mer Baltique par le lac Ladoga , le Wolchoff, le lac Ilmen, la Mista, la Tuerza et le Wolga.

Sa Majesté médit que toute étiquette serait proscrite dans ce voyage, où peu de personnes devaient être admises à l'honneur delà suivre.

Je chargeai M. de La Colinière, qui restait cà Pétersbourg, de me remplacer près des ministres et d'envoyer régulièrement ses dépêches à notre cabinet.

Avant de partir je reçus de M. de Vergennes une lettre d'autant plus satisfaisante qu'elle me prescrivait exactement les mêmes réponses que j'avais cm devoir faire au prince Potemkin relativement aux Turcs , à notre commerce et à notre système politique.

Je m'aperçus promptement du changement de langage que dictait aux ministres russes la bienveillance marquée de l'impératrice pour moi , et, dans leurs entretiens, ils commencèrent à me parler les premiers de l'utilité d'un rapprochement plus intime entre nos cours.

Je me rendis à Czarskozelo. Catherine II eut l'extrême honte de me montrer elle-même toutes les beautés de cette magnifique maison de plaisance, dont les eaux limpides, les frais bocages , les pavillons élégants , la noble architecture, les meubles précieux, les cabinets lambrissés en porphyre, en lapis-lazuli, en malachite, avaient un air de féerie, et rappelaient aux voyageurs qui les admiraient le palais et les jardins d'Armide.

L'impératrice me dit que, ayant appris que M. de La Peyrouse était chargé par notre gouvernement de compléter les observa-

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lions commencées par le célèbre Cook sur les cotes russes de l'océan Pacifique , et prévoyant qu'en s'élevant vers le nord il pourrait y rencontrer un capitaine de la marine russe, auquel elle avait ordonné de chercher à doubler le cap Tschuski et de mieux reconnaître les côtes septentrionales de 1" Amérique, elle venait de prescrire à celui-ci de traiter les bâtiments du roi, s'il les rencontrait, avec tous les égards que se doivent deux souverains amis.

Je l'assurai de la réciprocité des ordres que recevrait certainement M. de La Peyrouse relativement aux bâtiments impériaux. « Il est heureux et facile , Madame, lui dis-je, de pré- « voir combien l'union de deux souverains si puissants pourra « contribuer à la gloire de leur siècle II me paraît désormais « impossible que , voyant tous deux du même œil les objets « qui intéressent le bonheur de l'humanité , il n'existe pas de « jour en jour le plus grand rapprochement entre eux , ainsi « que dans leur système politique. »

La liberté complète, la gaieté de la conversation, l'absence de tout ennui et de toute gêne auraient pu me faire croire , en détournant mes regards de la majesté imposante du palais de Czarskozelo , que j'étais à la campagne chez la particulière la plus aimable.

M. de Cobentzel y montrait la plus intarissable gaîté ; M. Fitz-Herbert , un esprit fln et orné; le prince Potemkin, une originalité qui le rendait toujours nouveau , même dans ses fréquents moments d'humeur et de rêverie.

L'impératrice causait familièrement sur toutes sortes de sujets , hors la politique ; elle aimait à entendre des contes , se plaisait elle-même à en faire; et, si par hasard la conversation languissait un peu , le grand-écuyer Narisclikin , par des folies un peu bouffonnes , rappelait inévitablement le rire et la saillie.

Catherine travaillait presque toute la matinée , et chacun de nous était libre alors d'écrire , de lire , de se promener et de faire enfin tout ce qui lui convenait. Le dîner, peu nombreux

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on mets et en convives, était bon , simple , sans faste ; l'aprèsdînee était employée à jouer, à causer. Le soir l'impératrice se retirait de bonne beure, et nous nous réunissions alors, Cobentzel, Fîtz-Herbert et moi, ou chez l'un de nous, ou dans l'appartement du prince Potemkin.

Je me rappelle qu'un jour l'impératrice , m'ayant dit qu'elle avait perdu une petite levrette nommée Zémire et qu'elle aimait beaucoup, me pria de faire son épitapbe. Je lui répondis qu'il m'était impossible de chanter Zémire sans couuaître son origine, son caractère , ses qualités et ses défauts.

« Il vous suffira, j'espère, reprit cette princesse, desavoir « qu'elle était fille de deux chiens anglais dont \oici les noms, « qu'elle avait toutes sortes de grâces, un peu gâtées seulement « quelquefois par la colère. »

Je n'en demandai pas davantage ; j'obéis et j'écrivis ces vers , qu'elle loua bien plus sans doute qu'ils ne le méritaient.

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