‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 11 sur 154 · LOUIS XVI ET VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LOUIS XVI ET VOLTAIRE

Louis XVI disait au Temple à M. de Malesherbes : « Ceux qui veulent ma mort ont toujours le nom de ^ Voltaire à la bouche ; aucun d'eux ne sait, j'en suis 0 sûr , que ce philosophe rendait , plus que personne, «justice à mes intentions. »

Louis XVI avait raison. Voici ce que Voltaire écrivait à M. d'Argenson en 1778 :

« Le feu roi Louis XV ne voulait que le bien ; mais » il s'y prenait mal. Son successeur semble inspiré » par Marc-Aurèle : il veut le bien et il le fait. S'il » continue , il verra son apothéose avant l'âge où les » badauds sont majeurs. Je suis fâché de mourir après » avoir vu les prémices du beau règne dont vous ^ allez jouir. »

MASSACRE DES PRISONS. — TRAIT DE DEVOUEMEiNT ^HEROÏQUE.

1792. — 2 et ^ septembre. — Tout le monde a lu les épouvantables récits de ces journées sanglantes, où une populace en délire avait créé un tribunal de sang, el s'était instituée à la fois juge-souverain et

exécuteur des hautes œuvres. Quelques Iraits admirables sont venus consoler, au milieu de ces salurntiles du crime, l'humanilë indio^nemenl oulragëe. Celui que je vais rapporter n'est pas connu, et mérite de l'éire.

Madame de Mackau, sous-gouvernanle des enfans de France , avait été conduite en prison le lendemain du 10 août. Un receveur-géncral des finances, qui lui appartenait par une étroite alliance, avait fait des ciTorls inutiles pour découvrir le lieu où elle était enfermée. Bientôt il apprend que l'on égorge les prisonniers. Un secret pressentiment , que Ton peut appeler Tinstinct du cœur, lui fait penser que madame de Mackau est à FAbLaye ; il y vole , donne au geôlier quatre mille francs etoblient la permission de passer sa tète par les barreaux d'une grille , à travers laquelle on voyait les prisonniers réservés au massacre. Il aperçoit dans le fond celle qu'il voulait arracher à la mort : il rentre chez lui en toute hâte, se fait apporter des habîts de ramoneur, et retourne h l'Abbaye. Soutenu par son idée fixe, ce noble prolétaire a l'inconcevable courage de rester neuf heures de suite les pieds dans le sang. McMé aux égorgeurs et aux oisifs (car il y en avait qui se- délectaient à contempler ces abominations), s'endurcissant contre tout ce qui déchirait son cœur, se gardant bien de s'abandonner à un mouvement de sensibilité qui, en le trahissant , l'aurait empêché d'exécuter son

plan , cet ami courageux enlendait les malheureux prisonniers s'eniretenir sur la manière de souffrir le moins possible ; ils convenaient entre eux d'abréger leur supplice en livrant leur lèle sans la couvrir de leurs mains. Il voit périr successivement la jeune et belle princesse de Lamballe, M. Thierry de Villed'Avray et une foule d'autres victimes; enfin le moment arrive où le généreux ramoneur est obligé de rassembler toutes ses forces et sa présence d'esprit ; il voit madame de Mackau s'approcher' des jugesbourreaux : alors il fend la foule , il dit qu'il la connaît, que c'est une bonne patriote, qu'elle aime le peuple , qu'elle est chariiable ; enfin il baragouine son éloge dans un langage si trivial et si énergique , que les juges n'hésitent pas à l'absoudre aux cris de vive la république! Le ramoneur répète ce cri d'une voix retentissante; il emmène madame de Mackau qui ne sait à qui elle doit la vie. Elle'ne reconnaît son libérateur qu'au moment où, à quelque distance, il la fait monter dans une voiture qui l'attendait; il grimpe derrière et la conduit à Vitry chez madame la comtesse de Soucy, sa belle-sœur.

L'auteur de ce trait héroïque est 3L Aliôsan de Chazet, mon père ; il avait alors soixante-six ans. Ce n'est pas par lui que je lai su, il ne m'en a jamais parlé; je l'ai appris de la personne même qu'il a sauvée. Je frémis encore quand je songe aux dangers qu'il a courus.

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