MADAME SOPHIE GAY
AUTEUR DE LAURE D'eSTELiT.
J'ai lu cet ouvrage charmant , Fruit délicat de votre aimable plume , Où Ton rencontre à chaque instant
La critique sans amertume
Et la grâce sans ornement ,
•Les hochets et la politique ,
La morale et le sentiment ,
Et les armes de la logique
Sans Fennui du raisonnement ;
Je l'ai lu , je veux le relire.
Près de votre pupitre amour s'était placé : Vous pouviez sans effort le peindre et le décrire ;
On n'est jamais embarrassé
Pour exprimer ce qu'on inspire ;
Pourquoi prétendre vous cacher Sous le voile de l'anonyme (i)? La modestie en vain voudrait chercher A 1 épaissir : d'accord avec l'estime, Le plaisir vient le détacher.
D'ailleurs , pour rester inconnue , , C'était trop peu de taire votre nom : Il fallait déguiser la grâce méconnue Qu'on prend pour la folie ou bien pour la raison; Tantôt coquette , et tantôt ingénue, Qui joint le feu de l'abandon A Tattrait de la retenue.
11 fallait ne pas nous charmer , Forcer le naturel à ne jamais paraître ; Qui vous connaît, devait vous reconnaître. Ecrire, c'était vous nommer.
Vous vouliez, par un goût fantasque, Cacher votre talent? Votre talent vous perd : Les traits s'éclipsent sous le masque , Mais l'esprit reste à découvert.
De l'amour fidèle interprèle , De Caylus et de Lafayette, Suivez, suivez long-temps les pas.
Empruntez leurs traits délicats ,
(i) Laurc D'EslcU parut d'abord sans nom d*auleur.
Leur plume qui séduit, leur langage qu'on aime.
Que dis-je? Ne l'empruntez pas; Pour être toujours mieux, soyez toujours vous-même. Vous avez su les égaler , Vous ne devez qu'à vous votre couronne ; Vous ne ressemblez à personne , Heureux qui peut vous ressembler !
Mais tais-toi , muse trop sincère , Finis cet éloge indiscret :
Vanter Sophie et dire qu'elle plaît, C'est le moyen de lui déplaire.
Chacun le sait , le peintre de Ninon (i) Et le chantre brillant d'Aline (2) Ont su faire agréer une louange fine , Qu'ils relevaient encor par l'éclat de leur nom. C'était le droit des maîtres du Parnasse. En son honneur , ils ont tous deux écrit :
Qui n'eût pas écrit à leur place !
Toujours le goût , le bon ton et l'esprit On fait l'éloge de la grâce.
( I ) Le vicomte de Ségur.
(2) Le chevalier de Boufïlers.