MADAME BONAPARTE ET UN DIPLOMATE
1804. — Le 20 mars, à midi (c'est le soir du même jour que l'on fusilla l'infortuué duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes) , madame Bonaparte , qui se trouvait à la Malmaison ainsi que le Premier Consul , eut avec lui une longue conversation ; elle le supplia de renoncer à ses projets de violence contre ce malheureux prince. Bonaparte résistait aux prières de sa femme , lorsque celle-ci , trouvant dans son cœur toute l'énergie que commandait la situation, lui dit avec force : « Eh bien ! s'il est condamné à mort , » j'irai me mettre enlre les baïonnettes et lui , et nous » verrons si l'on tirera. » Ces paroles étaient accompagnées de sanglots. Madame Joséphine se jeta tout en larmes aux genoux de son mari ; celui-ci , vaincu par sa douleur, la releva et lui dit : a Eh bien ! tu le » veux, je t'accorde ce que tu demandes. » Madame Bonaparte, enchantée, rernbi:assa et sortit; elle trouva à la porte un diplomate célèbre qui entrait, et lui dit avec émotion : « Je suis bien heureuse, mon mari » vient de me promettre de respecter les jours du duc y> d'Enghien. Je vous en prie, maintenez le Premier
» Consul dans ces bonnes dispositions. » Lliomrae politique ne répondit pas un mot, et la regarda avec cet air vague et impassible qui ne permet de démêler ni ses projets, ni ses pensées. Lajournée se passa sans que Bonaparte reparlât de cette affaire : on ignore si son entrevue avec le diplomate, ou si les conseils de quelque autre personnage influent lui firent oublierce qu'il avait promis à sa femme;' le fait est qu'à cinq heures du malin on frappa doucement à sa porte. On lui apportait une dépêche ; il y jeta les yeux et devint d'une pâleur mortelle. « Ah! malheureux, s'é- » cria madame Joséphine, le du r sghien est » mort! » Bonaparte ne répondit rien, et son silence confirma cette fatale nouvelle.